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CHAPITRE XIU

IiraDETTTS PAIiLEllE:<TAIRES. — FORMATION D V^ KOCVEAD CABINET, OU M. DK CIU- TCAUBRIAKP n'eST POIKT ArPELÉ, MAIS QUI LUI D05NE l' AMBASSADE DE LONDRES.

ASiECT KOUVEAU DE LA POLITIQUE FRANÇAISE. SITUATION DE M. LE

aiATEAUBRIAND A LONDRES. RAPfORTS ET DIFFLRENCES ENTRE M. CANMNG ET

LII. GRAVITÉ DE LA QUE.<tTIOR d'eSPAGNE. aRCONSPECTiON DE M. DE VIL-

LtLE. ARDEIR ET FI.NESSE DE M. DE CUATEAUBRIaND. SON ENVOI AU

CONGRÈS DE VÉhONE. DIFIICULTÉS ET CHANGEMENTS DE RÔLE. SOS RE-

TOCR a paris ; sa tendance a l'intervention MILITAIRE EN ESPAG.NE ; SUN AVÈNEMENT AUX AFFAIRES ^.TRANGÈllES, SOUS LA PRÉSIDEKCB DE M. DE VILLÈLE, QUI NE VOULAIT PAS CETTE INTERVENTION.

Les fêles pour le baptême du duc de Bordeaux ne furent, en effet, qu'une trêve de Dieu fort courte accordée au ministère du duc de Richelieu. Les deux membres du côté droit de la Chambre, MM. de Villèle et de Corbière, qu'il avait admis dans le Gouvernement comme une garnison étrangère, pour le soutenir et le surveiller, étaient mécontents et voulaient davantage, pour leurs amis d'abord, et puis pour eux-mêmes. M. de Villèle, homme d'affaires laliorieux et sagace, se trouvait mal partagé de n'avoir pas d'affaires, et d'assister au Conseil, sans portefeuille. M. de Corbière, placé, avec le litre de ministre, à la tête de l'Université, qu'il n'aimait pas, s'ennuyait de n'avoir à nommer, ou à destituer, après enquête et débat,

<|ue des professeurs cl des administrateurs de collèges. «La guerre, los finances, la justice, la police du « royaume, les alTaires étrangères, c'est là le grand point, « disait-on ; c'est le Gouvernement même ; et c'est ce « qu'on interdit aux royalistes, pour en gardrr le mono- « pôle dans les mains des hommes venus de TEmpire, ou « partisans de l'ordonnance du 5 septembre. »

M. de Chateaubriand, à son arrivée de Berlin, approuvait fort, on peut le croire, cette impatience de ses amis politiques ; et il la jugeait parfaitement d'accord avec la logique constitutionnelle, qu'il avait établie dans sa Monarchie selon la Charte. Nos principes nous pa laissent surtout irrésistibles, quand ils ne font qu'un avec nos passions. On était revenu d'une tendance démocratique réputée dangereuse à dos opinions, plus conformes à l'intérêt du Trône; on avait résisté au parti révolutionnaire, et même à l'esprit libéral ; on avait fortifié la Monarcliie par des lois nouvelles. Il fallait, pour être conséquent, Tentourer d'hommes monarchiques, et gouverner, non pas seulement, d'après leur système, mais par leurs mains. Ainsi raisonnait M. de Chateaubriand, au nom de tons les ministres Tories qu'avait eus l'Angleterre, et, sans examiner si bien des différences d'origine et de but ne se rencontraient pas, entreles hommes réunis sous le drapeau blanc de 1815, et si lui-même, avec ses principes de droit constitutionnel et de liberté, n'était pas fort éloigné de bien des hommes prétendus monarchiques. Alors, comme souvent, bien des voix animées d'intentions différentes, répétant les mômes paroles, semblaient unies et imposaient, par leur concert, comme par leur nombre.

Sous cette impression, MM. de Villèle et de Corbière, après quelques efforts pour dominer dans le Cabinet, où

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ils étaient admis, avaient d.claré que, ne pouvant faire le bien, autant que le souhaitaient leurs amis du dehors, ils se retiraient du Ministère. Celte sép^iration à l'amiable, mais en espiit d'hostilité, d'abord suspendue, pendant quelques senKiines, se fit à la fin de la session, dans Tattente du choix de députés, qu'allait amener le renouvellement annuel d*un cinquième de la Chambre. M. de Chateaubriand, que le ministère pressait déjà de retourner à Berlin, répondit par sa démission, et suivit la sortie des deux Ministres, dont il avait, six mois auparavant, facilité Tavénemenl passager.

Peu de semaines après ces sacrifices calculés, qui retiraient à l'administration du duc de Richelieu l'alliance du côté droit, une nouvelle session souvrit, avec quelques voix de plus en faveur de lopinion ascendante alors; et le ministère, atlaqué tout ensemble parla petite minorité libérale de la Chambre et par la presque majorité, que formait à lui seul le parti nommé monarchique, tomba devant cette union plus apparente que réelle. Une phrase équivo(|ue, adoptée de concert par des opinions différentes, amena ce dénoùmenl. Leduc de Richelieu, ayant du grani seigneur, non par Thumeur hautaine, mais la fierté délicate, se retira, quand il vit la majorité, n'importe comment, voter une adresse, où la conduite des affaires étraiïfjèn's de France était indirectement blâmée. Rentré au ministère à regret et par devoir, sur les instances du Prince, qui lui promettait l'appui de ses amis personnels d:nis la Chambre, il vit dans leur blâme insidieux encore plus un manque de foi (|u*un obstacle, et quitta les affaires, en homme d'honneur blessé.

Avec lui se retiraient les hommes d'affaires et d'expérience, les esprits politiques employés sons l'Empire «t

grandis sous la Restauration, M. Pasquier, M. de Serre, M. Laine, soutiens du premier ministre. La politique résumée par Tordonnance du 5 septembre, et les lois libérales de 1819, était vaincue, pour un temps du moins; et rien, même dans la volonté froissée du roi Louis XV JII, n'arrêtait plus Tavéïiement complet d'une opinion gouvernante, ce résultat dont M. de Chateaubriand avait donné la théorie, et qu^il semblait avoir toujours en perspective. On y touchait alors. Il était bien visible, en eflet, que la section nombreuse et compacte qui restait de l'ancien côté droit de la Chambre, lorsqu'elle aurait, par ses principaux membres, l'administration du pays, deviendrait bien vite une imposante majorité, par le concours de celte fraction plus docile et plus modérée, qui flotte dans toute Assemblée, jusqu'au moment de s'attachera l'appui le plus durable.

M. de Chateaubriand, loutefois, n'était pas encore à temps de recueillir par lui-même le fruit de celte doctrine, qu'il avait tant défendue. MM. de Villèle et de Corbière entrant au ministère, l'un chargé des finances, l'autre de l'intérieur, le portefeuille des all'aires étrangères, qu'avait habilement tenu M. le baron Pasquicr de concert avec le duc de Richelieu, était maintenant disponible, avec ou sans la Présidence du Conseil : il fut donné au vicomte de Monlmorency, personnage respecté môme de ceux qui parl;;geaient le moins ses o|)inions actuelles, ancien constituant, jadis passionné) pour les réronnes jui>qu'à l'imprudence,, honorable disgracié de l'tmpire, ami sincère des persécutés de cette époque, et, maintenant, comme toujours, fidèle à la royauté, mais avec un mélange particulier de vues religieuses et de mjstique ferveur. Louis^XVlll, sans attrait pour cette disposition d'esprit et de caractère, la

préférait cependant, à l'éclat plus importun de M. de Chateaubriand. On peut le croire d'ailleurs, les aflcctions, comme la fierté du Roi, restaient blessées pour toujours de quelques-unes des attaques de l'ancien Conservateur,

Il ne fut donc question alors, pour notre ambassadeur à Berlin, que d'une autre et plus grande ambassade. Les circonstances remlaient cette issue facile. Le promoteur connu de l'ordonnance du 5 septembre, le minisire tant accusé, pendant quatre ans de luttes, M.Decazes, n'ayant plus, entre ses adversaires et lui, le nom du duc de Richelieu, devait naturellement quitter le grand poste diplomatique. où il aurait eu ces mêmes adversaires pour surveillants et pour juges. L'ambassade de Londres, devenue vacante, fut aussitôt donnée à M. de Chateaubriand, qui voyait enfin ses amis politiques installés au Pouvoir, la Monarchie amenée où il l'avait souhailée, les Coufs d'Europe bienveillantes, l'ordre, à tout prendre, affermi, et l'avenir ouvert à ce qu'on pourrait tenter de plus important et de plus hardi. Il partit, non sans regret de ce nouveau retard à son ambition, mais tout plein «l'une espérance, que lui suggérait l'état compliqué de l'Europe, et qui devait bientôt se réaliser pour lui.

L'ambassade de Londres n'était pas alors, môme pour un esprit moins actif que le nouvel ambassadeur, un poste de repos, ou de simple observation. l}n grave problème, qui se liait à d'autres incidents de l'Europe, était là débattu; et, sous des influences très-souvent diverses, la mciiie question allait plusieurs fois susciter les mêmes dillicullés, heurter le même obstacle. Cette question était double : elle touchait, d'un côté, à la Sainte-Alliance, à l'ancienne Coalition de l'Europe contre la Révolution et l'Empire, à cette intimité toujours redoutable de plusieurs

1182 LA TKIBUNE MODEBNE.

Êtnls qui, dans leur reconnaissance amicale du nouveau régime de la France, gardaient en face d'elle un lien commun de défiance et d'union ; d'autre part, elle touchait à ces anciens rapports de la France et de l'Espagne, à ce Pacte des deux Couronnes, si envié jadis de l'Angleterre, combattu naguère, dans sa forme nouvelle, et que pouvait ramener un Protectorat politique des Bourbons de France, en fîivcur des Bourbons d'Espagne. A ces points de vue divers, l'état de l'Espagne en 1822, la crainte de sa Révolution, la dissidence formelle de T Angleterre, ou du moins sa répugnance bien plus grande pour notre intervention (juc pour les Cortès^ offraient une sérieuse com|)licalion, comme le disait souvent SI. de Metternich. Quoiqu'elle ne fit alors que commencer, elle dut tenter M. de ChiJteaubriand, qui, de Berlin même, avait curieu- 5emeni épié les moindres soufQes de révolution élevés en Europe.

Dans les premiers jours d'avril 182*2, il revoyait donc, avec le titre et le brillant cortège d'ambassadeur, cette ville de Londres, où il avait vécu, pauvre et ignoré, trente ans auparavant. Il dut s'y rappeler, avec de nouveaux regrets, Texcellent ami qu'il avait perdu, l'année précédente, pendant les impatiences de son exil à Berlin, et après avoir vainement essayé, en faveur d'un si ancien compagnon do malheur, son propre crédit politique. Dans la formation du ministère Richelieu -Villèle, M. de Chateaubriand, en retour de son désintéressement personnel, avait dctnandé d'abord la grande maîtrise de l'Université pour M. de Fontanes. Mais, il avait fallu faire place à M. de Coi bière, et, comme on disait alors, aux combinaisons de Chambre. M. de Chateaubriand, déçu dans son espérance, avait été dégagé bien y^ de sa promesse par ce mot ai-

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mabic de son ami : « Je vous le répète, je n'ai ri(»n « espéré, ni rien désiré; ainsi je n'éprouve aucun dé- « sappointement; mais, je n*en suis pas moins sensible m aux témoignages de votre amitié : ils me rendent plus « heureux qut^ toutes les places du monde. » Ce langage était vrai.

Nul homme n'eut mieux que M. de Fontanes défendu rUniversilé contre les passions du temps. Mais, il élaitlas «desalTaires, dans la forme bruvante du débat politique, et surtout depuis la plaie cruelle, qu'il avait reçue, par la mort d'un fils tendrement aimé. H tâchait d'oublier la polémique même du ConHe^*vaiew\oi\ le jeune Saint-Marcellin avait *^ris une part si promplement funeste; et, sauf la première demande de révision de la loi électorale, à laquelle il se mêla, par un remarquable discours, il ne s'occupait plus que de savantes lectures, de poésie cl d'entrelFens sur le seul sujet qu'il aimât. Rien n'était affaibli dans sa vive amitié pour M. de Chateaubriand : Je l'attends au ministère, disait-il, sans le lui souhaiter^ pour lui-même. Il y fera quehfue chose de mémorable; et puis, il tombera. C'est au milieu de ce calme d'esprit mêlé de tristesse que M. de Fontanes, frappé d'un accès de goutte violente, fut tnlevé à sa famille et à ses amis, dans la pleine vigueur, sinon de Tâge, du moins de la force apparente. De longs jours semblaient réservés à cet homme si bon, si épris des lettres, et que l'élude encore rendait heureux. M. de Chateaubriand sentit vivement cette perte, et se fût occupé davantage d'uni; mémoire c|ui lui était chère, si le flot politique ne l'eut entraîné de plus en plus. Pouvait-il retrouver, à Paris ou à Londres, pareil ami de sa jeunesse, pareil «.arant de son génie? Sa présence à Londres, on 1832, lui offrait sans doute un grand contraste avec ses

premiers souvenirs du même séjour. C'était une expiation de la forlune, qu'il lui appartenait de peindre, et dont il a senti, peut-élre, avec une elTusionde joie troj» naïve, le côté favorable. La pompe oRicielle, les équipages, les livrées sont peu de chose comparés aux premières joies du talent : et. quand le jeune émi<^ric, errant dans les campagnes voisines de Londres, en 1797, avec un ami qui lui prédisait la gloire, se redisait les rêves éloquents de René, il avait dû sentir, au fond du cœur, un plaisir de création et d'espérance, que n'é-^alerait pas un jour l'orgueil de ses succès diplomatiques, et encore moins la satisfaction un peu frivole de son luxe d'ambassadeur, et de rafilucncc à ses soirées de réceptions.

On 1«* sait, trop d'ostentation nuit à la grandeur; la vanité rapetisse même le plus juste orgueil; et de ce défaut personnel peut sortir plus d'un désavantage politique C'est pour cela qu'on doit le rappeler, et non pour le médiocre plaisir de noter une faildes>e, dans l'homme éminent. Voltaire, avec son exquise justesse, en comparant quelque part le cardinal de llelz au cardinal Mazarin, l'impétueux et brillant géo e du premier aux finasseries du second, explique comment celui des deux qui semblait si supérieur à l'autre a été et devait cire vaincu, dans la hitte\ Même question historique et même réponse peuvent se présenter au lecteur, lorsqu'il rapproche les noms si disparates dp. iM. de Chateaubriand et de M. de Villèle. La seule dilTérence, c'est que, chez eux, l'antipathie, également naturelle, se déclara plus tard, que le lier et éclatant esprit patienta plus longtemps, et qu'entre lui et

' En lisunl les IcUres du cardinal Mnzarin et les Mémoires du cardinal de Relz,on voil aisément que lieUélail le génie supérieur. Cependaul Mazariu fui toul-puissani, el Retz fui accablé, elc^ (Voll. Siècle de IjOuU XIV ^ c. vi.)

son adversaire, le plus modeste des deux porta le premier coup et fil le premier affront.

Mais, au printemps de 182*2, nous sommes, par les apparences, bien loin d*une semblable rupture. M. de Villèle, maîlre du portefeuille des finances, après sept ans de laborieuse tactique dans la Cbambre élective, est premier ministre de fait, sans avoir osé prendre la Présidence du Conseil. M. de Chateaubriand arrive à Londres, avec sa grande renommée, pour être le délégué d'un Ministre des affaires étrangères qu'il sent, avec regret sans doute, trop inférieur à lui. Sa mission est d'accréditer l*i nouveau Cabinet, de le montrer affermi et nécessaire, puis d'entretenir, ou plutôt de ranimer 1 esprit de défiance hostile contre les troubles récents et les tentatives révolutionnaires du midi de l'Europe, d'étendre cette dispisilion au mouvement actuel de l'Espagne, aux entreprises des Cartes. Bien que lord C;isllerea«'h soil, par lui-uièmr, assez enclin à la politique répressive des principaux Cabinets du Continent, on craint en lui l'esprit anglais, et riiilluence des libres Institutions et des idées de son pays 11 a souffert plutôt que secondé le mouvement militaire de rAutricbe contre la Révolution napolitaine; il ménage linsurreclion de l'Amérique espagnole, et ne semble pas éloigné de la reconnaître, dans une vue de commeive, il est vrai, bien plus que d'affinité libérale. Quant à la révolution de Madrid, il la tolère plus qu'il ne l'approuve; et il consentirait peut-cire à la réprimer, d'accord avec la Sainte Alliance.

51. de Chateaubriand est attentif à ces dispositions du 3Iinisire anglais. Mais il n'a pas, ou du moins il ne montre pas encore même croyance et môme ardeur que M. de Montmorency, sur la nécessité d'intervenir en Espagne.

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11 aiïocle plutôt de partager la prudente réserve de M. de Villèle, dont il est notoirement Tami; il craint, comme lui, les dépenses d'une telle guerre et réclame surtout du Cabinet anglais une influence morale, qui modère res|)rit des Cortès et conserve la Royauté en piiix, s'il est pQssihIe, avec la Révolution. Mais, en revanche, il propose à M de Montmorency de négocier, pour la France, une autre occasion de guerre politique, un passage immédiat de troupes françaises en Italie, pour aider ou relaver l'Autriche dans sa mise en surveillance éa Piémont, alors au début de la généreuse tentative, qu'il reprit plus tafd,~ et dont, après trente ans, il recueille le fruit.

Nous n'avons pas la réponse du ministre des aflaires étrangères de France à celte insinuation de l'ambassadeur; et nous croyons que, si M . de Montmorency eût alors voulu réaliser le projet de M. de Chateaubriand, il eût trouvé grand obstacle dans M . de Villèle. Dès le commencement du nouveau ministère, on pouvait en effet pressentir la lulle du grand seigneur de 1781) et du petit gentilhomme parvenu de 1815. M. de Villèle, l'homme de parti modéré, par instinct d'administrateur, l'homme d'affaires pratique, sans pieuse ferveur, ni théorie absolue, porté au ministère par la force des choses et au gré du Roi, quoiqu'il n'eût pas d'abord osé vouloir la Présidence du Conseil, entendait bien l'exercer, et savait par expérience comhien le ministère* des finances est opportun pour crtle suprématie. Si, d'autre part, M. de Monlmorem y, en acceptant le ministère des affaires etran;.èrcs, n'avait pas réclamé le titre de Président du Conseil, qu'avait eu deux fois le duc de Richelieu, il n'en regardait pas moins semblable honneur comme attaché, en queljue sorte, nu département qu'd occupait. Ainsi, ce Cabinet tout roya-

liste de 182^2, à part les dissidences de caractiVe et d'origine, recelait un sujet de divisions et de luttes, dans le litre vacant de la Présidence. En attendant le litre, l'influence décisive et croissante se marquait en faveur de M. de Villèle, par Tascendant sur la Chambre des députés, la direction des hommes et l'activité des détails. Le coup d'œil de M. de Chateaubriand ne s'y trompait pas; et, quel que fût son air de déférence solennelle envers son noble ami, le Ministre des affaires étramjères, c'était au ministre des finances que s'adressaient sa pensée et ses vœux, et que s'attachait son ambition Une grave épreuve allait constater celle différence.

La sourde inquiétude qui durait encore sur le Continent, le mouvement révolutionnaire qui croissait en Espagne, l'agitation du Piémont, le soulèvement de la Grèce avaient amené, pour les Cabinets de l'Europe, un motif nouveau de délibération et d'action en commun. Depuis la soumission si facile de Naples, devant les baïonneUes de TAutriehe. rien ne semblait aux Cours du Nord plus sûr et plus simple que ce procédé d'intervention militaire appliqué par un Congrès, et la Royauté de France, en butte elle-même à des attentats, qu'elle croyait liés à des conspirations étrangères, acceptait volontiers, comme utile même à sa dignité, une solidarité politique qui la plaçait parmi les Puissances gardiennes de l'ordre monarchique élaldi. Le péril, en effet, eût été non de s'adjoindre librement à un Protectorat européen, pour un but précis et déterminé, mais d'en dépendre, d'une manière générale.

Là même, cependant, pouvait se rencontrer un écucil pour la Monarchie selon la Charte, celui d'être, ou de paraître entraînée par ses alliances hors de l'esprit de ses

histitutions. M. de Montmorency était peu touché d'une telle sollicitude : il voyait surtout, dans un Congrès, l'occasion pour la France de concourir, avec une grande partie de l'Europe, à la répression des troubles de l'Espagne, qu'il redoutait pour la religion, au moins autant que pour le trône. Ministre desaiïaires étrangères de la Royauté des Bourbons, il avait grand désir de la représenter au Congrès de Souverains et d'hommes d'État, qui devait prochainement se tenir à Vérone, et où lord Castlereagh serait peutêtre l'organe d'une dissidence de l'Angleterre.

A ces motifs de conviction sincère, qui ()0ussaient M. de Montmorency à Vérone, M. de Chateaubriand, on peut le croire, en joignait d*autres puisés dans la sagacité d'un noble patriotisme, non moins (|ue dans l'orgueil du talent. Il avait bien jugé la Révolution d'Espagne; il la croyait plus bruyante que forte; il la supposait facile à réprimer par les armes de la France, avec l'aveu de l'Europe; et il voyait là, fjour la Royauté et la Nation française, une reprise assurée d'ascondîmt militaire, après une campagne, dont il calculait les chances heureuses et l'inévitable contre-coup sur l'esprit des gouvernements et des peuples

Mais, cette disposition même rendait la présence d'un tel assesseur au prochain Congrès peu désirable pour Tamour-propre ministériel de M. de Montmorency, non moins partisan de la guerre contre l'Espagne, et encore plus zélé pour la Sainte-Alliance. Aussi, le premier désir de C(tte délégation, exprimé par l'ambassadeur, dans une lettre à son Ministre, n'obtint que réponse évasive et refus mal dégui.>é. De là, nouveaux efforts de M. de Chateaubriand, près de M. de Villèle, peu soucieux de la guerre, peu sensible à l'ardeur apostohque de son Collègue des affaires étrangères, et, par là, fort enclin à lui ménager

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un Gonlre-poids, et peut-être à tempérer son zèle au prochain Congrès par Topinion, présumée plus docile, de M. de Chateaubriand.

Faudra-t-il croire qu'à ce point de vue même, Tambassadeur changea parfois de langage, et donna des espérances diverses? Il est certain que par lui-môme, et par une noble amie, la demande de son envoi à Vérone fut opiniâtrement renouvelée, et rencontra plus d*un obstacle. M. de Chateaubriand, tout en offusquant de sa gloire, même la piété de M. de Montmorency, choquait, par d'autres côtés, la prudence mondaine et les souvenirs de Louis XVIII. L'eRbrt devint donc assez pénible, et n'aurait peut-être pas réussi, sans une dernière démarche, l'arrivée du jeune Secrétaire d'ambassade, M . de Marcellus , d'un nom cher au parti royaliste, ingénieux et zélé messager, qui fit craindre à M. de Montmorency d''avoir bientôt à Paris, comme démissionnaire mécontent, celui dont il n'aurait pas voulu, comme auxiliaire, à Vérone. En même temps, M. de Villèlese sentait piqué au jeu; et, insistant auprès du Roi, il voulut assurer, contre un collègue, dont il n'était pas assez maître, le succès d'un ami qui se confiait à lui. Ainsi fut emportée la question au Conseil. M. de Montmorency annonça lui-même, non sans quelque amertume, la décision ft notre ambassadeur, tandis que M. de Villèle en prévenait avec effusion le futur collègue, qu'il semblait tenir en réserve.

Durant cette lutte intérieure du ministère Montmorency- Villèlc, un incident bien autrement !ragiqne marquait, en Angleterre, la forte pression des mœurs publiques et de l'esprit de liberté sur les caractères les plus fermes et les ambitions les plus hautaines. Un ministre associé par tant d'actes décisifs à la politique de la Sainte-Alliance, et dans

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son pays même, poussé à quelques mesures impopulaires de précaution et de résistance, lord Castlereagh fut tout à coup trtîublé de son rôle prochain au Congrès, de ses promesses à tenir, ou plutôt à désavouer, s'il voulait demeurer, dans la question d'Espagne, Thomme du Parlement britannique, et combattre du dehors la Révolution, sans hiî donner trop d'armes au dedans, et sans se rendre lui-même trop odieux, pour garder le pouvoir. Dans cette crise d'inquiétude et d'orgueil, Castlereagh sentit vaciller sa raison, et se donna la mort.

Quelqui's jours auparavant, un ancien collègue de lord Castlereagh, séparé de lui par des tracasseries plutôt que par des principes, mais entraîné par cette séparation même à des 0|>inions plus libérales, Georges Canning, un des brillants élèves de Pitf , avait accepté l'opulente TonclioD de gouverneur de l'Inde, tl était résolu, non sans éépit, à quitter l'Europe pour ce lointain exil, au moment ou lord Castlereagh se préparait avec répugnance au voyage de Vérone, puis se délivrait de cet ennui, en §e eoupant la gorge. Pour le remplacer au Congrès des rois, nulle didicullé : l'Angleterre avait son grand général, lord Wellington, si bien accuiilli des Souverains absolus, mais modéré par nature et «d'un esprit conrorme aux libres Institutions de son pays., Dans le Cabinet et au Parlement, il était bien plus malaise de trouver le successeur lie Castlereagh ; et ce choix devait bientôt influer sur la politique anglaise au dehors.

L'ascendant même qu'avait eu ce ministre, le vide que laissait sa mort découvraient trop rinsulTisance, pour le remplacer, de tout autre successeur que son plus redoutable antagoniste. Georges IV le comprit; et, malgré quelque motif d'aversion personnelle, sur les instances de ses

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autres imûstres, il leur donna pour chef Canning, au lieu de CaalUnigb. Ce changement ne diminua pas, pour Tambas^Mur de France à Londres, le désir d*étre délégué au Congiès de Vérone. Depuis son ariivée, il avait beaucoup vu le plus brillant omteur du Parlement britannique. Un goût et une prétention d'éclat littéraire portaient M. Canning au devant de Tillustre écrivain, qu'il avait reehcrclié, quelques années auparavant, à Paris. Cette liaison de4lt'ux talents fort divers au fond, et rapprochés d'wnour-propre, alTectait même les formes de l'amitié; mais, N. de Chateaubriand, qui devinait assez juste la nouvelle impulsion, ou du moins la nouvelle apparence que son ami, app«4é au Ministère, allait donner à la politique anglaise sur le Continent Jugeait plus à propos de hi contreminer à Vérone, que de la discuter stérilement, à Londres. (]e fut donc le lendemain même de la nomination de M. Canning à Voffice vacant de lord Castlereagh, que M. de Chateaubriand insista, plus que jamais, pour sa propre délégation à Vérone. Deux jours après, il reçut Tavis de sa mission qui jeniblail liée, et, par là même, subor- I à celle de m. depontmorency, que Tordre du Rot

chacseailde représenter la France à Vienne et à Vérone. w^^nMk Loiidrés, à la fin de septembre 1822, ne trouvant plus M. de M ntmorency à Paris, mais reçu, à cœur ouvert, par M. de Villèle et gracieusement par le Roi, M. de Chateaubriand arriva des premiers à Vérone, où devaient se réunir l'empereur d'Autriche et le prince de Metternich, Tempereur de Russie, suivi de plusieurs généraux et de ses ambassadeurs dans les grandes Cours, le roi de Prusse avec ses deux frères et ses deux principaux ministres, le roi de Naples avi*c sa maîtresse et son confesseur, le roi de Sardaigne avec son ministre des affaires

9» tk THmiEMKBlVK.

élmngèi-es, enGn les délégués de l'Angletem^ et* au premier rang, le duc de Wellington. Trois liulnupll^poleiitiaires de la France, M. de Caraman, M. de laFèronnays et M . de Rayneval , ambassadeurs près des cours de Vienne, de Pélersbourg et de Berlin, arrivaient à ce Congrès, a^ec le titre qu'avait tant souhaite M. de Chateaubriand; et leur mission, si partagée, s'eiïaçait d'autant plus, en la préscnr-e du Ministre, leur chef odiciel.

On ne saurait supposer, d'ailleurs, que k Congrès réellement actif et délibérant se formât de toutes les illustrations de cour et de diplomatie, qui se trouvaient assemblées à Vérone, depuis l'archiduc de Modèiie jusqu'à Tarcliiduchesse de Parme, et depuis le conseiller aulique, M. Gentz, jusqu'à M. de Serre, tombé de la tribune dans l'oisiveté d'une ambassade à Naples. Évidemment, beaucoup d'assistants faisaient cortège. Leur présence était, pour eux une charge et un honneur. Les intérêts sérieui du Congrès se traitèrent, dans quelques séances spécialement convoquées, et plus encore, dans quelques entretiens conlidentiels. ^ ^ ^^ ^

Sous la première forme, ler6l0de]L\ieChateallÉNnr fut d'abord très-limilé. Comme un des minisir tentiaires de la France au Congrès, il prit part i des conférences sur la traite des Nègres et sur la répression delapiraterie, dans les mers d'Amérique. On conçêh même qu'il ait été chargé par BI. de Montmorency de répondre à un mémoire de lord Wellington, demandant, avec la philanthropie tardive, mais énergique de son pays, une interdiction absolue du commerce d'esclaves, et réclamant à cet égard plusieurs garanties, dont pouvait s'inquiéter la liberté maritime des autres nations. Biais, sur la grande question d'alors, la Révolution d'Espagne, l'initiative, au

nom delà France, ne pouvait appartenir qu*n M. de Montniorenc;; et, sous ce rapport même, il recevait du Ministère français des Instructions directe<^. Or ce Ministère, M. de Yillèle, qui en était rhomme d'alTaires le plus actif dans les Chambres, venait de s*en faire déclarer le Président officiel; et, tandis que le grand nom de Montmorency passait de la cour de Vienne au Congrès de Vérone, pour y représenter ce qu'on appelait la politique royaliste de France, l'habile et laborieux tacticien du parti royaliste n'hésitait plus à se donner, dans le Conseil du roi Très- Chrétien, le litre qu'il avait craint d'accepter d'abord.

Le Ministre des affaires étrangères de France apprenait, à Vérone, par une dépêche, cette primauté survenante; et il recevait, en môme temps, du nouveau Président des Instructions destinées à modérer son actfon près du Congrès. ]à était recommande aux plénipotentiaires de Sa Majesté Très- Chrétienne, « de ne pas assimiler le rôle de la France à « celui de l'Autriche, au Congrès de Laybach; de se souci venir que la France n'est pas dans l'intention, b\ dans la ff nécessité de déclarer la guerre à l'Espagne; qu'elle n'a « pas d*appui à réclamer, pour un but, qu'elle ne veut pas « atteindre; que, si elle était attaquée par l'Espagne, a elle n'aurait pas besoin de secoui^, et ne doit donc (c contracter, à cet égard, aucune obligation, se bornaqt « d'ailleurs à tirer du Congrès un traité éventuel, honoa rable et utile à la France, soit pour le cas de guerre a entre elle et l'Espagne, soit pour le cas où les Puissances « reconnaîtraient lindépendance de l'Amérique. »

Le reste de la note adoptée et transmise par lo Président du Conseil insistait, d'une manière assez décourageante, sur les difficultés et les périls d'une invasion directe; ea touiy elle avait pour objet contre l'Espagne l'hostilité,

^94 LÀ TRIBUNE IlODBRNE.

sans la guerre, et la mise au han de l'Europe, saus intervention obligée pour lÉ France. Le zèle roonar^que de M. de Montmorency ne s'enferma pas dans le (^rcle un peu timide de*cette Instruction. Portant seul au Congrès «me proposition , sur laquelle il n'avait pas consulté M. de Chateaubriand, il peignit avec force ce qu*il appelait les provocations deiEspagne contre la Francfif; et, de là tirant la conséquence probable d*une guerre, il invoqua, pour cette guère, Tappui moral des alliés; récla^ mant dès-lors, comme une première marque de cet ^ppui, la menace simultanée du retrait des Ambassades |)réscntes à Madrid, il indiqua le besoin de quelques autres manifestations du même accord : il en chercha la forme; et enfin, il posa la question du secours matériel, que les Hautes-Puissances seraient disposées à donner à la France, dans le cas où, sur sa demande, leur intervention active deviendrait nécessaire.

C'était là prévoir et préparer la guerre, plus que ne le voulait M., de Villcle. M. de Chateaubriand aflirme, dans son Histoire du Congrès de Vérone, que, s'il eût été consulté par M. de Montmorency, la communication aurait été autrement rédigée; qu'elle n'aurait pas parlé surtout de la possibilité d'un secours matériel. Ainsi, l'ambassadeur put ^e montrer, en apparente, plus modéré que son Ministre, •et plus d'accord avec la politique de M. de Villèle. Mais, «dans le fait, il voulait la guerre d'Espagne d'une volonté plus passionnée que personne; et, s'il ne fut pas à même •de la déterminer d'abord, il en devint bientôt le plus puissant instigateur.

Quoi qu'il en soit, la communication accusée à la fois •d'excès et de faiblesse par l'ambassadeur trop supérii'ur à ^n ministre, obtint, ce semble, assez de crédit dans la Con-

M. DE CHATEAUBRIAND. 28b

féreiice. Le représentant de TAnuleterre refusa seul d'y répondre, et n'admit pas les questions propaées. L'Autriche et la Prusse promirent, avec empressement, le retrait de leurs ambassadeurs et tout Tappui moral qu*on pouvait désirer La Russie, en donnant pleine approbation aux vues exprimées par M. de Montmorency, oilirit pour Texccution tout Tappui moral et matériel, dont la France aurait besoin.

La dissidence de lord Wellington n'en Tut que plus marquée et annonça dés-lors l'attitude d'abstention et de blâme, qu'allait prendre TAnglfUTre, si la France commençait une entreprise armée sur l'Espagne. C'était Tînstinct du sentiment anglais, appliqué par le calcul populaire de Canning, comme il avait été pressenti par Castlereagh. Cette répugnance, nourrie par l'ancienne jalousie anglaise contre le Pacte de famille et contre la réunion des deux Couronnes dans la maison de France, était, au fond, d'accord avec l'esprit même de Wellington et sa fierté militaire. Tout tory qu'il était, et bien que Tort avancé dans les conseils et la faveur de la Sainte- Alliance, il n'aimait pas que la France revint, même sous d'autres auspices que ceux de l'Empire, chercher en Espagne la revanche des mécomptes et des pertes que, là même, il av.iit inOigés h la fortune de Napoléon. Il plaisait à son amour-propre que la Péninsule, délivrée par lui, restât sur ce souvenir et ne fût de longtemps visitée par nos armes. Enfin, tout sentiment personnel à part, le duc de Wellington avait l'esprit de loyauté légale, que commandent les Institutions de sou pays; et, sans reporter à M. Canning l'amitié politique, qu'il avait eue pour lord Castlereagh, il suivait avec zèle les insirurtions du nouveau ministre.

Mais le représentant de l'Angleterre excepté, les plénipotentiaires, les Rois présents à Vérone, Yempere^

Alexandre surtout, avaient effroi de la Révolution espagnole et œ voulaient la compression prochaine.

Le Cimgrès ne prétendait pas, comme on l'a dit, contraindre les Bourbons de France à marcher en armes, pour assurer aux Bourbons d'Espagne leur Pouvoir absolu; mais, collective ou non, l'expédition était voulue par toutes les Puissances, hormis l'Angleterre; et, dans la première hypothèse, on eût demandé à la France passage sur son territoire. M. de Chateaubriand, dans son Congrès de Virane^ a paru cependant supposer une intention plus pacifique de l'Europe, par jalousie de la France et par crainte de ses accroissements. Ea cela, l'historien, ou n'a pas vu la vérité, ou la dénature un peu, pour augmenter le rôle du diplomate. Dans le fait, à Vérone, comme il arrive souvent ailleurs, une Torte crainte dominait une répugnance. L'Autriche, que M. de Chateaubriand affirme avoir été très-froiJe pour cette guerre, par défiance de tout réveil armé de la France, voulait cependant la prompte répression des Cortès. M. de Metternich avait contribué beaucoup à échauffer, sur ce point, la colère de l'empereur Alexandre : il accueillait et encourageait de ses promesses quelques émissaires de la Régence royaliste d'Urgel^ venus à Vérone solliciter, à toute fin, un secours étranger pour le roi Ferdinand contre la Constitution de Cadix, les Cortès et le ministère imposé parleur influence. Le cabinet de Vienne eût souhaité passionnément pouvoir lui-même faire, à Madrid, ce qu^l venait d'achever àNapIes. Mais, à défaut de sa propre action, il en acceptait une autre telle quelle, même celle de la France.

Laissons à chaque chose sa vérité. 11 était facile de perder au Congrès ce qu'il voulait. La différence n'était

M. DE CHATEAUBRUNU. , 297

quedans les formes. M. de Montmorency, pieux et fervent, souhaitait du fond de l'âme et trouvait praticable, à quelque prix que ce fût, la repression armée des troubles de rBspagne. Al. de Chateaubriand avait le même but, sans tenir le même langage, et sans approuver également tout mode d'invasion. On peut justement reconnaître avec lui, que, dans ce désir commun, il voyait bien au delà de M. de Montmorency; que, se souciant peu du Trappiste et des bandes de la foi, sa pensée toule politique voulait surtout armer la France et rendre à la Monarchie légitime loccasion d'une guerre heureuse. Mais, ce but même admis, pour en aplanir les voies, pour obtenir que la France fit à elle seule ce qu*on lui enviait un peu, mais ce qu'on souhaitait, avant tout, par une main ou par une autre, il y avait peu d'obstacles à vaincre : et d'abord M. de Chateaubriand, sur ce point même, dissimula son zèle, plus qu'il ne le rendit pressant et impérieux.

On avait décidé, d'après les ouvertures de M. de Montmorency et sans didiculté, qu'une Note comminatoire serait adressée par chacune des Cours alliées au Gouvernement et aux Certes d'Espagne. Cette Note^ uniforme pour le fond, avec des variations de langage, rappelait les violences, les désordres, dont souffrait la Péninsule, le besoin d'y mettre un terme, en revenant au principe de l'Autorité royale; elle invitait à y ramener les ImtitiUiom nouvelles, et à chercher là surlout le salut de l'Espagne. Si cette condition n'était pas remplie, elle annonçait la rupture des relations paciiiqucs avec l'Europe, et, par là même, l'imminence d'une guerre. Cet acte, que l'Angleterre seule s'abstenait d'approuver et de reproduire, réalisant par un premier fait l'adhésion complète des trob Puissances du N^QJ^à la communication du

•398 LÀ TIUBUNË MODERNE.

principal plénipotentiaire de France, ce Ministre pouvait, dès-lors, revenir près de son Gouvernement, pour presser les conséquences des principes adoptés, sur sa demande. M. de Montmorency partit de Vérone, dès le 21 novembre 1822, bien que le Congrès dût encore prolonger plus de trois semaines ses séances, discuter diverses questions secondaires, et attendre d*Espagne des réponses faciles à prévoir.

Dans cet intervalle, M. de Chateaubriand, plus maître de son rôle, et à découvert sur ce premier plan, qu'il ambitionnait toujours, n'avait pins à retenir sa propre force, de peur d'offusquer. Il lui convenait moins, dès lors, de représenter exclusivement la politique du président du (Conseil, et de se faire, à ce titre, plus modéré et moins disposé à la guerre, que ne l'avait paru le ministre des affaires étrangères. Il sembla donc, chaque jour, entrer davantage dans ces idées de Dictature européenne professées par l'empereur Alexandre. H eut de fréquents entreliens avec ce Monarque retombé de son langage constitutionnel de 1814 à de graves scrupules et à de perpétuelles alarmes, au moindre signe de troubles populaires, ou môme devant toute apparence de liberté légale. L'imagination mystique du Souverain ne fut pas sans ascendant sur la pensée du grand écrivain; et l'influence devint réciproque.

M. de Chateaubriand nous affirme, qu'en se dévouant, sur l'aflaire d'Espagne, à la pensée de l'empereur Alexandre, qui, au fond, était la sienne, il poursuivait, pour son pays, de bien autres résultats que le renversement de la Constitution des Cortès et le rétablissement de Ferdinand VII dans son stérile despotisme. Il voyait dans l'avenir, pour prix de ce concours aux vues du Cznr, la France agrandie et la rive du RMt^reconquise. Malheureusement,

bien des années plus tard, quand Tillusl re écrivain, après la mort prématurée d*Alexandre, repassant d*un regard les rêves de son patriotisme, nous dit tout ce qu'il aurait espéré de Tunion de ce Monarque avec la France, si lui-môme était resté, ou redevenu ministre des aiïaires étrangères, il éloigne bien cel ancien but, qu'il se proposait : il ii*ose plaed^^dans ses calculs, l'extension de nos Tronticres du Nord, qu'après de bien autres événements, la création de Monarchies bourboniennes dans l'Amérique méridionale, la réunion par le Czar de l'Eg^se grecque à TÉglise latine, le Christianisme maître de la Turquie. Ce sont là de grandes promesses, mais un bien long ajournement à ^'extension de nos Tronlières du Nord.

M. de Chateaubriand avait-il, dans les entretiens de Vérone, flatté, par un coin de ces vastes perspectives, Tambition du Czar sur l'Orient? Renouvelait il pour lui ce leurre de Constantinople, que lui ofTrit Napoléon? Ne croyait-il pas anoblir ainsi le docile concours, que la Sainte-Alliance nous demandait, ailleurs? Grand écrivain, nous n'en faisons nul doute, à Thonneur de votre mémoire! mais, vous aviez bien Pf^-P**'^ ^^ compte la lenteur des événements et la frêle durée des hommes. Entre votre lissage ici-bas et cette restitution de la limite du Rhin, donnée pour récompense et pour prétexte à votre politique sur l'Espagne, il y avait des Révolutions et des guerres, à remplir plus d'un siècle.

Nous le voyons en eiTet : l'inviision monarchique de la France en Espagne s'est faite, il y a trente ans, comme le souhaitait l'Empereur Alexandre : elle a même eu plein succès; et on peut soutenir, encore aujourd'hui, qu'elle fut salutaire et préservatrice pour tout le monde, en arrêtant les derniers excès, où allait s'emporter la Révolution espa-

gDole, sans détruire pourtant le principe de oeUe Révolution, que nous voyons vivante encore. Mais, la France n'en est pas moins restée.dans ses limites rétrécies de 1815; et elle y reste encore, après tant de sang versé naguères, pour défendre contre l'agrandissement oriental de la Russie, la caducité de l'empire turc, et ajourner, au plus loin possible, ce démembrement de la Turquie et ce renvoie niahométisme hors de l'Europe, où la France devait trouver la compensation, si douteuse aujourd'hui, que son am«> bassadeur espérait, dès le (Congrès de Vérone.

De œtle politique, trop dominée par Timagination, i4 est temps de revenir à ce qui lui ressembla le moins, au terre à terre de M. de Vilièle louvoyant, à Paris, sur Inques^s tion d'i^pagnc, entre les impatiences gtterrières des royalistes ardents et les supputations en baisse des hommes de flnance et de Bourse. Quand H. de Montmorency hiiméme arriva de Vérone, avec l'adhésion du Congres à sa première communication, et les Notes projetées par trois grandes Puissances pour être, de concert avec une quatrième iVot^, que ferait la France, tt*ansmises au Gouvernement espagnol, ce ministca, malgré sa discrète douceur, parut bien exalté à son nouveau Président du conseil. M. de Vilièle, que ce retour avait même contrarié, par sa coïncir dence avec une liquidation fin de moiSy fut encore plus contrarié des engagements, qui semblaient prîg par son collègue. Il n'en cacha pas son humeur, même à M. Laffitte, qu'il rencontrait sur J[c terrain neutre des spéculations tinancières. Il s'en plaignit à d'autres plus intimes; et un homme d'un esprit rare , dès longtemps ami de M. de Chateaubriand, et alors ami de M. de Vilièle, plaida dans un Journal, là prolongation de la paix, les bons rapports arec l'Espagne et l'inQuence probable da sages

M. DE CHATEAUBRIAM). 30t

ai4B à renouveler près du Ministère espagnol et des Cartes,

Tombé des chaudes vapeurs de Vérone dans cette atmosphère attiédie de la Présidence et du ministère ies finances, M. deMontmorency trouvait cependant, à la cour, une apparente faveur. Dès son arrivée à Paris, le 30 novembre 1822, il fut reçu, le soir même, par le Roi qui lui dit, en le voyant entrer dans son cabinet : « Je suis content « de vous, mon cousin; et je vous fais duc Mathieu. » Puis, après beai||pup de questions sur lefrtÀcdotes intérieures du Congrès, et sur quelques intentions plus particulières des Souverains, le roi remit h délibérer en Conseil touchant les mesures à prendre et même Tadoption de la Note toute préparée, que rapportait de Véfone son ministre, pour l'adressera TEspagne, avec les communications analogues des trois autres grandes Puissances.

Dès lors commença, pour un mois ou deux, une crise d'indécisions, d'arrière -pensées et d'arrière- démarches, qui se découvrent, avec le temps, et par les témoignages les plus contraires. Peu confiant à Thabileté de M. de Montmorency, et peu satisfait de ses actes, M. de Yillèle correspondait, n Tinsu de ce ministre, avec M. de Chateaubriand. Celui-ci, sans se déclarer tout à fait pour la guerre, dans ce commerce de lettres plus intime qu'officiel, la conseillait, depuis quelque temps, sauf à ajouter : « C'est à vous de peser les choses dans votre sagesse, et à « moi de suivre la route, que vous croirez devoir prendre. » Et ailleurs : a Vous avez été accusé ici auprès de Thomme «r qui fait tout, ou plutôt de l'homme à qui on fait tout a faire, d'une extrême modération. Je me suis trouvé en- « veloppé, comme votre ami, dans l'accusation : on m'a

« donc trailé froidement, parce qu'on m'a soupçonné li'y a regarder à deux fois, avant do précipiter mon pays dans « les chances d'une guerre, qui pourrait devenir euroce péenne, si elle venait à se compliquer d'une guerre en a Orient, et de l'attaque des colonies espagnoles par les « Anglais. »

Y regarder à deux fois, en pareil cas, c'était bien se rapprocher de la manière de voir de H. de Villèle : et l'ambassadeur avait soin d'ajouter, pour que M. de Villèle n'en ignorât :'CcQ|ependiint, mesactionsv^t hausser, après a le départ de M. de Montmorency. J'aperçois déjà les « symptômes d'une faveur à venir. Je réussirai surtout, si « vous m'écrivez, et si on sait que je suis votre homme; « car, tout en trouvant quelque chose à redire à votre a prudence, on a la plus haute idée de votre capacité. »

A celte louange plus directe que fme, à cette soumis* sion d'homme-lige, un peu forte dans les termes, pour uiw si noble chevalier, M. de Chateaubriand ajoutait un témoignage quelque peu intéressé sur lui-même : « Espèce roiis, écrivait-il à son ami le Président du conseil, que 0 ce Congrès sera le dernier. Je suis bien aise d'y avoir a assisté, parce que cela achève mes études politiques. J'ai « appris à connaître bien des choses et bien des hommes, a dont je n'aurais jamais pu pénétrer le secret. J'ai vu « encore, avec une extrême satisfaction , que la France adonnera encore des lois à l'Europe, quand elle sera « bien conduite, etc. Nous causerons à fond de tout cela; « et j'ai pris des notes qui nous seront utiles. x>

Contre une candidature si pressante et si intime, le vicomte de Montmorency, à part les fautes qu'il pouvait faire, était trop inégal et trop désarmé. Il allait d'ailleurs rencontrer, dans le Conseil et au dehors, divers obstacles.

M. DE CIIATEÂUBRIAND. 305

Sur ses pas, le duc de Wellington arrivait aussi à Paris, revenant de Vérone. Aux objections qu'il avait faites, dans le Congrès et à son abstention finale, il joignait un mémorandum tout récent de M. Canning, portant ces propres termes : « Le duc de Wellington pourra déclarer haute- « ment à Sa Majesté le roi de France, que le gouvernement a de Sa Majesté Britannique a toujours été opposé à toute « intervention étrangère dans les aiïaires intérieures de a TEspagne. » Un autre paragraphe de cette note, en alléguant que le gouvernement espagnol n'^avait donné aucun sujet de grielà aucune des Puissances, ajoutait : « que < les déHiuts de la Constitution politique d'un pays sont a une question intérieure, dans laquelle aucun État voisin d n'a droiitie s'immiscer. »

Le duc de Wellington, sans aimer l'influence de Canning, la secondait, en cette occasion, par devoir officiel et par inslioct de jalousie britannique. Autorisé, près de Louis XVIO^ par de puissants et récents souvenirs, il insistait, dans uîl intérêt apparent de Dynastie, sur les dangers d'une guerre à commencer en Espagne, et sur les avantages d'une neutralité prolongée, en accord avec l'Angleterre. Il offrait, il promettait ce qui fut essayé bientôt après, pour obtenir, en dehors des notes comminatoires et par le Concours des négociateurs anglais, quelques changements à la Constitution espagnole et quelques garanties à l'autorité du roi Ferdinand. Louis XYIll était frappé des motifs, ou de l'autorité d'un tel contradicteur, et, sans se fatiguer en discussions, il disait au duc : Voyez Villèle: U votis comprendra mieux que M. de Montmorency. Lord Wellington, enell'et, trouva M. de Villèle très-sincèrement inquiet de la guerre, la nommant une entreprise un peu chevaleresque, espérant qu'elle ne serait pas né-

304 L.^ TRIBimE MOMimE.

iressaire, disait-il encore, et acceptant yolontiers tout effort indirect, pour la détourner.

Mais le mouvement donné à M. de Montmorency par son zèle religieux et l'impulsion du Congrès restait le même. Pressé par le duc de Wellington d'articuler les griefs matériels, qu'avait la France contre TEspagne, afin que l'Angleterre s'efforçât de les faire disparaître par une médiation amicale, il répondait « que les vrais griefs de la « France à l'égard de l'Espagne ne se composaient pas de a faits tombant sous une définition précise ; que c'était c( surtout le triomphe, dans l'Espagne même, d'opinions a dangereuses, dont il importait, à tout risque, d'arrêter « l'exemple, et de prévenir l'action hostile et contagieuse. »

C'était, au fond, ce que, dans un autre ten^, l'Angleterre elle-même avait dit, pour justifier ses prçi&ations de guerre contre la France. Mais ce raisftnneiAiiifty auquel l'Angleterre avait recouru, pour ameuter des Copiions, en réponse aux menaces de la Convention et des^pubs, était, de notre port, moins motivé par la grandeo^jto péril et par le degré d'énergie révolutionnaire, qu'on pduvaîlGraindre de l'Espagne. Sous ce rapport cependant» s'il y avi^t moins de justice et d'urgence à déclarer la guerre, il y avait d'autant plus de chances de la faire avec succès. M. de Montmorency, soit conviction de cette vérité, soit plutôt ardeur de conscience supérieure à tout , encourageait sous main, dans le journal royaliste, la Quotidietinef l'argumentation la plus vivo, à l'appni d'une prompte marche et d'une attaque, pour délivrer le roi Ferdinand. Le langage de la Cour, et même celui de l'Église, dans quelques sermons du moins, devenait chaque jour plus belliqueux, au grand dépit de M. de Villèle. qui, devant ces explosions monarchiques et religieuses, voyait baisser la rente. Dans

K'c liésari'oi, pour Y ultimatum, il avait, de Taveu de Louis XVIII, transmis une nouvelle Instruction secrùtc à notre ambassadeur en Espagne, le comte de la Garde, le iliargeant d'essayer près du gouvernement de Ferdinand el des Cortès toute démarche à Teffet d'obtenir quel- (]ues changements, même légers, même apparenis, dans la conduite des aiïaires.

M de la Garde, gentilhomme de cœur élevé, et d'esprit juste, était assorti parraitement à semblable mission. Attaché, dés 1815, à la politique modérée, il en paraissait un des plus nobles témoins : car, il avait été, quelques années auparavant, frappé d'un coup de poignard par un^ssassin ultrà-calholique, au moment où^ comme chef militaire, il protégeait les protestants, au nom du Roi, dans ce département du Gard, si cruellement souillé de fanatiques vengcinices, en 1815. Suivi partout de cet honorable souvenir, M. de la Carde j joignait Tascendant des lumières et irune gravité polie. Selon les dernières recommandations de M. de Villèle, il devait, de concert avec l'ambassadeur britannique, Williams A'court, et un ofRcier général anglais trés-considéré en Espagne, engager par d'amicales instances le gouvernement espagnol à revenir un peu sur le passé par quelques modifications législatives, pour fortifier l'autorité royale. « A ce prix, toute menace tomi( bcrait, toute idée d'intervention serait éloignée ; et la i( France, loin d'exagérer ou même de seconder une poli- « tique ennemie des libertés espagnoles, servirait de mé- « diatrice entre les justes droits de l'Espagne et les inquié- « tudes des grandes Puissances. »

Le duc de Montmorency soupçonna cette médiation adoucie, qui se cachait de lui ; et, comme membre du ^^onseiL chargé du portefeuille des affaires étrangères, il

annonça Tintention de ne pas différer Tacle importanl, auquel il s'était engagé pour la Fraiicc, devant le Congrès, et d'adresser à M. de la Garde, pour être communiquée au gouvernement espagnol, une note non moins comminatoire que celles des trois Puissances du Nord. Une séance étant aussitôt fixée à cet effet, le ministre des affaire» étrangères y lut devant le Roi son projet de note, rapporté du Congrès et encore fortifié de quelques pieuses indignations de Paris. Le ton de cette note était sévère et passionné. La demande de graves amendements à la Constitution espagnole était impérative, et, en cas de refus, le départ de l'ambassadeur expressément ordonné. A ces avis se joignait une série de griefs, et au vœu réitéré de la Paix une menace très-distincte de guerre prochaine.

A celte lecture, plusieurs membres du Conseil, le maréchal Victor, ministre de la guerre, M. de Cleirmont- Tonnerre, ministre de la marine, le garde des sceaux, M. de Peyronnet, éclatèrent en approbation. Les deux premiers semblaient répondre du succès, au nom de Tarmée et de la flotte; et le Maréchal même, empruntant à la révolution d'Espagne l'exemple de la révolte militaire qui en avait éléTorigine, par l'entassement de soldats oisifs dans Vile de Léon, n'hésita point à dire, que la continuation stérile du cordon sanitaire était plus inquiétante pour la fidélité de l'armée qu'aucune expédition de guerre, et qu'il verrait la sûreté, comme l'honneur du pays, dans une prompte entrée en campagne. Le Garde des sceaux appuyait, par un autre côté, le même avis. Homme de parti, ou plutôt instrument de parti, il regardait la guerre d'Espagne comme un moyen de majorité durable, dans la Chambre des députés d'alors; et il la déclarait nécessaire et politique. Le Ministre de l'intérieur, M. de Corbière, \w\\

touché de la religieuse ardeur de M. le duc de Montmorency, ne disait pas un mot à Tappui de la Note; et le Ministre de la maison du Roi, M. de Lauriston, attendait, pour se prononcer.

Ace moment de la délibération, M. de Villcle produisit, à son tour, un projet de Note pour H. de la Garde, <c projet plus calme, disait-il, et devant plus simplement atteindre au même but. » Cette note, sans faire allusion aux instrtœ" tions secrètes que venait de recevoir M. de la Garde, en reproduisait l'esprit, et s'éloignait d'autant plus du lan- |:age menaçant de Vérone : ^expression en était modérée jusqu'à l'ambiguïtc. \< La France, disait cette note, a dû c( s'expliquer, au Congrès de Vérone, sur les armements, « auxquels elle avait clé conduite et sur l'usage éventuel « qu'elle en pourrait faire : les précautions de la France ont « paru justes à ses alliés; et les Puissances continentales « ont résohi de s'unir à elle, pour l'aider, s'il en était « jamais besoin, à maintenir sa dignité et son repos. La c( France se serait contentée d'une résolution à la fois si a bienveillante et si honorable pour elle; mais, l'Autriche, « la Prusse et Iji Russie ont jugé nécessaire de joindre à « l'acte particulier de Talliance une manifestation de «leurs sentiments. » Puis, était- il ajouté, a le gou- « vemcmenl du Roi, intimement uni avec ses alliés dans « la ferme volonté de repousser, par tous les moyens, les « mouvements révolutionnaires, disposé d'ailleurs à oITrir « à l'Espagne des secours de tout genre, pour assurer son « bonheur et accroître sa prospérité, ne se relâchera pas « des mesures préservatrices qu'il a prises, tant que ITs- « pagne continuera d'être déchirée par les factions. »

EnGn, pour dernier argument, il était dit à l'ambassadeur : a Le gouvernement de Sa Majesté ne balancera pas

308 LA TRIBUKE MODERNE.

« même à vous rappeler de Madrid, et à chercher ses ga- « ranties dans des dispositions plus efficaces, si ses intérêts « essentiels continuent à être compromis, et s'il perd « Tespoir d'une amélioration, qu'il se plaît à attendre des <i sentiments, qui ont si longtemps uni les Espagnols et a les Français, dans l'amour de leur roi et d'une sage « liberté. »

En achevant la lecture de ce paragraphe, M. de Villèle fit remarquer son intention de ne rien décider encore, de montrer la guerre comme possible, mais d'assurer la paix; et il répéta « que l'action bien ménagée de l'Angleterre « pouvait contribuer efficacement a ce résultat, et qu'il (( ne fallait pas rendre, dés ce moment, la rupture certaine « et la guerre inévitable. x> M. de Corbière appuya cet avis de quelques mots grondeurs. Le ministère hésitait, tou* tefois, entre les deux Notes et les deux inQuences; mais le Roi, qui d'avance avait connu le projet de M. de Villèle, et peut-être l'avait corrige, y donna la préférence.

M. de Montmorency comprit bien, qu'il était là touché, dans uu point plus sensible que son amour-propre d'auteur et que son habileté, plus ou moins grande, d'argu-* mentation et de langagg. Il rougit; et, d'une voix émue, il déclara qn'ayant eu, devant les Souverains réunis à Vérone, l'occasion de connaître les Notes destinées par eux au gouvernement espagnol, et la sienne ayant été.concertée dans le même esprit et mise également sous leurs yeux, il ne pouvait, sans manquer à l'honneur, continuer de faire partie d'un Conseil qui adopterait vis-à-vis de l'Espagne un autre degré de langage : et il ajouta, qu'il suppliait, dès ce moment, le Boi d'agréer sa démission. Nul ministre ne suivit cet exemple, parmi ceux qui d'abord avaient appuyé la Note présentée par M. de Montmorency.

Lui seul insistant, le Roi, sans consentir, dit qu'il aviserait, en chargeant, s'il le fallait, provisoirement M. de Villèle de Vintérim des aiïaircs étrangères.

Cependant, à Vérone, le Congrès touchait à son terme. Chacun des acteurs de ce théâtre commençait à se lasser de la représentation,^ et voulait en suivre le contre-coup, au dehors. Tandis que l'empereur Alexandre, dans un entretien final, avait encore enflammé le zèle secret de M. de Chateaubriand pour la guerre d'Espagne, M. de Metternich, plus froid sur Tcxpédition, par les armes seules de la France, pressait l'ambassadeur de partir, afin d'appuyer M. de Villèle à Paris, contre l'ardeur de M. de Montmorency. M. de Chateaubriand ne crut pas devoir, à cet égard, détromper son interlocuteur; et il ajoutait longtemps après, en souvenir de cet incident : a M. de Metter- <i nich nous vit nous éloigner avec joie, comme un messaa ger de paix. Notre visage et notre langage sont bien « trompeurs ; ou la perspicacité de rarchichancelier n'est a pas telle qu'on la suppose. » Pour nous, dans cette alternative, admettons la première hypothèse, comme M. de Chateaubriand l'aurait souhaité sans doute. Tant l'amour-propre est ingénieux à se vanter de toute chose!

Quoi qu'il en soit, le 13 décembre, il partit de Vérone; et, le 20 du même mois, il touchait Paris, pour y trouver les bruits sourds encore d'une vacance prochaine dans le Ministère, et les incitations passionnées de quelques amis, qui poussaient sa fortune, avec toute l'ardeur de l'enthousiasme et de l'intérêt personnel.

Le duc de Montmorency, cependant, était encore ministre ostensible des affaires étrangères. Malgré sa démission offerte et implicitement acceptée, il continua même, quelques jours, de communiquer avec les membres du

Corps diplomatique; et, répondant aux instances réitérées du duc de Wellington, sur une offre de médiation anglaise, pour dissiper les griefs de la France à Végard de l'Espagne, il refusa, par une noie péremptoire, datée du 26 décembre, tout arbitrage semblable. C'était démentir et blâmer les instructions secrètes, que M. de Villèle avait directement adressées à M. de la Garde. I^e lendemain, le Moniteur contenait Tordonnance qui, en acceptant la démission de M. le duc de Montmorency, remettait Vintéi'im des affaires étrangères à M. le président du Conseil.

« La raison ofGcielle de cette démission, dit M. de Cha- « teaubriand, est encore un mystère. M. de Montmorency « avait-il pris à Vérone des engagements, que M. de Villèle « ne jugea pas à propos de remplir? Voulait-il, en cas a de guerre, la coopération immédiate et matérielle des « alliés? Nous ne le croyons pas ; nous croyons plutôt à a l'incompatibilité des caractères. » Il est vrai; mais cette incompatibilité, par elle-même, en faisait naître d'autres, y compris la dissidence des systèmes. La première raison de la retraite de M. de Montmorency fut le rejet de sa Note et la substitution d'une influence secrète à l'autorité du Ministre encore investi du département des affaires étrangères; la seconde fut la candidature, déclarée ou non, mais inévitable, de M. de Chateaubriand. « Nous trou- « vâmes, dit celui-ci, M. de Villèle extrêmement bien pour a nous, et très-satisfait de notre correspondance, mais « inquiet sur sa position. » Quelle pouvait être cette in- •quiétude? Était-ce la crainte d'être supplanté par M. de Montmorency, et, partant, l'impatience de le prévenir? On ne peut en supposer une autre ; et tout, dans le récit de M. de Chateaubriand lui-même, en laisse échapper l'aveu. M M. dePolignac, dit-il, nous vint chercher; il nous avertit

« qu'une division existait entre le Ministre des affaires « étrangères et le Président du Conseil. Nous lui déclan rames, que notre sort était lié à celui de M. de Yillèle. »

Puis, rejetant pour lui-même toute idée de prétention personnelle, et jusqu'au soupçon d'un dissentiment avec M. de Montmorency, M. de Chateaubriand annonçait à M. de Polignac son prochain départ pour Londres, et en faisait hâter les préparatirs. Mais, le soir même de cette •conversation, un billet de M. de Yillèle, chargé depuis le matin de Vintérim des affaires étrangères, lui proposaîi ce portefeuille, par ordre du Roi. M. de Chateaubriand a publié, plus tard, sa réponse confidentielle à celte offre royale. 11 a voulu sans doute que sa conduite, dans cette occasion, fût jugée, d'après sa lettre; il a cru naïvement ne s'être montré ni ambitieux, ni pressé, n'avoir accepté la succession de M. de Montmorency que sous le coup d'une invincible nécessité. Quelques esprits défiants vont peut-être sourire, en lisant sa lettre de refus; mais enfin, il est juste d'entendre son témoignage :

« Mon cher ami, répondait-il à M. de Villèle; la nuit <c porte cx)nseil. 11 ne serait bon, ni pour vous, ni pour « moi, que j'acceptasse, dans ce moment, le portefeuille <i des affaires étrangères. Vous avez été excellent pour « moi; et je n'ai pas toujours eu à me louer de M. de « Montmorency; mais, enfin, il passe pour mon ami. 11 y « aurait quelque chose de déloyal à prendre sa place, sur- « tout, après tous les bruits qui ont couru. On n'a cessé « de dire que je voulais le renverser, que je cabalais « contre lui, etc., etc. S'il était resté dans un coin du « ministère, ou que le Roi lui donnât une immense re- « traite, comme la place de grand Veneiir, les choses « changeraient de face. »

312 U TRIBLNE MODERNE.

Nous le voyons, ces premiers motifs de rcftisne sont pas bien forts ; cette répugnance provisoire n*est pas désespé* rante. On a seulement quelque pudeur; on craint une apparence de déloyauté envers celui, dont on avait d'ailleurs à se plaindre; on voudrait, pour lui d'abord, une compensation, comme si, pour un Ministres des affaires étrangères tombant, il y avait convenance à rester dans un coin du Ministère, ou comme si la charge iimtilc de grand Veneur pouvait paraître une immense retraite à lih Montmorency, plus fait pour être payé, en honneur, qu*en argent.

« Quoi qu'il en soit, même à cette condition, pouisuit « M. de Chateaubriand, il resterait encore des diflicultés. <i Vous savez, mon cher ami, combien je vous suis dévoué. c( J'ai le bonheur de vous servir assez puissamment a auprès des royalistes, qui sont opposés à votre système. « Je les tempère; je les arrête et je les retiens, par la c( confiance qu'ils ont en moi, dans les bornes d'une juste « modération. Mais, je perdrais, à l'instant, toute mon inc( fluence, si j'entrais au Ministère, sans amener avec moi a deux ou trois de ces hommes, qu'il est si facile de désar- « mer, mais qui seront extiêmemcnl dangereux, à la ses- « sion prochaine, si vous ne pouvez pas vous arranger avec « eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est « critique, etc. »

Ainsi, à côté de son refus, l'impatient candidat montrait tout le prix de son accession. Modéré contre M. dv Montmorency, et, pour lui suca'îder, il s'appuyait, (ii même temps, sur l'exagération des hommes, qui dépassaient M. de Villèle, dans son propre parti et devaient, un jour, contribuer à sa chute. Il promettait de les désarmer, à condition de pouvoir les amener, avec soi, dans la place.

Eiifin^ pour ne laisser aucun doute sur la seule issue possible, la lettre se terminait par cette déclaration : a Je « dois vous dire aussi avec franchise, qu'il y a tel ministre « des aiïaires étrangères, que vous pourriez choisir, sous « lequel je ne pourrais servir ; et ma démission serait un « grand mal, dans ce moment. » Puis, revenait, par Forme d'adoucissement, avec une demande d'entretien particulier, ce dernier mot alfectueux : « Soyez persuadé, au reste, « de cette vérité; c'est que mon sort politique est lié au « vôtre, et que je reste, ou tombe avec vous. »

En lisant cette lettre, l'esprit positif de M. le président du Conseil entrevit, tout d'abord, que M. de Chateaubriand souhaitait passionnément le ministère; qu'il demandait l'entrée au pouvoir pour plusieurs de ses amis, mais qu'il l'accepterait, pour lui seul, sauf à faire, par cet exemple, patienter ces royalistes mécontents, quelui-méme déclarait si dangereux. Il comprit aussi que, malgré ses apprêts de départ, M. de Chateaubriand ne retournerait pas à Londres, et prendrait pour une insulte personnelle toute nomination d'un autre ministre des affaires étrangères que lui-même. Il fallait, dès-lors, en fmir avec lui, et l'avoir, au plus tôt, pour collègue, ou pour adversaire.

M. de Yillèle ne put donc se décider à porter au Roi un refus si équivoque, avant d'en avoir vu l'auteur; et il répondit sur-le-champ par ces mots : « Pouvez-vous me « recevoir un moment, avant une heure? De cœur, tout « à vous. »

M. do Chateaubriand, qui avait demandé ses passeports pour Londres, ne tint pas, vous pouvez le croire, contre cette insistance de M. de Villcle. Il le vit aussitôt, renouvela ses objections, allégua des difficultés pour luimême, fil, pour ses amis du Royalisme ardent, quelques

^4. LA TRlBU!fB MODERNE.

réserves et quelques demandes facilement ajournées, et enfin laissa M. de Villèle porter de sa part, au Roi, une dernière excuse, qui ne demandait qu'à être vaincue. lie Roi, sans aucun doute du résultat prochain, ayant mandé M. de Chateaubriand et fort insisté sur une oiïre respectueasement déclinée d'abord, termina tout par ces mots : a Acceptez, je vous Tordonne. » Et le lendemain, parut l'ordonnance dans le Moniteur, en même temps ^u'un journal passionné pour l'élévation de M. de Chateaubriand, mais du moins son fidèle ami, dans toutes les fortunes, racontait les pénibles combats de l'illustre ambassadeur, sa répugnance à remplacer dans le Pouvoir un ami aussi cher et aussi respecté que le duc de Montmorency, et les prières, les instances prodiguées, pendant <Ieux jours, par cet ami, pour obtenir un tel sacrifice, dans l'intérêt de la Religion et du Trône.

Le juge impartial, et, à plus forte raison, le détracteur •de nos expériences constitutionnelles sera choqué, sans doute, de cette dissimulation et de ces détours. Mais, nulle forme de gouvernement ne rend l'ambition tout à fait irréprochable : et, sous le Pouvoir absolu, les moyens de parvenir sont souvent moins honnêtes encore, sans être <^ouverts par l'éclat du talent, et, plus tard, expiés par la grandeur des services. On peut regretter que M. de Chaleanbriand, qui, dans ses Mémoires, à la date de son ambassade de Rome, se vante des tromperies diplomatiques, •dont il fut prodigue alors, ait usé, pour arriver au ministère, d'une conduite un peu tortueuse. En eiïet, il renversait M. de Montmorency, sur la question d'Espagne, tout en voulant la résoudre, comme lui, par la guerre; •et il s'engageait n M. de Villèle, sur cette même question, lout en poursuivant un autre but que ce ministre. Mais

du moins, à travers ces petits artifices de l'ambition, le plus habile arrivait au pouvoir ; et, par ^à, l'intérêt de la France otait servi. M. de Chateaubriand, après tout, avait jugé d'un coup d'œil supérieur Vétat de TEspagne et ce qu'on pouvait essayer de prompt et de décisif, entre la Croisade, à tout prix, invoquée par M. de Montmorency, et la Paix iinanciùre de M. de Villèle. Il avait entrevu la ch.ince presque assurée d'une facile victoire et tous les avantages, qu'elle aurait pour le Trône. En cela parut alors sa supériorité d'esprit politique, d'autant plus grande que sa passion même et les préjugés de parti, contractés dans ses ;)nciennes luttes, n'en offusquaient pas la vive lumière.

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