I.A TniBLNt: MODERNE
« rtle soirée du grand monde d’alors, d’où la poliliqiie avait disparu, par une exception si rare, et où le plaisir de la conversation était allé jusqu’à l’enthousiasme.
Revenu fort lard à Paris, avec un savant illustre, dont la parole, toujours si riche de souvcnii-s, continuait et diversifiait encore, pour moi, le mouvement delà terrasse Saint -Germain, je m’étais endormi, à trois heures du matin, la tète remplie de poésie homérique, de ferveur chrétienne, de révolutions dynastiques et de catastrophes géologiques.
Le lendemain même, je continuais à rêver sur celle succession d’images diverses, me sentant peu capable d’un nouveau travail. J’avais repris seulement un sujet d’études interminables et discursives; et, relisant les lettres de saint Jérôme, datées de Bethléem, à la nouvelle de la prise de Rome, je me perdais dans la contemplation de cet étal du monde, où la pensée religieuse semblait seule flotter surl’ahime ; Sp'mliis üei ferelmiur super aqiuis. Puis, je prenais, après une page de saint Jérôme, un Traité théologique de Millon; et j'admirais les ressemblances d’imagination, de tristesse et de colère, entre ces âmes véhémentes et poétiques, séparées |)ar tant de siècles, et jetées dans des mondes si diflérents. J’allais passer ainsi cette belle journée de la Pentecôte, à rêver des mêmes choses hors de Paris, lorsque, sortant à une heure, je rencontre un des auditeurs de la veille, un spirituel Anglais, M. Frissell : « J’allais chez vous, me dit-il : j’étouffe d’im- R patience; Chateaubriand n’est plus ministre; il est des- « liliié comme un commis; quel coup jtour les Bourbons, « et de leurs propres mains ! Vous savez combien je l’almc. « Venez vous écrire chez lui. — Quoi! au ministère! lui « dis-je, je ne m’y suis pas encore présenté. — .Non, il n’est
N. DE CHATKAlBlllAND.
« |)lus au minisièrt*; chassé, mis dehors avec sa valise, eii- M vü)é je ne sais au diahje où; niais, nous le trouverons « dansla joiiruce. Pauvre duchesse de Duras! que va-t-elle « dire.? et que va faire Chateaubriand ? une guerre terrible, « je le crois. (le sera Juiiius, non pas masqué, mais la i( visière haute et frappant l'ennemi au visage : Miles fu- « ciem feri. Je n’ai point pitié, ma foi; mais j’ai peur pour « de Villèlc. »
Continuant cette promenade, non sans rencontrer quelques amis de nuances d'opinion diverses, nous apprîmes bientôt, dans tous ses détails, l’événement du matin. Le Ministre des affaires ctiangércs, venu au.v Tuileries, ce dimanche, pour assister à la messe et faire sa cour, écoutait la belle musique de la chapelle royale, lorsqu’il fut averti qu'on l’attendait dans la salle des Maréchaux, pour une dépêche pressée, qu'on avait à lui remettre. C’était le secrétaire le plus intime de M. de Chateaubriand, le serviteur zélé de tontes ses fortunes diverses, qui lui apportait un paquet à son adresse, déjà décacheté par un fonctionnaire supérieur des affaires étrangères, ayant toute la conliance du ministre. Ce paquet oflicicl contenait une destitution ainsi notitiée par M. de Villèle ;
i< Monsieur le Vicomte ,
O J’obéis aux ordres du Roi, en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.
« Le Président du Conseil des Ministres. »
« LOUIS, par la grâce de Dieu, etc.
« ^ous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
380 • U THIUlNE moderne.
« Le sieur comte de Villèle, président de notre Coiiscil des ministres et ministre secrétuire d’Etat au département des finances, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateauhriand.
« Le Président de notre Conseil des ministres est chargé de l’e.vécution de la pré.sente ordonnance, qui sera insérée au Bulktin des Lois.
« Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le li juin de l’an de grâce 18Ü4, et de notre régne le vingtneuvième. »