‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 68 sur 76 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

DI.R?(U:M travaux du M. de CUATEAUliRIlNO. — MS l!l>Toir.E DU CONCULS DE viiiQSK. -- SES ÉTUDES ANGLAISES ET SA TlUDtTTIUS DU PatadiX perdit. — DÉCLIN DE SES rORHES : SOS OUVUAGE SCR LA VIK DE KA5CÛ. — KOUVlLLEî* l’RÉOCtlpATIONS l'ULITiQUeS ; VOYAGE A LORDRES. RETOUR A PARES : IN-

FIRMITÉS DE SA VIEILLESSE. — SA FORCE D AME, SES AMITIÉS, SA fJIARlTÉ. — ASSISTE A LA RÉVOll'TION DE FÉVRIER 1848 ET T SURVIT DF. QOELQUIS M 'IS. — HONNEURS RENDUS A SA MÉMOIRE. — SON RANG IMMORTEL DANS U LITÎÉ- RATCRE LT LA TRADITION POLITIQCE DE LA FRANCE.

Sous colle Monarclile légale, cependant, sons le contrôle de scs Chainbres el le libre examen des affaires publiques, cbaquejour s’accroissaient les forces de la nation. Plus industrieuse et plus riclie que sous l'Empire, la France redevenait aussi capable de guerre. L’Algérie, complètement soumise, lui préparait une excellente armée el une suite de généraux, que l’exil a pu décimer, sans que la veine en soit tarie. Tout, enlin, se trouva prêt pour que la France soutint la plus dangereuse des épreuves, tombât dansranarcliic, sans y rester, cl, se soulevant au-dessus de l’abimc par la puissance de trente ans de liberté civile el d’organisation, put bientôt agir sur l’Europe, sans l’effrayer, et, redevenue paisible au dedans, gagner des batailles au loin. Ce problème résolu allcstc ce qu’un régime

I«\ TIllBI'NE MODERNE.

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«Je consliliitioii et li’ortire Ic-gal avait amassii «le ressources à la France. C’est l'iionncur du dernier règne, sinon du dernier roi, dont la vieillesse a failli devant la surprise d’un danger infiTieur à ceux «[u’il avait dominés d’abord.

A part cette épreuve si brusque, cacliée encore dans l’avenir, M. de Cbatcaubriand n’avait pas cessé de iiorler, sur la Monarcliie de juillet, plus d’un pronostic inspiré parla haine. Il entrevit avec justesse quelques-unes de ses fautes, la complaisance pour certains souvenirs, l’apotbéose d’un nom redoutable, l’erreur dans le choix de «pielques appuis, la résistance trop absolue à des vœux, qu’il fallait habilement satisfaire. Selon le privilège donné parfois à la passion, il pressentit ce qu’il souhaitait; mais, il se trompait dans la conséquence générale, et dans cet avènement d’une démocratie sans limites, dont il semblait tantôt menacer, tantôt flatter l’Europe.

A ces méditations d’un grand «‘sprit mécontent vinrent du moins su mêler encore des distractions plus douces cl de nobles travaux. Charles X était mort, le 15 novembre 183(5. La politique intérieure de sa famille exilée n’empruntail rien aux conseils de rillusire publiciste. Sans se ilétaclier de sa cause, il n’avait donc guère à s’en occuper. C’était le moment de se renfermer dans les lettres .seules et de rajeunir par l’étude. Il revint même à ce goût des vers, sa première ambition. C’est ainsi «[u'il composa ciAte tragédie de Moïse, dont la pompe élégante et froide nous parait confirmer un aneien jugement de M. de Fontanessur le talent poétique de l'homme, dont il admirait tant l'imagination et l’éloquence. Nous ne parlons pas d’autres vers stirpris ou confiés, mais qui appartiendraient plus à la biographie secrète de l’auteur qu’à son histoire.

A part le travail souvent repris de ses Mémoires, ce

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M. DE ClIATEALliniAND.

<|ui l'occupa le plus alors, ce furent ilcux éludes, l'ime de politique tout à la fois spéculative et personnelle, l'autre de critique et d'art. L’ouvrage sur le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne, publié en 1858, n’est pas seulement le récit précieux et authentique d’une part trèshonorable de la carrière politique de l'a’it'.iT; c’est un monument d’bisloirc diplomati j c, cl un récit plein de verve. Plus simple que d’autres écrits de M. de Chateaubriand, ce livre n’en offre pas moins l'intérêt le plus piquant. >’ulle trace de la fatigue ou de l’âge ne s’y fait sentir; et il marque une forme nouvelle du ce talent qui semblait plus éelalaiit que varié.

L'autre élude de M. de Chateaubriand, Milton et l'Essai sur la littérature anglaise, était bien faite pour exercer celle grande sagacité de critique, une des vocations de l’auteur, mêlée parfois avec tant d’éclat à la vigueur originale Je scs premières peintures. Mais, soit que le temps eût déjà refroidi les touches de culte main puissante, soit qu’elle se laisse égarer par un faux système de style, plus fâcheux qu’un faux goût de jeunesse, le grand écrivain français des Martyrs jiaraîl souvent l’interprète bizarre et forcé de Millon. Parla plus trompeuse des imitations, il substitue à la hardiesse inspirée le mol à mol systématique : cl, celte lave corinthienne encore toute brûlante qui, dans les vers du poêle anglais, roule, sous un ruisseau de flammes, les trésors confondus de l’art antique, n'est plus qu’un amas de scories inégales cl glacées. Çàcl là seulement, la main du poète a reparu; et quelques accidents heureux se détachent, comme ces jeux admirables de la nature et du hasard qui se rencontrent parfois sous des ruines.

Avec d'autres défauts, et surtout ceux qui naissent d’un examen trop incomplet et trop rapide, l’Essai sur la

littérature anglaise oiïrail loulefois des fragments d’un prix inestimable, ces vnes fécondes, ces traits rapides, auxquels la science et le goût n’atteignent pas, sans l’éclair du génie. Les deux ouvrages publiés, sans frapper beaucoup les esprits distraits par le débat politique, parurent encore dignes de l’auteur.

La vie île Rancé marquait davantage le déclin. Ce n’était plus ici la düTiculté (riiiie tâche, ou l’erreur d’un système, qui parfois forçait et gênait la main d’un grand artiste. L’auteur avait devant soi ce qu’il connaissait bien, ce qu’il avait éprouvé, le roman et l’bistoire de la vie, le rêve des passions et le tourment, ouïe re|ios de la pénitence. Ces peintures et ces leçons se personnitiaient pour lui, sous une |)bysionomie originale, celle du précoce traducteur d’Anacréon, du contemporain des grandes dames de la Fronde, de l’austère abbé de la Trappe, l’ami de Bossuet et de .Saint-Simon, et, par là, communiquant encore avec tout ce siècle, qu’il avait fui. 11 faut le regretter ; mais ce sujet n’a pas été rempli, malgré les conditions même de génie, de satiété mélancolique, d’âge et de solitude, qui semblaient le mieux y répondre. On peut réserver sculenienl quelques pages charmantes, qu’une spirituelle et sévére critique ajustement louées.

C’était un avis pour l’auteur de se resserrer sur luimême, de ramener sa chaleur éteinte à ce qui avait occupé sa vie, de revoir, de parfaire, d’achever ses Mé~ moires, a la fois privés et publics, où devaient se retrouver, avec l’histoire de ses travaux, tant d’événements de son siècle. A’e nous étonnons pas (]ue celle lâche difticile et longuement remplie ail pris toutes les dernières années du grand écrivain. En blâmant ce qu’il y mêla d’inexact et d’injuste, apprécions les vues élevées encore éparses

M. DK CIIATEAlimiAND.

dans Cü voliitniiKMix testament d’un lioininc do génie.

Le tours des .ans, le inétoin|ito désespérances, le cliagrin, dans une âme forte, commençaient à jirévnloir sur cette puissante nature. Lue iiilirmité |iénil)lo, dont M. de Cliateaubriaud était comme humilié, avait roidi ses memhres et lui rendait la marche presque impossible, (détail dix ans après ravénemenl du Pouvoir, auquel il s’était promis de survivre. Fidèle à son antipathie contre ce Pouvoir, même dans cet état d’immobilité douloureuse, il ne refusa pas un voyage, qui lui paraissait conforme, sinon à tous les vœux, du moins à la dernière vocation de sa vie. 11 se rendit à Londres, où l'héritier d’une race antique, parvenu non plus à cette majorité factice, éiahlie pour les Couronnes, mais à la majorité naturelle de 1a jeunesse et a l'âge des résolutions hardies, recueillait des hommages et dénombrait des auxiliaires. Là, le grand écrivain fut accueilli, comme il méritait de l'ètre ; et il put s’assurer de l’heureux démenti de quelques-unes de ses craintes sui' cette éducation, où ses avis n’avaient eu guère d’empire.

Desrendu à Londres, le tiû novembre lb4ô, à l’hôtel d'York, M. de tdiateaubriand fut engagé aussitôt à venir habiter dans llelgrave-Square un ap|>arlement préparé pour lui. Le t27 novembre, il vit le Prince qu’il était venu chercher, et fut touché de son accueil. « Malheureusement, « écrivait-il, je réponds mal à tant de bonté. Je suis si « souffrant, que je n’ai pu dîner encore avec mon hôte du « huitième siècle. » Dans une émotion vraie, on souliaiterait une expression plus naturelle. Le grand écrivain ce- IMîndant jugeait le fond même des choses, sans trop d'illusion. Il |)ensait, comme Montesquieu l’a dit, dans son élog< de Bervvick, « qu’il n’y a rien dans le monde de plus res- « pectacle (pi'nn Prince malheureux; » mais, il était aussi

U TIlIItLNE MODEU.NE.

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du même avis que Berwiek sur la difliculté de surmonter certains malheurs et de tenter un troisième, ou un quatrième rétablissement du trône : car, en ce cas, comme le remarque Montesquieu, « une entreprise manquée a deux « sortes de mauvais succès, le malheur présent et une « plus «randc diriicullé pour entreprendre de réussir à « l'avenir. »

Sans doute, ce calcul d’inaction qn'avail fait le maréchal de Berwick, dans le feu de l’âge cl du génie guerrier, était fort aidé, chez M. de Chateaubriand, par la vieillesse et le découragement de la vie. Dans quelques-unes de ses lettres intimes, cet aveu d’impuissance u’en est pas moins mêlé de mots pénétrants sur l’état de l’Europe. La visite se prolongea quelques jours. L’illu.slre vieillard en jouissait avec fierté; et il se flattait même de l’idée, que son nom et sa présence rendaient plus facile cl plus sûre unebospilalité donnée souvent par r.Augleterre à des fortuiies et à des causes si diverses. « Je viens, écrivait-il, de recevoir (( la récompense de toute ma vie. Le Prince a daigne « parler de moi, au milieu d’une foule de Français, avec « une effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, «je vous nconterais cela; mais je suis là à pleurer, « comme une bête ; protégez-moi de toutes vos prières. »

Le noble invalide d’une noble cause, vaincu par les années et la souffrance, revenait aussitôt à Paris chercher le repos. A cette éjioque de sa vie, à ces efforts pénibles, aux regrets douloureux de sa faiblesse peut se reporter le plus grave déclin de celle forte nature. Le travail d’écrire devenait impossible à ses doigts noués de goutte. La dictée fatiguait son attention moins vive. Sa mémoire, servante de son génie, autrefois prompte et variée, faisait défaut à son iinpatience. Il lui échappait encore par

M riK CIIATEAl'imiAM).

morDents, des dioses grandes cl dignes de lui. L’imagination, celte compagne de la jeunesse, avait été pour beaucoup dans son caractère et son génie. Elle ne lui manqua jamais; mais elle parut, dans ses derniers écrits, souvent subtile et recherchée.

La même main, cependant, continuait alors, ou corrigeait hs Mémoires d'Oulre-tombe, et y jetait quelques-uns de ces tons excessiPs et faux , qu'on voudrait en retrancher. Affaibli par une langueur graduelle mêlée de vives douleurs, presque privé de mouvement, engourdi et irrité par sa soiiiïiance, M. de Clialeaiibriand n'avait plus pour trêve à sa tristesse que de coin ts efforts de travail et de tendres soins d'ainilic. Les billets de ses dernières années, que nous avons sous les yeux, sont tristes comme 'la vieillesse malade et déchue. « J’ai beaucoup « souffert la nuit dernière. — J’ai eu une nuit déplorable; « je vais m’enfermer chez moi, étant incapable de sortir. « — Je suis aux médecins et aux eaux-bonnes ; Üicu sait « la foi que j’ai à tout cela. Le mal est que je ne puis sor- « tir, que je ne vous verrai pas. » Elle lendemain de sa fêle, que c«'lébraient quelques amis, la .saint François : « Voilà le triste 4 octobre passé. Ma nuit a été bien « mauvaise; mais, je vais renaitre avec le vieux soleil, « pour être tout à vous. »

Elle était, on le voit, devenue bien habituelle et bien profonde celle tristesse, que le grand écrivain avait toujours mêlée à ses rêves. Elle était maintenant toute sa vie. Il ne faut pas taire cependant ce qui lui restait encore de consolations. La première était cette amitié déjà rappelée, délicate dans son enthousiasme, line et gracieuse dans sa prévoyance, opposant surtout au chagrin amer dî ce grand esprit une sereine et ingénieuse dou-

ceur. Madame Récamier lanl admirée, lorsqu’au l)ras de M. Fox, elle éblouissait de sou premier éclat et do sa blanche parure les roules élégantes qui remplissaient le parc de Kingston, ne parut jamais plus noble et plus aimable, que dans le salon, où elle attendait chaque jour M. de Chateaubriand. Elle donnait à ce génie découragé de tout et de lui-même la dernière joie, qu'il pût sentir. Elle soutenait, elle distrayait par l'admiration ai- Tectucuse celui qui avait tant aimé la gloire.

Les noms qui s'associaient à de tels soins sont connus dans les lettres. A leur pieuse iidélitc, près d'un homme illustre, il faut ajouter ce que cet homme lui-même avait gagné en résignation et en bonté, bien que la trace ne s’en retrouve pas toujours dans ses derniers écrits. Il aflirme, en elTet, quelque part, contre un jtréjugé commun, qu’il a très-bonne tête, une tête froide et calculante, et le emur cahin-caha, pour les trois quarts du genre humain. C'était orgueil de sa part. Dans la réalité, celte altière nature connut le don de Dieu, les deux choses qui rendent IVime meilleure, l'amitié et la charité. Il les pratii|u.i, dans toutes scs fortunes.

Ce que nous avons raconté de son extrême générosilé dans une autre époque de sa vie, s'accrut encore, dans sa vieillesse, et s'appliquait à tout, au plus obscur malheur, « comme à des inrortuncs recommandées par le talent, ou l'opinion. Jamais homme plus dur à lui-même ne secourut davantage autrui. Toute sa régie en cela semble indiquée par ce mot à son ami M. Frisell : « J’ai l’air un « peu rude; je tiens cela de mon père; il faut que je « donne et que je soulage, comme ma mère. » Et ces paroles furent suivies d'un riche présent pour une famille écossaise, orpheline et ruinée.

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Sans Joute à ces instincts d'une noble nature, à cette justice de rétribution et de secours, qu’enseigne la durée même de la vie, sc joignait la leçon religieuse. A qui la foi aurait-elle profité, si ce n'esl à son éloquent a|)olugiste? Tout en supposant au christianisme du peintre d’Atala plus d’iinaginalion émue que de croyance sévère, tout en faisant une part à la passion humaine, dans scs luttes contre l'esprit sceptique, on ne peut méconnaître combien l'àme de l'auteur s'était engagée dans sa cause. Les épreuves qui se succédèrent, les mécomptes de la vie, les alQictions Je l’âge fortifièrent cette empreinte. Ce qui avait été, non pas le rôle, mais la thèse sincère de M. de Chateaubriand, devint la méditation de ses derniers jours.

C’est au milieu de telles pensées, que le temps, dont il avait toujours .senti le poids, s’écoulait pour lui plus rapide, sans autre distraction que cette amitié qui le faisait vivre, et ces entretiens, auxquels il assistait presque en silence, épargnant, pour ainsi dire, à son esprit le mouvement qui était refusé à son corps. Ce même cours du temps allait amener des catastrophes, ici, bien imprévues pour la prospérité, là, trop espérées par la haine, soudaines «t extraordinaires pour tout le monde.

Les troubles de février 1848 emportaient un trône, plus accidentellement et plus vite encore qu’il n’avait été fondé. Tout ce qu’il y eut alors d’exemplaire et de bizarre dans les événements, ce découragement si subit, cette ruine si prompte, puis cette réminiscence du passé, ce peuple qui se parodiait lui-même, en reprenant jusqu'aux formules et aux fêtes symboliques de la Révolution, sans rien avoir de ses fureurs, tout ce trépignement de liberté sans âme pour la soutenir, méritait bien de fixer l'attentioa du mélancolique penseur, et a dû lui inspirer bien

(les rédexions, qu'on aimerait à redire. Elles agitaient son âme, mais dépassaient rarement ses lèvres.

Une perle inattendue lui enlevait alors madame de Chateaubriand. Son silence liubilucl en devint plus sombre. Il ne sortait plus de celle demeure, qu'il avait choisie rue du Bac, plus près de l'Abbaye-aux-Bois. 11 y recevait les mêmes amis, les accueillant avec la même gravité taciturne, mais attendrie, par moments, jusqu'à l'extrême émotion, avec des torrents soudains de vives paroles et des vœux passionnes. Puis, succédait une langueur et comme une léthargie de l'âme, après la fatigue d'un violent réveil. On fut, en particulier, témoin du jour où le noble publiciste, écoulant le canon qui réprimait l’insurrection parisienne de juin, les yeux fixés sur les carreaux de sa fenêtre, semblait compter les glas funèbres de la mort de cette Royauté, qu'il avait servie. Après un long silence, des pleurs coulèrent lentement de ses yeux et il répéta, comme au dedans de lui-même, ces premiers mots de sa puissante invective de 1814 : « Non, je ne croirai jamais a que j'écris sur le tombeau de la France. ■> Tout défaillait en lui : pour exprimer son angoisse de l'heure présente, il n’avait plus qu’un souvenir. Mais, son âme restait française et grande.

Deux jours après, sans qu’il eût interrompu son silence autrement que par quelques mots de douleur sur le meurtre de l’archevêque de Paris, il sentit les premières atteintes de l’agonie. Il les soutint avec sérénité : les grands traits de son visage en étaient à peine altérés. Il écoutait les consolations, les prières, il recevait Fonction sainte d’un pieux ecclésiastique, son ami, l’abbé de Guerry; et il mourait lentement, l'àme attentive et fortement émue, dans la destruction croissante du corps.

Il expira, le 4 juillet 1848, ayant près de lui l’abbé de Guerry, madame Rccamicr et le poète Béranger qu'il aimait et qui fut son ami.

Dans l'anarchie et le tumultueux effroi de cette époque, cette mort fut cependant resseiitie du public. Un grand nom était retiré du milieu de nous ; et, quoiqu’il ne jetât plus de lumière sur notre route actuelle, il illuminait encore un passé récent et pouvait donner à la France l’émulation d’elle-même, lui parler des souvenirs qu’elle avait aimés, des droits qu’elle avait conquis et longtemps défendus. La perte de M. de Chateaubriand était comme un adieu à de grandes choses, comme un oubli des sentiments d’indépendance et de liberté, de fidélité au malheur et de résistance au Pouvoir arbitraire.

Plus ou moins communiquées, ces impressions furent présentes à quelques esprits, lors des premiers honneurs funèbres qui lui furent rendus, le 6 juillet, dans l’église des Missiom étrangères. D'autres obsèques Gxées par luimême lui étaient réservées. Il avait, de son vivant, accepté de sa ville natale, le don d’un coin de rocher, le grand Bey, en avant de Saint-Malo, pour servir un jour à sa sépulture.

C’est là que le corps de M. de Chateaubriand, transféré de Paris avec un pieux cortège, lut déposé, le 19 juillet 1848, après la présentation au curé de Saint-Malo par le curé des Missions étrangères de Paris, et la célébralion du service funèbre dans la cathédrale de la ville, disposée en chapelle ardente. Plus de cinquante mille âmes assistaient à cette pompe nationale et sainte : et, c’est au milieu du plus religieux silence, coupé seulement par le bruit du canon, devant des foules de spectateurs entassés sur les remparts, sur lesrescifs qui font face

à la ville, el sur des barque.s amarrées, que le cercueil lut porte par quelques marins à l'e.^tréinité du grand Bey, pour être enseveli au tombeau creusé dans le granit, que vient battre la marée montante, mais qu elle ne dépasse jamais, pas plus que le flot des âges ne couvrira la gloire de Chateaubriand.

C'est là qu’il repose, protégé par une croix de granit, massive comme sa toml)e. Dans cette pompe, avant tout, consacrée par la Religion, dans ce deuil public, où semblait respirer l'âme antique de la Bretagne, un nom cher à la science et aux lettres, M. Ampère, érudit voyageur, poëte par le cœur el la pensée, proféra de nobles paroles sur l’homme illustre, dont il était l’élève et l’ami. Depuis, bien d’autres honneurs ont été rendus à M. du Chateaubriand. Une voix digne el pure ‘ a prononcé son éloge, au nom de la société polie, dans une Compagnie savante qui s'honorait, avant tout, d'une si grande renommée. Cette renommée dure aujourd'hui dans l’Europe et dans l'Amérique. L’influence des écrits de M. de Chateaubriand, la séduction ou l’autorité de ses exemples, a marqué toute la littérature du siècle présent, et jette un éclat à la fois national el cosmopolite.

En essayant d’écrire celte vie avec une étendue, que ne comportent pas d'autres biographies toutes politiques, nous rendons hommage à l'ascendant réel du génie et à son action sur les âmes. Ce que n’ont fait ni Fox, ni Burke,>ni Canning, M. de Chateaubriand l'a fait. Il a changé, dans l'ordre moral, une partie des opinions de son siècle; il a ramené la littérature à la religion et l'esprit religieux à l'esprit de liberté. Une

M. le 'lue fie Noaillc».

M. DE CIIATEAEDniAND.

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influence, à la fois si forte et si variée, ne s’exerce pas sans un don supérieur, sans une puissance originale. M. de Chateaubriand, il faut le reconnaître, a été rénovateur dans l'imagination, la critique et l'histoire. Par là une grande place lui sera conservée, malgré ses propres erreurs et les vicissitudes du temps. De Bjron à Augustin Thierry, de nos éclatants lyriques aux poètes étrangers, de Manzoni à Hérédia, une empreinte du génie de Chateaubriand se retrouve sur presque tous les talents de notre siècle : et, par là même, elle a pénétré dans l'esprit de ce siècle. Car, le rapport entre le goût et les opinions, est plus intime qu’on ne croit, et se retrouve à tous les degrés En ce sens, un maître ‘ éloquent de la jeunesse a pu récemment dire, avec justesse et sans orgueil, que la littérature de la Restauration était la dernière littérature de la France; c’est-à-dire que, si la liberté politique suscitée à cette époque, et qui la continua, disparaît entièrement des lois et des esprits, cette littérature ne sera pas remplacée; et le monde verra ce qu’il a vu déjà, l’extinction de la pensée et de l’art, sous le déploiement excessif de la matière et de la force.

On se tromperait, en effet, d’espérer, pour une époque nouvelle, à défaut de liberté civile, ce qu’on appellerait la liberté philosophique. Non seulement, la compensation est insullisante : mais, en fait elle semble fort douteuse. Séparée de la liberté civile, qui n’est que l’application la plus active du droit et de la morale, la liberté philosophique ne serait bientôt qu’un impuissant scepticisme, toléré pour sa faiblesse même, à peu près comme cet athéisme chinois qui porte également tous les jougs. On ne peut, en effet,

* M. Saint-Marc Giranlin.

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trop rappeler cette vérité : tout se tient dans l'ordre intellectuel. Ce serait, pour quelques hommes religieux, une grande erreur de croire que l’absence du droit politiqu e garantit mieux la foi au droit divin. Athéisme et servitude vont très-bien de compagnie : et l’Angleterre, le pays le plus libre de l’Europe, est encore aujourd’hui le plus religieux, témoin la solennité de jeûne et d'humiliation , qu’il vient de célébrer.

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