La troisième expédition Belge au pays noir
Le 4 juin 1880, vers une heure quinze de l'après-midi, les membres de la troisième expédition, envoyée vers le Tanganika par l'Assoeiation internationale Africaine, placée sous le haut patronage de S. 31. le Roi des Belges, se rencontraient à Bruxelles, dans la gare du 3Iidi. Nous étions quatre, chargés d'aller relever le capitaine Cambier du poste occupé par lui à Karéma : MM. Ramakckers, capitaine du génie, chef de l'expédition, Albert de Leu et Jérôme Becker, lieutenants d'artillerie, et Robert De Meuse, artiste photographe, détaché de l'Institut cartographique militaire belge.
Le colonel Strauch, secrétaire général de l'Association, et son soussecrétaire, le capitaine d'état-major Thys, avaient tenu à nous faire leurs adieux. Nous avions peine à contenir notre émotion. En eftet, cette séparation, limitée à trois années, pouvait devenir éternelle. Que d'explorateurs hardis, de natures de fer, le gouffre africain n avait-il pas déjà dévorés depuis que l'Europe scientifique s'était promis d'en sonder les mystérieuses solitudes!
Mais quel horizon assombri ne laisse point fdtrer un rayon d'espérance? Si on nous eût otiert l'occasion de revenir sur notre réso-
8 I.A TUOISIKMR EXPÉDITION l'.EI.GK
liilion, pas un, certes, n'en eût usé pour se soustraire au devoir librement consenti.
Le train siffle, s'ébranle, lentement d'abord, puis il accélère sa marche pour courir bientôt à toute vapeur su,f les rails frémissants.
Je pourrais entier cet humble livre par le hienu de nos devis de voyage et les innombrables détails dont les voyageurs prolixes ne font pas grâce à leurs lecteurs. Mais le véritable point de départ n'est pas à Bruxelles. Il est à l'île de Zanzibar, où commencera notre tâche et où la pensée du lecteur se poi'te, sans doute, comme l;i nôtre, avec un profond dédain pour les banalités d'un voyage mille fois décrit.
Arrivés, dans la matinée du 8, à Brindisi, nous nous embarquons pour Alexandrie, à bord du steamer-poste X<' C('ijlo)t, et, le 'K>, nous louions le sol égyptien, brûlé, en cette saison, par les rayons d'un soleil implacal)le. Sitôt débarqués, nous prenons, vers dix heures du matin, le train pour Sue/, où nous arrivons à dix heures du soir pour monter à bord du Sunit, bâtiment de YiJricutal und Pciiiii.snhir Steum Navigation C", en destination de Bombay et qui nous déposera à Aden.
On n'a pas calonmié la mei- Bouge en la comparant à mm vaste fournaise. La température, déjà si accablante à Suez, devient ici meurtrière. Plusieurs hommes de l'équipage, composé cependant d'indous trempés aux fortes chaleurs, sont renversés sur le pont, foudroyés par le soleil. A l'abri de réjtaisse bâche tendue sur leur tète, les passagers, haletants et ruisselants de sueur, trouvent à peine assez d'air pour leurs poumons desséchés.
Le io, vers quatre heures de l'après-midi, Aden profile devant nous ses falaises poudreuses s'effritant aux rayons d'un ciel de feu. A peine le navire a-t-il jeté l'ancre, qu'il est entoui'é par des essaims de négrillons, criant à tue-tète : ()hc! Ohêl Evcr dire! Ever divel (Ohé! Ohé! Encore plonger! Toujours i)longer!)
Obéissant à l'usage, nous jetons à la mer des pièces de monnaie qu'ils ont bientôt reprises sous la surface bleuissante de la rade.
Une pièce d'argent est à peine lancée que la troupe mauricaude se bouscule et se précipite. Des grappes d'enfants disparaissent dans les. tlots, où la lutte continue. Au bout de quelques secondes, l'eau bouillonne de nouveau, se couvre de tètes crépues, blanchies à la
AU l'AYS NOIR y
chaux, et le vainqueui' reparaît, tenant ti'iomplialement entre ses dents le six-pence qu'il a été ravir
Aux Imiiiiilrs sillons de la Idoiule Amiiliitritc.
Le transbordement de nos bagages sur VAssyria, navire de la British Tndia Xai'igatiên C", nous retient jusqu'à près de neuf heures du soir. Il ne faut donc pas songer à visiter la ville européenne ni la iiatii'c towii, non plus que les fameuses citernes dont tous les voyageurs ont, du reste, parlé surabondamment. Xotre bâtiment devant appareiller demain, à huit heures, nous n'avons fait que changer de prison .
Cette fois, l'équipage, commandé par des ofilciers anglais, est presque exclusivement composé de nègres zanzibarites.
La mer, qui jusqu'au cap Guardafui s'était fort bien comportée, lissant ses ondes attiédies sur le parcours du navire, se rentle maintenant et se démène avec fureur sous Taction violente de la mousson du sud. Le bâtiment est secoué comme un sac de noix, et ceux qui n'ont pas le pied marin, agissent sagement en ne s'aventurant pas sur le pont.
Enfin, le 26, vers le milieu du jour, nous nous trouvons en vue de l'île de Zanzibar, qui s'élève lentement du fond des eaux, comme une féerique décoration d'opéra. A quatre heures, nous jetons l'ancre devant le port, connu des indigènes sous le nom local d'Oungoudia.
Une ligne droite de maisons blanches, à toits plats, s'étend le long du rivage, flanqué de huttes en torchis couvertes de chaume. Vraie ville orientale, d'un aspect pittoresque à distance respectueuse, mais, de près, d'une saleté répugnante. Tout d'abord, nous sommes désagréablement affectés par l'odeur nauséabonde qui s'exhale, sur nos pas, des matières en décomposition abandonnées impunément sur la voie publique. Et cependant, l'île tout entière apparaît comme un bouquet de verdure.
Je me trouvais fort embarrassé de nos bagages, qu'une nuée de portefaix noirs se disputaient avec acharnement, lorsque l'arrivée du chef européen de la compagnie Séwa-Sergère, fondée pour le transport de marchandises à l'intérieur, vint me tirer de peine.
M. Sergère est un homme d'un commerce agréable, comme la plupart de ses compatriotes. Il nous accueille à merveille et nous
iO LA TIIOISIÈME EXPÉnniON HKLGE
invite à descendre chez M. Greffulhe, autre négociant français, agent particulier de l'Association Internationale Africaine. Fixé à Zanzibar depuis longtemps, M. Greffulhe y représente la maison Roux et de Fraissinet de Marseille, qui fait dans ces parages un tralic considérable.
De l'intérieur de l'Afrique, elle tire les peaux, les arachides, les oopals, etc., et y importe les produits européens, tels qu'objets de quincaillerie, assiettes, verres, faïences, vins, liqueurs, bougies, clous, fds de fer et de cuivre, etc.
M. Greffnliie habite une maison, fort bien montée, d'architecture arabe, mais à laquelle il a fait apporter certaines modifications et d'où on jouit d'une vue étendue sur la rade. C'est là qu'avec une cordiale hospitalité il nous installe, en nous priant de considérer sa table conuue la nôti'c. Deux pièces spacieuses nous ont été réservées, iui second et au derniei- étage et, dès le lendemain, par les soins de M. Sergère, nos nombreux colis, ainsi que le bateau à vapeur — démontable en sept sections et destiné à la navigation du Tanganika — se trouvent remisés dans les vastes magasins, occupant tout le rez-de-chaussée du bâtiment.
On se lève, à Zanzibar, avec le soloil. A six heures du matin, nous sommes sur picnl. Pressés de travaux, nous avalons à la hàle uiu; croûte de pain avec une tasse de thé ou de café, qui nous conduisent jusqu'au déjeuner, à la fourchette, de dix heures. Le dîner rassemble, vers six ou se}it heures du soir, la famille Greffulhe et ses hôtes temporaires, ces derniers enchantés d'avoir roiupu avec la piètre cuisine de YAssijria.
Devant une table plantureusement garnie de tout ce que l'Europe, l'Orient et l'Afrique ont de phis délicat, notre gaieté, longtemps assombrie, se réveille. Il est vrai que la bouteille de quinine, trônant sinistrement au milieu des épices, des pickles et des sauces anglaises, nous l'appelle à la tempérance dans ce pays de la fièvre et de la dysenterie.
A moins de nécessité absolue, on ne sort guère, ici, })eiidant les chaleurs du jour. Mais vers quatre heures, lorsque l'atmosphère est quelque peu rafraîchie par les brises mai-ines, toute la colonie européenne, composée d'une cinquantaine de résidents, fait, soit à pied, soit à cheval, une promenade hygiénique aux environs.
Des limonadiers nègres circulent entre les groupes, offrant des rafraîchissements peu coûteux et généralement excellents. Le lait de coco glacé, entre autres, est véritablement exquis.
Le soir, nous faisons des visites ou nous en recevons.
Mais occupés comme nous le sommes, le temps marche trop vite et nous devons nous soustraire résolument à la plupart de celles qui nous sont adressées chaque jour.
En effet, il est survenu de grands changements dans notre plan de campagne. Au lieu de faire séparément la route, M. Ramaeckei's a décidé que nous ne nous séparerions pas, la compagnie Séwa- Sergère s'étant engagée à nous faire parvenir, sans pertes ni avaries, l)ateau et marchandises de dépôt à la station de Karéma. Il nous a fallu, en conséquence, procéder à un remaniement complet des caisses pour former notre bagage de route. Puis, nous avons eu à retenir des domestiques et à nous procurer des ânes de selle. Pour les pi-emiers, M. Greffulhe a tout simplement convoqué les quatre Stouédis les mieux famés de Zanzibar et, renversant la proposition, nous leur avons dit de choisir chacun son maître. Férédji, le groom de M. Ramaeckers, est devenu inabordable pour ses congénères. En sa qualité d'ancien homme d'escorte de Stanley, il s'est attribué le chef de notre expédition et il en transmet les moindres instructions avec une majesté souveraine. M. de Leu est échu à Abdallah, niais africain de la plus belle eau (il y a des diamants noirs). Notre photographe est sous la tutelle de Brahimo, garçon aussi largement dévoué qu'abondamment marqué de la petite vérole. Pour moi, j'ai été favorisé du choix de Daïmo, courtaud replet et taciturne qui, probablement pour s'éviter un service plus fatigant, s'est improvisé d'autorité mon maître de langue.
Lorsque, chose rare, nous pouvons disposer de quelques heures, chacun tire de son côté et bat les rues à l'aventure. L'intérieur de la ville, quoique ne manquant pas d'un certain caractère, est aussi peu attrayant que possible. Ce ne sont partout que ruelles étroites, d'une largeur de deux mètres au plus, ce qui contribue, il est vrai, à y entretenir une fraîcheur relative mais, en revanche, gène le renouvellement de l'air respirable, vicié par des émanations putrides et littéralement infecté. La rue est ici le grand réceptacle à inmiondices que
les brises de mer, les eaux pluviales et les feux dévorauts du soleil sont seuls chargés de disperser, de laver ou de calculer. Ou marche sur un lit de matières animales et végétales eu pleine fermentation. Écorces de fruits, aliments gâtés, intestins de volailles, détritus de poissons, déchets de toute nature, forment une boue visqueuse dont l'indigène n'a pas seulement l'air de soupçonner l'écœurante et dangereuse pestilence. C'est surtout dans les quai-tiers où sont enunagasinées les provisions de requin séché, que l'atmosphère est intolérable.
Le requin constitue le mets favori des Zanzibarites. Plus il est faisandé, plus il leur semble exquis !
Le voisinage de la mer, et de la lagune empestée coupant la ville en deux sections, rend l'eau excessivement malsaine. Aussi, les feiumes, libres ou esclaves, ne sont-elles guère employées qu'à se rendre aux puits creusés aux environs et à en revenir, portant sur la tète, à la faron des canéphores antiques, de grands vaisseaux remplis d'un liquide frais et potable.
Les habitations, de style arabe moderne — rappelant de très loin les Alhandjras et les Alcazars de l'Espagne moresque, — consistent en de vastes constructions à plusieurs étages, à toits plats et à cours intérieures, bâties en pierres calcaires. Un créi)is, à la chaux, recouvre les murailles, aveuglant le regard européen, encore peu aguerri contre son ardente réverbération. Quant aux planchers, ils sont simplement couverts de nattes. L'ameublement plus que sommaire des chambres, se borne généralement à des lits de ropos.
Les huttes des indigènes, se rapprochant par leur forme rectangulaire et leui'S toits de chaume inclinés, des demeures de nos campagnards, sont en simple torchis. On les démolirait aisément à coups de pied. Aucune issue n'y est ménagée pour la fumée, qui s'évade comme elle peut, par la porte, ordinairement ouverte. Le nègre ne vit pas chez lui, d'ailleurs. C'est sous l'auvent de sa demeure, supporté par quelques piliers de bois brut, qu'il mange et qu'il travaille. On l'y voit se livrer aux métiers faciles mis à la portée de son intelligence. Il y dort encore plus volontiers pendant les ardeurs du jour.
Les habitants de l'intérieur de l'île, parsemée de villages et de maisons de campagne appartenant aux Arabes fortunés, se livrent presque exclusivement à l'exploitation du cocotier, croissant ici en abondance et constituant une source intarissable de revenus. En
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effet, un seul individu de cette précieuse et admirable essence tropicale, rapporte, parvenu à lage de sept ans, cinq tVancs cha({ue année, et ne nécessite aucune culture.
La ville de Zanzibar se divise en quartiers étendus, désignés sous le nom générique de Mitas et dont une partie s'étage sur la péninîîule, reliée par une étroite langue de terre à l'île de 3Inazi Modjia palmier solitaire), but de promenade et de récréation. Ces deux agglomérations d'indigènes, d'acclimatés et d'étrangers réunissent une population qui n'est pas moindre de 90,000 habitants, parmi lesquels les Arabes de Mascate et du golfe Persique ont le haut du pavé, i Pavé est mis ici par euphémisme, car, de mémoire de natif, aucun dallage n'a jamais recouvert le sol calcaire, converti en temps de pluie, grâce aux ordures semées à profusion, en effroyables cloaques.)
Riches ou pauvres, ces Arabes forment la classe aristocratique de l'île. Les preiuiers sont généralement d'anciens marchands d'esclaves <pii, bien que la traite soit abolie en principe, sont restés paisiblement en possession de leur bétail noir, dont il leur est seulement interdit de trafiquer. Ils portent le turban de rigueur, la longue chemise blanche, à la ceinture le Djembia — au manche incrusté d'ivoire ou de pierreries, — s'enveloppent du Djoho de couleur et marchent chaussés de sandales. Les plus notables ne sortent jamais sans se faire précéder et suivre d'une nombreuse domesticité. A en juger par leur démarche tière et solennelle, par leurs gestes sobres et imposants, on voit qu'ils ont la plus haute idée de la noblesse native de leur race et s'étudient à ne compromettre son prestige par aucune manifestation familière extérieure. Leur étiquette va jusqu'à leur interdire de causer et de fumer en public. Chateaubriand les prendrait encore pour modèles de ses Abencérages.
Les Beloutchis sont également en assez grand nombre à Zanzibar. Comme type, ils se rapprochent beaucoup des Arabes dont, à peu de ■chose près, ils ont adopté le costume. Quelques-uns d'entre eux explorent le continent africain à la recherche de l'ivoire. Ce sont généralement de beaux hommes, à barbe noire et à physionomie cruelle, bons soldats, très énergiques mais malheureusement déterminés quémandeurs de Bakchichs, ou pourboires.
Le corps des irréguliers à la solde du Saïd Bargash, est en grande partie composé de Beloutchis.
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Hindis, Banians et Parsis viennent des Iiidos ori(^n taies avec lesquelles Zanzibar entretient un courant d'affaires assez considérable. Ils sont sujets anglais et, de ce chef, sous la protection spéciale du gouvernement britannique.
L'Hindi, qui professe le culte nuisulman, porte la robe turque mais non la veste brodée, remplacée chez lui par une jaquette blanche, garnie sur le devant d'une infinité de boutons d'or formés de pièces d'une demi-livre sterling auxquelles est soudé un (rillet. Sou turban de soie blanche, dorée ou argentée, se distingu(; par une véritable magnificence. Il se chausse de babouches eu cuir verni ({u'il retire à la mosquée — comme les Arabes leurs sandales — ou en s'asseyant avec ces dei-niers sur le tapis de réception.
Les Banians (Baniani Gouzerati), eux, croi(Mit à la métempsyco.se, brillent leurs morts et ont conservé intrépidement les l'ites de leur secte idolàtrique. Ne se nourrissant que de céréales, de légumes t't de fruits, ce qui ne les enq)èche point d'être gras et bien portants, ils vont les pieds chaussés de babouches à pointes recourbées et etiilécs, les jambes nues, le ])agn(' attaché d'une faron particulière, et le torse découvert ou dra})é d'une chemise serrée à la poitrine et descendant en s'élargissant, à la hauteur du genou. Un tui'ban écarlate, i)oinlu sur le devant, les coiffe; et tous les matins ils renouvellent soigneusement le point rouge ipi'ils se peignent entre les deux yeux. Objet de mépris et prescfue de répulsion pour les Arabes et la population indigène, ils exploitent les uns et l'autre sans vergogne en semblant se draper sournoisement dans leur impoj)iilarité.
Les Parsis sont presque vêtus à reuroi)éenne, à l'exception de la grande toque en toile cirée noircie, qu'ils ne quittent en aucun pays du monde. C'est bien la race la plus intelligente que j'ai rencontrée ici et la plus apte à s'assimiler nos m(eurs, nos langues et nos industries. Plusieurs font de parfaits mécaniciens, d'autres des enq^loyés de commei'ce modèles, vivement rechei'chés dans les comptoirs européens. Ils parlent l'anglais comme des naturels de la Grande- Bretagne. Ainsi que les anciens Guèbres, dont ils se vantent de descendre, ils révèrent le Soleil, soui'ce de vie et de fécondité. Leur religion est celle de Zoroastre, panachée de pratiques indoues. Craignant de protauer l'élément pour eux divin, ils n'ont garde de brûler leurs morts, qu'ils exposent sur le toit d'un temple spécial où
LK CAl'ITAINE RAMAlXKKlt.S.
(Dessiu (le A. Heins.)
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ils sont dwcliarnés pai' les vautours, les corbeaux et autres oiseaux de proie fourmillant dans ces parages.
Toutes ces colonies indoues montrent des aptitudes spéciales pour le coiumerce et, en matière de change, se font une concurrciuce redoutable dont un Européen habile pourrait retirer de gros bénétices. Les marchands arabes trouvent chez elles les rcssoui'ces nécessaires pour équiper leurs caravanes, mais aux taux usuraires de 20, ?>(), voire iOO pour cent. Ce sont elles, aussi, ([ui tiennent magasin des étoffes, des perles, des luunitions, etc., dont l'Arabe a besoin pour ses expéditions à l'intérieur, et elles réalisent de ce chef de nouveaux et fructueux profits.
Convenant admirablement à la direction d'une caravane, et \w l'eculant devant rien pour se procurer le précieux ivoire, acheté à bas prix aux chefs ennemis des tribus africaines, les Arabes voyageurs sont incapables de comprendre le mécanisme financier du prêt et du change. Après avoir conquis, au prix de fatigues, de négociations et de dangers sans nombre, leur chargement, ils n'ont encoi-e imaginé rien de plus pratique (pie de se remettr(^ dans les griffes des adroits spéculaleui'S faisant fonds sur leur incurie.
De banquier et de fournisseur, l'Hindi, le Banian ou le Parsi se transforme en homme d'affaires et revend, moyennant un gain exorbitant, les marchandises dont il a, par avance, escompté une certaine partie de la valeur.
On trouve aussi, à Zanzibar, asst:^z bien d'habit;ints des îles Comores (Oua-Ngazidias), recherchés en qualité de domc^stiques par les Européens, à cause de leur belle prcstanciî; des Somalis, habitant le triangle formant le cap Guardafui et cpii vieiuient se })Ourvoir de tissus dans l'île du Saïd Bargash; enfin, des Malgaches et des nègres marins des îles Maurice et Bourbon.
La population étrangère se greffe encore d'environ dtnix cents Portugais, ou créoles goanais, habitant pour la plupart les quai-tiers marchands où ils se sont établis comme tailleurs, cordonniers, boulangers, liquorisles, etc. Trois de leurs gi'ands bazars offrent aux chefs de caravanes des assortiments vai'iés de conserves européennes, viandes, légumes, farines, biscuits, etc. Joignant l'agréable à l'utile, ces Portugais sont généralement musiciens et c'est dans leurs rangs qu'ont été recrutés les éléments de la fanfare saîdiale.
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Catlioliques fervents, ils ont une église spéciale desservie par les Pèi'cs du Saint-Esprit. Sous le rapport des cultes, Zanzibar est, d'ailleurs, le pays de liberté par excellence. A l'église catholique, la colonie anglaise a opposé une chapelle protestante, et à l'hôpital tenu par des sœurs de charité, une institution concurrente desservie par déjeunes misses missionnaires. Les bouddhistes ont également leur pagode; et, sur les terrasses des trois ou quatre mosquées affectées aux sectateurs de l'Islam, les muezzins, annonçant l'heure, convient solennellement à la prière Arabes et Hindis musulmans.
Il nous reste à faire connaissance avec les habitants noirs de l'île, divisés en deux classes, les Hommes libres ou civilisés ( Oua-Xgouanas) et les Esclaves (Oua-ïoumas). Les premiers mettent leur gloire à singer le costume arabe pour jouer à l'homme comme il faut. Quant aux seconds, ils constituent, en moyenne, la moitié de l'hétérogène population dont je viens, à larges traits, d'esquisser les caractères distinctifs.
Une classe de nègres bien intéressante, c'est celle des Oua-Hamalis, ou portefaix, qui transportent de la douane chez les négociants, les lourds colis suspendus par des cordes à une barre massive. Ils s'y attellent deux, quatre, même huit, avec une superbe intrépidité. Presque tous esclaves, depuis six heures du matin jusqu'au soir, on les voit s'échiner avec une inaltérable bonne humeur. A peine s'assoient-ils une heure pour manger; et quels festins lacédémoniens que les leurs ! Une écuelle de riz, quelque volaille étique partagée entre tous, des bananes, du requin séché. Cependant, la besogne presse. Ils se. hâtent de reprendre le joug. La sueur découle à tlots de leurs tlancs musclés, leurs articulations craquent, leurs épaules, protégées par de durs calus, ploient sous la charge. Himal Rayai (Tôt! Dépêchons!) Vite, un chant rythmé pour leur redonner du cu'ur et du nerf! Les pauvres diables alternent encouragements et couplets, s'interrompant, se répondant, fiiisant chorus et toujours invoquant leur mère, confidente de leurs strophes improvisées. Je les ai souvent admirés sans jamais les trouver en défaut d'énergie et de joviale résignation, et ils m'ont rappelé les vigoureux portefaix qui, à Anvers, abattent tant de besogne en quelques heures. Mais du moins nos nègres blancs discutent-ils librement le prix de leurs services et réalisent-ils souvent de sérieuses économies.
Dans cette population mélangée et grouillante, il ne peut manquer
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de se trojver cependant force mauvais sujets, vagabonds et pillards. Mais les règlements de police du Saïd ne badinent pas. Tout sujet nègre, en opposition avec les moindres décrets du Sultan, ou en révolte contre les agents de l'autoi-ité publicpie, pris de boisson, en rupture d'engagement contracté envers un chef de caravane, ou simplement rencontré vaguant par les rues de la capitale après dix heures du soir — ce qui entraîne la présomption d'intentions suspectes, — est arrêté, conduit au poste et mis au Mniororo, ou carcan. Celui-ci consiste en colliers de fer articulés, emboîtant le cou. Des chaînes de trente à quarante mètres de longucui', passant dans des anneaux mobiles, unissent entre eux les pauvres diables,, employés à discrétion dans les ateliers du Cirkali (gouvernem(>nt), à charger ou à décharger les navires, ou bien encoi-e, sui- les boutres impériaux, ramant à l'instar d<^s anciens galériens. On !(\s voit,'' attachés par sections de dix, travailler sur le quai de Zanzibar; du reste, résignés à leur sort, i-iant, chantant et faisant des niches à leurs brigadiers. Tout propriétaire arabe a le droit de faire mettre ses esclaves récalcitrants à la chaîne publique, mais sans pouvoir les employer à ses travaux particuliei\s, terrassements, bâtisses, etc. Ce })rivilège n'est accordé par le Saïd qu'à quelques rares favoris ou à des fonctionnaires de la Couronne.
Le Mniororo constitue le système pénitentiaire le plus doux et n'est guère appliqué qu'aux délits de simple police. Ceux qui s'y voient condamnés reçoivent cinq pessas par jour, à charge de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture. Les véritables criminels, séditieux, voleurs, incendiaires, etc., sont enfermés dans la Guéréza, sombre bistille située à proximité du palais du Sultan. Cette forteresse, élevée par les Portugais, conserve encore un ancien canon, resté en batterie dans les casemates. Les prisonniers mis aux Mpingo, double anneau de fer rivé aux chevilles et relié par une barre mobile ([ui entrave la marche, ou bien ayant les poignets enchaînés, sont nourris dans leurs bastions et n-ont aucune comnuuiication avec l'extérieur. Une sentinelle béloutchie monte la garde sur chaque bastion. La luiit, de demi-heure en demi-heure, le premier soldat est obligé d'entonner une espèce de chant, à la fois guttural et monotone, répété, à tour de rôle, par les Béloutchis. C'est leur : « Sentinelle ! prenez garde à vous! » ,
Les fenunes ne sont point exemptées de la chaîne, mais bien, je
pense, de la réclusion à poste fixe dans la Guéi'éza. C'est à elles que revient la charge de transporter les décombres des maisons on ,4;lémolition, le sable, la chaux et le corail gris destinés aux bâtiments de la Couronne. Elles travaillent à part et ne se montrent pas moins insouciantes que les hommes.
Quelque rigoureuse que soit la justice du Sultan, elle est en progrès sur le code criminel usité du temps du Saïd Madjid. Ainsi, la peine de mort, autrefois appliquée pour des méfaits souvent peu graves, n'existe plus. On l'a remplacée par de fortes amendes, se montant, pour le cas de meurtre commis sur un Arabe, à six mille francs et, sur un nègre, de quatre à cinq cents francs. L'impossibilité de payer entraîne tatalement l'envoi du coupable aux Présides. L'assassinat n'est po-int considéré, ici^ conuue un attentat contre la société tout entière":, C'est une affaire privée, qui ne regarde que le meurtrier et les parents de la victime. Tout crime peut se racheter à prix d'argent. Et à défaut d'ayants droit,. la caisse saïdiale se substitue à eux avec un empressement exemplaire.
Aujourd'hui, iiG juin, nous serons rerus par Saïd Bargash, Sultan de Zanzibar.
Après avoir endossé nos uniformes de grande tenue, nous nous sommes rendus au palais, avec M. Deville, consul de Belgique à Zanzibar, et M. Greftulhe, notre hôte, qui doit nous tenir lieu d'interprète. C'est justement jour de grande réception. Elles ont lieu tous les vendredis.
Nous passons devant une ligne de mille honunes, à peu près, de troupes régulières, échelonnés, nuisique et drapeau en tète, depuijg le siège du Consulat belge jusqu'au palais impérial. Ces troupes, oi'ganisées et dressées à l'européenne, font honneur au lieutenant de marine Mathews, l'officier anglais chargé de leur éducation martiale. Sur notre pasâage, officiers et soldats présentent les armes et la musique portugaise, en costume militaire, fait retentir les accords de la Brabançonne, jouée pour la première fois à Zanzibar. Aussitôt, les souvenirs de la patrie lointaine nous assaillent en foule et nous échangeons un regard mouillé. Quelle secrète puissance y a-t-il dans les quelques mesures composant un air national, pour que le cœur • se gonfle d'aise, d'orgueil et de mélancolie en les entendant s'élever sur un sol étranger? Que je comprends bien, aujourd'hui, les pauvres
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soldats suisses, éclatant en sanglots aux accents de leurs ranz champêtres, et les fils de l'Ecosse, marchant à la mort précédés de leurs cornemuses ! La religion du drapeau est féconde et sainte. Elle soutient les faibles et électrisc les forts.
Saïd Bai-gash nous reçoit au seuil de son palais, vaste construction en corail gris, assez différente des riches habitations arabes.
En notre qualité d'Européens, nous ne sommes pas tenus à nous prosterner devant lui, comme les plus grands officiers de la Couronne.
Bargash n'est au pouvoir que depuis 1870. Agé d'une quarantaine d'années, il se voit affligé, comme la plupart de ses dignitaires, d'un embonpoint excessif. On dirait qu'il les a choisis exprès ou que, par courtisanerie, ces derniers se sont héroïquement condamnés au régime des féculents.
L'abord du prince est aimable et conuuandc le respect. Ce n'est point un homme ordinaire que ce monarque, dont la tète massive, aux lèvres charnues, relevée par un regard sagace, respire la bonté et l'intelligence. Vêtu comme les Arabes notables, en petite tenue doréception, il porte sur l'ample chemise blanche de rigueur un manteau vierge de broderies. Il a renoncé, pour nous, au turban de soie blanche, cher aux dévots de l'Islam — les Mtaouas, — et dont il affecte, avec sa cour, de se coiffer aux jours des réceptions musulmanes.
Le Sultan nous invite gracieusement à le précéder sur le grand escalier, recouvert de tapis, qui mène à la salle du Trône. Il nous conduit dans la salle d'audience, somptueusement décorée et où, des deux côtés du trône, sont rangés des fauteuils dorés réservés à la suite. Nous prenons place à gauche, et grâce à M. GrcflFulhe, un des plus anciens amis de Sa Hautesse, nous échangeons les compliments d'usage dictés par le cérémonial.
— Comment se porte votre Roi?
Telle est la première question posée par le suzerain arabe à M. Ramaeckers, qui s'empresse de répondre que la santé de Léopold II est excellente.
— Notre Roi, ajoute le commandant, m'a chargé de présenter à Votre Hautesse ses plus chaleureux remerciements pour la bienveillance avec laquelle elle daigne traiter les voyageurs de l'Association présidée par Lui.
— J'aime beaucoup Léopold II, lépond Saïd Bargash, avec un franc sourire, et je m'honore de ses bons sentiments à mon égard.
Al PAYS NOIR 2t
Oui, je suis fier d'être son ami. Ses voyageurs pourront toujours compter sur ma protection à Tabora, à Ou-Djiji, partout où je serais en mesure de les aider. Demain, j'envei'rai des firmans à mesprincil)aux gouverneurs et oftîciers dans l'intérieur de l'Afrique, et j'espère (|u"ilsvous rendront votre tâche facile.
Puis, la conversation se généralisa. Le Sultan nous demanda curieusement quelles étaient les plus l'écentes découvertes faites en Europe et en particulier les progrès réalisés en Belgique. M. Ramaeckers l'intéressa vivement en lui parlant de l'invention du téléphone et des applications de l'électricité à l'éclairage public : — « In^Iudluk ! Les peuples de l'Occident accomplissent des miracles!... Plaise à Dieu que vous vous tiriez bien du grand voyage que vous allez entreprendre dans notre primitive Afrique ! «
L'audience était terminée. Le Sultan nous reconduisit jusqu'à la porte de la salle, en nous réitérant ses vceux les plus cordiaux pour l'issue favorable de notre entreprise.
16 juillet. — Nos adieux, qui ont été faits hier, étaient empreints d'une réelle émotion. En Europe, les préparatifs d'un voyage d'exploration n'éveillent qu"un intérêt momentané. Condamnés à l'avance, ou proclamés par anticipation vainqueurs de tous les obstacles, les voyageurs sont iiarfaitenient oubliés le lendemain.
A Zanzibar, où la colonif blanche, déjà éprouvée par l'influence meurtrière du soleil africain, a vu partir tant de cai-avanes décimées sur la route, ou disparues à jamais, l'esprit de solidarité se traduit ]iar des manifestations plus fraternelles.
3Iontés dans le Daou qui doit nous transporter à Bagamoyo, nous recevons avec attendrissement une dernière visite de M. Greffulhe et de quelques résidents dont nous avons conquis les sympathies.
Le Champagne pétille dans les coupes et, sur l'arrière de la lourde embarcation, nous trinquons aux absents.
Une heure! L'instant est venu de songer au départ. De la terrasse du Consulat belge, M. Deville agite par trois fois notre drapeau national auquel répond le pavillon bleu, étoile d'or, de l'Association Africaine.
Nos hùtes sautent dans leurs chaloupes, l'ancre est levée.
Adieu ! Et dans trois ans si le sort nous est favoi'able !
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