‹ La tribune moderneChapitre 23 sur 27 · MA · texte numérisé non relu

MA

dèlc à lui-même, où Tâme orgueilleuse, au lieu de se vaincre, se plaît à se décrire, où nos propres passions nous tiennent lieu à la fois d'invention et de culte, il s'était mis partout dans ses ouvrages, avant de raconter de suite sa propre vie.

La première épreuve qu'il avait tirée de lui-même, René proscrit, sceptique, trop aimé, trop touché lui-même d'une passion malheureuse, fuyant vers la vie sauvage et rejeté vers le monde civilisé, sans trouver la paix nulle part, René, plein de génie et de souffrance, d'imagination et d'ennui, pouvait-il être surpassé par le récit, ou Taveu que l'auteur ferait un jour de ses actions et de ses pensées? Non, l'œuvre était achevée; la statue jetée dans le moule.

Restait une autre partie toute publique de la vie de M. de Chateaubriand, ses professions de foi et. ses luttes politiques, son exercice passs|ger ^u Pouvoir, ses eflçrts pour fonder la liberté coiislituliounelle en France. Mais, la grandeur active d'un tel rôle appartient à l'histoirjs générale. C'est aux époques de Pouvoir absolu, d*inlrigues complexes et de silence imposé par la force que deviennent surtout nécessaires les Mémoires personnels et les révélations sur la part prise, ou réclamée dans les affaires de rËtat. Mais, pour M. de Chateaubriand, la vie politique n'avait été qu'un combat, sous les yeux du public. La presse et la tribune, et l'une bien plus que l'autre, avaient été toutes ses armes, sa force et son secret : hm sunt mex nrtes; hxc swU veneficia mea. — Ce qui s'était offert à lui de bienveillance royale , de prétendue confiance, des monarques étrangers avait été fort court et bientôt remplacé par la plus absolue réserve. Quelle qu'ait été en effet la première impression des Cours étrangères, à l'époque où

M. DE CHâTEACBRUND. 515

it fut si brusquement écarté du ministère, ses vives représailles, ses pamphlets d'une amertume tout anglaise le firent aussitôt regarder par les Rois et les 'ministres du Continent comme un esprit intraitable et dangereux. Cest là ce que le délégué de France au Congrès de Vérone, l'interlocuteur accueilli, le conGdent passager de l'empereur Alexandre aurait prévu, si la colère trop vive laissait place à la prévoyance.

Le 8 août 183'2, M. de Chateaubriand, que sa femme devait rejoindre à Luccrne, partait avec un fidèle secrétaire, sans autre rencontre en route que celle d'Augustin Thierry, alors à Vesoul chez son frère, préfet du département. Déjà frappé de cette paralysie partielle et de cette absolue cécité, qui laissaient tant de vigueur à son esprit, Augustin Thierry fut touché de la profonde tristesse de M. de Chateaubriand. Ce fut lui qui essaya de consoler. Il parlait au grand écrivain de sa gloire, idolâtre des lettres et du génie, Thierry disait sincèrement : a Vous êtes ence core, monsieur, Thomme le plus heureux de l'Europe « et le plus digne d'envie. Après ces immortels ouvrages, c< le Génie du Christianisme, les Martyrs, Yllinérmre, les « Études historiques terminées en quelques mois, vous « avez toute votre force; vous êtes jeune pour le travail; «< vous éludiez des jours entiers. Que vous êtes heureux, « monsieur! Et, à part ces grands dons du génie, vous a avez devant vous un sujet incomparable : vous pouvez, « comme Thucydide,' comme tacite, écrire l'histoire de « votre temps, la Révolution, l'Empire, la Charte. Jamais « matière plus grande ne s'est offerte à un génie plus i( puissant et mieux préparé. Ayant tout vu, pouvant tout (( rassembler et tout peindre, avec cette brièveté, où génén ralement ne savent pas atteindre les contemporains,

M6 U TRIBUIÏfi MODERNE.

« Yous ferez un monument d'art antique et moderne, une « histoire égale à la grandeur des faits; et, en même temps « que vous serez, avec Napoléon, la plus grande renom- « mée de ce siècle, vous resterez son juge, dans l'avenir. »

Ces paroles naïvement dites , ces vœux sincères d'un homme qui ne vivait que de la passion de Tétude et de Tamour du be^, n'étaient pas entendues sans émotion: mais, elles ne communiquaient pas Tardeur qu'elles respi* raient. « Je suis las, disait M. de Chateaubriand; je « suis encore plus dégoûté. Je n'écrirais plus, si ma mi- « sère ne m'y forçait. J'ai commencé des Mémoires, a vous le savez ; je les agrandis ; je les complète ; j'y met- « trai beaucoup d'histoire générale ; et je marquerai au « front les parjures et les lâchetés de notre siècle. x> « Mais, a reprenait doucement l'historien de la Conquête nora mande, ce ne serait pas là, monsieur, ce monument de « vérité et d'art, que l'avenir peut recevoir de vous. Thua cydide, dans son impérissable histoire de la guerre du « Péloponèse, ne s'est nommé lui-même que deux fois, en « tète du livre et dans quelques lignes, où il rapporte sa a condamnation à l'exil, pour être arrivé un jour trop tard « au secours d'Amphipolis. »

M. de Chateaubriand ne discuta point et redoubla d'affectueux intérêt pour ce jeune enthousiaste de l'art qui, dans la douleur de son impuissance à de grands travaux, méditait alors ses charmants récits mérovingiens. H l'entretint de ce travail, et lui renouvela mille marques d'une amitié, dont nous fûmes témoins, à d'autres époques. Mais lui-même, distrait par bien des souvenirs d'orgueil blessé, de grandeurs ou de plaisirs perdus, ne s'animait plus de l'enthousiasme, qu*il admirait dans ce jeune et stoïque martyr de la science.

M. DE GUATEAUBRUND. 517

^ Le quittant, après^ quelques heures, il poursuivit sa route vers la Suisse et Tentrée de Tltalie, jusqu'à Lugano, puis repassa le Saint-Gothard et revint à Lucernc, où madame de Chateaubriand, que retenaient quelques soins charitables à Paris, n'était pas encore arrivée. Quelque beaux que soient les sites des Alpes, il n'y avait point là d'attraits nouveaux, pour les yeux et Timagination accoutumes au spectacle de tant de climats divers. Comme Byron, M. de Chateaubriand aimait peu la Suisse; mais, il y cherchait une retraite, et n'était pas indiiïérent à certaines marques d'intérêt, qu'il y rencontra.

Aucuns noms, ce semble, n'étaient plus loin de M. de Chateaubriand que ceux qui tenaient à la personne ou à la dynastie de Napoléon. Juste dans le principe, sa haine pour le conquérant et le despote avait été implacable dans l'expression; et, elle avait dû paraître peu généreuse, par le moment qu'elle avait choisi, pour éclater.

La brochure de Buonaparte et des Bourbons n'avait pas, nous l'avons dit, devancé le décret du Sénat, qui prononçait la déchéance du Monarque et de sa Dynastie. Mais récrire, la faire imprimer, durant l'agonie de l'Empire, la publier dans la convulsion des intérêts froissés, et au risque de haines implacables, était un acte de hardiesse, que la conviction et le péril ennoblissaient sullisamment. Plus tard, l'auteur, sans se rétracter, alTaiblit bien des teintes de ce premier écrit. « Le bruit du monde, qui, nous dit « le poète, semblable à un souffle de vent, vient tantôt « d'ici, tantôt de là, et change de nom, en changeant de a côté*, » cette voix de l'opinion, grossie par la controverse, avait bien varié sur Bonaparte.

* Danle, Purgat.^ cantoXI

Par des retours d'humeur, par des manœuvres de polémique, où la passion du moment domine sur la réflexion et la prévoyance, M. de Chateaubriand avait souvent grandi l'Empire, en le comparant ironiquement à ce qui lui succédait. Cela n'était ni juste ni sage. Si vous êtes dévoué vraiment à \^ liberté, les fautes, les médiocrités de quelques hommes en crédit, même sous un régime de droit et de discussion, ne doivent vous laisser nul regret de ce Pouvoir absolu, dont l'action rapide tient à sa violence, et qui semble quelque temps infaillible, parce qu'il n'est jamais contredit.

Quoi qu'il en soit, ces saillies d'admiration de M. de Chateaubriand pour le géant, qu'il avait vu tomber d'abord avec le cri de joie d7sate, ces malins et passionnés désaveux des indignations de 1814 n'étaient pas demeurés inconnus au prisonnier des Rois, sur le lointain rocher, d'où il regardait encore l'Europe. Quelques mots jetés dans le Coiiservaleur^ touchant le prestige immortel de Napoléon, celle idée que, s'il apparaissait libre un moment, avec sa redingote grise, sur un des rivages extrêmes de l'océan Atlantique, il forcerait l'Europe entière à camper en armes sur le rivage opposé, avait flatté jusqu'au ravissement le héro^> captif. Citant parfois à sa manière ce témoignage d'un ennemi, il y répondait, à son tour, dans un de ces monologues, qu'on a recueillis près de lui. Là, selon le compte rpidu, souvent si faible et si terne du Mémorial de Sainte- Hélène, M. de Chateaubriand, au dire de Napoléon, est dpué du feu du génie. « S'il approche des afTaires pu- « bliques, il pourra s'égarer, mais, de lui-même, il est fait «. pour tout ce qui est grand et national. »

Quand ce témoignage, renvoyé d'au delà de l'Océan et du fond de la tombe, parut dans le livre très-populaire du Chambellan de Sainte-Hélène, M. de Chateaubriand,

déjà bien aigri par les disgrâces de Cour el les mutuelles blessures de la polémique, avait vivement senti cette lointaine justice : et son langage môme historique s'en était adouci, lorsque le souvenir de Napoléon revenait sous sa plume. Cela sufGt pour expliquer comment, dès 1831, quelques mots de contradiction gracieuse, que lui adressait la reine. Hortense sur sa brochure de la Monarchie élective j avaient attiré de sa part une réponse toute res« pectueuse et coquette. La même poUtesse se renouvela par une autre main, en 1852, avec l'intention marquée, sinon de gagner H. de Chateaubriand à une autre candidature que celle de Henri V, de le désarmer, du moins, pour une autre infortune, et «de le flatter, dans ses mécontentements de la cause, qu'il continuait de servir. Une lettre, datée d'Ârenenberg, s'adressait à ce dépit facile à deviner. c a. Je viens de lire votre dernière brochure, écri- « vait le prince Louis. Que les Bourbons sont heureux a d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre ! Vcjijis « relevez une cause, avee les méme^ armes qui ont servi « à l'abattre. Vous trouvez des paroles qui font vibrer « les coeurs français : tout ce qui est national trouve de a récho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du «..Grand Homme qui illustra la France, pendant vingt «i.ans^ la hauteur du sujet vous inspire; votre génie l'em- « brasse tout entier; et votre ftme, alors, s'épanchant na- « turellement, entoure la plus grande gloire des pliïs « grandes pensées. »

Quelque chose de cet éloge aurait dû, ce semble, avertir M. de Chateaubriand et le mettre en doute, sur la voie nouvelle^ où il inclinait. Relever une icàuse*, avec les mêmes arme^ qui ont servi à Tabattre, ne devait pas être, pouk* Ta' conscience de Técrivain, un mérite «xempt de remords,

SaO LA TRIBUNE MODERNE.

dans le passé; et, quant au second éloge donné par le Prince, c'était, ce semble, un médiocre succès pour l'éloquent détracteur de Napoléon, pour le juge sévère de ses fautes et de ses oppressions, que d'être déclaré a capable « de le comprendre tout entier et d'entourer la plus grande « gloire des plus grandes pensées, o

A ce compte, l'auteur de la Monarchie selon la Charte avait bien peu réussi à désabuser la France du culte de la force. A la vérité, le jeune Prince paraissait sensible à une autre gloire, et touché d'une autre grandeur toute morale : « Me laissant aller à mon impulsion, écrivait-il « au généreux Publiciste, j'ose vous témoigner la sympa- <x thie que j'éprouve pour celui qui montre tant de pa- « triotisme et tant d'amour de la liberté. »

Flatté de cette sympathie, et croyant, à ce qu'il parait, l'apothéose de Napoléon conciliable avec l'amour de la la liberté, M. de Chateaubriand s'était gracieusement prêté à ces avances réitérées. On peut regretter seulement que, dans l'accord dont il se félicite, il ait cru devoir s'écrier : « Il ne manquait plus, pour mourir de confu- « sion ou de rire, que de voir le juste miUeu bloqué dans « Ancône par les soldats du Pape. Ah 1 monsieur, où est « votre oncle? A d'autres que vous, je dirais : Où est le « tuteur des Rois et de l'Europe ? En défendant la cause de « la légitimité, je ne me fais aucune illusion. » On le voit bien, sans doute; et il est permis de regretter que l'humeur de l'illustre écrivain lui ait dicté ce langage. Français et catholique, il n'avait à se moquer ni des soldats du Pape, ni de Toccupation d'Ancône, dirigée non contre Rome, mais contre Vienne. Ami de la liberté, il n'avait à invoquer ni le tuteur des Rois, ni le maître de l'Europe. Hais, il fallait répondre à des lettres flatteuses, aux prévenances

d*un Pouvoir déchu, soIIicTtant' un illustre suffrage. On sentrorgueilleuse faiblesse de Técrivain, dans ces mots : « Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles a à celle que je viens de produire? » Mauvaise mesure de< juger les choses politiques et Vintérét des peuples ! Qu'importaient à lord Falkland les froideurs de Charles T'^ou la lettre flatteuse qu*il aurait reçue du camp de ses ennemis^ Son devoir était en lui ; et sa foi ne dépendait ni d'une disgrâce, ni d'une faveur de Cour.

Quoi qu'il en soit, l'esprit de tous était changé. Le dévouement n'était plus si opiniâtre, ni si naïf; et M. de Chateaubriand se livra volontiers à la distraction des prévenances gracieuses, qu*il recevait d'une Cour, dans l'exil aussi, mais d'un aspect plus égayé que celle de Charles X. Le 29 août 1832, il vint, avec madame Récamier, diner au château d'Arenenberg, que sa compagne de voyage, toujours délicatement fidèle à toutes les adversités, avait visité plusieurs fois. 11 se montre, dans ses Mémoires^ satisfait de l'accueil qu'il reçut; il n'ajoute rien, et ne dit pas je fus aimable^ comme le remarque parfois sur lui-même un bel esprit du siècle précédent. Mais, un témoin de la réunion, mon ancien ami, M. Vieillard, gardait fort bon souvenir de ce jour, a où il trouvait seule- « ment que M. de Chateaubriand avait paru un peu timide, a et bien moins à l'aise que la Princesse. » C'est qu'en effet, il n'était pas à sa place. L'humeur et la vanité font quelquefois oublier aux plus nobles caractères et aux plus rares esprits ce que prescrirait le bon sens. L'adversaire de TEmpire, avant et après sa chute, n'avait pas de louanges à recueillir et d*espérances à donner, dans le lieu, où se gardait le dernier culte de ce qu'il avait tant combattu. La suite des événements et ces surprises du

532 U TRIBUKE MODERME.

sort, qui font monter de l'exil au trône, rendront plus piquante pour- TaVenir la visite de M. de Chateaubriand, au châteauild'Ârenenberg et sa prédiction conditionnelle vérifiée plus tand.. Hais, cette prédiction., ce n'était pas à lui de la foire. Bientôt même, de nouveaux incidents allaient rappeler à lauteur de la Monarchie selon la Cliarte et 4^ tant d'écrits à quelle autre fortune il était engagé sans retour, et surtout. quels principes de Droit public il devait à jamais défendre. Madame de Staël eût été plus constante dans sa crainte et son aversion de certains souvenirs : en les repoussant, au nom de la liberté,^ ^q. ne les aurait pas proclamés tout-puissants, au nom de Jia gloire. ...

BL de Chateaubriand, au reste, étfût en cela moins mobile que vindicatif, obéissant^surtout.à sa haine contre la Révolution de^SSO. Du n^ilieu même de son propre parti, quelques imprudences, qu'il aurait voulu prévenir, aigrissaient encore cette amertume.

Pendant que, r^¥enu de ses excursions en Suisse et en Allemagne, il passait à Genève les derniers mois de 1852 1 la tentative, la fuite, la captivité de la duchesse de Berry venaient lui offrir l'occasion d'une dernière lutte, que permettait le r^me de droit et de publicité légale, dont jpuissait alor^la France.

Je ne recherche pas, si, dans ce système, ce ne fut pas aux hommes puissants d'alors une faute politique d'arrêter Tennemie, qu'ils ne devaient pas mettre en jugement, et s'U ne valait pas mieux, pour eux, lui ouvrir toute issue vers la mer, ou la frontière : mais, je prends l'histoire telle qu'on Ta faite. La Princesse, dont la témérité atteste du moins le courage, la fugitive hardie qui, sans soulever le vieux pays de la fidélité monarchique^ y trouvait asile

M. DE CUATEAUBRIAND. 585

et secours caché, est enfin livrée, à prix d*or, par un juif deux fois apostat ; elle est arrêtée prisonnière de guerre ou d'État, et jetée, sous bonne garde, dans la citadelle de Blaye. M. de Chateaubriand apprend cette nouvelle à Genève, dans les premiers jours de 1833; il écrit aussitôt à M. Barlhe, le Garde des Sceaux récemment monarchique du, Pouvoir nouveau, pour solliciter la permission de se rjendre près de la Princesse captive. Il récrit, dans le même sens, au ministre de la guerre. Président du Conseil; et, partant presque aussitôt pour Paris, il publie dans le& journaux, sous la garantie de la législation d'alors, une lettre annonçant le rAle qu il a pris ou qu'il réclame, pour la défense de la Princesse prisonnière et accusée.

Dans ce compte rendu devant l'opinion, alors en droit de tout entendre et de tout dire, M. de Chateaubriand rappelait ses instances, pour cire admis près de l'auguste prisonnière, son désir d'être autorisé par elle à la défendre, et son intention de lui proposer la formation d'un Conseil de défense, pour leciueTll indiquait M. le marquis de Pastoret, M. Laine, M. de Villèle.

Déjà, M. de Chateaubriand avait, deux fois, fait parvenir son offre à la Princesse. Sa seconde lettre, en insistant sur le chmx des défenseurs à désigner^ joignait aut noms déjà publiés dans les journaux ceux de MM . Hyde dei J^euville^. Royer-Collard, Pardessus, Mandaroux-Vcrtamy, de Vaufreland. Remarquable époque, même dans ses troubles, que celle où des principes de droit commun, des garanties inviolables de défense légale se présentent naturellement à l'esprit et sont libremenfl invoqués, devant le Pouvoir établi, et. où toute chose n'est pas d'abord terminée par la force et le silence ! Sans apprécier assez cet avantage public, M. de Chateaubriand se disposait à en

5S4 Là TRmUNB MODERNE.

user. Pendant la crise doublement humiliante de la prison de Blaye, il préparait, pour sa part, le discours qu'il concevait, dans un procès, que le bon sens politique le plus vulgaire rendait impossible.

A part le Mémoire qu'il a publié, sur la captivité de madame la Duchesse de Berry, il préméditait une plaidoirie plus poignante ; et il en a laissé, après lui, les traits les plus outrageux, comme un coup mortel à cette Royauté de 1830, dont il maudit la durée, et savoura la chute.

Mais, nous lui ferions à lui-même, ici, sans embarras, cette question toute simple : Ses réclamations en faveur « de Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, nièce « de feue Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, contre « un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé « Henri, x> sont-elles plus amères que les sarcasmes, dont le moraliste la Bruyère ^ déchirait le Prince d'Orange et la Princesse Marie, pour Thonnète projet d'avoir mis leur père et beau-père à la porte par la fenêtre? Et le célèbre pamphlet d'Arnauld contre le nouvel Absalorij le nouvel Hérode^ empêcha-t-il Guillaume 111 d'être, pour les Anglais, un défenseur légal et un libérateur?

M. de Chateaubriand, dans sa haine viagère et posthume contre le Gouvernement de 1830, a trop oublié deux choses, la faute énorme, insensée, par laquelle Charles X avait encouru la ruine de son trône, l'effort constant et eflectif de Louis-Philippe, pour assurer à la France les garanties publiques, les libertés légales, qu'elle uvait tant souhaitées et qu'elle n'avait jamais eues, au même degré, pour un terme aussi long. Que cette expérience ait cessé, que l'esprit légal ait disparu devant la

' CaracUrei de la Bruyère^ chap. xii, n* 19.

force; que le droit même, dont la France avait pris l'habitude, le droit d'examen des aiïaires publiques ait péri, comme efface de la pratique et du souvenir, cela ne détruit pas, dans Thistoire, la réalité de Tépreuve accomplie. L'indifférence même des esprits, si cette indifférence était aussi vraie qu'apparente, ne changerait point le passé. On dirait seulement que les caractères des peuples sont divers, que les uns avancent, que les autres tournent sur eux-mêmes, que telle nation, grande aujourd'hui dans le monde, est à la fois fidèle à la tradition et à l'esprit de progrès, que tenace à défendre ses anciens droits, ses libertés acquises, ses garanties éprouvées, dont elle ne conçoit pas même la violation possible , elle les a rendues^ comme inséparables de sa propre durée; que tel autre peuple, au contraire, plus hardi parfois dans la spéculation, mais trop ébloui de la force, regarde la liberté civile et politique, la sûreté des personnes, la liberté de penser,^ le droit d'examen, comme des théories qu'on peut reprendre et quitter tour à tour, et non comme des vérités^ de fait essentielles à l'honneur et à la vie des peuples.

L'écrivain, qui parle si souvent avec dédain de la cause qu'il a servie, n'a pas admis cette inégalité entre l'Angleterre et la France. Il a cru, il a dit les Français capables de la liberté, dont jouit le peuple autrefois conquis et recruté par leurs ancêtres ; il a résumé et décrit admirablement les conditions et les effets de celte liberté. Il n'a* cessé de la proposer pour règle, dans l'avenir, au Pouvoir, que ses vœux appelaient, comme seul légitime, sur le sol de la France. Au'milieu des passions, que lui-même partageait, et jusque dans son effort pour les exciter, il s'est senti couvert par cette armure de la loi, dont parle un orateur anglais, comme du privilège inviolable de tout

596 LA TRMme HODBRNE.

-aceusé. Ces bits méritaient un souvenir dans le pays, ù6 Texemple en a disparu.

Pour M. de Chateaubriand, cette fois la question générale s'eflaça tout à Eait devant la question personnelle. II à vu seulement la poursuite^ dont il était l'objet. L'écrit qu*îl préparait avait été cité par fragments. Un journal en rapportait la conclusion terminée par le vœu d'entendre bientôt la France répéter' avec Tauteur : et Madame, votre fils est mon Roi. » Un ou deulc journaux publicateurs de cette phrase furent poursuivis, pour délit de presse, devant le jury. M. de Chateaubriand intervint et fut naturellement compris dans la poursuite, que soutenait avec véhémence M. Persil, alors procureur général, s'acheminant à devenir garde des sceaux. L'illustré écrivain, associé ainsi à la QuotidiennCy que défendait M. Berrycr, avait lui-même pour avocat M. Ledru-Rollin, qui se troubla et s'interrompit dans son discours.

M. de Chateaubriand prononça quelques paroles, dont le trait le plus saillant était une louange pour le jury, que le noble accusé nommait, un peu démocratiquement, la Pairie universelle. Quoi qu'il en soit, le jury médiocrement frappé des vives apostrophes du parquet et touché, sans <loute, du grand nom de M. de Chateaubriand, revint avec une déclaration de non coupable; et tous les accusés sortirent acquittés. Cela ne prouvait pas sans doute, comme le remarque M. de Chateaubriand, que le jury d'alors, M. Chevet en tète, eût passé à la cause de la légitimité; mais, dans les pays et dans les temps assez heureux pour avoir de libres Institutions, il s'établit de soi-même, contre l'action trop marquée du Pouvoir ou même contre les passions de parti, un tempérament de modération et de résistance.

M. DE aUTEAUBRUMD. 337

C'est au milieu de ce succès, qu'un moment paisible et complimenté, dans sa retraite à demi champêtre de la rue d'Enrer, M. de Chateaubriand reçut un nouvel appel, qu'tl ne pouvait négliger. C'était une lettre datée de la citadelle de Blaye^ le 7 mai 1833. La Princesse, courageuse avec une double imprudence, victime d'une entreprise qui n'était pas de notre temps, jugeait bien cette fois la forme de secours et de services, qu'elle pouvait demander à une fidélité plus généreuse qu'entreprenante. Elle chargeait le grand écrivain d'être médiateur prés de sa propre famille, d'aller à Prague plaider sa cause, faire connaître son mariage secret, et réclamer son rang futur. La hardiesse d'esprit et aussi la chimère se montraient dans une note à l'appui dé cette lettre, où la Princesse révélait à son mandataire des négociations commencées par elle, pour la réunion de la Belgique à la France, avec Taide du roi de Hollande. Mais qu*importent ces illusions? La confiance intrépide et le malheur commandaient le respect. M. de Chateaubriand devait obéir, sans qualifier, comme il le fait, du nom de nouveau pacte de famille la réconciliation plus modeste, qu'il allait préparer. C'est ainsi que dès le 14 mai, anniversaire, dit-il, de l'assassinat de Henri IV, sans la précaution d'un nouveau passe-port, et fort incognitOy il se mit en route pour aller cette fois, non pas visiter les bords du Rhin, mais au delà du Danube, chercher, en Bohême, le dernier asile de Charles X.

On peut croire qu'à ses propres yeux son message de réconciliation était double, et que, près d'aborder cette infortune qu'il avait prédite, il n'était pas sans embarras pour lui-même. M. de Chateaubriand n'était pas de la race désinvolte et présomptueuse de ce Bolingbrokc qui, à la

fin du rcgne de la rein e Anne, dont il avait sem ayec éclat l'usurpation légale, se voyant accusé de trahison, par ses amis du Parlement, allait se faire en Lorraine, secrétaire d'État de Jacques III préparant une descente en Ecosse, et qui bientôt après, destitué même en exil, couvrait de ridicule la cause Jacobite, pour être amnistié par le parti populaire. Cet esprit d'aventures, cette rudesse de procédés, dans le défaut absolu de principes, ne pouvaient se mêler à la générosité naturelle de M. de Chateaubriand; mais un reste d'humeur, et cette' nécessité d'écrire, qu'il s'imposa trop , a coûté parfois quelque chose à la dignité délicate, dont il n'aurait dû jamais se départir. Il n*a pas, coûime Bolingbroke, dans sa lettre au chevalier de Wyndham, jeté, de parti pris, la dérision sur le malheur et parodié l'impuissance. Il n'a pas voulu, à grand renfort de ridicule, divulguer des faiblesses, ou des nullités surprises dans l'abandon de la confiance, et par l'obsession du respect. Il ne nous a pas, comme Bolingbroke, laissé prévoir dans le dernier Stuart vaincu en bataille rangée, ce grossier comte d'Albany, dont .Alfieri devait un jour consoler la noble épouse.

Hais, a dire vrai, au prix de la dignité d'un admirable talent, fallait-il aller à Prague, pour en rapporter et pour donner au monde le tableau du whist insipide du vieux Roi, des questions niaises d'un prince malheureux, et même de la curiosité un peu frivole d'une Princesse consacrée par tant de malheurs, qu'on n'a guère le droit de parler que de ses vertus?

L'accord du caractère, la continuité dans la vie est une bienséance si juste, qu'on aimerait à retrouver l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs dans les langueurs du vieux château des rois de Bohême, s'il y

paraissait plus sérieuscmenl ému. Que le diner de U Cour exilée soit détestable et laisse le voyageur niTamé, n'importe; le témoin est là mieux à sa place, qu'auprès d'une déchéance royale plus jeune et plus brillante. Que, dans cette Coi:r si délaissée, si triste, dans ce palais d'un autre Jacques II, plus pieux, plus médiocre, mais, surtout moins dur que le premier, il y ait encore des rivalités, des intrigues sourdes, un ministre dominant et même une opposition cachée qui éclate* parfois dans la bouche des enfants, c'est là un trait de mœurs, une vérité de tous les temps, que le grand écrivain n'a pas d('daigné de saisir. >Iais, l'exactitude ne touche-t-elle pas ici parfois à la moquerie du secret et du malheur? El n'est-ce jpas une contradiction que le décorateur si magnifique des souvenirs de religion et de monarchie, que lîiistorien, dont la parole avait jeté tant d'éclat sur ces ruines du passé, nous fasse assister, dans le présent, à la décrépitude oisive de cette grandeur éteinte? N'y a-lil pas là quelque chose de cette impitoyable dérision qui, dans la chute du polythéisme, lorsque la pompe des fêtes avait cessé, lorsque les frontons des temples étaient abattus, pénétrait encore, par un détour, dans quelque sanctuaire souterrain, dans quelque chapelle furtive, et en rapportait des fragments d'idoles brisées, dont elle amusait la foule?

Rien du reste n'était plus simple qHe le message de M. de Chateaubriand. Du moment que la courageuse et imprudente captive de Blaye annonçait à ses augustes parents l'union, qu'elle leur avait cachée jusque-là, tout obstacle à la recevoir, quand elle serait libre, tombait de lui-même; et l'envoyé de la Princesse devait faire aisément accueillir ses excuses, et même ses conseils.

Mais quels conseils pouvait-il donner? Quelle influence exercer sur cette éducation transférée de la tutelle de M^ Tharin à la direclion du sage et vertueux évèque d'Hcrmopolis? Déjà M. de Chateaubriand avait indiqué'son plan d'études : c'était d'enlever le jeune enfant au milieu, où il était né, de le jeter ailleurs, parmi d'autres enfants, pour Ty faire grandir dans le travail et l'égalité, ne te destinant à rien et le préparant à tout. Ce sont là de ces utopies, que leur simplicité même rend impossibles. Le jeune Henri ne pouvait échapper à son nom : et le meilleur système était encore de l'élever en prince, avec les soins les plus actifs et cette arrière-pensée, que la volonté seule achève les leçons de l'étude, et rend l'aptitude des hommes égale à leur espérance.

Que du reste M. de Chateaubriand n'ait pu, comme il le souhaitait, exposer ses vues sur la déclaration de Majorité du jeune Prince, devant le conseil du Roi, attendu que M. de Blacas formait tout seul ce conseil, nous ne pouvons nous en étonner. C'était, dans le vieux Uoi, k sagesse de l'inaction, la seule qui reste à l'impuissance.

A part donc les froids sifflements des -petits groupes rivaux, qui murmuraient l'un contre l'antre, dans le château de Prague, Tintérct du voyage, l'appui que M. de Chateaubriand devait chercher était dans la duchesse d'Angoulême, dont il avait si noblement dit, que a ses malheurs étaient une des grandeurs de la monarchie. » Cette Princesse ayant quitté Prague, pour aller prendre les eaux, M. de Chateaubriand se rendit près d'elle aux sources minérales des montagnes de Bohême. La petite lille de Marie-Thérèse, la captive du Temple, celte femme qui, avec tant de malheurs ^t tant de vertus, était restée

M. DE GHATëAUBRIâMD. . 531

comme inachevée dans riicroïsmc, se Irouvait là, mieux a sa place, que dans la pompe d'une cour heureuse, ou dans Toisive étiquette d'une cour émigréc. Son âme haute et fière, trop comprimée par la douleur, son esprit cultivé dans le cercle de la foi , se montrait là plus vif et plus libre.

Cette visite aux eaux de Carisbad, dans la vallée de Tœplitz, sera pour l'avenir une des pages originales de l'auteur. Elle met en scène, au milieu de tant de caractères effacés, une personne royale, que Napoléon appelait « Le seul homme de sa famille. » Etrangère au coup d'Etat des ordonnances de juillet, toujours victime de malheurs qu'elle n'avait pas faits, usant une âme forte dans une insipide reiraite, cette princesse intéresse surtout la curiosité historique, par Tinfluence qu'elle aurait pu prendre. Malgré sa résignation austère, elle n'était pas insensible à l'idée d'un grand rôle; et le nom de Reine la flattait. L'ambition pour autrui est un sentiment qui peut survivre, dans l'âme la plus sainte et la plus détachée. Au cœur de la duchesse, ce sentiment était une passion fervente, et explique, en partie, le degré de sécheresse ou d'irritation, que M. de Chateaubriand nota parfois dans l'accent de la Princesse parlant de sa sœur imprudente et captive.

Ainsi se passa la première entrevue de l'éloquent Publiciste et de madame d'Angoulême; ainsi, le lendemain, leur courte promenade dans la vallée de Tœjditz; ainsi, la dernière audience de la Princesse remettant à M. de Chateaubriand une lettre pour sa sœur. C'était là que le négociateur s'était réservé de faire un dernier effort, en énonçant son pi^n principal. Il s'agissait d'un Conseil de régence, et dequchpiesnoms à exclure ou à présenter. M. de

Chateaubriand proposait pour ce conseil, avec son propre nom, ceux de MM. de Villèle et Laine. Madame consentit à tout, au blâme, comme à Téloge, en félicitant M. de Chateaubriand de sa générosité à désigner M. de Villèle, qui ne lui semblait, dit-elle, qu'un administrateur habile : « Madame est trop sévère, reprit avec vivacité l'impartial « conseiller. M. de Villèlo est un homme d'ordre, de « comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les « ressources sont infinies. S'il n'avait eu l'ambition d'oc- « cuper la première place, pour laquelle il n'est pas suttî- « sant, c'eût été un ministre à garder éternellement dans a les conseils du roi. »

Il y a là bien du dédain dans la louange. Un homme d'ordre, de comptabilité! Singulière recommandation et titre médiocre pour la destination politique projetée par l'auteur! On y sent, il faut le dire, moins l'oubli que le souvenir du passé.

« 0 curas homiiiuro ! 0 quantum est in rébus inanc !

Au moment même, où M. de Chateaubriand crevait être si généreux et si écouté, on lui faisait mystère de Tarrivée du duc de Bordeaux attendu, le soir même, à Carlsbad; et on n'était pas fâché qu'il repartit le lendemain matin, sans avoir vu le jeune prince.

Le retour par les fraîches vallées de la Moravie, le passage du Rhin, près Manheim, la rentrée en France par Metz et Tarrivée rue d'Enfer, le G juin, après une course de poste à peu près continue, ne peut intéresser que sur le carnet de voyage de l'illustre écrivain, qui jette encore çà et là quelques brillantes esquisses, quelques fantaisies de langage, tantôt charmantes, tantôt bizarres. Que le

M. DE GHATEAUBRUND. 553

grand arliste, courant nuit et jour l'Alleningnc, pense à -ritalie, qu'il se plaise à nommer Ciuthie^ pour se distraire du jargon de quelques percepteurs qui lui ouvrent une barrière, on le conçoit sans peine. Mais Thonime éloquent, par complaisance pour la Fausse imagination, quelque temps, à la mode, devait-il écrire? « Législatrice « du monde, Rome assise sur la pierre de son sépulcre, « avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulicr de « sa grande figure dans la solitude lactée. » Ah! combien ce travers dans un esprit si éminent nous fait regretter, pour lui, Toccupation virile de la pensée et la mâle simplicité, que lui donnait la politique, quand il avait toute son âme engagée dans d'importants débats, avec la passion d'un citoyen ! Mais, celte longue chaîne d'espérances trompées, que traîne après soi une noble cause malheureuse, égare souvent ceux qui la prennent pour guide.

On ne peut se défendre de celte idée, en lisant \e Mémoire que, le 50 juin, M. de Chateaubriand adressait à la duchesse d'Angouléme, avec une visible préférence pour elle, entre tous les débris qu'il venait d'honorer. c( Je cherche, « dit-il, à rallier près du Irùne antique ces idées mo- « dernes qui, d'adverses qu'elles sont, deviennent amies, c( en passant par ma fidélité. » Puis, il supplie Taùgusteet sainte femme « de présider à celte consécration d un édi- « fice unique rebâti avec les matériaux divers de la Mo- « narchie et de la République, et d'ouvrir d'une main « pure et bénie les portes du nouveau temple. »

Quelle influence ce poétique langage pouvait-il avoir sur la raison ferme, altière, un peu sèche de la Princesse qui bravait, en mars 1815, la défection armée des troupes de ligne à Bordeaux? Maintenant, le poids du malheur, plus lourd avec les années, n'eût pas, devant -le péril, plié

ilavanlnge celte léle blanchie. Mais, la tîllo de Louis XVI ne pouvait goûter un tel langage, ni beaucoup s'y confier.-

Deux mois après, une autre épreuve venait réclamer le même zcle, sans y donner une occasion plus effective. Sortie de la citadelle de Blaye, sous un nom nouveau, mais animée du même esprit, la mère du duc de Bordeaux, revenue à Naples, ne songeait plus qu*à se rendre à Prague; et elle y souhaitait près d'elle son négociateur. Klle mandait M de Chateaubriand, d'abord à Venise.

Reparti de Paris le 3 septembre 1835, revoyant Tltalie qu'il avait visitée, à des titres si divers, le grand écrivain n'était pas, quoi qu'il voulût, un ducd'Ormond,unBerwick occupé de combiner des plans 9e bataille et des chances d'attaque, pour le rétablissement d'une cause perdue. Il semblait plutôt un dilettante des Monarchies en ruines, regrettant assez peu celle qu'il avait servie, et prédij^ant, pour se consoler, la chute de toutes les autres.

Un vrai chef de parti, arrivant alors à Venise, n'aurait pas eu le loisir de tant considérer la prison de Silvio Pellico, et de méditer sur Rousseau ctByron. L'imagination est un grand charme ; mais, il ne faut pas qu'elle paraisse un amusement cherché, pour remplacer l'intérêt sérieux qui manque, ou distraire du devoir qui fatigue. Ce n*était pas ainsi qu'entre les cavaliers et les puritains, la fidélité était comprise, dans les dernières luttes des malheureux Stuarts.

Lorsque la Conveiitim de Dundee, en Ecosse, eut reconnu la nouvelle Royauté britannique, et que Claverhouse, sortant comme égaré de l'assemblée infidèle, répondait n un ami, qui, frappé de son trouble, lui demandait où il allait : a Je vais où mQ conduit l'ombre de <c Montross. » Certes, l'imagination ne manquait pas à ce

M. hE CHATEAUBRUNa 535

royaliste d'une âme héroïque; mais, elle se confondait avec sa passion même ; et cette passion était tout entière à sa cause, à sa foi politique, à son sacrifice volontaire ci prémédité.

Le même sérieux n'appartient pas à d'autres temps. On le voit trop par le récit, où, à travers toutes les diversions de l'Italie, M. de Chateaubriand rencontre à Ferrarc, dans les flots de la foule, la princesse qui lui tend la main, avec ces mots, pour signe de reconnaissance: « Mon fils est votre Roi; aidez -moi donc à passer, n Ce que lui-même ajoute à cet incident, n'a pas plus de gravité; et les retours sur sa propre renommée, les souvenirs du carnaval de Venise et du souper des sept rois détrônés, dans le Candide de Voltaire, ne corrigent pas ici la première impression du 'lecteur. Maintenant, est-il permis de rire du malheur, quand on y est fidèle? Il faut en juger, d'après les Mémoires d* Outre-tombe, Le biographe étranger ne peut exprimer qu'un regret de cette moquerie sceptique, fatale à toutes les causes, et qui ne laisse de place et presque de droit qu'à la force, tant qu'elle dure.

Au milieu du récit trop piquant de cette entrevue dans Ferrare, ce qui paraît le plus incontestable, c'est le désir, qu'avait alors M. de Chateaubriand, de ne pas porter plus loin, son rôle de médiateur, de ne point braver une seconde fois les froideurs de Prague, mais de revenir, au plutôt, dans sa retraite de Paris. Il partit, cependant, pour suppléer celle dont il avait dû préparer la voie. Ce second voyage' vers Prague, parsemé, dans le récit original,, d'incidents plus ou moins romanesques, n'.a pour l'histoire que l'intérêt même du but. Le grotesque, appliqué par l'humeur de l'écrivain, laisse voir la réalité, sans

doute, la maladie commençante de Charles X, rnbatlement moral du Dauphin, la vaine démonstration de quelques jeunes gens venus à Butschirad, pour célébrer la Majorité du jeune prince. Dans tout cela, nul roman; rien de plus prosaïque en ce monde que la fin de toute grandeur. Le témoin de cette agonie royale n'essaye pas même de la relever par quelque illusion. Deviner et peindre les petitesses d'une cour exilée, les tracasseries de réfugiés désunis par le malheur, la vanité du zèle dans Ija complète impuissance, ce n'est rien entrevoir sur les chances mobiles de Tavenir.

L'histoire du passé, à elle seule, en disait davantage. Soixante-cinq ans, après la déchéance de Jacques JI, un représentant de son nom a pu soulever des districts de TAngleterre, mdrcher à la tête de bandes rebelles, où s'était enrAlé comme bon et fidèle puritain, le futur historien Robertson, et livrer bataille, dans Cullo-' den, à la maison de Hanovre et à sa royauté protestante et légale. Tant un droit, ou même un préjugé antique, conserve de puissance et peut agiter encore le pays même, qu'il ne domine plus!

Mais, dira-t-on, le monde change plus vite de nos jours. Le dernier des Sluarts avait trouvé des montagnards écossais, avec le même vêtement et la même foi que leurs aïeux. 11 arrivait fort de cet arricre^ban, à lui : et cependant, il était vaincu. Â bien moindre distance de temps, quel secours, quel asile la duchesse de Berry ayaitrelle trouvé dans la Vendée? Une cachette dangereuse et bientôt trahie. Quelles mains avaient béni son passage? Celles qui devaient bénir successivement tout autre Pouvoir.

M. de Chateaubriand revint, pour plusieurs années, s'enfermer, à Paris, dans de nouvelles études distraites

M. Dl!: CHATRAUBRlÂND. 557

seulement par quelques liaisons d'intime amitié, ou de parti politique. Une de ses avances les plus marquées fut pour réncrqique cl brillant publiciste, Armand Carrel. M. de Chateaubriand, qui déjà Tavait beaucoup remercié de quelques louanges littéraires, lui écrivit, en mai 1854, une lettre toute admirative sur sa polémique et ses doctrines de libre examen : « Vous vous élevez bien haut, « Monsieur, lui disait-il! vous commencez à vous isoler, « comme tous les hommes faits pour une grande renomce mée. » Puis, à la suite d'un procès de presse, où M. Armand Carrel avait été frappé de quelques mois de prison, M. de Chateaubriand réitéra ses marques de vif intérêt et d'estime, par de fréquentes visites au jeune écrivain, dont Tentrelicn spirituel et passionné, simple de ton et plein d'idées, ne commandait pas moins l'attention que ses rapides et nerveux écrits.

Cette affection de M. de Chateaubriand poui: Armand Carrel, était au reste, la plus naturelle et la plus vraie des amitiés nouvelles, que le changement du monde politique donnait à l'ancien ministre des Bourbons. L'cxconHamné de 1822, le jeune officier devenu journaliste était, par le caractère et le talent, un des hommes les plus rares de sou temps. Ceux qui l'ont vu secrétaire d'Augustin Thierry, écrivant sous sa dictée et l'aidant à corriger ses épreuves, furent frappés de tout ce qu'il devint, en si peu de temps, sous un tel maître. Il ne servit pas lui-même, comme on l'a dit avec une injuste légèreté, à la perfection des écrits de ce maître; il ne lui donna ni une pensée, ni une image. Mais, il apprit son art, en réécoutant, et fut comme transformé par ce noviciat. Silencieux, attentif, modeste, comme une fière et noble nature qui n'a pas encore toute sa force, il sortit écrivain de cette

540 LA TRIBUNK MODERNE.

Désormais, la retraite de M. de Chateaubriand devenait toute littéraire. Les distractions assez rares qui s'y mêlaient, ses visites habituelles, ses amitiés, ne se rapportaient guère qu*à ses ouvrages et à sa renommée d'écrivain. C'était là ce qui, parfois, Tamenait dans une réunion fort simple, chez Augustin* Thierry, pour y lire quelques fragments de ses Mémoires. C'est là que j'entendis, vers la fin de 1834, un charmant récit de ses années d'enfance, mêlé de deux contes de revenants «qui ne se retrouvent pas dans l'ouvrage imprimé, soit que la main de l'auteur, ou celle des éditeurs ail retranché cette fantaisie. M. de Chateaubriand semblait alors tout entier à ce plaisir, ou à cette consolation de l'étude. Sans être adouci pour le Pouvoir nouveau, sans reconnaître avec assez d'équité ce qu*il donnait de libres garanties, il était plus calme dans ses jugements. Les grands talents qui s'élevaient dans les Chambres lui arrachaient parfois de vives approbations, et lui faisaient regretter pour eux une autre époque, et comme il disait, un autre pinncipe.

Séparé de M. Royer-Col^rd, par une dissidence assez amcrc, il n'en avait pas imoins beaucoup loué deux de ses discours fort différents de sujet'et de but, la défense de l'hérédité de la Pairie et Tattaque contre les. lois de septembre. Il n'y a quune choses disait-il, qui eût plus ho- ' noré M. Royer CoUard : le refus de serment et le silence.

Quant aux hommes nouveaux nés ou grandis, avec la Révolution de 1850, il voyait volontiers l'éclat de leurs talents et de leurs rivalités. Les voix, encore aujourd'hui toutes vivantes, mais sans libre auditoire, dont s'honorait alors la tribune française, lui étaient chères, disait H, comme une partie de l'honneur public ; et, malgré sa

M. DE ClIATEAUBltlAND. r> i 1

répugiinnce pour ic gouvernement nouveau, il reconnaissait ce que la liberté du débat, ce que le droit de discussion ramène d'intégrité dans les choses et d'élévation dans les idées. Parmi les orateurs de ce temps, la fermeté d'esprit de Fun d'eux, la véhémence et la gravité de son lan • gage, sa logique ardente, sa passion dans In dérense de l'ordre, lui paraissaient dignes des plus grands éloges et des meilleures causes. Il n'appréciait pas moins, dans un autre orateur delà même époque, des qualités diiïéreiitos, la compréhension rapide et le développement lumineux des détails, la souplesse et la variété, la science des aiïaires et particulièrement la passion intelligente de la guerre. A dire vrai môme, une certaine complaisance de son esprit le portait de préférence vers cette politique plus aventureuse et plus jeune.

Il était de ceux qui crurent que, dans deux occasions, la Royauté de 1830 aurait pu entreprendre ou accepter la guerre et frapper un grand coup. En 183^), il approuvait la hardiesse du Ministre, qui voulait une nouvelle expédition delà France sur l'Espagne, en accord, cette fois, avec l'Angleterre. En 1840, il souhaitait la réalité de ce qui fut à peine un simulacre, l'alliance du Pacha d'Egypte, la rupture avec les diplomates de Londres : il eût conseillé l'attaque contre la flotte anglaise.

La source de ces spéculations était dans la fierté patriotique, dont M. de Chateaubriand eut toujours le sentiment; elle se rapportait aux plans, que lui-même avait formés, durant son ministère : elle était plus dans l'imagination que dansle faits : et, M. de Chateaubriand eût mal dirigé ce gouvernement qu'il n'aimaît pas, s*il avait été à même de lui persuader une entreprise, qui devait trouver debout et ranimer promptement toutes les défiances et

M2 U TRIBUNE MODERM-:.

toutes les Ibrccs de la Coalition européenne. La durée du temps est une grande puissance dans la politique : et ce qui est devenu possible ne Tétait pas pour la Royauté constitutionnelle de 1840.

Page 1