PROTESTATION GÉXÉREUSB DE M. DE FONTANES. — PUBLICATION ET SUCCÈS DE
Cltiriéraire de Paris à Jérusalem. — retour apparent de faveur uipé-
RIALE. — LES PRIX DÉCENNAUX. — DOCUlfEXTS INÉDITS A CE SUJET. — KOBI E
conduite de m. DARU.
Quoi qu'il en fut de cette iidcle amitié et d'une certaine ll^uteur d'âme qui, chez le maître tout-puissant, contrepesail, par moment, les instincts de colère tyranique, M. de Chateaubriand, déjà fort éprouvé par ses courses d'Orient, gêné dans sa fortune, obsédé de tristes prédictions et de faibles conseils, passa péniblement la On do 1807; et, l'été suivant, il fut malade de reprises de fièvre, que ses fréquents excès de travail aggravaient.
Il languit à la Vallée aiix Loups, triste, sans être abattu, et rêvant de quitter la France et de se retirer aux Etats-Unis. M. de Fontanes, un des très-rares confidents de ce projet, le combattit, comme une folie : « Quoi I « lui disait-il, voulez- vous aller rejoindre le général Mo- « reau? Ne voyez-vous de place, au monde, pour vous, que « dans cette colonie anglaise plus mercantile, plus rude, « plus insouciante des arts que sa métropole? Songez
« à votre livre ; vous ne pouvez le finir et le publier qu'ici. « Votre livre, et le bruit qu'il fera, c'est là voire patrie, « votre avenir, votre refuge. Tachons qu'il puisse paraître « seulement ; et relisons ces admirables fragments, dont (( j*ai vu le brouillon, la peinture de Rome et des Cata- « combes, Naples, la Bataille des Francs, le grand débat a dans le sénat romain, sur la conservation de l'autel de la (( Victoire. Il y a bien là quelque anachronisme; mais, il « n'importe ; cela est plein de génie. Je ne suis inquiet « que de certains passages à revoir, sur Dioclétien, Galé- « rius peut-être. Point de petites allusions, quand on écrit « pour l'immortalité. Ce serait encore TafTaire du Mer- « cure. Il ne faut pas agacer les ddSts du lion. »
Cette autorité, cette amitié ranimait M. de Chateaubriand ; et de longues heures s'écoulaient, entre les deux amis, à revoir, à discuter, à corriger quelques pages. M. de Chateaubriand travaillait exlrcmemopt ses écrits, avec un violent eiïort et une opiniâtre constance. Chose remarquable! cette imagination ardente ne s'allumait que par degrés; son premier feu ne jelait pas, comme on aurait pu le croire, une surabondance de flammes, qu'il fallut éteindre et calmer. Ses refontes enchérissaient souvent sur sa première empreinte ; et Tor semblait à la fois s'affiner et resplendir, à mesure que s'embrasait la forge. « Je l'excite plus que je ne le retiens, disait un jour « M. de Fontancs : il a peur de son audace. Je le ramène « à la charge; et il ne se montre tout ce qu'il est, qu'au « dernier assaut. »
Durant les incertitudes de M. de Chateaubriand sur sa destinée prochaine, un petit incident, compté pour beaucoup dans la servitude méticuleuse du temps, vint appuyer l'avis de M. de Fontanes. Le peintre célèbre Girodet,
forl ami de M. Louis Bertin, et fort admirateur de M. de Chateaubriand, avait achevé un magnifique portrait, où respirait tout le génie du grand écrivain. Le portrait, contemplé d'abord avec ravissement par quelques amis, fut aussitôt envoyé à Texposilion de 1808. Mais, assez froidement accueilli par le prudent directeur, M. Denon, il avait été relégué, par ses ordres, loin des yeux du public, et manquait à la galerie, le jour même, où l'Empereur vint la parcourir.
Après avoir cherché, quelques moments, des yeux, dans la foule des portraits contemporains, grands dignitaires de TEmpire, généraux en uniforme, beautés célèbres, l'Empereur, se rctouAant avec humeur, demanda le dernier ouvrage de Girodet, son Clmteaubriandy s'impatienta de toute excuse et fit apporter sur-le-champ le tableau disgracié. Après ce bon mouvement, et quelques minutes d'attention aux teintes fortes et noires, dont Girodet avait bruni le visage hAlé de son héros : « Chateaubriand, dit-il, a Tair d'un conspirateur, qui descend par la cheminée. » Et il passa, continuant sa revue.
A côté du sarcasme politique, le souvenir du moins, et le reproche à l'administrateur du Musée étaient marque d'estime pour le grand écrivain. Les amis en jugèrent ainsi : et, la révision laborieuse des Martyrs étant achevée, le manuscrit ayant passé par la censure et subi, à l'amiable, des suppressions de phrases et de mots, le livre enfin fut public, en mars 180!). Là s*arrétai(, de la part du Pouvoir, une tolérance bientôt amèrement démentie. li fut d'abord prescrit aux journaux censurés d'attaquer à fond l'ouvrage, dont la presse anglaise s'empressait de relever les allusions réelles, ou prétendues. Cette première persécution par la critique littéraire était d'autant plus
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facile que, par-dessus la censure, une reforme récente dans le régime des journaux, c'est-à-dire la confiscation de la propriété, détruisait même ce reste de liberté littéraire, dans le partage et la mesure du blâme ou de Téloge, qu'avaient gardé jusque-là les fondateurs et cessionnaires des journaux censurés d'ailleurs. Un décret les avait dépouillés, et assignait sur le produit de chaque journal des pensions distribuées directement, comme grâces impériales , à quelques personnes choisies.
0» concei^ra sans peine que» sous le coup de cette transformation, la feuille publique alors la plus accréditée, celle même qui avait le plus accueilli, et comme adopté d'enthousiasme les débuts glorieux de M. de Chateaubriand, le Journal des Débats ^ fondé par MiM. Bertin, mais devenu maintenant un p^f bénéficiaire attribué à quelques hommes de cour et à quelques fonctionçaires de la policé, se montrât fort rigoureux pour un auteur indépendant et suspect, objet tout à la fois de disgrâ^el d'envie.
Pour surcroît de malheur, Thommc de let^j^ qui, par sévérité de goût, je veux le croire, plutôt que par obéissance, servit de ses critiques la rancune impériale, était un écrivain spirituel et piquant, renommé alors par des œuvres de théâtre assez légères, mais érudit, autant que moqueur, et mêlant très-bieu la sagacité savante à la parodie.
Tout autre compte rendu que le sien fut écarté, par ordre supérieur; et de nombreux articles de sa main, amusants et satiriques mirent en pièce la conception, les caractères, le style des Martyrs. Telle était Tinfluence de ces attaques réitérées, et tel était aussi le courant habituel de Topinion alors que» malgré Téclat incompa-
rable du talent et la puissance de certaines vérités généreuses, qui semblaient s'être ranimées, à la voix de l'auteur, le succès de l'ouvrage demeura douteux, et contesté à ' plus haute voix qu'il n'était proclamé.
Au dix-seplième siècle, sous un Pouvoir absolu, moins uniforme et moins dur que celui 'de Napoléon, mais, affermi par la tradition et l'usage, le Télémaquej œuvre suspecte d'un autre disgracié, avait trouvé dans le public français plus de faveur empressée, plus d'approbation sérieuse : et, quoique introduit furtivement âl dénoncé à la cour de France par les éloges malins des étrangers, il avait été fort admiré du grand nombre des lecteurs.
L'avènement du livre des Martyrs fut moins heureux. Critiqué plus spirituellement que le Télémaque^ il déplut, sur bien des points, à des opinions fort diverses, et sembla réunir d'abord contre lui les philosophes, une part des geni^pieux et tous les gens officiels, fort nombreux alors.
Mais, ces contrariétés d'amour-propre, vivement ressenties de raiHjBur, cette opposition opiniâtre au triomphe d'un talent déjà si célèbre, qu'était-ce, il faut le dire, en comparaison du coup porté, & ce moment, tout près de M. de Chateaubriand, et de la douleur qu'il eut de s'en croire, même indirectement, la cause? Un parent du même nom que lui, un ami d'enfance, un compagnon de guerre en émigration, .Armand de Chateaubriand, demeuré hors de France et marié sur le territoire anglais, à Guernesey, s'était engagé dans quelque manœuvre stérile de correspondance sur nos côtes : attiré et saisi dans un canton de Normandie, il venait d'être amené à Paris, quelques semaines après la publication des Martyrs. Soumis à un astucieux interrogatoire du chef de division Desma-
rels, il fui jeté, pour la forme, au jugement d'une Commission militaire.
Le précédent du malheureu# duc d'Enghieh, et d'autres exemples plus obscurs ne permettaient pas de doute, sur l'issue prochaine d'un tel procès. M. de Chateaubriand, informé du péril de son parent, malgré le silence absolu des journaux d'alors, écrivit au maître tout-puissant, pour prévenir la condamnation, ou demander la grâc% Une noble femme, dont les larmes courageuses awent été remarquéeSsÉ^ans une autre et plus grande épreuve, madame de Rémusat, s'offrit à remettre la supplique dans les mains de l'impératrice Joséphine qui, bonne et accessible |u malheur, le présenta, dans la soirée même, à l'Empermir. Nous ne connaissons pas cette M|re. M. de Chateaubriand s'en est reproché, dans un passage de ses Mémoires, le ton trop peu ménagé. « J'avais oùAié, dit-il, « qu'il ne faut être fier que pour soi. p Qtfil ait eu ce tort, en effet, ou que la puissance absolue ait saisi volontiers un motif d'être in^orable, la lettre reçue des mains de l'Impératrice, et parcouru*e avec impatience, fut jetée au feu. La sentence de la commîfBon militaire, déjà rendue, ou près de 1 être, suivit son cours ; et Armand de Chateaubriand, à peu près du même âge que son illustre parent, fut, le vendredi saint de Tan 1809, conduit à la plaine de Grenelle, avec deux co-accusés, le comte de Goyon et un doqaestique nommé Quintal. Tous trois furent fusillés, sans autres témoins que les exécuteurs. M. de Chateaubriand, averti au dernier moment, n'arriva sur le lieu du supplice que pour reconnaître, entre les trois cadavres, le corps criblé de balles de son maheureux parent, que ses soins firent inhumer.
Dans la splendeur militaire et la muette consigne de
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l'Empire, le Moniteur n*ayant rien dit de ce procès et de ce jugement, on connut peu d*abord cette mise à mort si cruelle, dtf moins par rifiutilité. Quel homme en eiïet, quelle opinion pouvait alors faire courir le moindre risque à cette formidable Autocratie? et qu'avait-elle à craindre dans le monde, sinon Texcès de sa propre ambition? Elle seule, pour ainsi dire, était assez forte pour se détruire; dt sesvfigueurs étaient d'autant plus odieuses que ses victimes étaient plus impuissantes. ^
Il n'est besoin de dire combien ce sinistrq^fmptôme de mécontentement, cette menace si rapprochée de celui qu'elle ne frappait pas, rendit alors amers à M. de Chateaubriand et ses travaux et ses succès, combien.^e aggrava les d||ates compensations que ne lui épargAient pas la haine de parti et la jalousie littéraire. Cette année lui parut un^es plus tristes de sa vie : et, on s'en aper^tit, avec un jusfe intérêt, mais, un peu de fatigue, en lisant les repensas et les plaintes, qu'il joignit bientôt à la réimpression de son ouvrage. Bien que, dans ce travail, la question d'art et de talent semble le préoccuper même avec excès, une a^l^e blessure était vive en lui. Il se sentait engagé peut-être plus avant qu'il n'aurait voulu; il ne croyait plus pouvoir exister en sûreté, ni penser librement; et cette mélancolie, qui fut parfois la prétention de sa vie, devenait ufl mal trop réel pour cette âme attaquée à la fois, dans son orgueil et dans son repos.
Là, de nouveau, non plus en secret, mais devant le public peu secourable, et le Pouvoir mécontent, la voix de M. de Fontanes vint en aide à son ami par quelques nobles vers, que je crois lire encore insérés un matin, dans le Journal de Pom, et bientôt transcrits et répétés
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dans tous les lycées d'alors. C'était vers les premiers mois de 1810, au moment où ce poëme des Martyrs, tant critiqué, mais beaucoup lu, allait reparaître, dans une édition nouvelle :
Le Tasse, errant de ville en ville.
Un jour, accablé de ses maux, S'assit près du laurier feilile, Qui, sur la tombe de Virgile, Étend toujours ses verts rameaux.
Nous savions alors par cœur la suite prévue de cette fiction poétique, Tombre de Virgile apparaissant, ses paroles au Tasse; et tout cela nous charmait, comme Boileau consolant Racine de critiques injustes. Au fond , l'acte de M. de Fonta^ était plus méritoire; car les temps étaient moins pons, le maître moins généreux : et celiÉ^ qui prenait ainsi la parole, pour la défense et la gloire d* un ami disgracié, occupait une grande place fort enviée, qu^un mot jugé blessant pouvait lui faire perdre. IfùWe crainte semblable ne fut admise par un esprit réservé d'ailleurs, mais noble et sensible, avant tout, au talent d'autrui et à Téclat des lettres. M. de Fontanes terminait sa généreuse et poétique adresse à Chateaubriand par quelques strophes, qui méritent de n'être jamais oubliées :
Chateaubriand, le sort du Tasse Doit t'instruirc et te consoler; Trop heureux, qui suivant sa trace, Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut l'égaler î
Contre toi du peuple critique Que peut Tinjuste opinion ?
Tii retrouva? la Muse antique, Sous la poussière poétique Et de Solyme et dlliou.
Du grand peintre de l'Odyssée
Tous les trésors te sont ouverts ;
El, dans ta prose- cadencée.
Les soupirs de Gymodocée
Ont la douceur des plus beaux vers.
Aux regrets d'Eudore coupable, Je trouve un charme différent ; Et tu joins, dans la même fable, Ce qu'Athène a de plus aimable, Ce que Sion a de plus grand.
A traders les injures de la critique et ce noble hommage de r amitié, H. de Chateaubriand revoyait son ouvrage. Il y changeait beaucoup et en publiait une édition vraiment corrigée. Tout en cédant, il avait combattu, et ajouté quelques notes purement littéraires, d'une amertume un peu monotone. Ce qui s'y mêle aujourd'hui de plus intéressant pour nous, c'est une courte allusion à la plaie sanglante, dont sa famille avait été si récemment Trappée. Après s être plaint de ce qu'il appelle l'odieuse intrigue montée contre les Martyrs, il disait : « Et quel moment « a-t'On choisi, pour m'attaquer 1 moment, où la moindre « noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute criti- « que injurieuse. Mais, on n'a respecté ni ma douleur, ni c( mes regrets. » Dans la réserve même, dans la timide tristesse de cette allusion à un fait si tragique, on peut juger encore maintenant l'oppression d'alors.
Cependant, ranimé par les conseils, autant que par les éloges publics de celui qu'il appelait son illustre ami,
M. (le Chateaubriand faisait le meilleur supplément à toutes les dérenses et à toutes les corrections du poëme des Martyrs. 11 rassemblait, comme pièces à Tappui de celle œuvre, les notes de son voyage d'Orient, et les publiait tout animées de son savant coloris et de ses vives impressions de la nature et des monuments. L'Itinéraire (le Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce, etc., ce livre original et charmant, le plus naturel que Fauteur ait écrit, plein de souvenirs antiques et les dominant par Timagination, ce livre, où les flatteurs et les timides du temps ne trouvaient rien d'oiïensir, enleva tous les suffrages. 11 y eut là comme une sorte de réaction expiatoire, inspirée par la justice et secondée par cette prétention, a^sez fréquente en France, de se montrer équitable, du moins par le goût et Tesprit, envers le talent qu'on a proscrit, ou laissé proscrire.
Un autre incident très-célèbre alors, el qui offrait aux journaux et aux salons le plus grave intérêt, dont il leur fût permis de s'occuper, vint en aide à cette reprise de faveur publique pour M. de Chateaubriand. Déjà, depuis deux ans, par un besoin de grandeur intellectuelle, que les victoires seules ne satisfaisaient pas, peut-être aussi, pour ménager quelques distractions aux esprits séquestrés de tout libre mouvement, TEmpereur avait, par un décret, institué des Concours décennaux, pour les Sciences mathématiques et naturelles, les grandes divisions de la Littérature et des Arts, vaste catégorie de Prix officiels, qu'il se réservait de décerner lui-même, mais, après Texamen et sur les rapports des quatre classes de l'Institut.
A part les études d'astronomie, de géométrie, de physique et de chimie, dont les couronnes étaient distinctes, la littérature, dans ses domaines principaux, histoife,
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philosophie, théâtre, poésie et genres divers de poésie, critique, érudition, avait ses droits reconnus, ses récompenses marquées. Jamais, appel si prévoyant et si multiple n'avait provoqué l'émulation des esprits et, il faut le dire aussi, toutes les passions, qu'elle peut exciter. Jamais arbitrage si laborieux et si complexe n'avait été proposé à des Compagnies savantes qui, en jugeant tout le monde, auraient à se juger elles-mêmes.
Il n'est besoin de dire, combien le travail préparatoire des diverses commissions de ce haut Jury de l'Institut devint orageux et dilTicile. Le résultat, nous l'avouerons, sans vouloir flalter la grande ombre de l'Empereur, qui ne le conlirma pas, était peu d'accord avec la justice littéraire et l'opinion la plus sensée du public d'alors. L'Institut, créé, agrandi, mutilé, puis recréé, à travers nos troubles civils, Tlnstitut, asile commun et dernier de tant de débris d'origine diverse, était peu préparé à rendre des arrêts impartiaux, sur des questions si délicates. On s'étonna fort de sa disposition et même de sa persistance à présenter, pour le grand prix de morale, le Catéchisme universel de Saint-Lambert, ou plutôt les six volumes de cet écrivain, formant le résumé froid et sénile des théories matérialistes du dix-huitième siècle. Vivement attaqué, sur cette proposition, dans quelques journaux, et blâmé à la Cour, le Jury, tout en maintenant son choix, se tira d'affaire par une question préjudicielle, et reconnut que l'ouvrage de Saint-Lambert se trouvait, par la date, en deçà de l'époque décennale.
A côté de la désignation ainsi retirée, l'omission du Génie du Chriêtianisme n'avait pas paru moins choquante. Il n'y avait point là de fin de non-recevoir possible : et comment, au milieu de ce Concours si vaste et si divers,
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M. DE ClUTEALBIUAiND. 173
supprimer le premier et le plus éclatant ouvrage du dix neuvième siècle commençant? Les motifs de cette exclusion n'avaient pas été publiés d'abord ; mais, bien des choses en avaient transpiré. Un Rapport intérieur de Chénier, sur Atala, relevait dans cet épisode des défauts de vraisemblance et' de goût échappés à une imagination, dont le Rapporteur ne voulait pas, disait-il amèrement, qua- Hfier tous les symptômes; et cependant, ce même Chénier, moins inflexible pour les blessures de son amour-propre que pour celles de ses opinions, oubliant les sarcasmes, dont ses premières tragédies avaient été poursuivies par la Harpe, proposait dans un autre Rapport, pour le grand prix de Critique, le Lycée de son ancien ennemi.
Mais, quoi qu'il en fût de ce retour partiel de justice, assez d'erreurs se mêlaient au travail préparatoire des classes de l'Institut, pour que le Chef de l'État voulût, de bonne heure, en décliner la responsabilité! Bien qu'il commençât d'clre en lutte fort grave avec l'esprit catholique, l'esprit philosophique ne lui était pas moins déplaisant, et, par une de ses conséquences, le choquait davantage. Certaines licences d'opinion morale, qu'il eut soulîertes d'ailleurs, le blessaient comme voisines d'un hbrc penser, dont il ne voulait, sous aucune forme. Le mot d'ordre fut transmis aux journaux du temps; et les rapports des Commissions de l'Institut, traduits devant le public, se virent impitoyablement moqués, surtout en ce qui touchait la présentation pour le grand Prix de philosophie morale. On lit remarquer, en effet, que le Catéchisme de Saint-Lambert, retiré seulement pour une question de forme, donnait souvent au plus grossier Matérialisme un ton mélangé d'indécence et de niaiserie. Ce triste résidu de bien anciennes erreurs, ce marc stérile de
quelques doclrines du dix-huittèmc siècle, n'était pas encore convaincu de faux et logiquement détruit^ comme il Test de nos jours; mais le dégoût en avait commencé, pour le public. Subsidiairement, on avait présenté pour le même Prix l'ouvrage de Cabanis, sur les Rapports du physique et (lu moral dans llwmmey produit plus scientifique de la mémo école et monument déplorable de Terreur, où pouvait descendre un esprit éclairé, qui définis-^ sait la pensée une sécrétion dn cerveau. On peut juger quels sarcasmes la piessci un moment laissée libre sur un seul point, prodiguait à de tels ouvrages proposés pour le grand Prix de philosophie morale.
En même temps que la brèche étiit ainsi faite, par l'ordre du fondateur, à l'institution des Prix décennaux et que les premiers juges étaient mis en suspicion, Faction directe du Pouvoir sembla protester même conlre des exclusions destinées peut-être à lui plaire. Le 9 décembre 1810, une lettre du Ministre de l'intérieur au Directeur de la classe de la langue et de la littérature française^ s'exprimait en ces termes : « Sa Majesté , monsieur le Comte, désire con- « naître pourquoi l'Institut n'a pas fait mention, dans son « rapport sur les Prix* décennaux, à l'occasion du dixième, « ou omiètnegr^nA Prix, i\u Génie du Christianisme, par c( M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a beaucoup a parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je <( vous prie de vouloir bien convoquer la Classe, pour « qu'elle indique les motifs, qui l'ont déterminée à garder « le silence sur cet ouvrage. »
1/ Académie, dont quelques membres, M. de Fontanes, M. Suard, M. Raynouard, n'avaient pas approuvé originairement l'omission du Génie du Christianisme, consulta les deux Commissions spéciales chargées de l'examen
préparatoire pour les catégories dès dixième et onzième grands Prix; et, après de nouveaux rapports et une discuAion intérieure, elle répondit que le silence de la Classe était motivé sur la nature même du Génie du Christia* nisme, qui ne pouvait être considéré, ni comme un ouvrage de littérature proprement dite, ni comme un ouvrage de philosophie générale appartenant à la morale ou à Téducalion.
Le ministre ne se tint pas pour battu : il s'attacha d'abord aux expressions bienveillantes , par lesquelles l'Académie, dans son déclinatoirc un peu subtil, en n'admettant pas, pour un Prix , le Génie du Christianismej regrettait qu'il n'y eût pas dans le Concours un grand Prix pour les poèmes en prose. Partant de là, le ministre répliqua, non sans raison, qu'il n'était pas besoin d'une création nouvelle, pour que le Génie du Christianisme trouvât place dans le Concours. « Le dixième « grand Prix^ disait-il, est proposé non pour un ouvrage « sur la littérature, mais pour l'ouvrage de littérature « qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, « le talent de la composition et Télégance du style. » Fondé sur cette définition, le ministre concluait, que le Génie du Christianisme paraissait devoir être rangé parmi les ouvrages littéraires d'un genre indéterminé, que les expressions du programme indiquaient assez clairement aux juges des Prix décennaux. Puis, il insistait pour qu'il fût répondu à la note de l'Empereur, objet de sa première lettre, par une opinion motivée sur le Génie du Christianisme.
Celte seconde lettre du ministre, M. de Montalivel, marquant si nettement la volonté du Prince, Ut nommer aussitôt une Commission nouvelle de cinq membres,
MM. Morellet , Arnault, Lacretellc, Daru et Sicard.
Dans l'intervalle du nouvel examen demandé, un homme célèbre plus encore par les malheurs et les fautes de sil^îe, que parun talent inégal et jamais supérieur, N. Joseph Cbénier expirait, à quarante-six ans, le 10 janvier 1811; et sa mort allait oiïrir une autre chance au retour de protection, qui semblait chercher M. de Chateaubriand. Ce nom fut aussitôt prononcé, de toutes parts, comme le plus illustre qu'il serait possible d'appeler à la place vacante dans V Institut,
La Commission, nommée sur les instances du Ministre de l'intérieur, n'en achevait pas moins son travail; et une discussion longue et secrète intervint sur le rang à donner au Génie du Christianisme^ dans le Concours décennal. Le rapport était fait par Tabbé Morellet, presque aussi ennemi de la Révolution que du Christianisme; mais, ramené par la peur de Tune à prendre l'autre en patience, esprit méthodique d'ailleurs, logicien avec sécheresse, et le moins fait, au monde, pour goûter l'imagination de M. de Chateaubriand, à part même l'ordre d'idées, que cette imagination avait embrassé, he Rapport de M. Tabbé Morellet fut modéré cependant, et sur quelques points, frcs-favorable à l'ouvrage.
Il n'en fut pas de même de quelques opinions lues dans la séance secrète de l'Académie, et qui maintenant appartiennent à l'histoire littéraire. Une des plus sévèrement défavorables fut celle d'un esprit généreux d'ailleurs et indépendant, sous l'Empire, M. Népomucène Lemercier. Blessé du renvoi officiel fait à l'Académie, et tout en détestant les violences de la Révolution, opiniâtre ami de la philosophie de 1789, M. Lemercier, cet esprit hasardeux, qui se croyait classique, résumait avec une apparence de
précision rigoureuse sa réprobation du Génie du Christianisme. II établissait, <x qu'un ouvrage littéraire est mau- « vais, s'il n'a pas la raison pour objet fondamental, un « langage propre et juste pour expression, et des figures a vraies pour ornement : » et il concluait que, le Génie du Christianisme, péchant contre ces trois conditions, ne pourrait, sans une petite teinte de ridicule, occuper plus longtemps l'Académie. L'objection aurait pu, cette fois, être renvoyée à son auteur. En n'accordant à l'ouvrage si dédaigneusement rejeté qu'une bigarrure de poésie, de style ascétique et de nuances sentimentales empruntées à la riche palette de Bernardin de Saint- Pierre, M. Lemercier dépassait toutes les critiques amèrcs, contre lesquelles il avait tant de fois protesté lui-même ; et il oubliait trop, lui dont les ouvrages, souvent condamnés du public, ont cependant de grandes beautés, qu'un succès, comme celui du Génie du Christianisme, ne s'obtient pas à si peu de frais. 11 reconnaissait, du reste, chez M. de Chateaubriand, disait- il, « une chaleur d'élo- « quence dans les sentiments nobles et purs, qui révélait c( ce que son talent aurait de supérieur, s'il en réglait « mieux l'emploi. »
A cet avis contradictoire d'un esprit honnête et inflexible succédait une opinion plus modérée, plus circonspecte, et, il faut le dire, presque officielle. Le comte Regnauld, dans quelques pages d'un tour élégant, examinait le Génie du Christianisme, surtout au point de vue politique, dont, à son avis, l'auteur aurait dû s'abstenir. 11 lui reprochait, à cet égard, les choses les plus disparates, l'irrévérence envers la Révolution, la froideur pour l'Empire, d'avoir appelé l'Encyclopédie une Babel des sciences et de la raison, d'avoir blâmé le divorce comme portant le I 12
désordre au sein des familles, d'avoir dit qu'une des fêtes du culte catholique, la bénédiction de la terre, choqua « cette Convention qui avait fait alliance avec la mort, « parce qu'elle était digne d'une telle société. » Ailleurs, le comte Regnauld regrette que Tauteur ait peint Billaud- Yarennes et Pichegru dans la même case, à Sinnamary ; et, comme si l'histoire contemporaine était un sujet qu'on ne doive aborder que par ordre et pour flatter le mailre, il s'étonne de quelques éloges décernés par l'auteur au Souverain Tontife d'alors, au successeur de Pie VI, tandis « que cet auteur, remarque- t-il, n'a encore parlé nulle « part, que je sache, de la bienveillance et de la bonté « du Monarque, qui lui a rendu sa patrie et lui a permis la a célébrité, en attendant qu'il obtint la gloire. »
Permis la célébrité I L'expression était curieuse et symptomatique : elle rappelait bien ces temps, dont Tacite a immortalisé la honte et qui lui font dire, en parlant d'Agricola : « L'amour delà gloire militaire entra dans son « âme, passion ingrate dans ces temps, où l'éminence des c( talents est mal interprétée, et où le péril d'une grande <♦ renommée n'est pas moindre que celui d'utîe mau- « vaise^» Seulement ce soupçon contre la gloire, ce danger de la célébrité, que l'historien réservait à une supériorité militaire, dont s'inquiétait le despotisme, un progrès de servitude l'appliquait ici même à la renommée littéraire, comme n'étant autorisée que sous le bon plaisir du prince.
Dans un autre passage de son opinion académique, M. le comte Regnauld citait avec éloge quelques phrases
* Intravit animum militaris gloriœ cupido, ingrata temporibus, quibus sinislra erga cmincntes interpretatio, ncc minus pcriculum ex magnâ famâ, quàm ex malâ. Tac. in AcnicuL., c. v.
éloquentes du Génie du Christianisme sur la Tète du Saint- Sacrement, célébrée à Lyon, dix ans après les mitraillades. Mais, il se plaignait aussitôt/ « que Vamcrtume de cruels « souvenirs ne fût adoucie par aucun retour reconnaissant « vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors, avait relevé c( les autels et permis à Tétendard sacré de la Religion « de marcher, entouré de respect, au milieu des Aigles a françaises triomphantes, et faisant hommage de la vie- « toire au Dieu des armées. »
I/orateur ajoutait a que M. de Chateaubriand, avec la « conscience de son talent, que tout le monde avoue, se « montrerait sans doute digne des lettres françaises qu'il a peut honorer, des événements contemporains qu'il peut « célébrer, et du Souverain, dont un regard est une a récompense. Mais, il concluait, quant à présent, que « c'était un droit pour l'Académie d'examiner, si l'esprit « de parti n'avait pas eu une part considérable dans le « succès de l'auteur, et un devoir pour elle de le déclarer, a si elle le reconnaît. »
Après cette opinion presque diplomatique, vinrent de nouveaux résumés sévères et mal écrits de MM. Sicard et Lacretelle aîné. C'était moins que Scudéry jugeant le Cid, Mais la raison, à la fois juste et bienveillante, l'attrait pour le talent, le vif sentiment des beautés du style se retrouvaient dans l'opinion d'un autre membre de l'Académie , que ses engagements politiques auraient pu rendre plus circonspect, ou plus sévère, M. le comte Daru. Après une rapide et pénétrante analyse de l'ouvrage, il en citait divers fragments, et disait du plus beau : « Cet admirable passage rachètera bien des fautes « de style : avec un peu dégoût, on évite ces fautes ; mais, <c ce n'est pas avec du goût qu'on écrit des choses si
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« éloqucnles. x> Insistant sur le grand nombre d^idécs hautes et fortes, que présente en particulier le livre des bienfaits du christianisme, il notait avec complaisance les supériorités si diverses, dont l'ouvrage abonde : dans telle « parlie , parce que toutes les pensées sont d'un ordre « élevé, les sentiments no'bles, les vues littéraires neuves c( et pleines de sagacité, Télocution libre et fière ; dans a une autre partie, parce que Touvrage mérite, pour « Tordre, la clarté, la justesse, des éloges presque sans « restrictions, et qu'on y trouve, à la fois, plus de sim- « plicité et plus d!cloquence, de belles formes de style, « des tableaux de la nature riches de couleurs, des pein- « tures énergiques de nos passions, des descriptions char- « mantes, des pensées aussi vraies que profondes, des « sentiments élevés et des passages admirables ^ »
On aime à tirer du secret et à relire tout haut ce témoignage d'un noble caractère, comme d'un esprit étendu, ces décisions de haute et fine critique émanées d'un homme de bien éminenl, que nulle allinité ne ropprochait de M. de Chateaubriand, que sa vie politique en éloignait, et qui, sous la préoccupation des grands emplois, parmi les soins les plus laborieux, trouvait dans son goût des lettres le loisir et le besoin de rendre au talent supérieur une justice à la Ibis détaillée, sévère et pleine d'affectueuse admiration.
Quoi qu'il en fût de cette succession d'avis et d'influences où, cette fois, ne se mêlait pas M. de Fontanes, l'Académie termina le débat, le 15 février, par une déclaration quelque peu mixte, comme il arrive souvent aux assemblées, dans les questions délicates. Elle arrêta « que
* Procès-verbaux el pièces annexes (nnn. 1811).
M. DE CHâTEâUBRUND. 181
« le Génie du Christianisme avait paru à la Classe dérecc( tueux, quant au fond et au plan ; que, malgré les dc- « fauls remarqués dans le plan et aussi dans rexcculion « de Touvrage, la Classe avait reconnu un talent très- « distingué de style, de nombreux morceaux de détail re- « marquables par leur mérite, et, dans quelques parties, « des beautés du premier ordre; qu'elle avait trouvé, « toutefois, que TefTet du style et la beauté des détails a n'auraient pas sufli, pour assurer à Touvragc le succès ce qu'il a obtenu, et que ce succès est dû aussi à l'esprit « de parti et à des passions du moment qui s'en sont « emparées, soit pour l'exalter à Texccs, soit pour le dé- « primer avec injustice. » L'Académie concluait que Tou-* vrage, tel qu'il est, lui paraissait mériter une distinction de Sa Majesté.
Cette résolution, que n'avait pas rédigée la plume précise et nette de M. Suard, maintenait, on le voit, sous une autre forme, pour le Génie du Christianisme, l'exclusion du Concours décennal. Elle admettait quelque chose de la part faite aux passions politiques, dans le succès de l'ouvrage; mais, en reconnaissant le grand talent de Tauteur, elle affectait de le présenter elle-même pour quelque récompense à part, que choisirait l'Empereur.
Vers le même temps, l'Académie semblait, par une autre voie, satisfaire à la justice, qui lui était demandée et répondre à ce que voulait alors l'opinion oUiciellc, et aussi l'opinion publique, sur un point, où on la laissait libre. Le mercredi 20 février 181 1 , quarante jours révohis après la mort de M. Joseph Chénier, elle élisait a sa place 31. de Chateaubriand, à la presque unanimité, sur vingtcinq membres présents. Ce chiffre, peu nombreux indiquait bien des abstentions volontaires , et d*abord
celle des hommes, que certains souvenirs de la Révolution rendaient le plus adverses à cette candidature. Mais là même, et hors de là, il n'y eut pas d'obstacle sérieux devant la souveraine volonté, qu'on avait pressentie, et dont M. le duc deRovigo était Torgane très-actif. Cette influence entraîna les uns, sans rebuter quelques autres. Tel académicien, M. Népomucène Lemercier, par exemple, qui ne voulait pas voter le grand prix pour le Génie du Christianisme^ acceptait volontiers l'auteur pour confrère. A peine une dissidence eût-elle été possible contre les votes réunis de M. Regnauld et de M. de Fontanes, du cardinal Maury et du poète Parny, de M. Suard et de M. Arnault. Ainsi porté par des vents divers et par ce souffle d'autorité toujours si puissant, M. de Chateaubriand passa tout d'une voix. L'Empereur informé, selon l'usage d'alors, approuva le choix par un décret. Et le soir même, à son cercle, comme il félicitait M. de Fontanes du choix de ce nouveau collègue, il dit avec son grave et maUn sourire : « Eh bien ! vous éludez « la question, messieurs de l'Académie; vous avez joué « de finesse avec moi ; vous prenez l'homme, au lieu du « livre; je verrai s'il n'y a pas moyen de donner au nou- « vel élu quelque grande place littéraire, une direction gc- « néraledos bibliothèques de l'Empire.