‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 9 sur 76 · I.A TniUlXE MODEIINE · texte numérisé non relu

I.A TniUlXE MODEIINE

« pas de conlre-rcvolulion. Je fais comme ces puritains « qui, au dix-seplième siètle, émigraient à la Virginie ; je « m’en vais dans les forêts ; cela vaut mieux que d’aller à « (]ol)lenlz. A quoi bon émigrer de France seulement? J'é- « migre du monde ; je mourrai en roule ; ou je reviendrai « quelque chose de plus que je ne siTai parti. » — « Il « nous a tenu parole, ma foi, ajoutait le chevalier; et j’en « ai bien jugé ainsi , quand je l'ai retrouve, deux ans après, « à Londres, ayant eu le temps encore de faire un bout « d’émigration. Son livre sur les Révolutions me parut « un chaos; mais, il avait déjà dans la tête et il pro- « dnisit bientôt les grandes pages du Génie du Cliristiu- « uisme. C’est là son œuvre. Joignez-y son talent de pu- « blicisle; cl vous aurez tout Chateaubriand, l'enfant du « désert cl l’enfant de la Révolution, le rêveur d’une élo- « qucncc sans égale et le pamphlétaire indomptable. »

Quoi qu’il en soit de ce jugement d’un libre et habile causeur, M. de Chateaubriand préféra de beaucoup aux premières chances d’émigration l’idée, déjà ancienne en lui, d'un lointain vovngc de découvertes. Dans le malaise de son inaction forcée, il entretenait encore de ce projet M. de Maleslicrhes, dès lors si occupé des maux de la France et des périls croissants du roi. Malesherbes, qui, cependant, fie blâmait pas l’émigration et ne s’y refusait lui-meme que par hauteur de courage et pour rester plus près du péril, approuvait cette idée d’un voyage en Amérique : il dit seulement à son jeune parent, qu'il regrettait lui-même d'étre trop vieux, pour s'éloigner aussi.

Le jeune Chateaubriand rêvait de plus en plus à son projet favori; il reprenait avec ardeur quelques études de sciences qui s’y rapportaient. Sur un mol de M. de Malesherbes fort curieux, on le sait , d'histoire naturelle et

M. DE CIIATEALBIIIAND.

de bolaniqiie, le l'ulur voyageur s’occupa de piaules cl d’herbiers; il reuillclail dans les bibliolhèques Tournefort, Liniiée, Cl faisait de longues promenades au Jardin des Plantes, où il renconirail, sans le connailre, Rernardin de Saint-Pierre, qui écrivait alors scs Vœux d’un citoyen et des adresses philanthropiques à sa Section.

Bernardin de Saint-Pierre, voyageur lui-mcinc et redevable do tant d’heureuses inspirations à scs courses en Afrique, dans les Antilles et dans le nord de l’Europe, avait été disciple de Rousseau, l’avait écouté, autant qu’il l’avait pu; et, tout en empruntant beaucoup d’un tel maitre, il avait gardé et fait jaillir sa veine propre de talent descriptif et de passion naïve.

Le nouveau grand écrivain, qui naissait alors à la rêverie cl à la poésie, dans le tumultueux chaos de Paris, n’avait pas le désir de suivre Rernanlin de Saint-Pierre, comme celui-ci Rousseau. La tradition, au contraire, celle fois, devait être rompue cl désavouée; mais, dans le fond, l’imitation était réelle et très-marquée; seulement, elle partait d’un esprit plus vaste et autrement actif. Mêlé d’ailleurs à des hommes de lettres, ou de parti qui prisaient |)cu les Vœux d'un solitaire et la philanthropie candide de l’auteur, M. de Chateaubriand étudia plus Bernardin de Saint-Pierre qu’il ne l’a loué ; cl peut-être, dans sa lutte avec ce rare modèle, devait il, par-là meme, ne pas échapper au danger d’exagérer ce qu’on imite et de trop prodiguer les couleurs qn’on emprunte.

Ce fut après un an des agitations de Paris, sous la Constituante, que, vers'janvier 1791, M. de Chateaubriand, sa résolution bien prise cl quelques ressouras d’argent recueillies, entreprit son lointain voyage. Une telle pensée ainsi persistante était sans doute un signe de puis-

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l-A TlUni’NE MülH:n.NE.

sance de vulonlé dans le jcimc liüinnie, dont elle dévelojipa le génie; niaiSjpeut-èlre Irouvera t-on plus d’orgueil (|ue de vérité dans le souvenir, (|uc lui-même avait gardé do ce premier elïorl et dans rinteri)rélation qu’il y donnait, (juarante ans plus tard . «'J’étais alors, dit-il dans « ses Mémoires, en se reportant à 1791, ainsi (pu: Dona- « parte, un mince sous-lieuteuaut tout à fait incomui. « >’ous ]>artions l'un et l’autre de l’obscurité, à la même « épocpie, moi, pour clierclier ma renommée dans la soli- « tilde, lui, sa gloire, parmi les hommes. »

Ce contraste est-il vrai? Ce parallèle n’cst-il pas bien ambitieux? Dans la solitude, vous eberchiez, vous aussi, la gloire parmi les bommes. Seulement, quel que soit l'éclat du talent littéraire, cet antagonisme de deux noms dans un siècle, ce duel de célébrité, alliché plus d’une fois, étonnera quelque peu l’avenir. Tito-Livc ne se mettait pas en concurrence avec les grands capitaines de son liisloire.

(luüi qu’il en soit, ayant quitté d’abord Paris, dans les premiers jours de 1791, le jeune aventurier, attiré vers le monde sauvage par plus d’un paradoxe éloquent de Rousseau, la tête d’ailleurs remplie des opinions les plus diverses, religieuses et sceptiiiues , nobiliaires et libérales, passa quebiucs mois en Bretagne parmi des parents et des amis, chaque jour plus froisses et plus inquiets du mouvement croissant de la Révolution. 11 se procura sans peine, parmi eux, une lettre de recommandation pour le général Washington. 11 l’obtint du marquis de la Rouarie, un des brillants auxiliaires q'ue la noblesse française avait donnés à l’Amérique, celui-là même qui, dans la guerre de l’Indépendance, avait été souvent célébré sous le nom du colonel Armand, et qui devait périr en France

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dans une cunspiration royalislc. Muni de celle lellre, chargé des vœux cl des regrels de ses compalrioles, des, prières el des conseils de sa pieuse mère, cinporlaiil avec lui quelques livres, et, dans le nombre, un pelil Homère grec, que m’a monlrc M. de Fontancs, il s’embarqua, en août 1701. Il parlait de Saint-Malo sur un vaisseau de commerce frété pour Baltimore, el qui avait à bord, parmi des passagers assez nombreux , quelques séminaristes <l’iinc Mission calboliquc fuyant de l'ancien monde vers le nouveau.

CIIAmilE III

01CnK55I0^ SUR LES mviRSRS ÉrOQl’Kî. r.T LES RE^OCVr.LLEIIENTS DLS LFITRES. — sûoni r»E M. DF ClUTFADOlUAXD DA5S L'ANLn.QCE SFPTF.XTRI05ALE - — BETOl'Il

EN FfUNO: ET A PARI>. — MARIAGE. ÉMIuRATlON. — COrBTE ET PÉNIBIK

CAMI'ACRr. — REFfCE A LONDRES.

Là commençait la vie nouvelle de ce jeune homme et la première lueur de son génie : il était dans sa vingttroisième année, ayant déjà connu les rêveries monotones de l’existence privée et de la solitude, peut-être les troubles secrets d’une passion désavouée, mais, avant tout, les premières curiosités de l’étude, les premières ambitions et les vagues eHorts du talent qui n’a pas de but encore, puis l’obscure énigme, le chaos d’une révolution qui commence et qui chancelle, dans sa marche, comme un homme ivre.

Tout à coup, à cette vive imagination, à cet esprit malade d’impatience cl d'oisiveté s’ouvrirent l’océan, l’univers, un monde nouveau, deux fois nouveau par sa découverte presque récente et sa révolution actuelle. Il y avait là, même pour qui ne serait que spectateur, le rajeunissement de l’âme, sous tant d’impressions étrangères à la

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vieille Europe ; il y avait, à déTaul de la recherche scientifique rêvée par le jeune voyai;eur, la nouveauté si puissante de tout ce qui était déjà découvert, l'aspect de ce monde trans-atlantique, de cette société ultra-démocratique et les couleurs incomparables de ce ciel nouveau.

La puissance des lieux, l'impression des aspects variés de la nature sur l’ima^nnation du penseur et du poète n’est pas, en soi, chose douteuse. On ne peut nier la part qu'elle a eue dans de grandes œuvres originales. Evidemment, Homère avait voyagé dans plusieurs contrées de l’ancien monde et vu ce (|u'il a décrit. Dans un autre ordre de peinture où l’imagination, moins créatrice, n’est pas moins naïve et moins vraie , Hérodote, comme il l’allirme plusieurs fois, et comme scs peintures l’attestent avait parcouru les sites et contemplé les hoiizons des événements qu’il raconte. Par là, autant même que par la peinture des hommes, les neuf livres de son histoire ont paru les chants inspirés d’autant de muses. Que si, la race grecque , dans son autonomie victorieuse et dans sa fécondité de génie, a paru vivre sur elle-même et se passer longtemps d’excursions lointaines, il suffit de se rappeler combien scs perspectives les plus proches étaient éclatantes et diverses, combien elles offraient de grandes choses à la vue, en mcilie temps qu’au souvenir! La (jrèce, des Thermopyles à Marathon, les vertes collines du Péloponese et les vallées de la Thessalie, l’ile de Crète et l’ile de Lemnos, les côtes de l’Asie jusqu’à la Troade, les volcans cl les plaines de la Sicile, la mer, du golfe de Corinthe aux rivages de l’IIcllcspont, ces terres septentrionales, enfin , visitées dès longtemps , quel théâtre multiple et pittoresque, quel trésor de beautés naturelles offert aux Hellènes, dans un espace assez borné ! quel monde inlé-

l.A TltlBL'.NE MliMtnNK.

rieur el voisin leur étalait ses merveilles, Lien avant ()nc rarmée des Dix mille eût traversé la Perse et qu’Alexandre eût ouvert tout l'Orient ! Ne soyons donc pas étonnés que CCS lieaux génies, nn Escliylc, un Sophocle, un Euripide, un Pindarc, n’aient pas eu besoin de clicrclier d'autres couleurs que celles qui éclataient sous leurs yeux.

Il faut le dire, d’ailleurs, pour l'imagination dans sa l'orcc, le premier modèle, le plus beau sujet à peindre, c’est riionimc meme, ce sont les aspects si nombreux, si poétiques de l’àme humaine. Et puis, à cette âme, dans sa jeunesse et son énergie première, il n'est besoin de spectacles rares et nouveaux : ce qu'elle voit, elle le sent avec force ; cl la vivacité même de l'émotion fait la nouveauté puissante du spectacle. Ainsi, qiieli|ues souvenirs des cieux el des pâturages de Sicile suflisenl à l’immortelle durée des scènes champêtres, qu’a placées là Théocrite.

Il en fut de même dans le bel âge de la poésie romaine. Inspirée des Grecs, pour les atleiudrc, dans ses vers, elle n'eut pas à chercher les images d'une autre nature que la leur : elle reproduisit, avec les aspects même de l'Italie, ceux de la Sicile, des rives du Spcrchius et du Pénée jusqu’aux bords fortunés de Mitylènc el d'Ephèse. Quelque conquérante que fût Home, il ne venait pas même à scs poêles la pensée d étendre leurs i)eintures au delà des deux qui charmaient leurs regards et des souvenirs qui parlaient à leurs cœurs.

L’empire, devenu barbare, d’un côté, cl oriental de l’autre, eut sous les yeux une diversité sans fin de climat, de races, de mœurs et d’aspects du monde el de la vie ; mais l’art n’existait plus, pour choisir entre ces images, el en composer des tableaux. \ji rapprochement confus de tou-

M. 1)K CIIATKAIBIIIAM).

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Ic-s les scènes île la nature n’èlail jilus t|n’une forme pour ainsi dire visiliie du chaos des imaginations.

Celle confusion el ce luxe d’images, cmprunlces de lonles parts, sc mar(|ucnt même dans les historiens de ce temps, et des historiens véridiques et graves, tels que .Ainmieii .Marcellin. Us ahondenl en dcscri[)tions surchargées de couleurs. Mais, c'est surtout avec la vie nouvelle du christianisme, avec les retraites, les fuites au ilésert, les voyages aventureux des persécutés que le tableau de la nature s’enrichit pour les yeux qui le contemplaient, dans l’attente de la Cité céleste.

l/imagination des prophètes, la poésie de la terre de Judée avait déjà pénétré dans l’esprit plus tempéré de nos Occidentaux. Les maux soulfcrts et les béatitudes espérées agrandirent encore, aux yeux de la foi chrétienne, cet horizon qu’elle s’était ouvert dans les splendides climats de r.Afrique et de l’Asie. Tcrlullien, saint Cyprien, le sectaire si âpre, l’apôtre si lettré, abondent, dansleursécrils, en vives images de cette éclatante nature qui les environne el qu’ils n’ont guère (luitlée que jiour voir l’Italie. Mais, un siècle plus lard, toute la Société chrétienne communiquera sans cesse, de tous les points du monde. Un saint Hilaire de Poitiers, un UuHin,un saint Jérôme, iront de la Gaule Belgique à la Syrie, deSlridon à Jérusalem; leurs écrits, leurs controverses, leurs leltrcs seront pleines du spectacle varié del’univcrs; ils ne cherchent à rien peindre des choses du dehors; ils ne veulent étudier que l’homme intérieur, pour monter jusqu’à Dieu; mais le spectacle de la Création resplendit dans leurs âmes et dans leurs paroles. Augustin, surtout, le cœur le plus tendre, comme le plus subtil génie de l’Afrique chrétienne, sera pour nous un peintre merveilleux de la nature el du monde, soit qu’il nous dé-

crive le ciel et raspecl de Carthage, et qu'il s’en serve pour deviner et voir par la pensée Alexandrie, qu’il ne connaît pas; soit que, retiré de Milan, durant le noviciat de sa conversion, il cherche les prés et les ombrages de Causulianm.

11 en fut de même du christianisme grec. Il profitait du ce monde oriental, qui lui était ouvert tout entier. Uu Nil jusqu’à rOronte, de Jérusalem jusqu'à Cyréne, des rives du Bosphore jusqu'aux muntagues de l’Isaurie, partout il se revêtait des feux de cette brûlante nature ; il en étalait les couleurs, dans ses peintures de la vie céleste ; il en expliquait l'art merveilleux, dans scs exhortations aux peuples, qu'il nourrissait de la parole évangéli(|uc. l’arfuis même, il en viviPiait une poésie nouvelle moins inventive, moins variée, moins gracieuse que les fables d’IIomérc, mais poésie faite pour l'homme et qui sait mettre le mieux la nature physique, les feux du ciel, le calme des bois, le bruit des eaux, la nuit et le silence en harmonie avec l'Ame de l’homme.

Le vif sentiment, l'instinct avide et varié des spectacles de la nature était, avec la prière, la dernière poésie de cet ancien monde, sur lequel allait descendre la barbarie. Quand cette barbarie, ajircs un bouillonnement de plusieurs siècles, commença d’apaiser ses flots, quand elle se parsema d’iles nouvelles, commtr celles qui, parfois, même dans nos jours, ont jailli du fond volcanique des mers, pour les parer bientôt de verdure et de fleurs, le premier génie de poète, qui se leva sur le moyen âge, fut un admirable peintre de 1a nature.

Tout ce monde idéal, toutes ces créations imaginaires, dont il disposait souverainement, ne le laissaient pas moins attentif aux m erveilles de la terre, aux buis, aux

M. DE ClIATEAUimiAND.

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campagnes, aux horizons de la belle Italie. Il emprunte sans cesse des comparaisons et des images à la vie du pâtre, du vigneron, du laboureur. S'il est venu chercher la science, jusque dans les rues fangeuses de Paris, il u’a regardé la nature que dans les sites italiens, des bords de l’.Arno et dos riantes collines de Fésollcs aux forêts de l’Apennin , et de la campagne déjà déserte de Rome aux bois de pins de Ravenne. la; reste du monde, les volcans de la mer de Sicile , les rivages de la Grèce , Constantinople, l'Égypte, la Syrie, ces magnifiques aspects, dès lors tant visités par les recrues incessantes des Croisades, n’ont apparu jamais à ses regards : il n'en a pas besoin. Il a le ciel chrétien à décrire, l’infini de l'imagination, au lieu de la riche variété de l’ancien monde.

.Après lui, après ce seconil Homère, la contemplation curieuse, la poétique description de la nature ne se montrait plus avec la même puissance. Pétrarque excellait surtout à surprendre et à décrire les détours de la passion et les secrets du cœur. Inspiré de Part critique et des splendeurs de l’Italie nouvelle, le Tasse chantait les exploits et les erreurs dos hommes, bien plus qu’il n’essayait d’en retrouver fidèlement la scène et l’horizon. Ariostc SC jouait dans les fables de la féerie, encore plus (ju’il ne cherchait l’image vraie et pittoresque du monde. Si son imagination émue et naïve, comme celle do notre la Fontaine, rend admirablement ce qu’elle décrit du monde réel, ce n’est là cependant, pour ainsi dire, qu’un art accessoire, pour cet inépuisable inventeur de fables et de prestiges.

L’Italie était déjà trop savante, trop ingénieuse, trop amusée d’elle-même, pour s’intéresser avec passion au

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