‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 67 sur 76 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

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— BCS EFTORTS FOÜll LA CAUSE DE U DOCRESSE DE DERBY. — SA MISSIOR SECRETE POUR PRAGUE.

M. de Chateaubriand, libre de la grande cl laborieuse édition dcses anciennes œuvres, s'éloignait, cette fois, avec la pensée de réunir, sans distraction, tous scs elTorts sur un dernier travail commencé jadis, repris à plusieurs époques, et dont il serait tout ensemble le peintre et le héros. C’êtaienl les Mémoires de sa vie. Il se disait volontiers , comme un poète latin ;

Nos ire per omiii'iii,

Sic amor est, hcroa velis.

Malheureusement, le génie de l'auteur avait d'avance épuisé ce sujet, qu'il réservait à sa vieillesse. En s’y attachant aujourd'hui, il ne s'ouvrait pas un horizon nouveau. Il n'étendait pas son âme avec sa vie. Il revenait sur ses impressions les plus anciennes et les plus constantes ; il se répétait. Appartenant, par son caractère et par son temps, a cette école, où le peintre se sert volontiers de mo- I 33

dèlc à lui-mèmc, où l’ânic orgueilleuse, au lieu de se vaincre, se plaît à se décrire, où nos propres passions nous tiennent lieu à la fois d'invention et de culte, il s'élait mis partout dans ses ouvrages, avant de raconter de suite sa propre vie.

La première éprettve qu’il avait tirée de lui-même, René proscrit, sceptique, trop aimé, trop touché lui-meme d'une passion malheureuse, fuyant vers la vie sauvage et rejeté vers le monde civilisé, sans trouver la paix nulle part, René, plein de génie et de souffrance, d’imagination et d’ennui, pouvait-il être surpassé par le récit, ou l’aveu que l’auteur ferait un jour de ses actions et de scs pensées? Non, l’œuvre était achevée; la statue jetée dans le moule.

Restait une autre partie toute publique de la vie de H. de Chateaubriand, scs professions de foi et ses luttes politiques, son exercice passager du Pouvoir, ses efforts pour fonder la liberté constitutionnelle en France. Mais, la grandeur active d’un tel rôle appartient à l’histoire générale. C’est aux époques de Pouvoir absolu, d’intrigues complexes et de silence imposé [>ar la force que deviennent surtout nécessaires les Mémoires personnels et les révélations sur la part prise, ou réclamée dans les affaires de l’Etat. Mais, pour M. de Chateaubriand, la vie politi- ({uc n’avait été qu’un combat, sous les yeux du public. La presse et la tribune, et l’une bien |)lus que l’autre, avaient été toutes ses armes, sa force et son secret ; liæ sunt mex intes; hæc siiiU veneficia mea. — Ce qui s’était offert à lui de bienveillance royale, de prétendue confiance des monarques étrangers avait été fort court et bientêt remplacé par la plus absolue réserve. Quelle qu’ait été en effet la première impression des Cours étrangères, à l’époque où

il fut si brusquement écarté du ministère, ses vives représailles, ses pamphlets d'une amertume tout anglaise le firent aussitôt regarder par les Rois et les ministres du Continent comme un esprit intraitable et dangereux. C’est là ce que le délégué de France au Congrès de Vérone, l’interlocuteur accueilli, le confident passager de l’empereur Alexandre aurait prévu, si la colère trop vive laissait place à la prévoyance.

IjC 8 août 1852, M. de Chateaubriand, que sa femme devait rejoindre à Lucerne, partait avec un fidèle secrétaire, sans autre rencontre en route que celle d'Augustin Thierry, alors à Vesoul chez son frère, préfet du département. Déjà frappé de cette paralysie partielle et de cette absolue cécité, qui laissaient tant de vigueur à son esprit, Augustin Thierry fut touché de la profonde tristesse de M. de Chateaubriand. Ce fut lui qui essaya de consoler. Il parlait au grand écrivain de sa gloire. Idolâtre des lettres et du génie, Thierry disait sincèrement : « Vous êtes cn- « core, monsieur, l’homme le plus heureu.\ de l’Europe « et le plus digne d’envie. Après ces immortels ouvrages, « le Génie du Christianisme, les Maiiyrs, Vllinérau e, les « Études historiques terminées en quelques mois, vous « avez toute votre force; vous êtes jeune pour le travail; « vous étudiez des jours entiers. Que vous êtes heureux, M moasieur! Et, à part ces grands dons du génie, vous « avez devant vous un sujet incomparable : vous pouvez, « comme Thucydide, comme Tacite, écrire l'histoire de « votre temps, la Révolution, l’Empire, la Charte. Jamais « matière plus grande ne s'est offerte à un génie plus M puissant et mieux préparé. Ayant tout vu, pouvant tout « rassembler et tout peindre, avec cette brièveté, où géné- « râlement ne savent pas atteindre les contemporains.

U TIUBCKE MODERNE.

a VOUS ferez un monument d’art antique et moderne, une « histoire égale à la grandeur des faits ; et, en même temps « que vous serez, avec Napoléon, la plus grande runom- « mée de ce siècle, vous resterez son juge, dans l’avenir. » Ces paroles naïvement dites , ces vœux sincères d'uiii homme qui ne vivait que de la passion de l'étude et de l'amour du beau, n'étaient pas entendues sans émotion; mais, elles ne communiquaient pas l’ardeur qu’elles respiraient. ■ Je suis las, disait M. de Chateaubriand; je a suis encore plus dégoûté. Je n’écrirais plus, si ma mi- « sère ne m’y forçait. J’ai commencé des Mémoires, « vous le savez ; je les agrandis ; je les complète ; j’y met- « trai beaucoup d’bistoirc générale ; et je marquerai au a front les parjures et les lâchetés de notre siècle. » « Mais, « reprenait doucement l’historien de la Conquête nor- « mande, ce ne serait pas là, monsieur, ce monument de « vérité et d’art, que l’avenir peut recevoir de vous. Thua cydide, dans son impérissable histoire de la guerre du « Péloponèse, ne s’est nommé lui-mëme que deux fois, en « tête du livre et dans quelques lignes, où il rapporte sa R condàinnation à l’exil, pour être arrivé un jour trop tard a au secours d'Amphipolis. »

M. de Chateaubriand ne discuta point et redoubla d'affectueux intérêt pour ce jeune enthousiaste de l'art qui, dans la douleur de son impuissance à de grands travaux, méditait alors ses charmants récits mérovingiens. Il l'entretint de ce travail, et lui renouvela mille marques d’une amitié, dont nous fûmes témoins, à d’autres époques. Mais lui-même, distrait par bien des souvenirs d’orgueil blessé, de grandeurs ou de plaisirs perdus, ne s'animait plus de l'enthousiasme, qu'il admirait dans ce jeune et stoïque martyr de la science.

M. DE CUATEAUBRUND.

Le quittant, après quelques heures , il poursuivit sa route vers la Suisse et l'entrée de l'Italie, jusqu'à Lugano, puis repassa le Saint-Gothard et revint à Lucerne, où madame de Chateaubriand, que retenaient quelques soins charitables à Paris, n’clait pas encore arrivée. Quelque beaux que soient les sites des Alpes, il n'y avait point là d'attraits nouveaux, pour les yeux et l'imagination accoutumés au spectacle de tant de climats divers. Comme Byron, M. de Chateaubriand aimait peu la Suisse; mais, il y cherchait une retraite, et n'était pas indifférent à certaines marques d'intérêt, qu'il y rencontra.

Aucuns noms, ce semble, n'étaient plus loin de H. de Chateaubriand que ceux qui tenaient à la personne ou à la dynastie de Napoléon. Juste dans le principe, sa haine pour le conquérant et le despote avait été implacable dans l’expression; et, elle avait dû paraître peu généreuse, par le moment qu'elle avait choisi, pour éclater.

La brochure de Buonaparle et des Bourbons n’avait pas, nous l’avons dit, devancé le décret du Sénat, qui prononçait la déchéance du Monarque et de sa Dynastie. Mais l’écrire, la faire imprimer, durant l’agonie de l’Empire, la publier dans la convulsion des intérêts froissés, et au risque de haines implacables, était un acte de hardiesse, que la conviction et le péril ennoblissaient suffisamment. Plus tard, l’auteur, sans se rétracter, affaiblit bien des teintes de ce premier écrit. « Le bruit du monde, qui, nous dit H le poêle, semblable à un soufHe de vent, vient tantôt « d'ici, tantôt de là, cl change de nom, en changeant de « côté*, » celle voix de l’opinion, grossie par la controverse, avait bien varié sur Bonaparte.

' D.inle, Purgat , canloXI

Par des retours d'Iiumeur, par des manœuvres de polémique, où la passion du moment domine sur la réflexion et la prévoyance, M. de Chateaubriand avait souvent grandi l'Empire, en le comparant ironiquement à ce qui lui succédait. Cela n’était ni juste ni sage. Si vous êtes dévoué vraiment à la liberté, les fautes, les médiocrités de quelques hommes en crédit, même sous un régime de droit et de discussion, ne doivent vous laisser nul regret de ce Pouvoir absolu, dont l'action rapide lient à sa violence, et (|ui semble quelque temps infaillible, parce qu’H n’est jamais contredit.

Quoi qu’il en soit, ces saillies d'admiration de M. de Chateaubriand pour h; géant, qu’il avait vu tomber d’abord avec le cri de joie d'Isaïe, ces malins et passionnés désaveux des indignations de 1814 n’étaient pas demeurés inconnus au prisonnier dos Rois, sur le lointain rocher, d’où il regardait encore l’Europe. Quelques mots jetés dans le Cornerrâleur, louchant le prestige immortel de Napoléon, cette idée que, s’il apparaissait libre un moment, avec sa redingote grise, sur un des rivages extrêmes de l’océan Atlantique, il forcerait l'Europe entière à camper en armes sur le rivage opposé, avait flatté ju.squ’au ravissement le héros captif. Citant parfois à sa manière ce témoignage d’un ennemi, il y répondait, <à son tour, dans un de ces monologues, qiCon a recueillis près de lui. Là, selon le compte rendu, souvent si faible et si terne du Mémorial de Sainte- Hélène, M. de Chateaubriand, au dire de Napoléon, est doué du feu du génie. « S’il approche des affaires pu- « bliques, il pourra s’égarer, mais, de lui-même, il est fait « pour tout ce qui est grand et national. »

Quand ce témoignage, renvoyé d'au delà de l’Océan et du fond de la tombe, parut dans le livre très-populaire du Chambellan de Sainte-Hélène, M. de Chateaubriand,

H. DE CIIATKAl'DRUND. 51<i

déjà bien uign par lus disgrâces de Cour cl les mutuelles blessures de la polémique, avait vivement senti cette lointaine justice : et son langage meme historique s'en était adouci, lorsque le souvenir de Napoléon revenait sous sa plume. Cela suffît pour expliquer comment, dès 1831, quelques mots de contradiction gracieuse, que lui adressait la reine llortense sur sa brochure de la Monarchie élective, avaient attiré de sa part une réponse toute res* pectueuse cl coquette. La même politesse se renouvela par une autre main, en 1832, avec l'intention marquée, sinon de gagner M; de Chateaubriand à une autre candidature que celle de Henri V, de le désarmer, du moins, pour une autre infortune, cl de le flatter, dans scs mécontentements de la cause, qu'il continuait de servir. Une lettre, datée d'Arenenberg, s’adressait à ce dépit facile à deviner : « Je viens de lire votre dernière brochure, écri- « vait le prince Louis. Que les Bourbons sont heureux « d’avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous « relevez une cause, avec les mêmes armes qui ont servi « à l’abattre. Vous trouvez des paroles qui font vibrer « les coeurs français : tout ce qui est national trouve de « l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du « Grand Homme qui illustra la France, pendant vingt « ans, la hauteur du sujet vous inspire; votre génie l'em- « brasse tout entier; et votre âme, alors, s’épanchant na- « lurellcmenl, entoure la plus grande gloire des plus a grandes pensées. »

Quelque chose de cet éloge aurait dû, ce semble, .avertir M. de Chateaubriand et le mettre en doute, sur la voie nouvelle, où il inclinait. Relever une cause, avec les mêmes armes qui ont servi à l’abattre, ne devait pas être, pour la conscience de l’écrivain, un mérite exempt de remords.

dans le passé; et, quant au second éloge donné par le Prince, c’était, ce semble, un médiocre succès pour l’éloquent détracteur de Napoléon, pour le juge sévère de ses fautes et de ses oppressions, que d’être déclaré « capable a de le comprendre tout entier et d’entourer la plus grande « gloire des plus grandes pensées. »

A ce compte, l’auteur de la Monarchie selon la Charte avait bien peu réussi à désabuser la France du culte de la force. A la vérité, le jeune Prince paraissait sensible à une autre gloire, et touché d’une autre grandeur toute morale ; « Me laissant allerà mon impulsion, écrivait-il « au généreux Publiciste, j’ose vous témoigner la sympa- « thie que j’éprouve pour celui qui montre tant de pa- « triolisme et tant d’amour de la liberté, n Flatté de cettè sympathie, et croyant, à ce qu’il parait, l’apothéose de Napoléon conciliable avec l'amour de la la liberté, M. de Chateaubriand s’était gracieusement prêté à ces avances réitérées. On peut regretter seulement que, dans l’accord dont il se félicite, il ait cru devoir s’écrier : « Il ne manquait plus, pour mourir de confuu sion ou de rire, que de voir le juste milieu bloqué dans K Ancêne par les soldats du Pape. AhI monsieur, où est « votre oncle? A d’autres que vous, je dirais : Où est le « tuteur des Bois et de l’Europe? En défendant la cause de « la légitimité, je ne me lais aucune illusion. » On le voit bien, sans doute; et il est permis de regretter que l’humeur de l’illustre écrivain lui ait dicté ce langage. Français et catholique, il n’avait à se moquer ni des soldats du Pape, ni de l’occupation d’Ancône, dirigée non contre Rome, mais contre Vienne. Ami de la liberté, il n’avait à invoquer ni le tuteur des Bois, ni le maître de l’Europe. Mais, il fallait répondre à des lettres flatteuses, aux prévenances

ü. DE CHATEAUBRIAND.

d’un Pouvoir déchu, sollicitant un illustre suffrage. On sent l'orgueilleuse faiblesse de l’écrivain, dans ces mots :

« Les Bourbons m’ont-ils jamais écrit des lettres pareilles « à celle que je viens de produire? » Mauvaise mesure de juger les choses politiques et l'intérêt des peuples ! Qu’importaient à lord Falkland les froideurs de Charles 1*', ou la lettre flatteuse qu'il aurait reçue du camp de ses ennemis'* Son devoir était en lui ; et sa foi ne dépendait ni d’une disgrâce, ni d’une faveur de Cour.

Quoi qu’il en soit, l'esprit de tous était changé. Le dévouement n’était plus si opiniâtre, ni si naïf; et M. de Chateaubriand se livra volontiers à la distraction des prévenances gracieuses, qu'il recevait d’une Cour, dans l'exil aussi, mais d’un aspect plus égayé que celle de Charles \. Le 29 août 1832, il vint, avec madame Récamier, diner au château d’Arenenberg, que sa compagne de voyage, toujours délicatement tidèle à toutes les adversités, avait visité plusieurs fois. Il se montre, dans scs Mémoires, satisfait de l’accueil qu’il reçut; il n’ajoute rien, et ne dit pas je fus aimable, comme le remarque parfois sur lui-même un bel esprit du siècle précédent. Mais, un témoin de la réunion, mon ancien ami, M. Vieillard, gardait fort bon souvenir de ce jour, « où il trouvait seule- « ment queM. de Chateaubriand avait paru un peu timide, « et bien moins à l’aise que la Princesse. » C’est qu’en effet, il n’était pas à sa place. L'humeur et la vanité font quelquefois oublier aux plus nobles caractères et aux plus rares esprits ce que prescrirait le bon sens. L’adversaire de l’Empire, avant et après sa chute, n’avait pas de louanges à recueillir et d’espérances à donner, dans le lieu, où SC gardait le dernier culte de ce qu’il avait tant combattu. I..a suite des événements et ces surprises du

sort, qui Font mouler de l'exil au trône, rendront plus piquante pour l'aTeuir la visite de M. de Cbalcaubriand au cbâleau d’Arcncnbcrg et sa prédiction condi tionnelle vérinéc plus tard. Mais, cette prédiction, ce n’était pas à lui de la Faire. Bientôt même, de nouveaux incidents allaient rappeler à l'auteur de la Monarchie selon la Charte et de tant d’écrits à quelle autre Fortune il était engagé sans retour, et surtout quels principes de Droit public il devait à Jamais déFendre. Madame de Staël eût été plus constante dans sa crainte et son aversion de certains souvenirs : en les repoussant, au nom de la liberté, elle ne les aurait pas proclamés tout-puissants, au nom de la gloire.

M. de Chateaubriand, au reste, était en cela moins mobile que vindicaliF, obéissant surtout à sa haine contre la Révolution de 183U. Du milieu même de son propre parti, quelques imprudences, qu’il aurait voulu prévenir, a'igrissaient encore cette amertume.

Pendant que, revenu de ses excursions en Suisse et en Allemagne, il passait à Genève les derniers mois de 1852 ; la tentative, la Fuite, la captivité de la duchesse de Berry venaient lui olFrir l'occasion d’une dernière lutte, que permettait le régime 'de droit et de publicité légale, dont jouissait alors la France.

Je ne rccbcrcbe pas, si, dans ce système, ce ne Fut pas aux hommes puissants d'alors une Faute politique d’arrêter rennemie, qu’ils ne devaient pas mettre en jugement, et s’il ne valait pas mieux, pour eux, lui ouvrir toute issue vei's la mer, ou la Frontière : mais, je prends l'histoire telle qu’on l'a Faite. La Princesse, dont la témérité atteste du moins le courage, la Fugitive hardie qui, sans soulcver le vieux pays de la lidélité monarchique, y trouvait asile

M. llK CHATEAlBniAND.

el secours caché, est enfin livrée, à prix d'or, par un juif deux fois apostat ; elle est arretée prisonnière de guerre ou d'Elat, et jetée, sous bonne garde, dans, la citadelle de Blaye. M. de Chateaubriand apprend cette nouvelle à Genève, dans les premiers jours de 1835; il écrit aussitôt à M. Barthe, le Garde des Sceaux récemment monarchique du Pouvoir nouveau, pour solliciter la permission de se rendre près de la Princesse captive. Il récrit, dans le même sens, au ministre de la guerre. Président du Conseil; et, partant presque aussitôt pour Paris, il public dans les journaux, sous la garantie de la législation d'alors, une lettre annonçant le rôle qu'il a pris ou qu'il réclame, pour la défense de la Princesse prisonnière et accusée.

Dans ce compte rendu devant l'opinion, alors en droit de tout entendre et de tout dire, M. de Chateaubriand rappelait scs instances, pour être admis près de l'auguste prisonnière, son désir d’être autorisé par elle à la défendre, et son intention de lui proposer la formation d’un Conseil de défense, pour leiiuclll indiquait M. le marquis de Pastorct, M. bainé, 51. de Villèle.

Déjà, 51. de Chateaubriand avait, deux fois, fait parvenir son offre à la Princesse. Sa seconde lettre, en insistant sur le choix des défenseurs à désigner, joignait aux noms déjà publiés dans les journaux ceux de M.Vl . Uyde de Neuville, Boyer-Collard, Pardessus, Mandaroux-Verlamy, de Vaufreland. Remarquable époque, même dans ses troubles, que celle où des principes de droit commun, des garanties inviolables de défense légale se présentent naturellement à l’esprit et sont librement invoqués, devant le Pouvoir établi, et où toute chose n’est pas d abord terminée par la force et le silence ! Sans apprécier assez cet avantage public, M. de Chateauhriand se disposait a eu

user. Pendant la crise doublement humiliante de la prison de Blaye, il préparait, pour sa part, le discours qu’il concevait, dans un procès, que le bon sens politique le plus vulgaire rendait impossible.

A part le Mémoire qu’il a publié, sur la captivité de madame la Duchesse de Berry, il préméditait une plaidoirie plus poignante ; et il en a laissé, après lui, les traits les plus outrageux, comme un coup mortel à cette Royauté de 18Ô0, dont il maudit la durée, et savoura la chute.

Mais, nous lui ferions à lui-même, ici, sans embarras, cette question toute simple : Ses réclamations en faveur •« de Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, nièce € de feue Marie-Antoinette d’Autriche, veuve Capet, contre « un homme réputé oncle et tuteur d’un orphelin nommé « Henri, » sont-elles plus amères que les sarcasmes, dont le moraliste la Bruyère ' déchirait le Prince d'Orange et la Princesse Marie, pour l'honnête projet d’avoir mis leur père et beau-père à la porte par la fenêtre? Et le célèbre pamphlet d'Arnauld contre le nouvel Absalon, le nouvel Hérode, empêcha-t-il Guillaume III d’être, pour les Anglais, un défenseur légal et un libérateur?

M. de Chateaubriand, dans sa haine viagère et posthume contre le Gouvernement de 18ô0, a trop oublié deux choses, la faute énorme, insensée, par laquelle Charles X avait encouru la ruine de son trône, l’effort constant et effectif de Louis-Philippe, pour assurer à la France les garanties publiques, les libertés légales, qu’elle avait tant souhaitées et qu’elle n’avait jamais eues, au même degré, pour un terme aussi long. Que cette expérience ait cessé, que l’esprit légal ait disparu devant l.a

' VMracUreê de la Brmjtre, cb»p. xii, n* 19.

force, que le droit même, dont la France avait pris l'habitude, le droit d'examen des affaires publiques ait péri, comme effacé de la pratique et du souvenir, cela ne détruit pas, dans l'histoire, la réalité de l'épreuve accomplie. L'indifférence même des esprits, si cette indifférence était aussi vraie qu’apparente, ne changerait point le passé. On dirait seulement que les caractères des peuples sont divers, que les uns avancent, que les autres tournent sur eux-mêmes, que telle nation, grande aujourd'hui dans le monde, est à la fois fidèle à la tradition et à l'esprit do progrès, que tenace à défendre ses anciens droits, ses libertés acquises, scs garanties éprouvées, dont elle ne conçoit pas même la violation possible , elle les a rendues^ comme inséparables de sa propre durée; que tel autre peuple, au contraire, plus hardi parfois dans la spéculation, mais trop ébloui de la force, regarde la liberté civile et politique, la sûreté des personnes, la liberté de penser, le droit d'examen, comme des théories qu’on peut reprendre et quitter tour à tour, et non comme des vérités de fait essentielles à l’honneur et à la vie des peuples.

L’écrivain, qui parle si souvent avec dédain de la cause qu’il a servie, n’a pas admis cette inégalité entre l'Angleterre et la France. Il a cru, il a dit les Français capables de la liberté, dont jouit le peuple autrefois conquis et recruté par leurs ancêtres ; il a résumé et décrit admirablement les conditions et les effets de celte liberté. 11 n'a cessé de la proposer pour règle, dans l'avenir, au Pouvoir, que scs vœux appelaient, comme seul légitime, sur le sol de la France. Au milieu des passions, que lui-même partageait, et jusque dans son effort pour les exciter, il s’est senti couvert par cette armure de la lui, dont parle un orateur anglais, comme du privilège inviolable de tout

I,A THIBUSE MOÜEKXË.

accusé. Ces faits mcritaienl un souvenir dans le pays, où l’exemple en a disparu.

Pour M. de Chateaubriand, cette fois la question générale s’effaça tout à fait devant la question personnelle. Il a vu seulement la poursuite, dont il était l’objet. L’écrit qu’il préparait avait été cité par fragments. Un journal en rapportait la conclusion terminée par le vœu d’entendre bientôt la France ré[>éter, avec l’auteur : « Madame, votre tils est mon Roi. » Un ou deux journaux publicateurs de cette phrase furent poursuivis, pour délit de presse, devant le jury. M. de Chateaubriand intervint et fut naturellement compris dans la poursuite, que soutenait avec véhémence M. Persil, alors procureur général, s’acheminant à devenir garde des sceaux. L’illusfre écrivain, associé ainsi à la Quotidienne, que défendait .M. Berryer, avait lui-même pour evocat M. Ledru-Rollin, qui se troubla et s’interrompit 'dans .son discours.

M. de Chateaubriand prononça quelques paroles, dont le trait le plus saillant était une louange pour le jury, que te noble accusé nommait, un peu démocratiquement, la Pairicunivcrselle. Quoi qu'il en soit, le jury médiocrement frappé des vives apostrophes du parquet et touché, sans doute, du grand nom de M. de Chateaubiiaiid, revint avec une déclaration de non coupable; et tous les accusés .sortirent acquittés. Cela ne prouvait pas sans doute, comme le remarque M. de Chateaubriand, que le jury d’alors, •M. Chevet eu tête, eût passé à la cause de la légi:imité; mais, dans les pays et dans les temps assez heureu.v pour avoir de libres Institutions, il s’établit de soi-même, contre l’action trop marquée du Pouvoir ou même contre les passions de parti, un tempérament de modération et de rési.stance.

M. DE CUATEAl'BRIAND. 537

C’esl au rnilieu de ce succès, qu’un moment paisible et complimenté, dans sa retraite à demi champêtre de la rue d’Enfer, M. de Chateaubriand reçut un nouvel appel, qu’il ne pouvait négliger. C’était une lettre datée de la citadelle de Blaye, le 7 mai 18ô3. Princesse, courageuse avec une double imprudence, victime d'une entreprise qui n’était pas de notre temps, jugeait bien cette fois la forme de secours et de services, qu’elle pouvait demander à une fidélité plus généreuse qu’entreprenante. Elle chargeait le grand écrivain d’être médiateur près de sa propre famille, d'aller à Pr.nguc plaider sa cause, faire connaître son mariage secret, et réclamer son rang futur. La hardiesse d’esprit et aussi la chimère se montraient dans une note à l’appui de cette lettre, où la Princesse révélait à son mandataire des négociations commencées par elle, pour la réunion de la Belgique à la France, avec l’aide du roi de Hollande. Mais qu'importent ces illusions? La conliancc intrépide et le malheur commandaient le respect. M. de Chateaubriand devait obéir, sans qualifier, comme il le fait, du nom de nouveau jHicte de famille la réconciliation plus modeste, qu’il allait préparer. C'est ainsi que dès le 14 mai, anniversaire, dit-il, de l’assassinat de Henri IV, sans la précaution d’un nouveau passe-port, et fort incognito, il se mit en route pour aller cette lois, non pas visiter les bords du Rhin, mais au delà du Danubi^, chercher, en Bohème, le dernier asile de Charles X.

On peut croire qu’à scs propres yeux son message de réconciliation était double, et que, près d’aborder cette inrortunc qu’il avait prédite, il n’était pas sans embarras pour lui-même. M. de Chateaubriand n’était pas de la race désinvolte et présomptueuse de ce Bolingbroke qui, à la

fin du r^ne de la reine Anne, dont il avait servi avec éclat l'usurpation légale, se voyant accusé de trahison, par ses amis du Parlement, allait sc faire en Lorraine, secrétaire d’État de Jacques III préparant une descente en Écosse, et qui bientôt après, destitué même en exil, couvrait de ridicule la cause Jacobitc, pour être amnistié par le parti populaire. Cet esprit d’aventures, cette rudesse de procédés, dans le défaut absolu de principes, ne pouvaient SC mêler à la générosité naturelle de M. de Chateaubriand; mais un reste d'humeur, et cette nécessité d’écnre, qu’il s'imposa trop , a coûté parfois quelque chose à la dignité délicate, dont il n'aurait dû jamais se départir. Il n'a pas, comme Bolingbroke, dans sa lettre au chevalier de Wyndham, jeté, de parti pris, la dérision sur le malheur et parodié l’impuissance. 11 n’a pas voulu, à grand renfort de ridicule, divulguer des faiblesses, ou des nullités surprises dans l’abandon de la confiance, et par l'obsession du respect. Il ne nous a pas, comme Bolingbroke, laissé prévoir dans le dernier Stuart vaincu en bataille rangée, ce grossier comte d’Albany, dont Alfieri devait un jour consoler la noble épouse.

Mais, à dire vrai, au prix de la dignité d’un admirable talent, fallait-il aller à l'raguc, pour en rapporter cl pour donner au monde le tableau du whist insipide du vieux Boi, des questions niaises d'un prince malheureux, et même de la curiosité un peu frivole d’une Princesse consacrée par tant de malheurs, qu'on n'a guère le droit de parler que de ses vertus?

L’accord du caractère, la continuité dans la vie est une bienséance si juste, qu’on aimerait à retrouver l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs dans les langueurs du vieux château des rois de Bohême, s'il y

M. DE CIIATEAl'llUIANÜ. Ô29

paraissait plus sûricusement ému. Que le diner Je I? Cour exilée soit détestable et laisse le voyageur affamé, n’importe; le témoin est là mieux à sa place, qu’auprès d’une déchéance royale plus jeune et plus brillante. Que, dans cette Cour si délaissée, si triste, dans ce palais d’un autre Jacques 11, plus pieux, plus médiocre, mais surtout moins dur que le jircmier, il y ait encore des rivalités, des intrigues sourdes, un ministre dominant et même une opposition cachée ([ui éclate parfois dans la bouche des enfants, c'est là un trait de mœurs, une vérité de tous les temps, que le grand écrivain n’a pas dédaigné de saisir. Mais, l'exactitude ne touclie-l-elle pas ici parfois à la moquerie du secret et du malheur? Ct n'est-ce pas une contradiction que le décorateur si magni- (ique des souvenirs de religion et de monarcliie, que l’bislorien, dont la parole avait jeté tant d'éclat sur ces ruines tin passé, nous fasse assister, dans le présent, à la décrépitude oisive de cette grandeur éteinte? N'y a-t-il |>as là i|uelque chose de cette impitoyable dérision qui, dans la chute du polythéisme, lors(|ue la ponqie des fêtes avait cessé, loisque les frontons des temples étaient abattus, pénétrait encore, par un détour, dans quebiue sanctuaire .souterrain, dans quelque chai)elle furtive, et en rapportait des fragments d’idoles brisées, dont elle amusait la foule?

Rien du reste n’était plus simple que le message de ■M. de Chateaubriand. Du moment que la courageuse et im|)rndente captive de Pdaye annonçait à ses augustes parents l’imion, (|u'elle leur avait cachée jusque-là, tout obstacle à la recevoir, (juand elle serait libre, tombait de lui-même; et l’envoyé de la Princesse devait faire aisément accueillir scs excuses, et mémo scs conseils.

Mais quels conseils poiivail-il donner? Quelle influence exercer sur celle éducalion Iransfcrée de la lulclle de M<"' Tliarin à la direction du sage cl verlueux évêque d’Hermopolis? Déjà M. de Chateaubriand avait indiqué son plan d'études ; c’était d'enlever le jeune enfant au mi/icH, où il était né, de le jeter ailleurs, parmi d’autres enfants, pour l’y faire grandir dans le travail et l’égalité, ne le destinant à rien cl le préparant à tout. Ce sont là de ces utopies, que leur simplicité même rend impossibles. Le jeune Henri ne pouvait éciiapper à son nom ; cl le meilleur système était encore de l’élever en prince, avec les soins les plus actifs et celle arrière-pensée, que la volonté seule achève les leçons de l’étude, et rend l’aptitude des hommes égale à leur espérance.

Que du reste M. de Chateaubriand n’ait pu, comme il le souhaitait, exposer ses vues sur la déclaration de Majorité du jeune Prince, devant le conseil du Roi, attendu que M. de Blacas formait tout seul ce conseil, nous ne pouvons nous en étonner. C’était, dans le vieux Roi, la sagesse de l’inaction, la seule qui reste à l’impuissance.

A part donc les froids sifllemenls des -jKjlits groupes rivaux, (|ui murmuraient l’un contre l’antre, dans le château de Prague, l’inlérét du voyage, l’appui que 31. de Chateaubriand devait chercher était dans la duchesse d’Angoulême, dont il avait si noblement dit, que « ses malheurs étaient une des grandeurs de la monarchie. » Celte Princesse ayant quitté Prague, pour aller prendre les eaux, 31. de Chateaubriand se rendit prés d’elle aux sources minérales des montagnes de Bohême. La petite lillc de 3Iarie-Thércse, la captive du Temple, celle femme qui, avec tant de malheurs et tant de vertus, était restée

M. DE CIIATEALDIilAND. rôt

connue inachevée dans l'héroïsme, se trouvait là, niieii.v à sa place, que dans la pompe d'une cour heureuse, ou dans l'oisive étiquette d'une cour émigrée. Son âme haute et hère, troj) comprimée par la douleur, son esprit cultivé dans le cercle de la foi , se montrait là plus vil' et plus libre.

Cette visite ausc eaux de Carlshad, dans la vallée de Tecplitz, sera pour l'avenir une des pages originales de l’auteur. Elle met en .scène, au milieu de tant de caractères cfTacés, une personne royale, que Napoléon appelait « Le seul homme do sa famille. » Etrangère au coup d’Etat des ordonnances de juillet, toujours victime de malheurs qu’elle n’avait pas faits, usant une âme foi te dans une insipide retraite, cette princesse intéresse surtout la curiosité historique, par l’influence (|u’elle aurait pu prendre. .Malgré sa résignation austère, elle n’était pas insensible à l’idée d'un grand rôle; et le nom de Reine la flattait. L’ambition pour autrui est un sentiment qui peut survivre, dans l’âme la plus sainte et la plus détachée. Au cœur de la duchesse, ce sentiment était une passion fervente, et explique, en partie, le degré de sécheresse ou d’irritation, que .M. de Chateauhriand nota parfois dans l’accent de la Princesse parlant de sa sœur imprudente et captive.

Ainsi se passa la première entrevue de l’éloquent Publiciste et de madame d’,\ngoulême; ainsi, le lendemain, leur courte promenade dans la vallée de Tœplitz; ainsi, la dernière audience de la Princesse remettant à M. de Chateaubriand une lettre pour sa sœur. C’était là que le négociateur s’était réservé de faire un dernier effort, en énonçant son plan principal. 11 s’agissait d’un Conseil de régence, et dequclqncsnomsàexclurcou à présenter. M.de

I„\ TIllDU.NE MODERNE.

Cliatcaiibriand proposait pourcc conseil, avec son propre nom, ceux de MM. de Villèle et Laine. Madame consentit <à tout, au Idàme, comme à l’éloge, en félicitant M. de Clialcaubriand de sa générosité à désigner M. de Villèle, qui ne lui semblait, dit-elle, qu’un administrateur habile: « Madame est trop sévère, reprit avec vivacité l’impartial « conseiller. M. de Villèle est un homme d’ordre, de « comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont tes « ressources sont infinies. S’il n’avait eu l'anibilion d’oc- H cuper la première place, pour laquelle il n’est pas sulTi- « sant, c’eût été un ministre à garder éternellement dans R les conseils du roi. »

11 y a là bien du dédain dans la louange. Un homme d’ordre, de comptabilité! Singulière recommandation et titre médiocre pour la destination politique projetée par l’auteur! On y sent, il faut le dire, moins l’oubli que le souvenir du pa.ssé.

■ O curas lioniimim ! 0 qiiaiilùm est in rebus inanc !

.\u moment même, où M. de Chateaubriand crovait être / si généreux et si écouté, on lui faisait mystère de l’arrivée

du duc de Bordeaux attendu, le soir même, à Carlsbad; et on n’était pas fâché qu’il repartît le lendemain matin, sans avoir vu le jeune prince.

Le retour par les fraîches vallées de la Moravie, le passage du Rhin, près Manheim, la rentrée en France par Metz et l’arrivée rue d’Eiifer, le t> juin, après une course de poste à peu près continue, ne peut intéresser que sur le carnet de voyage de l’illustre écrivain, qui jette encore çà et là quelques brillantes esquisses, quelques fantaisies de langage, tantôt charmantes, tantôt bizarres. Que le

M. E ClIATEAUmilAND. 553

grand arlisle, courant nuit et jour I Allemagne, pense à l'Italie, qu’il se |daisc à nommer Cinlltie, pour se distraire du jargon de quelques percepteurs qui lui ouvrent une barrière, on le conçoit sans peine. Mais riioinme éloquent, par complaisance pour la fausse imagination, quelque temps, à la mode, devait-il écrire'.' « Législatrice « du monde, Rome assise sur la pierre de .son sépulcre, « avec sa robe de siècles, projette le de.ssin irrégulier de O sa grande figure dans la solitude lactée. » .\li! combien ce travers dans un esprit si éminent nous fait regretter, pour lui, r occupation virile de la pensée et la mâle simplicité, que lui donnait la politique, quand il avait toute son ànii; engagée dans d'importants débats, avec la passion d’un citoyen! Mais, cette longue chaîne d’espérances trompées, que tr.iine après .soi une noble cause malheureuse, égare souvent ceux qui la prennent pour guide.

On ne peut se défendre de cette idée, en lisant IcMé/noiiY que, le 30 juin, M. fie Chateaubriand adre.ssait à la duchesse d'Angoulème, avec une visible préférence pourelle, entre tous les débris qu’il venait d’bonorcr. « Je cherche, « dit-il, à rallier prés du trône antique ces idées mo- « dernes qui, d’adverses qu’elles sont, deviennent amies, « en passant par ma fidélité. » Puis, il supplie l’augnste cl sainte femme « de présider à celle consécration d’un edi- « lice unique rebâti avec les matériaux divers de la Moa narchic et de la République, et d'ouvrir d’une main « pure et bénie les portes du nouveau temple. »

Quelle inlluence ce poétique langage pouvait-il avoir sur la rai.son ferme, altière, un peu sèche de la Princesse qui bravait, en mars 1813, la défection armée des troupes de ligne à Bordeaux? Maintenant, le poids du mallieur, plus lourd avec les années, n’eût pas, devant le péril, plié

LA TRIBINE MODERNE.

ilavantnge celle lèlc IjiaTicliie. Mais, la lîlle de Louis XVI no ponvail goûter un tel langage, ni beaucoup s’y conlier.

Deux mois après, une aiilrc épreuve venail réclamer le meme zélé, sans y donner une occasion plus elTeclive. Sortie de la ciladellc de Blaye, sous un nom nouveau, mais animée du même esprit, la niére du duc de Bordeaux, revenue à Naples, ne songeait plus qu’à se rendre à Prague; et elle y souhaitait jirés d’elle son ncgocialenr. Elle mandait M de lihaleaubriand, d’abord à Venise.

Reparti de Paris le 5 seplenibre ISÔô, revoyant l'Italie qu’il avait visitée, à des litres si divers, le grand écrivain n’était pas, quoi qu’il voulût, un duc<rOrmond,unBerwick occupé de combiner des plans de bataille et des chances d’attaque, pour le rétablissement d’une cause perdue. Il semblait plutôt un dileltmite des Monarchies en ruines, regrettant assez |)cu celle qu'il avait servie, et prédisant, pour SC consoler, la chute de tonies les autres.

l’ii vrai cbefdc parti, arrivant alors à Venise, n’aurait pa.s en le loisir de tant censidérer la prison de .''ilvio Pellico, cl de méditer sur Rousseau et Byron. L’imagination est un grand charme; mais, il ne faut pas qu’elle parais.se un amii.sement cherché, pour remplacer rinlérél sérieux qui manque, on distraire du devoir qui fatigue. t;c n’élail pas ainsi qu’entre les cavaliers cl les puritains, la (idélité était comprise, dans les dernières luttes des malheureux Stuarts.

Lorsque la Coiiveiilion de Dundée, en Ecosse, eut reronnu la nouvelle Royauté britannique, et que Claverhouse, sortant comme égaré de l’assemblée infidèle, répondait à un ami, qui, frappé de son trouble, lui deiuan- <lait où il allait : a Je vais où me conduit l'ombre de « Moutross. » Certes, l’imagination ne manquait pas à ce

M. UE CIUTEAUBRUND. 5Ô5

royaliste d'une âme héroïque; mais, elle se confondait avec sa passion inénic ; et cette passion était tout entière à sa cause, à sa foi politique, à son sacrifice volontaire et prémédité.

he même sérieux n’apparlienl pas à d’autres tcm|)s. On le voit trop par le récit, où, à travers toutes les diversions de rilalie, SI. de Chatcauhriand rencontre à Ferrarc, dans les Ilots de la foule, la princesse qui lui tend la main, avec ces mots, pour signe de reconnaissance; « Mon fils est votre Roi; aidez-moi donc à j>asser. » Ce que lui-même ajoute à cet incident, n’a pas plus de gravité; et les retours sur sa propre renommée, les souvenirs du carnaval de Venise et du souper des sept rois détrônés, dans le Candide de Voltaire, ne corrigent pas ici la première impression du lecteur. Maintenant, est-il permis de rire du malheur, quand on y est fidèle? 11 faut en juger, d’après les Mémoires d' Outre-tombe. Le biographe étranger ne peut exprimer qu’un regret de cette moquerie sceptique, fatale à toutes les causes, et qui ne laisse de place et presque de droit qu’à la force, tant qu’elle dure.

.Au milieu du récit trop piquant de cette entrevue dans Ferrare, ce qui parait le plus incontestable, c’est le désir, qu’avait alors M. de Chateaubriand, de ne pas porter plus loin son rôle de médiateur, de ne point braver une seconde fois les froideurs de Prague, mais de revenir, au plutôt, dans sa retraite de Paris. 11 partit, cependant, pour suppléer celle dont il avait dû préparer la’voie. Ce second voyage vers Prague, parsemé, dans le récit original, d’incidents plus ou moins romanesciues, ti’a pour l'histoire que l’intérêt même du but. Le grotesque, applicpié par l’humeur de l’écrivain, laisse voir la réalité, sans

LA TUIBUNE MOUEBNE.

doute, la maladie commençante de Charles X, rahaUeineiil moral du Dauphin, la vaine démonstration de quelques jeunes gens venus à Butschirad, pour célébrer la Majorité du jeune prince. Dans tout cela, nul roman; rien de plus pro.saïquc en ce monde que la lin de toute grandeur. Le témoin de cette agonie royale n’essaye pas même de la relever par quelque illusion. Deviner et peindre les petitesses d’une cour exilée, les traca.<series de réfugiés désunis par le malheur, la vanité du zèle dans la complète impuissance, ce n’est l ien entrevoir sur les chances mobiles de l’avenir.

L’histoire du passé, à elle seule, en disait davantage. Soixante-cinq ans, après la déchéance de Jacques 11, un représentant de son nom a pu soulever des districts de l’Angleterre, marcher à la tête de Landes rebelles, où s’était enrôlé comme bon et fidèle puritain, le futur historien Robertson, et livrer bataille, dans Cullnden, à la maison de Hanovre et à sa royauté protestante et légale. Tant un droit, ou meme un préjugé antique, conserve de puissance et peut agiter encore le pays même, qu’il ne domine plus!

Mais, dira-l-nn, le monde change plus vite de nos jours. Le dernier des Sluarts avait tromé des montagnards écossais, avec le môme vêtement et la même foi que leurs aïeux. Il arrivait fort de cet arrière-ban, à lui : et cependant, il était vaincu. A bien moindre distance de temps, quel secours, quel asile la duchesse de Berry avait-elle trouvé dans la Vendée? Une cachette dangereuse et bientôt trahie. Quelles mains avaient béni sou passage? lÀdles qui devaient bénir successivement tout autre Pouvoir.

M. de Chateaubriand revint, pour plusieurs années, s enfermer, à Paris, dans de nouvelles études distraites

>1. ni; CIIATEAURIIIAMI.

5ÔÎ

seulement par qiiel(|ues liaisons d’intime amitié, ou de parti poliliipie. Une de ses avances les plus maripiées fut pour rénenrique et brillant |iubliciste, Aimand Carrel. M. de Cbateaubriand, ipii déjà l'avait beaucoup remercié de quelques louanges litlériiires, lui écrivit, en mai 1854, une lettre toute admirative sur sa polémique et ses doctrines de libre examen : « Vous vous élevez bien haut, « Monsieur, lui disait-il! vous lommeneez à vous isoler, « comme tous les bommes faits pour une grande renom- « mée. » Puis, à la suite d'nn procès de presse, où M. Armand Carrel avait clé frappé de quelques mois de prison, M. de Cbateaubriand réitéra scs maripies de vif intérêt et d'estime, par de fréciucnles visites au jeune écrivain, dont l'entretien spirituel et passionné, simple de ton et plein d’idées, ne commandait pas moins l'attention que ses rapides cl nerveux écrits.

Celle affection île M. de Cbateaubriand pour Armand Carrel, était au reste, la plus naturelle et la plus vraie des amitiés nouvelles, que le ebangement du monde politiipie donnait à l’ancien ministre des Bourbons. 1/cxcondainné de 1822, le jeune ofiieier devenu journaliste était, par le caractère et le talent, un des bommes les plus rares de son temps. Ceux ipii l’oiil vu secrétaire d’Augustin Thierry, écrivant sous sa dictée et l’aidant à corriger ses épreuves, furent frappés de tout ce qu’il devint, en si peu de temps, sous un tel maître. 11 ne servit pas lui-même, comme on l’a dit avec une injuste légèreté, à la perfection des écrits de ce maître; il ne lui donna ni une pensée, ni une image. Mais, il apprit son art, en l’écoulant, et fut comme transformé par ce noviciat. Silencieux, attentif, modeste, comme une fière et noble nature qui n’a pas encore toute sa force, il sortit écrivain de cette

IA TniniNK MODEnSE.

école, où il était entré copiste. Un court et nerveux précis sur l’histoire d'Angleterre attesta, jieu de mois après (|u il eut (piitté M. Thierry, conihien il avait prolité à le voir faire. lîienlôt, ce talent d'écrire avait redoublé d'éclat, en passant de l'histoire un peu systématique et des allusions indirectes au combat politiipie de chaque jour. Au début du Naliuual, ce précurseur d'une Révolution, .M. Carrel, avait d’abord sa place .à côté d'hommes, que la polémique préparait au pouvoir. Il fraya la route avec eux, et ne les suivit pas. D'un esprit moins juste et d'une ambition plus hautaine, il ne s’associa point au gouvernement nouveau, dont il avait aidé l’avénement; et il continua celte polémique, qui devient facilement une attaque excessive, quand elle n'est plus une défense nécessaire. Mais, là même, M. Carrel à l'énergie du talent, à l'accent élevé, sans déclamation, joignit souvent de nobles instincts de justice, et pai fois cette modération qu’inspire la noblesse d'âme. De bonne heure, on le sent, il dut adhérer par l’admiration, du moins, à M. de Chateaubriand. Epris de son talent, il le fut encore plus peut-être de son altier dépit, de ses mécontentements et de ses prédictions chagrines sur une société, où Armand Carrel se trouvait mal à l'aise. Dés lors, cette relation se forma, s’accrut par de mutuels égards cl , sinon par l’adoption d’un même but, au moins par la sympathie des mêmes aversions.

.Avec l’ahhé de Uamennais, son compatriote, son ancien collègue au Conservateur, son émule, et d’abord un peu son élève dans la défense du Christianisme, M. de Chateaubriand resta toujours froid et gêné; il s’inquiétait de ce zélé violent, d’abord pour la souveraineté du Faite, puis pour celle du peuple. I.e grand talent même de Lamennais

M. DK CIIATEALimiAîiD. 5DSI

lui paraissait monotone; et, ce <|ui est extraordinaire, disait-il, monotone, en chaïujeant tin blanc an noir. Mais il aimait Carrel; il goûtait sincèrement la rnfde vigueur, le talent mélancolique et fier de ce jeune brave destiné à mourir sitôt, et qui semblait porter avec lui ce pressentiment. Il élait entré même dans le secret de la vie et des pensées intérieures de' cet ami nouveau. C'était beaucoup pour M. de Chateaubriand. Du reste, tout n’était pas, eoinmc on l’a dit, disparate dans ce rapprochement. Les sentiments généreux de Carrel, son horreur du jacobinisme sanglant, le courage serein et digne avec lei|ucl, au milieu meme de son parti, il brava et repou.ssa certains plagiaires titopistes de la terreur, atteste, par quel point, il touchait à d’autres nobles âmes. Durant ses visites à Saintc-l’élagie, M. de Chateaubriand, (|ui souvent le voyait entouré de jeunes fanatiques aigris encore par des condamnations, lui sut gré d’avoir dédaigne leur exemple et refusé d'illuminer, le 21 janvier, sa cellule de prison. D’autres marques bien plus sérieuses attestaient l’indépciidante raison de Carrel, et se seraient produites avec éclat, s’il eût vécu. La mort i|ui le fi'appa dans un duel, le 22 juillet 183Ô, émut vivement l’illustre ami, qu’il s’était fait. A la nouvelle du danger, M. de Chateaubriand vint le lendemain à Saint-Mandé, et ne put voir le bles.sé. Deux jours après, il suivit ses obsèques, portant un des coins du drap mortuaire, et certes le plus noble, comme un des plus affligés témoins de ce deuil inattendu. M. de Cliateaubriand gaida toujours un triste souvenir d’Armand Carrel. Il n’en parlait pas sans émotion; et il allait chaque année visiter, dans le cimetière de Saint- .Mandé, sa modeste tombe et en faire renouveler les Heurs funèbres.

LA TllIBUXK MOUKItNE.

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Désormais, la retraite do M. de Clialeaubriaiid devenait toute littéraire. Le.'s distractions assez rares qui s'y mêlaient, ses visites lialiituclles, scs amitiés, ne se rapportaient {^uère qu'à ses ouvrages et à sa renommée d’écrivain. C'était là ce qui, parfois, l’amenait dans une réunion fort simple, chez Augustin Thierry, pour y lire quelques fragments de ses Mémoires. C'est là que j’entendis, vers la fin de 1854, un cliarmanl récit de ses années d’enlànce, mêlé de deux contes de revenants qui ne se retrouvent pas dans l’ouvrage imprimé, soit que la main de l’auteur, ou celle des éditeurs ait retranché cette fantaisie. M. de Chateauhriand scmhlait alors tout entier à ce plaisir, ou à cette consolation de l'étude. Sans être adouci pour le Pouvoir nouveau, sans reconnaître avec assez d'équité cecpi’il donnait de libres garanties, il était plus calme dans scs jugements. Les grands talents qui s'élevaient dans les Chambres lui arrachaient parfois de vives approbations, et lui faisaient regretter pour eux une autre époque, et comme il disait, nu autre principe.

Séparé de M. Hoycr-Collard, par une dissidence assez nmére, il n'en avait pas moins beaucoup loué deux de ses discours fort differents de sujet -et de but, la défense de l’hérédité de la Pairie et l'attaque contre les lois de septembre. Il n'y a qu'une chose, disait-il, qui eut plus hanon' .M. Royer Collard : le refus de sermeul et le silence.

Quant aux hommes nouveaux nés ou grandis, avec la Hévolution de 1850, il voyait volontiers l'éclat de leurs talents cl de leurs rivalités. Les voix, encore aujourd'hui toutes vivantes, mais sans libre auditoire, dont s’honorait alors la tribune française, lui étaient chères, disait-il, comme une partie de l'honneur public ; et, malgré sa

>1. DE CIIATEAimilIAND.

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rê|ui('nnnce pour le gouvernemrnl nouveau, il rcconnaissail ce que la liberté ilu ilébat, ce que le droit de discussion ramène d'intégrité dans les choses et d’élévation dans les idées. Parmi les orateurs de ce temps, la fermeté d’es- ])rit de l'uu d'eux, la véhémence et la gravité de son langage, sa logique ardente, sa passion dans la défense de l'ordre, lui paraissaient dignes des plus grands éloges et des meilleures causes. Il n’appréciait pas moins, dans un autre orateur delà même époque, des qualités diflérentes, la compréhension rapide et le développement lumineux des détails, la souplesse et la variété, la science des affaires et particulièrement la pa.ssion intelligente de la guerre A dire vrai même, une certaine complaisance de son esprit le portait de préférence vers cette politique plus aventureuse et jrlus jeune.

Il était de ceux qui crurent que, dans deux occasions, la Iloyauté île 187)0 aurait pu entreprendre ou accepter la guerre et frapper un grand coup. En 1837), il approuvait la hardiesse du Ministre, qui voulait une nouvelle expédition delà France sur l’Espagne, en accord, celle fois, avec l'Angleterre. En 1840, il souhaitait la réalité de ce qui fut à |)cine un simulacre, l'alliance du l’aclia d’Egj j)te, la rupture avec les diplomates de Londres : il eût conseillé l'attaque contre la flotte anglaise.

La source de ces spéculations était dans la fierté patriotique, dont M. de Chateaubriand eut toujours le sentiment; elle se rapportait aux plans, que lui-même avait formés, durant son ministère ; elle était plus dans l'imagination que dans le faits : et, M. de Chateaubriand eût mal dirige ce gouvernement qu’il n'aimait pas, s'd avait été à même de lui persuader une entreprise, qui devait trouver debout et ranimer promptement toutes les défiances et

toutes les Ibrccs de la Coalition européenne. La durée du temps est une grande puissance dans la politique : et ce qui est devenu possible ne l'était pas pour la Royauté constitutionnelle de 1840.

Digilized b, Gooalc

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