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LE NOUVEL ETAT

Le moment est venu — redouté en Allemagne plus que partout ailleurs — où la nécessité nous oblige à envisager la situation actuelle et l'histoire aux fins de créer un nouvel ordre de choses.

L'Empire et les Etats ne sont plus et doivent ressusciter.

En ce moment solennel et qui échappe à la notion du temps, bien des choses demeurées obscures pour nous apparaissent sous leur jour véritable. Elles étaient couvertes d'un voile, ou bien la force de l'habitude nous empêchait de nous en rendre compte; nous subissions des conséquences, nous étions trop paresseux pour en approfondir les causes.

Nous comprenons maintenant pourquoi les savants s'endormirent dans l'histoire, sans se lasser d'exalter, d'après d'anciennes méthodes, les résultats lentement acquis et surtout les lois de la nature et la volonté de Dieu, pour mépriser la raison consciente et constructive.

Pourquoi? parce qu'il n'est pas dans notre caractère de construire originalement. Nous sommes habitués

à accepter des formes, à les modifier, à couler en elles de la substance, mais non à en créer.

Nous comprenons maintenant pourquoi les constitutions de l'Empire et des Etats, pourquoi les administrations et les hiérarchies étaient des créations fossiles et compliquées, utilisables pour le train ordinaire de la vie et par temps calme, mais sourdes à l'appel des temps de crises et rétives dès qu'il s'agissait de conduire avec art le char de l'Etat.

Pourquoi? parce que le particularisme n'était que pour un tiers ce qu'il aurait dû être : autonomie morale et originalité de race. Tandis que pour les deux autres tiers, il était bien ce en quoi il se posait: haine secrète entre frères, confortable accoutumance à la tradition et prédominance des questions personnelles.

Nous comprenons aujourd'hui pourquoi il nous a été possible de rester, au moins un siècle de trop, l'île du féodalisme.

Pourquoi? parce qu'il y avait quelque chose de vrai dans ce que les seigneurs féodaux laissaient échapper à leurs moments d'abandon, savoir: que c'est la croûte du militarisme qui nous donnait de la consistance. Notre masse est molle. Or donc aujourd'hui que voici la croûte crevée, la masse se répand en nappe large et informe. Déjà nos particularités nationales: la maîtrise de soi, la confiance en soi, le point d'honneur même, ne se retrouvent plus. Nous ressemblons à un mélange sarmatien. La plasma se refuse à la cristallisation, à la solidification, à prendre de la résistance, de la direction. Or sans consistance il n'y a pas de forme.

S'il en allait autrement, si nous étions autres: si malgré des divergences de sentiment, notre esprit était un, si nous savions créer de la forme, si, par l'originalité et la fermeté de notre substance, nous savions la contraindre d'apparaître, ce moment de la génération spontanée serait d'une rare puissance.

Nous verrions surgir une image de la liberté conforme à l'intelligence allemande, à la volonté allemande, d'aller au fond des choses une incarnation visible de l'âme populaire, qui compléterait le passé et serait le moule de l'avenir: une constitution allemande originale et autogène. Ainsi naquirent l'Angleterre, l'Amérique, la France, à l'image desquelles tous les grands Etats de la terre ont été créés et transformés.

Si nous sommes destinés à être les derniers à nous réorganiser, ce n'est pas l'esprit des siècles anciens et des peuples étrangers qui déterminera notre aspect, mais bien l'essence de l'esprit allemand et la claire prescience d'une nouvelle époque allemande, qui sera en même temps une époque mondiale.

La puissance mondiale cinquantenaire du deuxième Empire allemand n'est plus et ne reviendra jamais. Ce qui prétendait représenter l'Allemagne et devait assainir le monde, selon l'impertinente conception de tables de brasserie habituelle aux représentants de ce pays: l'uniforme et l'assessorisme, l'exploitation béotienne, odieuse des forces humaines par les Junkers, les fabricants, les professeurs et les employés de chan-

cellerie, cet ensemble monstreueux qui n'avait rien d'allemand s'est détruit lui-même; par contre et du même coup la souveraineté mondiale est échue aux anglosaxons. Ils l'exerceront pendant un certain laps de temps — tant qu'une souveraineté mondiale restera possible — , selon .des règles simples, sans injustices volontairement criantes, avec intelligence de la politique, sans conceptions humanitaires.

Mais c'est au peuple qu'il appartient de réaliser la véritable manière d'être allemande, intangibn et indépendante de toute puissance et de toute appréciation étrangère. Cette manière d'être, fondée sur l'objectivité et la personnahté, sur la diversité et la communauté, sur la spéculation et la réalité, sur la logique et le sentiment, il s'agit de l'incorporer à l'Etat avant toute autre chose.

Il faudrait créer une constitution, reconnaissable de loin comme allemande, qui ne s'en tienne pas aux faits existants, et pénétrée d'un esprit nouveau. Qui sans se donner comme simple — elle ne saurait l'être, car nous ne le sommes pas — sans recourir non plus au compromis, mais comme vivant organe, assignera à chaque membre sa fonction propre. Une constitution que l'on comprenne aussi bien à Stuttgart qu'à Koenigsberg, qui embrasse l'esprit du pays entier; avant tout, qui serve de sol natal à une époque nouvelle, une époque d'égalité de toutes ces classes, et de toutes les couches sociales.

Ce que disent les révolutionnaires est parfaitement vrai: la révolution allemande n'est pas accompUe, elle n'a même pas encore commencé. Elle ne s'accomplira

pas d'aujourd'hui à demain; elle ne se fera pas, par les bolchévistes et les spartaciens, mais au moyen d'une série de créations populaires. La première de ces créations sera une constitution sociale et démocratique, comme n'en possède aucun des Etats impérialistes, ploutocra tiques, les Etats de bourgeois rentiers et de bourgeois cultivateurs. Une constitution assurant l'avenir de l'Allemagne.

Peu importe la pièce qu'on étudiera sur l'ex théâtre de Goethe: le serment des confédérés, le Reichstag polonais ou la foire de Plundersweilern. L'Etat allemand ne naîtra pas au sein de ce lieu privé de ses dieux, sous la pression de Spa et de Trêves, dans un milieu de jacobins fortunés et de généraux bourgeois. Ce qui sortira de là, pourra ressembler au village allemand de l'exposition de Chicago ou à la caserne dynastique de Bismarck; ce sera — pour parler encore une fois le langage de la grande époque — un ersatz, un expédient.

Tant mieux d'ailleurs ; nous avons le temps. Toute construction surgit des profondeurs du sol. Et le doute sert à excaver le sol. Nous douterons des conceptions existantes, de celles de l'Etat avant tout, nous parlerons de ce que le bourgeois nomme Utopie et de ce qui est plus réel que tout : du Raisonnable. Car là nous créerons de la place pour les fondations sur lesquelles s'élèvera plus tard, jamais trop tard, un nouvel édifice.

L'Etat pohtique sous sa forme la plus élevée: l'Etat impérial , a eu pendant la guerre sa grande époque, la dernière.

Pour nous l'impérialisme est fini, il atteint chez les autres son point culminant. La société des nations s'empare d'une partie de la souveraineté militaire, la transformation sociale fera le reste. Au cours de ce siècle la souveraineté deviendra collective.

Ainsi se termine un processus millénaire: la conception purement politique de l'Etat aura perdu la suprématie unique, jamais révoquée en doute, qu'il exerçait dans la construction des nations, et il s'y trouvera place pour de nouvelles formes.

L'être isolé, lui aussi fut, d'abord une créature exclusivement vouée à sa défense propre, puis il se mit à acquérir et enfin il parvint à la morale et à la civilisation. C'est à peine si, en ces temps troublés, l'homme pense à sa propre défense; il agit pour organiser sa vie intime et extérieure.

L'Etat a commencé si tôt, il y a tant de milliers d'années, à absorber toute la volonté des nations — peu importe au nom de quelles forces : parenté, société, religion, ou défense — que nous ne pouvons apercevoir que son image globale et ne sentons qu'à peine ce paradoxe, que chez lui toutes les facultés sont subordonnées à la politique.

Nous serions surpris de l'innombrable multiplicité de corps administratifs, de fédérations, d'associations, de cercles et de sociétés, dont le réseau s'épaissit chaque jour de nouveaux filaments, en sorte que personne d'entre nous ne peut dire combien de ces fils viennent se nouer en lui. Quelques-uns constituent le réseau veineux de la vie civile, locale, professionnelle, industrielle, intellectuelle, sociale et rehgieuse et nous ramènent

au centre de l'Etat politique; beaucoup d'entre eux constituent un tissu séparé, fait de fils tour à tour dissemblables et pareils.

A des époques où l'autorité de l'Etat se trouve affaiblie et éparpillée, il peut arriver que des fonctions centrales, l'administration de la justice, l'administration locale et la défense nationale, les transports se scindent, pour s'en aller à des unions particulières. Par contre, dans un Etat organique parachevé, les attaches augmentent, qui rayonnent de l'Etat central et tendent à centraliser les Etats dans l'Etat.

Au centre de l'Etat poHtique tous les filaments nerveux convergent. Peu importe que ce centre soit monarchique ou républicain, démocratique ploutocra tique ou féodal : il n'en reste pas moins le lien inchangé, soigneusement conservé de l'époque de la poHtique pour la politique, du pouvoir mihtaire prédominant, de la défense nationale, de la puissance. Non que je croie à la disparition totale, dans l'avenir, de ces objets de pure politique: ils persisteront à côté d'autres, et nous n'avons pas encore vécu la dernière des guerres. Cependant, ils perdront leur suprématie: que dis-je! il l'ont déjà perdue.

Les anciens Etats ont, eux-aussi, mené une politique d'administration, de justice, d'économie, de religion et de civilisation; il serait injuste de dire qu'ils ont mené cette politique de façon accessoire. Toutefois c'était en vue des buts plus élevés yeux à leurs: la grandeur extérieure et la puissance de la nation, surtout lorsqu'elles s'incarnaient dans une forme monarchique ; l'Etat s'administrait comme son propre but.

Or, tandis que l'Etat croyait atteindre ces buts, il dut constater, non sans mauvaise humeur, que son principal facteur, la politique extérieure, se mettait de plus en plus au service d'une fonction non politique: l'économie; quant à l'administration, l'éducation et la religion, dont l'Etat — consciemment ou non — • s'était chargé au nom de sa puissance, elle devinrent insensiblement des moyens de lutte: dans les Etats réactionnaires, contre le peuple; dans les Etats révolutionnaires, contre l'aristocratie.

Tandis que l'impérialisme des maîtres arrivait â son point culminant, l'Etat était depuis longtemps devenu un office de conciliation des intérêts en présence, une machine à maintenir l'ordre et à administrer, pourvue d'une autonomie incomplète ; et, parce qu'il ne voulait pas reconnaître cette transformation, il poussa l'impérialisme à son comble, appuyé sur ses classes dirigeantes.

Les idées contralistes, elles, persistèrent, contre tout bon sens.

Une source centrale de sagesse: dans la monarchie une sagesse dynastique, avec des intérêts privés, atténués par une certaine morale ; dans la république, une sagesse de parti politique à la couleur changeante, A l'extérieur la lutte d'Etat à Etat; à l'intérieur l'organisation et l'accord. La monarchie se chargeait ellemême de sa justification; là où il y avait souveraineté parlementaire, on admettait tacitement qu'elle constituait une administration autonome, une suprématie du peuple souverain sur lui-même.

Sans doute elle était tout cela comparativement à la monarchie. Elle l'était aussi en une certaine mesure,

relativement à elle-même, en tout cas tant que les grandes questions de la forme du gouvernement, de la politique extérieure et de la politique proprement dite constituèrent des questions centrales, dominant de haut celles, moins importantes, de l'économie, de la société et de la culture. Elle l'était surtout dans les pays où ,les groupements et les intérêts sont plus homogènes, tels l'Angleterre et l'Amérique, où les intérêts et les idéaux s'étaient réunis en un tout palpable, en face d'hiérarchies locales moins sensibles.

La guerre, avec sa suite, la paix, a, en apparence, porté à leur point culminant les grands problèmes de la politique proprement dite; en réalité elle les a détruits. Même les Etats sursaturés d'imxpérialisme, occupés de leur propre assainissement et de leur rénovation, ne devront plus envisager qu'un seul problème fondamental, celui des classes et des couches sociales. La politique extérieure, la politique pure donnera encore quelques représentations théâtrales, puis disparaîtra de la scène. Elle sera remplacée par une politique sociale et économique.

Ces questions, en apparence les plus matérielles de toutes, seront résolues pourtant au moyen de valeurs idéales: l'inteUigence et la morale. Car si, à une époque difficile de transition, les monopoles des matières premières et des produits dominent la situation, avec le temps, chaque nation recevra juste autant qu'elle donne ; et c'est du côté des valeurs intellectuelles seules qu'il faudra chercher le don illimité. Mais c'est ici qu'apparait clairement la fiction , tant de la source

centrale de sagesse que de l'autonomie parlementaire. Cette fiction prétend que: même lorsque les grandes questions de pure politique ne domineront plus la destinée des peuples, un seul corps de valeur médiocre — nous verrons pourquoi nécessairement médiocre — devra connaître, comprendre, juger et décider tout ce qui est essentiel, dans tous les domaines de la vie nationale. Il doit fournir, en les tirant avant tout de son sein, les spécialistes aptes à faire entrer les principes dans le domaine de la pratique et en suggérer sans cesse de nouveaux. Il devra aussi connaître ces hommes, les juger et les contrôler.

Non seulement il le devra, mais il croit le pouvoir. Car cette assemblée subalterne se donne non seulement pour l'élite, mais aussi pour l'image du peuple. Elle est le peuple s'administrant lui-même.

Elle est élue d'après des groupes d'idées. Par exemple : commerce de détail — milice — l'école émancipée de l'église — art ancien — politique coloniale — ■ démocratie. Ou: monarchie — cléricalisme — grande propriété — antisémitisme — protectionnisme. Ou: particularisme — catholicisme — • colonisation intérieure par petites parcelles — classe moyenne — désarmement. On présume que ces groupes d'idées conviennent à la majorité des citoyens, ou que, la suggestion aidant, on pourra les y adapter. Cette présomption comporte une part de vérité, en ce sens, que les éléments de haute politique qui contiennent ces groupes d'idées: démocratie — autocratie — catholicisme — sont acceptés tacitement comme idées dominantes, comme conceptions directrices; en ce sens encore qu'on cherche à

tirer d'elles et des intérêts moyens de larges couches de la population, considérées comme susceptibles d'adopter ces conceptions, — tous les autres éléments d'idées et à les réunir en programmes de partis.

Tel est le sens de la fiction qui sert de base à toute souveraineté et à toute autonomie parlementaires. Cette fiction se rapproche d'autant plus de la vérité que plus homogène est la nation, plus mécanique la formation de ses groupements. Elle a atteint le maximum de vérité dans les Etats anglo-saxons. Elle s'éloique de la vérité et approche de l'absurdité d'autant plus que le peuple est plus divisé selon les provinces, l'esprit et les intérêts, que moins vigoureux est son ciment national.

D'après la science de nos professeurs, qui savent ce qu'ils ont appris : en particulier tout ce qui touche à l'histoire, et ne doutent pas un instant qu'à l'aide de cette recette intellectuelle séculaire, résultat d'un travail approfondi, nous puissions comprendre le passé et l'avenir — d'après cette science sacerdotale, nous savons que nous sommes le plus individualiste de tous les peuples et nous nous contentons une fois pour toutes de cette louable et vertueuse faiblesse.

Nous sommes le peuple de Goethe, de Fichte, de Beethoven, et cela explique tout.

Mais d'abord, cela n'explique rien et ensuite reste à savoir si c'est vrai.

Cela n'explique pas pourquoi nous n'avons pas eu, depuis cent ans, une pensée créatrice. Cela n'explique

pas non plus pourquoi nous n'avons jamais fait, dans aucun des domaines de la vie, une grande création originale.

Dans le domaine intellectuel comme dans celui de la vie pratique nous sommes mécanisés exactement comme les autres peuples. Nous n'avons pas créé la mécanisation, mais nous l'avons étudiée avec la profondeur qui nous caractérise et nous l'avons poussée à ses dernières limites. Au cours des siècles précédents, nous avons été dépendants, tour à tour, pour la littérature, de la France, de la Russie et de la Scandinavie. Pour la peinture, de la France, du Japon et de l'Espagne. En ce qui concerne la philosophie et la science, nous étions internationaux.

Notre peuple est neuf. Il s'est transformé par de grandes révolutions successives qui portaient la couche inférieure au pinacle; il est constitué par les couches inférieures de jadis, anonymes, sans histoire. Nous sommes aussi peu le peuple de Goethe et de Durer que les Italiens sont le peuple de Dante et de Léonard. Considérons notre histoire contemporaine, nos édifices, les formes que nous donnons à la vie, les portraits de nos dirigeants.

Ne nous laissons pas tromper par l'étroite sphère d'observation de quelques esprits cultivés, qui, dans la fréquentation de vieux livres choisis et au sein d'un aimable paysage, font revivre devant eux la patrie d'autrefois. Ne nous laissons pas tromper par l'esthétique d'ermites impressionnables et admirateurs de la nature, qui renient et rejettent la sueur capitaliste dont ils vivent. La nouvelle Allemagne est un pays inconnu,

surtout de ceux qui raisonnent historiquement à son sujet.

Nous nous distinguons aujourd'hui des autres nations, moins par l'intelligence que par le caractère. Nous sommes plus mous, moins conscients, plus amorphes, plus dociles. Reste à savoir jusqu'à quel point nos qualités industrielles, de disciplines, d'amour de l'ordre et de l'exactitude, tenaient à l'autorité souveraine ou à notre véritable nature. La loyauté, l'objectivité, le sérieux existent encore au sein de la bourgeoisie mourante. Peut-être possède-t-elle encore son ancienne faculté d'engendrer des talents. La bonté, la chaleur, une disposition à rendre service, sont les plus belles qualités des couches moyennes et inférieures.

Les qualités du coeur aussi régnent encore. Conduiront-elles à une effémination slave — le défaut de fierté nationale permet parfois de le craindre — ou pénétreront-elles encore une fois les forces vives de l'intelligence, pour le plus grand bien d'une prospérité spirituelle ? c'est ce que nous verrons. Toutefois, au point de vue national et politique, les faiblesses dominent qui ne constituent pas l'individualisme, dans le sens le plus élevé de ce mot, ni une originalité consciente, productive; mais de l'amorphie, un attachement à des habitudes et à des commodités accessoires.

L'envie est notre défaut national ; elle ne se laisse atténuer que par l'humilité. Elle découle de notre modestie et de notre paresse latente. «Je ne suis rien et je m'en contente, donc tu n'es rien non plus et tu dois t'en contenter aussi». Une existence, des idées et Rathenau, Révolution. "^ q-

des actions extraordinaires ne sont admises que chez ceux dont le rang et la naissance suspendent tout jugement, ou à ceux qui échappent à la poursuite parce qu'ils se sont frayé le passage, — cette expression dit tout!

Par contre, une habile médiocrité ne perce pas. Ceux qui disent ce que d'autres pensent ou désirent l'entendre, ceux qui font ce que les autres voient d'un bon œil, pour se faire apprécier {sich beliebt machen):, ce terme peu engageant ne peut se traduire en aucune des langues occidentales. Il ne signifie pas l'amour, ni la sympathie, ni le respect, il ne signifie même pas l'estime, la considération ou la popularité; il signifie d'une part une acceptation complaisante, d'autre part une antipathie surmontée.

En Allemagne on ne juge pas un homme sur ses qualités, mais sur ses démérites. Un homme doit être sans reproche et une chose doit être sans défaut. Mais de sans défaut il n'y a que le zéro parfaitement net et rond.

Bismarck n'était pas plus beliebt qu'exempt de défauts. Toute sa vie, il fut archiimpopulaire. Il ne serait jamais venu, il serait parti dix fois, si un monarque absolu n'était allé le chercher et ne l'avait maintenu contre la volonté de tous les bourgeois et de tous les nobles. Lloyd George, Clemenceau et Wilson ne sont pas populaires chez eux; mais admirés et parfois craints. Si nous étions jusqu'à présent soumis à nos maîtres, nous le sommes aujourd'hui à la popularité. C'est pourquoi, plus nous voterons, plus nos corps constitués seront médiocres.

Ce n'est pas par hasard que depuis des années l'étranger bien intentionné ignore tout ce qui est apprécié chez nous et s'en tient à ce que nous réahsons de haute lutte — en général trop tard. Les plus intelligents de nos anciens maîtres, nous disent ouvertement: «Nous devions vous dominer, parce que vos bonnes qualités ne se déploient que sous la pression de 1' autorité. S'il en était autrement, vous n'auriez pas supporté aussi longtemps notre domination.»

Nous avons beaucoup à apprendre. Mais nous avons beaucoup de temps et le malheur est une forte école. Nous devrons commencer par abroger les déclarations faciles et agréables parmi lesquelles nous rencontrons tout d'abord le formule populaire: Vindividualisme^ qui excuse tout.

Il faut distinguer l'individualisme des provinces et des races, de l'individuahsme personnel, reconnaître une forte réahté politique, un bel héritage, riche et dangereux à la fois.

L'Allemagne est un monde en petit, en trop petit, mais enfin un monde.

L'Angleterre, la France et l'Italie sont aussi des pays entre deux mers, où l'on remarque des alpes, des collines et des plaines, des landes, des champs, des prairies et des forêts, des fleuves rapides et lents, des grandes villes, des ports, des villes de province et des villages, des cathédrales, des universités, des châteaux, des magasins et des fabriques. Dans ces pays aussi les croyances sont divisées et les coutumes nombreuses; l'habitant du nord ne comprend pas le méridional. L'Ecossais et le Gallois, le Normand et le Provençal, le

Lombard et l'Apulien ne sont pas davantage de même race et de même sang que le Prussien et le Bavarois. Edinbourg et Liverpool, Boulogne et Marseille, Venise et Naples, ne diffèrent pas moins que Lubeck et Brème.

Cependant l'Allemagne possède un charme. Et pas seulement à nos yeux; l'étranger l'éprouve aussi, et il s'intensifie à mesure que l'on se rapproche de l'Autriche, jusqu'à l'ensorcellement.

Ce n'est pas tant un phénomène physique, l'échelonnement du chmat, du sol et du sang, qui fait de nous un monde en petit, mais un phénomène spirituel; le passé matériahsé. Ce sont les vertus de nos fautes. Economiquement et socialement, nous sommes d'un modernisme exaspéré mais, par le territoire nous relevons davantage du moyenâge que les autres.

Ce n'est pas l'individuaHsme personnel, mais bien l'autocratie, la nonchalance politique, le défaut d'intérêt pour la forme, le défaut de solidarité et du sens de l'indépendance, ainsi qu'une soumission ostensible aux autorités et aux dynasties, qui ont permis de maintenir jusqu'à nos jours le morcellement mioyenâgeux du pays. Des guerres et la dépopulation résultèrent de cet état de choses et contribuèrent à le renforcer. Des révoltes d'une masse ainsi réduite en atomes étaient impossibles et étaient étouffées en germe.

La Prusse, qui portait à bon droit le nom et la couronne de pays extra-allemands, s'adjugea la mission de réunir l'Allemagne en un seul Etat. PoHtiquement on ne dépassa pas les méthodes du despotisme militaire

civilisé, géographiquement on ne dépassa pas le Main. La constitution de 1871 constitue un travail monumental, mais incomplet. La Prusse monarchique resta, malgré son hégémonie et sa remarquable cohésion, une constellation extra-allemande, créée pour faire des conquêtes à l'extérieur, mais non à l'intérieur du pays. L'Allemagne resta donc une communauté d'intérêts économiques et militaires de pays dynastiques. La Prusse n'a pas obtenu l'unité politique, elle a empêché l'unité intellectuelle. Jusqu'au dernier jour de son éclat dynastique, elle a gardé l'empreinte de son véritable fondateur, Frédéric-Guillaume l^^: une capacité réelle, mais bornée. L'héritage d'objectivité et d'exactitude sans précédent qu'elle apporta à l'Europe, resta plus de cent ans moderne et inimitable; c'était le premier Etat complètement m^écanisé, non au sens capitaliste, mais au sens mihtaire et bureaucratique. Cet Etat mérita le succès et en jouit durant deux générations. Ce succès devait tout excuser: l'absence totale de Hberté chez les classes dominées, la mentahté sèche et dévotement mihtariste, la brutahté de l'aboi d, la madrerie sans imagination du paysan dans les relations politiques, l'intolérance haineuse contre toute originahté, parce qu'incompréhensible. Le sujet prussien caricaturait les défauts de son Etat, les tournait en maladroite arrogance, en étalage présomptueux de son savoir, en un orgueil haineux, en esprit de domination autoritaire et en froide impertinence. L'Allemagne se cachait, horrifiée de penser qu'il fallût être si désagréable pour réussir. L'étranger serrait les poings.

Aujourd'hui on veut anéantir la Prusse. Ce sera un malheur et une injustice si l'on y parvient. Car, si les défauts de la raideur prussienne étaient insupportables, les vertus de la véritable nature de cet Etat sont utiles à l'Europe, indispensables à l'Allemagne. Nous y reviendrons. Il suffit de dire ici que la Prusse s'affaissa et que, au sein de la rude croûte du prussianisme, l'Allemagne resta un noyau tendre et sans alhage.

La décentrahsation moyenâgeuse n'affirme pas sa valeur dans le domaine de l'action, mais dans celui de la culture intellectuelle. Qu'on attaque tant qu'on voudra le centralisme français: il donne à l'Etat politique un puissant ressort et une force d'impulsion considérable. D'autre part la division allemande donne à la commune , à la ville et au village historiques, une dignité, une indépendance spirituelle inconnues dans l'ouest.

Les villes aspirent à une instruction toujours plus grande et rivalisent de développement. Le niveau de l'instruction en Allemagne dépasse encore de beaucoup celle des plus grandes nations et, si la force créatrice n'a pas marché de pair, nous pouvons espérer que les forces naïves des couches inférieures, forces neuves et qui n'ont pas encore trouvé leurs hmites, mises à la place des couches supérieures fatiguées, remédieront à cet inconvénient. Sinon: raison de plus pour persévérer dans notre culture et notre indépendance intellectuelle.

A part quelques petites locahtés industrielles, la conception de province n'a jamais existé en Allemagne. Et si le mot a été employé par opposition

à la grande ville, c'était pour les besoins du jargon commercial et scénique.

Le village allemand, en tant qu'il persiste à conserver ses dons naturels, sa manière d'être, ses coutumes et sa substance, est ce que nous avons de plus précieux et constituera notre force dans l'avenir. Si le village libre était resté un des privilèges de la partie orientale de notre pays, le prussianisme, cette chose abstraite, se serait mué en vivant germanisme.

Chaque région — il ne s'agit pas d'Etats confédérés, ni de provinces — conserve son acquis historique, sa propre économie intellectuelle, sa responsabilité culturelle et constitue au milieu du monde allemand, un monde en petit.

Cependant, il ne faut pas confondre cet admirable droit acquis d'autonomie spirituelle avec l'individualisme créateur, avec l'inaliénable originalité politique. L'Allemagne comme individualité est créatrice dans son ensemble, ou le deviendra; et dans les cadres de cette originalité naturelle elle donnera toujours large place et libre jeu à la décentralisation politique et intellectuelle. Malgré notre amour et notre souci des traditions locales, ne pouvons-nous sans exagération excessive parler de nouveaux centres de culture en Saxe, en Bavière ou dans le grand Duché de Bade? Aussi divers apparaissent d'un lieu à l'autre les monuments visibles et sensibles de l'ancien temps, aussi uniformes sont les nouvelles formes de la vie et du travail. Maintenir les créations du passé, c'est notre devoir, laisser croître librement celles de l'avenir, c'est notre droit : mais maintenir le pays naissant en divisions arbitraires

par entêtement particulariste, ce serait trahir le manque de sentiment national, prouver notre incapacité à constituer une nation.

La nouvelle constitution allemande d'empire, produit d'un compromis, où la rapidité est le seul moyen de lutte, renonce à aborder le problème allemand. Elle renonce surtout à toute question qui touche à l'essence intime de l'idée d'Etat, et esquive le conflit: centralisation ou décentralisation, unité ou pluralité, en accouplant le suranné avec le périssable; une contradiction logique sert de lien.

L'ancien Etat confédéré persiste. En fait d'innovation on donne aux Etats d l'Empire l'horrible nom de membres politiques.

La désastreuse destruction de la Prusse constitue le fond du tableau.

Les deux idées se contredisent. L'ancienne alliance éternelle des Princes pouvait prolonger son éternité de quarante-huit années, tant que la peur la protégeait et qu'aucun embarras ne survint. Elle ne pouvait mener ni une politique extérieure, ni une politique économique, ni une politique financière. Elle tombait à genoux devant tout monopole; le budget de la guerre fut une catastrophe. C'était une constitution pour une saison de beau temps.

Ceux qui ont assisté à la misère lamentable et sans remède des relations, entre le gouvernement d'Empire et les Etats confédérés, les Etats confédérés et la Prusse, les ressorts prussiens entre eux et avec les

ressorts d'Empire, les ressorts d'Empire entre eux et avec le chancelier, savaient: qu'ici l'on ne pouvait travailler qu'au jour le jour, que toute grande tâche était paralysée. J'ai décrit cet état, d'un comique lamentable, dans ma brochure Actualités.

La Prusse, la grande haïe, autrefois divinisée, est détruite en raison de cet axiome: Quidquid délirant reges, plectuntur Archivi. On a oublié la puissance d'organisation que la Prusse a introduite dans l'Empire, on a oublié sa volonté ferme et claire, si peu allemande, sa capacité de créer quelque chose et de l'achever, sa force économique inouie et son positivisme qui se consumait lui-même. Faites le différence entre le Saint Empire Romain et l'Empire allemand: que reste-t-il? la Prusse. Entre l'Autriche et l'Allemagne: que reste-t-il? la Prusse. Retranchez la Prusse de l'Allemagne: que reste-t-il? la Confédération du Rhin. Une Autriche prolongée. Une Répubhque cléricale.

C'est vrai: les déclamations de l'esprit mauvais, de l'esprit féodal et militariste, ont usé et déprécié les vertus de la Prusse. Nous enrageons d'entendre toujours parler de l'impératif catégorique, lorsqu'il s'agit de bureaucratie; de la simplicité de l'ancienne Prusse, lorsqu'il s'agit de défendre les droits des Junkers; de monarchie pratique lorsqu'il s'agit d'étouffer la liberté et d'isoler le peuple. Et pourtant cela est vrai et cela reste vrai: le collectivisme politique, la sohdarité nationale — qu'il ne faut pas confondre avec le simple amour du pays natal, avec la communauté de race et avec l'intérêt local — n'a jamais existé en Allemagne ailleurs qu'en Prusse et par la

Prusse. Précisément parce que la Prusse est tout autant un pays non-allemand qu'un pays allemand. Accordons que la prédominance prussienne doit être anéantie. Alors on partagera la Prusse, la Prusse se confondra avec l'Allemagne et l'Allemagne se confondra avec la Prusse. Il n'y aura plus d'Etat confédéré possible: c'est l'Etat unitaire — ou la dissolution.

Accordé au contraire que la confédération soit maintenue. Alors la Prusse subsiste comme unité active, et son hégémonie est inévitable.

La troisième solution: maintien de l'Etat fédératif avec destruction de la Prusse^ serait un contresens. Car alors l'Allemagne ne serait plus qu'un conglomérat de gouvernements secondaires sans force, avec une économie égoïste, avec une politique intrigante, et la division en une confédération du Nord et une confédération du Sud ne serait plus qu'une question de temps.

Ces considérations ne cadrent pas avec les représentations de circonstance données au théâtre de fortune de Weimar. S'il était nécessaire encore d'apporter la preuve de l'insuffisance de la bourgeoisie en pohtique, ce théâtre l'a fait! Epiciers au parquet, épiciers sur la scène; au lieu de Goethe, Kotzebue. Pas un mot, pas une idée émis sur cette scène n'ont pénétré dans la masse populaire; le moulin à paroles à tourné lentement pour moudre une révolution dont il ne reste rien, sinon quelques syndics de failHte repus.

Si l'on veut comprendre le sens plus profond de la volonté unitaire allemande et l'incarner en une orga-

nisation politique, il faut envisager la pensée politique sous un nouveau jour.

Depuis longtemps l'Etat nouveau n'est plus un simple Etat. Partant de la volonté commune de la nation, de la communauté politique, militaire, religieuse et du droit, il s'est développé en passant par la communauté de civilisation, d'instruction, de transports, pour aboutir à la communauté économique. Aux sommets des administrations, un ministère s'enchaîne à un autre; une fiction sans remède veut que toutes ces machines isolées travaillent à la perfection, qu'elles soient réglées par un président du conseil des ministres ou par un monarque, et qu'un parlement omniscient les surveille, les maintienne, les façonne et les gouverne.

Un parlement divisé en trois chambres, s'occupant, l'une de questions d'intérêts, la seconde de questions politiques, la troisième de questions religieuses — composées en m.ajorité de médiocrités appréciées — peut faire trois choses : sélectionner les éléments gouvernementaux, donner au pays une direction pohtique générale qui réponde approximativement à la volonté populaire, contrôler la machine politique au point de vue de la forme. Il ne peut pas, ce qu'on lui demande avant tout, légiférer de façon systématique; il ne peut pas, ce que du reste il ne doit pas faire, gouverner.

Dans une chambre profondément divisée, la législation est livrée au hasard. Le ministre, qui ne dispose ni du temps ni des connaissances nécessaires, en réahté un fonctionnaire ministériel, élabore une loi, en s'adap-

tant aux intérêts en présence et sans perdre de Toeil la psychologie du parlement. Le ministre s'assimile les motifs et les expose. La chambre comprend ou ne comprend pas, envisage la chose au point de vue politique et agitateur, les hommes compétents présents et les représentants d'intérêts s'en mêlent avec ou sans succès, on remanie la loi sans prendre en considération son esprit ni ses effets, enfin on l'adopte ou on la repousse pour des motifs poHtiques. La fiction de la démocratie est maintenue, personne ne croit à celle de l'adaptation aux réalités.

Retournons à l'Etat dont la tête se présente telle que je viens de la décrire.

Aujourd'hui déjà, il existe une quantité d'Etats idéaux, une quantité de quilles posées de travers sur une surface commune, et dont les pointes se perdent dans les nuages parlementaires. A proprement parler, il y a, outre l'Etat poHtique et juridique, l'Etat mihtaire, l'Etat rehgieux, l'Etat administratif, l'Etat intellectuel, l'Etat commercial et l'Etat économique.

A l'heure qu'il est, tous ces Etats sont déjà indépendants, bien qu'ils soient soumis à l'Etat supérieur poHtique, en ce qui concerne certaines décisions directrices. Ils sont presque indépendants, mais mutilés tant dans leur ensemble que chacun en particulier.

Car il leur manque des fondations sur le sol populaire, quand bien même quelques-uns d'entre eux, notamment l'Etat religieux et l'Etat administratif, se rattachent en quelque sorte, par de minces racines rudimentaires, à des entités d'administration locale autonome.

Tous reçoivent leur part de sang populaire, mais uniquement au moyen du ventricule absolument insuffisant du parlement politique. C'est ainsi qu'une majorité d'intérêts règle ou tranche une question de civilisation essentielle, une majorité d'idées une question économique, et une majorité politique un problème religieux. Il est simplement effrayant de songer qu'à l'issue d'une longue délibération, une chambre fatiguée dépêche en cinq minutes une décision lourde de conséquences, soit que personne ne l'ait comprise, soit que deux partis aient pactisé mécaniquement à son sujet, soit parce qu'un discours sensationnel a fait impression, soit parce qu'il s'agit d'une affaire de démagogie électorale, ou encore parce qu'on veut en finir.

Ce qu'on trouve de mieux comme sens des réalités, qui ait pénétré dans les fastidieuses discussions de principes, provient du brave et objectif bureaucrate qui a préparé le travail avec son sens pratique, guidé par les avis d'experts et d'intéressés, pour autant que cela se pouvait, et — comme leurs dires sont souvent sujets à caution — en les opposant avec art les uns aux autres.

Si l'on considère l'objectivité et la compréhension qui président au travail de toute administration autonome laquelle, si limitée soit-elle, n'en est pas moins à mi-chemin de le compétence; si l'on considère qu'elle possède une certaine dose, modeste, mais réelle, d'esprit inventif, voire même ce qu'il y a de plus rare au monde : quelque bon sens, on désespère de la marchandise avariée que nous fournissent les établissements universels pour l'exploitation législative en masse.

Ceci concerne tous les parlements, mais avant tout les parlements allemands. Nous, peuple de poètes et de penseurs, exerçons la profession accessoire de petits bourgeois. Nous ne nous en apercevions pas, tant que nous étions sous le joug de nos maîtres tranchants et nullement détaillants; nous étions alors organisés et disciplinés, galvanisés, raides, rangés, adroits. Dans l'ivresse de la liberté, qui donne aux autres du feu et de l'élasticité, nous devenons flasques et mesquins et nos maîtres de railler: «Vous avez toujours été ainsi. Retournez en esclavage, c'est là ce qu'il vous faut.»

Le parlementarisme a toujours été un pis-aller, excepté dans les pays d'une telle maturité politique que la forme de gouvernement importe peu. Chez nous, il a fait son temps avant d'avoir commencé et pour deux raisons: nous ne produisons pas d'esprits universels capables d'embrasser d'un coup d'oeil les grands et les petits événements, les objets généraux et les particuliers ; nous échouons à cause du désaccord entre les idées et les intérêts. Les masses ont le pressentiment de cette insuffisance. Elles ne veulent pas une république, elles en veulent deux. Une qui soit parlementaire, et celle des conseils. Comment y parvenir? cela leur est égal. Les masses ne sont pas des législateurs, mais elles ont raison de se méfier d'une république petite-bourgeoise, du parlement et du gouvernement petits-bourgeois.

Seules les républiques peuvent triompher de la république, les parlements du parlement, les particularismes idéaux du particularisme local.

Nous verrons. Je prétends encore : il est nécessaire de détacher les Etats idéaux juxtaposés et emboîtés, les uns des autres, de les édifier conformément à leur but en les établissant dans leur indépendance, tout en les soumettant, bien entendu, à une direction politique.

C'est ainsi que nous créerons le nouvel Etat, l'Etat de l'avenir; que nous créerons la vraie démocratie et en même temps le tribunat populaire des masses; que nous créerons une législation, une politique et une administration pratiques, justes et sachant voir de loin ; c'est ainsi que nous réconcilierons le particularisme et le centralisme.

Il faut prévoir deux objections: la question de la démocratie et celle de la pluralité des parlements.

Nous sommes habitués à ce que les personnes qui prônent des organisations d'Etat ou des corporations spéciales ou n'importe quoi ne reposant pas sur la simple majorité des suffrages, cherchent à tromper notre conscience démocratique. Il en fut ainsi en effet: dans les cas les plus favorables , on se trouvait en présence d'une liberté allemande , d'une liberté à la mode professorale et, avant qu'on eût le temps de se retourner, le roi et l'église, la noblesse, l'argent et le militarisme se retrouvaient au faîte de l'idéal du bourgeois cultivé.

Mais aujourd'hui un autre mouvement se dessine. De l'est nous sentons la pression d'un désir obscur, mal fondé, contradictoire, mais impérieux: marcher

contre la démocratie au nom de la liberté. Absurdité complète, n'est, ce pas ? Peut-être bien que non !

Supposons que les Anglais provoquent un plébicite dans l'Afrique orientale allemande en y comprenant les femmes. Quels seraient les résultats?

Exactement celui que veut le gouvernement, c-à-d. la race blanche. Et cela sans la moindre trace de contrainte ou de corruption. Car l'indigène ne comprend pas la conséquence de son vote; il n'est pas habitué à penser indirectement ou d'une façon abstraite. Il vote pour ce qui existe, choisit ce qu'on lui offre. Il en est autrement lorsqu'on lui demande des choses usuelles : désigner un porteur ou envoyer un commissionnaire vers la côte.

C'est pourquoi les Russes disent: avant d'introduire la démocratie, éclairons le peuple.

C'est pourquoi, lors de nos élections nationales démocratiques, des millions d'électeurs, en particuHer ceux de la campagne, ont voté ouvertement contre leurs intérêts.

C'est pourquoi les grands législateurs romains avaient introduit le tribunat populaire dans l'Etat rustique et aristocratique.

C'est pourquoi, chez nous et en Europe, les efforts tendant à faire contrepoids à la démocratie bourgeoise par un système de conseils ne s'arrêteront plus.

C'est pourquoi la constitution politique uniparlementaire, forme primitive et qui avait sa raison d'être dans les répubhques bourgeoises occidentales, du temps du commerce libre et du patronat conservateur, ne convient plus à l'ère de l'émancipation des masses.

Le système des Etats spécialisés, au contraire, permet toute liberté démocratique et surdémocratique. L'Etat économique peut s'appuyer sur des conseils, l'Etat civilisateur sur des parlements professionnels, l'Etat éducateur sur des parlements de spécialistes et de simples citoyens. L'Etat unitaire, en tant qu'instance supérieure prépondérante et directrice, doit naturellement incarner le principe de la démocratie dans sa théorie absolue, car la direction générale de la politique concerne et oblige également chaque citoyen; elle doit donc lui conférer des droits égaux.

Ceux qui ont vécu sous l'ancien régime d'Etat bourgeois, ceux qui, en outre, partagent l'aversion justifiée de la médiocrité parlementaire éprouveront de la répugnance pour la pluralité des corps d'Etat. N'aurat-on pas bientôt assez marchandé et bavardé, voté et conclu? Ne pourra-t-on plus jamais, en repos et en silence, travailler et créer pour soi-même en toute modestie ?

Malheureusement non. Plus jamais. De même que nous ne pouvons plus retourner, pour nos habitations, à l'ermitage, ni, dans le domaine industriel, à l'économie dom^estique intégrale, de même nous ne pourrons plus revenir à la doctrine sociale du «chacun pour soi». La moitié de notre vie sera consacrée au travail créateur, l'autre moitié — à part les professions hbérales — sera absorbée par nos devoirs envers la communauté.

En effet, le chacun pour soi reposait sur des privilèges. Plus la minorité des humains (comme individus ou comme classe), prétendait vivre pour elle-même et y parvenait, plus elle devait être contrainte de vivre Rathenau, Révolution. ^ ..o

pour d'autres, c'est à dire pour cette minorité, empêchée de vivre elle aussi pour elle-même. S'il s'agit aujourd'hui de construire en Europe une société foncièrement neuve : soit: composée d'une seule couche et non plus de deux, toute sujétion héritée, acquise, transmise, disparaîtra; Tétat actuel d'obligations et de relations réciproques deviendra sujet d'arrangements sans cesse renouvelés; l'équihbre statique fera place à l'équilibre dynamique. Ce sera une succession sans fin d'accords et de sièges et l'image extérieure de ce mouvement perpétuel qu'est le parlementarisme sous toutes ses formes.

La conséquence la plus fâcheuse peut-être, la plus dangereuse au point de vue moral, de la nouvelle forme sociale — qui aussi menace d'abolir la solitude — il nous faudra la subir mieux: nous la subissons déjà; nous ignorons seulement, à cette heure encore, qu'elle est immuable, perpétuelle. En pré sence de l'agitation continuelle, des assemblées , des éternelles discussions et décisions, nous croyons que c'est plutôt une conséquence de l'époque de transition qui se calmera.

Lorsque nous aurons reconnu la nécessité de cet organisme — la nouvelle génération ne saura pas qu'il aurait pu en être autrement — , nous préférerons la forme organisée, la pratique réglée des discussions, aux délibérations fortuites et de circonstance.

Les séances de sociétés, les délibérations de commissions, les conversations de spécialistes, les réunions d'associations, les assemblées populaires, les congrès de conseils t qui sévissent aujourd'hui furieusement et sans ordre, seront alors dirigées sur des voies orga-

nisatrices, perdront de leur caractère arbitraire et passionné, gagneront en esprit de suite et d'ordre.

II faut une puissance prodigieuse pour dompter et féconder l'excédent de la volonté de l'homme au moyen de la responsabilité. Nous nous trompons, en croyant qu'il suffit, pour apaiser les forces intellectuelles et les énergies subitement déchaînées de millions d'hommes, de leur mettre entre les mains un bulletin de vote et de leur dire qu'un parlement bourgeois cossu et insignifiant siège souverainement en leur nom et gère leurs affaires pour le mieux. Seul un organisme sain du haut en bas, toujours renouvelé et constamment en activité, pourra capter les forces qui viennent d'en bas, et les rendre utilisables, pénétrer la bureaucratie et la fortifier et, au moyen de subdivisions autonomes, balancer les prestations, les charges et les créations.

L'èloboration du nouvel Etat demandera des dizaines d'années, mais il suffit de le concevoir pour le vouloir, et de le vouloir pour le créer.

Le caractère du nouvel Etat consiste en ceci, qu'il transformera les piliers de pierre immuables du bureaucratisme en troncs vivaces où circulera une sève organique. La loi dynamique prendra la place de la loi statique.

L'ancien Etat est mort de la fiction par laquelle une personne unique très haut placée pouvait réunir et diriger dans le même sens les piliers isolés de la bureau-

cratie, avec l'aide d'une machine à légiférer. En réalité, vu l'impossibilité absolue d'exercer la surveillance la plus élémentaire, cette personne ne pouvait intervenir que d'une façon arbitraire ou fortuite, à l'exception de cas dangereux d'hypertrophie, provenant d'engouements romantiques.

L'Etat qu'on élabore en ce moment croit avoir fait quelque chose en remplaçant l'autorité personnelle par la machine, qui, en dehors de la législation, devra se charger encore de la ligne de direction et du contrôle administratif.

Dans les deux cas, dans l'ancien et le nouvel Etat, la même fait se produit, en dépit de la fiction: en réalité, la législation, la direction à donner et l'administration incombent aux piUers divers de la bureaucratie; celle-ci est entravée toutefois par une quadruple lutte intérieure et extérieure, cause de désagrégation; entravée à ce point, qu'il ne nous reste plus que la misérable politique de la moindre résistance, bonne tout au plus à résoudre des embarras fortuits.

Le premier combat dut être hvré contre un parlement divisé, ignorant, qui croyait et prétendait diriger; en réalité ou dut le conduire, en ménageant les apparences et il fallait qu'il le fût. Les concessions à la vanité, à l'agitation des partis, à la majorité de hasard, prenaient à la politique sa meilleure part et la faussaient.

Ce qui était vrai jadis du parlement l'est aujourd'hui du parti ou du groupe dominant. En raison de son défaut d'intérêt pour la pratique, en raison de son besoin de prestige et de sa tactique électorale, ce parti

est un associe plus superficiel, un collègue ennemi plus dangereux que l'ex-parlement général, qui avait à peine conscience de porter une responsabilité collective.

Le deuxième combat se livre de département à département, d'Etat central à Etat confédéré. Il persiste et s'aggrave, lorsque le particularisme est vainqueur, amoindri par les dangereuses escarmouches contre les gens de cour et les souverains, lesquelles seront remplacées par d'autres intrigues.

Le troisième combat se livre contre les intéressés, leurs associations et contre l'opinion publique excitée par eux. C'est ce combat qui a causé les plus grandes pertes en hommes et en biens, d'avantage peut-être que ne le savent ceux qui y ont pris part. Il ne cessera même pas dans l'Etat socialisé, tant qu'il existera des intérêts privés. Dans l'Etat provisoire que nous traversons, voici encore un

quatrième combat: contre les masses organisées. Il sera la source de continuelles agitations révolutionnaires, si l'on ne réussit pas à incorporer ces masses à l'édifice politique.

La force d'inertie de la tradition était la force et le faiblesse à la fois de l'ancienne bureaucratie, au jours de ces combats. La force : car elle créait un corps solidaire dont les plaies se refermaient toujours et l'épée du novateur et du novice s'émoussait au contact de son armure. La faiblesse : car ce corps se mouvait lentement dans la direction fortuite du moindre obstacle et n'était point capable de lutter de vitesse.

Jamais bureaucratie n'a travaillé dans des conditions plus difficiles ; et ses vertus centenaires prusso-

allemandes sont la cause que, dans sa mission de soutien de l'Etat, ses forces ne la trahirent que dans une seule direction, celle de l'initiative.

Si elle reste le seul soutien, (et cela sera le cas, comme nous l'avons vu, à propos de la république bourgeoise particulariste projetée) si elle reste le seul soutien, sans que l'on infuse à son corps la dynamique de nouvelles forces vitales provenant de nouvelles conceptions politiques, ses vertus s'éteindront: car elle perdra sa dignité.

Le traditionnel renoncement catégorique du fonctionnaire d'Etat se trouvait jusqu'à présent atténué par la conscience qu'il avait de sa situation et par son orgueil. Appartenir à l'administration était déjà une prérogative ; titres et dignités remplaçaient les salaires ; les plus hautes situations s'offraient à lui. Tout cela est fini. Qui cela peut-il encore tenter, à la fin d'une carrière, de travailler dans les ténèbres d'une chancellerie et d'assurer le succès d'un jeune arrivé, d'un ministre parlementaire, plus habile que doué? La jeune république bourgeoise rétablira aussitôt que possible les titres et les dignités; toutefois, il leur manquera l'éclat de l'exclusivité. Ce seront titres et dignités de ménage, bonnes pour sapeurs pompiers et sociétés de districts; les salaires resteront modérés. Au lieu de l'ancienne bureaucratie, nous en aurons une nouvelle, nommée sans préjugés, crue sousla protection du parlementarisme; elle ne sera ni meilleure ni plus intègre que dans les vieilles républiques aristocratiques et ploutocratiques.

Nous sauverons la dignité de la bureaucratie en infusant à ses pyramides inertes une vie politique, en

la dirigeant vers une autonomie bien organisée. C'est déjà fait en ce qui concerne les corps autonomes locaux: le fonctionnaire qui rassemble autour de lui un petit parlement et le dirige, que ce soit une assemblée d'arrondissement ou un conseil municipal, dispose d'un royaume à lui, il sent son travail comme un tout et se trouve dans une situation plus libre que le bureaucrate, qui, enchâssé entre des supérieurs et des inférieurs, doit écouter les experts et lutter contre les intéressés.

Désormais, à chaque échelon du fonctionnarisme se soudera l'échelon correspondant de la représentation populaire, de la représentation des intérêts ou des idées, formé selon son espèce et sa destination d'éléments locaux ou professionnels. Cette disposition ira jusqu'au sommet de l'Etat spécialisé idéal, où l'on verra un ministère spécialiste, soutenu par un parlement spéciaHste, présidé par un ministre d'Empire politique approuvé par le parlement poHtique ou principal. Le ministre spécialiste remplacera l'actuel sous-secrétaire d'Etat, et la tendance politique de l'un comme de l'autre sera déterminée par la majorité du moment.

La revendication populaire d'un système de conseil contient non seulement l'idée juste de la nécessité de tribunats populaires, mais encore la reconnaissance diffuse que, pour aérer et éclairer tout l'édifice politique, il faut secouer la bureaucratie et la doter de représentations populaires incorporées à elles de façon organique. Cependant le système des conseils pèche par une mécanisation unilatérale, parce qu'il ne connaît pas d'autre représentation populaire que la dictature du prolétariat.

Quoi qu'il arrive, TAlIemagne restera d'esprit trop riche et trop multiforme pour pouvoir assujettir tout son travail à ce point de vue uniforme, dirigé dans un sens trop intéressé. La volonté particulière du prolétariat — tant qu'existera cette terrible notion — est une juridiction, la plus forte de toutes aujourd'hui, en matière économique; or, la religion, l'éducation, l'art, les affaires étrangères, ne peuvent pas être jugés, dans l'ensemble et dans l'espèce, par des corporations de classes, voire locales s'il se peut. Chacun aura sa place dans tous les domaines, cependant les croyants prévaudront dans le domaine religieux, les éducateurs dans celui de l'éducation, les artistes dans celui de l'art, les hommes politiques dans celui de la politique.

En parcourant ce royaum.e des formes, il est impossible, dans le cadre d'une discussion de principes, de décrire en détail la construction des divers Etats spécialisés. Avant tout, parce que cette construction comporte une liberté et une variabilité presqu'illimitées ; le plan fondamental aura beau demeurer constant, cet édifice, précisément parce qu'il n'est pas mécanique mais organique, restera toujours mobile et susceptible de formes variables.

Si l'on veut se pénétrer du contraste qu'offrira ce monde nouveau avec le système figé auquel nous sommes habitués, il suffit de jeter un regard sur les fondations et sur le sommet de l'un et de l'autre.

Dans ses fondations, l'Etat mécanique actuel même fait déjà preuve d'un commencement de réahsation organique, autonome, populaire. Ces rudiments d'Etat administratif, économique, religieux, s'appuient sur

des représentations populaires locales, extrêmement unilatérales il est vrai, primitives et embryonnaires; l'état de son développement répond à peu près à celui de la représentation des Etats à l'époque de la restauration; organisation interlocale, droit de participer aux délibérations, droit de pétition élargi. Les organes démocratiques de l'Etat économique sont complètement étiolés ; cet Etat est absolument dominé par les intéressés, abstraction faite de quelques interventions de vive force : ici végètent, solitaires, les chambres de commerce capitalistes.

A l'étage au-dessus, l'élément populaire organisé se perd dans l'obscurité des autorités centrales. Que signifie un congrès commercial dans l'immense domaine de l'Etat économique? Que signifie un conseil des chemins de fer vis-à-vis de l'Etat administrateur des transports et de la circulation ? Il pleut des rapports et des réclamations, comités et commissions de conseillers de commerce et d'inspecteurs des travaux pubHcs s'en repaissent, et les intéressés rodent autour des portes de service. Tout-à-coup jailHt d'en haut la lumière du parlement omniscient et infaillible; franchise, souci du peuple, travail intégral. Mais cette lumière n'éclaire que les sommets des arbres, elle ne pénétre pas dans le crépuscule des fourrés poHtiques.

Jetons un regard sur les sommets: un ministre se présente devant le parlement et prétend incarner toutes les matières intellectuelles de son département. Ce que ses conseillers lui ont inculqué aux heures de confidence, il le traduit dans la langue savoureuse du peuple et récolte l'approbation générale de ses conseillers, lorsqu'il

fait ressortir une faiblesse personnelle de* son contradicteur. Les anciens Etats parlementaires, munis d'organisations stabilisées, peuvent se permettre de placer au gouvernail de leurs machines exercées, de leurs divers ressorts, le pur politique qui dirige à bon escient, malgré son incompétence; nous, dont l'avenir est encore à conquérir, si tant est qu'il puisse l'être, nous devons surmonter les défaillances personnelles, avec lesquelles il nous faut compter une bonne fois, avec l'avidité des intéressés et l'inexpérience des masses, au moyen de notre force contestée, non encore éprouvée en toute liberté: notre faculté d'organisation.

Dans l'Etat organisé, nous ne verrons pas un monarque de carrière grand discoureur, équilibrant les responsabilités, soutenu par une bureaucratie médusée, qui le suit, à contre-coeur, tenue en laisse par intimidation et fidélité au devoir; non, nous serons en présence du chef d'un Etat spécialisé conscient, appuyé sur un parlement spécialiste comme lui et sur la masse de ses corporations subordonnées, mais composées de ses pairs et parlementaires. Il fera partie de l'Etat unitaire, représenté par le parlement politique. Lui et son Etat devront s'adapter à la politique générale ; ils auront une grande liberté pour mener à bien leurs tâches spéciales.

Un exemple. L'Etat éducateur a élaboré une réforme fondamentale de l'enseignement dans son ensemble ; elle coûte annuellement trois milliards. Un premier contact avec le ministère de l'Etat économique a démontré que ce ministère préférait de beaucoup ne rien accorder de cette subvention; on a cependant obtenu un milHard, sous réserve de l'autorisation du parlement,

parce qu'on pouvait prouver que le progrès dans l'éducation se paie largement sur le terrain économique. Le parlement principal approuve le projet, fixe les dépenses à deux milliards et charge l'Etat économique de pourvoir aux frais. Supposons que l'Etat économique s'unisse à l'Etat des transports: les deux ministres présidant à leurs destinées s'entendent, d'accord avec leurs parlements spéciaux, pour partager les frais.

Le problème ici se complique. Le parlement économique décide de faire rentrer un tiers de la somme nécessaire au moyen d'impôts directs: c'est l'affaire des corporations préposées "aux taxes, aux impôts et aux douanes. L'industrie doit fournir un tiers: c'est l'affaire de la représentation industrielle. Le commerce un tiers: c'est l'affaire de la représentation commerciale. Dans la représentation industrielle, les patrons et les ouvriers réunis décident d'imposer les corporations; les gros industriels et les fabricants devront supporter cent soixante-six millions et demi. Ceux-ci élaborent ensemble la manière de partager les impôts entre les diverses entreprises et de les percevoir.

L'obstruction n'est pas possible; car, en cas d'objection, d'impossibilité de s'entendre ou de résistance, l'affaire est remise à la représentation immédiatement supérieure. Le parlement principal décidera en dernier ressort; et on ne lui demandera plus une compétence technique, mais simplement d'examiner logiquement les faits. Ainsi, même si par malheur l'erreur persistait, on aurait à déplorer des dommages partiels, mais non plus des ruines. Si tout marche normalement, toutes les décisions seront prises par des hommes compétents, toutes

les réglementations découleront d'administrations pourvues d'une autonomie organique, aucun groupe intéressé ne sera écarté, le pays, en reliant entre eux les éléments locaux et professionnels les plus divers, s'administrera lui-mxême. Seuls seront mécontents ceux qui réclament des privilèges et la dictature.

Ainsi se résoudront toutes les contradictions entre les tendances centralisatrices et décentralisatrices, car les conceptions opposées de l'Etat unitaire et de l'Etat particulier disparaîtront.

Il va de soi que l'Etat général ne peut être que l'Etat unitaire. Mais les Etats spécialisés seront absolument libres au point de vue de leur organisation locale ; ils ne seront pas liés aux frontières nationales et pourront, chacun selon son caractère, comprendre des unités de races, des unités économiques, des unités de tradition historique et culturelle, en tant qu'ils auront besoin de subdivisions locales.

L'Etat économique est avant tout un Etat professionnel, unitaire, en tant que tous ceux qui exercent une profession — désormais ce sera tout le monde — y soient représentés. Pour autant qu'il s'organise localement, il se subdivisera selon les principaux domaines économiques.

L'Etat religieux s'organisera en districts selon la confession prépondérante. L'Etat intellectuel sera surtout composé d'associations de villes et d'universités. Les restes inoffensifs du particularisme persisteront dans l'organisation de l'Etat administratif. Ils conduiront à la constatation de ce que nous remarquons déjà aujourd'hui, à savoir: que le développement

de la démocratie entraîne le développement de la centralisation, surtout en présence de notre égoïsme croissant et de l'affaiblissement du sens de solidarité

Je suis insensible au reproche d'utopisme. Nous souffrons tous tellement de ce qui est, de ce qui nous arrive, et beaucoup plus encore de ce que nous adorions autrefois, de cet objet de nos illusions qui se dévoile dans sa crudité et son horreur, que chacun présente sa poitrine et répète: je n'ai pas mal.

Ceux qui énoncent des propos auxquels la masse n'est pas habituée, propos inopportuns et qu'elle ne comprend pas, sont habitués, eux, à se faire accueilhr par les huées de la majorité. Si, après des années, leurs propos se confirment, chacun dira: nous l'avions tous prévu.

Amis qui me critiquez, vous m'avez créé bien des difficultés; aujourd'hui vous facilitez ma tâche. Ce que vous ne comprenez pas, vous dites que c'est superficiel, vous nommez utopie ce qui vous contrarie. Ce qui vous paraît facile est pour vous futile, ce que vous ne pouvez sentir vous semble diffus et mystique. Ah! mes amis, appuyez-vous sur moi. Faites comme si je prêchais la damnation du monde et dites ensuite que je n'ai pas vécu selon mes doctrines. On vous croira; car qui pourra jamais décrire ce qu'il a vécu, ou vivre ce qu'il décrété?

Sérieusement : Je vous suis reconnaissant de votre malveillance. Si vous ne vous étiez pas assimilé ces

conceptions que vous réprouvez, bien des choses n'auraient pas pénétré l'âme populaire. Je suis content de vous voir glisser dans un feuilleton telle ou telle phrase de mon cru que vous croyez inaperçue, car alors beaucoup de gens la comprennent. Quelqu'un me disait: vos écrits constituent une mine de plagiats. C'est en effet ce qu'ils doivent être! La pluie ne demande pas ce qu'il adviendra des ruisseaux.

Eh bien, mes amis: utopie, dilettantisme^ conceptions bonnes pour les grandes villes — et, après ce que je viens de vous confier, froide arrogancel Poursuivons chacun notre chemin.

Pour terminer, il m'incombe de parler sérieusement à quelques-uns qui portent la même responsabilité que moi et partagent mes sentiments et mes idées.

Le chemin que les couches inférieures ont parcouru en Europe, au cours d'un siècle, est surprenant. Elles se composaient d'abord d'un ramassis intimidé et mis en tutelle, de serfs, de grangers, de valets de ferme, de petits artisans, de mercenaires à manufactures; elles constituent maintenant, d'après leur nombre et leur signification, la moelle même des nations. Leur attitude est celle de la bourgeoisie au tournant du XVI Ile siècle et elles ont parcouru dix fois plus vite l'étape que cette bourgeoisie mit un miUier d'années à franchir.

Toutes les constitutions existantes sont d'ordre bourgeois. Leur sens est, à peu de chose près, le même: une bourgeoisie, protégée par le monopole du capital et de l'éducation, défend à l'extérieur et à l'intérieur ses biens intellectuels et matériels. Elle s'appuie sur une bureaucratie composée de monopoHsateurs de l'éduca-

tion et dirigée par des monopolisateurs du capital. Elle gouverne au moyen d'un parlement, élu selon des traditions bourgeoises, religieuses aussi, sous la direction morale de la classe bourgeoise, de la bureaucratie et de la presse.

Cette écorce ne convient plus à la moelle. Le reste de la fiction s'appuie sur le reste de l'injustice: le défaut d'éducation du prolétariat. Doués d'une force merveilleuse, beaucoup de prolétaires ont brisé cette barrière ; deux générations suffiront à la supprimer définitivement. La constitution future ne devra pas adopter l'erreur qui fut, jusqu'à ce jour, l'apanage du féodalisme allemand: «Devenez ce que nous sommes, vous pourrez ensuite exiger ce que nous avons». La société, qui refuse l'éducation aux masses, devra supporter que celles-ci fassent leurs expériences sur son dos. Si elle est raisonnable, tout pourra se passer en douceur.

L'événement mondial de 1914 fut la guerre non des peuples, mais des bourgeoisies. Jamais la socialdémocratie majoritaire ne se relèvera d'avoir méconnu ce principe ; de n'avoir pas osé renoncer aux fractions de la masse de ses adhérents, où coulait un sang de sujets plutôt qu'un sang de prolétaires. La bourgeoisie a bandé pour la dernière fois ses forces impérialistes; elle a été brisée tout d'abord et uniquement dans les pays vaincus. Dans les pays vainqueurs elle gouverne dans l'ivresse de la victoire et célèbre au congrès de la paix sa fête funèbre impérialiste.

Cependant, l'incendie intellectuel marche sans s'arrêter de l'est à l'ouest. La lave se fraie un chemin souterrain profond, au-dessous des poteaux-frontières;

les croûtes enfouies s'écrouleront au millieu de la fournaise avec tout leur héritage. Nous qui sommes conscients, et n'adorons pas les idoles ancestrales, pourquoi résistons-nous à l'esprit élémentaire en fusion? Seraitce que nous croyons pouvoir retenir le courant du fleuve, ou que nous défendons les miettes de notre propriété ?

Non. Nous nous arcbouterons contre la violence, parce qu'il y va de la civilisation et de la culture de l'Europe. L'incendie russe accomplit sa mission; dans quelques dizaines d'années, une nouvelle société humaine, meilleure peut-être, surgira des ruines. On peut vouloir l'incendie, lorsqu'on ne craint pas la mort de millions d'êtres. Mais ce n'est pas là de l'histoire, ni de la politique : c'est le suicide des peuples et la catastrophe voulue. Ce n'est pas non plus de l'amour, d'anéantir les vivants, pour le bien de ceux qui naîtront, mais c'est du fanatisme. S'il en était autrement, l'impérialisme qui mena les guerres à coups de millions d'hommes pour enrichir certaines classes, et l'inquisition qui brûlait les corps pour sauver les âmes, pourraient se vanter d'avoir agi au nom de l'amour.

Non, c'est pour sauver l'essentiel de l'enchaînement de l'histoire, pour sauver ce qui reste de notre civilisation, que nous nous arcboutons. Mais cela n'a de sens que si nous opposons à la violence et aux forces élémentaires l'intelligence et la vie, non des principes surannés et morts. L'Allemagne nouvelle, constituée selon sa propre manière, appuyée sur la raison et la justice, tiendra tête à l'orage de l'est, à la pression de l'ouest, à condition de ne pas être un Etat fédératif décomposé, un

échafaudage bureaucratique, paré des couleurs cTe la liberté ... à la mode d'il y a cent ans.

Continuons. Il nous faudra oublier l'ancien Etat- Force, Etat-Masse, y compris ce que nous appelions une politique de population^ en réalité de surpopulation voulue. Notre grandeur ne peut plus reposer sur le nombre et sur le volume. Peut-être donc serait-il logique de se demander : n'est-il pas bon que la Hollande et les Flandres, la Suisse et l'Autriche mènent une vie à elles, germanique d'espèce mais complètement étrangère à l'Allemagne? La richesse du monde n'est-elle pas accrue de ce fait? Une Alsace francisée, les pays rhénans détachés, occidentaHsés, n'offrent-ils pas l'espérance d'une nouvelle vie dont l'esprit tirera son origine de l'Allemagne?

Peut-être est-ce logique, mais cela n'est pas humain. Abstraction absolue faite de la question de bien-être, fondée sur la plus petite unité économique possible, intervient ici un sentiment fondamental: le lien de fraternité entre parties d'un même peuple. Si en ce qui concerne la Hollande et la Suisse ce sentiment a été refoulé, il n'est cependant pas mort, mais réprimé par le respect de la liberté et du caractère d'autrui. Nos frères rhénans, par contre, nous appartiennent, et pendant bien des années nous souffrirons de la séparation et de l'angoisse sur leur attribution future.

Bien des années avant la guerre, j'ai déploré le manque de capacité d'agglutination de l'Empire. Ceux qui y vivaient, au milieu de gens arrivés, se sentaient à l'abri; l'étranger éprouvait une répulsion, et qui nous quittait ne revenait plus. L'ancienne atmosphère de Rathenau, Révolution. /^ 1^,0

favoritisme et de disgrâce qu'empestait la haine a •disparu, mais une ère nouvelle de haine et de discord a commencé. Il ne suffit pas d'aérer la maison, le poison gît dans les poutres et dans les murs. Seule une maison neuve, une maison où régnera la justice, pourra nous profiter, encourager le voisin à construire près de nous, engager, le moment venu, nos compatriotes d'Aix, de Cologne et de Trêves à rentrer au bercail.

Avons-nous encore la force de bâtir une maison à nous? Notre niveau intellectuel, Weimar le prouve, est tombé bien bas. Nous ne sommes plus un peuple de poètes et de penseurs. Nous avons longtemps confondu des aptitudes avec caractère, et nous sommes tenus aux aptitudes d'assimilation, de discipline et d'organisation. Depuis la rupture de la contrainte et de la férule, ces aptitudes elles-mêmes semblent avoir disparu. La plus terrible des secousses n'a pas mis en lumière une idée nouvelle, ni un homme de génie.

La révolution s'abrutit. Les récompenses, les salaires et les places constituent sa matière; sa forme est de petite bourgeoisie. Les nouvelles exigences de gauche sont stériles comme celles de droite; la même .lutte sévit, sous une forme plus rude. Le hasard décidera si nous marchons à la dictature ou au chaos.

Tout cela, avant que le poids entier de la défaite ait commencé de peser, avant que le dixième des Allemands se doutent de ce qui est arrivé et de ce qui nous attend. La presse à imprimer le papier-monnaie, toujours docile, fournit, en place de pain, de faibles espérances et de l'artificiel. Le bien-être continue d'exister sur le papier, le travail d'être facile et la grève plus facile que le^

travail. On offre toujours des succédanés, des ersatz, en ce qui concerne le plaisir, l'organisation et les transports.

^^ Sommes-nous encore une nation? Ce que nous avons tant de fois juré est oublié. Jamais un peuple n'a permis qu'on l'abaisse et qu'on le morcelé avec autant de résignation. Weimar parle, les commissions voyagent, Spartacus y va de ses coups de main. Berlin danse.

C'est le règne de la faim, de la fièvre et de la lassitude. Il en est ainsi? Oui, il en est ainsi. Malheur s'il en était autrement. On ne dispute pas avec ceux qui souffrent. Nous rassemblons nos coeurs, nos volontés, nos espérances. Nous construirons la maison.

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