‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 8 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

COlKT pansage de M. de CMATEAl'lSHJ A>D A PADIS. SA SiEGR, MADAME DE

fADCr. ~ LE COMTE DE POMMEHEUIL — DËPAflT POl'R IN ll^ClMEAT. — RAP- PELÉ-EM BDETACXE PAR LA MORT DE SON PÉllE. RETOm A PARIS. — AL-

LIANCES DE FAMILLE. — PRiSEXTATION A LA COlTt- — QUELQUES TÉMOICMACES CORTEMPORAISS AJOUTÉS A CEUX DES M^/nOireS. DÉPART POUR l’ AMÉRIQUE.

Arrivé de Combourg à Paris par la magnifique avenue de Versailles, le jeune Chaleaiibriand était déposé, sans rcmcrciments cl sans adieux, dans un hôtel garni de la rue du Mail : triste et bruyant séjour pour l’habitué solitaire des landes et des bois de la fraîche Bretagne ! Il n'y resta que deux ou trois jours, qu’il passa surtout près de son frère ainé, déjà maître des l•equéles, cl de sa sœur Julie, mariée, nous l’avons dit, à un officier du régiment de Condé, le comte de Farcy, et vivant à Paris dans l’éclat du grand monde, avec une renommée de talent poétique merveilleusement aidée dans une jeune femme par la beauté, la parure et le charme de la voix.

La plus piquante anecdote dé ce premier séjour, ce fut la première rencontre du jeune et timide provincial avec un gentilhomme de son pays, de tenue militaire et d’esprit caustique, le même qu’il devait retrouver, dans un autre siècle, directeur général de la librairie

LA TniBÜNE MODERNE.

SOUS l’Empire. M. de Pommereuil êlait alors colonel dans l’artillerie royale, d’un âge déjà mûr, mais plein de verve cynique et de feu. Vingt-cinq ans plus tard, toujours très-philosophe, il fut prépose en chef à l’inquisition impériale sur les livres ; on sait, avec quelle minutieuse et rude tyrannie! il se vantait cependant parfois de sa tolérance. « Je n’aime pas , disait-il , tout ce verbiage « religieux; mais, Chateaubriand a du talent. Je l’ai « connu d’ailleurs, dans ma jeunesse, avant 1789 : j’ai « soupe au café avec lui et quelques gentilshommes hre~

« tons de ma parenté. Il ne disait pas un mot. Depuis,

« vous savez le bruit qu’il a fait. L'Empereur ne l’aime « pas; moi, je lui porte intérêt ; je censure moi-même ses « manuscrits; et surtout maintenant que le papisme est « si bas perce, je lui ai presque laissé dire tout ce qu’il a « voulu, dans son Itinéraire. »

Mais passons vite et n’empiétons pas sur l’avenir. Nous sommes en 1786, sous le flot qui monte, devant la tempête qui gronde, avec bien des abimes ouverts entre le rivage qui tremble et cette nouvelle terre ferme de l’ordre rétabli, dont le comte de Pommereuil sera quelque jour le gardien moral et le zélé surveillant.

Deux jours après celte entrevue, le jeune de Chateaubriand partait avec des lettres de recommandation pour Cambrai, où il devait servir dans le régiment d’un Mortemart. II avait alors dix-huit ans accomplis; et son instabilité se fixant un peu, le goût de la manœuvre et de la théorie l’occupèrent. Il passa vite par l’épreuve apparente des grades de caporal et de sergent, fit très-bien le service de sous-lieutenant, sauf un goût de toilette et de parure qui lui faisait parfois quitter l’uniforme. Mais, à quelques mois de cette épreuve, il était

U. DE CIIATEAüBIUAND.

i'»|ipelc tout à coup en Bretagne par la mort de son père.

Le vieux gentilliomme décédait, en 1786, sans avoir eu la consolation de pressentir ce que serait un jour ce fds, aimé .sans doute, mais traité avec tant de rigueur.

Le jeune sous-lieutenant sentit amèrement celte perle, tout en convenant du peu de sympathie entre son père et lui. Qui ne croirait à sa douleur, et comment ne pas en respecter l’expression? Mais, est-il lui-même assez sincère lorsque, aFTectant de .s'as.socicr aux dédains de son père pour les opinions en crédit et pour la gloire des lettres, il ajoute : « Je ne sache pas dans l'Iiistoirc une renommée « qui me lente. Fallût-il me baisser, pour ramasser à mes « pieds et à mon profil la plus grande renommée du « monde, je ne m’en donnerais pas la peine. »

Pourquoi donc tant de lahoricu^ elTorts et celte tristesse, quand vous étiez en doute de vous-même, et cette joie âpre du succès, et ces ambitions dans plusieurs carrières, et cet ennui de l'inaction, et ces renouvellements de votre ardeur et de vous-même, pour retrouver, non pas seulement la gloire, qui ne pouvait vous manquer, mais la popularité, ce bruit quotidien de la gloire, qui est à elle ce qu'un journal est à un beau livre? Je ne sais si vous auriez dédaigné pour vous-même toutes les renommées de riiisloire; mais, c’est qu'alors vous auriez espéré en trouver une qui les eiïaçât toutes.

Faut-il citer ici d’autres idées, d’autres caprices de désirs, que nous conlieM.de Chateaubriand? Son vœu, par exemple, d’être femme? Fantaisie singulière, mais non pas neuve, puisqu’on la trouve exprimée et justifiée dans une phrase de la Bruyère ! et encore un autre vœu, celui d’être un artiste supérieur, « par précaution contre l’ennui,

« mon ennemi acharné, » dit-il. Mais ce vœu, ne l’a-t-il'

LA TIIIBLXK MOÜKRNK.

pas VU réalise’;'.’ Qu'cst-cc qu'autre clio-st* (|ue son ambiliuii et sa gloire, si ce n'est le triomphe d'un grand artiste par l'imagination et par la parole?

En attendant cette destinée, le jeune homme en était aux tristesses de la vie domestiipie. Hevenu à (lomhourg pour les partages de famille, il re(;ut, en quelques redevances et quelques droits féodaux, sa modi(|iic portion de cadet; et il passa plusieui-s mois dans la société de scs sœurs, réunies toutes quatre alors à Fougères, où était quelque temps revenue madame de Farcy, tandis que sa mère se retirait à Saint-Malo. Ce temps de repos et de lil>erté le ramenait à des éludes solitaires, dont il parle moins que de ses rêveries, mais (|ui certainement étaient, par vifs accès, un des emplois de sa vie.

A ce moment, son frère aîné, qui ne négligeait rien pour s’avancer dans le monde, et qui allait épouser mademoiselle deRosambo, pctitc-rdlc de M. de Maleshcrbes, crut à propos de produire à la cour le jeune oHicierdc son nom. Il lui écrivit d’arriver vite, ses preuves de noblesse étant faites; et il lui annonça que, présenté par M. le maréchal de Duras, admis à monter dans les carrosses du Roi, il ne pouvait manquer d'avoir bientôt une compagnie de cavalerie, puis un béiiélice de chevalier de Malle, pourvu qu'il se lît tonsurer.

Cela rappelle, mais avec moins de gaieté, la présentation du chevalier de Crammont à la Cour, en ajustemeiit mi-parti de Rome et d'épée. Et cependant, depuis cette présentation , sous Richelieu , les temps étaient bien changés! Aussi, tout ce plan séduisait peu lejeunc rêveur; et il avait, nous dit-il, préparé une lettre de refus à toutes les offres de son frère. Mais scs sœurs, plus ambitieuses que lui . souhaitaient aussi pour elles-inèmes l’occasion de

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voir Paris. Elles le iircs-sèrcnt de consentir à tout ; il le fil et partit aussitôt.

Retombé dans son liùtel de la rue du Mail, sans autre distraction qn’un travail sur la langue grecque, repris avec ardeur, assidu chez son frère, mais sans empressement ailleurs , il passa quelques semaines en longues courses de nuit dans celte grande ville, qu’il n’avait encore qu’entrevue. L’impression qu’il en recevait, la méditation triste sur cet amas de vies humaines, qu’on frôle, en passant, sans les connaître, la promenade mélancolique à travers tant de douleurs et de joies, qu’on sent si prés de soi, sans les partager, tout cela est quelque part admirablement exprimé par le Paria de la Chaumière indienne, assis aux portes cl sous les bruits lointains, sons les pâlissants reflets de la splendide Calcutta. Mais ces prélude.s de lectures grccipics, de journées solitaires, de courses nocturnes et rêveuses allaient aboutir au cérémonial promis.

Dans les premiers jours de février, le jeune homme fut en effet présenté à Versailles, au lever du roi, par le maréchal de Duras, avec ces simples mots : « Sire, le chevalier de Chateaubriand. » Le roi regarda, sourit cl ne dit rien; mais, queh|ues jours après, le jeune chevalier fut invité à la chasse du roi, dans la foret de Saint-Germain, ce qui impliquait le droit de monter d’abord dan? les carrosses, privilège que Rossuct n’avait pas eu, meme en étant précepteur du Dauphin, mais dont Fénelon, dans la même charge, avait joui, par droit de naissance.

On ne peut vérifier les circonstances de celte chasse, ni savoir à coup sûr si le jeune officier, admis à ce royal amusement, rompit l’étiquette, en arrivant auprès du chevreuil blessé, avant le roi, qui aurait dit avec un

I,A THI11U.NK MÜÜEHNE.

gros rire : « II ii'a pas lenu longtemps. » Mais la présence à cette chasse n'est pas douteuse ; on la trouve relatée ainsi qu’il suit, dans la Gazette de France du 27 février 1787 ;

« Le comte Cliarles d'Hautereuille et le chevalier de Clia- « leauhriand, qui, précéilemmcnt, avaient eu l'honneur « d’être présentés au roi, ont eu celui de monter dans les « voitures de Sa Majesté et de la suivre à la chasse. »

Quoi (|u’il en soit, épuisé de cet effort, le courtisan novice n'assista pas au débotté^ selon l'usage, et s'en retourna vite à Paris, au risque d'être grondé par son frère; puis, sans rien écouter davantage et comme ayant désormais assuré sa carrière d'ambition, il repartit pour la Bretagne.

La société de ce pays, dont il n'avait jamais aimé que les bruyères et la solitude, rcnnuya-t-elle bientôt lui-méme, ou céda-t-il à la curiosité de ses sœurs pour Paris'? Peu nous importe. Il avait d'ailleurs aussi l'obligation de faire quelque si’jour à son régiment, alors à Dieppe. Mais, les congés de semestre arrivaient vite et lui permettaient le retour à Fougères, en même temps que les premiers souflles de la Révolution approchante, les débats plus agites des Parlements ou des Etats commençaient à rendre la province moins insipide.

Toutefois l'iittrait de ses sœurs, madame de Farcy et Lucile, pour Paris, devait l’y ramener; et il les y suivit à l’époque, où le mariage tout récent de soh frère avec mademoiselle de Rosambo, petitc-fdle de Malcsherbcs, donnait un nouveau motif à ce voyage. Logé, avec scs sœurs, dans un ';:.ivillon du clos Saint-La'iare, le jeune chevalier de Chateaubriand, sans retourner ,i la cour, déjà bien troublée, fut admis à l'illustre intimité de Malesherbes. Il cultivait, en même temps, quelques amitiés litté-

M. I)I': CIIATEALBIIIAND.

raircs assez obscures, enire autres celle de rciinuyciix rêveur Delislc de Sales, cl celle d'un j)oëtc bien oublié, Flins, auquel il dut de connailrc la Harpe et M. dcFontanes, déjà célèbre par la traduction en vers de l'Essui sur l'homme, cl le beau discours qui la précède.

Toute son ambition était alors d'insérer quelques vers dans l'Almanach des Muses, comme ce fut la mienne de retrouver, sous la date de 1787, celle première trace assez indécise d'un talent qui se clicrcbail lui-même. A la même époque, et par le même goût des lettres, il se rapprochait du philosophe Gingtiené, du poète Lebrun et de Parny, fort a la mode alors par le sujet, autant que par l'art gracieux de ses vers; et il rencontrait souvent le spirituel et amer Chamlbrl, dont la beauté de madame de Farcy attirait les visites. Ces premières liaisons ne laissèrent pas, ce semble, au grand écrivain futur une opinion très -favorable pour la vie littéraire; et il aima d'autant plus à s'en distinguer par ce je ne sais quoi du gentilhomme et du militaire, qu'il pouvait avoir sans doute en lui, mais qu'il affectait encore davantage.

De toute celle époque, le plus précieux souvenir, pour le jeune chevalier breton, était celui de M. de Maleslierbes entouré de ses trois filles. Les nouvelles bellessœurs de la fille de madame de Itosambo charmaient, par leur grâce et leur esprit, l'aimable et savant vieillard, qui bientôt allait devenir l’héroïque martyr de la monarchie, après en avoir été le plus Hbre et le plus généreux conseiller.

D’une bonté toute familière et d'un vive gaieté, parmi scs enfants, M. de Slaleshcrbcs écoutait avec transport, dans un petit drame de famille à sa louange, le jeu piquant et délicat de mademoiselle I.urile de Chateaubriand, qu'on

ÔO LA TIUBU.NE MODERNE,

avait pci’suadéc d’y accepter un rôle; il ne se plaisait pas moins à la conversation discrète, mais originale, du jeune chevalier, à scs idées indigènes en quehjiic sorte de voyages et d'entreprises sur mer, à certains |)rojets que l’ancien aspirant de marine à Saint-Malo avait formés, pour la découverte d’un passage au nord-ouest des Étals-Unis d’Amérique.

Curieux comme il était de toutes choses, ayant fort cultivé l’histoire naturelle, et peut-être cherchant dès lors une distraction aux prévoyances inquiètes de la politique, M. de Maiesherbes, des cartes de géographie étendues sous ses yeux, se plaisait à conférer avec le rare jeune homme, dont les yeux de génie hrillaient, à travers sa sauvagerie, ou sa réserve. Alors meme cependant, ces accueils si précieux, ces commencements de projets furent Iravei'sés par quelques voyages du jeune officier en Bretagne, et même pour une assistance aux Etats de 1788, sans voix délibérative encore.

Ce n’élait, il est vrai, qu nue part bien obscure, dans des troubles bien oubliés eux- mêmes, sous l’elfroyable tempête (|ui suivitj mais enfin, à la suite d’une protestation de la noblesse bretonne, de la jirisou et du retour triomphal de douie gcnlilshouimes bretons porteurs de cette protestation à Versailles, le jeune chevalier philosophe et aspirant à la réforme arbora, comme beaucoup d’autn's, à son babit des boutons de nacre avec la devise : « Plutôt mourir (jue se déshonorer : Polius mori (luàm fœdari, prélude de cet autre serment ; Vivre libre, ou mourir, » que la reine Antoinette, au retour de Varennes, lirait sur les boutons du généreux Barnave.

Malgré celte ardeur d'o|>inion manifestée par sa toilette, le jeune ilc Uhateaubriand était encore si peu sfir

Ditjliic-jj k C'ooglc

M. DE CIIATEAURIUAND.

<lo sa vocalioii d si iniprcvoyanl Je l’avenir, (|ue, sur les inslances de sa mère, il recevait la tonsure des mains de révèque de Saint-Malo, comme une piécaiilion utile |wur l’obtention ultérieure d’un bénéncc, dans l’ordre de Malte.

Les étals de llrelagne, convoqués de nouveau pour la lin de décembre 1788, allaient, sur un point du royaume, faire éclater ce qui était imminent sur tous. Dans les derniers jours du janvier 178'J, la cliambru de la noblesse, dont faisait partie en silence le jeune chevalier, fut assaillie par les jeunes {'eus de l’école de droit de Itennes, aidés <lc quatre cents jeunes amis venus de Nantes, et ayant à leur tète cet étudiant en droit, que le chevalier de ribateaubriand connaissait, du collège de Itennes, et qui devait être un jour le général Moreau. Tant ce souffle de révolution, alors si répandu, et ce besoin de lilR'rtc qui suit une longue inertie sociale, saisissaient alors des esprits, même réglés cl calmes, cl les jetaient en avant!

Lejeune Chateaubriand, a Itennes, ne se sépara pas de son ordre, comme Mirabeau, en.Provence. Il sortit avec la noblesse, l’épée à la main, de la salle des étals investie par les écoliers cl le peuple, et prit part à ces luttes stériles, où périrent quelques jeunes gentilshommes; puis, après i|uclque temps passé dans ces préludes, ou ces parodies des scènes de Paris , le dégoût pour la province croissant avec l’anarchie qu’on y rencontrait, il revint à Paris avec scs doux su'iirs vers la lin de juillet 1789, pour y trouver, celle fois, la Kévolution tout entière.

Qu’il ait alors porté ses hommages à Versailles, nous le croyons bien volontiers ; mais que le sourire, dont la reine .\nloinelte l’accueillit, au passage, dans celle

LA TKIBl'.NE MODfMlNE.

galerie, qu'elle allait bientôt quitter sans retour, lui ail servi, vingt-cin(| nus ]>lus lard à reronnaitre, dans les tristes exhuinalions de 1815, à je ne sais quelle forme do la bouclie, la tête de la malheureuse reine, cette lugubre prélenlion fait peine, et semble déroger meme à la sainte gravité du respect pour les victimes.

Retombé de Versailles dans Paris, le jeune Cbatcaubriand allait y voir passer, devant les fenêlresdeson hôtel garni, quelques-unes des atrocités sans nom do la tragédie commencée, les têtes do Foulon et de Bcrlbier, portées au haut d’une pique. Puis, après le rappel inutile de Necker, après les troubles de Versailles et la nuit du 5 octobre, il voyait la translation du roi à Paris, l’invasion de l'Assemblée constituante dans les salles de rarebevéebé. et son règne, dans l’enceinte d'un manège, sous les quatre vents des tempêtes populaires.

Sans place et sans rôle actif dans ce chaos, d’un esprit trop libre pour blâmer le principe de la Révolution, d'un sang et d’un cœur trop honnêtes pour ne p.is s’indigner des premiers crimes, le jeune Chateaubriand dut sembler un peu indécis, malgré .sa fougue, comme plus tard il fut accusé d’opinions contradictoires, ou changeantes. Il gémissait, il espérait par itloments, avec lU. de Malcsherbes ; il résistait, il répugnait aux impatiences aristocratiques de son frère aîné, le maître des requêtes : il s’indignait de l’implacable démocratie de Chamfort et des complaisances déclamatoires de la Harpe pour le parti victorieux.

Quant à lui, modeste avec fierté, il semble se glisser dans celle foule agitée et violente. On l’y remarquait peu; et, quand il dessine les hommes, que lui-même vit alors, il n’aiïecte aucun rôle prés d’eux. Ainsi, il a de Mirabeau

M. UE CIlATEAfimiAMt

le souvenir de l’avoir vu, de l’avoir entendu dans un dîner. « Il me regarda en face, dit-il, avec ses yeux d’orgueil, de « vice et de gé-nie; et, m’appliquant sa main sur l’épaule, « il me dit ; «Ils ne me pardonneront jamais ma.supério- « rilé. » Je sens encore l’impression de celle main, comme n si Salan m’eût louché de sa grilTc de feu. »

Nous ne voulons pas douter de l’anecdote, bien que la phrase de Mirabeau soit citée ailleurs, comme dite à d’autres : l'orgueil a pu sc répéter. Mais le jeune dépositaire lie celle confidence, quand il la rappelle, tant d’années plus lard, n’esl-il pas tenté de s’en faire une seconde application à lui-même’/ El ce stigmate, qu’il sent sur soi, ne paraît-il pas surtout un stigmate d’orgueil et de colère vengeresse qui aurait passé , meme sans contact, du grand tribun aristocrate .à l’éclatant écrivain’! Après celle griffe de feu, je lis, en effet, dans la même page ; « Lorsque .Mi- « rabeau lixa scs regards sur un jeune muet, eut-il un « pressenlimcnl de mes fitluritions? » El moi, à mon tour, lidèle biographe, je me demande si, dans ce souvenir ainsi traduit, il n’y a pas le pressentiment de la jalouse impatience, qu'une autre supériorité, trop reconnue d’ellcmème, devait donner un jour à MM. de Villèle et Corbière.

Ces occasions d’entrevoir les grands agitateurs du temps étaient d’ailleurs assez rares pour le jeune homme sans fortune, sans autre emploi que le litre de sous-lieutenant en congé, et sans parti décidément pris. L’ennui de celte nullité contribua peut-être à la maladie, qui le retint à Paris, pendant que l'indiscipline se mettait dans son régiment, et que le colonel émigrait, avec les principaux ofliciers. o Je ne voulus, est-il dit dans les Mémoires, ni émigrer, ni continuer la carrière militaire; je me retirai ; c'està-dire, je restai d’abord à Paris, moins royaliste que les I 3

U TlilBUNE MODEBM:.

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uns et plus indigné i|ue les autres des premiers attentats de l'anarchie. »

Cette liberté et ce loisir, rendus au jeune Chateaubriand, l'auraient livré tout à fait à son instinct naturel pour les lettres, si la préoccupation du temps avait été moins forte et moins accablante; mais, cette préoccupation, le spectacle même de Paris, le nombre et le bruit des journaux, le retentissement de l’Assemblée, les alertes de chaque jour, ce perpétuel tocsin des imaginations alarmées ne laissait à personne de liberté pour l'étude. Peu d’accord avec son frère, blessé des faibles.ses et des peurs de quelques autres de ses amis lettrés, fatigué de ce (|u'il trouvait de cbocpiant, à |iarcillc heure, dans la sécurité frivole de quelques jeunes femmes amies de sa bellesœur et reçues à la cour, il devenait plus solitaire, plus misanthrope, sans cire moins oisif.

L'n témoin curieux et pi(}uant de sa disposition, à cette époque, était l’homme d'esprit que beaucouj) de nos contem|>orains ont connu, le chevalier de l’anat. Ilonime de naissance, comme on disait alors, lils cadet du chef d’escadre le comte de Panat, ayant deux de ses frères aînés à l'Assemblée constituante dans l'ordre du clergé et de la noblesse, le chevalier de Panai, déjà capitaine de vais.scau, vivait à Paris dans le monde et parmi les gens de lettres. C’est ainsi qu’on le retrouvait, en 181‘i, fort en crédit auprès du ministre de la marine, M. de Crès, et, sous la llestauration, fort compté dans les salons ministériels ou rovabstes. Il avait beaucoup vu, beaucoup lu, connaissait tout le monde cl parlait librement de toutes choses. Ses souvenirs de M. de Chateaubriand, commencés en 1786, s’étaient renouvelés à Londres, en 1792, et à Paris, en 180(1. Vingt-huit ans plus lard, j’ai diné avec lui, rue d’Enfer,

M. 1)K CIIATEAUimiAM).

dans ia rnliaitc de l'illuslre écrivain, alors pour la dernière fois, cliof d’opposition. M. de Cliatcaubriand, i’acciifillanl avec beaucoup de grâce et d'aniilié, lui rajipelail CCS occasions si inultipliccs de rencontre entre en.\ ; « Soiguc/,-vous bien, mon cher cbevalier, disail-il à l’ancien capitaine de la marine rojale, toujours spirituel, mais devenu causeur moins vif et de moins bon n|)pétit; ménagez-vous; vous êtes un de mes garants do royalisme; vous m’avez vu dans tous les âges, dans toutes les fortunes; et, si jamais j'ai le malbeiir de vous perdre, je devr.iis dire, avec h même douleur (pic Pline le Jeune parlant d’un de ses amis : Amisi vilx mex testem.

U — Certainement, répondit le cbevalier; et aussi, je « \ons défends paitout, à tous mes diuers du faubourg « Saiut-Ccrmniii et même au jeu du loi, comme je défeii- « dais M. de Gazes devant vous, eu 1819. Tout cbange « sans cesse dans ce maliicnreux pays ; il faut bien garder « admiration et estime pour quel(|u’un. » 51. de Panat douiinit roxcrii|ile de celle constance pour 51. deCbatcaubriniul. « Je l’ai deviné de bonne beure, me disail-il; et « j’en parlais ainsi à Fonlanes, qui |<eusait comme moi. « 1)(‘S 1789, au départ de l.ally et de 5Iounier, je voulais « l’emmener en énugraliou. 11 hésitait; il était amoureux ; (I et ])uis, il avait déjà cette mélancolie qui est la sœur de n l’inaction; mais dès lors aussi, dans quelques promena- « des en tclc-à-téle, cl une fois avec Fonlanes cl Hivarol, « à Sainl-Gloud, il me parut plein de génie, quoique à « demi fou. 11 exposait son plan de déïcouveric d'un paso sage au nord-ouest des Ftals-l’nis d’Amérique ; je lui fis « (piel(|ues objections, eu liomiuc qui connais la carte et « (|ui ai navigué. Il nous dit ; « Je eberebe du nouveau ; « il n’y a rien h faire ici ; le roi c.«l perdu ; et vous n’aurez

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