‹ La tribune moderneChapitre 21 sur 27 · LA CUARTE ET LE CHANGEMENT DE LA COURONNE. DISCOURS DE M. DE CHA · texte numérisé non relu

LA CUARTE ET LE CHANGEMENT DE LA COURONNE. DISCOURS DE M. DE CHA

TEACBRIAND : CONSÉQUENCE ET DIGNITÉ DE SA CONDUITE. — SA RETRAITE. — SES ÉTUDES HlSTOniQUES. — SA PRISON MOMENTANÉE. — SON ABSTENTION DE TOUT COMPLOT.

Déposé, par son cortège, près du grand escalier du Luxembourg, M. de Chateaubriand parvenu à la salle des séances, y trouva M. le duc de Mortemart, qu'il avait peu cherché, depuis la veille, et auquel il offrit de se concerter avec lui, selon le vœu du Roi. Mais, il était bien tard, pour étudier les rôles, quand la scène allait s'ouvrir; et, d'ailleurs, ce n'était pas au Luxembourg que pouvait se faire le dénoûment. Le duc de Mortcmart venait seulement à la tribune communiquer au petit nombre de Pairs assemblés en trouble, ces ordonnances signées la veille à Sainl-Cloud, que, le même Jour, M. Colin de Sussy apportait, en double, à la Chambre des députés. C'étaient le retrait des ordonnances dictatoriales du 25 juillet, la nomination du duc deMortemart, comme président d'un nouveau Ministère, et, enfin, la nomination du duc d'Orléans

comme lieutenant général du Royaume. Cette lecture achevée, quelques Pairs insistent sur Tétat effrayant de Paris et la didiculté présente' d'y ramener Tordre, au nom du roi Charles X. L'Assemblée parait hésitante. A ce moment, une députation de la Chambre des députés vient en aide à cette incertitude. Le général Sébastian!, avec quatre autres Commissaires se présentant à la tribune des Pairs, annonce que la Cliambre des députés, saisie des nouvelles ordonnances, les a considérées comme non avenues, en ce qui touche Texercice du Pouvoir royal pour la formation d'un nouveau Ministère; que, dans les dangers de Paris, elle s'est attachée seulement à Tidée du Pouvoir tutélaire remis au duc d'Orléans, et que nulle autre question ne doit, en ce moment, occuper les Chambres.

Ce fut alors que M. de Chateaubriand flt, auprès de ses •collègues, rciïort dont il a consigné le souvenir, dans ses MémoireSj mais pour lequel il ne s'était ménagé le concert, ni l'appui de personne. Démentant les craintes exprimées sur l'état révolutionnaire de Paris, il dit qu'il venait de parcourir une grande partie de la ville,- et que trois mille jeunes gens l'avaient rapporté, sur leurs bras, dans la cour du Luxembourg; qu'à leur cri de vive la Charte! il avait répondu parle cri de vive le Roi! Et s'attachant dès lors à nier tout symptôme menaçant de l'opinion publique, il ajoutait :

« Je soutiens, moi, que rien n'est perdu, que nous « pouvons accepter les ordonnances. La question n'est « pas de considérer, s'il y a péril ou non, mais de garder « les serments, que nous avons prêtés à ce Roi, dont nous ce tenons nos dignités, et plusieurs d'entre nous, leur for- . « tune. Sa Majesté, en retirant le» ordonnances et en

M. DE CHATEAUBRIAND. 49t

a changeant son Ministère, a fait tout ce qu'elle a dû» « Faisons, à noire tour, ce que nous devons, et donnons « à la France l'exemple de l'honneur et de la loyauté. « Empéchons-la de tomber dans les combinaisons anar- « chiques, où sa paix, ses intérêts réels et sa liberté iraient a se perdre. Le péril s'évanouit, quand on ose le re- « garder. »

Ces paroles n eurent aucun eiïel ; et elles ne pouvaient en avoir. Comment M. de Chateaubriand, qui lui-même décrit en grotesque ce triomphe populaire, qu'il eut à supporter, pensait-il que l'impression en fût rassurante et décisive pour ses collègues? Ce qui dominait, à ce moment, c'était TelTroi de l'anarchie et le besoin d'une prompte issue. Qu^aurait fait ici de plus ou de moins la reconnaissance des ordonnances, que le noble Duc, qui en était porteur, n'avait aucun moyen d'exécuter?

Les événements suivirent leur cours précipité. Les^ hommes mêlés, par devoir ou par calcul, à cette Révolution si soudaine, se hâtaient ailleurs d'y mettre un terme et de la retirer des mains de la foule. Que cette pensée ait déterminé tant de démarches pressantes vers Neuilly, qu'elle ait agi sur les préjugés et les théories de quelques hommes, qu'elle ait promptement rallié M. de ' La Fayette au duc d'Orléans, qu'elle ait attaché à cette cause de jeunes publicistes pressés d'arriver au but, beaucoup d'hommes du barreau, du commerce, des professions intelligentes qui donnent quelque goût de Uberté et un grand besoin de paix active et d'ordre public, on ne peut s'en étonner. Et, au lieu de parodier quelques accidents de l'Hôtel de Ville et des Chambres, l'illustre auteur aurait mieux fait d'expliquer lui-même ces causes de révolution, devenues irrésistibles, lorsque Charles )L s'achemina lui-

même, avec une partie de sa Garde, vers un lieu d'embarquement, pour quitter la France.

Si ces événements allaient enlever à M. de Chateaubriand Toccasion de la vie publique, du moins ils laissèrent à son caractère politique Tunité et la dignité, dont «a gloire avait besoin. Il ne sera pas compté parmi ces hommes qui, sous des vents contraires, ont toujours i^onspiré avec la fortune et oublié leurs opinions, déserté leurs causes, renié leurs amis, pour la vanité de quelques honneurs, ou la réalité de quelques proGts. Ce qu'il blâmait, il ne le servit jamais; ce qui, sous un autre drapeau que le sien, dans une autre cause que la sienne, fut entrepris et achevé même de sage, d'utile et de conforme aux principes de liberté, qu'il aimait, ne le ramena pas vers ceux qui en avaient l'honneur, sans en avoir le droit, disait-il. Restant fidèle aux infortunes du parti, dont il censurait les fautes et ne partageait ni les idées de gouvernement, ni les derniers vœux, il n'abusa point de quelques rapports de vues et d'opinion avec la Cause qui triomphait, pour s'en rapprocher, et pour accepter les avances, qu'elle était prête à lui faire.

Présent à cette séance du 3 août, où Louis-Philippe annonçait la remise en ses mains et le dépôt dans les archives de la Pairie de l'acte d'abdication de Sa Majesté le roi Charles X, et de la renonciation du Dauphin, Louis- Antoine de France, M. de Chateaubriand n'était pas à même d'invoquer à haute voix la condition exprimée de cette abdication; et il subissait, comme un autre, la loi du silence officiel, dans le cérémonial d'une grande Assemblée. Fit-il ailleurs, avant ou après ce court moment, quelques efforts de protestation et de résistance? Il faut l'admettre, comme certain; mais, la trace n'en est nulle part que dans

ses Mémoires; et, là même, elle est bien faible : « Mes « conseils, mes vœux, mes cris furent impuissants, dit-il;. a je demandais en vain Marie-Caroline. » Le sens de ces paroles reste obscur : rien n'indique ni le conseil donné, ni quel jour, ni à qui, ni comment il fut refusé.

Reste pour M. Chateaubriand, et alors et plus tard, rhonneur de la conduite privée. Cet honneur fut entier. Durant le court intervalle du 5 au 7 août, j'ai vu, chez madame Récamier, M. de Chateaubriand sollicité par les prévenances d*un homme de grand nom et d'un esprit lettré, alors chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans i il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de Chateaubriand accepta volontiers. L'entretien qu'il eut, et qu'il raconte, n'a plus aujourd'hui de témoin qu'une auguste Princesse, dont la dignité inaltérable a reçu la consécration de toutes les douleurs royales et domestiques. Nous laissons aux Mémoires de M. de Chateaubriand les paroles, qu'il prête à la reine Amélie. Quant à lui-même, sa réponse fut ce qu'elle devait être : « Madame n'ignore pas. « mon dévouement au jeune roi et à sa mère. » Et, à ce moment, l'arrivée du duc d'Orléans jeta dans l'entretien de nouvelles instances, reproduites peut-être avec une ironie trop marquée, pour faire croire n la parfaite exactitude. Le Prince si brusquement poussé vers le Trône, faisait alors très-peu d'idylles et de phrases, sur le regret de quitter les douceurs champêtres de Neuilly. Son langage était adroit, mesuré, confiant, ou du moins empressé pour chacun. Il n'avait nullement, je crois, l'espérance de gagner M. de Chateaubriand à la Révolution nouvelle; mais, il voulait le flatter et l'adoucir : car, il prévoyait toute la diUiculté de son œuvre : fonder un gouvernement nouveau par la liberté ; le fonder sur le choc et malgré

i*ciïort assidu des partis, en ayant contre soi-même l'exemple de sa propre élévation! II ne s'agirait pas, en effet, de contenter la France, avec un repos, ou même, avec un bien-être matériel acheté delà perte de tous ses droits. La France était alors plus avide et plus jalouse de garanties politiques et de libertés qu*on ne Ten supposera dégoûtée, dans un autre temps. Et, c était au milieu de toutes les luttes des opinions indépendantes et souvent hostiles que, sans Dictature, sans lois d'exception, sans exil arbitraire, sans silence imposé, il faudrait éleye^ la Monarchie nouvelle. Valait-il mieux, pour le Prince et pour la France, ne pas tenter cet etTort si laborieux, si combattu, et dont le résultat devait disparaître, en deux jours, après dix-huit ans d'épreuves et de succès? M. de Chateaubriand l'affirmait expressément, le 4 août 1830; et les raisons qu'il en donna lui-même au Prince, devaient être sans doute les mieux choisies, à l'appui d'un tel conseil.

Au nom prononcé du duc de Bordeaux par le Prince lui-même, à son désir exprimé d'être le tuteur et le soutien de cet enfant, à sa craintequ3 les événements ne soient plus forts que sa volonté, M. de Chateaubriand répond : a Quoi, Monseigneur, n'étes-vous pas investi de tous les « pouvoirs? Allons rejoindre Henri V. Appelez auprès a de vous les Chambres et l'Armée. Sur le bruit de votre V départ, toute cette effervescence tombera; et on chérie chera un abri, sous votre pouvoir éclairé et protecteur. »

Malgré la contrariété visible que ce conseil donnait au Prince, et sa première réponse : Notis n'avons rien encore pour nous défendre, M. de Chateaubriand insista de nouveau : mais, le moyen qu'il proposa était-il praticable et fait pour entraîner le bon sens d'un Prince qui, menacé lui-même, cherchait un refuge dans le Trône?

Sur l*objection au projet de rejoindre Henri V, M. de Chateaubriand, en effet, change aussitôt son plan; et rien ne lui parait plus simple et plus facile : « Déclarez, dit-il, « que la Chambre actuelle n'a pas les Pouvoirs nécessaires, « pour disposer de la forme du gouvernement; qu*il faut « que la France soit consultée et qu'une nouvelle Assemblée « soit élue, avec des Pouvoirs ad hoc, pour décider une si « grande question; Votre Altesse royale se mettra dans la a position la plus populaire. Le parti républicain, qui fait <c tout votre danger, vous portera aux nues. Dans les deux n mois, qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée de la nouvelle « Législature, vous organiserez la garde nationale Tous c< vers amis et les amis du jeune Roi travailleront avec vous <c dans les provinces. Laissez alors venir les Députés; « laissez se plaider publiquement, à la tribune, la Cause « que je défends. Cette Cause, favorisée en secret paf vous, <x obtiendra Timmense majorité des suffrages. »

Puis, suivait la rapide esquisse des événements, le ralliement des républicains autour du Prince, quinze ans de règne, sous le nom du Roi pupille, etc.

Ambition à part, et pour qui a vu de près le sens droit «t juste, Tesprit un peu défiant et moqueur, Tégoïsme nettement résolu de Louis-Philippe, cette poétique d*un ■acheminement si habile à la Régence et d'une Régence si paisible, n'était pas convaincante. Quoi ! tromper le parti républicain, non pas pour obtenir, mais pour éviter la couronne! se laisser porter aux nues par lui', et favoriser en secret le parti de la légitimité, qui, victorieuse à la tribune, ne manquerait pas d'être très-reconnaissante pour le Prince, dont elle n'aurait eu l'appui quHncognito ; tout cela était trop fabuleux et trop complexe, pour persuader au duc d'Orléans de courir tant de périls, contre

son intérêt. Dans la réalité, Tesprit frappé des souvenirs de sa maison, de la Régence de son aïeul, des fautes de son père, il avait toujours en efTroi l'idée d'une Régence.

C'est en ce sens, qu'un jour il répondait à Louis XYIII, dont la prévoyance, plus maligne que résignée, lui indiquait cette chance de l'avenir : « Moi, Sire, plutôt retour- <c ner en Sicile! plutôt Texil à jamais! on peut tout supa porter, excepté le Pouvoir, au prix d'une accusation « perpétuelle d'empoisonnement. Non, Sire; tant de mal- « heurs n'arriveront pas, pour m'en infliger un plus grand. a Mais, je ne le subirais pas; et, devant ces Institutions « que j'aime, devant la liberté de la presse et les factions « qui en abusent, jamais je ne serai le nouveau Philippe « d'Orléans d'un nouveau Louis XV. »

Avec M. de Chateaubriand, et cinq ans plus tard, l'entretien devait être plus court encore. Le Prince voyait très-bien que le degré de son ascendant populaire était dans la promptitude du service, qu'on espérait de lui. C'est là un des côtés faibles de la France, dans sa grandeur : ne croyant pas aux principes, elle croit aux hommes. N'ayant pas su se conserver des Institutions stables et tutélaires, elle a toujours besoin d'être sauvée par quelqu'un. Mais, dans ce rapide travail de chutes et d'élévations, le vice de l'instabilité ne se guérit pas; et ce qui en est une preuve nouvelle ne saurait en être le terme Gnal.

Le RoiquiUaM. de Chateaubriand, pour aller recevoir une Dcputation, en indiquant, pour dernière raison de son choix nettement avoué, ce danger des fureurs populaires, suspendu par ses elTorts et qui, sans lui, aurait déjà frappé le parti royaliste. Dans ces jours si pressés, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de la duchesse d'Orléans, seule avec madame Adélaïde, et il

reçut d*elle Toflre directe de Tambassade de Rome, avec le vœu le plus formel de la lui voir accepter, dans Tintérèt de la religion. On eût deviné, et on ne peut qu'approuver les motifs de son refus, malgré les exemples contraires si fréquents de nos jours. M. de Chateaubriand, avec le sentiment de ce qu'il était, fit alors ce qu'il devait.

Ce fut le dernier effort essayé contre une volonté qui fie pouvait être gagnée, mais qu'on espérait désarmer un peu. Et, en cITet, même dans sa protestation si nette contre l'établissement du 7 août, le langage de M. de Chateaubriand garda quelques teintes plus adoucies. Au vrai, sa plus grande colère fut ce contre les pieux libellistes qui <i avaient préparé ou encouragé la conspiration de la bêtise « et de l'hypocrisie, contre les affreux ministres qui « avaient souillé la Couronne et soutenu la violation de « la loi par le meurtre; » sa plus vive admiration fut pour 4a nation française a grandie sous le régime des lois con- « slitutionnolles, pour ces conscrits à Alger, ces écoliers « à Paris, qui révèlent les fils des vainqueurs d'Austerlitz, <( deMarengo et d'Iéna, mais les fils fortifiés de tout ce que « la liberté ajoute à la gloire, etc. Un siècle n'aurait pas « autant mûri les destinées d'un peuple, que les trois « derniers soleils qui viennent de briller pour la France. »

De ce triomphe exalté avec tant d'énergie, de ces éloges plus enthousiastes que prévoyants, M. de Chateaubriand -concluait cependant a le maintien de la légitimité, l'avéu nement d'Henri V mineur et constitutionnellement (( élevé, par les soins d'un régent, qui serait le Roi présent, (t le Roi actuel, prince qui a vécu près du peuple et qui « sait que la Monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une « Monarchie de consentement et de raison, w

Qu'à ce langage modéré M. de Chateaubriand ait joint

des considérations très-fortes, d'une part, contre, la République, de l'autre, contre la Monarchie élective, nous le reconnaissons volontiers. Il y avait, en effet, non pas' seulement pour le Pouvoir, mais pour la liberté, un grand écueil dans cet exemple d'une translation delà Couronne par violence fortuite, quoique provoquée. Cela pouvait se renouveler et conduire aussi bien à la Souveraineté arbitraire qu'à la Monarchie légale. Pour l'historien, comme pour le publicistc, rien n'était plus contestable que cette maturité acquise aux destinées d'un peuple par les trois derniers soleils de juillet. Il y avait, au contraire, dans cette facilité populaire de tout briser si vite, un grand motif de doute sur la puissance du Palladiuiny que vous réclamiez comme unique. Accorder tant à l'antiquité du Droite et tant admirer ceux qui l'avaient chassée à coups de fourche, était une contradiction.

En même temps, par une injustice anticipée, M. de Chateaubriand chargeait celle Monarchie élective, combattue par lui, d'un reproche que, dans sa chute même, elle n'a pas mérité. Rappelant avec prédilection la liberté de la presse, « par laquelle et pour laquelle, disait-il, « le peuple vient de remporter une si étonnante victoire, » il ajoutait : « Eh bien, toute Monarchie nouvelle sera (Y forcée, ou plus tôt, ou plus tard, de bâillonner cette lift berté. Napoléon lui-même n'a pu l'admettre. » Dix-huit ans de règne laborieux et utile ont laissé cette prédiction démentie. Durant dix-huit ans, la libre discussion des affaires et le débat des opinions ne cessa pas, un moment, d'être le droit commun du pays; le Jury ne cessa pas d'être le juge principal et dominant des délits de la presse. Ce bâillon, que redoutait l'illustre écrivain, ne fut mis sur aucune bouche et n'entrava jamais, ni le droit d'examen,

ni le droil de défense, ni les assemblées délibérantes, ni les individus, ni même les partis.

La condition que M. de Chateaubriand déclarait inhérente à la Monarchie légale de 1830 a été noblement répudiée par elle. Puisse cette condition ne pas paraître indispensable à tout autre Pouvoir et ne pas justifier la prophétie de l'illustre écrivain, tout en la déplaçant l

Après ce discours, silencieusement écouté, l'auteur de la Monarchie selon la Charte, vota contre la Déclaration des Députés transmise aux Pairs. Bientôt après, il refusa le serment, se retira de la Chambre et se démit de la pension attachée, dans l'origine, au titre qu'il rejetait. Ce tut son dernier acte public, la fin de sa vie politique.

Pour nous, de celle carrière éclatante et diverse, il nous est resté d'immortels monuments et de grandes leçons. M. de Chateaubriand n'a pas été, comme on l'a dit, tour à tour le bon et le mauvais génie de la Restauration. C'est trop attribuer à un homme. Mais, son influence fut souvent noble, patriotique, et un momeni glorieuse; elle concourut à relever l'esprit français, après 1814; elle entretint ce que la France est toujours si prêle à oublier, pour un peu de gloire, la défiance et la haine du Pouvoir absolu. Elle suscita l'esprit de liberté et le goût des nobles études, qui en sont inséparables; elle donna l'exemple de la puissance du talent, pour agir sur l'esprit d'un peuple; elle jeta sur la Royauté, en éclat d'imagination, ce qui lui manquait trop en réalité.

Le premier écrivain du dix-neuvième siècle, dans l'ordre du temps et du génie, M. de Chateaubriand, n'était pas orateur, au même degré. Ce qui faisait sa supériorité même, cette splendeur de paroles, ce luxe d'images, semblait une parure trop brillante pour le naturel et la vérité du

débat politique. Son art nuisait à sa passion. Mais, il aimait la tribune : il y voyait la plus grande puissance morale et la dignité des gouvernements modernes. II remarquait, avec raison, que presque tous les vices qui ont perdu les États et gâté même de grandes époques, abaissé même de grands caractères, ne sont pas possibles ou, du moins, durables, avec la liberté de la parole parlementaire, avec Texamen public du faux et du vrai. Il se plaisait à noter tout ce que, sous le poids des conquêtes perdues et de l'arriéré dispendieux légué paries malheurs de 1813 et de 1815, la Restauration, en quelques années, avait fait de réformes salutaires, de lois généreuses, d'entreprises politiques et utiles à Thumanité. Il rappelait, dans Tordre moral, la suppression des jeux et de la loterie, ces taxes honteuses protégées sous le grand Empire, Tabolitiondu droit tyrannique de confiscation, sanctionnée par un milliard d'indemnités^ TEspagne secourue, la Grèce délivrée par les armes de la France, en dépit de toutes les peurs et de tous les intérêts lâches et cruels qui voulaient prolonger son esclavage, l'Algérie conquise enfin. Ici, à ce souvenir de la veille, à cette gloire sitôt démentie, à ce vieux Roi expulsé de ses Etats, un mois après le Dey d'Alger, il laissait échapper ses larmes, et ne pouvait se défendre de récriminations amères contre la violence servile qui obéit à l'obstination aveugle. On sentait la blessure profonde de cette âmeaitière; et on s'expliquait la prédiction singulièrement mêlée, dans sa bouche, au culte de la Royauté légitime : c( La République représentative est, sans doute, l'état futur « du monde; mais, son temps n'est pas encore arrivé. »

Seulement, il faut le reconnaître, près de cette menace douteuse, dont il semble faire une espérance, M. de Chateaubriand plaçait une vérité pratique, qui suffît à dégoûter

m: de chateaubriand. 501

des Révolutions : c'est que le peuple, quand il a disposé du trône, a souvent aussi disposé de sa liberté ; ou plutôt il a dontié Tun, et s* est laissé prendre Taulre.

C'est au milieu de ces pensées, que, dans un cercle d'amis déjà bien restreint, M. de Chateaubriand se retirait du monde, renonçant à toute fortune, comme à tout Pouvoir. Né en mai 1768, il avait alors soixante deux ans. La force, je dirai presque la jeunesse de son esprit, cette ardeur mélancolique, cette gravité virile et passionnée, qui brillait dans ses yeux et animait sa voix, se conservaient tout entières. Sa physionomie n'avait pas encore cette majesté, que lui donna la pleine vieillesse. Hais, sous les boucles plus rares de ses cheveux moins noirs, la beauté de son front, la fierté de ses traits, le sourire amer qui souvent repliait sa lèvre, ne permettaient pas de le regarder, sans surprise, ou sans respect. Sa conversation, rarement abandonnée, était naturelle cependant, noble de langage, inspirante avec peu de paroles. La tristesse, qu'il avait le droit d'avoir, dans cette ruine si pro fonde de ses anciennes espérances, le doute inquiet dont il était saisi parfois, sur sa part de responsabilité dans les désastres de sa cause, le rendaient plus indulgent que sévère sur bien des erreurs de conduite, ou d'opinions. Il pardonnait beaucoup à l'exagération des théories, à l'esprit de système, à l'ardeur de l'âge; il n'était inflexible que pour la bassesse.

Un voisinage ancien déjà lui donnait alors pour ami M. Arago, dont les opinions auraient pu lui déplaire, si elles n'avaient pas été aussi contrariantes pour la monarchie nouvelle qu'elles s'étaient montrées hostiles à la précédente. Bientôt, sa retraite toute studieuse allait accueillir d'autres amitiés non moins démocratiques. Epris de la po-

pularilé, autant que digne de la gloire, nous le verrous accueillir et même chercher de préférence ce qu'il a loué, dans ses Études historiques^ le rapprochement avec les hommes célèbres d'un autre parti, d'une autre opinion. Il sera chanté par Béranger, que le Conservateur trouvait impie et séditieux; il deviendra l'ami de Carrel. qui faillit être fusillé, après le passage de la Bidassoa; et il aimera, dissident et tribun contre TÊglise et le trône, cet abbé de Lamennais, dont il avait à demi partagé d'abord l'ardeur ullramontaine, sans adopter jamais ses théories despotiques. Mais, il nous reste encore à considérer quelques travaux du grand écrivain et quelques distractions dernières de sa retraite.

Séparé de son ancien parti royaliste, rejeté bien loin de ses amis de 1815, mécontent de ses alliés parlementaires de 1828, encore incertain et peut-être un peu inquiet du choix de ses nouveaux partisans, M. de Chateaubriand, n'avait de refuge que la solitude et les lettres. La se* cousse de 1830 avait bouleversé les arrangements de librairie, sur lesquels il avait fondé son indépendance : et de grands travaux lui restaient à terminer, sans les avantages promis d'abord. Indépendamment des œuvres inédites^ de sa jeunesse, revues et en partie refaites pour une publication générale, M. de Chateaubriand voulait finir un ouvrage médité depuis longtemps, ses Études historiques. L'introduction d'un pareil livre n'était autre que l'histoire même de la révolution chrétienne/la naissance de la foi, ses combats contre la société grecque et romaine, sa victoire dans le monde transformé, puis, le déluge de la barbarie couvrant l'Europe et ne laissant que la croix debout sur

^ùUcourê hiêloriqueSt Toluine XX.

Tabime, pour être le signe de ralliement des sociétés nou vclles.

A vrai dire, ce sujet-là même était celui qu'avait entrevu, rèvc, saisi par les bords l'éloquent écrivain, dès le premier pas et dans toute la durée de sa course. On peut regretter même qu'il ne s'y soit pas renfermé, à Vâge de sa plus grande force et de sa plus vive ardeur. S'inspirant alors de Férudition, au lieu de s'en charger, comme d'une corvée tardive, consacrant à l'apostolat de la vérité ce qui est le plus digne d'elle, la jeunesse de l'imagination et du cœur, il eût élevé, sur la solide base de l'histoire, un monument immortel.

A une autre époque de la vie, dans d'autres conditions de fortune et d'avenir, son application à reprendre et à presser cette œuvre si vaste parait plutôt l'impatience d'achever une tâche que l'inépuisable curiosité d'un tel sujet, et la poursuite enthousiaste d'un tel problème.

Les dix-huit mois qu'il consuma, dit-il, dans un travail de dix à quinze heures par jour, à s'abstraire l'esprit des spectacles du présent, pour vivre dans le passé, ne furent qu'un séquestre pénible, dont les laborieux résultats ne lui semblent que radotage et faiblesse puérile. La critique impartiale doit protester contre cette injuste humeur, et cette détraction du génie par lui-même ; elle ne peut s'empêcher d*y reconnaître une disposition malheureuse, que la puissance seule du talent a parfois surmontée. Sans ce spleen d'orgueil découragé, l'auteur n'eût pas ainsi dédaigné lui-même cette grande étude des souvenirs du passé, dont il s'entourait, contre une réalité déplaisante à ses yeux. Pourquoi cette œuvre, si digne de couronner une glorieuse vie d étude, n'a-t-elle été pour l'historien luimême que l'exécution hâtive d'un engagement forcé? Cela,

sans doute, explique, surquelques poinls, ce qui peut manquer de liaison dans les parties, d'exactitude approfondie dans les détails, à travers les splendides efforts et les rapides ébauches d'une inspiration, qui renaît par moments.

Que n'a-t-il été donné à M. de Chateaubriand d*étre vraiment Millon, c'est-à-dire, en se séparant du monde, d'en retirer son âme entière, d'emporter avec lui toute sa force et de la déployer, dans un ouvrage aussi supérieur «a ce qu'il avait fait jusqu'alors que les choses immortelles le sont aux temporelles? Mais cet exemple du génie accru par la solitude et le délaissement, cette grandeur d'une imagination animée par les accidents qui découragent, par l'infirmité, par l'oubli, par l'injustice des hommes, ne s'est vue qu'une fois, dans le monde ; et sans doute, le point d'appui était pris cette fois plus haut que l'amour de la gloire. Le grand écrivain français n'eut pas ce détachement su« blime, ce mépris de tout ce qui n'était pas la science et la vérité, l'enthousiasme et la foi. Il ne remonta point vers son art, comme vers un asile inaccessible et sacré; il s'y résigna, par nécessité : il le reprit en patience et non plus, en amour, comme le demande la devise immortelle du grand consul romain.

La polémique venait encore le ressaisir. C'était, en mars 1831, un pamphlet piquant sur la Restauration et la Monarchie élective ; c'était, en novembre de la même année, une réclamation généreuse, impuissante, mais libre, contre la proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille. La verve, l'énergie d'expression jetées par M. de Chateaubriand dans le débat pohtique ne manquaient pas à ces deux écrits; mais, elles n'avaient plus le même effet sur les esprits. La parole était la même,, l'auditoire différent.

M. DE CHATEAL'BK1A!(D. 5iV%

Inquiète des passions qu'elle voyait soulevées, la société demandait Tordre et le repos. Des plaintes passionnées la toucliaient moins que le sentiment du retour graduel de la paix publique, par la seule force de la modération et des lois. M. de Chateaubriand persuadait peu, lorsque, dans son dépit de n'avoir point à dénoncer à TEuropo ces loi» d'exception qu'il prédisait naguère, il s*écriail par un genre d'accusation tout nouveau : « Je doute que la lice berté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une Monara chie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette a liberté, dans un camp ; elle a conservé, chez leurs desa cendants, l'amour de son premier berceau. Comme « l'ancienne Royauté, elle veut être élevée sur le pavois; cl c( ses députés sont soldats. »

A la bonne heure ; mais sont-ils alors bien soumis à ces formes légales célébrées par vous? Et dans ce bruit du camp des Francs, et cette royaulé militaire élevée sur le pavois y espérez- vous trouver la Monarchie île consentement et de raison^ que vous recommandiez à notiv siècle ?

La colère polémique trompait ici le publiciste; cl, loin de rendre justice à l'esprit constitutionnel et modéré, que le aouvernement nouveau portait dans sa difficile épreuve, son adversaire trop passionné lui prophétisait, comme une nécessité, la guerre, pour s'agrandir au dehors, et le Pouvoir absolu, pour se défendre au dedans. Parfois même, il semblait conseiller la guerre comme une excuse et une expiation du reste.

C'était le conseil de la haine; ce n'eût pas été celui de la politique. Malgré l'éclat des trois journées de 1850, et la surprise dont elles frappèrent l'Europe, la France, débordant de Paris vainqueur sur la Belgique, ou saisissant la

ligne du Rhin, eût retrouvé debout la Coalition entière. Des torrents de sang auraient coulé, sans une chance de liberté pour le pays, et sans que la France pût jamais assez vaincre, pour réconcilier l'Europe avec une révolution de «nouveau si menaçante. L'honneur du roi I^ouisPhilippe fut de rejeter cette tentation, que vous déclariez nécessaire au salut de sa cause. Il ne crut pas pouvoir, et surtout il ne voulut pas chercher le succès à ce prix. Son liom en vaudra mieux, dans l'histoire.

Lassé bientôt d'une controverse désormais sans cITct, •devant la secousse violente des événements et des esprits, M. de Chateaubriand quitta quelque temps la France, avec «a femme, visita la Suisse, y choisit une retraite, puis revint seul à Paris, pour essayer de vendre sa maison, rue d'Enfer, songeant à s'expatrier tout à fait. Ce fut durant ce voyage que, rapproché de lui par une communauté d'indépendance et d'ironique misanthropie, Béranger lui adressa, pour le retenir, quelques vers de ce tour élégant et rare, qu'il donnait à la chanson.

Ces vœux de quelques amis bien nouveaux n'auraient pas changé, s^ns doute, les projets de l'illustre émigrant, s'il avait trouvé lui-même plus d'accueil à Tétranger. Mais les Cours du Continent lui étaient peu favorables; et sa fidéUtc à la Dynastie tombée ne justifiait pas, à leurs yeux, ses principes constitutionnels et l'usage qu'il en avait fait. Pour un ancien Pouvoir arbitraire, l'usurpation même, à condition d'être absolue, paraît de moins fâcheux exemple que la liberté. L'Angleterre aurait mieux convenu à M. de Chateaubriand; mais, à travers l'habile médiation d'un homme d'Etat qu'il n'aimait pas, la politique britannique s'était déclarée pour la Monarchie française de 1830, où elle semblait voir alors une image de la

M. DE GUATËAUBRIA!^D. 507

âieniie et une solution analogue d'un problème presque identique.

Ayant voyagé en Suisse, sans s'y plaire, M. de Chateaubriand revint donc bientôt dans cette France, que ses indigènes ne quittent pas volontiers, pour toujours, et que viennent chercher tant d'étrangers. Ce n'était plus par les amitiés politi(|ues, qu'il s'y sentait rappelé. Mais, son attachement pour une femme, dont le charme singulier fut presque une illustration, était devenu le plus fort sentiment de sa vie. Depuis quelques années, à travers les vicissitudes de son ministère, de sa chute, de son ambassade à Rome et de sa retraite dernière, il avait trouvé l'amitié de madame Récamier toujours égale et sûre. 31aintenant que ces alternatives avaient cessé, que le sceau de la disgrâce était sur lui, qu'il était déchu de la Puissance et même de l'opposition, que le déclin des ans venait ajouter à ce déclin du sort, il trouvait cette amitié plus vive, plus délicate, plus dévouée que jamais; et il s'y reposait.

L^attachement de cette femme du monde, qui aimait la retraite, de cette beauté célèbre qui se plaisait surtout à la simplicité, de celte personne entourée, dans sa jeunesse, de l'hommage des parvenus au trône, et demeurée toujours dédaigneuse de la fortune et partiale pour le malheur, cet attachement convenait au cœur noble de M. de Chateaubriand : il adoucit Tamertume de ses dépits, sans affaiblir ses répugnances, que de nouveaux griefs vinrent bientôt exciter.

La révolution de Juillet, cette révolution non pas imprévue, mais plus accidentelle que préméditée, entraînait, après elle, ce qui suit toute grande mutation politique, les folles utopies, les reprises d'armes des hommes qui

grandis, un moment, dans le trouble, ne peuvent consentir au repos.

Ce turbulent arriéré de tout changement de Pouvoir se compliquait et s^aggravait encore des libres habitudes et des tolérances légales, que' maintenait Tesprit du temps et la modération du Prince. Il n'y avait pas tout à coup, après le bruit, le silence; après la lutte des partis, la compression absolue des opinions.

Nul homme, cependant, d*un esprit éclairé, parmi ceux que des intérêts ou des souvenirs attachaient à la Restauration de 1814, ne pouvait croire que cette Royauté tombée devant une juste résistance, allait être rétablie par un coup de main, comme elle s*était elle-même perdue. M. de Chateaubriand n'eut point cette illusion; il sentait que ce qu'il y avait de fortuit, de si rapidement irrésistible dans la catastrophe de 1850, tenait à des causes plus profondes , qui n'avaient pas cessé. Il n'acceptait donc, malgré s(m dépit amer, aucune espérance de changement prochain, et, dès lors, aucune solidarité d'efibrts, ou de projets. H voyait même, avec un singulier mépris, ce long murmure après la tempête et ces écumes de courants divers, qui s'amassaient et bouillonnaient contre la barrière élevée. Rien ne l'attirait de ce côté; et sa défiance même l'aurait plutôt rendu timide : ou du moins, faisant deux parts de sa conduite, il ne mettait aucune réserve à l'expression de son attachement aux Princes déchus, à la défense de leur mémoire, pour ainsi dire, à la réclamation des droits, que, dans un régime de liberté, on pouvait invoquer pour eux. Mais, il était résolu à s'abtenir de toute manœuvre cachée, de tout concert de partis, et même, disait-il, de toute espérance, pour n'avoir pas le dégoût des mécomptes.

Ce ii*était pas seulement juste appréciation de l'insuffisance (les hommes et de l'illusion des partis, c'était aussi juste fierté d'un grand esprit, et sentiment de sa gloire, sur laquelle il ne voulait pas laisser porter la main. Cette réserve, constamment gardée, aurait dû prévenir des rigueurs inutiles. Dans Télé de 1852, avant l'époque, où l'entreprise hardie et légère de la duchesse de Berry troubla, plus qu elle ne souleva la Vendée, M. de Chateaubriand, sollicité par une lettre de la princesse, avait, dans une réponse respectueuse, décliné toute mission secrète, tout concours furtif, toute participation confidentielle à des projets, qui lui étaient vaguement annoncés. Un nouveau message, qui lui parvint au nom de la princesse, n'excédait pas le rôle, que la fidélité la plus prudente pouvait accepter. C'était un envoi de douze mille francs, offert pour le soulagement des malades, dans le fléau du choléra. L'emploi de cette offrande par M. de Chateaubriand, qui, sur le refus du préfet de la Seine et des maires, la remit en partie à l'archevêque de Paris, n'avait rien de séditieux. On devait donc s'étonner que, le 12 juin 1832, M. de Chateaubriand, arrêté dans sa demeure, fût conduit dans un cachot de la Préfecture de Police, comme inculpé de complot contre l'État.

L'épreuve fut courte. Le préfet de police, homme d'esprit, comprit la honte de ces procédés, dont il était l'exéculcur : il vint, dans la journée, tirer M. de Chateaubriand de sa geôle, l'accabla de politesses et d'excuses, et le conduisit dans la pièce la plus élégante de son propre appartement. C'était encore la prison; c'était, au moins, quelque chose des égards dus à l'homme illustre qui, dans un pays de garanties civiles comme l'Angleterre, n'aurait eu besoin que de se réclamer du droit commun, pour obtenir

sa liberté, sous caution. Bien des signatures se seraient oflertes, pour tirer aussitôt M. de Chateaubriand même du salon de M. le préfet de police. Mais, il avait à subir les conséquences de nos formes judiciaires; et, inculpé dans une procédure ouverte devant la Cour royale de Rennes, conlre M. Berryer, pour complicité dans la tentative de la duchesse dcBcrry, il devait répondre, sur faits et articles, à un magistrat délégué de la Cour royale de Paris.

De là sortit, le oO juin 1832, une ordonnance de nonlieu; et M. de Chateaubriand, après quinze jours d'ennui, dans sa captivité de faveur, revint chez lui, remerciant les amis et les admirateurs, qui s'étaient indignés de celte persécution. Il me comprit dans le nombre, et il me nomme, à ce sujet, dans ses Mémoires. L'effort n'était pas grand de ma part. Écrivain et député dans un régime libre, j'avais le droit de dire ma pensée sur toutes choses, de blâmer une procédure. J'étais à Taise pour le faire devant le garde des sceaux d'alors, M. Barthe, avocat longtemps réputé très-constitutionnel, et que j'avais entendu, après 1830, demander la suppression de tout droit de timbre sur les journaux. Tant il était encore fervent ami et zélateur reconnaissant de la liberté de la presse ! S'exprimer, comme je le faisais, devant ce ministre et à la Chambre, pouvait déplaire à quelques-uns de ces flatteurs du plus fort, qui se rencontrent toujours. Mais, c'était justice et devoir d'honneur pour moi.

M. de Chateaubriand, cependant, sorti de séquestre et d'interrogatoire, se déplaisait à Paris. Cette inviolabilité, qu'il avait voulu préserver, en s'abstenant avec scrupule de tout engagement secret, lui semblait 'désormais atteinte; et la vive imagination de madame de Chateaubriand aggravait ce péril, rêvant à toute heure procédure et prison nouvelle.

M. AE chateaubriand. Mi

Dans la juste impatience de s'éloigner, H. de Chateaubriand manquait d'argent, et ne possédait au monde que cette maison et ce jardin de la rue d'Enfer, qu'il n'avait pu vendre, mais qu'il avait chargés d'hypothèques. Hormis les occasions publiques, M. de Chateaubriand n'avait aucun faste. Rien de plus simple que sa vie intérieure; mais, il aimait à donner, a Je ne suis pas tendre, disait-il un ce jour; mais je ne puis refuser un malheureux. Il me semblea même que, si je manque un peu de sympathie, comme oa a dit aujourd'hui, si je m'ennuie parfois de mes semblables, « je dois au moins, pour acquitter ma dette, les aider et « leur faire du bien. » Et, une autre fois encore, comme il donnait à de pauvres gens, ruinés en 1830, un billet considérable de son libraire, et que son ancien secrétaire d'ambassade, M. de Givré, lui faisait quelque objection de prudence : ce Ah! laissez, mon cher ami, dit-il; c'est la^ « plus facile manière d'être chrétien; Taumône est plus « aisée que la pénitence. »

A l'heure même, où cette gêne habituelle était rendue plus pénible, un bienfait précédemment offert à M. de Chateaubriand, et d'abord décliné par lui, vint le chercher de nouveau. Le vieux roi Charles X, de son exil en Autnclie, lui envoyait une somme de vingt mille francs, et lui faisait dire obligeamment que ce n'était pas sa dette royale tout entière, ni les deux années arriérées de la pension de Pair, que Sa Majesté s'était promis de lui assurer.

M. de Chateaubriand n'était pas un de ces riches seigneurs d'Ecosse qui pouvaient donner aux Stuarts déchus leur fortune, comme leur sang : il était bien plus pauvre que son ancien roi. Il reçut le don de Charles X. Mais, insistant, par une lettre respectueuse, sur son premier refus d'une pension annuelle, il affecta de n'accepter

qu'un secours provisoire, pour se dégager d'embarras accidentels et regagner Tasilé, où il pourrait vivre de son travail.

Riche, pour quelques mois, de ce bienfait de Charles X et d'un prêt offert par un de ses nobles neveux, M. de Chateaubriand ne tarda plus à quitter la France. Une lettre sans date de la duchesse de Berry Véclairait peu sur les projets •de cette Princesse et sur l'état de ce gouvernement secret, dont il avait refusé de faire partie. La disposition d'esprit de M. de Chateaubriand était alors très-découragée; mais, liuivant nous, encore plus remplie d'illusions que de découragement. 11 écrivait, pour adieu, au poëte Béranger : a Nous ne sommes pas dans un temps de révolution; mais, « dans un temps de transformation sociale. » Comme il arrive souvent aux plus rares esprits, le mécompte de ses propres espérances lui faisait croire tout bouleversé, dans Je monde : et, par une autre fascination tout à la fois de système et d'humeur, que subit plus vive encore l'abbé de Lamennais, il rêvait pour l'Europe une prochaine et immense Démocratie, sans songer assez que de grandes armées permanentes, une tactique aidée par la perfection 4les armes, là concentration, dans les mains maîtresses des affaires, de tous les instruments de force, d'intelligence et de célérité, favorisent non pas la liberté, mais l'absolu Pouvoir, sauf à le transférer quelquefois.

Page 1