‹ La tribune moderneChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

RETOVn A PAMS. — PRÉPADATIFS DE DËMAST. — MADAME DE CHAIÇlLCHaAXD .

ASPECT GÉxéRAL DES AFFAiaES. — lUUlIlKNCE DON CHA!(GE)IE!fT POUTiQCE. — EXÉGUTtOX DU DUC d'eXCUIK!*. — DÉUISSION DE M. DE CHATS laHOAKD . — KO- BLES EXEMPLES DU MÊME BLAVE. — SITDATIOH NOUVELLE ET JÊÊBOiS DE X. DE CHATEACBDIAIID. — -, SES RELAHORS A PkMS .' SOX SEJOUR A^[-CAKPA65E DE M. iOCBERT. — SA COKCEPTION DEA MAHTYRS; SOK PROJET D*fTtfOIS SUR L'O- KIEST. — DEPART DE PARIS, AVEC MADAME DE CHATEAUBRIAND. — ARRIVÉE A €OXSTAXTi:fOPLE. — ACCUEIL DE l' AMBASSADEUR, LE GtVÉRXL StiBARTlAKI. — SODTEMIRS QUE LE g£KÉR\L EX AVAIT GARDÉS. — CO!ITIXUATIO!I DU VOYAGE. — RETOUR DE M. DE CUATftAUURIAND, PAR LES CÔTES Dft D\RDARIE ET PAR l'eS - PAG.XE. — ARRIVÉE A PARll^ APRÈS OTtZE MOIS D* ABSENCE. — ARTICLE LITTÉRAIRE PFOUÉ DA.NS LE MefCUfe : disgrâce CROISSANTE DE L* AUTEUR.

Revenant à Paris, avec toutes les espérances, que lui donnait son ami, et précédé de cette belle lettre sur Rome, dont la publication allait frapper les esprits, M. de ChateaubrianMescenditdans un modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'aqiis. Un soin important lé préoccupait, sa réunion avec madamede Chateaubriand : le sage conseil écarté d'abord, avait été compris ; et, à part même les bienséances du monde, il sentait ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté, dans le commerce de la vie. Un motif

généreux venait aider, en lui, au sentiment du devoir. fiâ perte ancienne de presque toute la fortune de madame de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand dureniilredoublçr, pour obtenir enfin son re- '^9^ji}^^jÈi^^^^ ^^ racc6f[|pagner dans sa mission du Valaijtiri^O^Pil promptement Iq^rejoindre à Paris.

Quelques semaines encore allaient s'écouler en visites amicales, ou même officielles et en préparatirs de voyage. Le nouveau ministre, qui, cette fois, n'allait relever que du dépar^ment des relations extérieures, vit M. de Talleyrandy rat satisfait de son accueil, et félicité par lui d'une nom||ation qui charmait, lui fut-il dit, tous les cathpliquei^^^ft Suisse ; et, cYi eiïet, à ce moment même, le grand Conseil de la ville de Sion adressait à M. de Chateaubriand nue lettre, où élait naïvement exprimée la joie de le recevoir et le prix qu'un peuple religieux attachait au choix d'un tef représentant de la l^nce.

M. de Fontanes avait accompagné son ami, dans cette entrevue. De tout temps, séduit par M. deTalleyrand, non moins aimable, disait-il, dans la disgrâce que dans la faveur, il aurait voulu rapprocher l'écrivain qu'il admirait le plus de l'homme d'Élat, dont il aimait l'ascendant; mais, ces deux esprits étaient peu compaHbles, par^ersité de nature, plusencoreqned'opinions. D'ailleurs, on était alors dans un moment d'eflbrt et de contrainte, entre les derniers murmures de la Révolution maîtrisée, les espérances tour à tour abattues ou ranimées du parti royaliste, les dépits altiers, maisinaclifs de quelques généraux elTardeur d'un nouveau parti formé des transfuges des autres partis, de la jeunesse militaire qui voulait des grades, et des vétérans de révolution, qui voulaient repos et silence, pour

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prix de leur apostasie. Tout déjà tendait à Tempire; diais Tempire n'était pas avoué : et il semblait que celui qui avait tout préparé, tout envahi, tout annulé, en dehors de sa puissance, eût besoin d'être supplié d'accepter légalement ce qu'il tenait d'une main si forte. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires posthumes, sans doute, pour être plus sincères, ne dit rien de ce qui était alors l'entretien de Paris, comme de la France, la prochaine création de l'Empire. Mais, son intime amitié avec un des conseillers et des augures les plus zélés de cette révolution, ou plutôt de celte transformation nominale, le poste officiel, qu'il avait récemment souhaité, et qu'il allait remplir, tout permettait de le croire adhérent, ou résigné à la Monarchie nouvelle.

Les accidents du fait, et non le fait même le jetèrent dans une voie différente. Le 18 mars, il était aux Tuileries, comme pour audience de congé, dans la foule, que traversait le premier Consul. Il fut frappé, a-t-il raconté lui-même, de Tair sombre de son visage et de son teint livide et brouillé ; il le crut malade. — Deux jours après, le 20 mars, date diversement fatale dans notre histoire, revenant d'une promenade sur le boulevard solitaire des Invalides, il entendit, près des Tuileries, crier le jugement de la commission militaire spéciale siégeant à Vincennes, et la condamnation à mort du nommé Louis- Antoine-Henri de Bourbon. (X Ce cri, » dit-il dans ses Mémoires, et qui oserait substituer ici quelque chose aux propres paroles d'un tel témoin? « ce cri tomba sur moi, « comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il (( changea celle de Napoléon. Rentré chez moi, je dis à « madame de Chateaubriand : Le duc d'Enghien vient « d'être fusillé; et je me mis à écrire ma démission,

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« sans qu'elle fit aucun eflbrt pour m'en empêcher. » Quelques détails sont encore à recueillir dans les Mémoires de Tauteur sur ce noble élan d'une âme généreuse, sur ce verdict de la conscience publique représentée par un h^iime. Un ami de M. de Chateaubriand, M. Clausel de Çousergucs, fort attaché au souvenir des Bourbons et indigné, comme Tétaient alors de plus modérés que lui, étant survenu, sous l'impression de la nouvelle funèbre, dont retentissait Paris, fit supprimer quelques phrases de la lettre au ministre des relations cxtêtieures. Puis, la lettre fut envoyée, sans retard, assez expressive par le fait et la date de la démission.

A Dieu ne plaise que notre véracité historique ait rien à retrancher de l'estime due à cet acte de M . de Chateaubriand! L'etîet moral en fut grand même, sous l'enivrement ou l'abaissement servile, qu'imposait alors la gloire et la force. Une telle protestation était un service rendu à Thonneur français et à l'humanité, dont elle maintenait les droits. Rien, le lendemain, ne démentit, dans le démissionnaire, ce courage du premier jour. Appelé chez la sœur du premier Consul, qui avec plus d'intérêt de femme que de colère, lui reprochait sa défection, il demeura calme et digne, à la hauteur du devoir qu'il avait accompli, ne désavouant rien de ses motifs et ne détournant pas la persécution, qu'il avait bravée.

Le seul regret qui, dans notre admiration impartiale, se môle à ce souvenir, ne porte que sur un injuste oubli de M. de Chateaubriand, pour d'autres que pour lui-même. On souffre de lire dans ses Mémoires, à la date de ce glorieux jour de sa vie, « M. de Fontanes ilevint presque fou de « peur, au premier moment ; il me réputait fusillé, avec « toutes les personnes qui m'étaient attachées, d

Je ne sais ce que la sollicitude d'une vive amitié» le mélange d'éblouissement et d'eiTroi, que ressentait M. de Fonlanes pour d'autres actes de Napoléon, put jeter, cette fois, d'agitation dans son esprit et d'intérêt passionné dans son langage. Mais, si sa peur pour un autre fut trop grande, elle ne l'atteignit pas, du moins, pour lui-même. Jamais son attachement ne se montra plus assidu, son admiration plus vive pour M. de Chateaubriand qu'à ce moment d'épreuve. J'ajouterai, qu'il ne déguisa pas plus son douloureux blâme que sa fidélité à son a mi , en Tace du puissant coupable lui-même.

Deux jours après le crime, venant, à la tête d'une députation du Corps législatif Téliciter le premier Consul de l'achèvement du Code civil, il avait dit, au nom de ce corps : « Citoyen premier Consul , un empire immense d repose, depuis quatre ans, sous l'abri de votre puissante a administration. La sage uniformité de vos lois en va a réunir de plus en plus tous les habitants. » Le lendemain, par une de ces fraudes, où s'abaisse le despotisme, le Moniteur imprima : La sage uniformité de vos mesures^ comme pour extorquer, en faveur de^i* sanglante mesure du 20 mars, l'approbation du Corps lé^làtif. M. de Fontanes indigné courut au Moniteur et exigea, dans un erratum publié le 27 mars*, le rétablissement de ses propres paroles, dont le contraste avec le texte mensonger devenait un accablant reproche. En effet, cette complicité

*■ Voici textuellement ce que porte le Moniteur du 6 germinal, an X'I (27 mars 1804), n» 186, page 853 :

« Dans un petit nombre d'exemplaires du numéro d'hier, il s'est glissé « à l'article Paris, Discours au premier Consul^ une faute que nous nous « empressons de rectifier. Au Heu de ces mots : ]ja sage uni for mi td de vos t mesures en va réunir de plus en plus les habitants, lisez : ta sage « uniformité de vos lois^ etc. »

d'un apparent éloge, qu'on n'avait pas eu honte de dérober ainsi, le premier Consul avait voulu d'abord l'obtenir de son président du Corps législatif.

Le 21 mars, dès le point du jour, M. de Fontanes avait été mandé aux Tuileries ; et le premier Consul, lui annonçant avec calme l'arrestation du duc d'Enghien, avait paru le consulter. A la réponse de M. de Fontanes, « qu'il fallait « renvoyer ce jeune homme, au nom des victoires gagnées « par son grand-aïeul, » le premier Consul s'était écrié, « que ce jeune homme était coupable et traduit devant « un conseil de guerre. » Puis, aux vives réclamations du président du Corps législatif qui le suppliait « d'avoir a soin de sa gloire, et de ne pas sacrifier une telle victime « aux Jacobins, » il avait répondu : « Nous ne sommes plus « à temps : il est mort. » Certes, celui qui, tenté et averti par semblable confidence, loin de rien changer à son prochain langage public, en revendiqua par un démenti le texte véritable, n'était pas devenu fou de peur, au pjremier moment. .

M. de Chaféà^ibriand, du reste, avait ailleurs, dans une disposition ^l^ffllplus équitable, rendu plus de justice au courage •4ilî'8oh ami. C'est lui qui nous raconte que, plusieurs mois après le crime accompli, lorsque les flots aveugles de la foule et les dernières pompes du Sacre impérial avaient déjà couvert et comme enseveli ce souvenir, le maître, béni et couronné, disant un jour à M. de Fontanes : « Eh bien, Fontanes, vous pensez tou- « jours à votre duc d'Enghien I » celui-ci osa répondre : « Il me semble quel'empereury pense, autant que moi. » Laissons à Thomme de cœur, qui persévérait ainsi jusqu'à la fin, le mérite d'avoir été bien inspiré, dès le premier jour. Avouons-le d'ailleurs, ces marques d'indépendance,

OU plutôt de conscience, qui seraient peu CMpptées daus un État libre, n'étaient pas, alors môm^-tiniii rares qoe les serviles apostasies de quelques époqtlés pcSumiient le Gûre supposer. Ce qui se montra surtout, dans cet ordrr^e sentiments, nous aimons à le dire, ^pAarlenait a lettres. Pràs d^ rexemple éclatant dem^jpur la jeunesse et le gâliede H. de Chateaubriand, Ùyliliinelecon, peut-être plus sévère, moiâ moins blessante, parce qu'elle resta d'abord obscure cl Comme proférée à nû-Toix par un ancien ami de la philosophie.

Académicien des derniers temps de la monarchie, replacé à riiistiiut^ dani la clasï^e tje la langue et de la littérature française, i^diteur dtt journal le Publiciste, M. Suard avait reçu d'un ministre l'invitation de rectifier l'opinion, quis'égarait sur le fait récent du jugement et de la mort du duc d'Enghien. Sa réponse iiit simple et courte : « J'aisoixante- « treize ans, monsiefÉHip mipistre. Je ne sens pas que ma c( conscience et mon esprit se soient plus assouplis que a méilpenibres roidis mt l'âge. Le jugement et la mort du (( duc d'Enghien m'onttirappé, comme un acte politique « que je déplore, et qui renverse toutes mes idées de jusce tice et d'humanité. Je ne puis^onc redresser une opi- « nion que je partage. »

Que la gloire de M. de' Chateaubriand, que son immortel talent popularisent sa belle action et la rendent à jamais instructive ! mais, qu'il reste du modeste et noble vieillard, dont la postérité ne lira pas les écrits, le souvenir (le sa lettre éloquente, comme un titre de vertu civique !

C'est^ parce que de tels actes sont trop rares devant la force eipâ prqspérité, que le génie s'emporte à ces attentats qui, p\n8 tard, servent à sa ruine. Souvent, cette justice se^feit attendre. La carrière du mal est longue; et, quand

144 Là TRIBC5E MODERXE.

le sacccs dam et s'accroît, on oublie même ce qui pouTait le Oétrir. hÂii^ €4 idolâtre ce que soi-même on avait Vtimé; la micipiiPft prend l'air d'un (aux prophète, qui s'eKdl timopé, et que les événements se sont chargés de démentir : mais, on pea de patience, et le maître jour^ le jour suprême, juge de toW-ks antres, arrive enfin, pour Oétrir ce crime caché et eoHfeie oublié, dans les racines da prodigieux Pouvoir qni, en 8*écroulant, le met & déeoavert. La représaille de h mort du duc d'Efighiep ne s'est rencontrée qu'à ^us de dix amices du tfjfL ahnipipli. H est beau d'avoir devancé cette date par une déciainlion périlleuse. ;*

Sans retour possible avec le Pouvohr, auquel il avait infligé le blâme deThonuête homme, M. de Chateaubriand n*eut plus dès lors qu'une vie retirée et plus ou moins suspecte, des travaux plus ou moins contenus et des relations d'amitié étmngères, ou h09jî|es à l'Empire, hormis cette afTection de M. de Fontanes, toujours également admirativc, et toujours assidue el rablique. K-

L'Empire, cependant, venait cTôtre érigé, ou plutdt reconnu, au milieu d'une immense acclamation populaire, devant laquelle se taisaftVimprobation, ou la prévoyance refoulées dans bien des âmes. Les pompes mêmes de la Ca* thédrale, le couronnement par la main du Pape, Tœuvre monumentale du Code civil, et, bientôt après, de nouvelles victoires ébranlaient peut-être la raison de quelques-uns des plus fermes, au milieu du silence de tous. Pendant le séjour du souverain Pontife à Paris, M. de Chateaubriand n*essava pas d'être admis à sa facile audience, ni de lui rappeler, en rien, son accueil de Rome. Il s'inclinait, disaî^l, avec respect devant les condescendances de TÈglise pour l'Empire, et se souvenait qu'au cinquième siècle, le Pape saint

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Grégoire le Grand avait consacré de ses éloges Phocas, sanglant successeur de Teropcreur Maurice. Seulement lorsque! apprit, peu de jours après le couronnement, les inquiétudes suscitées au Pape, les obstacles mis à son départ, l'usurpation de ses États déjà menaçante, il en parla vivement à M. de Fontancs, et lui prédit que Tanathcme fatal viendrait un jour de la bouche du Consécrateur.

Éloigné d'ailleurs du grand monde d'aloi*s, habitantun petit appartement au second étage, rue de Miroménil, n ayant guère de rel-itions intimes qu'avec M. de TocquevUle, Pancien beau-frère de son frère aine, M. et madame Davaray, madame de Rosambo , madame de Vintimillc, quelques anciens magistrats, M. de Chateaubriand se retrouvait parmi les émigrés à Pintérieur, dans ce cercle plus ou moins restreint, qu'un grand Pouvoir élevé sur des ruines est contraint de tolérer, dans quelque coin de son Empire. Il quittait aussi Paris, pour la campagne de M. Joubert, à Villeneuvele-Hoi. Nous l'y trouvons, à la fin de 1 804, près de sa femme, qu'il avait conduite d'abord aux eaux de Vichy, et qu'il venait rejoindre, dans cette demeure amie.

Il avait visité récemment, à Coppet, madame de Staël, dont Pexil commençait déjà, pour s'aggraver plus tard. Les deux disgraciés de l'Empire s'étaient communiqué "^e^fblcstation plus vive dans le cœur de la femme, qui plu8 bible, se sentait plus opprimée. Pour lui, il blâmait presque n.adame de Staël de souffrir si amèrement le malheur d'une opulente retraite, sans autre peine que la privation de ce mouvement des salons de Paris, dont, pour sa part, il se passait volontiers.

A ce moment, sous le dégoût des tracasseries éprouvées^

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et, je le crob aussi, sous le charme poétique de sa conception des Martyrs, l'hospitalité de M. Joubert lui plaisait, avant tout : là il travaillait, il rêvait» il ouMiaitle inonde. « Je serais fort aise, écrivait M. Joubert à un « ami de tous deux, que vous le voyiez ici, pour juger K de quelle incomparable bonlé, de quelle parfaite inno- (c cence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au ^1 milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de iK quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il « n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué « que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent dans (( leur parfait élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un « spectacle, un sujet de contemplation. Elle m'offre vrai- (X ment un modèle; et je vous assure qu'il ne s'en doute « pas. » Voilà bien, sans doute, le témoignage d'un aimable et doux rêveur, comme était M. Joubert; mais, à lamême date, un cruel incident domestique frappait M. de Chateaubriand, et devait lui laisser une autre peine même que la douleur du deuil.

Pendant son séjour chez cet ami, sa sœur Lucile, veuve depuis un an, sous le nom de madame de Caud, vivait seule à Paris. Malade et capricieuse^ elle avait quitté le bienséant abri d'une chambre dans un couvent, pour de pauvres demeures, dont elle changeait sans cesse. M. de Chateaubriand apprit tout à coup, à Villeneuve-le-Roi, non pas le dangeiCii mais la mort de cette sœur cliérie, par une lettre de 18 %iuk personne, aux soins de laquelle il semblait l'avoir confiée. « Madame de Caud, dit-il à cet égard, dans ses Mémoires, «r était ignorée, et n*avait pas un ami. Elle n'était connue a que du vieux serviteur de madame de Beaumont. 11 suivit « seul le cercueil délaissé; et il était mort lui-même, avant « que les souffrances de madame deChateaubiiand me per-

« missenl de la ramener à Paris. » M. de Chateauturiand pleura beaucoup cette sœur infortunée; mais il ignora ju8qu*au lieu, où furent enseyelis ses restes. Il eut à se reprocher, sinon cet isolement volontaire, qu'elle avait cherché et qu^ avait {lermis, au moins uAe de ces inattentions aux difTicultés de la vie commune, où conduit parfois la préoccupation du talent et. qui, pardonnables, quand elles ne nuisent qu'à vous-même, peuvent devenir presque sujet de remords, autant que d'adliction, dans leurs conséquences fatales pour autrui.

Quelque fortuite et imprévue que pût paraître à M. de Chateaubriand cette perte de la sœur qu'il aimait le plus, de cette compogne de son enfance, première confidente de son génie, une telle blessure devait saigner longtemps et Jeter un deuil secret sur sa gloire. Revenu à Paris., où il prit un logement dans Thôtel Coislin, il retrouvait une société d'admirateurs et d'amis, ceux que nous avons nommés, et M. deFontanes, le plus nncien, comme le plus affectueux de tous. Mais, ni le monde, auquel M. de Chateaubriand se livrait peu, ni le travail ne pouvaient dissiper sn tristesse, ou occuper assez Tardeur, dont il était tourmenté.

L'idée d'un voyage en Orient, lié à son étude des premiers siècles chrétiens et au travail commencé des Mar* tyrs, le saisit avec force. 11 s'y joignait, je crois, un dégoût du temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part, hors des limites de l'Empire. Ija chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère de son imagination, à sa vie tout entière et à l'attente du monde sur lui. On regrette seulement la manière, dont il en parle, dans sesMémoires d* Outre-Tombe, « Nourrisson du « Pinde et < roisé à Solyme, j'étais inipalicnl d'aller mêler

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a mes délaissements aux ruines d'Alhènes, mes pleurs aux « larmes de Madeleine. »

Non, le peintre éclatant du christianisme, Téloquent et pittoresque écrivain de la Lettre sur Rome, l'adversaire avoué de la tKctatnre, le futur dlCenseur des chrétiens d'Orient, et de la liberté dans le monde, partait pour l'Asie, avec une autre pensée que de mêler ses pleurs aux larmes de Madeleine. Comme, plus tard, Byron, il cherchait des cpulcurs à ses pinceaux, de nouvelles émotions pour son ame; il était inspiré par ..des vues mondaines et généreuses, des vues de gloire, bien plus que de pénitence.

Quoi qu'il en soit, la résolution était prise, avec Tassentiment même de l'ami le plus dévoué, qui regardait comme salutaire la diversion d'une telle absence, devant la police de l'Empire. « Voyez-vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand? avait dit récemment l'Empereur à M. de Fontanes. — Oui, Sire; il m'a fait hier l'honneur de dîner chez moi, avant son départ pour l'Orient. — Ah ! il part. x> Et l'entretien s'était arrêté là. Déterminé donc par plus d'iitï motif, et par ce grand intérêt de la nouveauté à donner à son ouvrage, M. de Chateaubriand se prépara pour cette course lointaine par une visite d*un mois, ou deux, en Bretagne, aux rciitcs de sa famille bien décimée par la mort.

Enfin, le 13 juillet 1806, muni d'un passe-port des af&iires étrangères accorde sans obstacle, bien pourvu de lettres de change et d'armes de voyage, M. de Chateaubriand partait de Paris pour l'Orient et la Terre-Sainte, avec madame de Chateaubriand, qui devait raccompagner jusqu'à Venise seulement. Les petits incidents de sa sortie de France, la peur que ses pistolets et ses poires à poudre

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faisaient à sa compagne, la catastrophe de quelques amorces brûlées dans sa voiture, en passant à Lyon, tout cela, sans doute, importe peu à la postérité. Mais il n'est point indiiTérent de noter, d'après une lettre^ authentique IH.dUposition de son esprit, en arrivant à Venise. Il ne j|m>jélah plus qu'un voyage de quelques mois. Il regardait h France avec regret, et voyait avec inquiclude le monoent de s'éloigner de sa femme. « Madame de Ghateaua briand, écrivait-il à une jeune dame, sa parente, est c( gaie, aimable, gentille; elle se plait fort au climat dlta- « lie, qui lui fait grand bien. »

A la bonne heure, jusqu'à Venise ; mais, M. de Chateaubriand, malgré cette humeur si favorable, dont il se loue, ne pouvait avoir l'idée d'emmener une si frêle compagne, à travers les hasards d'un laboricuï voyage, alors tenté rarement et réputé si dangereux. Se séparant d'elle à Venise, en la confiant aux soins du fidèle et affectueux Baiianche, il se rendit seul à Trieste, d'où il s'embarqua, le 1*' août 18013, pour commencer, par la Grèce d'Europe, le voyage d^Orient.

Ici lui-même, dans le plus pur éclat de son talent, et sous la vérité d'une impression récente, a raconté en détail cette époque de sa vie et les moindres incidents qui s'y mêlaient. C'est là ce qu'il a nommé modestement Itinéraire de Paris à Jérusalem, etc., tout en y prodiguant la richesse du coloris et le luxe le plus ingénieux de souvenirs antiques et d'allusions. Le livre n'en est pas moins vrai, dans ce qui touche l'auteur même : il n'y a pas biographie plus exacte que le journal d'un voyageur qui décrit jour par jour ce qu'il lui arrive de voir, ou d'imaginer, en route.

' Aîmalei romaïUiquet (1827-1928), page 200.

On ne saurait, après cette première façon de la main du maître, rien hasarder sur un tel sujet : et lui-même a eu tort d'y revenir indirectement, dans les Mémoires d* Outre- Tombe^ en mêlant à des citations de ses récits anciens et immédiats une sorte de contre-partie, ou plutôt de caricature composée des fragments d'un journal de route tenu par son domestique. Ce bon domestique est là comme un SanchoPança, fort inférieur au premier, toutefois, mais représentant aussi le côté prosaïque, Thumble revers des aspects et des souvenirs apparus au génie poétique et chevaleresque du noble adorateur d'Athènes, pèlerin au tombeau du Christ. Mais, ce contraste n'était demandé par personne, et n'est pas heureux.

Disons seulement, qu'il faut relire et qu'on relira toujours de l'éloquent voyageur tant de pages admirables par la splendeur des descriptions, la nouveauté, ou le rajeunissement des images, l'accent élevé du cœur. L'/Ziniraire sera dans l'avenir, avec le roman véridique de It^^, un des titres immortels de M. de Chateaubriand à la gloire d'écrivain original.

Le 8ei|^. supplément qu'il fût bienséant peut-être de placer, à côté des témoignages authentiques d'un tel écrit, ce seraient quelques souvenirs empruntés à l'homme d'un esprit supérieur, qui reçut alors à Constantinople, au Palais de l'ambassade française, le démissionnaire de notre légation dans le Valais, allant visiter les Lieux- Saints.

Le général Sébastiani, connu dans l'époque constitutionnelle de notre pays, surtout comme un tacticien parlementaire et un ministre habilement circonspect, était, en 1806, un brillant officier, un homme de guerre intelligent et instruit, dont l'Empereur avait cru devoir faire

un diplomate. Joignant à la force de la volonté la finesse de l-esprit, avec des manières élégantes et graves, attaché à la fortune de Napoléon, par lien de patrie et même de famille, ayant débuté avec distinclion, sous un tel chef, dans la campagne dltalie, et servi des premiers le coup d'État du 18 brumaire, il comptait pour beaucoup, dans ses prospérités, d'avoir obtenu la main d'une héritière de la maison de Coîgny, personne Irès-distinguée d'ailleurs, qu'il aimait avec passion.

Fier d'amener avec lui, à Constantinople ce nom et cette beauté qui décoraient son ambassade, montrant, parmi ses aides de camp, le jeune duc de Caigny, dont il avait employé l'intelligence intrépide, dans une mission secrète près de Passa wan-Oglou, chef tartare soulevé contre la Porte, le général Sébistiani était, par ses nouvelles affinités de famille, rapproché, sinon du parti, qu'avait servi, au moins de plus d'un souvenir, qu'avait célébré M. de Chateaubriand. Lui-même, d'ailleurs, avait le goût des lettres, la mémoire toute remplie ^des plus beaux vers de sa langue natale, et une sorte d'admiration classique pour le beau langage, dans la nôtre. Madame Sébastiani, toute charmante de douceur ingénieuse et de grâce, était alors enceinte de l'enfant qui devait, en naissanl, lui coûter la vie, de cette belle et sainte personne élevée avec tant de soin par la tendresse de son père, et immolée, il y a quelques années, par une effroyable folie.

L'ambassadeur de l'empire français, à Constantinople, consentit avec peine à laisser M. de Chateaubriand logé dans une hôtellerie de Pcra; et chaque jour, du moins, il l'invitait à sa table, le comblait des égards les plus empressés, le présentait lui-même à quelques grands personnages du Divan, ou faisait avec lui de longues prome-

152 U TaiRUNE MODERNE.

nades sur le rivage, du palais de l'ambassade à la pointe du Sérail, en vue de ces soleils couchants qui s'abaissaient sur le port dégarni, les tours mal défendues et les minarets dorés de Byzance.

Le général Sébusliani était là, comme une sentinelle avancée de l'ambition Trançaise, épitint, par ordre 3e son maître, ce qu'il y avait de possible à tirer de Vempire turc, s'il pouvait être un auxiliaire, aoJiâl 'd'une proie, et si, dans un avenir obscur encore, il aerâtt capable d'agir éonttela Russie, et du moins, par sa masse immobile, de prêter secours sur les bords de la jner Noire, à qui attaquerait le coloase russe, au delà de la Yistule et du Niémen.

Le général Sébasliani, arrivé tout récemment à Constantinople, le 10 août 1&06, iHNiit déjà, par le nom de son maître et sa propre habileté, emporté près du sultan Sélim un grand point, l'iqterdiction pour tout Arménien ou Grec de se fiiire naturaliser russe, et le rappel dés naturalisations accordées, depuis quatre ans. Fort de ce premier succès, il poursuivait dès lors le double but de soustraire la Porte à Tinfluence anglaise, et de Tarmer ouvertement contre la Russie. Quelques mois plus tard même, il allait porter cette entreprise fort loin : s'il attirait sur le port délabré de Conslantinople la redoutable présence d'une flotte anglaise, il devait réussir à la repousser; et, grâce à sa fermeté et au hardi secours de quelques officiers français, on verrait, en février 1807, neuf vaisseaux de ligne anglais forcés de repasser pacifiquement les Dardanelles, qu'ils avaient franchies, et reculant, sous les feux, dont s'était rapidement hérissée la pointe du Sérail.

Celui-là même, cependant, qui devait êlre l'âme de cette

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résistance heureuse, croyait peu, quelques mois auparavant, au résultat de sa mission. Loin de tromper l'Empereur par des illusions tirées de son propre succès, il l'avertit toujours de l'impuissance , ou de l'instabilité de l'alliance turque. En cela, sous sa réserve diplomatique, il partageait l'avis du voyageur français, dont il provoquait le libre entretien. Il écoutait, il confirmait ses récits du malheur présent delà Grèce, de l'oppression décrépite des Turcs et des symptômes de renaissance du peuple chrétien, dans les Iles et dans la Morée. Tout entier à la pensée d'empêcher que l'unité de communion religieuse ne donnât les populations grecques de l'empire turc à la Russie, il n'espérait pas obtenir davantage, ni faire de l'action extérieure des Turcs, sur un point de l'Europe» un accours actif pour la politique et les armes de la France.

Malgré le zèle novateur du sultan Sélim et les améliorations qu'il avait déjà faites, dans quelques parties du service militaire, le g^éral Sébastiani croyait la barbarie des Turcs irréformabie, et, comme il le disait énergiquement, bien des années après, sous une ancienne conviction restée toujours la même : S'allier intimement à la Turquie y c'était embrasser un cadavre ^ pour le faire tenir debotU.

La justesse des pressentiments, qu'avait eus à cet égard, dès fê début de sa mission, le général Sébastiani, devait se vérifier bientôt, en dépit même de l'avantage momentané, que ses conseils donneraient au Divan contre la flotte anglaise. Ce succès même, en eiïet, loin d'affermir Sélim, était suivi de sa chute, et bientôt après, de sa mort, sous un sultan nouveau , tué lui-même, pour faire place à Mahmoud, qui, d'abord en guerre avec la Russie, subirait bientôt à la fois son alliance et celle de TAngleterre. Mais

alors, le général Sébastiani, rappelé par son souverain depuis 1808, aurait quitte Constantinople. Et, on peut le croire, l'absence de ce témoin si clairvoyant fil grand défaut à' Napoléon, lorsque, parmi les chances favorables de son invasion en Russie, il compta la persévérance présumée des Turcs à continuer la guerre contre les Russes pour reprendre sur eux des provinces perdues, dont luimême avait, Tannée précédente, ratifié la conquête ^

Quoi qu'il en fût de cet avenir imminent et si obscur alors, le général Sébastiani, dès son arrivée, en août 1806, avait jeté sa tenace influence sur celte cour débile et corrompue, qui devait nous échapper si vile, après lui. Rien de plus facile pour lui que d'entourer d'une protection toute-puissante un voyageur français. Au départ de M. de Chateaubriand pour l'Egypte, l'ambassadeur lui remit force lettres de recommandation et fefla protecteurs; il y joignit un choix des plus saines et des plus délicates provisions de voyage, que fournisse le climat de l'Orient, ou que sache préparer l'industrie de TEurope. El enfin, au moment -du départ, comme il priait Fillustre écrivain de visiter quelques-uns des champs de bataille récents encore de la valeur française, dans l'Egypte et la Syrie, il lui dit à peu près ces mots : « Je vous recommande cela, pour le « repos de votre conscience, non pas en ambassadeur, a mais en ami de votre gloire, comme de la nôtre : je sais « bien qu'à votre retour, si vous parlez de nos victoires « dans votre journal de voyage, cela ne réussira pas beauce coup dans le faubourg Saint-Germain, ni même en Eu- « rope ; mais vous écrivez pour l'avenir, et le monde

* ff Mon allié et ami, Tempereur de Russie, a réuni, à son vaste Empire, la Finlande, la MoldaTÎe et la Valachie, etc., etc. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver d'hefireux i cet empire, etc. » (Monii. du 4 déc. 1809.)

ft entier. » Tels étaient, sous ce règne de la force et de la conquête, les égards empressés, la déférence gracieuse, que les plus habiles serviteurs du Pouvoir gardaient pour le talent même suspect et disgracie. Le général Sébasliam mêlait à ces égards un peu de solennité, peut-être : mais, son savoir et son esprit le rendaient aussi bon juge de la vraie supériorité qu'il s'en montrait noblement ami.

Jusqu'à quel point le conseil de l'ambassadeur fut-il suivi ? on peut s'en assurer par l'étude si attrayante des belles descriptions, des éloquentes peintures, qu'à travers l'Egypte, la Syrie, la Judée, le poète voyageur a recueillies sur sa route. Il passait vite, et n'était pas érudit, quoique souvent exact; mais, on ne saurait lui dénier ce don puissant de sentir vivement les beautés de la nature et d'égaler les împressipns de l'âme par la parole. Rien de plus fort et de plus neuf, aujourd'hui même, que ses vues du désert, ses aspects de la mer Morte, son entrée à Jérusalem, et les retours de foi, les élans religieux, dont il est saisi, sur celle terre travaillée par des miracles^ comme il dit quelque part. Depuisquela voix du peuple hébreu s'est tue, depuis que la désolation et l'esclavage se sont assis aux lieux, où les prophètes en avaient marqué la place, un seul homme, avant M. de Chateaubriand, avait été plus éloquent que lui, ou du moins plus naturel et plus vrai, dans son elTroi des mêmes souvenirs, dans sa recherche et son adoration des mêmes traces divines. Mais, saint Jérôme habitait à demeure, pour y vieillir et pour y mourir sur la cendre et dans la pénitence, ces régions désolées, où le voyageur français ne Taisait que lever, en passant au pas de course» des empreintes et des images. Saint Jérôme était un athlète chrétien du quatrième siècle^ un ouvrier du temple à rebâtir, un apôtre du peuple à rassembler. M. de

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Cliateuubriand étail un pèlerin artiste du dix-neuvième siècle, un grand écrivain, un poëte qui cherchait des émotions et des couleurs, pour distraire la tristesse d*une vieille société fatiguée de servitude, de souiïrance et de gloire.

A égnlilé même de génie, jl fallait que le laborieux hcbraïsant de Nazareth, que l'interprète passionné de la Bible, queTami sévère et fidèle des Paula et des Maro^lla, devenues religieuses hospitalières à Bethléem, décrivit la Terre Sainte, en déplorât les profanations et les ruines, d*un cœur bien autrement ému, d*un gémissement bien plus vrai que l'éloquent émigré français ramené par la politique à la religion, et par l'amour de la poésie à la méditation de la Bible.

Quelle que doive être, au reste, la curiosité de l'avenir sur ce voyage en Terre Sainte, renouvelé depuis par un autre graml écrivain, mais plus rare et plus difficile, au commencement de ce siècle, M. de Chateaubriand revint, l'imagination enrichie, la palette chargée ,de teintes nouvelles, et, lui-même, comme rajeuni par la vue d'un autre nouveau monde, le plus poétique de tous, aussi plein de traditions divines et d'antiquités humaines que l'Amérique en semblait vide.

A son premier voyage, au sud et au nord du monde américain, le jeune et grand |)eintre n'avait eu que le spectacle de la nature, Tinspiration de son luxe désordonné, de sa grandeur sauvage, dans ses fleuves et dans ses forêts, comme dans l'homme inculte, cjui les parcourt Il avait rapporté de cette école du désert plus de rêveries et d'images que d'idées. Mais, à ce second voyage, entrepris dans la force de l'âge et de la pensée, le même esprit avait plus grande étude à faire, enthousiasme plus profond à tirer de son propre cœur, à la lumière des lieux

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et des souvenirs qui onl le plus agi sur Timagination de TEurope.

Ce sublime extraordinaire, cette vie surnaturelle des premiers âges du monde, cette vie parllailc de l'Évangile, que Milton et Bossuet ont retrouvée par Tctude enthousiaste des livres saints, et qui rendait le ciel et la terre d*Orient visibles pour eux et resplendissants, sous leur magnifique parole, il en avait, lui voyageur plein de génie, contemplé de ses yeux la grandeur; il avait dormi sous cette voûte d*aslres étincelants et touche de ses pas cette terre de feu. Ces noms antiques de la fontaine de Siloë, du mont Carmel et du jardin des Oliviers, élaicnt pour lui des images présentes, des stations de sa route. Ces noms lui enseignaient toute la poésie de la religion, comme celte terre de Syrie et de Judée, tant ravagée par la conquête, étalait sous ses yeux les hideuses plaies du despotisme et la corruption des esclaves. Ce fut, la pensée toute remplie de ces spectacles et de ces leçons, qu'après avoir prié au tombeau du Christ, il repartit pour la France dans les derniers mois de 1807 , ,

Descendu, à son retour, sur la côté septentrionale d'Afrique, dans ci^s lieux qui continuaient pour lui le souvenir de TAsie et des Croisades, il voulut suivre, à la trace des ruines, le lit de lave du mahoinélisme débordé sur TEurope; et il toucha l'Espagne, qui sommeillait encore dans la vague et passive attente d'une prochaine invasion. M. de Chateaubriand, reflleurant à la surl\ic(\ n'y cherchait alors, et n'y regarda que ces restes d'architeclure moresque, ces poétiques palais de Grenade et de Cordoue, dont les gracieux souvenirs c olorent un des plus charmants écrits de son âge mûr, le Dernier des Abencciwjes, cet épisode de son second voyage, moins célè! re

quAtala, mais non moins impérissable, aux yeux des amis de Tari.

Ici encore, la fiction était née du souvenir. Dans les jardins de l'Alhambra, une amitié trop tendre, semblable à celles qu*au douzième siècle, on expiait par un voyage en Terre Sainte, était venue attendre le nouveau et plus faible pénitent, au retour de sa mission. Il n'en dit rien, dans ses Mémoires; mais des mots, épars ailleurs, sous sa plume, ont contirmé cette médisance de Paris. Il ramena jusqu'au sombre palais de TEscurial la belle et spirituelle voyageuse, qu'il avait trouvée à Grenade; et, près d'elle, jl ne vit pas sans quelque remords les célestes peintures des vierges de Murillo. Un autre jour, sous la voûte d'une autre église, sa compagne lui montra un moine immobile, absorbé dans la prière, et, opposant, pour ainsi dire, l'extase heureuse de la foi au trouble de l'amour, dont il était entouré, sans le voir.

C'est ainsi qu'après onze mois passés hors de France, M. de Chateaubriand revit Paris, dans les premiers jours de juin 1807; il y retrouvait sa femme, sévèrement dévouée, rarement approbative, et quelques amis épris avec enthousiasme de ses ouvrages et ardents pour sa renommée. Sa fortune, qui n'était guère que le produit des éditions réitérées du Génie du Christianisme, demeurait obéiée par le dispendieux voyage qu'il venait d'achever; et de nouveaux et grands succès pouvaient seuls la relever un peu. Il prit alors deux dispositions, qui lui devinrent bientAt également onéreuses : Il entra dans la propriété du Mercure, que quittait M. de Fontanes; et il acheta près Paris, pour trente mille francs, la petite campagne qu'il orna, qu'il agrandit et qu'il a rendue célèbre, sous le nom de la Vallée aux Loups.

La première de ces deux propriétés, la propriété d*uii recueil périodique, fort chanceuse sous la censure et la police d*alors, manqua presque aussitôt et compromit gravement l'éloquent rédacteur, le possesseur éphémère du journal.

Engagé par des relations élégantes de société, des complaisances de cœur, à signaler dans le Mercure les premières livraisons du Voyage pittoresque de M. de Laborde en Espagne, M. de Chateaubriand chercha, ou ne put éviter certains aceeots de liberté généreuse, d'élévation spéculative, qu'airaient éveillés ses courses récentes en Orient, et que n'étuulTait pas en lui l'oppression militaire, qu'il reirouvâit, en France.

On dénonça surtout un passage, où l'auteur, par une digression inattendue, se complaisant à l'idée du ^énie en lutte contre la force, disait dans son beau langage : « C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né « dans TEmpire; il croit inconnu auprès des cendres de « Germanicus : et déjà l'intègre Providence livre à un a enfant obscur la gloire du maître du monde. »

D'autres saillies de l'âme éparses, dans ce morceau, et mie certaine révolte de la pensée, qu'on y sentait partout, aggravaient ce début. L'auteur, tout préoccupé de ftonpropre voyage, des oppressions et des misères, que venait de lui montrer la Grèce, à côté des inscriptions et des marbres mutilés, remarquait, comme en réponse à certains publicistes d'alors, que, s'il avait cru jamais le gouvernement absolu le meilleur des gouvernements possibles, (|uelques mois de séjour en Turquie l'auraient bien guéri de cette opinion. Et puis, il oubliait oncore M. de la Borde, son texte et ses planches^ pour parler de Sertorius en guerre contre Sylla. Il redisait ; « Il y a des

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« autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'aban- « donnes, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n*est « pas anéanti, quoique le temple soit désert. » Et, s'animantf.à cette idée, il écrivait : « Après tout, qu'imporlent « les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va « faire battre un cœur généreux, deux mille ans aptes ce notre vie I » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans Vàlh lusion : « Nous ne doutons pas que, du temps de Serlor a rius, les âmes pusillanimes qui preQ]ieiA.*'ielir4MÉkBe$8ç « pour de la raison ne trouvtmoi^meuliQ'4iu'undtoyeii a obscur osât lutter seul contre toote^ la puissance de « S)ll<]. »

Enfin, par une autre hardiesse fort peu nuisible, mais déplaisante au mailro d'alors, il rappelait sa visite aux tombeaux de Mesdames à Triestc, et le bruit des pas d'un Français faisant tressaillir deux Françaises, dans leurscercucils. A travers le lourd et méti^leux silence, qu'imposait alors la police de l'Empire, Napoléon fut triSiJrrité de cet article du Mercure. 11 en parla lui-même dans sa cour, avec impatience et menace. « Chateaubriand, dit-il à M. de « Fontanes, devant le grand maréchal Duroc, croit-il que a je suis un imbécile, que je ne le comprends pas? je le a ferai sabrer, sur les marches de mon palais. »

Tout se borna cependant à la destruction du Mercure, ce dcmeuranl de l'ancien ré<iimc qui, depuis quelques années, avait pris une seconde naissance bien supérieure à la première. M. de Fonlancs fut pour beaucoup dans celle modération relative. Quand l'Enipereur retombait à quelque injure, à quelque menace contre cet ami, que M. de Fontanes ne déserta jamais; ceiui-ci répondait : « Après tout, « Sire, son nom illustre votre règne, et sera cité dan» « l'avenir, au-dessous du vôlri». Quant à lui, il ne conspire

a pas; il ne peut rien contre vous; il n*a que son talent. c( Mais, à ce titre, il est immortel, dans l'histoire du siècle « de Napoléon. Voulez-Tous qu'on dise, un jour, que a Napoléon Ta tué, ou emprisonné, pendant dix ans? »

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