La triple revolution
En dehors des conséquences résultant, pour la vie internationale, de longues hostilités, les répercussions de la guerre atteindront profondément la vie intérieure des nations et mettront lentement en lumière le fait que le grand événement, qui prit la forme d'une guerre civile entre Européens, signifie surtout un bouleverseoient dans le domaine de la politique sociale. Les résultats politiques de ce bouleversement tendront à la démocratisation dans les Etats autocratiques, à la concentration dans les Etats démocratiques. Les résultats sociaux, promoteurs d'une économie nouvelle, conduiront peu à peu à une nouvelle organisation des couches sociales.
Ainsi nous serons amenés à concevoir l'économie sociale de l'avenir et chaque jour il deviendra plus urgent d'accentuer les traits du tableau, parce que, d'une part, les hypothèses s'incrustent toujours plus profondément et que, d'autre part, l'habitude de peser les conséquences, même les plus lointaines, exige une persévérance de plus en plus grande tout en accordant de moins en moins de temps. Pour être concluante, l'estimation doit, avant tout, embrasser d'un seul
Rathenau, Révolution.
regard ravenir le plus proche comme le plus îointaiii. Il faut traiter comme un tout les représentations des étapes successives de l'évolution, tout en se réservant l'examen ultérieur de leur entrée successive dans le domaine pratique. Les idées d'évolution ne pouvant devenir populaires que plusieurs années après la guerre et demandant des dizaines d'années pour se réaliser, il faut les unifier et remettre à plus tard la discussion de leur mise en pratique.
Etablissons le bilan d'après-guerre. Nous nous trouvons immédiatement en présence de la dépopulation la plus considérable de tous les temps. Dix millions d'êtres humains sont morts ou mutilés, cinq millions sont revenus de captivité. Tous hommes dans la force de l'âge. Leur nombre correspond environ à la totalité de la population mâle de l'Angleterre avant la guerre. La diminution de la production mondiale annuelle consécutive à cette perte peut s'évaluer au moins à quinze milliards. Cela représente, à peu de chose près, l'épargne annuelle de l'Europe entière. La diminution de la production intellectuelle échappe à toute investigation.
Les frais de guerre sont, pour l'Europe, de quatre à cinq cents milliards. Presque le total de la fortune nationale de l'Amérique. Les pertes représentent un peu moins de la moitié de ces frais de guerre apparents ; cependant les transmutations de la fortune nationale correspondent à la totalité. Aux frais apparents il faut ajouter les capitaux nécessaires au paiement des pensions aux mutilés et aux survivants — ces capitaux représentent en somme des transmutations — ;
les frais de restauration des pays dévastés, des moyens de production et de matériel de guerre détériorés et détruits — ceux là sont des pertes sèches. Ces deux postes augmentent les frais apparents dans la proportion de deux cent milliards et les porteront à environ six ou sept cents milliards, tandis que les pertes sèches atteindront un peu plus de la moitié de cette somme.
Les pertes sèches atteignirent leur point culminant au début de la guerre, lorsque le monde se précipitait sur ses réserves; elles diminuèrent lorsque la guerre parvint à se suffire à elle-même, en ce sens que la majeure partie des industries se transformèrent en industries de guerre. Ainsi à la fin de chaque année, les objets de première nécessité étaient tirés du sol national et le travail annuel seul pouvait être considéré comme gaspillé et les outils détériorés comme perdus économiquement. Dans cet ordre d'idées l'Allemagne était plus favorisée que ses ennemis ; nous employions nos stocks de matières premières et de produits manufacturés, nous arrivions à posséder de grandes disponibihtés et continuions à exploiter notre propre pays. Nos ennemis, par contre, pouvaient toujours acheter une grande partie de ce dont ils avaient besoin et, de ce fait, s'endettaient à l'étranger. Par contre ils avaient l'avantage de maintenir jusqu'à un certain point leurs industries de paix et leurs exportations et de protéger leur change.
Outre les terribles sacrifices humains, il faut considérer comme perdus économiquement les matières premières, les objets à demi manufacturés et les mar-
chandises qui existaient avant la guerre. Ajoutons encore aux pertes les économies que les peuples auraient faites sous forme de nouveaux placements, au cours d'un même nombre d'années de paix. Pertes encore, les dévastations, les détériorations et l'appauvrissement des moyens de production fixes et mobiles. En compensation citons les fabriques nouvellement construites, d'ampleur médiocre mais non négligeable et qui pourront servir à l'économie future, cela spécialement dans les domaines de la chimie, de la métallurgie et de l'architecture navale.
De prime abord, il paraît absurde que, malgré ces pertes incroyables on puisse, chez les Etats belligérants, discerner certains indices d'un accroissement de la fortune nationale, accroissement qui, dans ces conditions, pourrait n'être qu'apparent. Prenons un exemple banal : un agriculteur possède un bien inaliéné, d'une valeur de 100 000 marks. Il le cède à son fils et dote ses trois filles en prenant une hypothèque de 50 000 marks pour chacune d'elles. Les enfants évaluent alors leur fortune à 150 000 marks, quoique la valeur du bien n'ait pas augmenté. En réalité chaque mark de leur fortune supputée vaut tout au plus 60 pfennigs. De même, la somme des créances sur la fortune nationale a augmenté, tandis que cette fortune ne s'est pas accrue, mais a au contraire, diminué. Les nouvelles créances se basent sur des fournitures, sur des productions et sur des redevances. Si, comme chacun le fait, on calcule ces prétentions séparément et qu'on les ajoute à l'effectif total de la fortune, celle-ci paraît avoir beaucoup augmenté, tandis qu'en réalité elle ne dispose que de
100%, de sorte que le découvert a eu lieu aux dépens de l'unité de valeur.
Nous sonunes en présence de deux conclusions erronées et qu'il faut éviter. En premier lieu, la baisse des changes ne peut être attribuée exclusivement à ces circonstances; en réalité elle provient d'autres causes. En outre, dans le domaine de l'économie politique, il ne faut pas mettre en parallèle, sans plus, la diminution de l'unité de fortune avec une baisse de la valeur de l'argent, qui entraîne après elle un renchérissement général. Car l'Etat, vu son pouvoir d'imposition, possède le moyen de remédier quelque peu à la situation de la dette, en frappant le revenu, pour remplacer, au moins partiellement, la dépréciation de l'argent par celle des rentes et des recettes ; il peut m.ême procéder à la confiscation des fortunes; toutefois, il ne sera pas possible d'écarter complètement les conséquences de l'inflation des emprunts. Ici nous touchons déjà au deuxième facteur, peut-être le plus déHcat, du bilan général des charges: la transmutation des créances, ou, comme nous les nommons habituellement, des fortunes.
Tous ceux qui ont eu affaire avec la guerre sont devenus les créanciers des abstentionnistes; cela dans toutes les hiérarchies et sans que la morale ait toujours été respectée. Beaucoup de gens ont risqué leur vie et ont été cruellement lésés dans leur situation domestique, parceque leur solde minime ne compensait nullement les dommages apportés à la profession qu'ils exerçaient en temps de paix; d'autres ont fourni un travail économique plus ou moins important et souvent exagérément rétribué; ils ont acquis une
fortune sans courir aucun danger et sans aucun mérite moral. En dehors de ces cas extrêmes, les classes moyennes, les rentiers et les propriétaires urbains sont les plus durement frappés; car les ouvriers sauront bien adapter leurs salaires aux nouvelles conjonctures; le bien-être renaîtra lentement mais suffisamment, la propriété rurale continuera à prospérer; ces résultats se manifesteront lorsque l'Etat s'avisera, d'une façon décisive, de compenser les charges en confisquant les fortunes et en frappant les épaules les plus soUdes.
Ce transfert de richesse aux dépens des classes moyennes doit éveiller un profond souci d'ordre moral. Les classes moyennes supérieures détiennent une grande part de notre intelHgence scientifique, technique, journaHstique et littéraire, fournissent le contingent moyen de nos fonctionnaires publics et privés. A l'abaissement de la classe moyenne correspond l'élévation d'une catégorie d'enrichis appartenant à des couches populaires qui ne connaissent ni frein, ni responsabilités. Il sera aussi difficile de les atte^indre par des mesures légales tendant au nivellement des fortunes qu'il leur sera facile de protéger leur fortune par les moyens mêmes qu'ils ont mis en oeuvre pour l'acquérir. Ces conjonctures engendreront l'exaspération des haines de classes et cela aura son bon côté, en ce sens qu'on cessera d'adorer la richesse et que l'on pourra imposer des limites à la liberté sans bornes de l'exploitation.
Nulle catégorie de la classe moyenne ne saurait être aussi durement frappée que les propriétaires urbains ; pourvu encore que la dépréciation systématique
de l'argent ne remédie pas à un moindre mal par un pire. Nous entendons par propriétaire celui qui, derrière une première et presque toujours une deuxième hypothèque, possède encore un excédent de la valeur d'une maison. Malgré sa liberté de reconstruire et de louer, le propriétaire n'est souvent pas autre chose que l'administrateur de ses créanciers hypothécaires; il encaisse le gain provenant de l'augmentation des loyers et de la valeur du terrain, mais, pour faire face à une aggravation du taux de l'intérêt du capital engagé, il a encore tous les risques à courir d'une diminution de la valeur et du rendement. Si donc, comme cela en a tout l'.air, le taux habituel de l'intérêt demeure surélevé d'un pour cent, aggravant d'autant les charges de l'hypothèque, l'excédent, la réserve, ne servant plus qu'à couvrir une partie des dettes, est pour ainsi dire perdu ainsi que la fortune du propriétaire, autrefois à son aise. Lorsque, par-dessus le marché, les encaissements diminuent , cet excédent est complètement perdu et, en outre, une partie de l'hypothèque. Or, cela ne tarde pas à arriver lorsque la fortune, les revenus, les dépenses et les besoins locaux diminuent, lorsque les magasins et les hôtels ferment faute d'affaires.
Le moment est venu où les communes urbaines, volontairement ou sous l'empire d'une législation populaire, devraient envisager une saine politique de réforme de la propriété foncière. Les moyens, qui sont nombreux, pourraient être laissés à l'appréciation locale; le principe serait celui qui devrait être à la base de toute action fiscale: où le fisc prend, il doit
aussi donner. Ce qu'il devrait donner, c'est la garantie d'hypothèques à bon marché et au besoin un supplément de rente; par contre la propriété foncière paierait à la commune un droit de dévolution. Ainsi, dans un laps de temps indéterminé, celle-ci serait maîtresse de toutes les augmentations futures de la valeur de la propriété foncière. Il en résulterait pour les générations futures un partage plus équitable de la propriété et un assainissement des finances urbaines.
Les dangers économiques résultant du changement d'assises de la fortune dépassent ces dangers sociaux et moraux. Toute personne possédant une fortune, même modeste, deviendra créancière de l'Etat. Les dettes de l'Etat se sont multipliées, les lourdes charges des pensions s'y sont venues ajouter. Les sommes annuelles provenant de l'ensemble de l'administration et devant être distribuées aux destinataires peuvent être évaluées au double de l'époque nationale antérieure. Même au cas de la mainmise la plus tenace sur les fortunes, qui ne saurait guère aller au delà d'un tiers, la dette nationale sera diminuée à peine de trente milliards vu l'inégalité des fortunes. Comment sera formé le corps de l'administration? comment et à quelle place faudra-t-il appliquer les tentacules de l'appareil financier destinées à tirer environ le tiers de son suc nourricier à l'organisme, pour préparer une nouvelle circulation? tel est le problème qui se pose devant l'avenir de notre puissance économique et dont dépend notre future existence, tant matérielle que politique. C'est là le point qui formera plus loin le centre de notre discussion.
Les conjonctures nationales: commerce extérieur, change^ établissement des prix, cèdent le pas aux questions primordiales relatives à la diminution et à la transmutation des fortunes. Leur importance reste néanmoins considérable.
Les relations commerciales internationales dépendent de la bonne volonté des nations. Aucun traité de paix ne saurait les assurer d'une façon absolue, car la meilleure convention douanière ne peut empêcher Tanimosité des acheteurs et les chicanes des autorités d'étioler l'échange. L'on ne peut non plus partir de l'idée que les nations ont besoin les unes des autres pour leurs relations commerciales: car, malgré ce besoin, chacune d'elles peut éliminer l'une ou l'autre en renonçant à des prix plus avantageux. Que chez nos ennemis l'idée de la guerre économique gagne ou perde en force, nous ferons bien de compter sur nous-mêmes et d'envisager une importante régression, partie volontaire, partie inévitable, de notre commerce extérieur, même au cas où une nouvelle orientation de notre politique nous rapprocherait de la Russie.
Ainsi c'est volontairement que nous limiterons toutes les importations d'objets de luxe, tandis que nous serons forcés de renoncer à certaines matières premières monopolisées; nous pourrions cependant en recevoir d'autres, mais qui auraient considérablement renchéri par suite de l'état du change. Avant tout, la possibilité d'exportations avantageuses, seul moyen de couvrir nos besoins d'importation, constituera la limite de notre commerce extérieur. Les expériences économiques faites pendant la guerre nous permettent
de diriger notre industrie dans le sens d'une économie plus proprement nationale. En effet, nous avons appris à tirer du pays même de nombreux produits de première nécessité; d'autre part, nous qui avons été habitués à jouer, sur le marché mondial, surtout le rôle du salarié, nous avons besoin, là aussi, d'une transformation considérable. Toutes les nations seront plus ou moins atteintes par la force nouvelle que le principe nationaliste en économie sociale va recevoir une fois encore avant sa disparition; car, du fait que les produits ne seront pas fabriqués là où ils peuvent être établis au meilleur compte, mais là où l'on désire qu'ils soient fabriqués pour des motifs politiques, le travail renchérira et la vie deviendra plus difficile. Ajoutez à cela les multiples dépréciations des changes, facteurs de nouveaux renchérissements. Ces dépréciations découlent principalement de besoins d'importation unilatéraux, besoins qui ne peuvent être compensés par des exportations, mais bien par le crédit. C'est pourquoi, la guerre terminée, nous assistons à un recul sensible. Ces dépréciations, comme on l'a déjà dit, sont accentuées encore par l'émission illimitée de nouvelles valeurs, alors que les fortunes nationales, elles, n'augmentent pas. Nos adversaires sont atteints, en se sens qu'ils doivent payer chaque année de lourds intérêts et des amortissements à l'étranger. Nous qui avons dû émettre nos emprunts dans le pays même, aux dépens de nos relations avec l'étranger, nous sommes forcés de rétablir immédiatement, dans les limites du strict nécessaire, avant que nous puissions reprendre des relations commerciales
durables, un stock de ces marchandises étrangères qui, autrefois, abondaient dans nos ports, dans nos ateliers, sur nos vaisseaux marchands, dans nos entrepôts, dans nos magasins et pouvaient s'évaluer à quinze milHards environ.
Dans les pays atteints par la dépréciation des changes, les produits du sol ont renchéri et, par conséquent, la vie. Notre génération, qui, dans aucun domaine, tant qu'elle vivra, ne se remettra des conséquences de la guerre, se souviendra du temps de paix comme de l'époque du travail facile, de la vie à bon marché, du bien-être, du luxe et de la liberté économique illimitée. Plus nos tâches sont sérieuses, plus elles sont belles.
Il faut conjurer, en particulier, le danger de la dépréciation des changes le plus vite possible, avant qu'il soit trop tard. Notre si active économie de transition, qui a commencé par s'exercer sur un fantôme, devrait se rappeler que les pays au change ferme ont coutume d'acheter dans les pays au change faible, selon les indications de leur bon sens. D 'inoffensives antiquités ont déjà suivi cette voie, d'importantes oeuvres d'art suivront, les'biens ruraux, les mines et les industries ne seront pas épargnés. Une loi concernant l'exportation des oeuvres d'art est nécessaire, de même qu'une loi concernant l'acquisition de terrains par des étrangers, une loi qui réglemente leurs droits comme possesseurs d'entreprises et d'intérêts allemands. Il n'est pas admissible que l'étranger s'empare de nos richesses artistiques et dispose, dans son intérêt, de nos industries.
Si nous considérons les ravages consécutifs à la guerre, l'appauvrissement, les sacrifices humains, le bouleversement des fortunes, l'endettement de l'Etat, le préjudice causé aux relations entre les peuples, la diminution de la puissance d'achat, le renchérissement de la vie, nous voyons que les peuples d'Europe sont à peu près égaux, bien que de manière inégale selon les domaines; parmi les neutres mêmes, plusieurs ont aussi souffert, quoique sous d'autres rapports. Nous ne voyons pas, comme après la guerre de trente ans, des ruines fumantes, des champs dévastés, des villes dépeuplées, chez tous les pays englobés dans la guerre: l'hypothèque, les dettes ont remplacé la destruction matérielle. La ruine a été consommée surtout dans le domaine de l'invisible. Cependant les traces tangibles que, dès aujourd'hui, l'on ne peut méconnaître, apparaîtront publiquement au cours d'une décade.
L'opinion pubhque des pays en cause est plus éloignée que jamais de se rendre compte de cet état de choses. Au premier abord, cela semble incompréhensible; cela s'expUque pourtant lorsqu'on prend en considération les circonstances économiques actuelles et si l'on part de ce fait d'expérience que la plupart des hommes ne savent envisager l'avenir que comme un présent prolongé en ligne droite.
Sans parler de la détresse de certaines industries et de la difficulté internationale notoire de l'alimentation, nous vivons dans une période de haute tension sans précédent. Jamais encore le travail à disposition n'a été soumis à pareille épreuve de force, autant de produits fabriqués à des prix aussi élevés; jamais on n'a construit
autant d'usines, jamais on ne fit de placements aussi considérables à un taux modéré, jamais l'argent ne fut plus abondant. Les salaires industriels ont doublé, la plupart des revenus ont augmenté. La majeure partie de l'agriculture se libère de ses dettes, l'offre des terrains urbains est compensée par la nécessité d'innombrables institutions d'Etat nouvelles, les matières premières, les marchandises et les effets de bourse ont été la source de gains considérables. L'importation des objets de luxe a cessé et son équivalent reste au pays. Certes, quelques commerces de moindre importance souffrent, ainsi que les industries spécialement adaptées au temps de paix ou qui avaient besoin de grandes organisations étrangères; mais des exceptions analogues se produisirent déjà en d'autres périodes de tension.
Cet état de choses persiste, s'accentue même, en ce sens que des entreprises particulières et agricoles s'étendent d'année en année, compensent leurs pertes et amortissent leurs dettes, envisagent des répartitions et marchent vers un avenir de beaucoup meilleur, en tant qu'entités isolées. Il est donc difficile d'exiger de la collectivité qu'elle se représente la situation telle qu'elle est, c. a. d. qu'elle se rende compte que tout ce bien-être et tout ce gain proviennent d'une source unique: l'Etat, qui achète tout, paye tout, salarie tout. Et peu de gens peuvent comprendre que cet Etat ne fournit rien qui soit en sa possession, bien qu'il procure des contrevaleurs matérielles, mais qu'il se crée des charges qui pèseront sur nous et sur notre avenir. Nous n'avons pas fait la guerre pour faire une affaire, mais pour remplir un
devoir national; les sacrifices qu'elle nous a coûtés ne nous accablant pas, nous en sommes fiers. Cependant, il faut nous garder, au point de vue économique, de confondre le doit et l'avoir.
Notre état d'âme «Stimmung» nous a conduits à bien des expériences, de même qu'au début, les notions mal comprises d'optimisme et pessimisme. Nous avons, de ce fait, confondu opinion avec réalité, confiance ■ avec illusion. C'est ainsi que nous avons considéré l'influence à exercer sur la mentalité générale comme un procédé mécanique; or, cette mentalité ne peut persister que si l'on se sent sûr de l'excellence de la cause, de la capacité des chefs et de la force intérieure. On ne saurait faire davantage que de justifier ces convictions et de les maintenir. Par contre, tout état d'esprit reposant sur l'erreur, sur de fausses estimations, sur des prévisions trompeuses, doit nécessairement chanceler et tourner en sens contraire. C'est pourquoi nous avons eu tort de laisser notre jugement s'égarer en matière économique par des comparaisons avec 1871 et de prévoir des indemnités de guerre et un essor subit. Mais ne nous attardons pas à ces fautes de calcul. Occupons-nous bien plutôt de la situation économique telle qu'elle est et cherchons les moyens d'y remédier. Nous nous contenterons, dans cet ouvrage, d'expliquer pourquoi cette situation n'est reconnue nulle part en Europe.
Bien des gens croient qu'il suffit d'un protocole de paix pour pouvoir se passer tout de suite de l'économie de guerre et sauter à pieds joints dans l'industrie privée, enfin libérée. Ces gens-là sont les mêmes mar-
chands et bourgeois qui, avant la guerre, étaient rebelles à toute opinion politique, pensant ainsi gagner du temps pour leurs affaires. Aujourd'hui comme autrefois, ils sont incapables de comprendre la connexité entre la situation politique et la situation commerciale. Jadis, ils ont contribué à l'indifférence politique de notre bourgeoisie, indifférence qui nous rend très difficile aujourd'hui de prendre des responsabilités communes, après avoir été exclus de toute participation aux décisions concernant nos destinées. Aujourd'hui, ces mêmes gens cherchent un dérivé à la sujétion pohtique dans la restauration de la liberté et surliberté économique ; ils prétendent encore trouver, dans les besoins du commercé privé, l'orientation de notre vie commune et méconnaissent ainsi les accumulations de réahtés invisibles.
L'erreur est pardonnable, lorsqu'elle s'appuie sur des faits, même faussement interprétés. On dit: «Peu importe ce que l'avenir nous réserve; du moins, la guerre étant terminée, nous assisterons à une poussée économique inouie. Il suffit de songer à tout ce qui. a été détérioré, épuisé, détruit et qu'il faut reconstruire».
Certes il y a beaucoup à reconstruire, à restaurer, à rénover. Cependant, ou oublie que parmi les choses détruites, abîmées, détériorées, se trouvent aussi les matériaux nécessaires à la reconstruction. Ce dont nous avons besoin avant tout — théoriquement — c'est de capital. Peu à peu seulement l'étranger acceptera en paiement la forme d'investissement qu'a prise notre capital — les prétentions futures sur l'Etat, l'emprunt — pour acquitter dans l'avenir nos dettes en marchandises.
C'est avec prudence que nous accepterons les emprunts étrangers et nous n'en emploierons la contre-valeur qu' à l'achat des fournitures les plus pressantes, et en ayant soin de ménager le change. Car nous avons besoin tout de suite d'environ dix ou quinze milliards d'importation de plus pour rétablir notre existence, et nous ne disposons, pour effectuer les premiers paiements, que de minéraux, de métaux et de produits chimiques. Nous devrons payer les importations au-dessus de leur valeur, tant que le change nous sera contraire, tandis qu'en même temps nous courons le danger de voir l'étranger s'emparer de nos placements et de nos propriétés à des prix inférieurs à leur valeur. L'importation matérielle — considérée en fait — présente aussi des difficultés. L'étranger est lui-même limité en bien des choses; ses stocks ont souffert aussi et ses besoins de reconstruction sont considérables. Avant tout les moyens de transport, nécessaires à nos besoins, ont diminué dans le monde entier.
La rapidité d'importation pour les besoins industriels continue à diminuer ; en effet, les transports et le change doivent servir tout d'abord à l'agriculture et à l'ahmentation. Ensuite, ce sera le tour des produits fabriqués les plus pressants pour l'industrie textile et des matières premières de cette branche.
Il s'agit maintenant de résoudre la question du travail. Voici le bilan du travail: pendant la guerre, une production intense faisait que les usines étaient débordées, cependant nos besoins de main d'oeuvre étaient en général couverts. Nous y sommes parvenus
en employant une grande quantité de femmes, en attirant des forces ouvrières jusqu'alors inoccupées, et les prisonniers travaillaient à l'agriculture et dans d'autres exploitations. La guerre est terminée. Les prisonniers ont été échangés, beaucoup de femmes sont retournées à leurs occupations ménagères; l'agriculture, l'industrie textile et d'autres ont besoin de bras. Si l'on oppose ces départs et ces exigences à la main d'oeuvre devenue libre du fait du retour de nos armées, nous nous trouvons en présence d'un excédent d'offres de plusieurs millions de bras, en supposant que l'intensité de notre production ne diminue pas. Il ne faut pas oublier que jusqu'à présent, notre production tout entière servait à la guerre et pouvait disposer des matières premières dans ce but unique. En effet, pour des industries de paix, l'on ne pourrait employer, par exemple, des métaux destinés aux usages domestiques.
On peut faire la même réflexion au sujet de la deuxième transformation industrielle, conséquence de la fin de la guerre, et du retour aux travaux de la paix. Ici encore, la force et l'appui de la volonté militaire ne profiteront pas à la deuxième transformation autant qu'à la première; bien plus, la retour de quantités de matériaux et de produits manufacturés, devenus inutiles pour les besoins de la guerre, feront concurrence aux travaux de paix ressuscites.
En résumé, nous pouvons caractériser de la façon suivante l'économie de transition: beaucoup de commandes et difficulté de les exécuter; diminution de la construction, augmentation des exigences de l'agriculture, forte extension des tous les moyens aptes à faire Rathenau, Révolution. 2
produire la terre, de la production des minéraux, des métaux et des produits chimiques; amélioration modérée du change, grand besoin d'argent.
Si l'on compare cette situation avec celle des puissances occidentales, la comparaison est à notre avantage, car nous ne serons pas obligés de payer à l'étranger des intérêts élevés ni des dettes, et les ruines que nous aurons à reconstituer sont bien moindres. Par contre, nous avons épuisé nos stocks et nous serons obligés, pour les reconstituer, d'acheter et d'emprunter à nos anciens adversaires.
Beaucoup de gens s'imaginent que, au cours de cette époque de transition, une énergie considérable nous soulèvera à tel point, que nous pourrons surmonter toutes les difficultés à venir au moyen de la force vitale acquise. Si l'on appHque à ces considérations l'étalon de la vraisemblance, elles ne paraissent guère fondées. Nous aurons raison de la transition, comme nous avons eu raison de circonstances plus dures, et de façon d'autant plus durable que notre législation se précipitera pour reconstituer théoriquement notre ménage au moyen de charges économiques sans équivalent. L'Angleterre, qui n'est pas autant que nous réduite à sa propre économie, a dû, afin de maintenir son crédit, arriver à couvrir ses dépenses le plus rapidement possible et cela surtout aux dépens de son avoir en rentes. Chez nous, au contraire, nous souffrirons moins en continuant à travailler encore quelque temps pour ainsi dire illégalement, que si nous modérons trop tôt le feu de notre économie, de façon à ce que la chaudière cesse de bouillir.
Nous surmonterons les misères de l'état d'aprèsguerre par les mêmes moyens et les mêmes forces qui nous ont servi à vaincre autrefois la parcimonie de notre sol, les obstacles à nos frontières, la pauvreté originelle de notre pays: c'est à dire par les qualités morales et intellectuelles d'une population dense. Mais pour surmonter ces misères, il faut savoir les regarder en face et trouver le courage de placer nos exigences envers nous-mêmes et envers nos buts beaucoup plus haut qu'il est nécessaire pour recouvrer péniblement l'état de choses d'autrefois; le passé est mort, il ne reviendra plus jamais; si c'était un paradis, il est perdu.
Pleurer ce qui est perdu, implorer le retour de ce qui ne peut être rétabli, est indigne d'un homme et ne saurait être allemand ; le paradis mécanique de l'industrie sans frein a eu son temps et son mérite; nous l'avons abandonné sous la contrainte, sachons lui tourner le dos volontairement et créons-nous, à la sueur de notre front, un domaine qui sera nôtre et béni par notre travail loyal. Avec l'aide de Dieu nous fournirons tout ce qu'on peut attendre de nous, si nous n'exigeons de nous-mêmes que l'accessible, et non l'impossible.
Envisageons l'état de notre pays et mesurons les charges qui pèsent sur notre économie; évaluons-les à la hauteur où elles se trouvent aujourd'hui, à la hauteur qu'elles pourront atteindre dans l'avenir.
Nous devons compter tous nos emprunts de guerre et concevoir que chacun d'eux ne couvrait pas les nouvelles dépenses, mais consolidait les précédentes. Il faut y ajouter la nécessité de soulager nos banques,
qui sont mises par trop à contribution, le rachat des
bons du trésor, les sommes nécessaires au rétablissement des pays dévastés, à la restauration du matériel d'Etat hors d'usage, à la création de nouvelles valeurs. Nous devons compter le capital nécessaire pour assurer l'existence des mutilés de guerre et des survivants. Ajoutons y enfin l'accroissement de la dette des Etats particuliers et des communes; nous verrons que le capital de nos charges de guerre s'élèvera, grosso modo, à cent soixante-dix milliards, plus une somme annuelle de dix milliards environ, pour les intérêts et les amortissements.
Même si l'on considère que la confiscation des biens atteindra le tiers des grandes fortunes, et eu égard au nombre beaucoup plus élevé des fortunes modestes, nous ne pourrons guère réduire ces intérêts à moins de huit milliards et demi.
Ce n'est pas tout. Les salaires ouvriers sont presque quatre fois plus élevés que ceux du temps de paix; dans de nombreuses exploitations, on paie un ouvrier exercé deux marks et plus de l'heure. Personne ne croit que nous puissions maintenir ces proportions; cependant nous ne pouvons demander à l'ouvrier et au modeste fonctionnaire, qu'après plusieurs années de campagne, il se contente, au prix actuel de la vie, des salaires d'avant-guerre; d'autant plus que ses collègues mobilisés au pays ont réclamé et obtenu le salaire maximum. Pour augmenter de la moitié de ce qu'ils étaient les salaires Ouvriers et les appointements modestes, il faudrait compter environ six milliards par an et notre budget serait chargé d'un accroissement de quinze milhards en chiffres ronds.
Avant la guerre, nous pouvions évaluer la production de nos marchandises à quarante-cinq milliards environ. Cette production était basée sur la liberté du commerce entre les nations et sur un bilan allemand qui, tant pour les importations que pour les exportations, dépassait vingt milliards au bas mot. Supposons, ce qui n'est pas possible en présence d'un développement réduit aux seules ressources nationales, que cette production soit maintenue; elle serait grevée de charges d'un tiers plus fortes qu'auparavant et subirait, par conséquent, un renchérissement d'un tiers. Cela ne signifie pas seulement la réduction du gain d'autrefois, mais encore la réduction de la capacité de concurrence de notre pays, qui ne pourrait être maintenue qu'au prix d'un change très bas. Cela signifie avant tout une diminution considérable de la capacité de consommation de chacun et du pays, une altération des conditions de vie et un recul correspondant de la production, laquelle, du fait même de ce recul, renchérit encore et diminue.
Efforçons-nous donc de rendre productives les charges que la guerre nous a imposées, élevons-les à la hauteur des nécessités inhérentes à l'amélioration de l'existence et, malgré ces difficultés, baissons le prix de notre production, augmentons celle-ci et éta blissons une meilleure proportion entre le rendement du travail et la consommation.
Il semble que nous nous trouvions ici en présence d'une contradiction péremptoire: imposer l'industrie et diminuer en même temps le prix de sa production; augmenter les salaires et élever le coût de la vie, au moment
où Téconomie nationale est grevée de charges considérables.
Il n*y a qu'un moyen de résoudre ce problème contradictoire : partant de la production des marchandises, il s'agit d'augmenter l'efficacité du travail humain au point qu'une production deux fois plus considérable permette de compenser les charges et de payer aux forces auxiliaires des salaires plus élevés. Ce qui n'est pas possible avec quarante milliards de marchandises, quatre-vingt y suffiront.
Le régime économique actuel ne résout pas le problème, le régime communiste encore moins. Le régime auquel nous marchons sera d'ordre privé, analogue à celui d'aujourd'hui, mais on lui imposera un frein. Une volonté commune le pénétrera, la même qui pénètre actuellement toute oeuvre de soHdarité humaine, à l'exception, précisément, de la production industrielle ; il sera fondé sur la moralité et le sens de responsabilité qui ennoblissent aujourd'hui tout service rendu à la communauté. Nous sourions de cette boutade : quelqu'un se proposant d'acheter un canon afin de se rendre indépendant et de se Hbérer du service militaire! Personne ne songe à réclamer pour lui seul un tronçon de grande voie ferrée ou un réseau télégraphique, non plus qu'à se créer un système de juridiction privée. Il n'en va pas de même en ce qui concerne l'économie nationale. Gomme notre bien-être et notre prospérité, notre civilisation et notre valeur dépendent d'elle, on admet, sans examen préalable, que son existence est basée sur l'absence de toute entrave, sur la libre concurrence et sur la lutte intestine. Se montrera-t-elle capable
d'ordre réfléchi, d'organisation consciente, de pénétration scientifique et de responsabilité solidaire? pourra-t-elle, en vertu de ces forces et de ces lois organisatrices, satisfaire aux multiples exigences de la lutte désordonnée de tous contre tous? apprendra-t-elle à concentrer ces forces sur les choses les plus importantes et les plus nécessaires, sans frotternents et sans conflits venimeux, sans spéculer sur des instincts insensés et sans récompenser la violence? pourra-t-elle offrir aux couches inférieures de la population une libre coopération au lieu de continuels défis? c'est ce que nous montrera le nouvel édifice social. Toutes les choses humaines sont marquées au coin d'une double aspiration : les éléments psychiques de la religion, de l'art, de la pensée se meuvent entre une solidarité ethnique et la liberté individuelle; les éléments intellectuels et mécaniques de la civiHsation, de l'économie sociale, de la circulation, de la soumission des masses, commencent au travail privé pour aboutir à une solidarité organique. L'époque de la mécanisation, issue de l'énorme condensation de la population, a, comme tous les événements naturels non voulus, amené un équilibre naturel, inévitable, involontairement organique et non volontairement organisé. Sans l'intervention d'une catastrophe mondiale, cet équilibre aurait pu se maintenir encore quelques siècles, malgré tous les gaspillages, les inimitiés et les ruines ; maintenant la nécessité a mûri les vertus de la mécanisation; ce que la nécessité morale n'a pu obtenir, la nécessité matérielle l'accomplira. L'obligation de ménager les forces et les matières transformera l'équilibre chancelant en un équilibre réfléchi et organisé.
Tandis que l'homme croira travailler pour ses besoins, il sera forcé de travailler pour la justice.
Certes, de telles époques nécessitent une pensée créatrice et de la volonté. Cela est difficile à un peuple qui n'a pas confiance en ses propres décisions et s'en rapporte, en toutes choses, à une autorité héréditaire, pour un peuple qui ne s'est donné qu'une seule fois une orientation nouvelle, soit dans le domaine intellectuel, et toujours sous le patronage de la noblesse et des princes. Cela est difficile à une époque qui méprise tout raisonnement systématique, parce qu'elle ne sait plus penser, qui vit de journaux et réduit chaque problème en question à l'ordre du jour. Cela est difficile, avant tout, à un esprit d'affaires qui, justement fier de son travail, a mis au service des intérêts particuliers la partie bourgeoise de Vintelligence et l'en a gavée par tous les moyens et artifices de la dialectique. Tout l'esprit politique qui manque à nos affaires nationales est absorbé par les industries; une inconcevable confiance dans le but à atteindre et un art non moins incroyable de se défendre y règne, au service de la lutte particulariste et de la politique professionnelle. Lorsque le secrétaire général de l'association allemande des orgues de barbarie, le président de la société pour la protection de l'industrie allemande des insignes de sociétés ou le journal de l'association de toutes les branches de l'industrie relative à l'entretien des ongles traitent, en un discours parlé ou imprimé, une question touchant les intérêts de la profession aux points de vue historique, économique, politique et psychologique, ils rejettent dans l'ombre les plus grands avocats de l'antiquité
et des temps modernes, et chacun admire la grandeur et la justice de leur cause. Malheur à celui qui a la malechance de léser, dans des paroles ou dans des écrits, les intérêts présumés d'un groupe d'intéressés, seraitce au nom d'un but des plus élevés! Or, comme toute tentative d'atteindre un but utile à la communauté trouble des aspirations particulières, menace des droits privés, le danger principal de toute la politique actuelle réside dans le zigzag, dans le compromis et dans le charlatanisme. Il ne suffira pas de l'esprit créateur du penseur, de l'esprit de décision de l'homme d'Etat — car plus que jamais l'innovateur devra se sacrifier — il faudra avant tout compter sur la longueur du temps, sur la nécessité et sur le rabâchage obstiné.
L'objet de notre exposé ne comporte donc pas un changement subit de gouvernement, mais le plan d'un édifice qu'une seule génération ne suffira pas à construire. Et cette génération ne devra pas moisir dans une attente passive, mais persévérer dans le progrès, faire preuve de bonne Volonté et travailler sans relâche.
Avant d'aborder la construction de cet édifice, que l'on nous permette une digression d'ordre général.
Le socialisme était enclin à souhaiter une transformation de l'économie et de la société sur la base de la suppression du capital et de l'étatisation des moyens de production. Cette espérance répondait à l'état de précocité du mécanisme: le quatrième Etat considérait les gains toujours plus forts des entre-
preneurs comme un enrichissement dont il faisait les frais ; les ouvriers considéraient l'entreprise particulière comme une bastille qui les narguait.
Commençons par comprendre que l'intérêt du capital ne représente autre chose qu'un dépôt dont l'économie industrielle mondiale a besoin chaque année pour assurer sa prospérité. Ce revenu, après un prélèvement modeste — et d'ailleurs arbitraire — attribué au capitaliste, retourne entièrement à l'entreprise. J'ai expliqué dans d'autres écrits, que l'arbitraire et la proportion de ce prélèvement doivent être soumis à une révision morale et économique. Cependant, la suppression de ce prélèvement n'améliorerait pas sensiblement les conditions vitales de la collectivité.
Ensuite, si nous examinons sans parti pris le véritable processus des entreprises industrielles, nous trouverons que leur caractère privé loin de s'accentuer, tend à disparaître; la dépersonnalisation des entreprises est en progrès. Ce n'est plus le particulier qui est propriétaire, mais une catégorie d'actionnaires susceptibles de changements constants, qui touchent un intérêt de leur capital augmenté de 2% environ en Allemagne — à l'étranger un peu moins — pour compenser leurs risques. Les affaires sont menées par des ad^ ministrateurs rapidement mis au courant, qui, bien qu'intéressés aux bénéfices, travaillent davantage à consolider l'entreprise qu'à réaliser des gains. Les sociétés par actions, tant au point de vue économique que dans leur structure intime, réalisent, aujourd'hui déjà, l'image intermédiaire entre l'entreprise particulière et l'administration publique.
C'est pourquoi, comme je l'ai exposé dans mon livre Choses de demain, la situation du prolétariat apparaît toujours plus clairement comme un ensemble d'obligations, indépendant de la forme d'exploitation économique . et basé sur des traditions surannées ; l'hérédité de l'aisance et l'hérédité de l'inculture sont les conditions essentielles de l'isolement du prolétariat; elles n'ont affaire qu'indirectement avec le régime économique.
Par conséquent, les aspirations du socialisme futur, pour autant qu'elles tiennent à rester dogmatiques, ne pourront tendre qu'à une société communiste. Si elles veulent réaliser la pratique et la justice, elles prendront, sans parler des questions à l'ordre du jour en matière d'égalité économique et politique, deux directions principales: en exerçant leur influence sur les coutumes et sur le droit, elles supprimeront l'assujettissement du prolétariat; par une transformation intime de l'économie, elles tâcheront d'augmenter leur rayon d'action à tel point que le produit du travail humain, distribué équitablement et sans pédanterie, assure à chacun des conditions de vie acceptables et à la collectivité le libre développement de sa culture intellectuelle.
Nous voici donc ramenés à notre véritable tâche, le relèvement de la capacité économique, et nous sommes en présence d'une nouvelle perspective: notre tâche n'est pas seulement un souci de circonstance, issus des misères de la guerre, mais une affaire intéressant l'humanité en général. Ici encore le feu de l'incendie universel a mûri les fruits qui, au sein de la tiédeur, de l'indifférence et du caprice, ne seraient
parvenus à maturité qu'après plusieurs siècles. En matière politique, comme en matière sociale, la nécessité nous apprend à voir toujours plus clair. Nous commençons à pressentir que la guerre a été autre chose que se la représentaient ses auteurs conscients ou inconscients; qu'elle n'a pas été imposée aux peuples pour repartager le monde, mais pour éliminer des scories. C'est en vertu de cette conception que d'aucuns la voyaient venir depuis longtemps et la prédisaient.
Nous apercevons en outre clairement une nouvelle conséquence : si nous réussissons à édifier une nouvelle économie sociale, l'appui des couches inférieures nous est assuré. Il n'est pas possible que subsiste, la guerre terminée, l'incommensurable fossé de la tension intérieure; nous sommes un seul peuple, mais nous ne le sommes pas assez. Il faut donner aux puissantes forces physiques et intellectuelles qui se consumaient en oppositions et en frottements intérieurs un champ d'activité plus fécond. L'avenir appartient à la nation qui transformera son coefficient de querelles en un coefficient de travail, qui attellera ses forces bien égalisées au char de l'Etat et de l'économie nationale.
On ne peut imposer aucune limite théorique à l'activité d'une industrie. Il est permis de supposer des ateliers si parfaitement outillés, qu'un seul homme sufiira à assurer la marche du mécanisme de la production; il existe des exploitations, notamment dans le domaine des industries chimique et électrique, qui approchent de cet état d'une façon surprenante. Supposons un pays habité par mille travailleurs jouissant de cette disposition, la quantité de marchandises qu'il pour-
rait produire serait incalculable et la consommation de chacun, pour autant qu'un partage équitable y préside, serait à discrétion. Nous sommes encore assez loin d'une limitation imposée par le manque de matières premières sur notre planète, pour pouvoir écarter ce souci.
Pourtant cet état de mécanisation absolue de la production ne peut s'effectuer d'un seul coup; on ne peut même pas l'accélérer au-delà d'une certaine mesure. Car toute mécanisation exige des installations, et celles-ci contiennent une énorme quantité de travail emmagasiné et d'ingéniosité, de capital vivant. Tout le travail dont on dispose sur terre, s'il s'agit de travail matériel, existe sous forme d'installations, d'instruments de production, et ne peut s'accroître plus vite que l'épargne mondiale annuelle à laquelle il s'identifie. C'est pourquoi jamais on ne vit théorie plus stupide que celle attribuant à la machine le danger de priver l'ouvrier de son pain. Toute économie de travail profite à l'enrichissement du parc d'installations du monde, et lorsque le cours des siècles l'aura comblé, cela aura pour résultat d'augmenter la quantité du travail, les disponsibihtés de matières consommables, de diminuer la durée du travail et d'améliorer les conditions de vie.
Certes, nous ne pouvons attendre cette époque. Pour l'instant, il nous suffit de savoir que le bien-être humain dépend avant tout de la quantité utile du travail; que celle-ci, dans certaines circonstances et dans un temps déterminé, peut être accrue ; qu'il n'existe aucune limite théorique à cet accroissement. On peut mesurer l'étendue du travail, le rendement que chaque
ouvrier peut atteindre en moyenne. D'une façon tout approximative il est vrai: car comme notre travail est essentiellement divisé, il faut tenir compte de la valeur du matériel travaillé: à travail égal, le ciseleur produit plus que le chaudronnier. Cependant, dans notre industrie, la valeur du travail fourni sur des matières estimées à peu près à la même valeur, peut varier du simple au multiple: environ dans les limites de 2000 à 5000 marks. Mais toute heure de travail gaspillée, relativement à l'état de la technique du métier, est une perte nationale.
En moyenne, toute matière comporte une proportion de deux-tiers à trois-quarts de sa valeur en travail humain emmagasiné. Un kilogramme de cuivre contient le travail de celui qui a extrait le minerai, de celui qui l'a fondu et mis en valeur, le travail des chargeurs, des conducteurs de trains, des matelots, des appareilleurs, des directeurs et des capitaines. Il faut ajouter encore le travail de ceux qui ont contribué à la fourniture des matériaux auxiliaires : le charbon et ses succédanés ont aussi absorbé du travail humain. Enfin des instruments de travail ont été mis à contribution: des fourneaux, des électrolyses, des dynamos, des essieux de wagons ont été employés et en même temps du travail humain à haute tension ; toutes ces installations, y compris les bureaux du fret, ont été fermées à d'autres productions mondiales, pendant la durée du chargement de ce matériel.
Si donc l'on gaspille du matériel, on détruit du travail humain sous sa forme la plus concentrée ; en même temps on arrête le processus mondial de la production,
en paralysant, pendant une fraction de temps, des moyens de production forcément limités. Une tonne de charbon représente environ dix heures de travail immédiat. Lorsque quelqu'un emploie une machine à vapeur de la force de mille chevaux qui, au cours de sa marche, use moitié plus de charbon qu'elle ne devrait — ce cas est fréquent — il détruit annuellement le travail de trois ouvriers allemands, sans compter le fret, l'extraction, les ateliers de lavage, qu'il obstrue inutilement.
Ainsi, le gaspillage du matériel, qui n'est en somme qu'un gaspillage indirect de travail, est souvent plus nuisible et plus dangereux que le gaspillage direct. Mais une fausse direction, consciente ou non, du processus de production dans son ensemble, est plus destructive encore que les gaspillages précités.
Si dans un pays éclatait la maladie du phonographe, de telle sorte que chacun des habitants penserait que son bonheur dépend de la possession du plus grand nombre possible de ces instruments, ou si les femmes aisées décidaient de se baigner tous les jours dans l'eau de roses, il arriverait que la plus grande partie de l'industrie métallurgique, de la construction des machines, des fabriques d'outils, se verraient dans l'obligation de consacrer le plus clair de leur travail et de leurs matières premières à la fabrication des phonographes; l'agriculture verrait la plupart de ses terrains accaparés par la culture des roses. Certes, ces exemples sont exagérés ; cependant nous dépensons annuellement deux à trois miUiards pour des boissons enivrantes, nous sacrifions des centaines de millions pour la toilette, pour des
futilités, pour la parade; dix mille hommes vigoureux, dans une grande ville, guettent le client derrière des comptoirs de magasins; bon an, mal an, des voyageurs qu'il faut compter par plusieurs centaines de mille, livrent, les uns contre les autres, le combat de la concurrence commerciale pour aboutir au résultat qu'à la fin de l'année, chaque entreprise n'a pas vendu beaucoup plus que l'année précédente. Il ne s'agit donc pas uniquement d'une perte touchant l'épargne nationale, mais d'une mauvaise direction du processus entier de la production. Conséquences: d'innombrables forces et matériaux sont gaspillés, des voies barrées au travail, des prix de revient renchéris et des forces enlevées à la concurrence extérieure.
La mauvaise et fausse production n'entraîne pas seulement une perte annuelle de la valeur du matériel et du travail; ce sont aussi les transports, les matériaux auxiliaires, les forces mécaniques, les nouvelles constructions et installations qui sont arrachées, en une proportion chaque année croissante, à l'économie nationale. Ces dommages envahissent toute l'industrie comme de mauvaises herbes rampantes et l'on ne découvre leurs ramifications que lorsqu'on les saisit par le racine.
Les dommages apportés à notre édifice social, tels que le droit à l'oisiveté, le droit d'interception, de destruction de marchandises, d'exploitation abusive du travail salarié dans un but personnel, de dépréciation du change par des importations arbitraires, de préjudice financier par l'exportation et le placement arbitraire de capitaux: tous ces facteurs, j'en ai parlé dans d'autres écrits. Nous n'y reviendrons pas ici où il ne s'agit que
de la constitution de l'économie. Il nous suffit de jeter un coup d'oeil sur les faiblesses générales de notre édifice économique. Avant d'aborder le développement du nouveau projet, nous mettrons en lumière l'ordre de choses particulier à l'Allemagne.
1. Les rares hommes à qui leurs devoirs professionnels ont permis un coup d'oeil sur la manière d'agir de beaucoup d'exploitations industrielles et de diverses branches de la production, ou qui ont été appelés à contribuer à l'assainissement et à la réorganisation d'entreprises en déclin, m'accorderont qu'en dépit de tout le progrès technique, l'affaiblissement de la productivité est étonnant.
Il n'existe pas encore de science industrielle. Les hommes expérimentés ne croient pas devoir faire part de connaissances acquises au prix de tant de peines et beaucoup d'entre ceux qui parlent ou écrivent, malgré une active participation théorique, n'ont pas trouvé l'occasion d'une collaboration pratique décisive. En outre, la puissance de notre industrie est jeune; en moyenne elle n'est pas cinquantenaire. Elle venait de se mettre à une synthèse d'expériences systématiques et avait à peine trouvé le temps et le moyen de la mettre en oeuvre. Pendant ce temps une ascension presque ininterrompue laissa prospérer même ce qui était insuffisant, rejetant à peine ce qui était fragile, sans objet, suranné. L'idée d'acheter un morceau de terre, de construire hangars et cheminées et de faire avec des machines et des fourneaux n'importe quoi qu'il fallait auparavant acheter à l'étranger ou fabriquera la main, était, il y a une génération encore, d'une audace si féconde, que la
Rathenau, Révolution.
tentative réussissait même si l'on n'avait point eu égard aux données générales de l'économie. Plus tard seulement " le tassement de la production et de la consommation, la concurrence intérieure et extérieure invitèrent à réfléchir et à comparer.
Aujourd'hui nous savons que toute industrie est un produit du sol, tout comme les animaux et les plantes. Elle ne peut prospérer que sur son terrain naturel, et celui-ci est donné par les communications les plus courtes et les plus commodes pour faire circuler les matières premières, le produit semi-manufacture et le produit terminé, la main d'oeuvre et les instruments de travail, pour autant que sont réalisées les conditions préalables du climat, du terrain et de la population. Car toute production est un mouvement ; elle repose uniquement sur la séparation et la reconstitution de substances terrestres.
Peu nombreuses sont celles de nos entreprises qui satisfont à la première exigence; celle d'un choix judicieux de l'emplacement. Des fabriques de machines ont été créées, là oii habitait le patron d'une précédente fabrique. Des filatures et des fabriques de papier existent auprès de petits cours d'eau dans un endroit perdu parce qu'il y avait là, autrefois, une misérable chute, depuis longtemps remplacée par des machines de mille chevaux de puissance. Des verreries ont été construites auprès de mines de houille brune depuis longtemps épuisées, des fabriques de produits chimiques apparurent dans de grandes villes où habitaient des pharmaciens ou des chimistes. On n'a pas trouvé le temps de déplacer ces entreprises ou l'on ne s'est pas décidé assez tôt. Les besoins croissants de l'industrie employaient leurs
produits, bien que leur coût fût beaucoup plus élevé que celui dû à une production normale. Dans les grandes villes on se contenta souvent de l'augmentation de la valeur du terrain, et la fabrication passait au second plan.
Nous nous enorgueillissons à bon droit de nos procédés de fabrication; ils sont plus nouveaux, meilleurs et plus étudiés qu'en Angleterre, en France et en Belgique, Et pourtant, quelles expériences l'on ferait, si on les éprouvait en détail: les sources d'énergie d'après leur rayon d'action, les machines d'après leur production, les procédés de travail d'après leur rendement économique. Dans l'espace de deux décades la production calorique des forces a doublé son coefficient, le coût de l'énergie électrique a triplé; la connaissance des organisations de transports est devenue une science. Bien peu d'opérations échappent à l'emprise de la machine, la conduite du travail a passé des mains du contremaître dans celles de l'ingénieur et du directeur de la fabrique. Mais tous ces progrès ne sont accessibles qu^à quelques-uns de nos produits. A une époque qui reposait sur la production illimitée, ne connaissant qu'une loi: créer des marchandises, on pouvait pardonner aux producteurs de renoncer à des avantages que leur offrait journellement une technique scientifique. En outre, ces améUorations exigeaient des frais d'établissement, et. Vu l'éparpillement de la production dans diverses exploitations parsemées au hasard, en innombrables types dont nous parlerons tout-à-l'heure, l'entreprise particulière n'avait 'pas toujours les reins assez solides, n'était pas toujours assez concentrée, pour
pouvoir suivre le développement. Si cette entreprise gaspillait du travail et du matériel, cela nuisait à son rendement, ce qui était en somme une question privée. Aujourd'hui, toute perte, toute prodigalité, nuit à la communauté; personne n'a la droit, même s'il peut le payer, d'employer une machine trop gourmande, qui mange cinq fois plus de charbon qu'il ne faut, pas plus qu'on n'a le droit de gaspiller du pain. Nous touchons ici à une des transformations morales de l'économie nouvelle. A elle seule, la consommation de charbon de l'Allemagne pourrait être diminuée de moitié, si toutes les exploitations étaient pénétrées de l'esprit scientifique et scientifiquement organisées, si toutes les énergies étaient canalisées. Et pourtant, cette économie même serait rejetée dans l'ombre par le gain en travail, en matériel et en frais de transport, par Taugmentation de la production, des transactions, si l'expertise et les réformes s'étendaient du même coup à la situation et à l'aménagement, aux installations et à l'exploitation.
2. Jusqu'à présent nous n'avons pris en considération que l'exploitation isolée. Une observation relative à l'éparpillement des ateliers et des types nous conduit à examiner des groupes industriels.
Notre nouvelle fabrication repose tout entière, sur l'idée de la production en masse et de la division du travail. Cette deuxième idée est primordiale et décisive : la répartition du travail en un nombre donné de fonctions de même nature devait primer pour éclaircir et résoudre le problème de la réduction de ces fonctions en processus partiels exploités par grandes masses.
A quel point le prix de revient peut être abaissé par le travail en masse, on s'en rend compte en songeant à la réduction des frais de premier établissement, des usures internes, des pertes de temps et de matériel, et ^vant tout, à la possibilité de la mécanisation absolue de l'exploitation. Cependant l'attente des spécialistes expérimentés eux-mêmes sera dépassée, si l'on remplace la fabrication de l'objet individuel par la fabrication en série. Une machine qui, sans compter le travail d'établissement, coûtera 10 000 marks à construire, pourra coûter 2 — 3000 marks de moins si on la construit par série de cent seulement. Des métaux qui, pour une production minime, revenaient à 20 ou SOmarks, peuvent être aujourd'hui vendus, dans les mêmes conditions, pour quelques marks.
Tandis que, dans l'entreprise particulière, la division du travail a lieu consciemment et en proportion croissante, la division du travail par entreprises et par groupes de fabriques dépend essentiellement des circonstances et de l'équilibre fortuit. Dans les pays de la plus forte consommation et de fabrication la plus uniforme, en Amérique et en Angleterre, la répartition du travail par groupes, si je puis me servir de ce terme, a réalisé les progrès les plus considérables. L'industrie anglaise du coton doit la plus grande partie de sa force mondiale à ce principe. Il y a, là-bas, de puissantes entreprises qui ne filent que deux ou trois numéros, tandisque, chez nous, beaucoup d'entreprises demoyenne importance sont obligées d'exploiter en même temps la filature ordinaire et la filature fine. On ne peut prévoir jusqu'à quel point la division du travail par grou-
pes , conçue scientifiquement , abaisserait les prix de revient et augmenterait la production.
Le spécialiste peut se faire une image de cette réalisation : en effet, si toutes les entreprises moyennes se spécialisaient, elles pourraient travailler abondamment, uniformément et sans interruption, parvenir à une organisation parfaite tendant à un but simple et précis; elles pourraient se conserver un état-major de spécialistes choisis, qui consacreraient toutes leurs forces au développement de leur domaine particulier, au lieu d'assumer aujourd'hui la responsabilité de tel travail casuel, demain de tel ou tel autre. Et il ne sert à rien d'opposer à cette thèse le produit des grandes entreprises actuelles où l'on fabrique de tout. Car, si Ton examine de plus près ces entreprises types, on remarque qu'elles ne cuisent pas des mets divers dans le même pot. Au contraire, elles consistent en usines spécialisées, étroitement liées entre elles et dont chacune est souvent la première dans sa spécialité. Elles réalisent déjà, dans une unité économique privée, l'idée de la répartition du travail par groupes qui devra plus tard s'étendre sur l'ensemble de l'économie.
La division du travail par groupes ne peut pas davantage que la réforme technique des entreprises individuelles être abandonné au libre jeu des énergies; seule une nouvelle organisation, une organisation collective de l'économie peut dominer ces problèmes et les autres. Car le principe de la construction consiste en un jugement objectif d'ordre plus élevé et dans l'entente des bonnes volontés. Or, si la concurrence effrénée travaille contre ces forces organisatrices, la bonne volonté sera
impuissante devant l'éparpillement capricieux de la production et des marchés, si elle n'est pas armée d'une autorité péremptoire.
C'est avec raison que nous louons l'individualisme allemand ; cependant nous oublions souvent que si l'originalité s'éprouve créatrice, et fécondée par l'obstacle, c'est à la condition de pénétrer jusqu'à la racine l'essence et la signification complète de la vie. Elle peut facilement se muer en égoïsme et en bizarrerie, lorsque, par réaction contre une manière d'être terre-à-terre, banale , uniforme , elle cherche à faire miroiter certains problèmes au moyen d'excentricités et de singularités béotiennes. Un petit chapeau vert de chasseur ne fait pas un explorateur d'un commis de chancellerie et une décoration murale assyrienne ne fait pas d'une caserne locative un château féerique. Les difformités et les singularités entravent l'énergie créatrice d'une civilisation. Nous ne sacrifierions pas un seul titre de gloire de notre liberté individuelle, si nous soutenions avec plus de persévérance nos grands et véritables droits à la liberté, si nous renoncions à quelques-unes de nos libertés carnavalesques en faveur de cette symétrie extérieure qui est Voisine de la dignité.
Le faux individualisme, l'originalité facile détruisent notre fond comme notre forme. Des rues dont les maisons sont divisées en pièces semblables pour servir à des besoins semblables, deviennent des échantillons de fantaisie stylistique indisciplinée; des mobiliers simples sont modifiés d'après les formules mal interprétées des siècles et des contrées; chaque année on transforme les habitudes et le costume selon des préceptes imposés
et artificiels. Si on pardonne ces folies à notre rapide prospérité, si Ton leur fait crédit en raison de leurs effets chatoyants, il n'en reste pas moins vrai que Tempiètement du caprice individuel sur l'économie stricte est insupportable.
Nous avons vu que la force de notre écougmie repose en grande partie sur la division du travail, la di^ vision du travail sur l'établissement de l'homogénéité. Le marché allemand, plus que tout autre, travaille consciemment contre cette conséquence nécessaire. S'il existe des moteurs de dix, douze et quinze chevaux, l'ingénieur d'exploitation du client, dans l'excercice conscient de sa compétence technique, commande un moteur de onze chevaux et demi et oblige le fabricant, dont la volonté est moindre, à créer le nouveau type, isans égard aux milliers d'heures de travail que sa lubie dérobe à l'industrie nationale. Si ces moteurs comportent habituellement mille tours, on en exige neuf-cents. Si la force motrice est à droite, il faut la mettre à gauche. Si un produit chimique est livré à un degré de pureté s'élevant à quatre vingt-dix pour cent, on réclame qu'il le soit à quatre-vingt. Si un emballage a été prévu pour cent kilogrammes, il faut l'adapter à cinquante. Des industries importantes ont entrepris la normalisation de pièces détachées usuelles, tuyaux, vis, rivets, équerres et de nombreux objets auxiliaires. Il faut saluer avec reconnaissance le succès de leurs efforts considérables : cependant, la simphfication du détail se perd dans la division sans cesse croisi3ante de la production achevée.
Nous ne saurions atteindre à l'uniformité de l'Amé-
ricain, qui veut que la roue de sa voiture soit verte, si toutes les roues appartenant aux trusts sont vertes mais nous ne devrions pas exiger qu'une encre soit brune, parce que toutes les autres sont bleues, noires ou rouges. Les catalogues de fabrication de nos industries contiennent, pour les seules industries techniques, des centaines de milliers de numéros, qu'on pourrait effacer sans nuire à la consommation; mais il faut les maintenir, au plus grand détriment de la production: travail intellectuel, réorganisation des procédés du travail, force d'expansion et de propulsion économique, parce que, sur le terrain de la concurrence à outrance, aucune autorité ne peut se dresser contre le bon plaisir du public.
Si l'Allemagne réussissait, et elle y réussira même si elle n'a pas les coudées franches , à réaliser la production normale, la production par types autant que l'exige le processus scientifique du travail — et l'on n'en conserverait pas moins par là une diversité qui dépasserait de beaucoup notre situation d'il y a vingt ans — une répartition convenable du travail de fabrique à fabrique doublerait au moins la production, les installations et la main d'oeuvre restant les mêmes.
3. Nous avons examiné la fabrication des marchandises dans l'atelier privé, puis dans la juxtaposition des atehers, envisageant la possibilité d'améliorer l'emplacement, les installations, le groupement et la division du travail; ainsi donc, en quelque sorte, dans la coupe horizontale de la simultanéité et de l'analogie. Considérons maintenant les marchandises dans la direc
tion perpendiculaire: partons de la matière première pour arriver au produit intermédiaire, au produit à moitié fabriqué et au produit terminé; puis passons du fabricant au grossiste, au semi-grossiste et au détaillant, pour aboutir au consommateur. En étudiant cette deuxième dimension nous rencontrons des frottements et des dépenses qui se multiplient par celles de la première dimension, tandis qu'au contraire une réforme simultanée dans les deux directions décharge la production et augmente sa capacité dans une proportion quadruple.
L'une des principales différences entre l'ancienne et la nouvelle forme économique consiste dans cet échelonnement des marchandises, grâce auquel presque chaque produit dégrossi ou «intermédiaire», est devenu une marchandise négociable. En effet, un nombre comparativement minime de matières premières et une diversité immense d'objets terminés exigent des assemblages sans cesse renouvelés de produits en cours de fabrication. Sous l'ancien régime économique, de l'élevage des abeilles jusqu'à la bougie, de l'élevage des moutons jusqu'à la laine, du défrichage jusqu'à la maison construite et au banc de bois, la production se trouvait, sinon dans une seule main, du moins sous une seule surveillance. Les métaux furent les premiers produits intermédiaires dont on se servit. Le progrès de la mécanisation et la division du travail devaient peu à peu faire de presque tous les produits intermédiaires des objets de vente. Car, presque chacun d'eux est susceptible des destinations les plus diverses et tous les degrés de la fabrication ne pourraient de-
meurer dans une main unique que si l'industrie mondiale était confiée à un seul individu.
Nous rencontrons ici, ce qui arrive rarement, une contradiction interne et une lourde faute commerciale de la production mécanisée: la division du travail, en juxtaposant chaque moment, ou l'ensemble des moments de la production, a réalisé l'incroyable; et pourtant elle a rompu le lien entre les degrés successifs de la production en grand. Ainsi: comme la plupart des produits intermédiaires sont devenus marchandises négociables, ils doivent d'abord, chacun en particulier, rapporter un bénéfice aussi élevé que possible, cela au détriment du travail consécutif, dont la production est ainsi affaiblie, ce qui par réaction affaiblit à son tour la production originelle. Prenons un exemple simple: une mine de sel et une fabrique de soude ne peuvent s'entendre pour collaborer de façon plus intime. La mine maintient les prix de son sel, qui, pour une production modérée, laissent un bénéfice modéré. Si la production était doublée, on pourrait faire des prix plus bas. La fabrique de soude ne peut, en raison du prix du sel, se livrer qu'à une fabrication médiocre; si le prix du sel était plus bas elle pourrait quadrupler son débit. Si les deux entreprises s'entendaient, ou se trouvaient en une seule main, elles produiraient beaucoup en gagnant beaucoup ; le deuxième produit pourrait, en outre, baisser sensiblement les prix de ses sousproduits; il en résulterait une progression croissante dans les deux sens, en avant et en arrière.
Considérons encore le temps et les frais de transport gaspillés à des parcours en zigzag, les pertes et les
frais de magasinage, le risque commercial, la spéculation, le ralentissement de tout le processus de production. Si l'on trace sur une carte géographique ce qu' exige en va et vient d'un lieu et d'un moment de la manutention à l'autre une seule espèce de marchandises avant d'aboutir au coeur de son marché, il faudrait dessiner presque tout le réseau des voies ferrées et des routes maritimes. Dans cet ordre d'idées, les cartels ont rendu de grands services, en ce sens qu'ils ont établi, par des calculs de transport exacts, où et à qui le livreur doit expédier sa marchandise. Cela ne supprime pourtant pas l'autre effet des syndicats d'usines similaires : ce renchérissement du produit à chaque degré de sa fabrication, selon la procédure que nous venons de décrire, renchérissement qui affaiblit toute la série des travaux subséquents.
L'achèvement du produit final ne clôt pas la série des préjudices dus à la rupture du processus économique. Nous sommes maintenant en présence du chemin désaxé qui conduit des ateliers de production au consommateur, et là nous nous heurtons à des dommages nouveaux, parfois plus grands encore, et que j'ai décrits ailleurs. Les caprices de la mode, les dégradations, la concurrence, les prétentions des clients, la propagande, le manque de crédit, les frais de magasin, les cargaisons perdues, les intérêts à payer, constituent des pertes si importantes en travail, en rapidité de circulation, en matériel, que certains tissus, par exemple, renchérissent en chemin du double ou du triple. Pour assurer le débit d'articles de consommation accessoires, tels que: tabac, articles de bureaux, savon, on mobilise,
pour des voyages destinés à solliciter le client, une armée de jeunes gens vigoureux, au détriment de la production économique. Leur effectif se compte par centaines de mille.
A l'exception du gaspillage commercial qui, au temps de la floraison industrielle et de la surabondance de forces, passait complètement inaperçu, les entrepreneurs, forts de leur expérience commerciale, ont remarqué les préjudices dus à la rupture du processus de production et ont cherché à y remédier de diverses manières. D'aucuns tentèrent de remonter au produit original, d'autres de redescendre vers le produit achevé mais peu d'entre eux, les plus forts seuls, réussirent. Une fabrique de machines doit avoir les reins très solides pour oser mettre sur pied une aciérie. Seules nos plus grandes usines de locomotives y sont parvenues: Il faut qu'une aciérie possède un très gros capital et ose s'éloigner beaucoup du domaine de son expérience pour devenir, par l'acquisition d'un chantier, son propre client.
La solution complète du problème : réunir à nouveau les degrés divers de la production, ne peut être cherchée dans les voies de la liberté économique ; il faut qu'une volonté unique, un esprit scientifique, pénètre l'organisme tout entier. Il n'est pas nécessaire de réunir tout en une seule main, mais il y faut une seule pensée. Le résultat consistera encore en une multiplication du degré d'efficacité, qui s'élèvera à la troisième puissance par sa réunion aux deux grandes réformes énoncées précédemment.
4, Une quatrième augmentation de la productivité
de l'industrie nationale découle de nouveaux principes mis en lumière par les industries de guerre.
Jusqu'ici il semblait importer peu, d'une façon générale, dans quel sens se mouvait l'ensemble de l'économie. Comme tout domaine promettait de nouvelles conquêtes, comme les questions touchant le bilan commercial et le change se réglaient d'elles-mêmes, comme les charges étaient minimes, les augmentations de capitaux considérables, on pouvait considérer le bénéfice comme le seul régulateur propre à décider quelles matières, quels moyens et quels buts déterminaient la volonté productrice de chacun et de tous. Aujourd'hui, et pour longtemps peut-être, nous sommes dans une situation qui ne nous permet plus d'attendre que la réglementation de tout cela se fasse d'ellemême.
J'ai parlé ailleurs de la notion de protection des matières premières. Lorsqu'un produit peut-être fabriqué presqu'aussi économiquement avec des matières premières allemandes qu'avec des matières premières étrangères, il faut employer les matières allemandes. Gela n'était pas nécessaire autrefois. Nous, tant que le nationalisme économique existera — avant que de disparaître, il a atteint depuis la guerre son point culminant — nous ne devons pas occuper à nos frais des ouvriers et des employés étrangers, ni acquitter les dividendes de capitaux étrangers. Notre industrie de succédanés continuera, des résultats définitifs et précieux en sortiront et contribueront enfin à démontrer que l'économie mondiale est et doit demeurer une économie collective*
L'importation, pour autant qu'elle est indispensable, persistera et sera contingentée, tant que nos stocks ne seront pas complets, tant que notre bilan commercial sera passif et notre cHange inférieur. Pendant le même laps de temps, nous devrons activer la production et le rétablissement des produits d'exportation que notre sol nous donne, en particulier les charbons, les métaux travaillés et bruts et les produits chimiques, aux dépens des produits consacrés aux besoins dont le pays peut se passer. La législation générale concernant les objets de luxe et dont je n'ai pas besoin de souhgner encore la nécessité économique, exigera la sacrifice de certaines industries.
Je ne signalerai qu'en passant les nouvelles apparitions qui plongent leurs racines dans l'économie, mais tendent à un but social: le nivellement de la richesse, la limitation des monopoles privés, la restriction du droit à l'héritage. Par contre, j'insisterai de nouveau sur les mesures qui serviront immédiatement à rétabUr l'économie: surveillance étroite de la sortie des capitaux, réduction du nombre des oisifs, examen de la nécessité de nouvelles entreprises et de la dilapidation professionnelle du travail.
Au début de la paix, il y a eu momentanément un excédent d'ouvriers que l'on ne pouvait employer. Car, quand bien même les prisonniers n'étaient pas rentrés au pays, quand bien même une grande partie des femmes étaient retournées à leurs occupations ménagères, quand bien même beaucoup d'ouvriers agricoles étaient absents, nous l'avons déjà dit, des millions de bras se trouvaient disponibles du fait de la dislocation
de nos armées et, malgré la lenteur de la démobilisation, la surcharge du marché ouvrier n'a pas cessé. En effet, à l'exception des industries qui consomment des produits indigènes, le travail décline dans le pays, malgré l'importance des commandes, par suite du manque de matières premières.
Nous ne devons pas nous laisser induire en erreur par cet état de choses passager, quoiqu'il soit difficile, aussi bien dans le domaine public que dans le domaine économique, de ne pas considérer comme définitive une situation donnée, accusée. Au moment où il s'agit pour notre industrie de retrouver son ancienne activité — et cela seul, nous l'avons dit, ne suffit pas, elle doit la dépasser de beaucoup — , de même que l'industrie du reste de l'Europe, elle se ressentira longtemps des pertes irréparables subies en forces humaines, tant dans le domaine matériel que dans le domaine intellectuel. Plus vite on lancera cet appel — et on le lancera — mieux ce sera: toute force doit être utilisée, pas un homme ne doit chômer. — Alors cette loi morale naturelle deviendra une nécessité économique: aucun homme vaUde n'émettra plus la prétention de se faire nourrir par la communauté, sans lui fournir la contrevaleur de son entretien par son travail, intellectuel ou matériel. Il en résultera que nulle personne ayant la bonne volonté de travailler ne devra manquer de travail et de nourriture par la faute ou la négligence de l'administration nationale.
Avant tout, il faut supprimer un ancien droit devenu un non-sens, provenant de l'époque où il y avait excédant de forces: le droit de tous ceux qui
pouvaient le payer, de disposer d'énergies nationales pour leur agrément particulier ou pour éblouir, ou pour des buts quelconques, fils de leur fantaisie, et qu'ils appelaient économiques. La conception du service domestique ou agricole est sujette à réformes. Dans un pays libre, personne ne peut être valet ou servante. Il y a des employeurs et des employés dont le genre et le nombre ne dépendent pas du bon plaisir, de la paresse, de la richesse ou de la spéculation d'un maître, mais des besoins sociaux et économiques. Jusqu'à présent, tous les détenteurs d'héritages et de dots étaient libres de s'entourer d'une horde de laquais, ou, s'ils désiraient s'occuper dans le domaine économique, d'engager des ouvriers, des contremaîtres, des employés et, forts de leurs capacités, après avoir rassemblé des matériaux d'exploitation, d'exercer leur activité dans un domaine industriel qui leur paraissait intéressant et d'un bon rapport. Dans l'avenir, la question objec^ tive du besoin décidera en dernier ressort.
Cette question du besoin objectif, scientifiquement démontrable et contrôlable, formera le centre de toute décision d'ordre économique. Elle sera soulevée, non-seulement lorsqu'il s'agira de bâtir ou de créer une entreprise, lorsque des marchands croiront devoir allumer les combats de la concurrence à l'intérieur du pays au moyen de centaines de voyageurs et d'employés, dans l'espoir, plus ou moins fondé, d'avoir à la fin de l'année distancé quelque peu le chiffre d'affaires de ses concurrents; mais encore et surtout dans ces cas, commercialement douteux, où une situation dépend d'affaires fortuites, de spéculations et d'agiotages.
Rathenau, Révolution. * .q
Il ne serait pas étonnant que des pays étrangers, au change ferme, qui, aujourd'hui déjà, profitent de la faiblesse de nos cours pour acheter à bon marché nos propriétés agricoles, nos titres et nos oeuvres d'art, cherchent à l'avenir à s'emparer des parties essentielles de nos moyens industriels; il est possible, que le capital étranger s'efforce de féconder des industries étrangères concurrentes des nôtres au moyen des produits de notre sol et de nos ouvriers. Tant que le nationalisme économique dominera notre civilisation et que des variations de change le favoriseront, nous devrons envisager une politique de défense contre le capital étranger, du genre de celle qui existait jusqu'à maintenant en Scandinavie. Que toutes ces forces directrices servent à ménager et à répartir les ressources indigènes, qu'elles servent à nous défendre contre les énergies étrangères ou à fortifier les nôtres, qu'elles servent enfin et avant tout à donner à l'économie nationale la possibihté de créer, au-dessus du libre jeu de la fixation des prix et des convenances personnelles, des domaines d'un intérêt économique supérieur au prix d'utihtés moindres, voire apparentes, elles devront être conduites par la volonté commune de coordonner et de spiritualiser la production. Si cette volonté centrale d'un organisme devenu conscient prend la place de l'action multiple, qui, reposant sur un équihbre fortuit, a réglé jusqu'ici le mouvement économique, il s'ensuivra une nouvelle augmentation de travail et d'énergie qui, bénéficiant déjà des facteurs dont nous avons parlé plus haut, atteindra au quadruple.
Nous avons examiné dans quatre directions le
processus actuel du travail, expliqué ses faiblesses et indiqué les réformes nécessaires à augmenter la force et la puissance de production dans la fabrication isolée, dans le travail réparti par groupes, dans la coopération des industries entre elles, dans l'évolution générale de l'industrie ; etnous y avons déterminé les points d'attaque. Vouloir des réformes de cette importance signifie une force de décision que l'on ne saurait attribuer à une mentalité qui tient pour négligeables les évérements récents et croit pouvoir rétablir l'ancien régime. Si, en Europe, l'opinion parvient à dominer — et cela arrivera après quelques essais de réformes financières — que ce ne sont pas les anciennes voies économiques et les sacrifices expiatoires: emprunts, douanes, impôts et monopoles, qui peuvent nous relever de la plus grande catastrophe économique de l'histoire, alors on ne reculera pas devant des transactions et des transformations — si importantes soient-elles — telles que suspensions et développements, empiétements sur la liberté industrielle et sur les exigences personnelles, coopération de l'Etat et ajustement social, voire même refontes sociales et géographiques. Jusque-là on aura le temps de discuter, de se livrer à une lutte d'opinions exaspérée, d'arriver peu à peu à voir clair et à discerner la bonne route, de se former une volonté de sacrifice et un esprit de décision ; car, les formes de réalisation que nous allons décrire ne peuvent être comprises sans une nouvelle orientation intellectuelle et exigent, pour devenir bien commun, le temps tout entier de la croissance et de la maturation nécessaire à toute moisson,
même à la moisson intellectuelle.
Supposons toutes les exploitations similaires de l'industrie, du métier et du commerce réunies entre elles: par exemple toutes les filatures de coton, toutes les lamineries de fil de fer, toutes les menuiseries, tous les commerces de blanc en gros; supposons en outre, toutes ces associations réunies aux industries qui façonnent le même produit à des stades antérieurs et postérieurs: ainsi, toute l'industrie cotonnière, toute l'industrie du fer, toute l'industrie du bois et de la toile, unies par groupes distincts ; les premiers de ces organismes pourront s'appeler associations professionelles, les seconds, associations corporatives. Des industries mixtes peuvent se réunir à bien plaire à beaucoup de ces associations. Il y a déjà beaucoup de réunions de ce genre et dans tous les domaines, mais elles ne servent que des intérêts communs et non l'économie commune.
Les associations professionelles et corporatives doivent être des sociétés reconnues et surveillées par l'Etat et munies de droits très étendus. Il existe déjà des organismes de ce genre — issus de la guerre — mais ils ne servent qu'à étrangler ces industries et non à les fortifier et à les développer.
Toutes ces formations ne surgiront pas en même temps ; peut être l'industrie textile est-elle la plus mûre pour les introduire, tandis que la petite mécanique ou l'industrie hôtelière devront être organisées peu à peu et que le commerce de détail et les métiers d'adaptation seront traités autrement.
La plus importante de ces deux formes d'organisations est l'association professionnelle; c'est par elle
que sera créé le groupe industriel simple, c'est elle qui lui procurera la vie, la vue, l'ouie, le jugement, la volonté et la responsabilité. Cette entité entrera en relations étroites, non seulement avec les groupes les plus rapprochés, mais encore avec les ouvriers, avec le public et avec l'Etat. Une fois pour toutes, quand nous parlons d'Etat, nous entendons, non l'Etat confédéré isolé, mais l'Empire (le Reich).
D'après sa forme, on peut se représenter tout simplement l'association professionelle comme une société par actions; d'après son activité, comme un syndicat. Les entreprises particulières participent à la société par actions proportionellement à leurs moyens ; elles élisent le conseil d'administration et celui-ci nomme les directeurs. En dehors du fonds social, l'association peut augmenter son avoir à volonté par des emprunts qui seront au besoin garantis, soit par les participants, soit par l'Etat. Chaque entreprise livre ses marchandises au syndicat, pour autant qu'elles appartiennent au rayon industriel de l'association; celles qui sont destinées dans sa propre usine à un travail supplémentaire sont portées en compte. Le compte des marchandises livrées comme de celles retenues a lieu au prix de revient accru d'un bénéfice modéré et uniforme. La Vente se fait par les soins de l'association à des prix gradués selon qu'il s'agit de petits et de gros consommateurs, de commerçants ou de manutentionnistes ultérieurs. Le membre qui emploie lui-même sa marchandise paie le prix réservé au manutenteur ultérieur.
Ainsi l'édifice et les opérations de l'association se distinguent à peine des autres syndicats. Les différences
commencent avec la coopération de l'Etat. Ici, comme dans toute administration publique, on peut poser le principe: l'Etat peut exiger quand il donne; là où il exige, il doit donner.
L'Etat confie à l'association professionelle des droits considérables, qui sont bien près d'être des droits souverains : le droit d'accepter ou de refuser de nouveaux participants, le droit de vente exclusive des marchandises indigènes ou importées, le droit d'arrêter contre indemnité des exploitations onéreuses; le droit d'acheter des exploitations en vue de les faire cesser, de les transformer ou de les continuer. Aucun syndicat actuel ne possède des droits aussi étendus, des espérances aussi considérables de production et de développement.
En revanche l'Etat revendique un contrôle actif dans l'administration, des prestations sociales et une part des bénéfices. Ces bénéfices constituent la base d'importants revenus pour l'Etat; car ces revenus embrassent les marchandises dès leur production et à tous leurs degrés, ils taxent les transactions dans toute l'étendue du pays, sans les entraver, parce qu'ils s'adaptent automatiquement à la capacité de chaque échelon de la production. Je prétends que l'on ne peut trouver une sorte d'impôt plus fécond et en même temps plus élastique et plus productif.
Il en résulte la situation suivante des créances : sur le gain de l'association, ou prélèvera encore un intérêt convenable de tout le capital engagé ; le resté sera partagé comme suit: une part appartiendra à l'Etat, une part sera attribuée à la prévoyance sociale et à l'amélioration des salaires, une part restera aux producteurs et une
part sera employée à la diminution du prix de la marchandise, en abaissant les prix de vente.
L'Etat sera représenté dans l'administration et ses mandataires auront des droits de contrôle et d'intervention; les ouvriers seront aussi représentés. Les querelles intestines seront aplanies par des tribunaux d'arbitres.
Les responsabilités des associations professionnelles s'étendront donc sur les domaines suivants:
Bonne gestion des affaires. Organisation et administration de la vente et de l'exportation, en tant que les marchandises exploitées permettent l'unification de la vente à l'étranger. Elargissement du marché.
Production, au besoin importation des matières premières et des matériaux auxiliaires par l'intermédiaire du commerce; importation du produit manufacturé, aussi longtemps que la fabrication indigène ne suffira pas. Création d'un centre de transport et d'échanges, tant que la plénitude d'autrefois ne sera pas reconstituée.
Elévation et baisse des prix de la production -au moyen de l'extension de l'expérience technique, améhoration et nouvel aménagement des ateliers, arrêt des exploitations trop onéreuses, achat des exploitations récalcitrantes ou mal administrées — ce dont on pourra se rendre compte en étabhssant ses prix de revient — , au besoin établissement et exploitation de fabriques modèles, agrandissement et, si cela est nécessaire, subvention à des établissements bien situés et de façon économe administré.
Elaboration et exécution du projet largement et scientifiquement conçu de la division du travail usine
par usine, district par district, en tenant compte de la situation, de la proximité des matières premières, de la distance du marché, des conditions de l'énergie et de la main d'oeuvre, de la capacité de production. Distribution des contingents de fabrication, décisions à prendre et coopération en cas de construction de nouvelles usines.
Introduction de types uniques, de modèles et d'échantillons. Limitation des innombrables formes de fabrication et numéros de catalogues inutiles, transmission des fabrications hors-série et des réparations à des usines spéciales, qui forment une section particulière de l'association et ont leurs comptes à part.
Pourparlers et relations avec les associations avoisinantes l'ensemble de l'industrie, avec les associations d'ouvriers et d'employés; représentation des intérêts de l'association auprès du gouvernement et des représentants de la loi:
A ces développements, on ne manquera pas de répondre: «Mais ce sont là les anciennes corporations et confréries! La liberté commerciale et industrielle est enterrée, la libre concurrence anéantie, l'industrie est placée sous la botte de l'Etat; elle va se pétrifier sous le règne de la perruque et du compérage.»
Nous parlerons plus tard, en des considérations de critique générale, de la valeur de la Hbre concurrence, du libre jeu des forces, et de la façon d'y suppléer ainsi que du danger inhérent à l'Etat et de la pétrification. J'accorde qu'une économie sans frein et une économie collective diffèrent essentiellement, que toutes deux out leurs avantages et leurs désavantages ; notre choix dépendra de la nécessité et non du bon plaisir. Ces
images diffèrent autant de l'ère de la perruque et du compérage, que la division du pays en petits Etats différait de l'Etat confédéré dans l'Empire. Il ne s'agit pas ici d'une association protectrice d'intérêts particuliers, d'une association utilitaire de petites exploitations particulières et souveraines : il s'agit d'une communauté de la production, dans laquelle tous les membres se pénètrent organiquement, rassemblés à droite et à gauche, en haut et en bas pour former une entité vivante, munie d'un pouvoir de perception, douée de jugement, d'énergie et de volonté. Ce n'est pas une confédération, mais un organisme. L'organisation sera la même que si un seule individu, milliardaire, banque ou Etat, était devenu propriétaire de l'ensemble de notre industrie et avait conçu son organisation sous la forme d'une entreprise unitaire, telle que nous en possédons déjà toute une série, de moindre envergure. L'organiser, mais pas autour d'une formule bureaucratique ou d'une puissance centrale qui transforme tous les chefs en employés, toutes les décisions en règles; au contraire elle veut autant que possible maintenir toutes les initiatives et les responsabilités particulières, de sorte que l'organisme tout entier repose sur l'autonomie de gestion.
Nous ne traiterons ici qu'une question pratique, à un triple point de vue, de ce cercle d'idées : question qui paraît à première vue présenter quelques difficultés: qui fera partie de l'association ? comment les participations seront-elles réglées ? comment protégera-t-on l'association contre une poHtique de clique à vues étroites, rétrograde, égoïste et contre les abus de pouvoir?
En feront partie tous ceux qui actuellement exploitent librement un genre de production rentrant dans les catégories qu'il s'agit d'organiser, sous figure de personnes physiques et juridiques, qu'ils le veuillent ou non. On écartera bientôt les exploitations impropres ou insolvables, en les supprimant ou en les achetant. Ce qui subsistera sera solide et productif à un degré inconnu jusqu'à ce jour. Est-ce-bien vrai? Certes oui; car chacun devra faire connaître ses prix de revient, les faire calculer et vérifier. Aux extensions participeront seulement ceux dont les prix de revient seront au moins normaux, sinon particulièrement favorables, et s'engageront — car ils pourraient avoir annoncé des prix trop bas — , à maintenir ou diminuer ces prix, les circonstances restant les mêmes. Mais qu'arriverait-il si tous s'entendaient pour déclarer des prix trop élevés, afin de retirer des bénéfices à l'Etat et à la communauté, en supposant qu'ils parvinssent à tromper la vérification ? Le cas est peu probable en Allemagne. Toutefois on s'apercevrait bientôt que les exploitations de l'association travaillent à meilleur marché et le mandataire de l'Etat insisterait sur la seule extension de cellesci. Supposons le cas le plus extrêmement improbable: les contrôleurs des exploitations de l'association seraient corrompus on incapables, de sorte que les prix de revient de l'association seraient élevés et vicieraient l'arrangement ; alors d'autres branches d'industrie y mettraient de l'ordre. Dans ce cas, ou dans un cas moins grave: celui où l'association refuserait sans motif valable d'utiliser de nouvelles inventions, il se trouverait assez d'hommes entreprenants pour s'offrir à maintenir ou
à baisser même les prix de revient de rassociation, pour peu qu'on leur accordât une participation. On ne devra pas la leur refuser, pour autant qu'ils proposent, comme garantie, de se contenter de parts de fondateurs ou, en certains cas, de quote-parts d'exportation. Ils s'efforceront d'infuser une nouvelle vie à l'association, afin que les participations augmentent.
Ainsi donc : les dividendes de début dépendent de l'état présent de la propriété, le développement des dividendes dépend de la production, l'entrée dépend d'une initiative nouvelle de l'esprit d'invention et d'améliorations apportées à l'exploitation. Et il n'y a plus de place pour d'autres raisons d'admission, telle, par exemple, que le désir de se créer une rente au détriment de l'unité économique en prélevant une taxe sur la communauté.
L'activité de l'association corporative relève davantage des principes et est plus simple que celle de l'association professionnelle ; elle est à celle-ci ce que l'administration d'un département ou d'une province est à celle d'un district. Les principales tâches du métier organisé consistent dans l'accord et l'entremise; on n'y rencontre pas en général, de communauté de production. 11 n'est donc pas de besoin là de société de production; il suffit de concevoir l'édifice sous la figure d'une association utilitaire.
Nous traiterons ici avant tout les questions concernant les besoins, l'acquisition de marchandises au point de vue de la qualité, des types et des échantillons, les dispositions en vues de nouvelles exigences, les prix, délais de livraison, modes de paiement, contrats
de travail, agrandissements, limitations de l'exploitation de groupe à groupe, d'associations à associations. Ceux qui touchent de près à l'économie savent apprécier l'immense avantage qui découle de la possibilité de fixer à la fois les besoins de la production autant que possible pour toute l'année. Lorsque l'on sait, en se basant sur des périodes régulières, quelle sera la demande en rails, en fils, en. chaudières, en moteurs, en accessoires, en produits chimiques, en vitres, et en quelles qualités, on pourra établir des programmes de fabrication et de livraisons à longue échéance qui permettront d'occuper longtemps, complètement et régulièrement des industries entières, de baisser considérablement les prix de fabrication, rendront inutiles les grands dépôts, désengorgeront les voies de communication, accéléreront le processus du travail, feront une économie de capital et d'intérêts et augmenteront la production dans tous ses éléments. L'ensemble de l'industrie envisage ses besoins dans son propre. pays et à l'étranger; vers elle convergent toutes les exigences, depuis celles de l'Etat jusqu'à celles du petit consommateur. Le gros consommateur et le commerçant s'habitueront à être un peu moins favorisés et à réfléchir d'avance à ce dont ils ont besoin, parce qu'il n'y aura plus des milliers de dépôts inutiles attendant de savoir s'ils ont oublié quelque chose. S'ils ont oubhé quelque chose d'important, ils pourront le trouver, à plus haut prix, dans des dépôts auxihaires spéciaux. Le pubHc acheteur ne devra plus fouiller et choisir parmi dix-sept mille échantillons de tabliers et autant de sortes de bretelles, mais parmi deux mille:
il épargnera ainsi son temps et sa peine. Si l'on Vend quelques milliers de tabliers en moins — • cela prouvera qu'on pouvait s'en passer — , on pourra fabriquer un peu plus de charrues automobiles. Ceux qui voudront absolument des articles exceptionnels, pourront se les procurer dans des commerces de luxe, auxquels on prescrira des prix ad hoc et dont les livraisons et les importations seront contingentées.
Le commerce entre associations pourra se passer d'intermédiaires. Plus d'innombrables établissements secondaires, plus de voyageurs par centaines de mille, plus de dépôts improductifs, plus de rossignols, plus de crédits douteux, plus de subventions voilées. Â la transformation du mouvement des marchandises correspond la transformation de la circulation du papier, traites et moyens de circulation. Jusqu'à présent tous les efforts étaient restés vains pour obtenir les relations commerciales au comptant et par suite l'économie de la circulation, parce qu'on méconnaissait l'essence de ces emblèmes et que l'on ne savait pas qu'ils ne sont que des images du mouvement des marchandises: que l'on ne peut donc pas simplifier le mouvement d'une image, si le mouvement du point de départ, le processus des marchandises, reste confus. Désormais les charges des banques sont diminuées et par conséquent les intérêts. Toutefois, le commerce, même organisé, garde la fonction qui lui est propre: prendre des marchandises à des sources ramifiées et les conduire dans des réservoirs, puiser des marchandises dans ces réservoirs et les porter dans des canaux ramifiés ; maintenir des relations internationales, transocéaniques.
Une séance de l'industrie cotonnière pourrait se dérouler comme suit: l'association des filateurs annonce qu'elle n'a pas réussi à compenser entièrement la hausse des prix des matériaux par la baisse des frais de fabrication. L'association des retorderies et des fabriques de fils à coudre renonce là-dessus à une commande plus élevée. L'association des tisserands déclare qu'elle recueille les quantités en souffrance et les utilisera pour les tissus croisés, à condition qu'on y adapte les numéros et qualités. Les négociants en gros rapportent sur le cours de la mode et réclament un grand choix de nouvelles sortes de tissus. On négocie avec les filateurs et les tisserands et l'on convient d'un assortiment réduit. Les tisserands affirment pouvoir débiter, outremer, une grande quantité d'une certaine étoffe, si on leur consent sur le fil des prix d'exception; on décide de le leur céder à petit bénéfice sur le prix de revient, à condition qu'ils renoncent à une partie de leur gain. Les filateurs ont l'intention d'introduire une nouvelle fibre qui a fait ses preuves à l'étranger, les tisserands se refusent à l'employer, les teinturiers et les apprêteurs font des réserves. On décide d'organiser une industrie marchant mal en fabrique d'essai de ce produit et de partager les risques. On discute d'une façon générale au sujet des prix et des livraisons; sur la proposition des teinturiers, on convient de négocier avec l'association des fabricants de couleurs au sujet de nouveaux prix et de nouvelles nuances et on lève la séance. Là-dessus, les associations professionnelles se réunissent en particulier pour discuter entre elles de la mise en pratique des résolutions prises.
L'organisation de l'association comprend le commerce de gros, les industries d'installations, les métiers producteurs, notamment les métiers se rattachant à l'art et quelques exploitations semi-agricoles; la différenciation systématique entre les exploitations en gros, les métiers et les industries d'art, concernent les associations corporatives. Ici se placera tout naturellement un mouvement, dont les contours se dessinent déjà, destiné à donner aux métiers et à l'industrie à domicile une nouvelle impulsion. Il est très difficile pour les métiers d'entrer en concurrence avec la grande industrie, de qui une forme individuelle et artistique de production n'est pas exigée ou, comme cela arrive souvent, n'est pas possible. Pourtant, avec de la bonne volonté et de l'expérience, on peut citer beaucoup de cas où la machine reste endessous de sa tâche et où le travail manuel en masse est avantageux. On a observé ceci en particulier pour des pièces auxiUaires en bois, en métal et en Verre, et de grandes industries l'ont mis en pratique en éhminant la machine spéciale du processus du travail, pour y substituer l'industrie à domicile. Si les associations adoptent généralement ce procédé, elles feront revivre l'atelier domestique entrain de périr et supprimeront le danger de leur exploitation par des preneurs d'ouVrage tout puissants.
Avec le grand domaine des métiers d'apphcation, du commerce de détail, de l'industrie immobilière, hôtelière et des débits de boissons, des exploitations locales de circulation et de répartition, s'ouvre une deuxième catégorie de l'économie, qui ne sera pas organisée d'après
les principes décrits, mais dont l'administration sera abandonnée aux communes. Car, de même que l'Etat voit son image industrielle reflétée par la production nationale, y rencontre les sources de sa force matérielle et la raison objective de sa sauvegarde, de même les entreprises locales qui prospèrent sur le terrain de la commune, assurent leur existence à l'ensemble de la bourgeoisie locale, aux besoins et aux organisations de laquelle elles satisfont. Elles devraient donc garantir à cette entité bourgeoise un appui des plus solides pour l'accomplissement de ses tâches communes. L'économie nationale et l'industrie nationale, l'économie communale et l'industrie locale forment un tout.
La réforme de la vie économique locale correspondra comme amplitude à la dette et aux charges de nos associations communales. Le temps est passé des hôtels de ville somptueux, des abattoirs rappelant des châteaux-forts, de l'équarrissage idylhque et des châteaux féeriques pour les usines à gaz; peut être notre architecture, qui semble vouloir finir en dévergondage et en surenchère de fantastique, se r aviser a-t-elle, du jour où elle sera soumise à une loi, la loi des économies. La base du futur bien-être des villes doit être le terrain urbain. Or, ce terrain n'est pas fait pour lé constructeur à millions, pour les spéculateurs en terrains et en constructions, ni pour les propriétaires tyranniques ; non plus que pour le solide rentier, qui semblait devoir en profiter le plus, mais qui n'y trouvera plus son salut depuis le renchérissement des hypothèques et la baisse des loyers des magasins. Le sort de ce terrain devra être allégé par la diminution des hypothèques, l'accroisse-
ment des amortissements, avant tout par l'abrogation des restrictions raffinées imposées aux constructions. Tout au contraire, le terrain urbain reconstruit — dans les quartiers commerçants la hauteur des maisons ne sera pas limitée — , dans des proportions et des formes convenables, deviendra, dans quelques générations, libre propriété des communes. Le relâchement architectural de nos rues, tant qu'il existera, constituera un témoignage visible et obsédant du relâchement de nos conceptions économiques. Celles-ci ont octroyé à une catégorie de monopolisateurs inconscients un accroissement arbitraire des impôts communaux, à l'époque de leur plus belle floraison, et distribué d'innombrables millions à des rentiers bourgeois qui, en guise de remerciements, ont infligé honte sur honte à notre époque par leur goût architectural.
Tout autant que le terrain, le commerce urbain, la vente au détail et les services pubhcs — qu'il s'agisse de transports, de lumière, d'énergie, d'eau ou de marchandises de consommation — , sont à la base de l'économie urbaine, principalement dans les usines mixtes. La seule nouveauté de cet ensemble est l'introduction de la répartition des marchandises, du commerce de détail; il faudra la créer.
Nous nous trouvons dans une fausse situation visà-vis des grands bazars. Nous sentons qu'une injustice se commet, lorsque nous songeons au dépeuplement des rangées de boutiques, à la ruine de modestes existences indépendantes; le bon marché de certains prix et l'érection de palais pour la vente constituent une contradiction; beaucoup de gens pensent qu'il y a là une Rathenau, Révolution. ^ «e
demi -imposture et une réclame trompeuse. Cependant, peu d'hommes interdisent à leurs femmes la séduction de ce paradis des marchandises, car ils reconnaissent malgré eux que, d'après les lois de la mécanisation, la vente au détail doit rentrer dans le domaine de la vente en masse. Cela est exact. Supposons seulement l'unité rigide de ces vastes établissements de vente disloqué à nouveau dans la multiplicité des dépôts, magasins et boutiques disséminés dans des rues, des encoignures et des caves ; les étages supérieurs servent de logis mal situés, les vendeuses diligentes attendant dans un demi-jour, derrière des comptoirs isolés. Comparons le compte des marchandises détériorées, multiples, impayées et surenchéries, avec les marchandises exactement calculées et rapidement écoulées des magasins centraux, marchandises achetées en gros, jouissant de tous les avantages du commerce de gros ; tenons compte de l'ensemble de l'espace, du contrôle, de la lumnère, de la chaleur et du mouvement. Apprécions les facilités accordées à 'acheteur, à qui suffit d'une seule course pour faire ses achats mensuels, qui désire ne pas être déconsidéré si la marchandise offerte ne lui convient pas, et ne comprend pas pourquoi la vente isolée de pauvres marchandises doit lui coûter la moitié en plus de leur valeur. Réfléchissons à ces oppositions et nous ne pourrons pas condamner la centralisation du commerce de détail, qu'il s'agisse de coopératives de consommation ou de bazars. La troisième forme, celle de l'association du commerce de détail, luttera difficilement avec les premières, car elle ne représente, en somme, pas beaucoup plus qu'une combinaison dans l'espace.
Il est pourtant indéniable que l'injustice existe. Je ne parle pas de ces misérables articles dont la vente est inutile, dont le bon marché sert à allécher le cHent: car il n'est pas question ici de mystification, mais de quelque chose de réel, souligné d'une réclame exagérée; je ne prétends pas soutenir la vente forcée au moyen d'offres alléchantes habilement présentées, car cette manière est encore plus désagréable que la menace muette ou le mépris du vendeur particulier. L'injustice réside dans la conception du monopole qui anéantit l'adversaire ; or ici il y a monopole. Notre législation, constamment affectée d'une légère rancune petit-bourgeoise, a senti cela subconsciemment et a souvent essayé d'y remédier au moyen des rares et mesquines conceptions dont sa langue est capable : taxes et impôts. L'injustice ne doit pas être comprimée, mais abolie, ou transformée au point de se muer en justice.
Ce monopole résulte d'une combinaison étrange, contradictoire même, entre un art très personnel d'organisation, incontrôlable et par là n'offrant aucune garantie au bailleur de fonds, et un capital engagé néanmoins considérable. Cette combinaison s'est rencontrée une ou deux fois par pays, presque par hasard; on ne peut pas la reproduire à volonté dans l'économie privée. D'après les conceptions économiques admises jusqu'à ce jour, tous ceux à qui s'offrit l'occasion de cette combinaison monopolisatrice, acquirent le droit imprescriptible de s'enrichir sans Hmites, d'autant plus qu'ils rendaient en même temps un service notoire à la communauté.
Lors de la reconstruction de l'économie, on ne méconnaîtra ni les droits, ni les services, mais on donnera
à la communauté ce qui appartient à la communauté. La centralisation du commerce de détail regarde l'économie mixte, le commerce de détail éparpillé est affaire de contrôle, de taxation et de concession. Maintenant que la guerre est terminée, il faut prendre en considération les anciens combattants et les mutilés, d'une façon générale les ayants-droit et les femmes laissées seules. On objectera que nous tomberons ainsi sous le protectorat municipal. Cette objection ne vaut rien ; car, si nous nous méfions systématiquement de nos concitoyens, en particulier des fonctionnaires, nous détruisons la base morale de toute organisation. Si réellement il arrivait parfois que quelqu'un jouît d'une protection spéciale, il faudra nous souvenir que de notre temps aussi il y eut des finauds, des intrigants, des ambitieux et des rampants qui surent obtenir des faveurs, souvent même des passe-droit.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter la construction de l'économie communale dans toutes les branches de son industrie locale, car nous ne devons pas perdre de vue l'édifice politique et nous n'avons pas encore accompli notre dernière tâche: peser les objections les plus fortes et observer la marche du nouveau mécanisme général.
En soi, toute lutte contre les axiomes à la mode est vaine, car ils constituent, sous leur forme condensée, l'expression d'un processus achevé de la pensée. Elles sont devenues en même temps des résidus insolubles de distillation, qui se dessèchent peu à peu jusqu'à l'oubU, mais ne peuvent être atteints par d'autres formes de la pensée. Nous restons fidèles à nos principes, en ne
cherchant à convaincre personne, mais en comparant sans parti pris les anciennes et nouvelles voies de la pensée.
Le premier axiome est celui du libre jeu des forces qui n'a d'autres limites que le libre jeu du concurrent.
Comme la mécanisation avec toutes ses forces est un phénomène naturel, involontaire et sans frein, né de la condensation de la population, le droit du plus fort lui a dicté ses lois au nom de la libre concurrence. Il est indubitable que, dans cette arène, où il était possible d'atteindre à la plus grande richesse avec toutes les conséquences qui en découlent, on dut déployer une intensité considérable d'énergie et d'imagination, mais aussi de ruse, de perfidie et de mensonge; et ces forces déchaînées devaient amener dans le plus bref délai le mécanisme économique à la hauteur qu'il a atteinte.
On aurait dû constater un début de relâchement 'dans l'énergie et l'esprit d'invention à l'époque où, pour la première fois, se détendirent les forces d'impulsion surchauffées, lorsque l'industrie commença à devenir impersonnelle, lorsque les sociétés par actions remplacèrent les entreprises privées, lorsque l'enrichissement illimité fut remplacé par des émoluments limités et des parts de bénéfices modérées. C'est le contraire qui arriva : ce n'est qu'alors que des capacités économiques de premier ordre arrivèrent au pinacle, ce ne furent pas les enrichis sans scrupules qui réaHsèrent le maximum de l'organisation, cène furent pas les tantiémistes acharnés qui firent preuve de l'esprit d'invention le plus fertile: le sentiment du devoir, la responsabilité et
l'amour du travail sont, là aussi, ce qui a fait, et de son plein gré, la meilleure besogne, comme nous y ont habitués nos fonctionnaires et nos soldats, nos savants et nos artistes. On peut même aller jusqu'à dire que le premier pas — si petit soit-il — vers la moralisation de l'économie, a été fait: Les corps économiques impersonnels se sont dégagés des intrigues douteuses et du charlatanisme, bien plus que certains de leurs concurrents individuels, antérieurs ou actuels.
Il est faux de prétendre que c'est l'angoisse désespérée de la concurrence qui nous rend fort. Le savant, le calculateur et l'organisateur ne la découvrent ni à l'atelier, ni au bureau, et ce qui stimule et féconde son travail ne lui manquera pas plus demain qu'aujourd'hui: le travail de son confrère proche et lointain, de son collaborateur. La capacité et l'intelligence sont là: que le travail se présente, et elles feront leur devoir sans peur ni contrainte. Qu'on veuille bien ne pas mesurer la force économique à l'aune des luttes de cer-" taines entreprises particulières autour d'un domaine commercial limité : Si deux fabricants de pilules sont en concurrence, que l'un dépense annuellement deux millions, l'autre un, pour la réclame; que l'un d'eux lance cent voyageurs, l'autre cinquante, que l'un déshonore les paysages allemands avec mille affiches, l'autre avec cinq-cents ; qu'en conséquence l'un vende cinq millions de boîtes de plus que l'autre, ses pilules n'en seront pas meilleures, ni les hommes mieux portants et l'industrie allemande n'aura pas fait un pas en avant. Comme, l'année suivante, le vaincu battra le Vainqueur, ils auraient tous deux mieux fait de s'entendre, plutôt que
de faire assaut, à nos dépens, d'habileté et d'imagination.
Les chimistes savent ce qu'ils font. Eux, les plus riches en imagination de tous les industriels, ils s'unissent, rejettent la concurrence effrénée et ne craignent pas un instant de perdre la direction de l'industrie mondiale.
L'autre idée-axiome à la mode est celle de la lourdeur et de l'incapacité de l'industrie d'Etat. Elle est reprise depuis peu par tous ceux qui, à tort ou à raison, étaient mécontents de l'économie de guerre et la citent pour tous les temps comme un exemple néfaste d'industrie confuse ou désordonnée.
Cependant, notre économie de guerre, bien qu'elle ait été défectueuse en certains points, se fût-elle même écroulée en ces points, prouve précisément, si on l'envisage sans parti-pris, que les systèmes en apparence les plus immuables peuvent être transformés, non pas d'une seule façon, mais de plusieurs et que l'Etat, si on sait le prendre, peut être dirigé efficacement vers n'importe quel travail, avec tous ses organes et ses installations.
Ce qui est incroyable et qu'il importe d'exprimer ici, c'est que cette augmentation de la responsabilité et de la puissance de l'Etat a été improvisée, qu'elle ne provenait pas d'un plan général, mais qu'elle est née en partie des besoins les plus urgents et qu'elle a prospéré, qu'elle puisait à des sources humaines trop rares et insuffisantes et qu'elle réussit pourtant.
Comme nous l'avons Vu, la nouvelle économie ne sera pas une économie d'Etat, mais une économie privée
soumise à l'esprit de décision de la bourgeoisie, qui de son côté, il est vrai, a besoin de la coopération de l'Etat pour parfaire sa cohésion, pour surmonter les frottements internes et pour multiplier ses travaux et sa puissance. Cette coopération ne sera plus improvisée, l'on ne se contentera pas de l'offre quelconque de forces fortuitement disponibles, ou de forces qui n'auraient pas encore trouvé leur véritable champ d'activité ou l'auraient déjà perdu.
Malgré la regrettable singularité de notre mode de nomination politique, nos fonctionnaires ne sont pas inférieurs en intelligence à notre population laborieuse, mais bien en force de choc. Celle-ci dépérit en effet sous le poids du moule à penser, de l'atmosphère féodale, du faux parlementarisme et par suite du manque de direction. La profession d'officier qui à l'intérieur de son cercle toujours fermé, se développe réellement selon un principe démocratique, a produit ces dernières années une moisson de talents administratifs inattendus et ceux-ci ne doivent pas rester inutilisés pour la construction du nouvel ordre social. L'Etat lui-même a donné des preuves suffisantes de ses forces et de ses faiblesses et le peuple, qui, pour la première fois est monté sur la scène des événements mondiaux comme puissance consciemment agissante, ne voudra pas, s'il tient à conserver son histoire, confier à nouveau ses destinées et sa responsabilité à des mains héritières de situations et d'intérêts privilégiés.
Il s'ensuit que toute méfiance envers l'Etat, comme si sa coopération la plus discrète devait menacer et entraver la réalisation de toutes les grandes oeuvres de
l'avenir, constitue une méfiance outrageuse envers nous-mêmes. Il faut en passant désavouer la sotte et pédante formule qui voit, dans tout espoir d'un avenir meilleur, un outrage à la prétendue immuabilité de la nature humaine, et signaler: à son propos une méprise évidente. Même si nous admettons ne différer essentiellenient en rien des habitants des cavernes et des troglodytes, des esclaves d'avant l'ère chrétienne, des flagellateurs et des inquisiteurs, personne ne contestera que les diverses conceptions morales ainsi que la nuance morale des actions humaines se sont transformées bien souvent au cours de chaque siècle, et cela en raison d'une pensée réfléchie et d'une volonté directrice. Serions-nous plus impitoyables encore que nos ancêtres, nous n'en rejetons pas moins la torture, la sorcellerie, la potence, les léproseries, les cachots pour les aliénés; serions-nous plus corruptibles, nous ne faisons pas de cadeaux à nos juges et à nos fonctionnaires et, comme le faisaient autrefois certains hommes d'Etat, nous ne portons pas, en toute bonne foi, au journal diplomatique, la réception de tabatières remplies de sequins; serionsnous plus serviles, nous ne permettons pas qu'on frappe à coups de bâtons et de fouet nos soldats et nos laboureurs. Je crois à la variation et à l'ennoblissement des sentiments, autrement je ne pourrais pas vivre. Ceux qui ne partagent pas cette foi pourront y suppléer par la logique, laquelle prouve que les actions humaines changent avec la relativité des valeurs que nous attribuons aux choses, et ils nous doivent la preuve que cette relativité-là aussi est immuable. Mais un changement dans l'échelle de nos estimations n'a que fort peu d'influence
sur nos idées; car c'est la nécessité qui guide les plus grandes choses; pour nous, il nous suffit de reconnaître peu à peu que l'économie, reposant sur l'existence et l'action commune de tous, ne peut plus rester l'affaire privée de chacun. Elle ne le pouvait qu'autant qu'elle présentait un trop-plein.
Tant que l'intelligence moyenne et générale n'aura pas compris les résultats de la guerre — et des années de paix s'écouleront avant que cela arrive — , la question se posera: pourquoi cette contrainte? pourquoi ne pas poursuivre l'ornière habituelle? pourquoi changer l'ancien état de choses qu'a fait ses preuves, contre un nouvel état de choses; inconnu que la masse ne peut se représenter? Et, dans de nombreuses résolutions et pétitions on décidera, on adjurera de revenir aussi tôt que possible à l'ancien ordre d'économie sans frein.
Cependant, de nouveaux obstacles surgiront toujours, chacun d'eux d'apparence passagère, puis ils seront remplacés par d'autres, d'apparence également passagère. En même temps, les transformations, les changements de systèmes, les programmes des gouvernements et les réformes financières se renouvelleront, jusqu'à ce qu'enfin, en présence des irréalisations, sous la pression du temps écoulé, las du provisoire, on reconnaisse que le tonneau des Danaïdes coule et se désagrège.
Je n'envisage pas de sang-froid la disparition de l'ancienne liberté économique. Nous qui avons participé à la grande édification de l'économie en Allemagne, qui pouvions dire de cette pierre angulaire, de cette tour avec ses pihers : C'est toi qui l'as ébauchée, montée,
magonnée, nous sentons tout le prix de ce qui nous sera enlevé, refusé. Les hommes de l'avenir ébaucheront et construiront aussi, ils goûteront aussi la joie des responsabilités créatrices, mais pas la joie silencieuse, souriante de la création imaginée en silence, commencée à l'écart, fortifiée en toute responsabilité, accomplie de sa propre autorité. Ceux qui visitent les lieux qu'ils ont connus déserts, grouillant maintenant d'hommes et de machines, de travail et de circulation, devenus la patrie et la source de vie de milliers d'êtres, ceux-là se souviendront, non sans mélancolie, de la nuit solitaire, de la promenade silencieuse où la pensée amena à maturité la volonté en germe.
Les manifestations de l'avenir seront aussi des produits de la pensée créatrice, mais ne naîtront pas de la volonté exclusive de l'homme isolé; la lutte commencera plus tôt, mais sous la protection de la communauté. C'est aussi la disparition du romantisme ; de même que la forêt est née du bois, la guerre mécanique de l'incursion, de même que la grande industrie du patient labeur de l'artisan, de même toute création matérielle partie de la volonté aventureuse de chacun se mécanisera sans retour, pour aboutir à la solidarité humaine. Mais c'est aux chefs de l'ancienne économie, à ceux dont les pertes sont le plus considérables au point de Vue du caprice, de la liberté individuelle, de la fantaisie dans l'existence et de la conscience de leur force, c'est à eux surtout qu'incombe le sacrifice d'accepter l'inéluctable et de prépareras voies de l'ère nouvelle. Car les masses conscientes qui suivaient, volontairement, ou la révolte au coeur, les errements de l'ancienne économie, ne peu-
vent engendrer que le doctrinarisme, la négation, la violence, si la bonne volonté, l'expérience et la force créatrice des hommes éprouvés et capables ne tracent les voïC; et ne désignent les buts. La plupart de ces hommes ont beau, aujourd'hui, se refuser péremptoirement à partager leur autocratie, à s'enrôler dans le service organique de la communauté : beaucoup d'entre eux commencent à entrevoir que l'ancien régime économique contient de l'injustice.
Nous sommes en présence de l'injustice et, à y bien regarder, cette injustice est analogue à celle qui assombrit notre politique.
L'on cherche à nous apaiser, en nous mettant constamment sous les yeux les exemples maudits des démocraties occidentales et on ne cesse ^e nous -démontrer que le citoyen américain est plus asservi que le vassal slave. Mais nous n'avons rien à faire avec la démocratie d'occident ou d'ailleurs avec la suprématie du parlement ou autres institutions du même genre. Jamais et nulle part il n'a existé de véritables démocraties, de souverainetés populaires, sauf pendant la courte période révolutionnaire et de suprématie du parlement, tout en plus en Amérique du Sud et aux Balkans. Dans le monde entier ce sont des personnes qui gouvernent et la seule question importante est celle-ci : ces personnes appartiennent-elles à une petite caste héréditaire peu versée dans les affaires et doiventelles être nommées sur la proposition de conseils secrets de cabinets, ou doivent-elles être élues par la totalité du peuple? Et à côté de cela le peuple se divise-t-il éternellement en maîtres et en esclaves? Cette division
permet-elle de maintenir toute la série des prérogatives des moeurs et des empiétements de classe? La question est la suivante : état de caste ou Etat populaire. Le monde est sursaturé des bavardages imbéciles et du pathos des parlements; ce sont des maux nécessaires, ils servent de terrain d'entente entre les partis et d'écoles pour hommes d'Etat. L'Etat populaire viendra, en dépit de ses adversaires et même de ceux qui prêchent une liberté allemande spéciale et prouvent qu'elle consiste en une dépendance héréditaire voulue.
L'injustice de la classification sociale, à laquelle j'ai voué la brochure Choses de demain^ est pire que l'injustice de l'édifice politique ; l'injustice de l'organisme purement économique est moindre. L'économie collective par elle-même, ne supprimera pas l'injustice sociale, mais elle s'adaptera dans l'avenir à tout édifice social et adoucira quelques-unes des rudesses du temps présent. Elle empêchera la croissance excessive de fortunes individuelles, l'avènement d'existences étourdissantes et parasitaires, l'arbitraire des monopoles particuliers, l'oisiveté à vie et héréditaire, l'âpreté au gain nuisible au bien public, la ruine menaçante des classes moyennes, la tension insupportable entre les couches sociales; elle faciHtera le partage équitable de charges immenses, accélérera la moralisation de l'industrie. Elle ne ressemblera pourtant en rien à une institution politique obligatoire, à une caserne communiste, car elle maintiendra l'individualité complète de la pensée et de la responsabilité; le romantisme voué à la mort ne représente pas la libre initiative, mais l'âpreté à la curée et disparaîtra, comme disparurent
autrefois les défis de chevalerie plus téméraires et plus éloignés de nos sentiments, comme disparurent les incursions des conquistadors et les expéditions des corsaires. Lorsque les époques de l'avenir jetteront un coup d'oeil rétrospectif sur le passé, l'économie de nos jours, désordonnée, sans frein, abandonnée au hasard et aux coups de main, leur apparaîtra sous le jour d'une naiveté brutale, comme apparaît à l'un de nos généraux par exemple, la manière de faire la guerre d'une compagnie de lansquenets ou d'une troupe de mercenaires. Un retour vers le passé semblera aux générations futures plus ridicule que ne le serait à nous la suppression du chemin de fer et de la poste, le retour à Stroasberg et à Turn et Taxis.
C'est une naïveté de croire que des entreprises particulières puissent de leur propre autorité s'engager dans cette voie. Elles le peuvent aussi peu qu'un soldat peut de lui-même mener à bien des plans de campagne ou une politique de désarmement. Et le pourraient elles qu'elles ne devraient pas le faire : car si un homme est libre d'assumer la propagande du martyre, un corps économique ne peut pas affirmer son existence par le sentiment, mais par sa force vitale; un échec de sa part, qui du reste se produit aux dépens des tiers, peut être le résultat des plus nobles sentiments ; il n'est pas pour cela un martyre intéressant, mais un exemple décourageant. Si les idées énoncées ici sont mûres dans l'esprit des pouvoirs publics, ce sera le devoir et le privilège des groupements économiques de se mettre volontairement à leur disposition et de contribuer à leur réalisation.
Comme la critique met son nez partout, on va nous demander si nous ne faisons pas ici de nécessité vertu, si nous ne préconisons pas comme valeurs organiques des choses qui ne surgissent que de notre dure perplexité et auxquelles on pourrait bien finir par trouver des succédanés plus simples.
L'histoire ne se conjugue pas au conditionnel; elle parle de ce qui est et de ce qui fut, non de ce qui serait ou aurait été. Nous savons que ces choses ont eu lieu, et comme elles ont eu lieu, elles ont un sens; sinon il faudrait leur en donner un. Cela signifie que la guerre a conduit à maturité, au cours de ces quelques années, des idées qu'en circonstances normales il aurait fallu des décades, voire des siècles pour mener à chef.
Nous devons encore nous affranchir de cette philosophie qui sourit avec suffisance, qui prouve sa stérilité en opposant à tout effort loyal en vue d'améliorer le sort de l'humanité, ce mot ironique : Faire le honheur du monde, et qui, pour parvenir à sa démonstration pénible : que le monde et les hommes ne changeront jamais, qu'ils ne pourront devenir meilleurs ni plus heureux, enferme toute la substance des événements dans les nouvelles du jour et dans les parlottes de café.
Ceux qui connaissent mes écrits savent que je ne prétends pas modifier la nature, mais les estimations toujours changeantes des valeurs mobiles, que ce que je demande pour nous tous : ce n'est pas le bonheur, mais la liberté, la responsabilité et le développement de l'âme. Si l'on nie d'un coeur glacé toute élévation de l'esprit vers une vie intérieure plus divine, on ne
peut pas nier dans ce monde l'évolution des conjonctures humaines et sociales. Qu'on ne lie à cette évolution que le minimum d'idée de développement, par exemple la pure et simple adaptation, il n'en est pas moins vrai que de siècle en siècle son mouvement s'accélère et nous entraîne. Cette adaptation, parcimonieuse même, exige des décisions, ces décisions exigent des buts et ces buts exigent des idées. Or, ceux qui se sentent quelque peu responsables du bonheur de l'humanité ne peuvent se défendre de parler et, s'ils ne songent guère au bonheur et à ses conséquences, ils ne se préoccupent pas davantage des remontrances, du mépris et de la contradiction.
Quel est cet événement qui nous a encerclés de ses flammes? Nous l'avons appelé guerre, parce qu'il avait emprunté les formes d'une guerre entre peuples, parce que les nations convulsées ont visiblement lutté sur terre, sur mer, dans les airs et dans le feu. Nos successeurs, eux, le reconnaîtront tel qu'il est: ce que nous avons vécu, c'était la Révolution mondiale, l'éruption volcanique des sous-sols tout puissants, incandescents de la forteresse humaine. Elle ne s'est pas accomplie, comme le croyaient ses annonciateurs d'un autre âge, sous la forme désordonnée du soulèvement des masses, armées de piques et de faux: c'aurait été peu de chose et n'aurait pas fait sauter les ancres et les gonds de l'univers. Etourdies et rendues furieuses par leurs tensions intestines, enivrées et frémissantes des deux derniers et suprêmes produits de distillation de l'ancien régime, le nationalisme et l'impérialisme, — les nations durent se précipiter les unes sur les autres,
dans l'éclat et la discipline de leurs organisations politiques et militaires, armées de pied en cap de leurs industries et de leurs sciences, avec la rage et la douleur qui emplissaient leurs esprits et leurs coeurs.
Elles croyaient lutter pour leur suprématie et leur existence et menèrent un combat dont personne ne comprenait l'origine, dont il fallut chercher les buts ultérieurement, au prix de rectifications qui durèrent des mois. Mais en vérité, l'ancien régime économique est détruit de fond en comble et les temps sont proches où les anciens soubassements de l'ordre social prendront feu. Tandis que d'énormes gains industriels s'encaissaient dans tous les pays civilisés, tandis que le chiffre total des fortunes s'accroissait démesurément, nul n'a compris que la substance consommable totale n'augmentait pas, mais diminuait, qu'aux appétits sans cesse grandissants ne pouvaient faire face que des valeurs constamment amoindries, qu'ainsi la valeur des unités de propriété baissait de mois en mois et qu'en réalité progressait ce phénomène que, dans l'attente d'une catastrophe d'une autre sorte, nos aïeux appelèrent: expropriation des expropriateurs.
Deux piliers de l'ancien régime resteront debout sur le théâtre de l'incendie : les monopoles de la grande propriété foncière et des bien fonds. Cependant, ils seront bientôt privés des bases législatives auxquelles ils doivent leur solidité, malgré l'accroissement des forces de leurs gardiens. Car ce cataclysme ne s'est pas abattu sur la terre pour que les biens terrestres soient transportés en qualité d'épaves sur quelque bienheureux mont Ararat.
Rathenau, Révolution. ^ ^y
c'est un paradoxe incompréhensible, contredisant toute prédiction, et pourtant d'une simplicité élémentaire, que la révolution mondiale et le tribunal mondial, crus parallèlement, se sont joints en cette synthèse : la guerre mondiale. La mécanisation, la matérialisation et l'industrie libre adoptèrent comme autant d'axiomes indémontrables les préceptes que l'on pouvait réprouver dans les livres et dans les sermons, mais qu'il fallait souligner et approuver dans la vie: l'objet de la vie consiste dans la technique et dans les marchandises, c'est à dire dans le confort et la jouissance; les moyens d'y parvenir sont l'inviolable division des peuples en classes et la politique impérialiste des gouvernements. Cela signifie prolétariat et armements.
Le but, c'est la population nombreuse, la richesse et la puissance de l'individu, l'impérialisme et l'économie libre. L'effet, ce sont les luttes entre nations pour les matières premières, les marchés et l'influence, cela signifie nationalisme, haines de peuple à peuple et intrigues diplomatiques. Les ferments politiques ne font jamais défaut; ils se montrèrent dans la vanité blessée des Français, dans la jalousie mesquine des Anglais, dans la lutte des Russes pour la désagrégation de rOrient, dans la politique hésitante et la paresse populaire des Puissances centrales ; c'est pourquoi le feu ne prit pas à l'intérieur des nations, mais à leur périphérie.
L'incendie s'est consumé lentement, aucun peuple n'en est sorti tel qu'il était. L'été et l'automne passent; innocente et faisant confiance au soleil, la nature respire l'air de ses jours et de ses nuits, d'après des lois originelles, et reflète au levant et au couchant Tarc-
en-ciel de son tapis terrestre. Mais sous ces arbres, sous ces nuages et ces étoiles immuables, la race humaine a évolué. Ceux qui ont échappé aux enfers de boue et de feu, aux gouffres de la mer, aux captivités sous l'ardeur du soleil et sous la glace des nuits, aux pays dévastés, aux paradis trompeurs, aux tortures de la conscience et de l'âme, aux douleurs des mères et aux hôpitaux, à la haine et au sacrifice, au vertige et à l'enrichissement, aux crimes et à la foi, les morts et les vivants, les mutilés et les malades, les brisés et les forts; tous, tous sont conscients. Qu'ils s'entre-déchirent en guerres civiles, unissent leurs volontés où se retrouvent en Dieu, ils ne sont plus les mêmes qu'auparavant; ils ont regardé le fond des précipices et leurs yeux reflètent une sombre lueur.
Les voix individuelles, des voix collectives aussi s'élèveront encore pour prôner comme autrefois les anciens profits et avantages, les anciennes revendications et les anciens idéaux. Cependant on reconnaît, consciemment ou non, de plus en plus, que ce qui est arrivé ne peut plus être justifié et réparé par des gains et des sacrifices. Cette planète, cette humanité a trop souffert et trop appris, pour que de nouvelles frontières, de nouvelles constitutions, pour que de l'argent et du pouvoir puissent racheter les âmes, honorer les morts, réconcilier les vivants.
Le salut ne peut venir que du coeur, du fond de la conscience du monde, au nom de la justice et de la liberté, afin que l'humanité expie et que Dieu soit glorifié. La conscience des peuples s'agitera au fond des coeurs, plus profondément que le fleuve des pas-
sions ne s'y est répandu aux jours d'été 1914. De grandes luttes nous attendent, de cruelles douleurs, des terreurs de la conscience réveillée, des écroulements de la foi.
Nous n'avons parlé, dans ce modeste opuscule, que du mouvement des cercles extrêmes, de l'évolution, de l'économie; mais cette évolution a une signification, car c'est un commencement. Elle embrasse tous les peuples de la terre; l'Allemagne est un anneau de la chaîne. Mais notre conscience, à nous autres Allemands, est destinée aux tâches les plus difficiles, à extirper les racines les plus tenaces; à sentir, à réfléchir, à pénétrer les volontés de Dieu les plus secrètes, à diriger vers de nouvelles voies le grand devenir pour déterminer sa destination la plus profonde, la plus intime. Telle est la mission de l'Allemagne.