PRÉFACE
Les articles qu'Adam Mickiewicz inséra dans le journal la Tribune des Peuples n'étaient pas signés. Un de ses amis, Alexandre Biergiel, nota, au fur et à mesure de leur apparition, ceux dont il le savait l'auteur et ils ont été reproduits dans le volume intitulé: Politique du XIX e siècle, en 1870, mais il s'en fallait de beaucoup qu'ils fussent réimprimés au complet. Quelques articles avaient en effet échappé à l'attention de Biergiel avant le 13 Juin 1849, date de la suspension de la Tribune des Peuples; et, après le 1 er Septembre, date de la réapparition du journal, Biergiel renonça à enregistrer les preuves d'une collaboration devenue périlleuse et dissimulée avec soin au gouvernement Adam Mickiewicz, menacé d'expulsion par M. Dufaure, ne pouvait plus attaquer ouvertement le ministère. Il faisait recopier certains de ses articles pour qu'on ne vit pas son écriture à l'imprimerie, ses amis retiraient le manuscrit d'autres articles, aussitôt qu'ils venaient d'être composés. Pendant cette période, Mickiewicz évita d'envoyer à l'imprimerie Biergiel, qu'on savait un de ses familiers. Il dictait ses articles à Alexandre Chodzko ou
le chargeait de les recopier. Lacaussade les portait à l'impri-
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merie; si l'article était autographe, il reprenait le manuscrit aux ouvriers. Alexandre Chodzko dressa la liste de tous les articles émanés d'Adam Mickiewicz, depuis l'origine jusqu'à la disparition du journal. Lacaussade et lui restèrent détenteurs de plusieurs autographes des articles qui passèrent par leurs mains. Mais Chodzko hésita longtemps à communiquer à autrui les matériaux qu'il possédait relativement à Adam Mickiewicz et qu'il avait renoncé à utiliser lui-môme.
Devant ses hésitations, il me sembla préférable de donner au public, sans différer davantage les articles que je savais de mon père, sauf à combler de regrettables lacunes, dès que les circonstances me le permettraient.
Ce ne fut que plusieurs années après la publication du volume: la Politique du XIX e siècle qu'Alexandre Chodzko se décida à se dessaisir de tous les documents concernant Adam Mickiewicz, dont il était détenteur. M. Lacaussade mit également à ma disposition quelques autographes; d'autres, offerts par lui à des collectionneurs, ont été dispersés.
Il n'est pas démontré qu'Alexandre Chodzko n'ait point commis quelques omissions. Il arrivait d'ailleurs qu'Adam Mickiewicz donnât une note à développer à l'un de ses collaborateurs français. Alors sa prose disparaissait au milieu des amplifications d autrui et, quand l'autographe de la note ne s'est point conservé, il n'est plus possible de distinguer ce qui est ou n'est pas de lui et dès lors ces articles ne peuvent plus figurer parmi ceux d'Adam Mickiewicz.
Il reste bien peu d'espoir qu'une découverte ultérieure vienne compléter encore les articles d'Adam Mickiewicz à la Tribune des Peuples, tels qu'ils sont aujourd'hui réunis. Il est
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permis d'affirmer qu'en tous cas il ne s'agirait que d'une découverte de médiocre importance et qui ne modifierait en rien la portée de cette œuvre.
Il ne faut toutefois pas perdre de vue qu'après le 13 Juin, le poète, en raison des persécutions policières dont il fut l'objet, se vit contraint de ne plus trahir que c'était un Polonais qui tenait la plume. Non seulement il dût traiter les questions du point de vue français, mais pour mieux cacher son jeu, il s'astreignit à employer des tournures de phrase étrangères habituellement à son style. La nécessité de dépister l'attention du pouvoir influa donc sur la forme de la dernière série de ses articles. Mais la ministère frappait tout Polonais attaché fût-ce à l'administration de la Tribune des Peuples. La lutte était trop inégale et Adam Mickiewicz renonça publiquement à soutenir de sa plume l'organe qu'il avait fondé. Ses collaborateurs s'imaginèrent un moment pouvoir durer quand même. Ils reprirent des titres d'articles que leur rédacteur en chef leur avait manifesté l'intention d'écrire, ils s'inspirèrent de ses conversations et arborèrent ses idées; ils y mêlaient quelques-unes des leurs que Mickiewicz ne partageait pas et donnaient à leur polémique un ton qui n'était pas le sien.
Il serait oiseux de chercher à dégager la part de collaboration morale qui revient à Adam Mickiewicz dans plusieurs des articles parus dans la Tribune des Peuples depuis la retraite de son rédacteur en chef jusqu'à la cessation du journal. Il faudrait laisser un champ trop vaste aux hypothèses.
L'importance des articles d'Adam Mickiewicz parus dans la Tribune des Peuples est considérable, puisqu'ils jettent un
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très grand jour sur sa direction d'esprit et fixent sur une foule de points ses sentiments pendant la crise que traversait alors la France. Ils aident beaucoup à déterminer le point de vue sous lequel le poëte envisagea, dans la dernière période de sa vie, bien des problèmes politiques, religieux et sociaux.
On se laisse aisément aller aujourd'hui à tourner en ridicule la naïveté des hommes de 1848. N'allèrent-ils pas jusqu'à croire à la bonne foi des rois, ne les supplièrent-ils pas de renoncer à leur pouvoir absolu et de réparer telle ou telle injustice territoriale? Mais est-ce que tous les trônes n'oscillaient, pas sur leurs bases, et les monarques ne feignaient-ils point partout d'avoir trouvé leur chemin de Damas et d'être prêts à adorer ce qu'ils persécutaient la veille? Aurait-on dû n'admettre a priori aucune de ces conversions et exterminer tous ses ennemis de la veille ou se croiser les bras sous prétexte que les succès de la justice sont éphémères et que le triomphe final du mal est inévitable ?
Les Césars romains devinrent les défenseurs de la Croix, après en avoir été les pires ennemis et il n'y eut rien d'absurde à convier les rois à se métamorphoser en champions de la liberté et du droit. Le tort des hommes de 1848, ce fut d'oublier que la liberté exige des sacrifices continus et, à peine la virent-ils acclamer par l'Europe entière, que la plupart d'entre eux ne songèrent plus qu'au repos.
Il y avait au contraire à ne pas se laisser perdre cette électricité morale, dont les peuples étaient chargés au lendemain de 1848. Les potentats saluaient l'esprit nouveau, comme ces consuls et ces préteurs romains qui, en s'inclinant devant le Christ et en acceptant le baptême, demeuraient païens au
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fond du cœur. Avant de se fier à eux, il eut été prudent d'exiger des preuves de leur sincérité et de les tenir en observation à l'écart, au lieu de les laisser au timon des affaires.
L'élan de la France venait de se propager jusqu'aux extrémités de l'Europe, mais il ne pouvait faiblir et s'arrêter à son point de départ, sans cesser ailleurs tout à fait. Et ce fut au tour des Puissances du passé, revenues de leur stupeur, de tendre la main à leurs partisans en France et de les aider à éteindre un foyer, un moment si resplendissant.
Le signal de la Révolution était parti de France, il importait que la France demeurât à la tête du mouvement. Ce mouvement, profondément idéaliste et chrétien, puisait son origine dans un désir immense que l'amour de nation à nation remplaçât l'égoïsme international universellement pratiqué; que le relèvement de la Pologne, partagée et sacrifiée aux convoitises dynastiques les plus basses, marquât cette évolution et que la fraternité entre les classes vint corroborer la fraternité entre les peuples. Les masses espéraient que la France serait l'initiatrice d'une croisade contre l'absolutisme partout où il sévissait encore; leurs vœux appelaient l'Église catholique à prêcher, à bénir une pareille croisade, et, en accélérant elle-même le pas, à entraîner les foules à sa suite.
Tous les peuples s'agitaient dans ce sens, les yeux tournés vers la France. Si la France eût marché sur le Rhin et entrepris une campagne libératrice, les tyrannies se fussent partout écroulées et les peuples, une fois maîtres de leurs destinées, eussent débattu tranquillement la solution des problêmes sociaux.
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La France avait donné ce bel exemple au monde de confier la direction de sa politique à un poëte. N'était-ce pas indiquer clairement qu'elle ne voulait plus des calculs mercantiles et mesquins?
Lamartine la grisa de son éloquence décevante et n'eut d'autre programme que de s'abstenir de toute intervention. Pourquoi la France risquerait-elle son sang et ses millions? Est-ce que les idées humanitaires qu'elle proclamait ne feraient pas leur chemin toutes seules? Vienne et Berlin trahissaient la velléité d'imiter Paris. Pourquoi Paris offrirait-il aux exilés étrangers autre chose que des vœux? Et ces exilés qui, des bords de la Seine, se préparaient à regagner leurs pays respectifs ne suffiraient-ils pas pour mettre leurs compatriotes en branle? Quantité de républicains officiels qui, pendant dix-huit ans, avaient reproché à Louis-Philippe de ne rien tenter contre la Sainte- Alliance, n'eurent pas plus d'audace que lui et se dirent comme le ministre des affaires étrangères Bastide: «Nous jouerons le même air, mais nous le jouerons mieux.» Les peuples, en s'apercevant que la colonne de feu qui devait les guider dans le désert, s'éteignait, furent déconcertés; les uns descendirent quand même dans l'arène, les autres ne bougèrent même pas. Les ennemis de la liberté et de la nationalité recouvrèrent leur sang-froid et reprirent le dessus.
Il n'en est pas moins vrai que les premiers mois de 1848 ont été magnifiques, qu'ils constituent un admirable essai d'application du Christianisme à la politique. Il faudra un jour revenir à cette tradition, à cette pureté d'intention, à cet
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enthousiasme désintéressé pour orienter l'Europe vers une meilleure destinée.
Ce ne fut pas "Lamartine seul qui fut en France au-dessous de sa tâche. La bourgeoisie, un moment émue, se réfrigéra vite, se dit que le système des concessions l'entraînerait peut-être trop loin et elle ne rêva plus qu'au maintien du statu quo. Les meneurs des ouvriers leurs répétaient qu'avant de se préoccuper des Italiens et des Hongrois mieux valait s'attacher au relèvement des salaires et ne s'attaquer à l'Empereur Nicolas et au roi de Prusse qu'après avoir mis en déroute les capitalistes français.
La Tribune des Peuples fut créée au moment où la seconde République venait d'interdire à Adam Mickiewicz de remonter dans sa chaire du Collège de France. Un grand seigneur de ses amis, le comte Xavier Branicki, mit les fonds nécessaires à sa disposition, mais si dévoué qu'il fut au poëte, il lui imposa néanmoins des collaborateurs dont les opinions ne s'harmonisaient pas toujours avec les siennes et l'unité de ligne du journal en souffrit beaucoup. Charles Edmond Chojecki, par exemple, très lié avec Proudhon, aurait voulu une guerre sans trêve contre le Prince-Président. Il introduisit dans la Tribune des Peuples des écrivains qui appartenaient déjà à d'autres rédactions, dont ils s'efforçaient d'imposer les vues. Ainsi Jules Lechevalier et Herman E werbeck 1 écrivaient simultanément dans la Tribune des Peuples et
1 II signe un article sur l'Allemagne dans le Peuple du 21 mai 1849. Il prit la parole lors de la commémoration de l'insurrection polonaise. (Voir: Dix-huitième anniversaire de la Révolution polonaise du 29 Novembre célébré à Paris dans la salle d'Antin en 1848).
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dans le Peuple, où se trouvent aussi le 2 et le 9 avril 1849 des articles de Ramon de la Sagra. Charles Martin figurait comme rédacteur-gérant du journal hebdomandaire: la Comtitution, république du présent et de l'avenir, feuille dont onze numéros parurent du 28 février au 11 août 1849.
Chojecki contrecarrait autant qu'il le pouvait son rédacteur en chef qui entendait observer la plus grande réserve vis-à-vis de Louis Napoléon. Il se couvertit à l'empire dès le lendemain du coup d'Etat, devint un des commensaux du Palais-Royal, fut nommé bibliothécaire du Sénat, grâce au prince Napoléon qu'il accompagna dans son voyage au pôle nord. Le 4 Septembre 1870, il redevint à l'instant républicain et, rencontrant sur le pont des Arts le secrétaire du comte Xavier Branicki, il lui exprima si bruyamment son regret que les Napoléons aient échappé à la vindicte nationale, que ce dernier lui répliqua: «Pourquoi dites-vous tout cela? Personne ne vous entend.»
C'est chez l' ex-familier du prince Napoléon que Louis Blanc, dont il devait léguer le portrait au Musée Carnavalet, descendit à son retour de l'exil. On devine combien d'ennuis un homme si versatile et qui n'avait d'autre boussole que son intérêt causa à Adam Mickiewicz et ce qu'il lui créa de difficultés.
Lorsqu'il quitta la place, il eut pour successeur le poëte Auguste Lacaussade, traducteur des œuvres de Sigismond Krasinski, ancien secrétaire de Sainte-Beuve, plein de délicatesse et de droiture, mais qui avait également les Napoléons en horreur. Eugène Carpentier, très-rompu au journalisme, suivait docilement les indications d'Adam Mickiewicz.
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Un ancien Saint-Simonien fort capable, Jules Lechevalier, traitait les questions économiques. Mais ce sont les étrangers qui formaient l'élite de la rédaction: Ivan Golovine, J. Ricciardi, Francisco Bilbao, L. Frapoli, etc.
A la veille de faire paraître le premier numéro de la Tribune des Peuples, toute la rédaction se réunit en un banquet que Hertzen a raconté à sa façon: «Pourtant, après ma rentrée à Paris, à la On de 1848, la possibilité d'un travail commun, qui aurait pu me mettre en rapport avec quelques individualités intéressantes, se présenta tout à coup. Le comte Branicki donna une grande somme pour la fondation d'un journal qui s'occuperait de la politique extérieure et spécialement de la question polonaise. L'utilité et l'opportunité d'un tel journal étaient évidentes; les journaux français s'occupent médiocrement de ce qui se passe hors de la France; ils croient suffisant d'encourager de temps à autre toutes les nations parles mots de solidarité des peuples et par la promesse d'une république universelle basée sur la fraternité humanitaire. Avec les moyens du nouveau journal, la Tribune des Peuples, on pourrait en faire un moniteur international du mouvement et du progrès. Son succès était d'autant plus assuré qu'il n'y avait pas de concurrence: le Times, le Journal des Débals, contiennent quelquefois d'excellents articles sur les questions spéciales, mais ces articles sont sans liaison entre ^fragmentaires et fortuits; la rédaction delà Gazette d'Augsbourg serait encore plus générale, si la teinte jaune et noire n'offensait pas si vivement la vue.
«Mais il paraît que tous les bons commencements de 1848 devaient naître à sept mois et mourir avant la dentition. Le
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journal alla mal et périt dans le massacre des feuilles innocentes après le 13 Juin 1849.
«Voyons avant tout sous quels auspices commença la feuille.
«Lorsque tout fut préparé, l'emplacement loué et arrangé avec de grandes tables couvertes de drap, avec de petits pupitres obliques, qu'un maigre littérateur français fut engagé pour surveiller et exterminer les fautes d'orthographe internationale, qu'un conseil d'anciens nonces et sénateurs polonais fut placé à la tête de la rédaction et Mickiewicz à la tète du Conseil avec Ch. * comme ad latus pour aide, — il ne restait plus qu'à procéder à une inauguration solennelle.
«Le souper eut lieu chez Ch. Quand j'arrivais il y avait déjà beaucoup de convives, et parmi eux très-peu de Français; par contre, les autres nations, depuis la Sicile jusqu'à la Croatie, étaient dûment représentées. Je ne m'intéressais au fond qu'à une seule individualité, celle d'Adam Mickiewicz que je n'avais encore jamais vu. Lorsque j'entrai, il se tenait debout, le coude appuyé sur la cheminée. Celui qui a vu son portrait copié du médaillon de David d'Angers, et publié dans l'édition française de ses œuvres, aurait pu le reconnaître sur le champ, nonobstant les changements apportés par les années. Sa figure, plutôt lithuanienne que polonaise, trahissait des méditations profondes et des souffrances sans nombre. Sa tête, couverte d'une profusion de cheveux blancs, son regard fatigué, indiquaient un travail ardent à l'intérieur, une grande exaltation mystique et une grande tristesse; — -
1 Charles Edmond Chojecki.
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c était une image plastique de la Pologne. Lui, et plus tard Worcell et Lelewel me firent la même impression. Mickiewicz avait toujours l'air préoccupé, distrait par quelque chose; ce quelque chose n'était pas de ce monde.*
Observation profonde et doublement remarquable de la part d'un Voltairien tel que Hertzen. Ce quelque chose qui n'était pas de ce monde l'empêchera de comprendre Mickiewicz, il lui fallait du tangible et du terrestre.
«Je m'approchai de lui, continua Hertzen; il me questionna sur la Russie; ses connaissances sur ce pays étaient fragmentaires; le mouvement littéraire et philosophique après Pouschkine lui était étranger, il s'était arrêté sur l'époque à laquelle il avait quitté la Russie.»
Un souper en nombreuse société était un endroit singulièrement mal choisi pour un entretien à fond sur le mouvement littéraire et philosophique russe. Adam Mickiewicz dînait régulièrement chaque jeudi chez une amie russe, Madame la Comtesse de Klustine, où il rencontrait des représentants de la société russe. Il ne cessa jamais de voir de temps à autre Nicolas TourgieniefT. Quand Bakou nine arriva à Paris, il se présenta chez Mickiewicz et un ami commun les réunit à la même table. Il s'en faut, donc de beaucoup que Mickiewicz n'eut pas de notions sur les tendances de la jeune Russie. SazanofT et Golovine fréquentaient son salon. Mais il ne mettait pas, comme eux, tout son espoir dans la philosophie. J'ai entendu une fois Michelet après une longue conversation avec Hertzen, me dire de lui: «Il veut guérir le peuple russe en lui infusant de l'hégélianisme à doses homéopathiques.»
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«Malgré son idée fondamentale, reprend Hertzen, de l'allianCe fraternelle de tous les peuples slaves, idée qu'il fut l'un des premiers à développer, Mickiewicz conservait une certaine animosité contre la Russie — ce qui était très-naturel.»
Mickiewicz ne nourrissait aucune animosité contre les Russes de bonne volonté, c'est une justice que lui ont rendue tous les Russes qui l'ont connu d'un peu près. Mais revenons au récit de Hertzen:
«Je fus bientôt surpris par les manières qu'adoptaient envers lui les Polonais de son parti! ils s'approchaient de sa personne comme les moines s'approchent de leur supérieur, en s'effaçant, en s'annihilant; quelques-uns d'entre eux lui baisaient l'épaule. Il était accoutumé à ces signes d'admiration et les recevait avec un certain laissez-aller.
«Celui qui s'est voué corps et âme à ses convictions, qui a vécu par elles, désire être reconnu, apprécié par ceux qui partagent ses opinions, avoir de l'influence sur eux, en être aimé; — mais je ne voudrais pas recevoir des signes extérieurs de sympathie, de respect; ils détruisent l'égalité, la liberté de commerce; de plus, sous ce rapport, quoique nous fassions, nous n'atteindrons jamais la perfection des archevêques, préfets et commandants militaires.»
Hertzen était d'un pays où les plus grandes marques de respect sont obligatoires envers les personnages qui en méritent le moins. Il ignorait l'action que le poëte polonais exerçait sur tout un groupe de ses compatriotes, qui voyaient en lui leur directeur de conscience.
«Ch., écrit plus loin Hertzen, me dit qu'au souper il prononcerait un toast en commémoration du 24 février 1848, que
Mickiewicz lui répondrait par un discours, où il exposerait
sa manière de voir et la direction du nouveau journal. Gh.
désirait que moi, comme Russe, je répondisse à Mickiewicz. N ayant aucune habitude de parler en public et n'y étant pas préparé, je déclinai la proposition, mais je promis de porter un toast à Mikiewicz et d'ajouter quelques mots où je lui dirais comment j'avais, pour la première fois, bu à sa santé, à Moscou, à un dîner public, donné en l'honneur de Granowski, en 1843. A ce dîner, Homiakow leva son verre en disant: «Pour le grand poëte slave absent!» On n'osait pas prononcer le nom du proscrit. Tous se levèrent et tous burent en silence à sa santé. Ayant ainsi arrangé mon ex tempore, nous nous mîmes à table. Vers la fin du repas Ch. prononça son toast et Mickiewicz se leva pour parler. Son discours était élaboré, intelligent, très-adroit, c'est-à-dire que Barbes et le Prince-Président auraient pu l'applaudir avec une égale franchise. Je commençais à me sentir mal à mon aise au fur et à mesure qu'il développait ses idées; je sentais de plus en plus une sorte de poison dans mes veines; je n'attendais plus qu'un seul mot, un seul nom propre pour ne plus avoir de doutes; il ne tarda pas à le prononcer.
«Il conclut son discours en disant que la démocratie se réunit maintenant dans un nouveau camp ouvert à la tête duquel se trouve la France, que la France s'élancera de nouveau pour affranchir les peuples sous les mêmes aigles, sous les mêmes étendards, à la vue desquels avaient pâli toutes les têtes couronnées et toutes les puissances, et qu'elle sera de nouveau conduite par un membre de cette dynastie couronnée par le peuple, dynastie glorieuse, destinée par la Pro-
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vidence à conduire la révolution du pas sûr de l'autorité et des victoires.
«Lorsqu'il eût fini, il n'y eut que deux ou trois exclamations d'approbation de la part de ses partisans; tout le monde se tut. Ch. remarqua la faute de Mickiewicz et, voulant effacer au plus vite l'influence de son discours, il s'approcha de moi, une bouteille de vin à la main et me dit, en remplissant mon verre:
«Eh bien! à votre tour.
«Je ne dirai rien, répondisje.
«De grâce, quelques mots...
«Pas un seul, à aucune condition.
«Le silence continuait; quelques personnes fixaient leurs regards dans leurs assiettes, d'autres examinaient avec une profonde attention le Champagne dans leur verre, d'autres encore entamèrent des conversations à voix basse avec leurs voisins. Mickiewicz changea de figure; il voulut s'expliquer, mais une voix forte mit fin à cette position tendue en disant: «Je demande la parole!»
«Un vieillard petit, âgé d'environ soixante-dix ans l avec une chevelure blanche et un extérieur énergique, se leva, tenant son verre d'une main tremblante. Dans ses grands yeux noirs, sur sa figure agitée, on lisait la colère et l'indignation. Ce vieillard était un Espagnol, Ramon de la Sagra.
«En mémoire du 24 Février, dit-il. Tel fut le toast pro- * posé par notre hôte; oui, au 24 février et à la ruine de tout \ despotisme, quelque nom qu'il porte, royal ou impérial, bour- .
1 Ramon de la Sagra, qui fut député aux Cortes d'Espagne en 1854, ■ né en 1798. n'avait par conséquent en 1848 que 50 ans. j
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boni en ou Napoléonien! Je ne puis pas partager l'opinion de notre ami Mickiewicz. Il voit les choses de l'œil d'un poëte et peut avoir raison à son point de vue, mais je ne veux pas, que dans notre réunion ses paroles restent sans protestation.» Et il continua à parler ainsi, avec toute la passion d'un Espagnol, toute l'autorité que lui donnaient ses soixante et dix ans. «Lorsqu'il termina, une vingtaine de mains voulaient serrer sa main et trinquer avec lui.
«Mickiewicz dit quelques paroles qui ne réussirent pas. Delà Sagra ne cédait nullement; tout le monde se leva et , Mickiewicz partit
«Il ne pouvait pas y avoir de plus mauvais augure pour f le nouveau journal; il vécut, clopin-clopant, jusqu'au 13 Juin | et disparut inaperçu — comme il avait existé. Mickiewicz | tenait roulée la moitié de son drapeau impérialiste «usé par | la gloire»; les autres ne déroulaient que la moitié du leur. ? Gênés par Mickiewicz et par le conseil, plusieurs collaborateurs abandonnèrent le journal au bout d'un mois; je n'y insérai pas une ligne. Si la police avait été plus intelligente, i jamais on n'aurait supprimé la Tribune des Peuples, pour ' quelques mots dits à propos du 13 Juin: avec le nom de Mickiewicz etson fétichisme pour Napoléon, avec son mysticisme révolutionnaire et le rêve d'une démocratie en armes, dirigée par un Napoléon, ce journal aurait pu devenir un trésor pour le gouvernement; il aurait été l'organe pur d'une œuvre qui ne l'était pas.»
Adam Mickiewicz a trop clairement exprimé dans la Tribune des Peuples ce qu'il admirait dans Napoléon 1 er et ce qu'il réclamait de Louis-Napoléon pour qu'il ne soit pas su-
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perflu de rectifier les assertions de Hertzen. Hertzen, Chojecki, Ramon de la Sagra, supposaient viable la République de 1848. Adam Mickiewicz la regardait comme morte depuis le 15 Mai, et il souhaitait que l'inéluctable vainqueur d'une Assemblée bavarde et égoïste fut de bonne heure bien entouré et éclairé sur sa mission véritable.
Après le Napoléonisme, la bète noire de Hertzen, c'était le catholicisme et cela encore creusait un fossé profond entre ces deux hommes. La foi paraissait une folie à ce sceptique qui cinglait d'une plume vengeresse la tyrannie tsarienna, sans avoir d'autre credo que des bribes de philosophie glanées dans des ouvrages allemands et saupoudrées de négations russes.
«Le catholicisme, poursuit Hertzen, si peu sympathique au génie slave, a sur les Slaves une influence singulièrement délétère. Lorsque les Bohémiens perdirent la force de résister au catholicisme, ils furent perdus; chez les Polonais, le catholicisme a développé cette exaltation mystique qui les tient constamment dans un monde d'hallucinations. S'ils ne sont pas sous l'influence directe des Jésuites, ils tombent sous l'influence de quelque visionnaire. Le messianisme, cette folie constante de Wroàski, ce délire de Towiaàski, a tourné la tête à des centaines de Polonais et à Mickiewicz lui-même. Le culte de Napoléon appartient en premier lieu à cette maladie cérébrale. Napoléon n'a rien fait pour les Polonais, il ne les aimait pas et il n'aimait la Pologne.
«Il dit un jour à Narbonne: «Je veux avoir en Pologne «un camp et non pas un forum; je ne permettrai ni à Varso- «vie ni à Moscou d'ouvrir un club pour les démagogues.» Et
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les Polonais ont fait de lui l'incarnation militaire de Dieu,
un Christ généralissime!
«Un soir en 1848, je traversais la place Vendôme avec un Polonais, grand partisan de Mickiewicz. Quand nous passâmes près de la colonne, le Polonais ôta son chapeau. «Est-il possible?» me dis-je. Et n'osant pas croire à une pareille absurdité, je lui demandai naïvement pourquoi il avait ôté son
\ chapeau. — Sans parler, il me montra du doigt la statue de l'Empereur. Comment après cela ne pas opprimer les peuples, si on achète à ce prix un amour si aveugle. 1 »
S'il n'eut dépendu que de certains collaborateurs de la Tribune des Peuples de donner un remplaçant à Adam Mickiewicz, ils se fussent volontiers engagés sous la bannière de Hertzen. Mickiewicz eut donc à lutter dès le début, contre la double tendance qu'avaient certains rédacteurs du journal à faire flèche contre le Christianisme des défaillances et des incompréhensions de la presse catholique et contre la tradition Napoléonienne des tâtonnements du Prince-Président La façon dont on s'exprimait à l'égard de ce dernier, dans la salle de rédaction, le choquait d'autant plus qu'il était résolu à ne pas se départir de son attitude expectante, mais bienveillante à l'égard du Prince-Président et que ses relations avec le roi Jérôme et son fils devenaient chaque jour plus cordiales. Irrité de ce qu'on tint si peu de compte de son sentiment, il imagina un jour de coller sur la glace de la salle
. de rédaction l'avis manuscrit suivant: «Il est interdit d'invec-
1 tiver ici le chef de l'Etat».
« La Cloche (n° 14 et 15, Genève 1 er décembre 1868).
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L'apparition de la Tribune des Peuples fut saluée par la Gazette de France avec une curiosité plutôt sympathique. Après avoir cité un passage du programme du journal, elle ajoutait: «Nous sommes charmés de ce que des étrangers s'associent au mouvement intellectuel et politique de notre pays. Nous attendons le développement de leur œuvre pour la juger.»
La presse parisienne fit d'assez fréquents emprunts au nouvel organe. Le Temps du 19 mars cita un passage de l'article contre le général Bugeaud, celui du 8 avril publia une lettre de Voinesco au rédacteur en chef de la Tribune des Peuples, rectifiant certaines assertions d'un article intitulé: Etat de la question orientale; celui du 26 mai démentit la nouvelle d une protestation de lord Normanby contre une intervention des Puissances en faveur du Pape; enfin celui du
5 juin annonça que la prise du fort de Maghera, annoncée par la Gazette de Vienne était démentie par la Tribune des Peuples. Le journal la Révolution démocratique et sociale du
2 avril reproduisit une appréciation du discours de Ledru- Rollin contre Thiers, dans la question italienne; le Peuple du :;
6 avril répéta l'article de François Grzymala: des sublimes ï imprudences en politique, celui du 7 plusieurs passages de | l'article de Woinow: le Vendredi Saint, celui du 12 une cor- l respondance d'Italie. Le 18 avril le journal: la Vraie Bépublir \ que cita l'opinion de la Tribune des Peuples sur l'interven- \ tion de la France en Italie. \
Il devenait visible que les peuples n'avaient plus rien à ! attendre de l'Assemblée Nationale, dont la majorité était aussi 4 égoïste et aussi lâche que Louis-Philippe lui-même. L'ara* j
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bassadeur de France à Vienne eût l'ordre de ne plus délivrer de passeports aux Polonais, que l'Autriche embarquait pour l'Amérique. A Paris, on refusait tout subside aux émigrés qui y affluaient au lendemain des insuccès de la cause populaire en Autriche, en Allemagne et en Italie. Leur misère était extrême. Un jour, un pauvre typographe nommé Radiszewski vint prier Mickiewicz de lui rédiger une demande d'amnistie à l'Empereur de Russie. Mickiewicz refusa doucement et sans le chapitrer. Aux témoins scandalisés de cette scène il répondit: «J'aurais flétri sa conduite, si je pouvais lui venir en aide, mais il perd la vue et meurt de faim. Je ne saurais pourvoir à sa subsistance, je me suis abstenu de tout blâme. Si je n'avais moi-même pas un morceau de pain à me mettre sous la dent, je lui aurais peut-être dit: mourons. Je n'ai pas le droit de lui dire: Meurs.»
Les partis révolutionnaires voulaient renverser l'Assemblée Nationale au moyen d'un soulèvement de la population ouvrière de Paris. Mickiewicz rappelait la déconvenue du 15 mai et répétait qu'il n'y avait plus que Louis-Napoléon de \ capable de nettoyer les écuries d'Augias. Quinet, qui refusa de collaborer à la Tribune des Peuples, trop bonapartiste à tes yeux, dit plein d'exaspération à ses collègues dans les couloirs de l'Assemblée: «Ce que Mickiewicz prédit vous arrivera. Louis-Napoléon vous chassera comme des laquais!» ^ Et ses collègues de lui répondre: «Belle autorité que Mickiewicz! Il ne fréquente même pas l'Elysée. Que peut-il savoir?» Cette obstination à présenter Louis-Napoléon comme le inqueur du lendemain horripilait également la plupart de
« collaborateurs étrangers et les Russes particulièrement.
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L'un de ces derniers, Ivan Golovine, qui n'hésitait pas à exprimer publiquement ses vœux en faveur du rétablissement de la Pologne, adressait à Mickiewicz, dans le numéro du 15 avril du journal: la Révolution démocratique et sociale, la lettre suivante:
«Dans l'intérêt de la grande cause que la Tribune des Peuples se propose de servir, la liberté universelle, il importe de ne laisser dans le vague aucune partie de sa tendance. Je ne sais si mon activité littéraire peut me valoir l'honneur d'engager à ce sujet une explication avec vous, mais, avec cette franchise qui a, de tout temps, été mon défaut comme ma bonne qualité, voulant, avant tout, fixer les opinions de mes amis politiques sur une question importante, je me permets de vous adresser cette lettre avec prière de l'insérer dans votre journal et d'y répondre, si vous le jugez convenable.
«Personne ne mettra en doute qu'il n'y ait eu en France, sous le règne de Napoléon, un amour de gloire, un sentiment de dignité, qui manque au .gouvernement actuel, et qu'on peut et doit proposer pour modèle.
«J'admettrai même, si vous voulez, que de nos jours Napoléon aurait été moins oppressif à l'étranger, plus libéral à l'intérieur. Mais je crois que tout ce qu'il y a de grand en France ne se réduit pas à lui, que ce n'est pas, en son nom seulement, qu'on peut agiter les sentiments généreux des Français qui, lors même qu'ils dorment, ne dorment que d'un sommeil léger. Je conçois que la Pologne, trahie, délaissée £ par l'empereur, fasse acte d'abnégation en admirant ce qu'il f y a de grand chez lui et en lui épargnant le blâme. Mais le)
Préfacé 21
nom de Napoléon se marie mal avec la démocratie. N'est-ce
pas lui qui l'a étouffée, écrasée en France ? Et si les peuples
étrangers ont progressé depuis, leur génie ne s'est-il pas al-
; lumé au foyer de la Grande Révolution française, plutôt qu'aux
i incendies que le conquérant moderne a répandus autour de
lai en Europe? La Révolution, pour devenir autorité, a-t-elle
besoin de dégénérer en despotisme militaire !
«Je m'incline, comme vous, devant le vote du 10 décem- . bre, mais je me demande si ce vote n'a pas voulu autre chose qu'un changement de ministère, par rapport à ce qui existait avant le vingt-quatre février? La République Napoléonienne n'étant plus l'oppression de la presse, l'abandon des nations, ne cesserait-elle pas d'être napoléonienne et ne deviendraitelle pas démocratique ou purement française?
«Vous ne vous méprendrez pas, citoyen, sur les sentiments qui me dictent cette lettre: ce sont l'amour de la vérité et la vénération la plus profonde pour votre grand talent
«Paris le 12 Avril 1849.
«Ivan Golovine».
Mickiewicz répondit à Golovine par ses articles sur le Président de la République et les partis et sur: le Bonapartisme et Vidée Napoléonienne. Sa lettre attira sur Ivan Golovine l'attention du gouvernement, et il reçut le 17 avril l'ordre de quitter la France. Il parvint à force de démarches à faire révoquer cet arrêté le 25 avril, mais fut définitivement expulsé après le 13 juin.
Ce n'était plus un secret pour personne qu'un mouvement populaire allait être tenté pour empêcher l'expédition fran-
22 Préface
çaise contre Rome. Mickiewicz, si contraire qu'il fut à cette expédition, déconseillait énergiquement l'insurrection projetée. Selon lui, le pouvoir temporel des Papes, nécessité passagère à des époques singulièrement troublées, avait découlé de leur pouvoir spirituel et ne pouvait avoir d'autre base que leur prestige moral; le montrer à l'univers entier appuyé sur les baïonnettes françaises, c'était le ruiner. Quand un de ses compatriotes accourut triomphalement lui annoncer que les Français étaient maîtres de Rome, il lui répondit que leur victoire avançait peut-être de cent ans la chute du pouvoir temporel des Papes. Mais, certain que la prise d'armes des chefs de la Montagne n'aboutirait qu'à empirer encore davantage la situation, il donna l'ordre formel de ne pas insérer dans son journal leur manifeste. Malheureusement il tomba malade et dût s'aliter pendant plusieurs jours. Un des rédacteurs de la Tribune des Peuples, Jules Lechevalier apporta la proclamation de la Montagne à l'imprimerie; le rédacteur-gérant le supposa d'accord avec le rédacteur en chef et cette publication attira sur le journal les foudres du gouvernement.
En effet le 13 juin, l'Assemblée Nationale adopta d'urgence la loi suivante:
«Article 1 er . La ville de Paris et toute la circonscription comprise dans la première division militaire, sont mises en état de siège.
«Article 2. Cette mesure pourra être étendue par le pou voir exécutif aux villes dans lesquelles de semblables insur rections éclateraient.
Préface 23
«Délibéré en séance publique le 13 juin 1849.
«Le Président et les secrétaires
«Dupin, Arnaud (de VAriège), Peupin, Lacaze, Chapot, Heckee-
ren, Rérard».
Cette loi fut suivie du décret et de l'arrêté que voici:
«Le Président de la République, au nom de la loi rendue aujourd'hui par l'Assemblée Nationale,
«Et de l'avis du conseil des ministres, décrète:
«Article 1 er . La publication des journaux: le Peuple, la Révolution démocratique et sociale, la Vraie République, la Démocratie pacifique, la Réforme et la Tribune des Peuples est suspendue.
«Article 2. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent décret.
«Fait à l'Elysée national le 13 juin 1849.
«(Signé):
« Louis-Napoléon.
«Le ministre de l'intérieur
«Dufaure.
«Pour copie conforme
«Le Préfet de Police
«Rébillol.»
«M. le général Changarnier occupera militairement les bureaux des journaux: le Peuple, la Révolution démocratique et sociale, la Vraie République, la Démocratie pacifique,
24 Préface
la Réforme, la Tribune des Peuples, en exécution du décret rendu par le Président de la République.
«Le ministre de l'intérieur
*Dufa/ure.
«Pour copie conforme
«Le Préfet de police
« Rébillot v.
«Le décret qui précède, disait le journal la Presse du 17 juin en reproduisant ces documents, rend superflue la publication des lettres que nous recevons des rédacteurs de la Tribune des Peuples, etc. pour expliquer les causes qui empêchent ces journaux de paraître. M. Barrot fait ce qu'il a blâmé: il ne se borne pas à la saisie des journaux, il les suspend.» Cependant le National et la Liberté du 17 juin insérèrent la lettre suivante, datée du 16 juin:
«Monsieur le Rédacteur,
«Les scellés se trouvent apposés en ce moment sur l'imprimerie et les bureaux de la Tribune des Peuples, le gérant et deux autres rédacteurs ont été mis en état d'arrestation. Ces circonstances de force majeure, sont les seules causes de l'interruption du journal, qui est en mesure de reparaître aussitôt qu'elles auront cessé.
«Nous avons recours à votre obligeance pour faire parvenir ces avis aux abonnés.
«Recevez nos salutations bien sincères.
«Les administrateurs et rédacteurs de la Tribune des Peuples.*
Préface 26
«L'épisode important de la soirée, lisait-on dans le Siècle 1 14 juin, est la descente dans les bureaux et les imprimées dft certains journaux A une heure du matin, le comisire de police du quartier de la Banque et un officier de ix. escortés d'agents de police et de soldats, se sont transités dans les bureaux du journal la Tribune des Peuples.
ont apposés les scellés sur le matériel de l'imprimerie et r les papiers de l'administration. Le gérant et un des recteurs du journal, qui étaient à ce moment dans les bumx, ont été arrêtés.» Le Siècle revenait le 17 juin sur cet jident: «M. Primorin avait reçu mission d'apposer lesscel-
sur le journal la Tribune des Peuples. Les rédacteurs et
employés de cette feuille ont accueilli l'agent de l'autoé avec tout le respect qui est dû à la loi elle-même. Les ïllés ont été apposés et là du moins, aucun désordre n'a i commis.»
«A une heure du matin, dit V Evénement du 15 juin, le mmissaire de police du quartier de la Banque et un offiir de paix, escortés d'agents de police et de soldats, se sont .nsportés dans les bureaux de la Tribune des Peuples. Ils t apposés les scellés sur le matériel de l'imprimerie et sur > papiers de l'administration. Le gérant et un des rédacîrs de ce journal, qui étaient dans les bureaux de la rédacn, ont été arrêtés.» La Feuille du peuple, organe des prin- >es démocratiques, ajoutait dans son numéro du 23 juin les tails suivants: «Parmi les personnes, non représentants du uple, qui sont arrêtées, on cite principalement les citoyens nglois (du Peuple), Faire (de la Tribune des Peuples), Al-
26 Préface
lyre Bareau et autres employés de la Démocratie pacifique et Guinard, colonel de l'artillerie parisienne./)
Quant à la Tribune des Peuples, elle ne put raconter elle-même les mesures dont elle avait été l'objet qu'à sa réapparition. «Dans la nuit du 13 au 14 juin, lisons-nous dans le numéro du 1 er septembre, à une heure du matin, alors que notre journal allait être livré aux presses, un demi-bataillon de ligne, une quarantaine de sergents de ville en uniforme ou en bourgeois, un commissaire de police assisté d'un officier de paix, occupèrent militairement nos bureaux et la maison où il sont situés. Après une minutieuse perquisition, après avoir renvoyé nos compositeurs et quelques-uns de nos employés qui étaient là, retenus par leurs fonctions, le commissaire de police déclara à notre rédacteur-gérant qu'il l'arrêtait par mesure de sûreté, en vertu d'un ordre émané du ministre de l'intérieur, en même temps, il fut procédé à l'arrestation de deux autres rédacteurs de la Tribune des Peuples; puis les scellés furent apposés sur la porte de nos bureaux. Huit jours après leur apposition, les scellés furent levés.»
Au premier moment le journal la Liberté songea à se substituer à la Tribune des Peuples et la Liberté, organe de Paris et des déparlements, s'intitula depuis le 14 juin 1849: la Liberté, organe des peuples, mais les patriotes étrangers sur lesquels elle comptait, ne pouvaient se prêter à une spéculation de ce genre.
Adam Mickiewicz, ne voulant pas s'exposer à la prison préventive, se cacha pendant environ un mois chez un ami français, Antonin Dessus, 18 rue de l'Ancienne Comédie.
Préface 27
Heureusement que Jules Lèche va lier, qui avait eu la malencontreuse idée de prendre sur lui la publication dans la Tribune des Peuples des pièces incriminées, s'empressa de dégager la responsabilité de Mickiewicz par une lettre publique 1 dont voici le texte:
«Paris le 21 juin 1849.
I «Au citoyen Dufaure, représentant du peuple, ministre de l'intérieur.
«Citoyen ministre,
«La Tribune des Peuples se trouve au nombre des journaux suspendus. Trois de ses rédacteurs ont été arrêtés. Les scellés ont été apposés sur les bureaux et sur les papiers de son administration.
«Ces actes ont été motivés sans doute par la publication
qui a été faite dans les colonnes de la Tribune des Peuples
. des pièces suivantes: Déclaration au peuple français, signée
i par un certain nombre de représentants du peuple dits de la
j Montagne; Adresse du comité delà presse républicaine, du
comité socialiste, etc.
«Je viens vous déclarer, citoyen ministre, qu'ayant pris part, comme membre du comité démocratique-socialiste aux efforts faits pour porter à la connaissance du peuple les pièces ci-dessus mentionnées, c'est moi qui en ai demandé la publication au gérant du journal la Tribune des Peuples,
1 Voir: Haute-Cour de Versailles, Procès du 13 juin. Déclaration du citoyen André Louis Jules Lèche valier, accusé, ex-membre du comité de la presse et du comité socialiste. Londres 1848. Brochure in 8°.
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dont j'étais un des collaborateurs depuis quelques semaines» ce qui n'implique de la part du dit gérant aucune participation active.
«Quant aux autres rédacteurs arrêtés, ils n'ont pas même eu connaissance des pièces publiées. Il en est de même des administrateurs et des rédacteurs du journal, et de M. Adam Mickiewicz, lequel n'avait point paru aux bureaux du journal depuis quelques jours, étant retenu à son domicile par une maladie grave.
«Je vous fais spontanément cette déclaration, citoyen ministre, afin de dégager la responsabilité des rédacteurs mis en cause, et de faire ce qui est en moi pour diminuer le dommage porté à une feuille fondée au prix de grands sacrifices, et dans un intérêt tout-à-fait respectable: celui de la cause des peuples opprimés.
«Jules Lechevalier.» 1
1 «Jules Lechevalier était depuis quelque temps rédacteur de la Tribune des Peuples et était l'un des fondateurs de la Banque du peuple, organisée par le représentant Proudhon. Enfin il était membre du comité démocratique socialiste. Il est parti de son domicile le matin du 13 juin en uniforme d'artilleur de la garde nationale et il n'a pas reparu. Le numéro de la Tribune des Peuples du 13 juin a publié l'appel au peuple, la déclaration des comités, l'appel à la garde nationale signé Schmits et autres et la proclamation des Écoles. Le numéro a été saisi et le journal a été suspendu par arrêté du 13 juin. L'accusé a écrit le 21 juin à M. le ministre de l'intérieur une lettre où se trouve ce passage. (loi sont citées les lignes depuis: «Je viens vous déclarer» jusqu'aux mots: «participation active)». Il résulte évidemment de cette lettre que Jules Lechevalier prit part aux réunions des 11 et 12 et aux mesures qui y ont été arrêtées, non seulement comme membre du comité socialiste, mais comme représentant dans le comité de la presse, la Tribune des Peuples, qui était comprise dans le comité. Malgré les graves présomptions qui rendent vraisemblable la présence de M. Jules Lechevalier au Conserva-
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«Voici, lit-on dans le Temps du 12 août, les noms des inculpés principaux mis en accusation par l'arrêt de la Cour de Paris Jules Lechevalier, rédacteur en chef de la Tribune des Peuples.» Le Temps du 15 août inséra la rectification suivante: aM. E. Carpentier, rédacteur-gérant de la Tribune des Peuples, nous écrit de la Force pour relever une erreur qui s'est glissée dans notre numéro du 12 août. C'est à tort que M. Lechevalier, l'un des citoyens'envoyés devant la Haute-Cour, a été qualifié rédacteur en chef de la Tribune des Peuples.» Le 18, le Temps annonça que «après une détention de plus de deux mois, M. Eugène Carpentier, gérant de la Tribune des Peuples, arrêté le 13 juin sous la prévention de complot et d'attentat, a été mis en liberté hier jeudi par suite d'une ordonnance de non-lieu, rendue par la Chambre des mises en accusation.»
Un seul journal avait profité de l'occasion pour vilipender la Tribune des Peuples, c'est le Pays, organe de la réaction la plus extrême et qui publiait le 14 juin les lignes suivantes: «Nous sommes blasés depuis longtemps sur les mensonges et la mauvaise foi des journaux rouges. Nous en trouvons ce soir dans la Tribune des Peuples une nouvelle preuve; après un récit de la journée, présenté de la façon la plus partiale, ce journal publie sous forme d'entrefilet, les deux lignes suivantes: a La plus grande agitation règne dans tout Paris.
toire avec l'artillerie dont il faisait partie, il n'a à répondre qu'à l'accusation de complot» (Acte d'accusation de V affaire du 13 juin 1849). Nous lisons dans l'arrêt: «à la déportation par contumace: le citoyen Lechevalier (Jules, rédacteur du journal la Tribune des Peuples, ayant demeuré à Paris, rue des Vieux-Augustins 16.» (La Haute-Cour, compterendu du procès de Versailles par P. Dugers in 4°, 1849).
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«La moitié de la capitale est au pouvoir du peuple.» Nous donnons à ces deux faits le démenti le plus formel et signalons au mépris public le journal qui s'en rend l'organe.» Que d'indignation, parce que Jules Lechevalier avait pris ses espérances pour des réalités!
Adam Mickiewicz rentra le 7 juillet en son domicile des Batignolles. La persécution la plus odieuse sévissait sur les émigrés de tous les pays et particulièrement sur les Polonais. Ils étaient en butte à de continuelles visites domiciliaires, à un espionnage éhonté et à de stupides vexations. Un jour, l'ami de la reine Hortense et du Prince-Président, le Dr. Conneau, lui signala l'arrêt d'expulsion contre M. Accursi, Romain «qui habite Paris depuis dix-neuf ans, ne se mêle point des affaires politiques et surtout est étranger à tout ce qui se trame par Mazzini. Je puis vous en donner l'assurance.» Le Prince-Président, en transmettant à son ministre Léon Faucher la prière qu'on lui adressait d'autoriser le Dr. Accursi à continuer de séjourner à Paris, ajoutait: «Je désire qu'il en soit ainsi, car, à moins de preuves évidentes de conspiration, nous devons rester indifférents aux réclamations des Puissances étrangères et la France ne doit pas être le pays le plus inhospitalier de l'Europe.» Mais il laissait faire à ses ministres beaucoup d'injustices, pour déconsidérer les partis qu'il était décidé à mettre un jour de côté.
On trouve dans le numéro du 26 juillet de la Feuille du Peuple les lignes suivantes: «Voici dans quels termes le gouvernement a signifié leur expulsion aux malheureux Polonais qui habitaient Paris depuis longues années:
«Nous, Préfet de police,
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«Vu la décision de M. le ministre de l'intérieur en date «du 7 juillet qui prescrit d'expulser du territoire français le «nommé ***, réfugié polonais, dont la présence est de nature ta troubler l'ordre et la tranquillité publique...» «Ces sauvages exécutions ne suffisent pas et on a soin de signaler ces \ exilés aux persécutions de l'étranger en inscrivant sur leur passeport: Expulsé de France. Nous prions l'empereur Nicolas de ne pas oublier ces services dans la première distribution de croix de Sainte-Anne et de Saint- Vladimir.»
Ces platitudes inspiraient à l'historien Henri Martin des lignes attristées: «Malheur au peuple qui laisse éteindre ou même affaiblir en lui les sentiments par lesquels il est un peuple: qui fait de la recherche des bien matériels toute sa politique et qui oublie ses devoirs envers lui-même et envers les autres. S'il ne se réveille pas, s'il ne se reconnaît pas, le jour de sa ruine est proche, il reperdra une à une toutes les libertés qu'il avait conquises. Tout ce qu'il a dû de progrès matériels aussi bien que moraux à l'élan patriotique, il le perdra en perdant le patriotisme; il s'enfoncera de jour en jour dans l'abaissement, il subira la loi insolente d'une oligarchie appuyée sur l'étranger, puis la domination directe de l'étranger même; d'esclave de ses passions et de son égoïsme, d'esclave de lui-même, il deviendra l'esclave d'autrui, il s'éteindra comme peuple et ne renaîtra un jour, après des siècles peut-être, qu'après avoir passé par les ténèbres de la mort. La France marcherait-elle à cette fin misérable? A-t-elle trahi complètement la mission que lui avait donnée la Providence? Abandonnera-telle jusqu'au bout
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tous ceux qui avaient mis leur confiance en elle?» (La Feuille du Peuple du 16 août).
Mickiewicz n'avait pas voulu être naturalisé pour ne pas jouir d'une situation privilégiée et pour partager les risques auxquels étaient exposés les autres émigrés. Rien ne le protégeait dès lors contre le bon plaisir de la police. La Tribune des Peuples reparut le 1 er septembre. La police vint demander à Mickiewicz s'il continuerait à s'occuper de ce journal Il répondit qu'il se cantonnerait dans les questions étrangères. La police prétendit qu'il avait renoncé à écrire dans la Tribune des Peuples et, sous prétexte qu'il manquait à cet engagement, elle proposa à Dufaure de l'expulser de France. Dufaure répondit le 6 septembre au Préfet de police qu'il l'expulserait, pourvu que la preuve de sa collaboration lui fut fournie. On comprend dès lors de quel luxe de précautions Mickiewicz dût s'entourer. Il ne pouvait plus se montrer à la rédaction du journal, il n'osait envoyer à l'imprimerie de manuscrit de son écriture. Il ne voulait néanmoins pas capituler et parce qu'il se regardait comme engagé vis-à-vis de ses collaborateurs et parce qu'il attendait des temps meilleurs, ne voyant, dans cette réaction à outrance, qu'une tempête passagère.
Le 2 septembre le Siècle annonçait que mla Tribune des Peuples, un des journaux suspendus le 13 juin, a reparu hier matin, après une interruption de deux mois dans le cours de sa publication.»
Dans cette dernière phase de l'existence de la Tribune des Peuples, nous n'avons plus à enregistrer que quelques attaques du Pays. Le 18 septembre cette feuille reproche à
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ta Tribune des Peuples de prédire la retraite de M. de Falloux et il la plaisante de ce qu'elle annonçait journellement L'entrée des Hongrois à Vienne et la désertion en masse des Polonais de l'armée russe, le 20 et le 23 il revient sur les assurances données le 13 juin que le peuple prenait le dessus sur les troupes de l'Assemblée. Le 18 septembre la Gazette de France discute contre la Tribune la question du droit di- | vin, le 19 elle cite et loue l'article sur les conciles provinciaux et le 24 septembre M. de Lourdoueix répond à l'article du 23 sur la politique générale.
Mais le ministère avait résolu d'en finir avec la Tribune des Peuples. Le 14 octobre la Voix du Peuple annonçait «qu'en vertu d'un arrêté du préfet de police, approuvé par le ministre de l'intérieur, M. Morozewicz, ancien nonce à la Diète Allemande (sic) et réfugié polonais, qui depuis quinze ans recevait l'hospitalité de notre pays, vient d'êire expulsé du territoire français.» Peu de jours auparavant un autre collaborateur delà Tribune des Peuples, Frapolli, avait été frappé. tUn journal, lit-on dans la Voix du Peuple du 12 octobre, que l'excès du modérantisme rend parfois épileptique ose imprimer les lignes suivantes à propos de l'extradition violente de M. Frapolli, ancien envoyé de la République Romaine: «Le gouvernement a fait là un acte de justice et de «fermeté. Mais, puisque le gouvernement est sur un si bon «chemin, qu'il aille donc plus loin, qu'il expulse donc les étran- «gers, qui, sous prétexte d'hospitalité, viennent nous apporter «l'émeute, en prodiguant leur or à d odieuses entreprises de «propagande socialiste.» Autrefois l'hospitalité d'un peuple était chose religieuse et sacrée et celui-là se fut parjuré de
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lâcheté et de sacrilège qui eut outragé un exilé et osé lui dire que la France est devenue une de ces régions sauvages, où le droit d'asile n'existe plus. Qu'est-ce donc que la peur pour rendre aussi lâche et cruel ! Et veut-on dégrader la Franee jusqu'à ce qu'elle soit le type de l'infamie parmi les Nations?!
La Préfecture de police notifia que si les Polonais continuaient à écrire dans la Tribune des Peuples, elle expulserait tout le conseil d'administration et le bailleur de fond de ce journal. Il fallut se résigner et à Adam Mickiewicz se te- ! tira définitivement d'une lutte par trop inégale.
Plusieurs rédacteurs polonais et tous les collaborateurs français, sauf Lacaussade, réclamèrent trois mois de leurs honoraires en se fondant sur ce que le journal cessait de par raître par un cas de force majeure. Mickiewicz n'accepta rien pour lui-même et n'appuya pas ces prétentions. Le comte J Branicki y fit cependant droit Les émoluments des rédacteurs étaient d'ailleurs fort modestes, mais leur nombre était exagéré. Mickiewicz touchait 300 francs par mois. Lacaussade 150 francs.
Lacaussade m'a ainsi raconté ses relations avec mon père: «Rettel m'amena un jour chez votre père et me fit faire sa connaissance. C'est également grâce à Rettel que je fus chargé de la révision de trois premiers volumes du Cours de littérature slave. Je n'ai presque pas fait d autres corrections que des corrections typographiques. A l'origine, je proposai le changement de quelques expressions. Votre père réfléchissait et en trouvait la plupart du temps de meilleures, mais ' il se lassait vite de cette besogne et ne me prêtait qu'une oreille distraite. Un jour que je lui témoignais quelque éton- '
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nements de son indifférence, il me répondit: «Ce sont là des «bagatelles, tout cela appartient au passé, c'est fini pour moi.» II corrigea cependant plusieurs feuilles; je les gardai comme souvenir et plus tard je me les suis laissé enlever par de vos compatriotes. J'étais jeune alors et je trouvais moi-même ces trois premiers volumes du Cours un peu froids en comparaison de la prose enflammée des deux derniers. Ces deux derniers volumes sont une lave incandescente. A l'apparition de la Tribune des Peuples j'écrivis à votre père: «Si vous avez besoin d'un ouvrier, je suis à votre disposition.» Votre père m'écrivit de venir le trouver. * J'eus à cette époque l'occasion de recevoir quelque billets de lui, sa signature était invariablement précédée de la formule: Salut et fraternité. Des collectionneurs me les ont ravis. Votre père arrivait aux bureaux de la Tribune des Peuples le front soucieux et souvent c'est lui qui nous déridait tous. Il avait un grand fond de gaité, une étonnante sérénité d'âme, des comparaisons imprévues et originales. Lorsque la Tribune des Peuples menaçait déjà ruine, chacun de nous se préoccupait de ce qu'il allait devenir. Votre père s'écria: «Comment vivent les bé-
1 A M. Lacaussade, nie de Seine Saint-Germain 31.
Monsieur,
Le personnel de la rédaction est déjà au complet ,1'espôre qu'il y
[aura bientôt lieu de l'augmenter. Si cela arrive, vous serez le premier
fi qui je m'adresserai. En attendant, veuillez passer un de ces jours au
[bureau du journal, rue des Bons-Enfants n° 7. Je vous exposerai le plan
|et les besoins immédiats de la rédaction.
Salut et fraternité.
Adam Mickiewic*.
Aux Batignolles rue de la Santé 42, 6 mars 1849».
36 Préface
«casses? Qu'est-ce qui s'en occupe? Personne. Elles vivent «néanmoins.» Quand Carpentier fût arrêté, je le remplaçai un moment. Je venais rue de la Santé prendre les articles de votre père pour les porter à l'imprimerie. Une fois, il alluma un cigare et me dit: «ïa Tribune est condamnée à mourir. «Elle va disparaître dans quelques jours. 11 ne nous reste qu'à «mourir décemment. Je vous expliquerai ce que j'ai été et «voulu. J'ai eu conscience des événements qui devaient se pro- «duire, j'ai voulu préparer à en profiter les gens aptes à les «faire tournera bien. En 1847, j'ai prédit au roi Jérôme ce que «personne ne voulait voir. Je vais de môme vous révélera «quoi nous marchons. Les Républicains ont été au-dessous de «leur tâche, la France s'est retirée d'eux. Louis-Napoléon a au «front l'étoile du succès, mais est mal entouré, parce que les «esprits les plus ardents se détournent de lui. Les jeunes gens «qui ont l'âme généreuse et l'amour de leur pays, devraient «s'offrir à Louis-Napoléon, lui créer un milieu honnête. S'ils «font le vide autour de lui, les intrigants prendront la place «que les gens probes auront dédaignée. La République est «irrémissiblement condamnée. Mais vous aurez, à défaut de «République, une démocratie et, si vous le voulez fermement* «Louis-Napoléon vous l'organisera. Letriomphede Louis-Na- «poléon est certain, il a le peuple pour lui. Nous Polonais,* «cette heure, nous sommes sacrifiés. Vous autres, serrez-vous «autour de Louis-Napoléon, parce que le bien de votre patrie « l'exige et qu'il vous faut avant tout aimer et sauver la Francet- Je lui répondis que je ne croyais pas à la victoire finale de Louis-Napoléon et que je ne consentirais jamais à déserter la République. Il me répliqua: «Vous êtes un obstiné, mais
Préface 37
«vous vous obstinez à tort, vous faites fausse route.» Après le coup d'Etat, je cessai mes visites. En 1854, j'allai voir un jour H. Loudun à la Bibliothèque de l'Arsenal. Il me dit: «Voulezcvous que je vous conduise à Mickiewicz?» En entrant dans la salle où il était de service, je le trouvai occupé à lire les chœurs de Sophocle en grec. Dérangé par moi, il commença par ne point me reconnaître. Je me nommai. 11 se ressouvint aussitôt de notre conversation dernière et me dit: «Eh bien, ties faits ne m'ont-ils pas donné raison?» Je lui répliquai que je ne regrettai rien, que ce régime serait éphémère. 11 me répondit: «Toujours obstiné et impossible à convaincre.» Je ne l'ai plus revu.» l
Le 16 octobre les rédacteurs français de la Tribune des Peuples: Eugène Carpentier, Alphonse Hermant, Auguste Lacaussade, Charles Martin, Ange Pechmeja, Hippolyte Castille, Cassan, Farjon et Ch. Arnoult, déclarèrent que «puisque sous la République Française, gouvernée par un président qui resta trente-cinq ans en exil et six années prisonnier, il n'est pas permis à des exilés de défendre leur patrie, puisque la France subit cette humiliation que l'ambassade russe dicte ses volontés au ministère, il est de notre devoir de servir les nationalités opprimées. . . Nous sommes décidés à continuer notre œuvre.»
Les journaux approuvèrent fort cette résolution. Le Temps et la Gazette de France du 17, la Feuille du peuple du 18, le
1 Conversation avec Auguste Lac auss ad e, le 26 novembre 1894, dans ton logement 64 Boulevard Saint-Michel, écrite sous sa dictée sur sa table. Lacanssade né le 17 février 1817 à File Bourbon, mourut à Paris le 31 juillet 1897.
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National du 19 octobre publièrent une note identique: «La partie polonaise de la Tribune des Peuples vient d'être atteinte par la persécution politique. Le gouvernement lui impose cette nécessité de cesser sa collaboration au journal, elle cède à la force et se retire. Mais le journal continuera son œuvre et nous sommes heureux d'annoncer au public, que, poursuivie désormais par la partie française de l'ancienne rédaction, la publication du journal répondra aux sympathies que lui ont assurées jusqu'à ce jour ses doctrines fondées sur la solidarité des peuples et son dévouement à la cause de la révolution sociale qui s'accomplit en Europe.» »L« Tribune des Peuples, lisons-nous dans V Anti-Conseiller, journal politique et mensuel, réfutation de M. de Lamartine par P. Dugers, Paris 1849, a été jusqu'à ce jour un journal plus spécialement consacré à la politique extérieure qu'elle traite avec une remarquable supériorité. Des jeunes gens, pleins de sève, de vigueur et de talent, l'ont soutenue à force de dévouement et de courage à travers les persécutions du pouvoir. La Haute-Cour l'a condamnée récemment à mille francs d'amende pour un compte-rendu du procès de Versai lias jugé infidèle. l Nous croyons savoir qu'une combinaison nouvelle
1 Alphonse Hersant, gérant de la Trilmne après la retraite des collaborateurs polonais, dût comparaître le 26 octobre à Versailles. La Tribune des Peuples donne le récit de ce procès dans un 1 er supplément du 7 novembre: «Notre courrier du 17 octobre, y est-il dit, déféré à la Haute-Cour par le procureur-général Baroche, sous la prévention d'infidélité et de mauvaise foi dans le compte-rendu des audiences du procès de Versailles, d'attentat à la majesté de la Cour, d'injure aux témoins, a été condamné aujourd'hui à un mois de prison et mille francs d'amende». L'avocat d'Hersant. M° Laissac, dit: «La position de la Tribune est toute exceptionnelle. La Tribune des Peuples s'est dévoué à la
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?a assurer à la Tribune une existence indépendante. Si ce journal fait une place plus large à la politique intérieure, nous lui prédisons un honorable succès.»
L'idée des collaborateurs français de continuer la Tribune des Peuples sans le concours des rédacteurs étrangers et sans l'appui matériel du comte Branicki était de la haute . fantaisie. Le Temps An 11 novembre en annonçant la disparition de la Tribune s'exprimait ainsi: «Nous avons l'espoir que nos courageux amis reprendront bientôt dans nos rangs [ la place brillante qu'ils y ont occupée.» En effet le Gorrespondant de Paris, Moniteur des Communes en janvier 1850, contient un article signé: X. F. ancien rédacteur de la Tribune des Peuples. En mars 1850, Alphonse Hermant fonde: la Révolution, journal des intérêts populaires, paraissant tous les mois, rédacteur en chef Alphonse Hermant, ancien rédacteur de la Tribune des Peuples. Il ne parut que quelques numéros de cette feuille.
La Liberté se borna à la réflexion qu'un des organes les plus avancés de l'opinion démocratique suspendait sa publication. La Gazette de France, toute bourbonienne qu'elle fut, consacra à la défunte Tribune quelques lignes aimables dans son numéro du 12 novembre: «La Tribune des Peuples andéfense des intérêts démocratiques européens. Son titre même indique assez le but de sa publication. La Tribune des Peuples a été l'objet des tracasseries les plus incroyables. Tout son personnel, composé principalement d'étrangers, a été dispersé. Ses intérêts matériels ont été compromis de la manière la plus grave. Serait-ce pour mettre le comble à ces tracasseries que nous sommes traduit aujourd'hui devant vous?» Le compte-rendu incriminé était celui du 10 octobre. La Tribune des Peuples n'avait pas de compte-rendu spécial, elle donnait en supplément un compte-rendu publié par M. Dugers.
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nonce qu'elle va disparaître. Ce serait une lacune regrettable dans la presse parisienne. Nous n'approuvons pas, on le sait, la fatale complication du principe des nationalités avec les principes et les maximes démagogiques, mais, en dépit de celte complication, il était bon que le principe des nationalités eut un organe et la Tribune des Peuples remplissait cette mission avec zèle et avec talent Nous espérons donc que l'éclipsé de ce journal ne sera que momentanée. Dans tous les cas, si la tribune disparait, les orateurs resteront et nous aimerons à les retrouver en face de nous, en attendant qu'ils soient à nos côtés.»
Adam Mickiewicz en 1848 n'attendit rien que des enfants perdus de l'avant-garde. Il n'espérait quoi que ce soit des partis figés dans l'immobilité.
Le parti qui s'intitulait: le grand parti de l'Ordre, voyait dans l'Empereur Nicolas le sauveur de la société. Les Catholiques, en tant que parti, appuyaient partout la réaction européenne. Adam Mickiewicz avait en horreur ces pseudocatholiques qui s'alliaient au schisme moscovite, ces pseudolibéraux qui s'enrégimentaient sous le drapeau du despotisme autrichien, russe et prussien. Il leur préférait les révolutionnaires qui risquaient leur vie pour l'affranchissement des peuples et les socialistes qui se sacrifiaient pour l'émancipation du prolétariat. S'en suit-il qu'il approuvât les errements des révolutionnaires et des socialistes? Ses articles de la Tribune des Peuples prouvent le contraire.
Le socialisme d'alors avait des envolées qu'ignore le socialisme actuel. On n'a pour s'en convaincre qu'à relire VHuma-
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▼a assurer à la Tribune une existence indépendante. Si ce journal fait une place plus large à la politique intérieure, nous lui prédisons un honorable succès.»
| L'idée des collaborateurs français de continuer la Tri-
\ hune des Peuples sans le concours des rédacteurs étrangers
et sans l'appui matériel du comte Branicki était de la haute fantaisie. Le Temps Au 11 novembre en annonçant la disparition de la Tribune s'exprimait ainsi: «Nous avons l'espoir que nos courageux amis reprendront bientôt dans nos rangs la place brillante qu'ils y ont occupée.» En effet le Correspondant de Paris, Moniteur des Communes en janvier 1850, contient un article signé: X. F. ancien rédacteur de la Tribune des Peuples. En mars 1850, Alphonse Hermant fonde: la Révolution, journal des intérêts populaires, paraissant tous les mois, rédacteur en chef Alphonse Hermant, ancien rédacteur de la Tribune des Peuples. Il ne parut que quelques numéros de cette feuille.
La Liberté se borna à la réflexion qu'un des organes les plus avancés de l'opinion démocratique suspendait sa publication. La Gazette de France, toute bourbonienne qu'elle fut, consacra à la défunte Tribune quelques lignes aimables dans son numéro du 12 novembre: «La Tribune des Peuples andéfense des intérêts démocratiques européens. Son titre même indique assez le but de sa publication. La Tribune des Peuples a été l'objet des tracasseries les plus incroyables. Tout son personnel, composé principalement d'étrangers, a été dispersé. Ses intérêts matériels ont été compromis de la manière la plus grave. Serait-ce pour mettre le comble à ces tracasseries que nous sommes traduit aujourd'hui devant vous?» Le compte-rendu incriminé était celui du 10 octobre. La Tribune des Peuples n'avait pas de compte-rendu spécial, elle donnait en supplément un compte-rendu publié par M. Dugers.
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dirent, soit par là même doté de toutes les vertus. Il professait une opinion toute opposée, à savoir que c'est en se guérissant de sa misère morale que l'homme vaincra la misère
uns; souffrir, diront les autres; hasard, fatalité, diront-ils tous en chœur? Mais n'en tendez- vous pas ceux-ci s'écrier en murmurant: Pourquoi tonjours souffrir ?
«Le stoïcisme et l'épicuréisme ont pu être, comme le dit Montaigne de l'épicuréisme du doute, un oreiller doux et suffisant à quelques-uns, car l'orgueil calme du stoïcien, a aussi sa douceur. Mais ce n'est qu'une exception, un cas particulier, infiniment rare! L'immense majorité des têtes humaines «st incapable de reposer sur cet oreiller. Il faut, pour s'y appuyer, des dispositions innées, toutes particulières. L'épicurien, qui sait vivre calme dans des bornes vertueuses est un prodige; le stoïcien qui sait religieusement souffrir en est un autre.
«La terre est toujours une vallée de larmes; mais les malheureux n'ont plus le ciel, et, plus le cœur et l'intelligence humaine se sont agrandis, plus le spectacle de cette humanité sans paradis est repoussant et cruel. La vie présente, ainsi privée de ciel, est un labyrinthe où tout homme doué de sympathie et d'intelligence est destiné à être dévoré par la douleur et le doute.
«A quoi me sert que la vie antérieure de l'humanité ait développé mes sympathies et étendu mon intelligence, quand toutes mes sympathies sont blessées et mon intelligence confondue?
a Inégalité sur la terre, mais égalité dans le ciel; en d'autres termes. injustice sur la terre, mais justice dans le ciel ; voilà ce qu'on disait autrefois. Mais, aujourd'hui que l'égalité terrestre est proclamée et que l'on ne croit plus nia l'enfer ni au paradis, que voulez-vous que fasse la logique humaine avec une terre où règne partout l'iniquité et l'inégalité? Elle ne peut en conclure qu'une chose, cette logique; c'est que tout dépend du hasard et de la fatalité; qu'il n'y a par conséquent ni droit, ni devoir, que rien n'est vrai, que rien n'est juste; que vérité, vertu, justice sont des mots et ne sont que des mots ... Quoi! ne voyez-vous pas que votre égalité devant la loi n'est qu'un leurre d'égalité véritable et une absurde chimère, quand pour la satisfaction d'oisifs tant de millions d'hommes, travaillent sans relâche, n'ayant pas un instant pour penser, pour s'élever à Dieu, pour sentir, et sacrifiés à des machines, quand oelles-ci coûtent moins cher à ceux qui exploitent et les hommes et les machines! Et quel frein avez-vous laissé aux misérables et quelle règle de vie leur
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matérielle, qu'il faut commencer par se réformer soi-même avant de prétendre réformer la société. Selon lui, le socialisme n'est pas simplement une science exacte, comme les
avez- vous donné? Vous avez efface de leur cœur Jésus-Christ qui commandait aux hommes, au nom de Dieu, de s'aimer les uns les autres et qui promettait un port aux affligés. Mais savez-vons que c'est une horrible chose que de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur. «Je porte mes yeux sur les heureux de la terre. Plus de castes guerrières, plus de castes théocratiques Mais qui les remplace? Jésus
chassait les marchands du temple; aujourd'hui ce sont les marchands qui ont chassé Jésus du temple. Le comptoir aussi a remplaoé la lice. Je vois des hommes de lucre et de propriété qui luttent avec acharnement les uns contre les autres, spéculent sur leur ruine mutuelle, exploitent les misérables qui sous le nom de prolétaires, ont succédé aux enclaves et aux serfs, et se livrent solitairement à leurs passions. Pourquoi veut-on que je les honore? Ne serais-je pas exposé cent fois pour une à honorer la fraude, l'avarice et la cupidité? Et pourquoi d'ailleurs les honorer? Ils n ont travaillé que pour eux.
«Ils n'ont travaillé que pour eux, ces puissants, sur la terre aujourd'hui! Le prêtre travaillait ou était censé travailler à conduire ses frères dans le ciel. Le noble travaillait ou était censé travailler à protéger sur la terre ses frères pendant leur pénible acheminement vers le ciel. Mais les puissants d'aujourd'hui ne travaillent et ne sont autorisés à ne travailler que pour eux, pour eux sur la terre, pour eux sans l'attente d'un ciel reconnu chimérique.
«Ce qui consolait de l'inégalité autrefois n'existe donc plus. L'inférieur autrefois pouvait respecter et aimer le supérieur, et nominalement le devait, car celui-ci n'érigeait pas en principe qu'il n'existait que pour lui même, qu'il n'avait d'objet que lui-même, de mobile que sa cupidité, de règle que son égoïsme. La société laïque reposait, comme on Ta dit, sur l'honneur. Rendre l'honneur et le recevoir était la satisfaction du cœur humain dans la période de l'inégalité consentie. Aujourd'hui ces mots d'honneur et de considération n'ont plus même de sens, puisque, d'un côté, l'inégalité n'est plus consentie, quoiqu'elle subsiste, et que. dan autre côté, le supérieur n'a de règle que son égoïsme.
«Autrefois, dit l'homme, il y avait sur la terre une société. Mon maître ne me commandait pas sans droit au nom de son égoïsme; son pouvoir sur moi remontait à Dieu qui permettait l'inégalité sur la terre.
mathématiques et la pratique de l'intérêt bien entendu ne saurait suffire au salut des deshérités. C'est une compréhension plus large de l'Évangile, une intensité plus grande de l'amour chrétien, un dévouement plus complet envers le prochain qui révéleront la solution que les seuls calculs de l'intelligence ne découvrirons jamais.
Beaucoup de penseurs se demandent si, en 1848, la France possédait vraiment des gens capables d'inaugurer une Europe nouvelle; si le prolétariat en juin 1848 méritait de vaincre et si son triomphe eut entraîné la réfection de la carte d'Europe ou simplement une période de stériles et sanglantes luttes intestines. Des deux chefs populaires qui eussent
Je nVtais pas pauvre alors, puisque je possédais le paradis en espérance. J'étais riche, au contraire, de tous les biens que je n'avais pas sur la terre; car le Fils de Dieu avait dit: c Bienheureux les pauvres sur la terre!», et je voyais autour de moi toute une hiérarchie sociale qui, prosternée aux pieds de ce Fils de Dieu, m'attestait la vérité de sa parole. Dans toutes mes douleurs, dans toutes mes angoisses, dans toutes mes faiblesses, dans toutes mes passions, et jusque dans le crime, la société veillait sur moi; j'étais entouré d'hommes, mes égaux ou mes supérieurs, qui comme moi croyaient au Christ, au paradis, à l'enfer; la milice de l'Eglise terrestre était à mon service pour me diriger et m 'aider à gagner l'Eglise céleste. J'avais la prière, j'avais les sacrements, j'avais le saint sacrifice, j'avais le repentir et le pardon de mon Dieu. J'ai perdu tout cela. Je n'ai plus de paradis à espérer ; il n'y a plus d'Eglise ; vous m'avez appris que le Christ était un imposteur; je ne sais s'il existe un Dieu ; mais je sais que ceux qui font la loi n'y croient guère, et font la loi comme s'ils n'y croyaient pas. Dono je veux ma part de la terre. Vous avez tout réduit à de l'or et du fumier; je veux ma part de cet or et de ce fumier.»
Pierre Leroux continue longtemps sur ce ton. Nous ne saurions multiplier ces citations. Mais le lecteur doit ne pas oublier qu'en parlant du socialisme, Adam Mickiewicz avait en vue les propagateurs d'alors de ces doctrines — très différents de leurs continuateurs actuels.
été portés au pouvoir, l'un d'eux, Armand Barbes, avait une âme profondément chevaleresque et le sentiment que la France devait commencer par aider autrui et ne penser à elle qu'après. Adam Mickiewicz lui était reconnaissant de ce qu'en mai 1848, pendant les quelques heures où il fut maître de l'hôtel-de-ville et put se croire maître de la France, il avait décrété que la Pologne était rétablie dans ses limites de 1772 et la France chargée de l'exécution du dit décret Mais chez Barbes l'intelligence n'était pas à la hauteur du cœur. Il indiquait au peuple le but, sans être de taille à conduire les masses à la victoire, espèce de Pierre l'Ermite, plus capable d'enthousiasmer la foule et de l'entraîner vers la Terre-Sainte que de conquérir Jérusalem.
L'autre chef populaire, Auguste Blanqui, était un être tout de négation, sans autre mobile que la haine de la bourgeoisie, ni autre programme que la dépossession violente des classes privilégiées. Ces deux hommes se neutralisèrent en 1848 et leur rivalité amena leur défaite. Eux vaincus, les peuples abandonnés, la réaction au pinacle en France, la République n'exista plus que de nom. Napoléon III l'enterra.
Il eut au début une conscience vague de sa mission. Il arrêta les empiétements de la Russie et, sans relever la Pologne, délivra l'Italie, tenta même de refouler l'Allemagne. Mais ses compromissions au dehors avec la réaction européenne et au dedans avec les partis politiques voués à sa destruction le perdirent
La France possède aujourd'hui une République telle que la rêvait l'opposition sous Napoléon III, une République qui n'a cure de l'Évangile, très prosaïque, exempte de la moindre
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velléité de propagande extérieure, attaché exclusivement à ses propres intérêts, indifférente à la liberté des autres n* tions, prête à s'allier aux pires tyrannies. Et, comme le besoin d'une religion est invétérée chez l'homme, de même que la première République substituait au Christianisme la Théophilanthropie de la Revéillère-Lépeaux, la troisième République exalte le positivisme d'Auguste Comte, auquel elle a élevé une statue. Le socialisme conquiert chaque jour de précieux droits à l'ouvrier, mais il n'admet plus que la question de marmite. 11 se persuade que dès que chaque homme n'aura plus faim, le décalogue sera superflu. Toute idée spéculative sur l'au-delà de cette vie lui parait une chimère. Il se rit de déchaîner les passions humaines, dans l'hypothèse que celles d'entre elles qui sont mauvaises deviendront innocentes, dès qu'on brisera leurs liens, illusion qu'eurent les Montagnards de 1793, convaincus avec Jean Jacques Rousseau que, pour rendre l'homme excellent, il n'y avait qu'à le ramener à la nature et qui ne revenaient pas d'étonnement d'être guillotinés par les citoyens, ainsi perfectionnés par eux. Mais toutes les déviations des Républicains actuels ne font que mieux ressortir le sublime élan des premiers mois de la République de 1848.
Adam Mickiewicz publia, dans la Tribune des Peuples, outre ses articles politiques une traduction d'un discours d'Emer^on. Il avait été le premier en Europe à signaler du haut de sa chaire du Collège de France l'illustre penseur américain. Des esprits obtus parmi ses compatriotes lui reprochèrent même alors de vouloir leur faire admirer cet inconnu d'au-delM'Océan. Aujourd'hui les traductions de Montégutet
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l'isoulet ont popularisé en France un nom vénéré dans les ieux hémisphères. L'homme religieux réformateur d'Emerion était une sorte de commentaire de la campagne que le )oëte polonais poursuivait dans laTribune des Peuples. Emer- >on en effet signale d'une part les entraves que le mercantiisme moderne oppose au développement spirituel de l'homme, tandis que de l'autre il enseigne comment chacun peut poursuivre son perfectionnement dans les milieux plus réfractaires au bien, pourvu que l'amour du prochain l'élève constamment au-dessus des petitesses ambiantes.
Pendant que Mickiewicz esquissait au milieu des pires tracasseries policières 1 ses conceptions politiques, il réunissait chez lui une élite de Français et d'étrangers. Quinet et Michelet se rencontraient chez lui avec le Hongrois Ladislas Teleki, les Italiens Frapolli et Ricciardi, les Roumains Bratiano et Rosetti, les Russes Golovine et Sasanoff. Le peuples se considéraient alors comme des frères, les patriotes vaincus comme des coreligionnaires. A cette heure, la conception païenne: l'étranger, c'est l'ennemi — prévaut. Chaque politicien prétend qu'une nation est d'autant plus prospère que les autres nations le sont moins, que chaque citoyen doit réserver tous ses débouchés d'activité rien qu'à ses compatriotes. La science elle-même devient une denrée qu'on commence à jalouser à quiconque vient la chercher d'au-delà la frontière. De pareilles tendances finiraient par enfanter les guerres de rapine telle que fut la guerre de sept ans et sont
1 Le lecteur trouvera en appendice un rapport de police de cette époque que nous reproduisons, sans prendre la peine de rectifier aucune des inepties qu'il contient.
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un recul de l'esprit humain. Il faut souhaiter que ce ne soient pas des cataclysmes qui ouvrent les yeux de nos contemporains et que les leçons de l'histoire et des grands esprits qui dégagent de l'histoire ses vrais enseignements suffisent à cette tâche.
On aurait tort de supposer qu'Adam Mickiewicz ne soupçonnât point ce qu'avaient d'incomplet les individualités alors à la tôte en France du mouvement en faveur d'une intervention pour la Pologne. En expliquant que la cause occasionnelle de l'affaire du 15 mai était une aspiration du peuple français vers la solidarité universelle des nations, il se demandait si ces tribuns qui avaient promis d'être courageux comme gouvernement auraient tenu au pouvoir leurs promesses d'hommes d'opposition. Sa conclusion est caractéristique. «Nous l'ignorons, écrivait-il. En vérité les hommes du gouvernement actuel qui. pendant un quart de siècle, se sont usés à nous faire des promesses et qui les remplissent on sait comment pourraient faire douter de tout. Mais nous avons connu, dans la vie privée, certains des accusés de mai et, pendant leur courte vie politique, ils nous ont prouvé par certains signes mystérieux d'honnêteté et d'abnégation qu'ils feraient mieux au pouvoir que certains gouvernants d'aujourd'hui.» x C'est tout ce qu'il leur accordait. Ils prêtaient au moins à l'espoir, tandis qu'il n'y avait plus qu'à passer condamnation sur les gouvernants.
Beaucoup de gens s'imaginent que l'anéantissement des oppresseurs et des exploiteurs changerait immédiatement et
1 Tribun* des Peuples du 16 mars 1849.
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à jamais la face du globe. Adam Mickiewicz croyait au contraire que si les Juifs n'eussent préalablement reçu au Sinaï les tables de la loi, il ne leur eut servi de rien d'exterminer les Chananéens et les Amalécites. L'erreur du socialisme contemporain, c'est qu'il estime superflu tout idéal et borne ses aspirations à une répartition plus équitable des richesses et à une fixation plus rationnelle du taux des salaires.
Quand plus tard Adam Mickiewicz voulut se mettre à l'abri des tracasseries policières en obtenant la naturalisation française, on lui objecta son socialisme de 1848. Il répondit dans une lettre du 15 août 1855 à l'officier de paix Hébert: «Vous m'avez parlé des renseignements que vous auriez reçu sur mon compte et d'après lesquels vous seriez disposé à me regarder comme appartenant à l'opinion socialiste. Je pense que ces renseignements datent de l'époqne où j'ai rédigé la Tribune des Peuples. A cette époque, on donnait constamment le nom de socialiste à tous ceux qui sympathisaient avec la Révolution de Février et la cause du progrès, sans être pourtant engagés avec aucun des anciens partis. Mais j'ai différé des socialistes d'alors en ce que je ne voyais dans la Révolution de Février qu'un acheminement vers la réalisation de l'idée napoléonienne. C'est pour propager cette manière de voir que j'avais fondé, avec le concours de quelques amis, la Tribune des Peuples. Notre entreprise n'a point réussi. Les vieux partis étaient encore trop puissants et trop excités par les événements pour apprécier ces tendances. L'influence de ces partis vint bientôt troubler l'unité de no- I tre rédaction. Ajoutons que, dans ce temps d'agitation et de violence, il était très difficile de surveiller les détails de l'im-
pression d'un grand journal à peine organisé. Il en advint qu'il s'y est glissé de temps à autre, à mon insu et à mon grand regret, des articles pleins d'inconvenance et qui se trouvaient en désaccord avec la pensée intime du journal. Ce désordre, dont nous n'étions pas en position de faire connaître les motifs au gouvernement, nous attira des contrariétés et le journal cessa de paraître.» l
Depuis cette époque, le socialisme a cessé de compter pour siens, comme en 1848, tous ceux qui voulaient réformer l'organisation sociale. Il s'est particularisé et cette dénomination s'applique aujourd'hui exclusivement à ceux qui ne voient ici bas que la lutte du capital et du travail et qui réduisent les plus grands problèmes de l'humanité à la question du prolétariat Si urgents que soient les remèdes à apporter au paupérisme, la misère n'est pas la seule plaie de notre espèce. On peut se représenter une société opulente et vicieuse. Qui a jamais donné en exemple les Sybarites dont le plis d'une rose troublait le sommeil et auxquels tout souci matériel était étranger? Adam Mickiewicz qui, non seulement ne signait pas ses articles dans la Tribune des Peuples, mais se voyait souvent obligé de laisser croire au lecteur que c'est un Français qui tenait la plume, n'exprimait parfois qu'un aspect de sa pensée. A ses yeux, toute réforme durable des conditions matérielles de nos sociétés devait découler d'une conception religieuse et philosophique plus haute, qui faciliterait la pratique de vertus supérieures et amènerait ainsi la refonte des Institutions. Sans la charité chrétienne, la pureté des mœurs
1 Korespondencya Adama Mickiewicza, t. II, str. 84.
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et l'observation du Décalogue, les victoires populaires les plus éclatantes ne seraient qu'éphémères. Les articles de la Tribune des Peuples ne furent que les commentaires des principes formulés par Adam Mickiewicz dans le symbole publié par lui à Rome en mars 1848. Or les socialistes, qui essayent aujourd'hui d'établir qu'Adam Mickiewicz fut un des leurs, passent sous silence les articles de ce symbole qui sont la base de tout le système politique et social du poëte.
Les révolutionnaires franchement matérialistes n'en appellent en dernier ressort qu'à la raison humaine, tandis qu'Adam Mickiewicz, selon son credo du 29 mars 1849, énoncé dans le journal qu'il dirigeait «n'espérait qu'en Celui qui crée *les âmes et non seulement les âmes, mais toute existence, «c'est-à-dire qu'en Dieu, dont les peuples demandent chaque «jour que le règne arrive.» Gest là une ligne de démarcation très nette entre ses vrais fils spirituels et ceux qui, tout en se réclamant de lui, ne le comprennent qu'à moitié et n'adoptent une partie de son enseignement que pour rejeter résolumment l'autre.
Ladislas Mickiewicz.
Pacte fraternel avec l'Allemagne. — Affranchissement de l'Italie. — Reconstitution de la Pologne libre et indépendante.
(Ordre du jour de l'Assemblée nationale du 28 mai 1848).
N. B. — A la séance du 23 mai 1848, l'Assemblée nationale française reprit la discussion sur les affaires de Pologne qu'avait interrompue le mouvement des clubs au 15 mai.
Le citoyen Louis WoJowski développa son interpellation. Après avoir rappelé que la Pologne, quoique rayée sur la carte, n'avait cessé de vivre dans le cœur de tous ses enfants et fait oonnaltre que sur les barricades de Vienne et de Berlin on avait mêlé aux cris de liberté de l'Allemagne le cri de reconstitution de la Pologne, il demanda que le pouvoir exécutif agit pour négocier ou combattre en faveur de la Pologne.
Le c. Vavin, parlant pour la Pologne, dit qu'il ne demande que ce {ne demande depuis longtemps la conscience des peuples, et il propose me déclaration de l'Assemblée à l'Europe.
Le c. Sarrans élève sa voix en faveur de ce peuple soldat, qui a été \ longtemps le camarade de lit et de combat du peuple français et aoute: «Une révolution qui, ayant pour but de régénérer l'Europe, laisserait la Pologne dans son linceul, mériterait non des autels, mais un )ilori.i
Le c. Guiohard dit qu'il considérerait comme un malheur tout ce ïui troublerait le mouvement libéral en train de s'accomplir en Allemagne. (M. Thiers, en 1831, avait de même tiré un argument contre la Pologne des agitations du libéralisme en Angleterre).
Le c. Napoléon- Jérôme Bonaparte dit: «La question polonaise est une question éminemment française, éminemment démocratique. La réconstitution de la Pologne est nécessaire à la République; jamais, en effet, nous n'aurons d'alliés véritables dans les cabinets.» Il demande la formation d'une légion polonaise composée de tous les réfugiés polonais.
Le c. Lamartine dit que les démonstrations qui se produisent de toute parts en faveur de la Pologne sont un grand et beau spectacle. Quoi de plus admirable, en effet, que de voir tout un peuple, au milieu de la crise la plus terrible, s'oublier lui-même pour ne songer qu'à une nation amie? Mais il termine en disant que le gouvernement n'a eu qu'une pensée, c'est de remettre la France en paix avec le monde.
Le lendemain 24 mai, le o. Drouyn de Lhuys, rapporteur du comité des affaires étrangères, dit: «Citoyens, vous avez renvoyé hier au comité des affaires étrangères plusieurs projets de résolutions proposés à l'occasion des explications données sur les affaires de Pologne et d'Italie. Le comité, à l'unanimité, m'a chargé de vous proposer la rédaction suivante :
«L'Assemblée nationale invite la commission executive à suivre pour les affaires d'Italie et de Pologne le sentiment de l'Assemblée résumé par ces mots:
«Pacte fraternel avec l'Allemagne,
«Reconstitution de la Pologne libre et indépendante,
«Affranchissement de l'Italie.»
L'Assemblée adopta cette proposition à l'unanimité.
La Tribune des Peuples prit cette déclaration pour épigraphe.
NOTRE PROGRAMME 14 mars 1849.
La situation de l'Europe est telle qu'il devient désormais impossible pour un peuple de marcher isolément dans la voie du progrès, sous peine de se perdre lui-même en compromettant ainsi la cause commune.
Notre programme 55
Les ennemis du peuple, en Europe, n'ont cessé d'agir solidairement entre eux; à chaque instant, ils prouvent cette solidarité par des actes.
Connaissant mieux que personne leurs dangers communs, ils se tiennent maintenant plus que jamais unis. Leur tactique consiste à employer toutes leurs forces gouvernementales contre chacune des nationalités qui s'émancipent séparément, et à les écraser ainsi les unes* après les autres et les unes par les autres. Leurs plans, depuis longtemps conçus, ne se révèlent que par l'exécution; ils sont basés sur des données précises, d'après lesquelles on a calculé tous les intérêts égoïstes des gouvernements ainsi que des individus qui exercent leur influence sur eux, et mesuré le degré d'ambition qui leur sert à tous de mobile.
Les ennemis du peuple en Europe ont des auxiliaires puissants par lesquels ils agissent sur le centre même de l'action populaire; ils ont des auxiliaires dans la France, dans la nation qui est la grande armée des idées et des intérêts populaires de l'Europe, car tous, amis et ennemis, reconnaissent à la France l'initiative européenne. Et c'esten France également que se trouvent nos amis les plus dévoués, et aussi les plus habiles, les plus forts de nos ennemis.
La France seule sait ce que lui a coûté cette initiative; notre devoir à nous, c'est de lui cl ire franchement ce qu'il lui en coûterait de la perdre. En Février, cette France révolutionnaire l'a maintenue dans un acte européen; elle a établi la République et invoqué, par la voix du peuple, le principe de la solidarité, dans un moment et sous un ordre de choses où le vieux monde croyait avoir reconquis tous ses droits et se proclamait à jamais triomphateur.
Un principe proclamé par le peuple français devient une réalité: il oblige la France pour l'avenir; mais, à leur tour, les peuples étrangers qui l'ont vu apparaître réel et vivant, et qui, grâce à la France, en ont salué l'avènement sontobli-
gés de travailler solidairement à en assurer le règne sur leur sol natal.
La grande Révolution française, héritière du christianisme, en avait appelé, par la voix de ses fortes individualités, au principe de l'absolue, de l'éternelle justice contre les abus du vieux monde; mais ce principe devait lui-même acquérir un nouveau degré de force et d'expansion pour pouvoir agir sur toutes les nationalités.
L'inertie politique de tous les gouvernements de la France depuis la Restauration n'a pas eu leur pusillanimité pour cause unique; cette inertie provenait aussi de leur profonde ignorance des événements et des affaires en Europe, ignorance que les hommes d'État français ont eux-mêmes plus d'une fois invoquée comme excuse, aussi bien dans les pièces officielles qu'à la tribune.
A plus forte raison, le peuple proprement dit, c'est-à-dire celui qui jusqu'à présent n'a pu aller dans les écoles ni lire de livres, ne possède aucun moyen de savoir ce qui se passe réellement à l'étranger; et pourtant ce qui s'y passe a influé et influera toujours sur son propre sort. Notre tâche sera de dire au peuple la vérité sur les questions étrangères, et rien que la vérité; elle ne lui a été que trop souvent cachée, plus encore par calcul que par ignorance.
L'intérêt immédiat du parti populaire, le seul vraiment progressif dans ce pays, c'est d'établir entre la France qui cherche à construire son avenir, et l'Europe qui travaille à se défaire de son passé, des rapports vrais et par là même tout nouveaux, car jusqu'ici la vérité politique n'a pas eu de précédents.
L'établissement de rapports nouveaux pour le triomphe de la cause commune présuppose la nécessité de connaître le terrain où s'agitent les intérêts nouveaux et tous les éléments favorables ou hostiles à l'activité populaire, éléments religieux, sociaux, nationaux, politiques, industriels.
Notre programme 57
L'œuvre que nous commençons, inspirée par le sentiment qui préside à l'œuvre de l'Europe nouvelle, dans la conscience de ses devoirs et de ses besoins, ne peut, bien que toute française, être accomplie par des moyens exclusivement français.
Nous créons un organe populaire européen, une Tribune des Peuples. Décidés à proclamer, à défendre les droits de la France, en tant qu'ils concordent avec les intérêts de la cause populaire en Europe, nous appelons toutes les nations à venir à cette tribune, chacune avec sa libre parole.
Plusieurs étrangers, qui ont acquis chez eux la popularité par une parole conforme à une vie de labeur et de sacrifices, nous prêtent fraternellement leur concours. Par eux nous aurons des renseignements exacts et précis sur ce qui conrerne leur patrie.
Hommes de la Révolution de Février, nous sommes également solidaires de la grande Révolution dans ses tendances et de la période napoléonienne au point de vue de la réalisation. Napoléon réalisait en effet le principe révolutionnaire, lorsque, missionnaire armé, il traversait la phase républicaine de sa vie.
Le moment où le Premier Consul a abandonné ce principe pour pactiser avec le vieux monde et se poser une couronne sur la tète, a ouvert la série de malheurs dont les peuples souffrent aujourd'hui. Néanmoins, c'est encore le Napoléon républicain qui, aux yeux du peuple français, représente la grande Révolution, pour en avoir défendu l'idée avec le plus de persévérance et d'efficacité. Ceux qui sont venus après lui l'ont au contraire tous trahie le jour même de leur entrée au pouvoir.
Nous chercherons les limites de la République au delà même de la puissance napoléonienne; nous regarderons comme rétrogrades tous ceux qui, en acceptant le principe républicain, en mesurent l'action extérieure à l'échelle de
leurs intérêts égoïstes, ou qui, en admirant l'esprit d'activité et de force de l'époque napoléonienne, voudraient toutefois en exclure celui de dévouement et d'expansion républicaine.
La France, telle que nous la concevons, c'est ce même esprit fait peuple, et incarné dans la forme républicaine.
C'est dire que nous défendrons la Constitution actuelle, que nous coopérerons de toutes nos forces à en hâter les développements dans le sens de la République avec toutes ses conséquences.
Voilà quant à l'intérieur.
A l'extérieur, nous irons droit aux questions d'un intérêt immédiat: questions de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne, du Danemark, de l'Espagne, des pays slaves, de la Hongrie, des provinces danubiennes.
A l'intérieur comme à l'extérieur: politique chrétienne,— solidarité des peuples. Quant aux partis qui se disputent le pouvoir en Europe, en France, et dans l'Assemblée nationale, nous serons toujours avec les hommes qui, fidèles à l'instinct progressif des masses, travailleront à fonder un état social conforme aux besoins nouveaux du peuple. C'est à cette condition seulement que nous reconnaîtrons en eux la véritable représentation politique de l'intérêt populaire dans le monde entier, le seul intérêt vrai de la France.