RUE BONAPARTE
LA
epuis quelques années un sujet nouveau est venu enrichir le programme des études préhistoriques. La trépanation à l’époque néolithique a été l’objet de nombreuses observations de la part des anthropologistes et des archéologues. Des recherches intéressantes ont été provoquées par la découverte de rondelles crâniennes, de crânes perforés et de fragments crâniens. M. le Dr Prunières a signalé d’abord ces différentes pièces, provenant des dolmens de la Lozère, recueillies par lui et interprétées avec une grande sagacité.
Les grottes néolithiques découvertes dans la vallée du Petit-Morin nous ont donné également des crânes perforés, des rondelles crâniennes, des amulettes détachées du crâne humain.
Les faits transmis par M. le général Faidherbe ont aussi révélé à la connaissance des archéologues l’existence de crânes qui avaient subi des pertes de substance. Les moulages de ces crânes trouvés dans les dolmens de Roknia (Algérie) constituent, avec les pièces observées dans la Lozère et la Marne, un
fonds de documents précieux que M. le Dr Broca a brillamment exploité.
Les savants étrangers ont également remarqué un crâne, ayant subi des pertes de substance, dans l’allée couverte de Borreby, Danemark. Ce fait, encore inédit, développe singulièrement le champ des observations qui tendraient à établir une coutume très-généralisée. M. Engelhardt, dans une correspondance particulière de récente date, me donnait les renseignements suivants, qui paraissent autoriser les memes déductions : « Après avoir réfléchi, écrit-il, aux trépanations « et aux perforations que vous avez eu la complaisance de « me faire voir dans votre intéressant musée, et après avoir « examiné notre série de crânes attribués à l’âge de la pierre,
« je ne trouve là rien de correspondant. Il y a cependant dans « un crâne provenant d’un dolmen à Nœs île de Falster) qui « contenait des antiquités de l’âge de la pierre, un trou oblong « de 55 millimètres de longueur sur 44 millimètres de largeur.
« Ce n’est pas une trépanation, mais une blessure, et l'homme « y a survécu. Toute la tête s’est trouvée dans un état a maladif. »
Les contours de cette perforation, dont M. Engelhardt nous a obligeamment envoyé le dessin, sont tellement réguliers, qu’on ne saurait les attribuer à une blessure sans un réel embarras. Il faut une main puissante, une arme sûre et un sujet s'y prêtant avec une grande bonne volonté, pour produire une semblable perte de substance avec une si complète netteté. Nous savons tout le prix que l’on peut attacher à l’opinion d'un homme aussi distingué que M. Engelhardt, mais n’aurait-il pas éprouvé d'abord l’impression subie par d’autres savants illustres qui abandonnèrent ensuite l’idée de voir dans certaines perforations le résultat d'une blessure pour reconnaître une trépanation ? Cet état maladif général du crâne favorise énormément l’hypothèse d'une trépanation artificielle motivée par une affection pathologique de la table crânienne. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que les perforations traumatiques n'ont pas ordinairement pour effet d’affecter tout le tissu osseux du crâne. Enfin, des constatations, faites chez
certains insulaires de la mer du Sud, établissent que la trépanation est encore en usage de nos jours parmi ces peuples. Ils pratiquent cette opération, comme moyen thérapeutique dans le traitement de quelques affections particulières.
Des traces incontestables de cette étonnante habitude ont été également retrouvées sur d’autres points. Elles concourent évidemment au même résultat, bien qu’elles ne revêtent pas un caractère aussi significatif.
La question est donc introduite, elle fait partie du domaine
Fig. i.
des études préhistoriques. Des faits nouveaux surgiront, il n’en faut pas douter. Ils jetteront incontestablement une nouvelle lumière sur le sujet, mais l’intérêt ne fera que s’accroître.
Les Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris ont publié les savantes démonstrations de M. le Dr Broca. Cependant, les données sur lesquelles s’appuient les archéologues n’ont pas encore été réunies de manière à former un ensemble facile à consulter. Elles ont besoin, en outre, d’être complétées, car tous les faits observés n’ont point encore été publiés et discutés.
Au Congrès de Lyon pour l’avancement des sciences tenu en 1873, M. le Dr Prunières soumit à l’examen des membres de la section d’anthropologie une rondelle crânienne de forme elliptique qui leur inspira le plus vif intérêt (fig. 1). Cette pièce avait été détachée du pariétal. Les bords, taillés en biseau du côté convexe, avaient été soigneusement polis. Des observations anatomiques très-attentives qui furent faites, il résulta que le fragment crânien provenait du pariétal droit. Cette partie du
crâne est évidemment indiquée par la direction de l’artère méningée moyenne. La branche principale de cette artère est en effet représentée par son sillon vasculaire parfaitement visible.
Cette rondelle avait été trouvée dans l’intérieur d’un crâne exhumé des dolmens de la Lozère. Le crâne qui la contenait présentait lui-même une ouverture sur le pariétal droit et l’orifice offrait des ressemblances qui inspirèrent l’idée d’un rapprochement avec la rondelle elle-même, La comparaison, néan-
Fig. 2.
moins, ne permit pas de considérer la rondelle comme ayant été enlevée au crâne qui lui servait de réceptacle.
L’examen d’un autre crâne (fig. 2), dont la plus grande partie avait été enlevée par des opérations successives, offrait, au point de vue de la couleur et de l’épaisseur, des ressemblances qui suggéraient la pensée de lui attribuer le fragment qui avait primitivement attiré l’attention. Les bords s’y adaptaient d’une manière frappante; cependant, il était difficile d’affirmer avec certitude que la perte de substance était comblée par le fragment même qui avait fait, avant l’ablation, partie intégrante du crâne.
Les dolmens ont fourni successivement des crânes humains
ayant éprouvé des pertes de substance. L’étude attentive qui en a été faite établit comme un fait général que les bords des ouvertures ont été sciés et polis. Il est probable que la forme en biseau n’était pas intentionnellement recherchée ; il y a lieu de la considérer comme résultat naturel nécessaire du mode d’opération employé pour pratiquer l’incision destinée à détacher les fragments crâniens.
Les crânes perforés et les fragments qui en avaient été détachés ne restèrent pas dans l’oubli. Ils furent, de la part du Dr Prunières, l’objet d’une persévérante attention. Il interpréta avec un heureux succès toutes ces pièces d’une si intéressante nouveauté. Il offrit ensuite dans le même genre aux études anthropologiques de nombreux sujets d’investigation. Un fragment de crâne humain affectant une nuance particulière ne put échapper à sa perspicacité. Ce fragment porte à ses deux extrémités opposées deux encoches, réunies sur les deux faces interne et externe par un sillon. Ces dispositions indiquent l’usage auquel le fragment devait être affecté. Tout dénote qu’il était destiné à être suspendu et porté comme amulette.
Pendant que M. le Dl‘ Prunières découvrait ces pièces crâniennes, moi-même, de mon côté, en 1872, j’avais l’occasion, en pratiquant des fouilles, de constater des faits analogues dans nos stations de la vallée du Petit-Morin. J’ai, en effet, recueilli de nombreux fragments crâniens artificiellement détachés et perforés.
Cette découverte, sur un point si éloigné, dans des stations d’une nuance différente, vient donner une nouvelle importance aux faits signalés par M. Prunières.
Les fragments crâniens trouvés dans les grottes de la Marne sont nombreux et variés. Une pièce ellipsoïde (fïg. 3), ensevelie dans les couches pulvérulentes qui accompagnaient les ossements des grottes, a été comparée par M. Broca à celle communiquée au Congrès de Lyon par M. Prunières. Elle présente
Fig. 3.
JO
effectivement avec cette dernière de grands traits de ressemblance. Elle offre cependant une particularité qui la distingue. Elle est pourvue d’un trou de suspension pratiqué à peu près au milieu. Cette pièce mesure, dans sa partie la plus longue, 33 millimètres, et son diamètre est de 25 millimètres. Les bords sont taillés en biseau. M. Broca en parle ainsi : « La forme « elliptique, les dimensions, la nature du travail, la disposition « des bords en un biseau très-régulier taillé aux dépens de la « face externe, tout est identique sur les deux pièces et j’ai pu « le dire à M. de Baye en toute assurance, car je connais par- «' faitement la pièce de M. Prunières, ayant eu l’occasion « de l’examiner souvent dans mon laboratoire où elle a sé- « journé plusieurs mois avant d’être présentée à Lyon. Il est « tout à fait certain que ces deux objets ont été faits de la « même manière et dans un même but qui ressort de la com- « paraison1. »
Fig. 4.
Une autre pièce plus étendue (fig. 4), formant un triangle dont les angles sont arrondis, fournit un spécimen très-caractérisé et digne d’attention. A la base, il mesure 43 millimètres de largeur, et de la base au sommet il a 5 1 millimètres. Ce lragment est fort régulier dans toute sa configuration. Le tissu osseux en est sain et apparaît sous un aspect qui atteste son éta normal.