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CHAPITRE IX

SIJITES DE l'ÉLECTIOX A l'aCADÉMIE. DlSCOUnS PRÉPARÉ PAR M. HE CHATEAU- BRIAND. — DÉBAT IKTéRIEUR A CE SUJET. — IféCONTENTElfENT PE l'eMPE- REUR; BIENVEILLANTE INTERVENTION DE M. DARIJ. — DISGRACE CONTINUÉE DE M. DE CHATEAUBRIAND. — CONTRE-COUP DES ÉVÉNEMENTS GÉNÉRAUX. — CONSIDÉRATIONS SUR l'ÉTAT DES ESPRITS, A PARIS ET EN FRANCK, A PARTIR PU DÉSASTRE DE 1812. — AGGRAVATION DE CET ÉTAT, DANS L*aNXÉE SUIVANTE ET DURANT LA COURTE ET DERNIÈRE CONVOCATION LÉGISLATITE, SOUS l'eMPIRE. — MALAISE MORAL ET LIENS SECRETS DE PARTI DURANT CETTE ÉPOQUE.

Ce retour de faveur, ou le voit, semblait assez marqué; mais il était conditionnel, et se liait évidemment au langage, qu'allait tenir le nouvel académicien, dans cette solennité de réception publique, alors, comme aujourd'hui, réservée pour une seule des Académies de Tlnstitut. M. de Chateaubriand, était disposé à prononcer un Discours : et il ne se refusait pas au tribut de quelques louanges, rendues faciles par tant d'éclatants exploits et cette succession de victoires, que n'avait pas encore entamée Texpédilion de Russie déjà trop imminente.

Mais, docile jusque-là, M. de Chateaubriand ne pouvait, ni ne voulait cependant sacriGer ses opinions, et, il faut le dire, Thonneur de sa vie. Ayant à parler de Joseph Chénier, de son théâtre, de ses écrits, de ses opinions,

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de ses actes politiques, il ne pouvait oublier ce qui les ^ séparait tous deux si profondément; et, d*autre part, sous ce joug et dans ce silence de TEnipire, sous cette autorité qui affectait de mêler les doctrines le plus opposées, en même temps que les hommes originairement le plus ennemis, les vagues réminiscences des conquêtes morales de 1789, et la théorie ainsi que la pratique du plus absolu despotisme, comment Tauteur du Génie du Christianisme pourrait-il juger, à son point de vue, les ouvrages, les sentiments et la vie publique de Chénier? comment pourrait-il dire tout le bien et tout le mal de cet homme, qui, s'il avait une fois cédé malheureusement à la Terreur, avait protesté contre elle par ces mots? « Des lois et non du sang! » et racheté par de grandes douleurs les fautes de sa vieîEnGn, pour difficulté dominante, n'oublions pas que de régicides souvenirs, cachés sous le servage actuel et les honneurs de cour, étaient représentés par plusieurs noms considérables dans Tlnstitut, où était appelé M. de Chateaubriand. N'oublions pas qu'ainsi le blâme jeté par lui sur un vote de son prédécesseur, irait frapper au visage quelques-uns de ses nouveaux confrères.

]j éloge de Caton, scpi la dictature de César, c'est là, écrit quelque part Cicéron, un problème digne d'Archimcde. Par d'autres motifs et des accidents d'autre nature, l'éloge imposé à M. de Chateaubriand, sous l'Empire, était un problème plus insoluble encore. Son discours fait, cependant, il prévint, selon Tnsage, l'Académie. Une commission de cinq membres, désignée par le sort, fut chargée d'entendre une première lecture. C'étaient MM. François de Neufchâteau, le comte Regnauld. Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé. Le mercredi suivant, 24 avril, la commission déclara que, divisée d'opinion sur

la question de savoir si le discours pouvait être approuvé, elle en référait au jugement de la Classe. Le discours fut aussitôt lu, devant TAcadémie, non par Tauleur lui-même, comme quelques voix Tavaient demandé, mais en son absence, et par un des membres de la Commission. Puis, après un court débat, demeuré secret, il y eut un scrutin décidant, à la majorité, que le discours ne pouvait être admis. M. de Chateaubriand, qui attendait dans une pièce voisine, fut aussitôt prévenu de cette décision ; et, le mercredi suivant (2 mai), on lut de sa part à TAcadémie la lettre que voici :

« Monsieur le Président,

« Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de iixer l'époque, à laquelle je désirerais avoir rhonnenr d'être reçu à TAcadémie.

« Je suis avec respect,

« De Chateaubriand.

« 20 ayril 1811. »

Rien de plus simple, on le voit, que la partie extérieure du drame. Commencé le 24 avril, il était 6ni sept jours après, sans qu*aucun détail bien exact en eût transpiré, même dans les salons. Seulement, Taltcnte publique avait été très-vive, et, suivant un mot de M. Suard, a si « le discours avait été prononcé devant Tauditoire en a instance, depuis deux mois, jamais pareil tonnerre d'ap- « plaudissements n*eût fait trembler une salle. »

Évidemment, TEmpire, malgré toute sa puissance, ne voulait pas d'un tel bruit. L'Empereur, après la lecture en séance intérieure de TAcadémie, demanda lui-même

le manuscrit, le froissa, le barra sur plusieurs points, et ne fut guère content que de la dernière page. Hors de là, ridée si simple et si juste, que les lettres ne sont pas un art industriel, mais une puissance de Tâme, qu'on ne peut séparer le style de la pensée, et le talent du caractère de riiomme et de l'emploi de sa vie, choquait la dictature de Napoléon. La franchise énergique du blâme, sur quelques crimes de la Révolution lui paraissait impolitique; le mot de liberté, ramené dans quelques phrases inoffensives, était une inconvenance plus grave encore; et ainsi, sous cette censure de dates et d'influences diverses, méticuleuse pour la Convention, comme pour TEmpire, il ne restait guère du malheureux discours que Téloge final du conquérant. Cela^ du moins, et l'appel à la clémence qui se mêlait à cet éloge, Napoléon parut l'accepter volontiers, en le commentant lui-même par ces mots, que lui inspiraient les souvenirs réveillés par le reste du discours : « Pauvre France, combien tu as besoin encore d'un tuteur I » C'était absolument comme Cromwell, se vantant d'être le grand juge de paix, qui seul empêchait les Anglais de se couper la gorge entre eux.

M. Daru, tout récemment ministre de la secrctaireric d'Etat, reçut et atténua les premiers contre-coups de la colère impériale; et ce fut dans son cabinet, à Saint-Cloud,^ que, le 28 avril, M. de Chateaubriand alla reprendre son manuscrit. Le Ministre n'insista pas, on peut le croire, sur l'obligation de faire un autre discours ; et il conçut trèsbien le prétexte et la forme d'ajournement annoncés par la lettre à TAcadémie.

Une anecdote, dont quelques détails sont déjà connus, attesta d'une manière assez originale, et le vif mécontentement de l'Empereur, et l'esprit de la Cour, à celte

Ȕ. DE CHATEAUBRIAND. 18T

époque. M. Daru, irenant chercher l'arrêt déflnitif du discours mis sous les yeux de l'Empereur, avait traversé le salon, où attendaient quelques grands dignitaires, des généraux, des sénateurs. Entré près du Monarque, qui tenait en main le manuscrit, soit que Timpatience du lecteur fut déjà trop vive, soit que le Ministre la Tit éclater davantage même par son silence, il s*ensuivit un monologue, à voix tantôt plus calme, tantôt retentissanlc. a Je ne puis « souffrir rien de tout cela, disait TEmpereur, ni ces sou- « venirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme « secret du présent, malgré quelques louanges ; je dirais à « l'auteur, s'il était là, devant moi : Vous n'êtes pas de ce « pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos vœux sontail- «t leurs. Vous ne comprenez ni mes intentions, ni mes actes. « Eh bien, si vous êtes mal à Taise en France, sortez de « France; sortez, monsieur; car nous ne nous entendons « pas; et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'ap- « préciez pas mon œuvre; et vous la gâteriez, si je vous « laissais faire; sortez, monsieur, passez la frontière, et o laissez la France en paix et en union sous un Pouvoir, « dont elle a besoin. »

Dans le jeu naturel de celle scène improvisée, quelques mots plus fortement accentués traversaient la double porte du cabinet et arrivaient au salon voisin, qui bientôt prêta l'oreille. M. Daru, cependant, après ces véhémentes paroles, peu ou point combattues, chargé du manuscrit, avait quitté l'Empereur et repassait dans le salon d'attente, dont l'aspect lui parut alors tout différent et tout changé pour lui. Nul salut, nul empressement, lorsqu'il s'arrêta, pour donner un ordre de service; on semblait ne pas le voir, ou craindre de lui parler. Etonné à son tour, le Ministre, abordant quelqu'un de l'assistance plus

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intime, ou qui se trouvait moins éloigné, lui demanda que signifiait cet accueil, et s*il était au lazaret? — a Mon a Dieu, lui répondit le courageux interlocuteur; c'est « reflet de quelques paroles, qu'on a trop entendues ici. c( L'Empereur parait bien irrité : il semble qu'il vous a des- « titué, qu'il vous exile, comme M. de Marbois, ou le duc c< d'Otrantc ; cela consterne vos amis et tient tout le monde « à distance et en observation. » M. Daru, avec un soudain éclat de rire (et cela même était un excellent démenti), dissipa les craintes de cet ami, et l'assura qu'on avait mal entendu , ou mal compris; que l'Empereur pensait à tout autre chose, parlait d'exiler, non pas un ministre, mais un académicien; que cela même n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé dans deux jours; puis, saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprochèrent de lui, il sortit, en riant, et ne conta pas d'abord celte historiette.

Disons, pour être exact, qu'avec moins de iK)uvoir et d'indépendance d'humeur, le comte Regnauld n'eut pas, en cette occasion, moins d'égards que M. Daru, pour un confrère disgracié, aussitôt que nommé. Il aiïecta même de dire, à son ancien point de vue monarchique de l'Assemblée constituante : a L'Empereur ne devait pas laisser « prononcer le Discours; mais, personnellement, il n*a pas « à s'en plaindre; et il y a là, sur la Révolution, des « vérités qui ne sont qu'inopportunes. » Quant à M. de Fonlanes, qui, dans la séance de l'Académie, avait voté pour que la réception eût lieu, il se contenta de répéter, à Saint-Cloud, « que le discours était admirable, et que « jamais l'Empereur n'avait été si bien loué. »

Un autre homme d'honneur, l'inflexible et poli M. Suard, sans attacher le même prix à la péroraison du

M. DE GUâT£AUBRIA>'D. 189

Discours, en défendait vivement les opinions et le langage. On en discuta beaucoup, dans quelques salons; on se communiqua des copies, et on fit des lectures à petit bruit de cette œuvre interdite. Enfin, dans une polémique, alors autorisée contre M. de Chateaubriand, et qui s*attaquait en grande partie à son premier ouvrage des Révolutions, on imprima quelques-unes de ses pages récentes sur la Convention et sur Chénier. Les journaux, qui cherchaient, par ordre, à distraire Tattention publique, furent remplis de toute celte controverse, pendant les derniers mois de 18H. Mais, il faut l'avouer, malgré le grand éclat des derniers écrits de M. de Chateaubriand, et la précaution politique d'en occuper les esprits, tout cela décroissait bien vite et s'effaçait devant la grande ombre des événements à Thorizon, Toppression prolongée du Pape, les difficultés de la guerre d'Espagne, l'embarrassant Concile de Paris, les immenses apprêts et l'engagement si prochain et si incalculable de la guerre de Russie.

Là commence, pour le grand écrivain, une nouvelle carrière, une nouvelle inspiration, bien triste, au début, sans doute, puisqu'elle se confondait avec les malheurs de la patrie, mais pleine dans Tavenir de compensations et d'espoir, pour une ambition même généreuse.

Napoléon avait poursuivi, et parfois réprimé cruellement, des conspirations peu réelles, ou du moins peu formidables. 3Iais, nul doute qu'a partir de la grande faute et du désastre de 1812, il n'ait eu à craindre la plus dangereuse des conspirations, celle qui n'est pas une action, mais une attente, celle qu'on ne peut réprimer, ni prévenir, qui n'a pas de mot d'ordre, mais une espérance secrètement commune et qui se forme des vœux, des

inquiétudes, des haines d'une foule d'individus cachés -dans un grand peuple. L'abus démesurédela Conscription, la dureté du Gouvernement, les chances aventureuses, et bientôt les désastres trop certains de la guerre de Russie entretenaient ce malaise politique et ce péril interne, que révéla tout à coup Tauilacieuse entreprise et l'insolent demi-triomphe du général Mallet.

A côté de cette explosion isolée de quelques âmes plus fortes, et dans l'immobilité docile des classes populaires, la dissidence presque muette de plusieurs hommes, de plusieurs familles de l'ancienne aristocratie était peu con« tagieusc. Elle agissait cependant; elle inquiétait les indifférents; elle rappi^ochnit des intérêts longtemps divisés; elle s'armait contre Napoléon de ce qui d'abord avait fait son prestige et sa force, le besoin de repos et de sécurité; elle aigrissait contre lui les gens paisibles, et jusque dans le rang des hautes fortunes entraînées à la suite de l'Empire, elle faisait pénétrer la prévoyance, ou même le désir d'un changement qui laissât debout quelque chose de ce que Napoléon avait créé, mais de ce qu'il semblait prêt à précipiter avec lui et à perdre entièrement.

Par ses relations de monde élégant, par sa célébrité, par sa passion, M. de Chateaubriand se trouva fort engagé dans ce parti, que grossissaient les malheurs et les fautes des dernières années de l'Empire. On comptait sur lui, d'après ses livres, sa vie entière, sa disgrâce actuelle. Il était, à l'intérieur, ce que madame de Staël était, au dehors, l'image d'une protestation vivante contre l'abus de la Dictature et l'oppression de la pensée. Il avait de plus qu'elle un nom cher au parti religieux, dont la captivité du Pape entretenait l'hbstile mécontentement. Du reste, il n'écrivait plus pour la presse; il semblait avoir pris congé

du public par cette modeste et noble phrase qui termine Y Itinéraire ; « Dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon a nom doit vivre; beaucoup trop, s*i] doit mourir. »

L'ordre verbal qui, en 1813, Téloigna quelque temps de Paris, celte espèce de relégalion à Dieppe, qui lui fut conseillée plutôt que prescrite, ne dut pas le ramener à des études trop insnfTisantes pour occuper son âme, dans la crise violente de la France et de l'Europe. Il a pu, comme il l'indique plus tard, toucher alors à quelques parties de SOS Mémoires commencés. Mais, nul doute que son esprit ne fût tendu tout entier vers un autre objet, et trop agité du présent, pour en être distrait par une application 'ointaine. Les trois dernières années de l'Empire furent un temps de douloureux et stérile travail pour les intelligences capables de réflexion. Que chacun aujourd'hui le sache bien! que les nobles illusions de l'histoire, sur documents officiels et à grands tableaux militaires, ne cachent point, pour nous, le vrai de la vie humaine I Dans ce temps, la grandeur était encore à la surface; la souffrance ell'angoisse étaient partout, à l'intérieur. Pour en avoir l'idée, il suffisait d'approcher certains représentants du passé, ou de l'avenir, dans les rangs les plus divers, M. Sieycs, le prince de Talleyrand, M. de Marbois, le général Lafayette, un député comme M. Raynouard, M. Laine ou M. Maine de Biran, un sénateur tel que M. de Tracy, M. Lanjuinais ou M. Lambrecht, plus d'un général enfin comblé d'honneurs et fatigué de la guerre.

Évidemment, une crise mortelle avançait, à grands pas, plus puissante que le génie d'un homme : et, après que cet homme, à force dé tenter la loterie de la guerre, avait mis souvent contre lui les chances défavorables, l'épreuve continuée amenait, cette fois, la nécessité mathématique

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(le la défaite par Tépuisement des ressources, par la contagion du découragement, le nombre croissant des ennemis, les calculs personnels de défection , Tâpreté des espérances et la coalition des haines, alliance plus fidèle qu'aucune aulre.

La raison, comme la passion de M. de Chateaubriand, ^ sentit de bonne heure cette vérité. 11 vit grossir chaque jour le faix amoncelé sur l'Empire. Le même pressentiment appartenait alors à bien d'autres : et un eflbrt de génie guerrier, l'accident d'une grande victoire, n'aurait pas suffi, pour le démentir et le réduire à néant. Pareille conséquence n'aurait pu résulter que d'une cause morale, d'une révolution de volonté plus inouïe, plus invraisemblable que toute catastrophe matérielle. Bien que Napoléon, dans ses vicissitudes de 1813» ait pu, ce semble, arrêter à un point fixe la roue de la fortune et traiter du maintien de son Empire, à moitié chemin de sa ruine, il ne devait pas faire ce qui semblait alors si tentant et si facile pour lui; il ne le devait pas, parce que cela était contre sa nature, je dirai presque, contre sa raison. Pendant les éclairs de prospérité qui lui revinrent, à cette époque, les causes de sa chute allaient toujours croissant; et les revers, plus grands à la suite de ces courts succès, lui commandaient des sacrifices qui rendaient la paix impossible ou trop suspecte, pour être ratifiée de ceux mêmes qui l'offraient. Telles furent les conjecti/res, les inductions fatales et vraies, ne disons pas les espérances, dont M. de Chateaubriand s'entretint, durant deux ans.

Le 12 janvier 1813, un sénatus-consulte avait livré à Napoléon une nouvelle recrue de deux cent cinquante mille hommes, pris sur le demeurant des années antérieures, et offrant, pour la guerre, une masse plus virile et

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plus mûre que la jeune conscription de Tannée courante. Dans les mois qui suivirent, du 2 mai aux 18 et 19 octobre, delà yictoire sanglante de Lutzen aux ruineuses défaites de Leipsick, ce nouvel enjeu était en partie détruit. Napoléon était revenu de rAUemagnc, comme de la Russie, de TElster, comme de la Bérésina ; et, ie 19 décembre 1813, le Corps législatif asservi, depuis tant d'aniièeBy consulté cette fois sur la question de la paix ou de la guerre, et appelé à connaître des négociations commencées, entérinait sa Commission déléguée pour cet examen déclarer : <x Que les moyens de paix auraient des « effets assurés, si les Français étaient convaincus que leur « sang ne serait versé que pour défendre une patrie et des « lois prolectrices ; que Sa Majesté doit être suppliée de « maintenir Tentière et constante exécution des lois, qui « garantissent aux Français les droits de la liberté, de la « sûreté, de la propriété, et à la nation ie libre exercice « de ses droits politiques. »

Qu'usait comment cette première voix libre, depuis dix ans, fut aussitôt étouffée, le Corps législatif ajourne par un décret du 31 décembre, et les membres de la Commission, MM. Laine, Raynouard, Gallois, Maine de Biran, Flaugergues, signalés comme factieux et traîtres pnr l'Empereur lui-même, à sa réception solennelle du l*"' janvier 1814.

C'étaient là de graves et formidables symptômes da rébranlement de TEmpire. A la perte des conquêtes lointaines, aux JéTaites du dehors, à Tanimosité croissante des agresseurs, à la révolte des alliés apparents, 5 l'épuisement des forces nationales, à l'invasion commencée, à la limite du Rhin franchie, au passage de la Suisse forcé se joignait un signe inouï jusqu'alors, une plainte, une

proleslalion, un rappel du droit des citoyens et de la Hborlé promise à la nation. — Mais, a-t-on dit : le moment était mal choisi ; et Napoléon affecta justement de flélrir du nom de lâcheté cette réclamation, qui s'élevait, à la suite de ses malheurs, et semblait profiler de ses périls.

La réponse était dans les choses même. Ce n'était point la plainte qui suscitait le péril ; et satisfaite, elle pouvait le détourner. Les étrangers, ceux qui s'étaient armés, afin de nous repousser de leur territoire, stipulaient aussi des libertés intérieures et civiles, pour prix de leur courage, et se proposaient un double but de leurs efforts. La France, dans la résistance désespérée, que lui demandait son chef, avait bien droit aux mêmes égards. L'histoire a prouvé d'ailleurs qu'une concession aux vœux des peuples, ou, pour mieux dire, qu'une reconnaissance de leurs droits ne s'obtient pas d'un maître, dans son orgueil et sa toute-puissance, qu'elle a été parfois une transaction de la nécessité, un calcul de l'ambition, jamais un don gratuit et spontané du Pouvoir arbitraire.

La réclamation Taile, en ce moment, était donc aussi raisonnable en soi que d'accord avec le vœu public. En la rejetant avec mépris et menace, en ne voulant avoir recours qu'aux armes, en se vantant que la France avait })tus besoin de lui quil n avait besoin délie, Napoléon hâtait le dénoument fatal et Tannonçait lui-même; car, il avait brisé ce talisman de domination et de silence, qui semblait confondre la puissance du Souverain avec la vje même de la France, et mesurer la durée do l'une sur la force presque inépuisable de l'autre. Maintenant, le divorce était prévu ; la séparation des intérêts éclatait à tous les yeux ; et avec elle, se multipliaient les chnnces d'alTaiblissement et de ruine.

M, DE CHATEAUBRIAND. Id5

Déjà était fort sensible le mécontentement du parti religieux gagné d*abord à l'Empire, lui concédant volontiers le Pouvoir absolu, admirant ses conquêtes, et les saluant même, comme providentielles et méritées, dans rabaissement de la Prusse prolestante et philosophe. Ce même parti ne pouvait admettre sans protestation, ou du moins, sans un blâme secret, les persécutions anticatholiques, le séquestre de Rome, la captivité du Pape et des Cardinaux, Toppression du Concile de Paris, et le Concordat surpris ou arraché, dans Fontainebleau. A cet ordre d'opinions se rapportaient bien d'humbles prières, bien d'obscurs, de pieux dévouements; là s'adressait l'anathème pontiRcal lancé contre Napoléon , la bulle supprimée par la police et punie par la rude expulsion du Conseiller d'État, directeur des cultes. C'était une dernière et timide opposition, qui gardait grande puissance et devenait prophétique.

L'injuste détention du Pape donnait raison à la Sentence qu'il avait osé prononcer. Sa délivrance inopinée devait bientôt paraître le commencement même de Tanalhème accompli. Maintenant à cette résistance secrète du clergé, des âmes pieuses et généralement des esprits honnêtes et paisibles, se joignait le réveil d'un parti constitutionnel, d'uneclassed'hommesdefortuneaiséc, d'esprit cultivé, sans passions révolutionnaires, sans théories démocratiques, mais aspirant au règne des lois et à quelques garanties de liberté publique. Commune aux professions hbérales, à la science et aux lettres, au barreau, à une grande partie de la magistrature, à la banque, à Tordre le plus élevé du commerce, cette opinion s'étendait chaque jour; et elle s'aigrissait à la fois par les malheurs publics et par certaines iniquités du pouvoir.

D'autre part, des noms illustres, de grandes fortunes demeurées presque intactes, qui s'étaient tenues loin de TEmpire, ou ne lui avaient payé que le tribut de sang imposé par la formation des gardes d'honneur, se rapprochaient des diverses classes de mécontents, qu'on vopil grossir en France. Chose singulière et vraie! cette disposition trouvait plus d'un assentiment et d'un appui, jusque dans de hauts emplois de l'administration et de la Cour. La défiance de l'avenir, le reproche amer des fautes commises, ces pronostics de malheurs imminents, qui préparent la défection, en y donnant prétexte, devenaient plus fréquents, et plus libres. Jamais la rigueur de la police n'avait été moins active qu'au moment, où elle aurait en le plus à faire.

Revenu sans obstacle de son exil arbitraire à Dieppe, M. de Chateaubriand, par sa disgrâce non moins connue que son génie, était un centre et un lien pour beaucoup de ces haines d'origines diverses, que rencontrait TEmpire, à son déclin. Vers lui avaient abouti quelques confidences du Clergé de Paris, dissident d'un Archevêque intrus et servile, quelques communications des Cardinaux exilés, quelques avis même de ce qui se passait à Fontainebleau et de ce qui se préparait en Itahe. M. de Chateaubriand avait connu de bonne heure le désaveu, par lequel le Pape, rétractant le Concordat forcé et indûment publié de 1813, n'en obligea pas moins son oppresseur à finir sa captivité, et à lui rendre Rome, qui nous échappait.

Par d'autres points, il touchait à ce qu'il y avait de libres caractères, dans la Chambre des députés. Et enfin, sa gloire, le prestige de^éduction, qui entourait son nom, lui avaient valu, dans le monde le plus brillant d'alors, plus d'une influence ignorée et dune révélation curieuse sur

M. DH: chateaubriand. 197

les prodigieux événements, que cachait encore la fumée du champ de bataille.

Ce fut au milieu de ces anxiétés obscures, qu*à la fin de 1813 et dans les premiers mois de 1814, fixé à Paris, rue de Rivoli, à quelques pas de ce sanctuaire du Pouyoir violé tant de fois, M. de Chateaubriand, incapable d'une autre occupation, d'une autre pensée que la nouvelle de chaque jour et Tattente du lendemain, fut conduit à préparer le célèbre écrit, le pamphlet implacable, dont il frappa l'Empereur, dans sa chule. Lui-même, seul témoin sur l'origine de cet écrit, il n'indique nulle part quand il le commença; mais, on ne peut douter que, dans le cours de celte œuvre de haine, dans les interruptions et les reprises de ce dangereux travail, il n'ait suivi les vicissitudes de cette campagne de France, qu'il a signalée, vingt-cinq ans plus tard, comme un des prodiges de la tactique de Napoléon. Alors, il n'y voyait qu'une agonie désastreuse pour la France; et, dans la prévoyance du terme, il se préparait à publier. Le lendemain delà victoire étrangère, un analhème au Pouvoir vaincu, un acte d'accusation contre ses fautes et ses malheurs, une consolation de nos revers, un appel aux principes de Droit public, qui pouvait les couvrir et les réparer.

La hardiesse momentanée de ce travail, les transes d'inquiétude, ressenties près de l'auteur, sont ici peu de chose comparées à la responsabilité môme de l'écrit, sous le point de vue moral. Cicéron écrivant et publiant, même sans l'avoir prononcée, sa seconde PhUippique contre Antoine, était, l'événement le prouva, bien plus téméraire que l'auteur de la brochure de Buonaparte et des Bourbons. LecourngeuxC(ni5i//atrd attaquait une puissance bien moins détruite, un ennemi bien moins abattu, qui, demain,

pouvait frapper avec le glaive du Triumvirat, Mais laissant de côté ce qui n*cst pas analogue en principe, et ne se ressemble point par le dénoûment, il reste encore pour Topinion équitable et pour l'avenir, la question même du degré de blâme, ou d'excuse, qui doit s'attacher à l'acte ^Tersement jugé de Técrivain françnis.

Ici, on doit le reconnaître, l'inveclivc éloquente, datée do 30 mars 1814, la veille de l'abandon officiel de Paris laissé, sans secours, à l'invasion étrangère, cette invective publiée quelques jours plus tard, après de grandes défections militaires et des actes de divorce politique émanés du Sénat même de l'Empire, ne peut être considérée comme le manifeste d'un complot anti-national. Elle ne tendait pas à désarmer la défense, alors que la défense eût été possible, et qu'elle n'avait pas encore été désespérée par celui-là même, auquel on s'immolait. Elle n'était pas le cri de sauve qui peut, sur un champ de balaillc encore défendu. Préparée d'avance, elle venait seulement après la défaite et l'abdication du chef, pour prévenir les luttes stériles, les divisions fatales, et l'anarchie dans la ruine.. Elle incriminait, non sans excès, mais à bon droit, le despotisme brisé par la seule puissance ([u'il eût jamais reconnue, la force matérielle. En dénonçant avec passion ces fautes, elle servait à lui ôterup dernier prestige, qui ne pouvait que faire des victimes aveugles, et non plus susciter d'utiles défenseurs. En séparant désormais du Monarque vaincu et déchu la nation malheureusement envahie, elle prévenait, elle arrêtait du moins le flot même do cette invasion; elle ramenait l'idée du droit, la puissance naturelle d'un principe, au milieu du déchaînement de la guerre; et, dans le mauvais succès des armes, elle ménageait pour nous un prétexte à la réconciliation 'et

une dignité morale à la paix. Il fallait bien qu'il en fût ainsi, car ce véhément pamphlet de M. de Chateaubriand, publié dans les premiers jours d'avril, eut le plus grand eflet, la plus rapide influence, qu*aucun écrit ait exercée, en France, depuis 1789. Je ne dirai pas qu'il aida les vainqueurs ; ce serait le diffamer et le maudire ; je dirai qu'il confirma la chute irréparable du Pouvoir vaincu, qu'il ' diminua le nombre, ou les regrets de ses partisans, concourut au ralliement des esprits, dans l'inlérét des lois et de la patrie, prévint des maux partiels et des tentatives isolées, dont se serait accru le malaise général. Cette autorité d'une parole éloquente et d'un appel aux sentiments généreux, dans une grande crise publique, fut bien mar(|uée par le mot de Louis XYIII, disant que, pour sa 0 cause, la brochure de Chateaubriand avait mieux valu a qu'une armée. »

Sans doute, sur Napoléon même, il s'y rencontrait des choses fabuleuses, populairement exagérées, des vengeances de l'opinion trompée et des représailles du malheur contre le génie vaincu. Mais l'ouvrage n*avait rien que de juste et d'exemplaire dans le blâme réfléchi, dont il poursuivait le Despotisme^ ses abus naturels, ses fautes^ inévitables, l'aveuglement de son égoisme, et sa ruina amenée par lui-même. L'ouvrage n'avait rien que de national, dans l'hommage qu'il rendait aux armées françaises^ dans la part d'honneur irréprochable (|u'il leur faisait, aux plus mauvais temps même de la Terreur, et la gloire méritée qu'il leur attribuait, dans les succès et jusque dans les défaites de l'Empire. Cette déclaration ardente était plus patriotique encore, dans le vœu qu'elle exprimait, pour un retour à des principes, depuis trop longtemps, sacrifiés alors, et pour l'établissement durable

«200 LA TRIBUNE SIODERiNE.

d'une liberlc tant de fois promise et si chèrement achetée. Ne Toublions pas (et des témoignages sans nombre en sont la preuve aulhentique), ce que l'écrit de M. de Chateaubriand renfermait de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de TEmpire, le ravage annuel et les reprises croissantes de la Conscription, les tyrannies locales et l'oppression publique n'excédaient en rien le grief et la plainte de la France, à cette époque. La brochure passionnée de Buonaparte et des Bourbons n'était pas plus violente que le livre de VEsprit de Conquête et dTsurpation, publié au dehors et réimprime, deux mois après, h Paris, par Benjamin Constant. C'était le souille de la même colère, la révolte du même sentiment moral, le même instinct de haine civique contre l'excès du Despotisme militaire, le même appel aux lois et à la liberté, après Tabus de la Conquête et du Pouvoir absolu.

Seulement, pour la majorité des Français, à cette fatigue de l'Empire et de la guerre perpétuelle il ne se mêlait d'abord aucun souvenir bien distinct, aucun souhait formel. Tant d*années de révolutions, de conquêtes et d'ascendant glorieux du nom Français avaient efTacé de la mémoire ce qui était tombé en 1789 : et, à l'idée confuse, qui en restait, on pouvait même facilement associer plus de répugnances que d'impressions amies. Recommandablc, aux yeux de quelques esprits sages, comme expression du droit et de la transmission régulière du Pouvoir, le mot de légitimité choquait par un autre côté Tesprit de la foule, réveillait plus d'une prévention, ou faisait craindre plus d'un abus des vieux temps. Sur ce point, M. de Chateaubriand ne se défia point assez des écueils attachés à sa cause. Une ardeur de parti et d'imagination outra ses paroles, et peut-être aussi son espérance d'un

Tacilc triomphe pour la Restauration appuyée sqr la Charte. N'oublions pas cependant que, sinon le même vœu, du moins la même probabilité se présentait alors à des esprits bien opposés, dans des rangs bien divers. Un antagoniste trop implacable de l'ancienne royauté, un de ceux qui l'avaient combattue jusque et au delà Téchafaud de Louis XVI, Carnot, écrivait, en 1814, cet aveu mémorable : « Au retour des Bourbons, la joie fut univer- « selle : il n y eut qu'une opinion, qu'un sentiment. I^es « anciens républicains, particulièrement opprimés, apd plaudirent franchement à la Restauration. » Le zèle de' M. de Chateaubriand pour les Bourbons pouvait accepter ce témoignage; mais, il ne devait pas en abuser; et il devait craio^re, au contraire, que cette impression, née du mécoiÉÉÉMnent excité par l'Empire, ne s'affaiblit . bientôt et ne fit place à des souvenirs et à des intérm' tout contraires.

On sait quel libre mouvement, quel concours national avait, au premier aspect accueilli f^ restauration des Stuarts en Angleterre. La lutte intérieure contre eux n'en reparut pas .moins, s'accroissant par leurs fautes, et victorieuse à la (in, par leur expulsion. Rien de plus inévitable que cette résurrection opiniâtre des partis, cette inquiétude hostile qui succède pour eux n la confiance et au désarmement, cette défense agressive qui suit la sou- ^jBÛssioik D'autre part, toute Restauration monarchique ne peut ronii^er^d'avoir sa fatalité de fautes et d'imprudences. Ce qui forme son titre est aussi son péril. Ce qu'elle prétend de priviléijes la rend suspecte ; ce qu'elle aidlrde4]e garanties :liit^'\eni une arme contre elle. Une grande force de caractère et d'esprit politique pourrait seule résoudre ce difficile ^^blème.

!20S LA TRIBimE MODERNE.

M. de Chateaubriand le conçut sans doute; et il en marquait avec franchise plus d'un point difficile, dans son puissant écrit de 1814. Mais, souvent chez lui la passion, ou plutôt Taflectation de VÉmigréy dominait la raison du publiciste. Malgré quelques vues généreuses et en même temps habiles, malgré cet art du langage, dont il savait parfois flatter même les passions ennemies de sa cause, il eut, en 1814, bien plus de talent que de prévoyance. Si, dnns le premier moment, sa noble cl vive parole gagna beaucoup d'esprits honnêtes, désarma quelques, préventions et décora ce qu'on avait besoin de faire connallre, s'il eut raison surtout d'établir, dès Tabord, la nécessité de la Charte, et de réclamer, à côté du droit ancien, Tordre nouveau, bien des exagérations de langage Tenaient, dans ses écrits, donner prétexte à la calomnie et à la défiance, ces deux écueils d'un pouvoir mal affermi.

Il était bien d'honorer les restes de Louis XVI, tout en se gardant d'imiter les vengeances de la Restauration anglaise contre les juges de Charles 1"; il était juste et impérieusement politique de maintenir les ventes nationales, tout en rendant aux familles déshéritées les portions de biens non vendues; il était sage, enfin, si on donnait à la Religion catholique le titre de religion de l'Etat, de ne changer rien, d'ailleurs, aux droits des autres cultes^ et à la tolérance civile. 1/éloquont publiciste de la Restauration, en 1814, ne remplit qu'à demi cette œuvre difficile. D'un côté, il rassurait trop; de l'autre, il irritait souvent. Plaider longuement, comme il a fait, au mois de février 1815, pour l'excommunication des comédiens, approuver M. le curé de Saint-Roch excluant, à grand br\iit, de son église le cercueil d'une actrice célèbre, c'était faiblement servir le Pouvoir, 81 près alors d'un grand périL

M. DE GHATEAUBRTAM). 205

Je fus, je Tavoue, bien plus frappé, quelques semaines plus tard, de l'observation de cet Anglais qui, d'un coin de la rue des Pyramides, oii il se tenait avec moi, ayant vu toute une armée d'habits noirs avec bien des jeunes <»(irb^ d'officiers en demi-solde, puis, une foule de peuple encombrer la rue Saint-Honoré, forcer les portes de Téglise, y porter le corps de mademoiselle Raucourt, et de là, remonter, par masses immenses, les boulevards jusqu'au Père-Lachaise, m'avait dit : « Mais regardez donc, mon cher; c'est là une « répétition de révolution, et, à la porte du château des « Tuileries. Avec un chef, il ne faudrait que cette émeute « pour changer votre gouvernement. »

Le chef n'était pas loin. C'était le détrôné do 1814, encore Empereur à l'île d'Elbe ; et, à part même l'action toute puissante de la force militaire, la remarque de ce voyageur étranger mérite encore d'être accueillie, dans l'examen des causes politiques du 20 mars. Sans doute, parmi ces causes, entrait pour beaucoup l'inexpérience, ou même la rare incapacité de quelques-uns des hommes qui formaient le ministère de la monarchie restanréeM. de Chateaubriand, nous le croyons bien, sentait vivement cette incapacité, quoiqu'il ne l'eût alors attaquée nulle part dans ses écrits. 11 se serait volontiers ofiert, pour y suppléer. Mais l'esprit de Louis XVIII, par ses quahtés, et aussi peut-être par quelques défauts, avait peu de goût ^

pour le talent de M. de Chateaubriand. Il acceptait son zèle; il l'en félicitait même; il en aimait assez peu la forme. La plus haute faveur qu'il crut, en 1814, devoir accorder à M. de Chateaubriand fut de le nommer à la Pairie : puis, dans les derniers moments de la première Restauration, sur les instances réitérées de la duchesse de Diiras, il l'avait désigné pour l'ambassade de Stockolm ,

sance et presque la dégradation de la cause qu'il avait servie.

Cette impuissance, il la partageait; et personne ne i croira, comme il s'en flatta lui-môme, qu'appelé au mi-

nistère, dans le désarroi de Tabbé de Monlesquiou, il eût rien changé à la catastrophe imminente. On n'élit f . pas un sauveur, au milieu du naufrage. Le duc de

Fellre, se dévouant aux Bourbons et rappelé par eux au } ministère de la guerre, le 12 mars 1815, ne retarda pas

; d'une étape la marche du Conquérant sur Paris. Des cir-

culaires, ou des actes de M. de Chateaubriand n'eussent pas fait davantage ; et les avis mêmes qu'il ouvrit et qu*il soutint font moins regretter qu'il n'ait pas eu l'occasion d'agir. On sait qu'en effet, dans un de ces conseils intimes et f quelque peu tumultuaires tenus, soit chez M. le chancelier

^ d'Ambray, soit aux Tuileries mêmes, M. de Chateaubriand

[ insista non-seulement pour une défense matérielle, en

! dépit des dérections successives de Tarmée, mais pour une

sorte de persistance sur le trône et une protestation effective du Roi, attendant au\ Tuileries, et dans la salle du ^ trône, l'invasion de l'île d'Elbe. A part même l'avantage

fort douteux d'un tel moyen, la première objection était dans l'impossibdité d'y faire concourir ceux qui en auraient été les personnages expectants et passifs. M. de Chateaubriand suppose, dans ses Mémoires, que Louis XVIII fut frappé du projet et inclinait beaucoup à l'adopter. Louis XVIII, avec sa fine expérience des hommes, sentit bien qu'il n'avait pas besoin de repousser le premier une épreuve dont personne ne voudrait, et que le zèle de ses serviteurs pour lui-même et pour eux écartait unanimement. Il en garda seulement souvenir, comme d'une idée, qui prouvait l'esprit peu pratique de l'éloquent écrivain,

M. DE GHâTEàUBRIâ.M). S07

et dans laquelle, par cela même, M. de Chateaubriand s'était rencontre avec M. de la Fayette.

Quoi qu*il en soit, après toutes le^ secousses d*esporances, de soupçons, de trahisons accumulées, de reproches tardifs, de projets impossibles, où se consumèrent deux semaines du mois de mars, après les démonstrations honorables, mais stériles qu'offrait le langage officiel des deux Chambres, M. de Chateaubriand apprit tout à coup, et non sans dépit, qu'un départ secret se préparait aux Tuileries^ et que le Roi, la famille royale, et les principaux de la cour partiraient pour la frontière, dans la nuit du 10 au 20 mars. Aussi mécontent de cette fuite que blessé de n'en être pas averti, M. de Chateaubiiand n'avait pourtant d'autre parti à prendre que de suivre la même route et de retrouver, en France ou à l'étranger, les princes qu'il avait serûs de ses éloquentes accusations contre l'Empire.

Il ne pouvait raisonnablement attendre, a Paris, la présence armée du maître, dont il avait dénoncé la chute au monde. Cela même rendait peut-être d'autant plus étrange le conseil, qu'il avait donné, d'une résistance dernière concentrée autour du trône. Mais le péril que vous acceptez volontiers, dans un désespoir commun, vous pouvez ne pas le chercher seul et inutilement. Bien que M. de Chateaubriand n'eût pas, à ce dernier moment de crise, réitéré ses stigmates sur le Pouvoir déchu et relevé, la trace en était toute -vive : et il n'était pas homme à rétracter, comme Benjamin Constant, et à oublier lui-même ses malédictions de la veille, devant l'injurieux oubli, que lui aurait offert le vainqueur du lendemain.

Un caractère de la politique, en France, et probablement une loi des pays trop mobiles, où les Institutions

changent autant que les hommes, c*est la rapidité ded mutations dynastiques. Une fois ébranlé sur le trône, on s*en précipite, ou on s'en échappe. L'histoire avait fait cette remarque même, pour un autre pa\s, qui s'y prêtait moins, et pour un roi dont une cause bien grave déterminait la chute, Jacques II; elle a dit même de lui, que son trouble desprit avait accru le péril, e1 qu'un peu de prévoyance et de force lui aurait permis de lutter plus longtemps. A bien meilleur litre, Louis XVIII aurait pu, dans Tétat indécis de la France, prolonger sa présence sur quelque point du territoire et dis|)uter à TEmpire celte soumission complète qui, pour être uniforme autant que rapide, n'en fut pas moins trompeuse. Mois, grâce aux faibles conseils et aux peurs intéressées, la marche de Louis XVIII ne s*arrêta pas qu*il ne fut en pays étrangers sur une terre, il est vrai, récemment séparée de la France, mais d'autant plus couverte par la garantie et les armes de TEurope.

Ce fut là, dans ce premier émoi d'une calamité si rude, que M. de Chateaubriand se trouva quelque temps plus rapproché de la personne du monarque et mêlé, pour la première fois, à ses conseils, si ce mot convenait à l'attente passive, où retombait la royauté nominale des Bourbons. De nouveau, dans l'Europe, la décision et la puissance étaicnl rendues à la seule force matérielle, ù la seule action de la guerre. Nais cette action était changée de place et de main. L'art prodigieux quWait eu Napoléon de porter sur un point donné, au cœor d'une nation, dans sa capitale, une masse irrésistible, d'accabler une armée, de prendre un gouvernement, avant que tout le pays ne lut tendu pour la défense et que le secours des Etats étrangers ne fût présent ou décidé, cet art, ou plul<)l cel élan de la

conquête soudaine était désormais démasqué dans son but, devancé dans ses efforts et, on peut le dire, découragé même chez son inventeur : car Napoléon, sitôt maître de Paris et de la France, n'osa pas continuer, ni se jeter, du même bond, sur la Belgique avec dés forces peu nombreuses sans doute, mais tout Tentraînement d'une révolu^n. Une dernière audace lui manqua, pour ouvrir une chance de plus à son impossible entreprise.

Dans le parti contraire, dans le parti de l'Europe, se produisaient deux* eflets d'une insurmontable énergie, Tadhésion ardente de chaque peuple autour de son Souverain, le zèle des citoyens aidant et recrutant Tarmée, puis, dans un ordre plus élevé, la politique unie des États, Tintime solidarité de chaque Puissance avec toutes , les autres contre l'adversaire unique, que toutes avaient subi et déserté et dont le retour, menaçant pour chacune, les rendait toutes également implacables. De là, bien que In monarchie des Bourbons eût un repréé^tant très-habile à Vienne, et que la^ignature de Louis XVIII fût inscrite dans les actes de Talliance du 13 mars 1815, l'action de ce roi n'eut que peu de part aux grands événements d'alors; sa mort même ne les eût pas empêchés, ni ralentis d* un moment. . .

Le roi de France, à Gand, avait cependant aOBni^tére, de même qu'il maintenait encore dans sa Maison une forme d'étiquette royale. Le Roi présidait ce Ministère et ' tenait son Conseil à jour fixe; mais il n'y avait point d'affaires, et surtout point de décisions à prendre. Tout se bornait, ^oit à la lecture de quelques-uns des renseignements sans nombre et des nouvelles vraies, ou fausses, adressées au cabinet du Roi, soit à la rédaction de quelques pièces d'apparat, pour l'Europe et pour la France.

SIO U TRIBUKE MODERNE.

A ce titre, M. de Chateaubriand, comme nominalement chargé du portefeuille de Tintéricur, présenta, pour être aussitôt publié, un rapport au Roi sur Tétat de la France, k la date du 12 mai 1815, deux mois après la reprise de Dictature Tulminée par les décrets de Lyon.

Dans cet écrit, un des moins célèbres de Fauteur, on ne peut nier qu'il n*ait marqué justement quelques-uns des embarras de Napoléon, et surtout ceux qui devaient naîtrede la réunion stérile du Champ-de-Mai et des résistances inévitables de la Chambre des l'eprésentants. Mais le lieu, Tobjet, le caractère de cet écrit en rendent Texpression pénible à tous les cœurs français; et le seul gré qu'on puisse en savoir à l'auteur, la seule justice qu'on lui doive, c'est de reconnaître avec quel accent de conviction, avec quelle profession de foi, sans réserve et sans ambiguïté, il fait des garanties constitutionnelles, de la liberté politique, du libre vote et de la libre distussion des fois et désintérêts nationaux, du gouvernement représentatif enfin, la condition du Pouvoir en France, et Tobligatioa essentielle de la Dpastie, dont il soutenait la cause. Ce té* moîgnagcest la défense de M. de Chateaubriand, et devra toujours être rappelé dans les Annales historiques de notre changeante patrie.

Quoi qtnl en soit, le cours des événements se précipitait; et la part du raisonnement et de l'éloquence, sans cesser d'être puissante dans les aiïaires du monde, disparaissait, un moment, sous la grandeur du conflit matériel. Il n'appartient à personne de chercher, par conjecture, ce qui se passait dans le cœur des émigrés de Gand,*au bruit du canon de Waterloo. Il y avait là, pour toute âme un peu élevée, une torture de sentiments contraires, Teffroi de la défaite, la joie triste et le remords du succès. Ces

M. DE GHATEâUBIUâND. 21 i

sentiments ne furent-ils pas mêlés plusieurs fois, en sens inverse, durant la lutte du 18 juin, sous le coup des nouvelles opposées se succédant si vite? on peut le croire; et il faut avouer aussi, qu'après cette journée, bien des misères d'égoïsme et d*intrigue se confondirent trop avec quelques dévouements Gdèles et quelques sages prévoyances^ dont la Restauration avait pu s'honorer.

La France, l'avenir étaient rendus à la petite Cour de Gand, à ce Roi dépositaire d*un titre, mais qui semblait, dans Topinion européenne de ce temps, avoir emporté le droit des couronnes compromis par sa chute, et le rétabhr par son retour. On savait avec quelle apparente simplicité de logique le prince de Talleyrand avait produit, h Vienne, cet unique argument. On en voyait la force attestée dans la faiblesse même du Pouvoir qui en profitait. Louis XVIII, par toute sa personne jusqu'à son infirmité, et par la finesse et la dignité de son esprit , convenait singulièrement à ce rôle passif. Moins il agissait, pour ainsi dire, plus son tilre semblait irrésistible. Des fautes, cependant, pouvaient altérer cette fiction légale, à laquelle tenaient alors, par passion, ou par raison, les Souverains de l'Europe : et on ne s'étonne pas qu'un grand travail se soit fait, de Vienne à Gand, pour prévenir ces imprudences politiques, à l'heure même, où de nouvelles difficultés allaient naître du succès.

L'habile négociateur de Louis XVIII a Vienne n'avait pas mis en doute le jour prochain d'une seconde Restauration; mais, il redoutait le lendemain. Sans se dissimuler la fatale coïncidence d'une rentrée sur les pas des troupes étrangères, il craignait, par-dessus tout, de voir s'associer à ce malheur de la nécessité l'esprit d'exclusion et de vengeance. 11 craignait une reprise des fautes de

1814, aggravée par le dépit des revers qu'elles avaient provoques.

Dans cette prévoyance fort juste, il devait chercher le concours d'un homme, que son talent méritait d'élever au-dessus des étroites passions de parti, et que ses premiers écrits engageaient dans la cause de la liberté politique et de la Charte. Une lettre en ce sens, adressée de l'ambassade française de Vienne à M. de Chateaubriand, n'eut toutefois qu'un demi-succès; elle blessa plus qu'elle n'inspira l'éloquent écrivain, dont l'ambassadeur de Louis XVIII semblait vouloir diriger la plume. M. de Chateaubriand n'écrivit pas. Mais, il continua d'appuyer l'esprit de Constitution et de liberté; et, par là même, il s'associait au désaveu public de quelques actes imprudents de la première Restauration et à la lutte contre l'esprit de cour, contre les souvenirs d'ancien régime et M. de Blacas, qu'on accusait de les personnifier.

Le Roi, près de rentrer en France avec une sanction nouvelle de la légitimité par la force, était bien tenté d'abord de rejeter, ou du moins d'éloigner une influence qu'il n'aimait pas. Sans exclure tout à fait M. de Talleyrand, il Teùt laissé volontiers à Vienne, comme ambassadeur, en ramenant avec soi M. de Blacas, comme ministre. Le royalisme de M. de Chateaubriand trouva cette ingraliludc un peu prompte. Son esprit politique, après avoir vu M. de Blacas à la table du Conseil de Gand, seifévoltait à ridée de le voir de nouveau ministre influent à Paris; et, en cela, d'accord avec d'autres constitutionnels de colle courte ôniigralion, il se montra des plus vifs contre le retour du favori. Il y cul alors quelques jours d'incertitude, dans los conseils de cette Royauté, encore aux |iorlcs de la France, et qui ne pouvait ennoblir le

second avènement de son droit que par la réalité de ses Institutions. Les excellentes raisons ne manquaient pas aux partisans de la Charte. Une des plus décisives fut l'instance de 1* Angleterre, qu'un traité particulier, antérieur au ^20 mars, liait à la monarchie constitutionnelle de France. Accouru à la hâte de Vienne en Belgique, M. de Talleyrand, au premier accueil qu'il reçut de la ^ite Cour de Gand, avait pu se croire «arrivé trop tard. Mais^ après un jour de disgrâce apparente, il reprit ses avantages, et détermina les actes qui pouvaient atténuer ce que l'aspect de Ijuiecônde Restauration avait de plus affligeant pour resmSt national.

De là vint Téloignement immédiat de M. de Blacas, puis la proclamation de Louis XYIU, à Cambrai, disant : Mon gouveniemeiit a fait des fautes ^ et annonçant une amnistie presque générale et de nouvelles garanties ajoutées à la Charte. Comme suivant fidèle de la Royauté, dans son retour, ainsi que dans sa retraite, M. de Chateaubriand soutenait alors cette politique ; et il s'en confesse, longtemps après, jusque dans l'ironie qui lui fait écrire : a Kous étions tous bien résolus, à celte époque, de mou- « rir pour M. de Talleyrand. »

Cette disposition, sinon ce dévouement, persista jusque sous les murs de Paip, et dans le labyrinthe de pourparlers et d'intri^^ues, qui précéda la convention du 12 juillet 1815 et l'entrée pacifique dans la Capitale. M. de Chateaubriand était en habit de guerre et le sabre au côté, à ce quartier général, où se tramèrent de bien pitoyables manœuvres, et que traversait le duc d'Otrante, pour aller prêter serment à Louis XVII! , en recevant de sa main le titre de ministre.

M. de Chateaubriand, il faut le dire, ne conniva pas, un

214 LA TRlBimE MODERNE.

moment, à cette honte de Cour. N'en fut-il blessé que par honneur et par bon sens, pour rintérctdu trône et sans souci d'ambition personnelle? Nous n'hésitons pas à le croire. Un tel choix, sans doute, l'excluait lui-même du cabinet eflcctif, qu'il s'agissait de Tormer, à la place du ministère nominal deGand. Mais, à part cette répugnance, il ^ût reoibntré d'autres obstacles. Vainement a-t-il cru, dans ses'Mémoires, que Louis XVIII, à Gand, avait songé à lui pour^'fliuccesseur de M. de Blacas, au moment du renvoi forcé de ce ministre; vainement s'est-il accusé d'avoir, par ignorance de la Cour et simplicité sauvage, inanqu^|efte occasion offerte. Alors même, il déplaisait, en faisaii|i4niir avec les politiques, dont le zèle judicieux venait d^oMenir l'éloignement du favori. Ce jour-là, en effet, M. de Chateaubriand fut maladroit courtisan, mais par un tout autre côté qu'il n'a dit. La roule de l'ambition n*en demeura pas toujours fermée pour lui ; mais, il eut à se la faire ouvrir par la polémique et la tribune, et non sans quelques torts de parti et quelques contradictions de politique et de langage.

L'ardent royalisme, dont il se fit une arme, ne parut pas avec toute sa violence, à ce premier moment. Quel que fût le déplorable pcle-mèle des affaires de la France, entre une invasion, un peuple ab^u ou divisé, une armée à licencier, une royauté à rétablir, des factions à calmer, une idée première dominait, c'était le besoin de représenter le pays et d'assister le Pouvoir gouvernant par des Assemblées régulières, par nn vote public de l'impôt, une surveillance des dépenses de l'Etat, et, autant qu'il serait possiljle, une renaissance du crédit public.

La part du Roi était grande, dans la formation de cette nouvelle législature. Non-seulement, il avait à constituer

Tune des deux Chambres, à titre de Sénat viager, ou plutôt de Pairie nominalement héréditaire ; mais, il complétait par des adjonctions les anciens collèges électoraux, et il leur assignait des Présidents de son choix, devenus par cela même des candidats privilégiés à la députation.

Tel est toutefois Tascendant du principe électif, même altéré, qu'il y avait prudence politique pour la Royauté à se donner aussitôt ce spécieux appui, devant la France, et devant l'étranger, mêlé si fatalement alors aux affaires de la France. Telle est aussi la nature, et, il faut le dire, la noblesse de ce ressort légal, qu'on appelle liberté, que, même à demi faussé, il échappe bientôt à des mains peu dignes d'en user, et ramène au Pouvoir l'expérience et le talent.

M. de Chateaubriand le prévoyait sans doute, en acceptant une de ces Présidences de Collèges électoraux. Presque partout, à cette époque, et en particulier au collège d'Orléans, pour lequel il fut désigné, son nom, sa parole entendue avec enthousiasme devaient porter sur lui la majorité des suffrages. Mais, au jour même de Touverlure du collège, il était inscrit sur la liste de la Pairie reconstituée; et sa Présidence électorale ne pouvait plus avoir d'autre effet que de satisfaire à l'ardeur monarchique d'un parti, sans la réclamer pour lui-même. Il profila dignement de cet avantage et, au moment où le zèle du royalisme inspirait les discours et dominait les élections, il insista dans son langage sur le bienfait de la Charte et la nécessité du Gouvernement représentatif.

Là , commençait le travail , qui devait occuper les quinze ans de la Restauration, non sans profit pour la grandeur de la France et le progrès apparent des esprits; mais, dès le début de ce travail, on pouvait ai)ercevoir la

grave dilTicultc, qui en rendait souvent les résultats trompeurs. C'était, chez plus d'un homme considérable, et en particulier chez M. de Chateaubriand, l'opposition entre les passions et les idées, ou, si vous le voulez, entre le parti et la croyance. Par l'étude et l'expérience, par l'instinct même de sa supériorité, M. de Chateaubriand se sentait porté vers un régime de droit et de liberté régulière. Il admettait la ruine irréparable du passé, et n'en avait ni le regret, ni le goût; connaissant bien les Institutions anglaises et ayant même, au delà de ce modèle, rêvé des Institutions républicaines, il ne pouvait souhailer ni un retour vers le despotisme caduc du dis-huitième siècle, ni une contrefaçon impuissante do la Dictature impériale. Il voulait donc la liberté, sous le Pouvoir légitime, la liberté garantie par le droit de discussion et l'autorité de la loi. Mais, à côté des lumières d'un esprit élevé, il y avait les rancunes de l'émigré; et, il y eut bientôt la colère de l'ambition mécontente.

Au fond le premier ministère qui succédait aux Cent- Jours, avec Fouché dans son sein, comme une flèche empoisonnée, était blessé a mort, en naissant; et il suffisait, non pas de l'ascendant d'une majorité royaliste, mais du premier souffle d'une Assemblée libre, pour que pareille honte ne pût durer. Lorsque M. de Talleyrand, jnalgré les grands services qu'il venait de rendre, entraîné par le poids de l'association qu'il avait subie, se fut retiré devant les extorsions de la diplomatie étrangère, et que M. de Richelieu s'oiïrit à le remplacer, par hoftneur et par fermeté d'honnête homme, s'entourant d'ailleurs d'hommes éprouvés pour la cause royale, il n'y avait, contre un tel choix, nul prétexte fondé à la déflance et à la haine des plus zélés partisans du trône rétabli. Mais l'histoire des restaura-

M. DE CirATEAUBRIAND.' 217

tions ressemble à celle des révolutions ; le zèle enchérit sur le zèle : et jamais, d'autre part, il ne sera donné de droits a la liberté, sans que les cupidités et les ambitions n'en abusent.

A part donc les désastres légués par le 20 mars, le poids de rinvasion étrangère et la difficulté de la paix intérieure, on allait rencontrer, dans le secours même appelé conlre tant de maux, une épreuve chanceuse et redoutable. Une (ihambre élective arrivait, non plus, faible de nombre, mûrie d'expérience et d'âge, salariée comme un service public et graduellement renouvelée. AtTranchie de ces règles, la nouvelle Chambre de 1815 se formait, au cri de guerre conlre la Révolution, avec de jeunes députés, récents héritiers de l'émigration, ou d'anciens émigrés plus passionnés que la jeunesse. Elle avait pour la Royauté celte ardeur, que donne une communauté de crainte et d'intérêt; elle la voulait puissante, pour y trouver un abri; elle la voulait vengeresse et despotique, au profit des rancunes çt de l'ascendant de ceux qui prétendaient la servir avec le plus de zèle.

Quand une assemblée n'est ainsi que la voix violente et passionnée d'un parti, ou elle absorbe en elle-même le Pouvoir, où elle le frappe d impuissance et d'immobilité. Telle était l'alternative, dont menaçait la Chambre de 1815; et elle n'arriva pourtant ni à l'un ni à l'autre de ces fâcheux résultats, grâce à d'habiles efforts et à ce qu'il y a de vertu salutaire dans la liberté. Quoi qu'il en soit, la tentation était forte pourM. de Chateaubriand. Réintégré ^ à la Chambre des pairs et, dès le premier jour, appelé aux ' honneurs du bureau, il ne la traversait pas, comme Byron là Chambre des lords, quelques mois auparavant, pour y faire, dans une imperceptible minorité, une protestation

démocratique presque muette. Il était, au contraire, un des interprèles du parti royaliste, si puissant dans cette assemblée, malgré le mélange qu'elle offrait alors de quelques débris opiniâtres de la Révolution avec les noms les plus nobles de Tancienne monarchie et ces complaisants de tous les partis, aristocratie permanente de tous les pays qui changent souvent de maîtres. Mais, dans cette assemblée ainsi faite, il régnait cependant une certaine tradition de prudence, un certain esprit de modération, que devait contrarier la vive ardeur bientôt manifestée par la Chambre élective. A part même la différence d'origine et de lumières, il suffisait de ce zèle ultrà-monarchique et ultra-religieux affecté par l'une des deux Assemblées, pour que Tautre portât dans les mêmes principes plus de modération et de réserve.

Malheureusement le pouvoir judiciaire attribué à la Pairie d'alors, et les conséquences inévitables du 20 mars laissaient moins de place à l'action législative de cette Chambre qu'à sa juridiction pénale; et œ second rdle devait dominei^"" le premier. La mort du maréchal Ney fut un malheur et une faute, comme presque toutes les rigueurs sanglantes ordonnées, à la suite de grands troubles civils, par le Pouvoir qui est resté le maître et qui doit préparer l'avenir. L'attentat du Maréchal, par entraînement non prémédité , laissait voir la faiblesse irréfléchie du caractère politique, dans cet homme d'un courage héroïque. La sincérité de son égarement ,. mise à nu par sa défense et par tout le débat du procès, lui ôtait toute puissance dangereuse ,- et permettait d'épargner son sang , par respect pour son ancienne gloire. A cette époque, il est vrai, le grand litre qui devait surtout le préserver, ces prodiges de dévouement guer-

ricr, dans le désastre de Russie, bien que recenls, étaient moins connus, frappaient moins les yeux. Les peintures d'un éloquent témoin n'avaient pas encore popularisé ce grand souvenir. Il n'importe, toutefois : le gouvernement doit savoir la vérité, avant la foule, et pressentir ce qui paraîtra juste et bon, dans l'avenir. A cause même de l'intervention élrangèts^, fatalement mêlée à la chute du 20 mars, un souci plus inquiet de toute gloire française était prescrit à la dynastie rappelée par tant de malheurs, qu'elle n'avait pas faits. 11 semble qu'avec un peu de grandeur d'âme, ce sage conseil eût prévalu.

Sans doute, après la seconde abdication impériale, dans l'épuisement qu'elle laissait, devant les extorsions hostiles d'une invasion qui se prétendait auxiliaire, il était honorable nu roi de France de couvrir de sa protestation quelques trophées matériels de la valeur française, de ne point laisser démolir le pont dléna par les vainqueurs passagers, dont ce nom rappelait la défaite. Mais, combien le même instinct d'honneur national eut valu davantage, eût laissé plus de souvenirs, en s'unissant à un sentiment de justice et d'humanité, en s'altachant à une gloire vivante, à l'héroïque débris de la retraite de Russie, au général qui, dans ce long désastre pire que plusieurs batailles perdues, avait mérité tant de fois cette couronne décernée jadis, pour la vie sauve d'un citoyen!

Quand on a vu ce temps de passions et de haine, où périt l'infortuné Maréchal, quand on a présentes, par le souvenir, ces colères implacables de la peur, même après le péril , et aussi cette indignation sincère contre une trahison irréfléchie, mais qui avait été si fatale, on sent quelle élévation d'esprit et de cœur il eût fallu, pour do-

220 LA TRIBUNE MODEHNE.

miner cet orage. I/cxemplc eût été d'autant plus mémora.ble, si la petite-fille de Marie-Tbércse, la royale orpheline de 1793, au nom de ses malheurs, était venue réclamer la vie d'un vaillant général à qui, dans la plus grande calamité de l'Empire, des milliers de Français avaient dû leur salut. Quelle passion de parti n'aurait pas respecté cette mission angélique de la vertu et du malheur I quelle mémoire n'en serait pas restée dans le peuple et dans l'armée! La duchesse d'Angouléme était digne par son âme de concevoir cette pensée : elle l'eût accueillie d'une bouche fidèle; mais les princes, quelles que soient leurs fortunes ou leurs origines diverses, savent-ils souvent la vérité, sont-ils souvent conseillés à propos? M. de Chateaubriand, par l'élévation de son esprit, aurait pu inspirer un tel acte et le faire servir à cette consécration admirative et presque religieuse, dont il aurait voulu entourer la Dauphine. Mais alors, il était emporté lui-même par cette passion et ce système de rigueur, où se rencontraient tant de fidélités soit anciennes, soit nouvelles.

Je le dis à regret, il avait peine à supporter, même dans son noble ami M. de Fontanes, si étranger au second Empire, si menacé dans les Ccnt-Jours, une modération qui n'était pas sans courage. « Non, disait M. de Fontanes, « pendant ce fatal procès ; je ne prononcerai jamais la x« condamnation à mort du maréchal Ney, ni sa dégrada- « tion; j'ai été fier d'être son collègue au Sénat et de « ni'asseoir près du héros de Moskowa. Je ne le ferai pas « fusiller par des Français; et le bourreau, dans notre « pays, n'a que trop-abattu de têtes illustres. Le maréchal « Key n'a pas conspiré, il a été faible, jusqu'à trahir ; il a « été surpris, étonné, terrassé par un plus grand que lui; « il a failli à sa foi. Si, malgré cela, il parait encore re-

M. DE CIIATEAUBniAND. 221

a doulable, qu'il soil détcQu à temps ou à toujours, dans a une forteresse ; qu'il soit remis à la clémence du Roi ! « Voilà tout ce que je puis voter, comme juge. » Nobles sentiments, que ce noble cœur redisait à la Chambre et partout, durant celte crise de violence politique ! Conseils de sagesse autant que d*humanilé, par là itiéme, peu écoutés des ambitieux et des faibles, ce cortège de toute Puissance rétablie ou parvenue I

Quoi qu'il en soit, cette première et grave impulsion, que reçut et que donna M. de Chateaubriand, n'eut que trop d'influence, n'agit (|ue trop sur son caraclcre public, en 1815 et dans les premières années qui suivirent. Sam., doute, il ne rétractait pas ses doctrines récentes, et vieilHeâ seulement de la leçon du 20 mars. Ni ses lumières, ni la fierté de son esprit ne lui permettaient un tel désaveu. Et, njoutons-le, ce que la Charte, même après 1815, ce que la publicité de la tribune et de la presse laissait de liberté légale, rendait impossibles ces complètes apostasies, ces reniements de toute une carrière, ces remplacements absolus du zèle libéral par la servilité systématique et pratique, ^4oni nous avons vu tant d'exemples.

M. de Chateaubriand, malgré sa passion et ses liens de parti, était au-dessus d'un tel scandale de contradiction et d'égoïsme. Il put se tromper, dans l'ardeur de la lutte, et vouloir trop demander à ia rigueur de la loi : jamais il ne proposa de se passer des lois et d'y substituer la volonté d'un hompie ; jamais il ne mit en avant l'infaillibilité du Pouvoir absolu. Son erreur, en 1815, fut, tout en voulant le régime parlementaire, la Monarchie représentative, de trop s'associer aux impatiences et aux rancunes d'un parti, que celte Monarchie ne satisfaisait pas, et dont l'aveuglement perdit les avantages mêmes qu'elle lui of-

frait. Modéré dans rémigration, dissident parmi les royalistes purs, ami de la liberté, par conviction du droit et par orgueil du talent, M. de Chateaubriand eut seulement le tort de partager les colères de ceux dont il n'avait pas les préjugés.

Ainsi, on le vit avec peine, dans la session de 1816, contester Tinamovibilité judiciaire, précisément à une de ces époques de passion et de crise , où surtout elle est secourabic. Que nous imporlait-il alors que, par un travail d'érudition, remontant les âges de la vieille France, il découvrît, presque à toutes les époques, des traces d'amovibilité, c'est-à-dire des traces d'arbitraire, et qu'il en déduisit la prééminence alternative de ce qu'il appelait les deux systèmes a|)plicables à cette question *? Dans le vrai, l'inamovibilité, c'est-à-dire l'indépendance du magistrat, était seule un système et une Institution, si grande même, qu'elle compensait l'abus de l'ancienne vénalité des charges, et qu'elle en faisait sortir un des plus beaux titres de notre pays, cette magistrature française, si justement honorée pour sa science et sa vertu.

Le contraire , c'esl-à-dire la suspension ou le retraié de cette précieuse inamovibilité, n'était pas un système, mais un fait, une circonstance des luttes du Pouvoir contre le droit, si fréquentes dans notre histoire. D^autres incidents de la même époque, et marques du même esprit, la commémoration du 21 janvier, la communication aux Chambres d'une lettre testamentaire de la reine Marie- Antoinette, le chapitre du budget relatif au clergé, toutes ces occasions d'un débat public, alors autorisé, occupaient l'ardeur de M. de Chateaubriand, dans la session de 1810.

• Opinions et Discours, l. XXHf, p. 200.

N*hésilons pas à le dire, il fut un des chefs, le chef le plus éclatant et non pas le moins actif de ce parti mêlé de passion sincère et de calcul, de loyauté monarchique et d'intérêts personnels, de religion et de souvenirs haineux. Eût-il été, je ne dirai pas juste et honorable, mais supportable pour le bon sens, que ce parti prévalût sans obstacles, qu'il changeât tout, à son gré, punit la France de ses malheurs, et, pour la réformer, lui rendit les abus de l'ancien régime, aggravés des rudes coactions de l'Empire, et cela quand il y avait au milieu de la France, dégarnie de soldats natibnaui, l'étranger pour spectateur et pour gardien? Non, sans doute; non, jamais!

Dès le second jour de la session, ouverte par Louis XVIII en 1815, quelques hommes de courage et de prévoyance sentirent le péril imminent d'une telle politique, et se mirent en travers, pour l'arrêter. Us n'étaient pas, théoriquement, moins amis de la liberté, moins partisans des formes parlementaires que M. de Chateaubriand, et : de fait, ils concouraient bien mieux à les établir et à. les défendre ; car ils intéressaient le Roi à cette œuvre : ils usaient de son pouvoir, pour modérer les partis, au nom du droit commun, enrayer le faux zèle, appliquer Tesprit de la Charte et faire d'une Restauration monarchique, non pas lo triompiie de l'émigration et de la noblesse, mais une protection équitable pour tous, une garantie de liberté publique, une carrière ouverte à l'émulation et à l'activité du talent.

Tel ne fut pas l'esprit de la Chambre de 1815. Nombreuse, ardente sous des formes diverses, la vivacité de la jeunesse et les rancunes de l'âge, les nobles illusions et l'âpreté des ambitions tardives, elle ne vit trop souvent dans la liberté parlementaire qu'une arme de vengeance. Cette

224 lA TUIBUXE MODEBKE.

Chambre n'en servit pas moins à rétablissement de Tordre constitutionnel en France, par les eiïorts qu'elle fit et les rcsistance9 qu'elle dut rencontrer dans son propre sein.

Sans ces obstacles intérieurs, sans la sage fermeté de quelques ministres, sans une certaine supériorité fine et calme du roi Louis XVIII, nul doute que l'esprit de la première majorité de celte Assemblée, agissant à toute fin, n'eût encore aggravé les maux de la France et prolongé le plus insupportable de tous, la présence de rétranger. Mais la Monarchie constitutionnelle est un gouvernement salutaire, parce qu'elle est un gouvernement pondéré. La résistance désirable est, parfois dsfns les Chambres, parfois dans la Couronne. Le contre-poids aux réactions, que ne pressentait pas assez le royalisme de M. de Chateaubriand, fut dans Tcxpérience de quelques hommes habiles détachés de FErapire, et dans l'instinct énergique et droit de quelques hommes nouveaux appelés par la Restauration.

Le plus actif, et bientôt le plus puissant de ces hommes, était un jeune magistrat, que le 20 mars trouva fidèle au serment, qu'il venait de prêter à Louis XYIII et à la Charte. M. Dccazes avait cependant commencé sa fortune, sous riilmpire. Marié à une fille du premier président de la Cour de cassation, déjà lui-même membre de la Cour d'appel de Paris, et à cette fonction inamovible joignant un titre de faveur dans la maison de Madame-Mère, il n'en avait pas moins jugé en citoyen éclairé la chute de l'Empire et l'intérêt nouveau de la France. Le lendemain du 20 mars, il avait tenu le même langage que la veille ; et, dans une réunion de magistrats empressés à reconnaître la reprise violente de l'Empire, quelques voix zélées insistant sur la facilité du succès, et la merveille de celte

marche si prompte de Cannes à Paris : « Je ne savais « pas, avait-il dit, que le royaume de France fût le prix « de la course; » et il s*ctait refusé à signer une adresse d'adhésion déjà toute prête.

A la suite de cet acte, d'une fermeté d'esprit toujours assez rare, déchu de son titre judiciaire, M. Decazes s'était relire dans son département, près de Bordeaux, la ville de M. Laine ; et il y était resté suspect et surveillé. Revenu à Paris, après la seconde abdication de TEmpire, et désigné par sa conduite récente à la confiance de la Monarchie restaurée, il avait été nommé préfet de police à Paris, sans Taveu du duc d'Otrante, et un peu par précaution contre lui. Ni cette fonction, ni surtout la manière, dont le nouveau préfet la remplit, ne Tempéchèrent d'être porté par les électeurs de sa ville natale, Libourne, à la Chambre de 1815; et lorsque, à l'approche de celte Chambre, le premier ministère de la seconde Restauration, ce ministère de surprise et d'expédient, dont le chef, M. de Talleyrand, avait commis la faute grave de reculer jusqu'à Fouché, tomba de lui-même en morceaux, M. Decazes se trouva tout prêt pour hériter. Déjà en crédit, contradicteur présumé des manœuvres du duc d'Otrante, plus vigilant et plus inventif que le vieux ministre, et d'aspect aussi sincère que ce ministre était faux et tortueux, sachant unir à la vigilance les formes régulières (lu magistrat, il semblait appelé à ce ministère de la police, dont le duc d'Otrante avait cru se faire une place forte, où il venait récemment, comme pour plus de sûreté, de célébrer ses noces nouvelles et d'installer sa jeune épouse choisie à dessein dans une noble race.

La précaution fut inutile : et, perdant une gageure impossible, M. Fouché se retira bientôt, entraînant ses

collègues dans sa chute et chassé par le mépris égal de tous ceux qu'il avait servis et trahis.

Avant cela même, les premiers signes de Thabile activité de M. Dccazes, à rencontre de son chef officiel, n'avaient pas échappé à Louis XVIII. Un usage, repris de TEmpire, mettait chaque jour sous les yeux du Roi un rapport du préfet de police. Cette communication avec le Château amena bientôt la présence du préfet, que le roi voulut entendre, sur quelques incidents plus ou moins graves; et d'abord, sur une prétendue tentative d'empoisonnement dirigée contre l'Empereur de Russie. Le roi fut frappé de la netteté d'esprit, des promptes recherches et des rassurantes affirmations du jeune magistrat. D'autres occasions d'entretien confirmèrent cette première épreuve; et lorsque, sous le coup des négociations à terminer avec la CoaUtion et des garanties monarchiques à donner à la Chambre de 1815, le duc de Richelieu forma un nouveau ministère, en désignant M. Dccazes pour en faire partie, il répondait à l'intention du Roi.

Nous ne prétendons pas retracer ici l'œuvre difficile de ce minist re, ni même indiquer tous les points de dissidence, qu'il devait avoir avec le parti, dont M. de Chateaubriand fut le plus éloquent interprète; nous nous garderions bien de reviser tout ce procès d'une politique passée, dont il est juste cependant de détacher quelques traits éminents, qui n'appartiennent pas à la polémique, mais à l'hisloire.

De celle époque, en effet, confuse, malheureuse, souvent obscurcie par la passion, et bientôt après défigurée par le mensonge et l'oubli, devaient rester deux choses, l'établissement de la Monarchie tempérée, le développe-

M. DR CHâTEAUBRUND. £27

ment graduel de la liberté politique, Tadoption par la France du Roi revenu en 1814, l'adoption sincère par ce Roi de la Charte qu'il avait octroyée : deux efforts laborieux et liés Tun à l'autre, dont le succès n'exista qu'en apparence, mais dont la réunion n'en était pas moins un noble but à poursuivre, pour le patriotisme et le bon sens.

Qu'à cet intérêt public il se joignit dea intérêts particuliers d'ambition, d'amour-propre, de fortunes nouvelles à établir, ou à défendre, nul doute à cet égard. Mais cette conséquence ne se trouvait pas d'un seul côté. Il faut le dire, le parti de l'émigration et de la noblesse, plus irrité qu'averti par la récente épreuve des Cent Jours, n'était ni le meilleur appui, ni le moindre péril du Pouvoir en France. La preuve en fut acquise, même après quinze ans de durée, lorsque, sous un Roi faible et passionné, le zèle ultra-monarchique eut un jour à sa disposition, pour tenter le coup d'état, qu'il avait trop souvent rêvé. Alors, ' parut toute la vanité de ce parti, mais aussi l'instabilitî' malheureuse, dont resterait menacée la France. Si Louis XYIII, à son avènement, eût été Charles X, si la politique qui précipita la chute de la Restauration en eût exclusivement dominé le début, ce qu'aurait souffert la France peut se conjecturer aisément, et surtout un résultat le plus funeste de tous, le trouble intérieur et l'occupation étrangère. C'était là ce que l'instinct passionné de la Chambre élective de 1815 ou ne voyait pas, ou ne redoutait pas assez. Le mérite et l'eflort de N. Dccazcs, ministre, fut de conseiller et d'agir, en vue de ce danger, de montrer la royauté distincte de l'émigration et indépendante de l'étranger, de tendre, avant tout, au calme de l'intérieur, pour hâter la libération des frontières.

Travailler à celte œuvre, la faire désirer du Roi revenu de Harlwell et de Gand, y ramener le plus grand nombre possible d'hommes des partis anciens ou nouveaux, lutter, avec leur secours, contre Tiptolérance du faux zèle ou du zèle excessif, ce fut le difficile problème qu'entreprit M. Decazes, et auquel il attacha son nom. Son rôle n'avait aucun rapport avec celui de tel ou tel ministre qui, dans les crises d'une anarchie royale, imposé à son Souverain, le domine, au nom du parti populaire, et, pour le préserver, l'abaisse ou l'annule. D'un esprit juste, persistant avec art et sans orgueil, M. Decazes emprunta de la Qouronne même l'ascendant, qu'il exerça sur elle. Placé dans un ministère dont le chef, homme d'honneur au plus haut degré, était un émigré, 'n officier de la Russie, un grand seigneur de l'ancien régime, entre des hommes, que leurs premières opinions ou leur conversion récente poussaient à l'exagération du zèle monarchique, il sut habilement tempérer et souvent contredire l'esprit royaliste, au nom du Roi.

L^habileté loyale de cette conduite se remarqua surtout dès 1817, dans Teflort de M. Decazes écartant du ministère de l'intérieur M. de Vaublanc, l'ancien député à la Législative, autrefois plein de bonnes intentions, sous des formes déclamatoires, plus lard préfet zélé de l'Empire, et maintenant, sous la Restauration, non moins excessif dans un autre zèle, quand il fallait surtout être habile et modérateur. Pour l'éloigner, en effet, M. Decazes n'avait d'autre moyen que d'acheminer vers ce poste le président même de la Chambre des députés, l'homme, dont la réputation, à cette époque pouvait offusquer une ambition vulgaire, M. Laine, royalbte ardent, mais de date récente, tenant à la Uberté par son talent, par son périlleux lan-

M. DE CHATEâUBRUNU. 229

gage sous TEmpire, par sa protestation et sa provocation pour le refus de Timpôt, dans les Cent Jours. Appeler en ce moment M. Laine, c* était s'appuyer sur le désintéressement et la vertu contre les passions et les tactiques des partis.

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