‹ La tribune des peuplesChapitre 44 sur 45 · ESSAI SUR L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L'HISTOIRE

Tous les hommes pris comme individus n'ont qu'une seule âme commune. Chaque homme sert de canal à cette âme et communique avec toute son universalité. Celui qui a été une fois admis à chercher les droits de sa raison est devenu déjà citoyen libre de l'empire humanitaire. Les pensées, que Platon avait jadis, cet homme peut les avoir aujourd'hui; les sentiments d'un saint, il peut les éprouver; il peut comprendre tout ce qui a pu arriver â qui que ce fût Quand on a accès à cette âme universelle, on prend part à tout ce qui se fait, à tout ce qui se fera, parce que Ton fait partie de l'unique et suprême agent de l'univers.

L'histoire n'est qu'un souvenir des actions de cette âme. Son caractère se développe à travers toute la série des siècles. L'homme n'est explicable qu'à l'aide de l'histoire générale de l'humanité; l'esprit continue, sans repos et sans trouble, à incarner chacune de ses facultés, de ses pensées, de ses sentiments dans des faits analogues, mais toujours la pensée précède le fait, et tous les faits de l'histoire préexistent dans l'esprit comme autant de lois. Chacune de ces lois est proposée comme urgente à son tour par les circonstances, mais la nature n'en sanctionne qu'une seule pour chaque moment donné. L'homme est une encyclopédie méthodique des faits. La force créatrice des milieux, des forêts, repose toute entière dans un grain. Le premier homme con-

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tient en lui l'Egypte, la Grèce, Rome, l'Angleterre, la Gaule, l'Amérique. Dans les époques subséquentes les campements, les royaumes, les empires, les républiques, les aristocraties, les démocraties, qui succèdent les unes aux autres, ne sont que les développements de cette âme multiple dans un monde multiforme.

Cette âme a écrit l'histoire; il n'y a qu'elle qui puisse la lire, elle doit la lire. Le sphinx doit expliquer â lui-même son énigme. Or, l'histoire universelle étant toute entière dans chaque individu, l'individu peut l'apprendre en examinant son histoire particulière. Les heures de notre vie sont en rapport avec les siècles historiques, comme l'air que j'aspire est tiré de la masse atmosphérique, comme la lumière, qui éclaire ce livre, tombe d'un astre éloigné de moi de plusieurs millions de lieues, comme la pose de mon corps dépend de la combinaison des forces centrifuges et centripètes; ainsi chaque heure de ma vie est le produit et sous l'influence des siècles passés et les siècles s'expliquent par l'histoire d'une heure de ma vie. L'individu est l'incarnation de l'âme universelle. Il en possède en essence tous les attributs. Chaque action de sa vie particulière jette une lumière sur ce qu'ont jadis exécuté les grandes associations d'hommes et les crises de sa vie sont en rapport avec des crises nationales. Une révolution n'est d'abord qu'une pensée d'un individu; lorsque un autre individu se trouve avoir la même pensée, elle devient la clef d'une époque. Chaque réforme n'est d'abord qu'une opinion individuelle. Pour que je puisse comprendre et admettre ce que l'on me raconte, il faut que je trouve en moi-même je ne sais quoi d'analogue â la chose narrée. En lisant les livres, nous sommes obligés de devenir tour à tour Grecs, Romains, Turcs, prêtres, rois, martyrs, bourreaux; nous devons comparer les scènes lues avec les drames pleins de réalité, dont notre âme a été le mystérieux théâtre. Nous ne pourrions autrement rien voir, rien comprendre. Les malheurs

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et les crimes d'Asdrubal et de Borgia m'expliquent aussi bien les qualités et les défauts de l'âme que mes propres actions. Il n'y a pas de loi nouvelle, pas d'événement politique qui ne vous regarde personnellement Examinez-les et dites: c'est une des formes de moi-même, c'est ma nature de Protée, qui se cache sous ce masque fantastique, beau ou odieux. De telles considérations servent à nous guérir de notre trop grande tendresse pour nous-mêmes. Nous voyons ainsi nos propres actions en perspective. Comme le Cancer, le Scorpion, le Bélier, en leur qualité de signes du zodiaque, perdent tout ce qu'ils peuvent avoir d'ignoble comme bêtes, ainsi puis-je voir, sans trop de mortification, mes propres défauts idéalisés en la personne de Salomon, d'Alcibiade et de Catilina.

C'est cette nature universelle qui donne la valeur aux individus et aux choses. La vie de l'homme, comme contenant l'universalité, est pleine de mystères; à ce titre elle est inviolable, on la protège par des mesures de police et par des lois. C'est de là que découlent toutes les lois; chaque loi exprime au moins le respect pour un des commandements de cette suprême et souveraine essence. La propriété même a son ori gine dans l'âme; elle constate des faits d'esprit, c'est pourquoi nous la respectons d'instinct et nous la défendons par les armes, par des lois et par des contrats si diversement et si arbitrairement combinés. Le sentiment vague de ce fait primordial nous éclaire comme un phare et nous dirige dans notre voyage terrestre; il nous appelle à nous instruire, à être justes et charitables; il nous provoque à l'héroïsme, qui n'est qu'un acte de notre souveraineté intérieure. Remarquons que nous ne faisons de lecture qu'en notre qualité d'êtres supérieures. Lorsque l'histoire, la poésie, les romans nous transportent dans des palais et des temples, nous y sentons-nous jamais déplacés? Nous nous érigeons d'abord en hommes supérieurs. Lorsque nous assistons aux grands sacrifices

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de la volonté humaine, aux triomphes du génie, nous regardons-nous comme des intrus? Bien au contraire, comme spectateurs de scènes faites par des hommes dans les conditions et en des conjonctures les plus difficiles et les moments les plus difficiles, nous nous sentons le mieux à notre aise. Tout ce que Shakespeare dit d'un Roi, un gamin qui le lit dans un coin de sa mansarde assure que cela se rapporte tout juste à lui. Nous nous intéressons à de grands événements historiques, nous sympathisons avec eux, avec des découvertes importantes, avec de grandes infortunes et de grandes prospérités, parce que c'est à notre place qu'on promulgue, qu'on découvre et qu'on a fait pour nous ce que nous aurions fait, ou ce à quoi nous aurions applaudi; que telle et telle loi a été portée, telle mer a été découverte, tel coup a été frappé, comme nous l'aurions fait nous-mêmes, ou du moins, nous y aurions applaudi.

11 en est de même des conditions et de caractères. Nous honorons les riches, parce qu'ils possèdent extérieurement la liberté, la puissance, les agréments personnels, que nous trouvons conformes à la nature humaine, à nous-mêmes. Tout ce que les stoïciens anciens ou les faiseurs d'essais philosophiques modernes ont dit de l'homme sage, se trouve être l'expression de l'idée que nous en avons, l'expression de notre moi, non pas tel qu'il est, mais tel que nous l'imaginons. La littérature entière n'est que la définition d'un homme sage. Dans les livres, les monuments, les peintures, les conversations, le sage trouve les modèles d'un type qu'il s'occupe à créer. Partout il voit, il entend ses éloges, il reçoit de tous côtés des encouragements. C'est pourquoi un esprit sage et bon ne court jamais après les flatteries et les allusions personnelles. Il entend l'éloge non pas de sa personne, mais, ce qui est plus doux, de ce modèle, d'après lequel il cherche à se former; il l'entend dans chaque parole, dans chaque accent de la nature, dans les bruits des fleurs et dans le murmure

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des moissons. La nature entière lui adressée un sourire d'approbation flateuse. Le ciel le regarde avec bienveillance) les étoiles lui sourient, les montagnes l'applaudissent

Les avertissements vagues, comme ceux du sommeil, mettons-les à profit dans notre vie journalière. Que la lecture de l'histoire soit pour nous un exercice actif et nullement passif; prenons pour texte notre vie et les livres pour commentaires. La muse historique consultée de cette manière nous rendra des oracles qu'elle refusera toujours à ceux qui ne se respectent pas eux-mêmes. Il n'est pas en état de bien lire l'histoire celui qui croit que ce que a été fait dans les temps anciens, par des hommes morts depuis des siècles, a une valeur plus grande que ce qu'il est en train de faire aujourd'hui.

Le monde n'existe que pour l'éducation de chaque homme. Il n'y a pas de siècle, pas de position sociale, pas d'action bistorique qui ne corresponde à quelque événement de notre vie. Chaque objet se résume lui-même d'une manière merveilleuse et nous donne en extrait toute son essence. Nous sommes en état de vivre en notre personne l'espace de toute l'histoire notre vie durant. Un obscur individu peut rester tranquille chez lui, entouré de ses armées et de ses flottes morales et ne pas permettre aux rois et aux empereurs de le troubler; il doit sentir qu'il est plus grand que toute la géographie et plus fort que tous les gouvernements, mais il faut par cela qu'il transporte le point-de-vue dont on regarde communément l'histoire de Rome et d'Athènes chez lui et qu'il accepte franchement sa position de grand juge. Si par exemple l'Angleterre et l'Egypte ont par hasard quelque chose à débattre devant lui, il examinera leurs affaires, mais si ces puissances n'ont rien à dire il les fera taire. Il doit s'élever jusque cette haute sphère d'où Ton domine les faits et où on les force à nous livrer leurs sens intime, où la poésie et l'histoire ne font qu'un et s'y maintenir.

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La manière dont nous mettons à profit les belles narrations historiques décèle les instincts de notre âme et les tendances de notre nature. Le temps réduit les faits le plus massifs et les plus anguleux en un éther léger et transparent Il n'y a pas d'ancre, il n'y a pas de cable, pas de cabestan qui puisse fixer un fait comme fait Babylone, Troie, Tyr et même l'antique Rome sont déjà passés à l'état de fiction. Le jardin d'Eden, le soleil arrêté par Josué sont devenus des traditions poétiques communes à tous les peuples. Qui se soucie de savoir comment a été un fait, dès que nous l'avons élevé jusqu'au ciel et placé parmi les constellations, comme un signe éternel. Voilà le chemin que doivent prendre un jour Londres et Paris et New-York. Qu'est-ce que l'histoire, disait Napoléon, c'est une fable généralement crue. Notre vie est parsemée tout autour d'Egypte, de Grèce, de guerres, de colonies, d'Églises, d'États, comme d'autant de fleurs et d'arabesques, tantôt sombres, tantôt gaies. Je ne les prends que pour ce qu ils sont Je crois à l'éternité. Je peux trouver la Grèce, la Palestine, l'Italie, l'Espagne, le génie et le dogme créateur de chaque époque et toutes les époques prises ensemble, dans ma propre àme.

Nous rapportons généralement les faits qui nous ont intéressé dans l'histoire'à notre propre expérience qui leur sert de contre-épreuve. En d'autres mots, l'histoire n'existe pas, elle n'est que de la biographie. Chaque esprit doit apprendre lui-même toute sa leçon, il doit aller jusqu'au fond. Ce qu'il n'aura pas vu, ce qu'il n'aura pas éprouvé, il ne le connaîtra jamais. Les vérités que les siècles précédents lui laissent réduites en formules pourson usage journalier, il en perd beaucoup, n'ayant ni le besoin ni l'occasion de les découvrir luimême, nr de les vérifier. Cependant, tôt ou tard, il cherchera et il réussira à compenser cette perte, en recommençant et en achevant pour son compte tout le travail. Ferguson in-

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venta, comme on sait, en astronomie, des choses qui étaient fort connues avant Ferguson! Eh tant mieux pour lui.

L'histoire doit être ceci ou bien elle n'est rien. Chaque loi établie dans un État indique un fait de la nature humaine. Nous devons, dans notre propre nature, voir la raison de chaque fait, voir pourquoi et comment il est possible et nécessaire et, dans cette disposition d'esprit, nous placer vis-à-vis des événements publics et particuliers, vis-à-vis d'un discours de Burke et vis-à-vis d'une victoire de Napoléon, du martyre de Thomas Morus, du règne de la terreur en France, de la pendaison des sorcières et des opérations du magnétisme animal à Paris. Nous supposons que, dans des circonstances semblables et sous des influences analogues, nous aurions senti et agi de la même manière et nous tâchons de par courir en esprit le chemin que notre prochain avait fait et d'atteindre le même degré d'élévation ou d'abaissement, auquel il était parvenu.

Nos recherches dans le domaine de l'antiquité, notre curiosité concernant les pyramides d'Egypte, les villes déblayées au pied du Vésuve, les chemins taillés dans le roc dans l'Amérique méridionale, viennent du désir qui nous est inné, de nous défaire de l'absurdejadis et de l'obscur quelque part, d'introduire à leur place le maintenant et le voici; d'effacer le non moi et de lui substituer le moi; de faire disparaître la différence et de rétablir l'unité. Belzoni creuse et mesure les puits à momies et les pyramides de Thèbes, jusque ce qu'il ait trouvé un rapport entre ce qui paraissait d'abord si différent, savoir entre les monstrueux ouvrages des Égyptiens et lui Belzoni. Lorsqu'il a reconnu, d'après l'ensemble et les détails, que le tout a été fait par une personne qui n'était qu'une créature humaine comme lui, ayant tels moyens d'actions, tel motif et le but pour lequel il aurait lui-même travaillé s'il se trouvait dans des semblables circonstances; alors son problème est résolu, sa pensée commence à circuler li-

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brement le long des lignes architectoniques de ces temples, pénètre les sphinxs et les catacombes, anime l'ensemble, elle en devient l'âme créatrice et les ruines se raniment, maintenant elles existent, les voici.

A la vue d'une cathédrale gothique, nous sentons qu'elle a été faite par nous et que cependant ce n'est par nous qui l'avons faite. Assurément c'est l'ouvrage de l'homme, mais l'homme que nous connaissons ne produit rien de semblable. Il faut nous appliquer à approfondir l'histoire de cette production. Il faut nous mettre à la place et dans la situation historique de l'architecte. Nous nous figurons l'état primitif des habitants desforêts, le type primitif d'un temple conservé longtemps par les artistes, développé et modifié en même temps que s'accroissait la puissance du peuple jusqu'à ce qu'enfin la forêt primitive se changeât en montagne de pierre sculptée. Après avoir suivi tout ce procès de création artistique, si nous y ajoutons encore le culte catholique avec ses croix, ses crosses, processions, musique, fêtes et tableaux, nous devenons, pour ainsi dire, l'homme qui a fait le Munster de Strasbourg. Nous avons compris comment et pourquoi il a dû exister. Nous en avons l'idée.

La différence entre les hommes réside dans le principe constitutif de leurs associations. Quelques savants classent les objets d'après leur couleur, leur volume et leurs qualités apparentes, d'autres les rangent en classes, ont en vue leurs affinités et les catégories des causes et des effets. Le progrès de l'esprit consiste à s'élever au-dessus de ces différences superficielles jusqu'à une vision de plus en plus claire des causes premières. Pour un poëte, pour un philosophe, pour un saint, tout objet est précieux et sacré, tout événement est profitable, chaque jour est un jour de fête et chaque homme est divin, car son œil s'attache à l'essence (la vie) et glisse sur les accidents. Toute substance inorganique, toute plante,

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tout animal par son développement nous prouve et démontre l'unité de la cause et la vérité des apparences.

Pourquoi, entourés que nous sommes de cette nature universellement créatrice, douce et liquide comme un nuage, comme l'air, resterons-nous assez durs pour n'admirer, en vrais pédants, qu'un petit nombre de formes? N'aurons-nous pas d'autres mesures que le temps, la circonstance, le volume ? L'âme n'a rien à faire de ces catégories et le génie sait jouer au milieu d'elles comme un enfant parmi les vieillards dans une église. Le génie scrute la pensée mère de l'objet et, dans le sein des choses, il découvre la lumière partant d'un cercle avant qu'elle ne se répande en une infinité de diamètres. Le génie poursuit la monade à travers tous ses masques pendant qu'elle accomplit sa métampsychose de la nature. Le génie découvre, signale l'existence d'un type dans le papillon, dans une chrysalide, dans l'œuf, le type du même individu à travers mille individus, la même espèce à travers plusieurs espèces, à travers tout le genre un type invariable et à travers tous les royaumes de la vie organique l'éternelle unité. La nature est un nuage changeant qui existe toujours et qui n'est jamais le même. Elle jette la même pensée dans une multitude des moules, comme un poëte fait plusieurs fables ayant un même sens moral. L'esprit apparaît dans sa magnificence à travers la nuture morte et inintelligente. Lui seul est tout-puissant et conduit toute chose à ses fins. Le diamant frappe par l'éclat de ses formes précises, mais, lorsque je le regarde, il change, à chaque moment, ses couleurs et son fond. Rien n'est aussi fugitif que la forme. Cependant elle ne reniera jamais complètement son caractère primitif. On aperçoit, dans l'homme, les rudiments de certains organes, qui dans les races inférieures, apparaissent comme des marques de servitude et relèvent cependant la dignité et la grâce de l'homme. Ainsi Jo d'Echyle changée en vache affecte désagréablement

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l'imagination, mais la même Jo nous apparaît à côté de Jupiter comme Isis, sous la forme d'une belle femme, n'ayant conservé d'autre trace de sa première métamorphose, qu'une petite excroissance sur la tête, qui sert d'ornement à son front.

Les histoires sont instrinséquement identiques et toutes différentes extérieurement La surface est composée d'une infinité d'objets, il n'y a au centre qu'une seule et simple cause première. Quelle variété n'offrent pas les actions d'un seul homme, dans lesquelles pourtant on reconnaît le même caractère. Examinez la variété des sources qui nous fournissent des informations sur le génie du peuple grec. Nous avons d'abord l'histoire politique d'Hérodote, de Thucydyde, de Xénophon, de Plutarque, tableau exact du caractère des personnes et de leurs actions. L'esprit du même peuple s'exprime dans sa littérature, dans les épopées, les drames, la philosophie, autre tableau également parfait. Puis nous avons l'architecture grecque, si pure dans ses belles formes et en même temps si chaste, gardant toujours la mesure du bon goût et de la grâce. Enfin nous avons la Grèce sculptée; les formes représentent toutes sortes d'actions dans les différents âges de la vie, parcourant les degrés de l'échelle de toutes les existences, depuis un dieu jusqu'à la bête et ne perdant jamais la sérénité idéale et fidèles, même dans leurs mouvements convulsifs, à l'ordre et à la loi. Nous avons ainsi une représentation quadruple du génie d'un même peuple, les expressions les plus variées d'un même fait moral. Et pour* tant à en juger par les sens, qu'y a-t-il de plus hétérogène qu'une ode de Pindare, la statue en marbre d'un centaure, le pérystyle du Parthénon et les derniers moments de Phocion ? Et cependant ces faits extérieurs si variés proviennent d'une seule âme nationale.

Chacun de nous a pu observer, que certaines images et certaines formes, qui ne paraissent avoir entre elles aucun rapport, font cependant une impression semblable sur l'ob-

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servateur. Telle peinture par exemple, tels vers excitent en nous le même sentiment, qu'une course dans des montagnes sauvages, sans en retracer précisément l'image. Les rapports mystérieux qui existent entre des objets si différents échappent à la raison. C'est que la nature n'est qu'une infinité de combinaisons d'un petit nombre de lois; d'innombrables variations roulent toujours sur les mêmes thèmes vieux et connus. Partout on voit dans les œuvres de la nature ces traits de famille d'une ressemblance sublime. Elle aime à nous étonner par les ressemblances dans les situations les moins attendues. J'ai vu un cacique américain, dont la tête me rappelait le sommet d'une montagne, et dont le front ridé ressemblait à une roc stratifié. Il y a des hommes dont les manières ont la splendeur, la gravité et la simplicité des frises du Parthénon et de débris du plus ancien art grec. On peut trouver des paysages analogues dans des livres de tous les âges. Qu'est-ce que l'aurore du Guide dans la villa Rospigliosi, si ce n'est une pensée matinale? Comme les coursiers de cette fresque ne sont que des nuages du matin, si quelqu'un prenait la peine d'observer la variété des actions vers lesquelles il se sent porté dans une disposition d'esprit donnée et celles pour lesquelles il sent alors de la répugnance, il reconnaîtrait combien la chaîne des affinités est longue et diverse.

Un peintre m'a dit que personne ne peut peindre avec perfection un arbre, à moins de devenir soi-même arbre, ou peindre un enfant en étudiant seulement les lignes et les formes de son corps. Mais quand on aura observé pendant quelque temps ses mouvements et ses jeux, on entrera pour ainsi dire dans sa nature et on pourra alors le représenter dans telle attitude que l'on voudra. J'ai connu un dessinateur qui trouvait qu'il lui était impossible d'esquisser un rocher, avant qu'on ne lui en ait expliqué la nature géologique.

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Qu'y a-t-il à conclure de tout cela? C'est que ces productions si diverses prennent leur origine dans une certaine disposition de l'âme. L'esprit est identique et non pas les faits. Ce n'est pas en acquérant d'abord une habilité technique et un certain savoir faire, c'est en descendant dans les mystérieuses profondeurs de l'âme, qu'un artiste obtient le pouvoir de mouvoir les âmes de ses semblables dans un sens donné.

On a déjà dit que les âmes vulgaires payent leur écot par ce qu'elles font et les âmes nobles par ce qu'elles sont. Et comment? Parce que l'âme tirant sa vie des abîmes de l'être, exerce par ses actions, ses paroles, ses gestes et ses manières, la même puissance et répand le même charme, qu'une galerie de statues ou de tableaux.

L'histoire politique, l'histoire naturelle, celle de l'art et de la littérature, doivent être expliquées par la vie individuelle de l'homme, ou bien elles ne seront que des mots. Tout se rapporte à nous, tous nous intéresse, royaume, collège, arbre, cheval, rails; les racines en existent dans l'homme.

L'architecture existe dans l'âme. Santa Groce et la coupole de St. Pierre ne sont que de faibles copies d'un modèle divin. La cathédrale de Strasbourg est l'image matérielle, l'effigie de l'âme d'Erwin de Steinbach; c'est l'âme du poëte qui est le vrai original d'un poëme; l'original du vaisseau, c'est l'esprit de celui qui l'a fabriqué. Si nous pouvions ouvrir l'âme de l'homme, nous y trouverions la raison du plus petit et du plus délicat de ses ouvrages, comme le dessin et les couleurs des écailles préexistent dans les organes sécrétoires du poisson. Toute l'héraldique et toute la chevalerie se renferment dans la politesse. Un homme d'une politesse exquise saura en prononçant votre nom y donner un relief, qui équivaut à des titres nobiliaires.

L'expérience de chaque jour confirme souvent la vérité de ce qu'on nous a anciennement prédit et change pour nous en réalités certains mots et certains signes, que nous avons

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entendus et vus, sans nous en rendre compte. J'ajouterai quelques exemples de ce que tout le monde a pu observer, des faits ordinaires pouvant servir d'explication d'ouvrages importants et grandiose.

Une dame avec laquelle je me promenais, dans une forêt, m'a dit que les arbres lui paraissaient toujours attendre, comme si les génies qui les habitent attendaient que le voyageur fut passé pour prendre leurs ébats.

C'est précisément ce sentiment qui inspira les descriptions poétiques de ces danses de fées disparaissant tout-à-coup au moindre bruit d'un pas d'homme. Celui qui a vu la lune sortir la nuit du sein d'un nuage noir peut dire qu'il a assisté comme l'archange à la création de la lumière et de la nature. Je me rappelle qu'une fois, par un beau jour d'été, un compagnon de voyage me montra du doigt un large nuage, étendu parallèlement à l'horizon, et ayant la forme de ces archanges que l'on place sur des églises; une tête lumineuse, où l'on pouvait, avec un peu d'imagination, distinguer les yeux et la bouche, s'élevait au-dessus de deux ailes gigantesques. Ce qui nous a apparu a pu apparaître souvent et donner à l'artiste l'idée du personnage fantastique. En observant la foudre percer les nuages d'été, j'ai reconnu comment les Grecs empruntèrent à la nature l'idée de la foudre, qui arme la droite de Jupiter. J'ai vu les masses de neiges, au haut des rochers, se découper en dents, qui ont peut-être servi de modèles aux créneaux des tours gothiques.

Toutes les fois que nous nous trouvons jetés dans de9 pays nouveaux pour nous, nous devenons inventeurs de nouveaux ordres et de nouveaux ornements archi tectoniques, car nous voyons comment les peuples créaient et arrangeaient leurs habitations. Lettemple dorien n'est que le développement d'une hutte de bois, séjour des anciens Doriens. Un pagode chinoise est tout simplement une tente tartare. Les temples des Egyptiens et des Indous rappellent les mon-

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tagnes et les cavernes, qui servirent de demeures à leurs ancêtres. «L'habitude de creuser les maisons et les tombeaux dans des rocs vifs, dit Heeren dans ses Recherches sur VEthiopie, imprima à l'architecture égypto-arabe ce caractère colossal qui la distingue. Dans ces spacieuses cavernes travaillées par la nature, l'œil s'accoutumait à de grandes masses et à des contours d'un large dessin. L'art, qui est venu plus tard aider la nature, n'osait en réduire les proportions, de crainte de les dégrader. Quelle mine feraient des statues de dimensions ordinaires et des petites portes avec leurs petits battants à côté de ces halles gigantesques, où le Colysée pourrait figurer tout au plus comme une loge de portier, si on le plaçait à l'entrée du temple, ou comme une chapelle, si on le cachait à l'intérieur.»

Nous avons dit qu'une cathédrale gothique a son origine dans les forêts du nord. En traversant pendant l'hiver les forêts de sapins, on voit les rudiments des arceaux, des arcades etdes festons, tandis que des arbres nous offrent le type de la basse arche de l'architecture saxonne. Les nuages variés d'un ciel du nord, vus à travers les branches ornées de glaçons de mille couleurs, ne ressemblent-ils pas aux vitraux d'une église du quatorzième siècle ?

Cherchons à individualiser tous les faits publics de l'histoire, et en même temps généralisons les faits de notre vie privée. Alors l'histoire commencera à couler en nous et à devenir réelle et notre biographie gagnera en hauteur et en profondeur. Comme les architectes persans ont conservé dans le construction des pavillons et des palais le lotus et la palme de l'habitation primitive, de même les rois de Perse, dans les époques de leur plus grande puissance, n'ont jamais complètement abandonné les habitudes primitives de leur vie nomade et quittaient Ecbatane le printemps, pour passer 'fêté à Suse et l'hiver à Babylone. Dans l'histoire ancienne de l'Asie et de l'Afrique, l'agriculture et la vie nomade sont

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deux faits constants et hostiles. La nature géographique de ces parties du monde nécessite la vie nomade. Or, les nomades ont toujours été la terreur des peuples agricoles et boutiquiers. La religion a dû donner un caractère sacré à l'agriculture pour l'opposer au vagabondage des nomades. Et, même dans nos sociétés modernes et civilisées en Angleterre et en Amérique, ces deux instincts opposés du mouvement et de la fixité continuent leur vieille lutte dans chaque individu. Nous sommes tous tour à tour casaniers et nomades. Les moustiques, qui faisaient enrager les troupeaux de l'Africain et la sécheresse, qui dévore l'herbe du Tartare, forçaient ces pâtres à émigrer en été dans des contrées montagneuses. Maintenant la cupidité et la curiosité entretiennent dans le marchand et dans le touriste européen et américain le goût de la vie nomade. De la plaie des moustiques d'Astaboras à l'italomanie du gentelman touriste, il y a progrès. Sous ce rapport, il y a une grande différence entre les hommes, quant a la facilité de s'acclimater et de trouver la nourriture et le gite II y a des individus d'un naturel si éminemment nomade que partout où ils se tournent, sur mer et sur terre, dans les forêts et dans la neige, ils dorment aussi bien, mangent avec aussi bon appétit et trouvent aussi facilement leur société, comme s'ils étaient partout chez eux. Ce nomadisme intellectuel suppose une faculté d'objectivité, ou des yeux qui trouvent partout à se repaître. Quiconque possède des yeux de ce genre entre facilement en relation avec son prochain. Four lui chaque homme, chaque chose a du prix, devient un objet d'études, une propriété à exploiter et le vif intérêt qu'il y prend déride son front, le rapproche de ses semblables et les rend beaux à voir, aimables. Sa maison est un chariot, et il roule «\ travers toutes les latitudes aussi facilement qu'un Kahnouk.

Un objet que nous voyons en dehors de nous correspond à un état de notre esprit et en revanche nous ne nous ren-

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dons compte de l'objet extérieur qu'autant que notre pensée nous fait pénétrer dans la vérité à laquelle cet objet se rapporte.

Le monde primitif, le monde ancien, je peux le retrouver tout aussi bien en me plongeant dans moi-même qu'en descendant ou qu'en fourrant la main dans les catacombes, les librairies et les mines de Herculanum.

D'où vient l'intérêt que nous portons à l'histoire, la poésie, l'art de la Grèce de toutes les époques, depuis l'âge héroïque ou homérique jusqu'aux scènes de la vie privée des Athéniens et des Spartiates du temps de leur décadence? La Grèce nous intéresse, parce que nous sommes Grecs. C'est un état par lequel tout homme doit passer une fois. La Grèce, c'est l'ère d'une nature matérielle, sensible, parfaitement développée, en harmonie avec la nature spirituelle. Là ont existé ces formes humaines, qui fournirent à la sculpture des modèles d'Hercule, d'Apollon, de Jupiter ne ressemblant en rien à ces figures aux traits confus qui peuplent nos rues, mais d'un dessin pur et symétrique, avec des yeux enchâssés de manière qu'il leur a dû être impossible de jeter des regards furtifs et obliques, et même de regarder à droite ou à gauche autrement qu'en tournant la tète toute entière.

Dans cette période, les hommes ont des manières franches et fîères; l'admiration que l'on témoigne aux qualités personnelles, au courage, à l'adresse, à la force, à la grâce s'exprime à haute voix et en gestes larges. On ne connaît pas encore le luxe ni l'élégance. Habitant de contrées peu peuplées, chaque homme est obligé d'être son propre valet, cuisinier, boucher et écuyer et l'habitude de se servir soi-même donne au corps des aptitudes étonnantes. Tels furent l'Agamemnon et le Diomède d'Homère et nous retrouvons des mœurs presque homériques dans la description que Xénophon nous donne de lui-même et des dix milles compagnons de sa retraite: «Après «que l'armée eut passé le fleuve de Téléboas en Arménie, il

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«est tombé une grande quantité de neige et les soldats cou- «chés misérablement sur la dure en étaient tout couverts. Or «Xénophon se leva nu et ayant saisi la hache, commença à «couper du bois; voyant ceci ses compagnons se levèrent et «firent de même.» Il paraît que, dans cette armée, on jouissait de la liberté illimitée de la parole. Les soldats se disputent le butin, ils font querelle aux généraux sur chaque nouvel ordre qu'ils reçoivent et Xénophon a la langue aussi bien pendue que qui que ce soit de la troupe. Qui ne voit là les mœurs de grands garçons, le code d'honneur et la discipline relâchée de grands garçons?

Le charme de la tragédie antique et en général de toute la littérature ancienne consiste en ce que ses personnages parlent avec simplicité et dans leurs discours font preuve d'un grand sens commun sans s'en douter, l'esprit n'ayant pas encore pris l'habitude de réfléchir. Dans l'antique, nous n'admirons pas le vieux, mais le naturel; or les grands garçons grecs, grâce à la délicatesse de leurs sens, à la perfection de leur organisation physique, s'expriment et agissent avec la simplicité des enfants. Ils font des vases, des statues, des tragédies, comme en ferait tout homme doué d'organes sains, c'est-à-dire ils les font de bon goût Partout et dans toutes les époques où il existe des hommes heureusement organisés et en état de bonne santé physique, ils peuvent faire de l'art grec. Cependant les Grecs surpassent dans ce genre tout le monde. Ils réunissent l'énergie virile à la spontanéité insouciante de l'enfance; nous les respectons comme on respecte l'enfance.

Un acte de spontanéité irréfléchie n'excite ni le mépris ni le regret. Le héros, le poète ne mépriseront pas les paroles et les gestes d'un enfant. Il est aussi grand qu'eux. La naïveté nous attire, parce qu'elle est dans la nature de l'homme et chaque homme la connaît, pour avoir été enfant; tout de même il y a toujours des individus qui n'en perdent jamais

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le caractère. Une personne simple comme un enfant et énergique en même temps est par là même grecque et fait revivre en nous l'amour pour la muse grecque. En lisant dans le Philoctète de Sophocle ces belles apostrophes au sommeil, aux astres, aux rochers, aux vagues, je sens le temps fuir comme une marée descendante, je sens l'éternité de l'homme, l'identité universelle de sa pensée. Le Grec a donc vécu au milieu de mes vieilles connaissances. Le soleil, la lune, l'eau et le feu, remuaient son cœur, comme ils remuent le mien. Ainsi ces fameuses divisions en écoles grecque et anglaise, classique et romantique, me paraissent superficielles et pédantesques. Lorsque une pensée de Platon devient mienne, lorsque une de ces vérités qui enflammaient son âme enflamme la mienne, alors le temps n'existe plus. Lorsque je sens que nous nous sommes rencontrés dans la môme idée, que nos âmes ont pris la même teinte et se sont pour ainsi dire fondues ensemble, pourquoi irais-je mesurer les degrés de latitude, à quoi me servirait-il de compter les cycles des années égyptiennes?

L'écolier s'explique le moyen âge par le moyen âge de sa vie, par son propre âge de chevalerie. Il a la même clef pour l'histoire sacrée de l'humanité. Au moment où la voix de quelque prophète de la plus haute antiquité réveille dans son âme les sentiments de l'enfance, fait vibrer les notes de sa jeune prière, il pénètre alors jusqu'au fond de la vérité, à travers toute la masse de traditions confuses et d'informes institutions.

Il vient quelquefois auprès de nous des esprits rares et extraordinaires qui nous ouvrent la porte à des vérités nouvelles.

Je vois que de temps à autres les hommes de Dieu vinrent visiter l'humanité et firent comprendre du vulgaire même leur mission. De là l'origine du trépied du poëte, de la prêtresse inspirée.

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