I. Miii.l. I\, 1^84. p. i
OQ^ LA TKlSTIiSSE ET LA JOIE
^ous j)cnsoiis qu'il en Oî>t de uième j)Oiir la don leur nio raie dans ses rapports avec les réactions psychiques et motrices qui la suivent. — C'est parce que nous soulFrons que nous nous plaignons, que nous joignons les mains et que nous exécutons toute la mimique de la douleur.
Toute notre analyse de la mélancolie active n'a pas d'autre but que de mettre en lumière le caractère secondaire des idées et des mouvements par rapport à la souffrance et le caractère primitif de la souffrance elle-même.
J'en dirai tout autant pour le plaisir et pour les analyses que j'ai faites de la joie avec excitation mentale : idées et mouvements nous sont toujours apparus comme vme réaction de l'être contre l'excitation légère et le sentiment de plaisir cérébral qui la suivait.
Enfin c'est par la différence des sensibilités, c'est-à-dire par la présence ou l'absence des plaisirs et des douleurs aigus que nous avons essayé d'ex] Cliquer la différence de la tristesse passive et de la tiistesse active^ de la joie calme et de la joie agitée.
Est-ce à dire que la théorie de James doive être com plètement abandonnée pour l'excitation agréable et l'excita tion pénible? Nullement. Une fois le plaisir et la douleur donnés, toutes les réactions motrices, vasculaires qui se produisent viennent retentir dans la conscience et concourent, par là même, à la cœnesthésie de la souffrance ou de la joie. — Tous ces phénomènes périphériques font ])artie de l'émotion au même titre que l'hypotonus musculaire et le froitl des extrémités dans la tristesse passive.
La tristesse active se composerait ainsi d'une sensation centrale de douleur, plus une cœnesthésie périphérique correspondant à tous les phénomènes que j'ai décrits; de même la joie exubérante se composerait d'une sensation centrale de plaisir plus la cœnesthésie périphérique des réactions organiques.
Telle est l'interprétation qui me paraît la plus simple et la' plus vraisemblable.
Au lieu de dire je souffre parce que je gémis et que je me
>ATlHi: ^^E LA TRISTESSE ET DE f.\ J(»IE SqÔ
lords les mains, je dirai donc: « .le gémis el je me tords les mains parce que je soullVe ». C'esl moins paradoxal que les formules de James mais cesl plus vrai. Tout se passe en elTet comme si les phénomènes centraux de plaisir el de douleur morale étaient primitifs el causals par rapport aux diverses réactions psychiques el organiques de la tristesse acliNC cl de la joie excitée: nous avons depuis longtemps étahli cet ordre de succession et nous ne croyons pas qu'il puisse être contesté.
Mais laissons un moment de coté les réactions manifestement secondaires du plaisir moral el de la douleur morale, pour ne considérer que le plaisir et la douleur eux mêmes ? N'est-il pas possihle de pousser plus avant Texplication, au moins sous forme d'hypothèse, el de soumettre ces sentiments à une analyse qui en terait la simple conscience de certains réflexes périphériques!'
\oilà la vraie question, celle que le 1)' Lange n"a pas soupçonnée et que James n"a fait (jne pressentii- lorsqu'il a distingué de l'émotion véritable « des p/fdsi/'s el des peines liés à racU\>itè nerveuse comme telle » et qui ne rentreraient pas dans sa théorie.
C'est la grande question de la cœnesthésie cérébrale, qui se posait déjà accessoirement dans la théorie de la tristesse passive et de la joie sans excitation ; or elle devient capitale et comme centrale, dans la lliéorie cl(^ la soufiVance morale el du plaisir moral.
Eh bien, si nous sommes logiques a\ec la llièse de James, ne [)ouvons-nous pas la pousser plus loin que lui niènie. et su[)poser une analyse |)lus comjilète (pii ferait icnlrei- sous la commune loi ces prétendus états centiaux '}
l ne excitation forlc^ (représentation el association dilliciles) déterminerait, en aiili-es iéaction>. dans les muscles (lu corps et en particulier dans ceux de .la face, des contractions réllexes, contractions excessives, épuisantes, cpii seraient perçues par la conscience sous forme de douleur. (M la douleur morale serait la conscience de ces réactions.
Une excitation légère (re|)résenlation et association laciles)
oqG t,v Ti\isTi:ssi: i:t l\ joie
dé terminerait, au contraire, en autres réactions, dans les muscles du corps et surtout de la face, des effets toniques, des contractions légères qui seraient perçues dans la conscience sous forme de plaisir, et le plaisir moral serait la conscience de ces réactions.
Il y aurait ainsi, dans l'excitation pénible et dans Texcitation agréable, deux espèces de réactions; les unes, réflexes, primitives seraient bien la cause de la douleur et du plaisir ; les autres, secondaires, automatiques en seraient la conséquence et se produiraient en vertu du mécanisme secondaire que nous avons analysé.
Par suite James aurait raison jusqu'au bout dans sa thèse périphérique de Témotion, et la douleur et le plaisir moraux seraient un simple efl^t, un simple retentissement dans la conscience de certains phénomèmes organiques avant de devenir causes et d'en provoquer à leur tour.
Dans ce cas, il n'y aurait jamais à proprement parler de sen sibilité dans les centres nerveux, quel que fût leur état d'épuisement ou de tonicité. Les représentations épuisantes ou toniques, les excitations mentales, avant d'être perçues sous forme de douleur ou de plaisir, devraient d'abord provoquer des réactions organiques.
Cette hypothèse aurait l'avantage appréciable d'introduire de l'unité dans la théorie de l'émotion et de faire rentrer le plaisir moral et la douleur morale sous cette loi générale qui veut que tout phénomène de sensibilité ait une origine périphérique, mais je dois ajouter qu'elle n'est pas démontrée et qu'elle ne parait pas sur le point de l'être.
Elle paraît, il est vrai, confirmée par ce fait, qu'on peut, dans une certaine mesure, diminuer sa douleur physique ou morale en opposant aux contractions musculaires un effort qui les inhibe, tel un serrement des dents.
Et, d'autre part, elle se heurte à des faits assez graves.
Je ne parle pas de l'impression subjective de la conscience qui localise le plaisir et la douleur morale dans le cerveau antérieur, et qui ne serait qu'une illusion, mais comment expliquer ainsi ces cas bien connus de stupeur où la don-
N VTUir. or. i.\ TJ'.isTi.ssi: ki i>r. i.v .loii: 3(^)7
leur morale se produil avec une extrême acuité, sans aucune réaction de la face, comme si l'excitation cérébrale exerçait un véritable effet d'inhibition? — >i'est-il pas difficile alors d'admettre pour la douleur une origine périphérique?
L'hypothèse n'est donc pas démontrée', et d'ailleurs, le serait-elle que nous n'aurions rien à changer à notre conception des deux tristesses et des deux joies. — Ce qui ferait la tristesse active ou passive, la joie excitée ou calme, ce ne serait pas la différence des sensibilités mais la différence des excitabilités ce qui revient à peu près au même, sans être plus clair.
Le phénomène ultime, pour avoir changé de nom, ne serait pas mieux connu dans sa nature, bien que la théorie générale eut gagné en unité.
Telles sont les restrictions provisoires que me suggère l'analyse du plaisir moral et de la douleur morale en ce qui concerne non pas la théorie physiologique mais la théorie périphérique de l'éniotion. Quelle que s(^it d'ailleurs la solution adoptée, le j)laisir moral et la douleur morale restent des sentiments stii i^enerisy des phénomènes élémentaires qui tiennent sans doute à un état particulier des centres nerveux, à des états cellulaires précis; mais nous ne sommes guère renseignés sur cet état physiologique de la cellule céré brale que nous désignons par les mots vagues d'épuisement ou de tonicité, de dyspnée ou d'eupnée, de dénulrilion ou de luitrition. el. quant au ))hénomène psychique de plaisir ou de douleur, nous ne ])()Uvons le définir sans aboutir à une tautologie. Nous arrêterons donc ici notre analyse.
11 ne me reste plus maintenant qu'à conclure et je le ferai brièvement.
I. Mevnort, dans sa célèbre hypotlirso sur la naluro du plaisir ot de la douleur plnsicjue, admet, à la fois, urie sensibilité spéciale des centres el le retentissement dans la conscience des réilexes el contractions musculaires. Son bvpollièsc sur le plaisir el la douleur morale est d'ailleurs analogue. C'est donc une sorte de tbéorie mixte à laquelle il aboutit.