MÉMOIRE SUR LA QUESTION POLONAISE
PAR E. BOUDEVILLE. * PARTI RUSSE OU SECTE D'ANDRÉ TOWIAtfSKI.
M. Adam Mickiewicz est le représentant ou plutôt le chef de cette faction. Le vulgaire le croit visionnaire, mais les plus clairvoyants le supposent dévoré par une ambition et une vanité excessives. Toutefois ces considérations n'expliquent ni son caractère ni sa conduite. Voulant briller à tout prix et se faire un nom, il adopte tous les moyens, môme les plus dangereux et les plus immoraux, pour parvenir à son but. C'est un intrigant actif et adroit: tout prouve qu'il est impliqué dans des machinations moscovites.
Le gouvernement moscovite possède à merveille l'art d'em-
1 Boude ville, chef du bureau des étrangers à la préfecture de police et supérieur hiérarchique de J. B. Ostrowski, signa, la plupart du temps, les rapports de ce dernier sur l'émigration polonaise, sans y ohanger un seul mot. J. B. Ostrowski, révolutionnaire et journaliste polonais finit, comme l'ex-conventionnel Tallien, par être aux gages de la police, ce qui lui permit, pendant de longues années, de déservir efficacement ses compatriotes auprès de tous les ministères qui se sont succédé en France depuis Guizot jusqu'à Emile Oilivier.
(Noie de l'éditeur.)
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ployer dans ses vues ceux qui se croient ses ennemis et qui s'imaginent pouvoir le tromper. Sous l'influence moscovite. M. Mickiewicz oublia bientôt les sentiments polonais, qu'il avait d'abord revêtus des plus belles couleurs de la poésie. Les politesses moscovites corrompirent son cœur et faussèrent son intelligence. La Pologne s'effaça de son âme. Dans la préface d'une édition de ses poésies publiée en 1825, il donna au Czar actuel le surnom de «père des peuples». En 1831, il se refusa de s'associer à la révolution polonaise et il se complut à se présenter dans le monde avec la qualité de sujet russe.
Dépourvu d'une instruction solide et de connaissances complètes, entraîné par la mobilité de son caractère et les emportements d'une imagination ardente, il n'y a pas d extravagances politiques, religieuses ou scientifiques qu'il n'ait commises. C'est lui qui, avec l'assistance de Bogdan Janskî, fonda la congrégation polonaise des Résurrection nistes, qui n'était autre qu'une association de Jésuites. La protection des membres de l'ordre de Jésus valut à M. Mickiewicz la chaire de littérature slave au Collège de France. On dit, et il existe des motifs graves pour croire qu'avant d'obtenir cette chaire, il avait pris envers le gouvernement russe rengagement formel de ruiner la Pologne, ainsi que le catholicisme et de faire de la propagande moscovite, en représentant la Russie comme protectrice et libératrice de tous les Slaves. Ces engagements ont-ils été réellement contractés? Les preuves matérielles manquent, mais renseignement de M. Mickiewicz au Collège de France en a rempli complètement les conditions. On sait qu'il propagea en public les doctrines de la secte fondée par André Towianski. Or, cette secte est une affiliation d'agents russes qui, sous le masque d'une dévotion mystique et ridicule, intriguent dans l'émigration et y propagent les principes du panslavisme.
La chaire de M. Mickiewicz retentit de sa parole étrange et anti-nationale. Aussi le scandale fut-il immense. Le £cu-
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vernement français comprit enfin retendue de sa propre faute et, par une détermination bien tardive, le Collège de France fut interdit à M. Mickiewicz. Par contre-coup, la Société littéraire et historique polonaise, composée non de savants, mais d'hommes politiques partisans de principes monarchiques, le raya de la liste de ses membres.
Méprisé par ses compatriotes, M. Mickiewicz partit pour ritalie, afin d'y tenter la conversion du Pape Pie IX. C'est à Rome que le surprit la Révolution de Février. A l'aide d'un audacieux mensonge, il essaya de former une Légion polonaise, il prétendit y être autorisé par le Pape, mais le Pontife lui donna un démenti formel et public, et fulmina un anathème officiel contre ses doctrines. Le gouvernement lombard, trompé par ses assurances, donna dans le piège et signa avec lui une convention relative à la formation d'une Légion pour laquelle M. Mickiewicz arbora l'étendard de Saint- André, apôtre et patron officiel non de la Pologne, mais de la Russie.
De retour à Paris, M. Mickiewicz s'est mis en relations directes avec le comte Xavier Branicki. Or, ce dernier, d'après l'opinion générale, est un agent moscovite qui a pour mission de tromper l'émigration, de la pousser à de folles entreprises et de s'immiscer en même temps, dans la politique française, ce que lui facilite la possession d'une immense fortune et de faux semblants de patriotisme.
A l'appui de cette opinion, on cite quelques faits, dont l'exactitude jusqu'alors n'a pu être contestée.
Ainsi, on assure que le comte Branicki a versé une somme d'argent importante pour subvenir aux frais de la malheureuse expédition du Duché de Posen; il paraît même qu'il ne serait pas étranger au départ des émigrés pour l'Italie et la Hongrie, et que, pour leur faciliter ce voyage, aucun sacrifice pécuniaire ne lui aurait coûté.
On ne peut soupçonner le comte Branicki d'être socialiste
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et cependant il est, dit-on, lié avec le représentant Proudhon, et il lui fournit des fonds pour soutenir sa feuille: le Peuple.
M. Branicki est en relations avec les employés de l'ambassade russe. C'est un fait prouvé et qui ne permet pas de croire, de sa part, à la possibilité d'une union réelle entre lui et le parti démocratique français. De sa ligne de conduite on ne peut tirer qu'une seule induction à savoir, qu'il espère ainsi jeter des ferments de discorde dans la société française.
L'alliance entre le comte Branicki et M. Mickiewicz ne tardera pas à produire de funestes résultats. En ce moment ces deux hommes s'occupent de la fondation d'un journal français destiné à répandre dans l'émigration, les doctrines du panslavisme, c'est-à-dire de la domination exclusive du Czar sur les peuples slaves, et de propager en môme temps les principes monarchiques en France. Cette feuille, d'abord modérée, deviendra hostile au gouvernement, si elle est acceptée avec quelque faveur par le public. M. Branicki a mis à la disposition de M. Mickiewicz une somme de 3 à 400.000 francs. On pense, quant à présent, que la direction en sera confiée au comte Olizar et la rédaction à MM. Mickiewicz, Michelet, Edgar Quinet, etc.
Généralement M. Mickiewicz est repoussé par l'émigration et ses doctrines sont l'objet de critiques sévères. Ou il est vendu à la Russie, ou il s'est proclamé librement par ambition ou vanité, apôtre et prophète de la suprématie moscovite.
Dans l'un ou l'autre de ces cas, il doit exciter la défiance du gouvernement.
Paris, mars 1849.