‹ La tristesse et la joieChapitre 136 sur 146 · Hci'. philusopli., mars \S · texte numérisé non relu

Hci'. philusopli., mars \S

•À. Etal im'/ital des liYstérit/ues. Stii-nifili's mcutnux. y .\\\ s((.|.

.')8(S 1,\ riUSTESSK ET I, \ JOIF.

La diminution du tonus musculaire a pour conséquence le sentiment de lassitude et de lourdeur, origine de bien des métaphores ; nous sentons notre tristesse dans les muscles des joues qui retombent, dans la lêle qui pend sur la poitrine, dans les jambes qui plient ou qui tremblent, dans les Ijras qui ballent, inertes.

La diminution de Tinnervation volontaire, Teffacement des images motrices, la difficulté extrême de tout effort physique de volonté ou de tout effort mental d'attention soutenue, la fatigue qui suit ces efforts, concourent pour donner au sujet le sentiment et Tidée de son impuissance [)hysique et mentale.

Les troubles physiques retentissent d'une façon plus précise dans la conscience ; la saveur amèrc obsède les sujets ; le froid de la peau détermine soit de petits frissons, entre cuir et chair, soit de grands frissons qui secouent, par moments, le corps tout entier.

Les troubles chimiques se traduisent par une sensation générale liée à Fappauvrissement, et à l'insuffisance de la nutrition. M. Beaunis, qui constate une sensation analogue dans la foiblesse qui suit la faim, écrit à ce sujet : « ce sentiment général lui-même n'est que la résultante d'une mulli plicité de sensations partielles, vagues, obscures, mal définies, partant des diverses régions de l'organisme. Faire la part de chaque organe et de chaque tissu dans ce tableau est à peu près impossible ' » .

Lés variations respiratoires sont surtout senties lorsqu'elles sont brusques, comme il arrive dans l'émotion-choc ; cependant une sensation spéciale de gêne paraît bien accompagner, chez plusieurs malades, le ralentissement respiratoire, et cette sensation est l'origine du soupir.

Comme les jjiécédentes, les variations circulatoires ne deviennent tout à fait conscientes que dans les chocs émotifs ; dans la tristesse chronique elles sont peu senties et l'on n'éprouve guère qu'un sentiment de gêne au cœur, corres-

i. Les sensations internes, p. 33.

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[>oiulanl au laleiilisseuuMil des systoles et à leur all"ail)lisse ment : c'est ce sentiment que nous exprimons par l'expression « ai>oir le cœur i>ros » et, dans tous les cas de vaso-cons

Iriction périphérique et d'hypertension, nous traduisons ainsi une vérité physiologique des plus précises.

Les conséquences générales de l'anémie sont les trouhles de la nutrition et nous savons quel sentimeni leur correspond, mais il en est de plus pa ri icu hères c[ui donnent naissance à des sensations également parlicuhèies. — C'est ainsi que ranémie céréhiale est sans doute la cause de la sensation de vide céréhral qu'accusent bon nombre de mélancolique^ et c{uc la stagnation du sang veineux dans les centres parait [)rovoquer la céphalée.

Il est bien difficile de dire si des sensations spéciales correspondent à l'arrêt ou à la gène des fonctions de sécré tion ; dans tous les cas, on sent les conséquences organiques d<» cette gène ou de cet arrêt et ce sont des sensations bien connues; on a la bouche sèche ou \i^quouse. la ])eau sèche, la digestion gênée, etc.

Parmi ces sensations, la |)hq)ail son! à peine dniilourouse^ au sens précis du u'.ot (lassitude, lourdeur, sentimeni de faiblesse générale) d'autres le sont légèrement, telles les sen sations de froid: d'autres le sont un peu plus comme la céphalée, et la tristesse passive est leur sonnualion.

Si on essaie de les classer, on voit (|u'elles se ramènent soit à des sensations nettement péri[)hériques comme celh^ du froid, du resserrement cardiatpie. de l'amertume. et(\ . peur lesquelles la thèse de James n'a pas même besoin d'être établie, soit à des sensations musculaires de lourdeur, de p«^ sauteur, d'innervation dinumiée, pour lesquelles, à défaut d'expiMimetilation \érilal)le. on pounait n^pi-endre ]"ari:umentation (jui a conduit nombre de pliN sioh^gistes conliMuporains à la théorie péiiphéii(|ue de l'elfoit.

La thèse de James peut donc |)nui la lri>le»(' [)a>sive. v\\r ternie pour vraisend3lable.

Ne pourrait on pas toutefois discuter encore sur l'origin»^ |)éri|)h('Mi(|U(> ou centrale d(M|uel(jues sensations?

La céphalée, par exemple, n'est-elle qu'une douleur localisée dans les muscles du crâne ou traduit-elle un état spécial des centres ? La fatigue mentale ne nous est-elle connue que par la difficulté que nous éprouvons à faire les efforts musculaires de l'attention ? La sensation de vide cérébral est-elle une sensation cérébrale, ou une sensation intracrànienne, ou une interprétation de notre inertie musculaire et mentale? ?Sc sent-on absolument que son corps comme le voudrait W. James et n'a-t-on pas un sentiment direct de l'état des centres euxmêmes ? — Autant de questions qui ne peuvent recevoir de réponse précise tant que nous ne connaissons pas mieux le mécanisme de la cœnesthésie cérébrale. Comme nous allons les retrouver tout à l'heure, sous une forme beaucoup plus nette, à propos de la douleur et du plaisir moraux, nous nous bornons à les signaler et nous ferons remarquer que, si un sentiment d'origine central intervenait ici, ce ne serait jamais qu'à titre d'élément particulier et pour se confondre avec les autres sentiments périphériques dans une même cœnesthésie.

Dans la joie, à des phénomènes organiques opposés correspondent des sensations inverses.

L'augmentation du tonus musculaire donne naissance à un sentiment de bien-être et de légèreté qui s'oppose très nettement à la fatigue et à la lourdeur de la tristesse ; nous sentons notre joie dans les muscles de nos joues qui se contractent et s'arrondissent, dans notre tête qui se redresse, dans notre thorax qui se cambre, dans nos jambes pins sures.

L'augmentation de Finnervation volontaire, la richesse des images motrices, la facilité des efforts physiques et mentaux, s'unissent pour donner au joyeux le sentiment de la puissance. — La chaleur des extrémités du corps et de la peau tout entière est directement sentie comme une excitation légère et agréable.

La bonne nutrition des tissus s'exprime par un sentiment tout aussi vague que la dénutrition et où viennent également se confondre des sensations obscures, mal définies, parties des différents organes.

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La sul•acli^ilé rospiraloire, reupnée, avec ses iiispiraliuiis profondes et rapides, favorisées par la tonicité des muscles thoraciques, entraîne du côté des poumons un sonllnient dr plénitude et de liberté bien souvent décrit par les poètes.

Aux svstoles plus ra[)Ides et plus fortes correspond un sentiment de bien-être que nous exprimons par les termes : « avoir le ((l'iir lèiier » et, dans les cas de vaso-dilatalion péripliérique et dliypotension. ces termes sont l'expression d'une vérité physiologique.

M. Beaunis n'est pas éloigné de penser que ceitaines sensa tions obscures puissent accompagner parfois les din'érentes sécrétions organiques '. Ce qui est plus certain c'est que nous avons indirectement conscience de l'hypersécrétion de la joie. ]iar le changement d'état de nos mucpieuses, ou de la peau : on se sent les yeux humides, la bouche plus riche en sahve, etc.

Ces diverses sensations ne sont pas précisément des sensa tions de plaisir aigu ; elles sont simph^ment agréables, lo unes plus, les autres moins, c'est- à-dire que le plaisir y e>t confusément et légèrement mêlé et, tout de même que la tris tcsse passive était la sonnnation des sensations opposées, la joie sans excitation est la sommation de celles-ci.

Nous pourrions montrer, connue tout à l'heure, qu'elles se ramènent soit à des sensations nettenient péiiphériques. soit à des sensations musculaires, et tenir la thèse de James pour vraisemblable, tout en faisant les mêmes réserves sur le caractère central ou p(Miphéri(pie de quekpies sensations composantes.

Si nous passons ensuite des tristesses passives et des joies calmes à Tcxcilation agréable et à l'excitation pénible est-il possible de considérer f(ue la thèse de James garde la nirnie \ raisemblance ?

Je signale d'abord ce fait que Lange est nmet sur les émo lions de ce genre, et f|ue la tristesse^ v\ la joie (|iril (N'ciil c'est la tristesse et la joie sans excitation nieiilah». — l ne

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seule fois, il décrit un symptôme de l'excitation douloureuse, les larmes, mais c'est pour l'attribuer à tort à la tristesse passive et cette première erreur est cause qu'il s'embarrasse indéfiniment dans l'explication du phénomène.

A-t-il négligé, départi pris, d'appliquer sa théorie à l'excitation douloureuse et à l'excitation agréable parce qu'il la jugeait inappliquable ? — A-t-il cru, au contraire, que la joie qu'il décrit était toute la joie et que la tristesse qu'il décrit était toute la tristesse? — Je serais porté à le croire, car il est très peu psychologue et ne 's'arrête guère sur le contenu psychique des sentiments qu'il étudie.

Dans ce cas, je crois inutile d'insister sur le caractère simpliste et insuffisant de sa conception de l'émotion. — Toutes les analyses qui précèdent tendent justement à distinguer l'excitation agréable ou pénible de la tristesse et de la joie proprement dites, à faire voir ce qu'il ne voit pas.

William James, beaucoup plus analyste que Lange, a eu comme un pressentiment de l'insuffisance de sa thèse et il débute par de prudentes réserves. « Je dois dire d'abord, (( écrit-il, que les seules émotions que je me propose de (( considérer sont celles qui ont une expression corporelle « marquée. Qu'il y ait des sentiments de plaisir ou de « peine, d'intérêt et d'excitation, liés à nos opérations « mentales mais n'ayant pas pour conséquences des « expressions corporelles, c'est là, je pense, une vérité qu'ac- « cepteraient beaucoup de lecteurs. Certains arrangements « de sons, de signes, de couleurs sont agréables, et d'autres (( très pénibles sans que le degré du sentiment soit suffisant (( pour stimuler le pouls ou la respiration, pour déterminer « des mouvements du corps ou de la face. Certaines succe cessions d'idées nous enchantent comme d'autres nous « fatiguent. Il y a un réel plaisir de l'esprit à résoudre un (( problème et une peine réelle à l'abandonner sans pouce voir le résoudre. La j^remière série d'exemples, les sons, « les lignes, les couleurs sont ou bien des sensations phy- « siqucs ou des images correspondantes, la deuxième série

NATIIÎI. |)i: I. \ IlilSTKSSE ET DI. \\ .Kni: ."îr)3

« dépend exclusivement des processus rpii s'accomplissent « dans les centres de l'idéation. Prises ensemble, elles « semblent prouver qu'il y a des plaisirs et des peines liés à « certaines formes de l'activité nerveuse comme telle, où que (( se porte cette activité' ».

L'auteur commence par admettre, un peu à la légère, que certains sentiments de plaisir et de peine sont totalement dépourvus d'expression corporelle, et il en conclut que ces sentiments, échappant ainsi à son explication péripliérique, ne peuvent être liés qu'au mode de fonctionnement propre des centres nerveux.

La première aflirmation est des plus contestables; les études de MM. Binet et Courtier sur la vie émotionnelle tendent au contraire à prouver que tout plaisir et toute peine sont liés à des modifications respiratoires et vasculaires. — Par là, tombe cette forme quasi-déductive cpie revêtait la pensée de James, mais le fond reste le même.

Ce qui est certain, en eflet. c'est que certains plaisirs et certaines peines morales ne lui paraissent pas réductibles à la conscience de leurs expressions et que l'impossibilité de les expliquer ainsi lui apparaît d'autant mieux que le plaisir et la peine sont plus intellectuels, plus moraux et que l'exprès sion physiologique correspondante est plus atténuée. 11 a donc senti, sur ce point, le caractère incomplet de sa thèse cl n'a pas \u connuent il [)ourrait l'étendre à certains plaisirs et à certaines peines.

Pour moi, après toutes les analyses qui précèdent, je n'hé site pas à poser en principe que le plaisir et la peine, sous leur forme aiguë, sont non pas l'efTet mais la cause de la plupart des réactions |)ériphéri(pies qui caractérisent la M»uf france et la joie exubérante.

Nous avons ^u, dans rinhoduclinn. (jue la douhun- pliv sique est considérée par M. iiichel comme la cause des réac tions actives [)ar les(juelles létre se défend et a|>[)elle du secours.

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