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CHAPITRE XI

TEAME DE LA LONGUE SESSION DE 18)5. — SITUATION DE LOUIS XVni ET DE SES MINISTRES. — DIFFICULTE ET NÉCESSITE DE DISSOUDRE LA CHAMBRE <LBCTITE. — EFFORTS DU PARTI ROYALISTE. — ORDONNANCE ROYALE DU 5 SEPTEMBRE 1810.

IjŒ Monarchie selon la Charte, publiée par m. de chateaubriand. — destitution DU TITRE DE NIMSTRE d'ÉTAT. — DOUBLE CARACTÈRE DU UVRE, DANS l'exposition des principes et DANS LA POLÉMIQUE. — RÉSULTAT SAGE ET PATRIOTIQUE POURSUIVI PAR LE MINISTÈRE d' ALORS.

La promolion de M. Laine au ministère de l'intérieur n'était que le préludé du grave changement projeté par le ministre le plus puissant sur Tesprit du Roi et le plus en butte aux déGances du parti royaliste. Après dix mois de session, marqués par bien des emportements de tribune, quelques lois arbitraires et trop de procès criminels, la Chambre, sous la forme ordinaire de prorogation, s'était séparée plus aigrie que satisfaite, et laissant le pays plus abattu que calmé. On disait qu à son retour, cette Chambre, qui avait encore trois ans de durée devant elle, et dont l'ardeur, au fond, gênait le Roi, sans toujours lui déplaire, Unirait ce qu'elle avait commencé, que ses principaux chefs enlreraient au ministère, qu'ils achèveraient l'épuration des emplois publics, c'est-à-dire, chasseraient de toutes les places, déjà fort renouvelées, les anciens

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fonctionnaires et mettraient partout leurs amis. On ajoutait que de nouveaux avantages seraient assurés au clergé: on parlait de lui conGer, comme dans l'ancien régime, les registres de Tétat civil, de lui constituer de nouveau une dotation immobilière, toutes choses plus ou moins demandées, pendant la Session dernière, tour à tour éludées et repoussées, impossibles ou dangereuses, et qui touchaient au point le plus vif et le plus irritable du seniiment public.

Le retour imminent des députés de la Chambre de 181 5 n*ctait donc pas seulement une épreuve redoutable, un assaut à peu près irrésistible pour le ministère modéré du duc de Richelieu; c était une crise pour la paix intérieure, une menace aux intérêts acquis, un appel aux anciennes passions. Et, dès lors, c'était un obstacle à la libération du territoire, à cette suprême question du temps. Les hommes de talent et de modération qui, durant ce long débat de 1815, avaient résisté à l'esprit prédominant du parti nobiliaire et des ambitions plébéiennes, dont il se recrutait, ces hommes qui, parfois, avaient balancé l'ascendant de la majorité, amoindri sa victoire, aidé le Blinistère à lutter contre elle, jse sentaient à bout de force, s'il fallait recommencer la même campagne; ils souhaitaient donc, ils. réclamaient avec instance une dissolution de la Chambre; mais ils doutaient eux-mêmes du succès et de la volonté royale, qui seule en pouvait décider.

Aucun d'eux n'avait d'accès facile et de crédit auprès du Roi. Le Ministère même, dans son ensemble n'avait pas de parti absolument pris , et d'opinion assez uniforme, pour peser sur la volonté royale. Laissé à lui-même, il aurait fort hésité à rompre avec cette Chambre, ou plutôt à la briser. Plusieurs ministres, au fond, inclinaient à

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lui céder. Le duc de Richelieu, même, si désintéressé let si sensé, avait plus d'impatience des procédés de la Chambre que d'éloignement pour ses doctrines. Deux hommes seuls dans le Cabinet avaient été fixés de bonne heure dans leur opinion sur le danger de cette politique violente et déclamatoire, qui choquait encore plus les idées du pays qu'elle ne menaçait sa liberté. Mais Tun de ces ministres, le ministre des finances, M. de Corvetto, Italien, d*un esprit juste et fin, d'une parole adroite et mesurée, fort éclairé sur toutes les. question du gouvernement, mais faible de situation et de caractère, eût à peine osé dire tout son avis et tout son vœu, loin de pouvoir les imposer à personne.

L'eflbrt retombait donc sur M. Decazes seul, au moins pour cette œuvre délicate de convaincre l'esprit du Boi, d'enhardir sa volonté, de guérir certaines défiances, ou certaines répugnances, et de changer bien des points de vue, qu'avaient donnés à cet esprit de prince, né Bourbon et dans Versailles, vingt-cinq ans d'émigration. Il est remarquable qu'un homme, fort jeune encore, sans nom, sans popularité de parti, sans expérience de tribune, ait su résoudre ce problème. M. Decazes avait, ce qui est fort rare dans tous les temps, ce que nulle forme de gouvernement ne donne par privilège, cette qualité composée de caractère et d'esprit, d'instinct et de réflexion, cette qualité souvent difficile à définir, ou à deviner, mais qui se révèle à Tœuvre et se trouve, au besoin, pour la crise instante, pour l'action à faire, ou le conseil à donner, le talent politique, en un mot.

11 l'avait, sans beaucoup de savoir, avec un mélange de persévérance opiniâtre dans le but et de flexibilité dans les moyens, poli, conciliant, zélé pour ses amis, modéré

pour SCS adversaires, et parfois attentir aux intérêts et à l'amour-propre de ceux mêmes, dont il contrariait la passion.

Par cette conduite, que soutenait une vigilance infatigable, un dévouement trop sincère pour paraître jamais alTecté, un soin habile surtout à mettre en vue le Roi, à rengager de conviction et d'apparence dans une politique qui ne pouvait prévaloir que par lui, M. Decazes réussit à fortifier beaucoup Tautoritc du Prince dont, à quelques égards, il modifiait l'opinion.

Rien dans la situation et dans le sens juste et loyal du jeune ministre ne lui permettait de s'étayer au dehors d'une influence de parti, qui lui fût personnelle à lui-même. 11 ne pouvait, ni ne voulait prétendre à cette domination, toujours hasardeuse, des ministres qui agissent sur la volonté du monarque, à titre de favoris du peuple. Dans ce qu'il faisait de modéré, de conciliant, de populaire, c'était le nom du Roi, et non le sien, qu'il mettait toujours en avant; et cet art devant le public, il Tavait, au même degré, dans le conseil du Roi et dans les entretiens de confiance intime. Il savait surtout de notre histoire politique ce qu*il en avait vu, l'extinction apparente de l'esprit de liberté, l'apaisement complet de la Révolution sous l'Empire, puis les fautes et les désastres du Maître unique accepté par la France, les changements de l'opinion alors, la souffrance extrême et la sourde plainte des dernières années, le juste besoin d'un autre régime et d'une autre vie pour la nation. Sur le reste et sur les premiers temps de la Révolution, il s'instruisait dans les souvenirs inépuisables et les réflexions du Roi. De là même sortaient, à propos, une objection, un obstacle au triomphe du royalisme de 1815. Là, en efiet, se retrouvait le

âentiment très-vif des prétentions aveugles, des illusions de Cour, que la jeunesse prudente de Louis XVIII avait autrefois combattues. Et maintenant que tant de ruines avaient attesté la vanité de ces prétentions et de ces illusions démenties , on était d'autant mieux fondé à en repousser même l'apparence ; on était bien venu à soutenir que la France, fatiguée tour à tour de dtoocratie furieuse et d'accablant despotisme, se rangerait volontiers sous une Monarchie tempérée, et s'il était possible, impartiale, mais qu'elle souffrirait à grand*pcine la domination d'un parti, et d'un parti longtemps vaincu, qu'on supposait avide et implacable, parce qu'il avait beaucoup perdu et beaucoup souffert.

M. Decazes, dès l'abord, flatta donc le Roi par l'idée d'une prééminence au-dessus de tous les partis, et d'une tutelle de raison, comme de pouvoir, à exercer sur toute la France. Le caractère même de Louis XYIII, ce qu'il y avait dans son esprit de calme et de finesse, convenait à ce rôle difGcile ; et son orgueil de race, son instinct de supériorité héréditaire s'en accommodait volontiers. Bientôt, il fut compris du Prince qu'une suprématie de médiateur entre ses anciens partisans et tout le monde n'était pas seulement une chose prudente et juste, mais qu'elle allait seule à sa dignité, et qu'elle en faisait partie. Un peu plus tard, des impatiences, des mots de blâme et d'ironie lui échappèrent sur certaines exagérations de zèle religieux et monarchique.

Il avait cédé cependant et au fond, sans regret, quand il s'était agi de bannir les votants de la mort de Louis XVI, considérés comme relaps^ pour avoir prêté, dans les Cent Jours, un autre serment, depuis l'amnistie de la Charte. Mais, à part celte subtilité fanatique ou ridicule, la ma-

nière, dont le vote fut enlevé lui avait déplu : et celle formule de résistance à sa volonté royale, ce cri vendéen : Vive le rot, qtmnd même y répété dans une Assemblée législative, lui avait paru de fâcheux exemple et plein d'embarras pour Tavenir. Dissoudre la Chambre, après la session, replacer Télection suivante dans les conditions littérales de la Charte, par le nombre réduit, Tâgc plus avancé et, à Tavenir, le renouvellement annuel et partiel de la dépulation , ce fut le système dès lors secrètement agité.

Mais on rencontrait bien des obstacles. Le Roi, fixé dans sa répugnance pour celte Chambre de 1815, qu'il avait nommée d'abord introuvable, était inquiet des successeurs qu'elle aurait. Il craignait encore plus l'opposition démocratique qu'il n'était fatigué de l'ardeur religieuse et des rancunes royalistes. A cette anxiété du Roi le jeune ministre répondit surtout, par la précision des détails et la franchise des vues. II. alla droit à la difliculté, indiqua nettement la force des partis, ce qu'on pouvait gagner sur eux, en les ménageant. Il ne craignit pas de compter parmi les appuis du gouvernement royal des hommes, que son retour avait blessés. « Que le Roi, disait- <c il, se montre en tout le roi de la France et non de IV- « rmgration! qu'il accueille tous ceux qui reviennent à « lui ; que sa protection soit impartiale, comme la Charte a qu'il a donnée; et son nom sera bientôt l'influence toute- « puissante dans la nation. » En même temps, le Ministre mettait sous les yeux du Roi les noms des députés, dont il prévoyait et voulait aider la candidature ; et, à ce titre, il n'hésitait pas à désigner soit des hommes anciennement attachés aux idées de liberté détruites par l'Empire, soit d'hoQorables soutiens de ce Pouvoir qui n'était plus, des

généraux, des administrateurs intègres, des hommes qui, à quelque titre que ce iul, avaient bien servi la France.

L'esprit pénétrant et juste du roi Louis XVllI était plus attiré qu'il ne courait risque d'être froissé par cette manière ouverte et libre de traiter la politique. Il se réconciliait, comme il le dit dans une lettre, avec certains noms, se corrigeait de certaines défiances, et concevait très-bien qu'il est plus facile parfois de rassurer des adversaires que de contenter des partisans. Ainsi donc, moitié persuasion d'un ministre adroitement sincère, moitié réflexion personnelle du Roi, et fierté de rang et d'esprit, après une incertitude assez longue, Louis XVIIl se détermina; et l'ordonnance du 5 septembre 1816 fut signée.

Peu d'événements intérieurs ont eu, dans notre siècle, plus de portée directe et d'influence. Dissolution et, jusqu'à certain point, désaveu d'une assemblée ardemment monarchique, affermissement de l'esprit constitutionnel, et, dans le fait, réduction de la puissance parlementaire, paix à l'intérieur et prochaine libération des frontières, tout cela était compris dans l'acte, comme dans la pensée de Louis XYIII ; tout cela se montrait aux yeux des plus passionnés et des plus habiles, et souleva tout à coup de vives discussions dans cette France, que tant de malheurs n'avaient pas encore su rendre muette.

M. de Chateaubriand, par sa première émigration, par ses puissants écrits, à la ruine de l'Empire, par l'ambition naturelle aux grands talents de se faire, ou de se conserver un parti, était l'interprète de la majorité, que venait briser l'ordonnance du 5 septembre, et dont la réduction du nombre des députés rendait le retour impossible.

C'était à lui, et il le croyait ainsi, de combattre pour

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cette majorité et de suppléer à la Tribune par la presse. Mais, en cela même, M. de Chateaubriand marquait sa dissidence intime de ce parti. Quoi qu'il en eût les passions, il en contrariait les idées. Rien, au fond, n'était plus loin de sa pensée que les théories de Pouvoir politique et religieux conçues par M. deBonald. Naturellement, il haïssait la tyrannie, aimait la liberté des Institutions et celle des caractères. Assez familier avec l'Angleterre, pour en bien comprendre les lois, assez Breton, pour ne pas aimer Tesprit de cour, trop judicieux, pour ne pas voir le côté faible des souvenirs qu'il évoquait avec le plus d'éclat, il souhaitait sincèrement pour la France une Monarchie conslilutionnelle, une royauté à l'anglaise, comme on disait alors, où le Roi ne pût faire mal, dans tous les sens du mol, et où rinfluence dût appartenir au patriotisme et au talent appuyés sur une législature éclairée.

C'était ainsi que, dans un ouvrage préparé pour la session prochaine, M. de Chateaubriand décrivait ce qu'il appelait la Monarchie selon la Charte. Rien de plus net et de plus précis que cet ouvrage. Là nulle chimère de Souveraineté nationale servant à supprimer la discussion et le contrôle, tout en paraissant donner au Pouvoir absolu l'accablante autorité du vote universel. Nulle trace de ces théories mensongères; droit inviolable, mais hmité, du Prince ; responsabilité des ministres; puissance des majorités parlementaires. Le Roi leur cède, en changeant ses ministres, ou les dissout, en consultant les électeurs. Le Roi est au sommet, la nation est au centre et partout répandue, par l'expression libre et légale de ses besoins et de ses vœux. La vérité monte d'un degré à l'autre; et le jeu régulier des Institutions suffit pour en assurer le bienfait à tous.

Malheureusement, ace système net et judicieux, à cette

exposilion abstraite, mais praticable,M. de Chateaubriand avait joint des restes de ces défiances et de ces colères, qui compliquent bien autrement la politique. II voulait la satisfaction des intérêts publics, le bien-être national, une administration intègre et modéré, le libre examen des affaires, la liberté des opinions garantie, la liberté politique de la presse. Mais, pour rassurer ses amis sur remploi d'un tel régime, il demandait sept hommes dévoués par département et, dans le nombre, un grand prévôt, magistrature odieuse, empruntée à des époques de barbarie ou d'extrême rigueur, et la plus antipathique aux scrupules et à l'équité d'un jury britannique. Enfin, pour rendre supportable à cette partie de la Chambre, qui se prétendait exclusivement monarchique, la liberté de la presse, il demandait, à côté de cette liberté, une loi terrible, lex immanis^ qui prévînt la diffamation par la ruine, et d'autres crimes, ou délits de publication par la peine de mort ; ce qui rappelait un peu trop la législation d'une affreuse époque justement maudite, dans le même ouvrage. Le devoir seul de la vérité nous fait montrer à nu ces inconséquences, où de faux enlrainemens poussaient un grand et noble esprit. Hormis ces stigmates de parti marqués sur le livre, et quelques torts d'animosité personnelle, on ne saurait mieux tracer les conditions d'une Monarchie réguUère et libre. Traduit aussitôt, et répandu dans toute l'Europe, cet écrit frappa vivement les esprits et parut aux Anglais l'image embellie de leur Constitution. 11 faut même le reconnaître, ces lois de gouvernement étaient si bien déduites, si spécieuses, si naturellement appelées l'une par l'autre, que durant trente-deux ans, espace bien long pour l'homme, et surtout pour notre pays, la France n'a pas cessé de les vouloir, de les attein-

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dre, de les appliquer ou d'y revenir, quand par quelque grande faute de la Couronne ou des partis, elle les avait fatalement dépassées. Tant les abus et la chute de la Dictature militaire appelaient à leur suite un régime de paix et de liberté I et tant les Princes, qui succédaient au Despotisme, ou à la tentative pour l'établir, avaient besoin de faire régner les lois !

Malheureusement, avec la théorie venait encore ici la passion, et une passion bien contradictoire à cette théorie. Le livre paraissait, au moment où la Chambre de 18i5 était dissoute; et, dans la surprise de ce coup, l'auteur n'avait que le temps d'ajouter un postsmptum : il y sup* posait le Roi, non pas seulement trompé, mais enchaîné par ses ministres; il lui prêtait une intention contraire à ses actes officiels; il affectait de le croire favorable à l'opinion, qu'il venait de briser, et en espérant le triomphe, par la sanction d'un nouveau mandat.

L'ouvrage était signé du nom de M. de Chateaubriand et du titre de ministre d'État. On conçoit que les conseillers de l'ordonnance du 5 septembre se sentissent gravement blessés de celte dissidence prétendue entre la volonté secrète du Roi et sa volonté publique. Celte supposition même était blâmable. Faire les ministres responsables de tout, pour que le Roi n'ait tort sur rien, ne donne pas le droit d'imputer à ce même Roi une fausseté qui le déshonore. Le plus influent ministre d'alors saisit cette induction moins encore de droit que de bon sens, contre un redoutable adversaire; et il provoqua la poursuite judiciaire du livre, en même tem|)s qu'il réclamait la destitution de M. de Chateaubriand, comme ministre d'État.

Cette dernière mesure, pénible même pour celui qui la proposait, et fâcheuse à quelques titres, était au fond la

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plus importante. Elle dégageait le Roi des liens du parti qui, en le dominant, Taurait compromis; elle rendait à l'ordonnance du 5 septembre son véritable sens; elle faisait de cet acte un appel aux opinions modérées du pays, à ce qui n'était ni TémigrMion, ni TEmpire. Quant à la saisie et à la poursuite de Touvrage, bien qu'il n'y eût pas encore pour les écrits imprimés la garantie, qu'ils n'ont plus aujourd'hui, le jugement par jury, le tribunal de police correctionnelle recula devant les grandes questions de droit politique et de liberté parlementaire, qui peutêtre ne l'arrêteraient pas, dans un autre temps. Le non- Heii fut déclaré, la saisie levée, et l'ouvrage répandu sans obstacle.

La presse étrangère, et surtout quelques journaux anglais, en reproduisirent les parties les plus remarquables, vivement traduites et hyperboliquemcnt célébrées. C'était, à leurs yeux, Montesquieu et Burke réunis ; c'était la précision du droit constitutionnel, la doctrine des trois Pouvoirs appliquée supérieusement à la France; et ce qui s'abritait de passions du moment et d'intérêts actifs, sous cette belle utopie, n'arrêtait guère les admirateurs étrangers. Dans la réalité, l'exposition des principes constitutionnels, la description de Tordre légal conçu par l'auteur est aussi exacte, et aussi nette que splendide et colorée. Par là M. de Chateaubriand, plus que par ses discours, est un des maîtres de la Tribune moderne. 11 y représente l'élévation et la sagacité du publiciste, en même temps que l'esprit de liberté du citoyen. Égal ou supérieur à Junitis dans la polémique, il était, presque sur tous les points, l'interprète éclairé de la Charte de 1814 ; et il devançait, sur quelques autres, celle de 1830. Par là, il donnait inspiration et appui aux deux époques du gouvernement

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représentatif en France; el ses erreurs même rectifiées par la liberté, dont il admettait le principe et les conséquences, étaient bien moins nuisibles que les vérités proclamées par lui n'étaient fortiRantes et salutaires. Telle est h puissance innée de certaines maximes et leur intime rapport avec certains états de la société : la chute de la dictature militaire rappelait les Bourbons; et les Bourbons Tesprit de liberté. M. de Chateaubriand avait jeté coite vérité, en traits de l'eu, dans sa dialribe de 1814. Il la démonlrait, il la développait, sous toutes les formes, dans son livre de 1816 ; et les passions, qui se mêlaient à cette théorie, n'en détruisaient pas Taction efCcace.

On doit le reconnaître aujourd'hui, cet énergique appel d'un royaliste à la hberté légale contribua beaucoup au mouvement qui, durant quatre années, poussa la Restauration vers la pleine exécution de la Charte et la réalité du Gouvernement représentatif: et, lorsque ce mouvement, parfois Irop rapide, passa d'une main dans l'autre, changea d'auspices et de drapeau, fut enrayé, sur quelques points, nul doute que la vive empreinte, l'éclat populaire, dont Tauleur de la Monarchie selon la Charte avait marqué plu.^ieurs principes du Droit politique, n'ait encore servi à les défendre et n'en ait maintenu l'influence, malgré bien des préventions et des entraves.

Le parti modéré, qui prévalut par Tordonnance du 5 septembre, ne pouvait désavouer plus tard les conséquences des garanties légales, qu'il avait invoquées contre l'ardeur ultra-monarchique; el, d'autre part, les plus zélés royalistes, déchus de la faveur et du crédit, prenaient le goût du droit commun, et le langage de la liberté. M. de Bonnld, cet ancien fauteur de la censure des livres, demandait, au moins, la liberté des journaux. Les esprits ori- I 16

ginairement le plus ennemis du libre examen, le réclamaient, et en faisaient grand usage. A leurs yeux, les anciens principes de pouvoir absolu et de silence n'étaient plus qu'un&exception; et le contrôle public était le droit nécessaire à tous. Ainsi, de 18i6 à i819, sous l'impulsion de passions et de vœux contraires, on marcha vers un état politique plus régulier, une liberté des personnes mieux assurée, une liberté de la presse plus complète.

M. de Chateaubriand, on peut le croire, eut grande part à ce dernier progrès : ce fut à la fois sa conquête et son arme. Tandis que, dans la Chambre des députés, ce qui restait du côté droit de 1815, réduit maintenant à la défensive, luttait contre le Ministère, au nom de la Monarchie et de la Charte et, par la polémique, s*habituait à la liberté, M. de Chateaubriand se faisait, dans le Conservateur, une tribune qui bientôt domina toutes les autres.

I^s journaux cpiotidiens n'étaient pas libres encore; mais, la discussion régnait partout, dans les Chambres et les Recueils littéraires et politiques. Le pays, mieux administré retrouvait sa force ; Tordre intérieur s'affermissait, et la complète libération de nos frontières était prochaine. Il fout donc le reconnaître, la politique, qui avait résisté aux passions du royalisme, était sage et utile. En calmant la France, on avait acquis le droit et hâté le moment de la délivrer. En modérant la Restauration, en lui ôtant le caractère de ligue et de vengeance, on abrégeait la honte de la tutelle étrangère ; on rapprochait l'échéance libératrice contenue dans le déplorable traité du 15 novembre

Ce but ardemment souhaité, poursuivi avant tout, réclamé, à tout prix et contre tout obstacle, est lu titre d*honncur de l'ancien émigré, ministre alors, le duc de

Richelieu, ci du jeune et habile parvenu, qui soutint la . volonté de ce minisire et agit sur celle du \\o\,

A cette époque, l'arJeur de la polémique entraînait les amis de M. de Chateaubriand et lui-même, dans une voie moins généreuse. Un écrit, publié sous le titre de Note secrète, semhWii, en inquiétant les cabinets étrangers sur la conduite des aiïaires de France, autoriser, ou même solliciter l'humiliante sauvegarde, qu'avaient laissée les malheurs de 1815. M. de Chateaubriand essaya de justifier cette note secrète. Son prétexte, pour lui-même et pour les autres, était d'imputer aux fautes du Ministère, à ses complaisances pour la Révolution, aux périls fomentés par cette faiblesse, la nécessité d'un secours déplorable, qu'il maudissait tout bas. Mais, Tcxcuse était mal choisie, pour couvrir une démarche inexcusable. Nul doute, en effet, que rcs|»ril de transaction, radoucissement des lois, les ménagements pour les personnes, qui suivirent l'ordonnnnce du 5 septembre 1816, n'eussent concouru bien plutôt à diminuer tout prétexte d'intervention étrangère.

Le roi Louis XVIH était lui-même, quoi qu'on en ait dit, gagné d'intention à cette politique nationale. Il la tirait des souvenirs de sa jeunesse, de ses réilexions, de ses lectures. Souvent blessé, dans l'émigration, par les impatiences et les plaintes des siens, se piquant lui-même de modération, comme d'une supériorité d'esprit, trop instruit dans l'histoire, pour ne pas juger la puissance des faits accomplis et des opinions accréditées, goûtant peu même, par instinct de prince, les prétentions nobiliaires et religieuses, Louis XVIII inclinait vers le système de gouvernement, où il fut amené. Sans être ingrat pour les services, et tout en étant capable d'alfections très-vives, il comprenait très-bien qu'un roi :i

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besoin d'ôlre avec le plus grand nombre, et que, pour cela, il doit se concilier bien des indiiïérents, ou des ennemis. On se souvient de Tair satisfait et réfléchi, dont il contait le trait de Henri IV montrant à quelques seigneurs de sa cour une des plus martiales figures de sa garde, et ajoutant : « Voilà le soldat qui m*a donné un rude coup, à la «journée d'Aumale. » Le jour, où Louis XVIIl citait cette anecdote, le Moniteur avait publié la nomination h la Pairie d'un maréchal de TEmpire, naguère exilé, et que les catégories proposées dans la Chambre de 1 81 5 auraient frappé de mort, si cet amendement avait prévalu.

La chance tourna pour le bien de tous, pour le salut des uns, et l'honneur des autres. Enrayé par une sage politique, le parti royaliste n'alla pas jusqu'au bout de sa victoire. Deux mouvements, moins opposés qu'il ne paraissaient l'être, agirent à la fois dans notre patrie, du commencement de 1817 jusqu'à la fin de 1819 : ce fut, dans le Pouvoir, une influence active du Roi par la modération, par l'amnistie graduelle, par la confiance aux lois et aux hommes, par la revendication empressée de l'indépendance nationale conduisant à la liberté intérieure : puis, devant ce travail de la Couronne, ce Tut une invocation formelle et un emploi trés-énergique de la liberté, par ceux mêmes qui d'abord avaient paru la répudier, ou la craindre, un parti monarchique réclamant les conséquences de la Charte, un parli de la Cour, s'élevant contre les abus, un parti aristocratique faisant mine d'être populaire, et demandant le suffrage universel, à deux degrés, il est vrai, mais h grand renfort de maximes libérales, sur les droits de la nation.

Entre ces vents contraires, qui tour à tour enflaient ou déchiraient la voile, le navire avançait cependant; et, il

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faut Tavoiier, à quatre années de la calamilé des Cent Jours, la France oflrait un mémorable spectacle, alors que, délivrée d'ennemis, forte d'anciens généraux et d'une nouvelle armée, puissante d'un crédit qui reposait sur les lois, paisible, au milieu des partis émus et bruyants, elle établissait les règles et la pratique d'une Monarchie légale, et tentait le plein exercice de la liberté politique, dans les* Assemblées législatives et dans le pays.

Donnons volontiers à M. de Chateaubriand une part de cette œuvre achevée, pendant sa disgrâce. Que dans >a véhémente controverse, dans ses habiles invocations du passé, par ses panégyriques éloquents, et quelquefois sa science exacte des libertés anglaises, enfin que, par une élévation d'esprit qui domine la passion môme, au profit des principes, il ait concouru à rendre possible ce que son parti ne voulait pas, on doit l'avouer. Que par son influence d'opinion et de talent sur l'ancien royalisme, il lui ait fait supporter, invoquer même les formes de liberté^, dont ce parti se défiait le plus, et qu'il l'ait ainsi contraint à les garder, quand il serait le maître, c'est là ce qu"il faut accorder au génie polémique de 31. de Chateaubriand. C'est le grain de métal précieux, aujourd'hui perdu, qu'on retrouverait abondamment sous les cendres du Comervaieur,

Quels qu'aient été parfois les mobiles d'ambition et de

* Ce résultat est marqué dans h législation du temps, même la plus sévère. Ainsi la loi du 15 mars 1822, qui restreint les grandes libertés de publication établies par la loi du 17 mai 1819, tout en aggravant les définitions et les pénalités, spécialement pour toute excitation par la presse à la haine et au mépris du gouvernement du roi, a soin d'ajouter : a La présente dispoïition ne peut porter atteinte au droit de discussion et de censure des actes des ministres; i et c'est précisément ce droit, gardien de la sûreté privée et des véritables intérêts d'État, qu'on a depuis entièrement supprimé.

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colère qui poussaient le grand écrivain, Tutilité du rôle n'était pas douteuse. Comment la liberté anglaise s*eslelle formée, a-l-elle grandi, parmi tant d'épreuves, en dépit d'anciennes violences, do séductions et d'apostasies parfois égales aux nôtres? c'est surtout, parce qu'elle a été tour à tour le refuge et l'arme de tous les partis, même de ceux qu'on accusait d'en nier le bienfait et d'en vouloir la ruine; c'est surtout, parce qu'il n'est pas de tory mécontent, de partisan de la haute Église^ ou même de jacobite rebelle, qui n'ait, à son jour et à son heure, réclamé le principe et invoqué les garanties de cette liberté précieuse.

Le versatile et fougueux Bolingbroke, ce grand orateur incrédule, qui servit, un moment, la cause du Prétetidant Stuart et catholique, n'a pas moins que les plus opiniâtres des whigs^ enraciné chez les Anglais, par ses écrits. Tintelligence et la passion de leurs droits politiques. Bolingbroke, dans son idée du Roi patriote^ dans son beau livre sur les Partis^ est demeuré le pubUciste de cette Constitution, dont il fut accusé d'être l'ennemi. M. de Chateaubriand, avec plus de constance et de dignité, remplit le même rôle. Peut-être seulement, à lui, comme aux politiques français, en général, il manque trop l'usage, auprès du principe, Vexequatur du droit, la procédure de la liberté, à côté des maximes qui la proclament. Par là, tant de nobles déclarations et même de sages dispositifs touchant les garanties individuelles, la publicité des opinions, le libre examen des affaires publiques, la nécessité du jury, couraient la chance dabculir un jour aux condamnations sans jugement et au silence imposé, même sans le secours du censeur.

Les deux ou trois années militantes de M. de Château-

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briand, à la tête du Conservateur, n'en restent pas moins un des mémorables exemples de la polémique moderne, un exemple supérieur en éclat aux lettres célèbres du pseudonyme Junws^ et parfois égalant la vive légèreté de Voltaire, ou les saillies capricieuses de Beaumarchais.

Ce qui vaut mieux, enfin, c est qu'à travers les injustices fréquentes de Tattaque, les torts de la passion, certains principes généreux semblent innés chez l'auteur, et qu'un sentiment indestructible de liberté et d*honneur le domine toujours. Cela même gagnait autour de lui, et devait ennoblir les passions, qu'il servit trop souvent. On conçoit donc la grande influencCt que prit cette parole en France et en Europe, comment elle disciplina tout un parti, le releva dans Topinion même des partis contraires, et pouvait contribuer à résoudre ce problème toujours si difficile d'une Restauration dynastique.

Les fautes de chaque opinion et de chaque parti, ce contingent inévitable de tout régime de liberté, prêtaient singulièrement à l'action puissante du grand écrivain royaliste. La modération de la Couronne ne rendait pas toujours les amis de la démocratie plus patients et plus justes. De bonnes lois étaient faites, des garanties sérieuses étaient fondées; on s'armait vile de ces lois; on abusait de ces garanties; et l'idée généreuse de faire succéder au despotisme guerrier et civil de Napoléon, brisé dans ses mains, une Monarchie légale et libre, établie tout ensemble sur le droit antique et le contrôle actuel, cette idée donnée pour issue à nos Révolutions, trouvait de grands obstacles, dans ceux mêmes qu'elle devait le plus satisfaire.

Ce qui était accordé à l'esprit de liberté n'avait pas dé-

iruil l'esprit de conspiration. D'obcures et fréquentes manœuvres le ramenaient sur la scène et entretenaient Tinquiétude des uns, les plaintes et les calomnies des autres. La loi de 1819 sur la presse, cette sincère adoption du libre examen dans les alTaircs publiques, était exploitée par les passions encore toutes vives des partisans d'un Pouvoir déchu. La loi d'élection, avec sa clause de renouvellement par cinquième, produisait, sous le vent de Topinion plus indépendanle, quelques noms offensants pour la Royauté rétablie : et enfin, tout ce bruit, que fait une liberté nouvelle, Talliance contradictoire des idées de 1789 et des regrets intéressés de TEmpire, la violence habituelle de quelques journaux, la hardiesse de quelques discours aigrissaient los'amis du trône, intimidaient les gens paisibles et semblaient appeler un retour prochain de compression, ou un surcroît de licence.

A CCS dillicultés, que tant de passions épiaient avec ardeur, venait s'ajouter un incident personnel : le duc de Richelieu, cet émigré adversaire des courtisans, ce plénipotentiaire français si estimé des étrangers, mais qui voulait, avant tout, leur départ du territoire et la disparition de leur influence, touchait au terme de sa dilFicile mission. Il s'agissait pour lui, au Congrès d'Aix-la-Chapelle, de hâter l'échéance des traités de 1815, d'assurer, pour la fin de 1818, la remise des places frontières occupées. Cette négociation était suivie par la ferme loyauté du duc de Richelieu, à rinstant môme où M. de Lafayette était nommé député de Paris, où M . Benjamin Constant semblait tout près de l'être. Pour la diplomatie étrangère d'alors, ces noms paraissaient une Révolution imminente. Les plaintes et les prédictions de la presse monarchique en disaient encore plus. Cependant la tactique du plus habile des députés du

côté droit se refusait au renouvellement quinquennal, et aimait mieux entretenir cette crise partielle d'élections presque continues.

Le duc de Richelieu brava tout, pour Thonneur de la France. F^a conviction de cet homme de bien vainquit les obstacles de la bonne et de la mauvaise foi. <f Je crois, écria vait-il à M. Decazes, que nous aurons moins de peine à a sauver le Roi de ses ennemis que de ses amis. » En effet, il arrivait au Congrès des noies monarchiques, pour détourner les Souverains d'accéder aux instances du loyal Ministre. Enfin, il toucha le terme. L'acte de libération fut signé; et le duc de Richelieu en était heureux de la joie la plus vive, tout convaincu qu'il semblait de sa chute prochaine et du prompt oubli de son noble dévouement. Cet homme, en etfet, d'un esprit si droit, si éclairé, sans vanité, sans amour du Pouvoir, laborieux cependant, et très-attentif aux affaires, savait bien qu'il allait être, en France, accusé d'imprudence et presque de trahison par l'exagération royaliste, méconnu dans son patriotisme par les libéraux, moins compté par la Couronne, comme désormais moins utile; et, il n'en avait mis que plus de hâte et d'ardeur a finir sa noble tâche, et à dégager complètement la France, pour d'autres que pour lui.

Son dernier sacrifice fut de ne pas devancer encore cette retraite prévue. Il eût voulu, donner sa démission, au milieu de son succès même, et la dater d'Aix-la- Chapelle. Les objections et les prières réitérées de M. Decazes surmontèrent ce premier mouvement. « J'irai tant « que je pourrai, lui répondait-il, mais sans espoir de suc- « ces; car, je sens que je n'entends rien à démêler toutes a ces intrigues de partis ; et, si je reste, ce sera un double « sacrifice que je ferai, celui de tout ce qui peut attacher un

^50 lA TRIBIJ.NE MODERNE.

« hommcà rexistence, puis celui de ma pauvre petite repu- « tation, qui n'en a pas pour six mois, je vous en réponds^ »

Le duc de Richelieu voyait juste. Revenu d'Aix-la-Chapelle, dans celle France déjà relevée de l'invasion, paciGée, riche d'un crédit nouveau, forte d'une liberté croissante, il trouva les embarras que la liberté fait naître accrus de toutes les défiances mutuelles, qu'entretient une Restauration. Lui-même qui, dans Aix-la-Chapelle, avait paru si tranquille sur la France, et rejetait de haut les inquiétudes alTeclées ou senties par nos voisins, il était alarmé de l'esprit démocratique des électeurs à cent écus, et voulait une autre loi, sans renouvellement annuel, et d'une tendance plus modérée. Là commença le revers, après un si juste succès. La loi des élections, sans doule,v devait être modifiée Le mieux eût été de l'agrandir modérément et à des titres divers, de façon à diminuer la prédominance d'une bourgeoisie qui jouait presque, en France, un rôle aristocratique, avec trop peu de lumières et de fermeté.

Mais comment opérer cette réforme? à quel point Tétendre? où la borner? fallait-il y joindre tout un changement de politique et se rapprocher du côté droit de 1815, quand il était en minorité dans la Chambre, et que la libération du territoire venait de s'accomplir, contre ses prédictions et son avis? Voilà les contradictions et les doutes, dont fut tourmenté le duc de Richelieu, et qu'il ne put résoudre.

Choqué de la tactique intéressée de quelques royalistes, alarmé de l'ascendant des opinions hbérales, jugeant inévitable le progrès de ces inlluences de tribune, qu'il n'avait

' Lettre communiquée, du 20 novembre 1818.

M. DE CIlÂTËAUBllIAiND. 251

pas en lui, il résolut toulà coup de sorlirdes embarras, qu^il ne pouvait vaincre, et de quitter le cabinet avec M. Laine, que fatiguait le ministère de Tintérieur, et qui refusait celui de la justice. Cette résolution, prise vite et combattue par le reste du Conseil et par le Roi, fut invariable, a 11 est c( des positions forcées, écrivait alors le duc de Richelieu à <x M. Decazes. Le monde nous divise, malgré nous; et il « vaut mieux céder à la force des circonstances. C'est ce qui « m'a fait prendre mon parti; je crois avoir payé ma dette « au Roi et au pays. Trois ans et trois mois d*une vie aussi « odieuse, aussi insupportable, sont un tribut qui doit « m'exempter de tout reproche. »

Cette retraite d'un si noble caractère, d*un représentant si pur de la cause royale, d*un homme d'ancien nom, qui venait de rendre un service si patriotique, fut un afTaiblissement pour la politique de modération. M. Decazes parut prévaloir, et fut moins puissant : ne voulant pas, avec raison, succéder à la Présidence de M. le duc de Richelieu, .il y 6l arriver le général De.«ssolles, qui ne la garda point. L'acceptant lui-même, bientôt après, il attira sur lui seul une polémique, où ne se mêlait plus aucun resie d'égards ou de justice. Le nom, l'origine de M. de Richelieu avaient imposé, quelque peu, même à la passion royaliste; sa chute, la victoire non pas seulement d'une opinion modérée, mais d'une influence loule plébéienne, accrurent sans mesure la défiance et la colère. M. de Chateaubriand s'y livra tout entier. Leduc de Richelieu, cependant, trop peu regretté de Louis XVllI, donnait, en s'éloignant, un exemple de ce désintéressement, qui va si bien aux hommes publics d'un État libre. Par un mouvement de reconnaissance, que personne ne combattit, les Chambres lui avaient voté une dotation annuelle de cinquante mille

252 U TBIBUNE MODERNE.

francs. II remercia de la justice rendue à ses eiïorts; il fit don de Targenl à la ville de Bordeaux. Il n'avail cependant aucune fortune ; mais, il n'en voulait pas : et il ne consentit à recevoir que le traitement d'une charge de cour, qui • servît à sa dépense nécessaire et à ses fréquents voyages. On ne peut trop redire ces faits oubliés, dans un temps où, pour rétablir le principe d'autorité, on a réuni les gros Irailemens sur la même personne, et où le profit des spéculations financières se cumule avec Téclat des dignités. Le désintéressement du duc de Richelieu, sans effort et à peine remarqué de lui-môme, le rendait puissant contre les empressements de cour et les servilités banales. 11 honorait le Pouvoir : il eût mérité de fonder, parmi nous, Talliance longtemps heureuse, en Angleterre, de grands noms voués au service de TËtat, et d'hommes nouveaux produits par le débat public et le talent de la parole. Il était luimême très-instruit des affaires de TEurope, diplomate habile par la lo\aulé, précis, facile, persuasif dans ses lettres, supérieur à tous les petits sentiments, comme à cet intérêt, pécuniaire, qu'il méprisait souverainement; homme de bien et de lumières, suffisant pour faire un habile et heureux ministre, s'il avait eu plus de patience à supporter l'es petitesses des cours et les injustices des partis.

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