CHAPITRE
Le soleil brille incandescent dans 1 ellier, ne marquant pas inoins de trente-six degrés à l'ombre.
Le pont de notre Daou est abrité, conmie presque tous les tyjies d'embarcation de l'Océan Indien, d'un toit formé de planches, de paille et de nattes, reposant sur le bordage. Une petite cabine est ménagée à l'arrière. Dessous, avec nos colis personnels, se ti(Mincnt les six ânes achetés à Zanzibar i)our les besoins do l'expédition, et qui, moins émus que leurs nouveaux maîtres, se regardent philosophiquement en mâchonnant leur provende.
Le vent ne nous permet pas d'aborder directement à Bagamoyo, dont nous commençons seulement vers huit heures du soir, à distinguer les rives en pentes douces. 11 nous pousse dans la direction du nord, et par deux fois notre Nahoza, ou capitaine, est obligé de louvoyer. Au loin, sur la grève africaine, se profilent quelques maisons blanches, offrant avec les huttes indigènes et ses bouqu(!ts de palmiers, un ensemble qui nous reporte innnédiatement à l'entrée de Zanzibar.
Cependant, l'état d'énervement produit sur moi par l'action du soleil, n'a fait que s'accroître. Vers six heures, je me sens envahi par un malaise général, et mes compagnons, inquiétés par l'aspect de ma face congestionnée, semblent ne pas la trouver de fort bon augure. Je les rassure en affectant l'insouciance et, de fait, je pense que la fraîcheur du soir et le repos auront facilement raison d'un simple coup de soleil. Dans cette conviction, je m'arrange pour
dormir sur le pont et ne m'éveille que trois heures après, au frottement de la quille sur le sable.
Nous étions arrivés, mais il nous restait encore deux ou trois cents mètres d'eau à traverser pour atteindre la terre fei-me. Les houunes qui nous portaient en eurent d'abord jusqu'au ventre, puis jusqu'à mi-jambes. Quoique totalement abattu et assez indifférent à ce qui m'entourait, je ne pus m'empècher d'avoir l'odorat désagréablement affecté par la nauséabonde odeur de poisson qui régnait sur toute la plage. Les habitants de Bagamoyo tii-ent de grandes ressources de la pêche et conservent leur poisson de mer (mi le faisant sécher au soleil. Il y a ici, pai'aît-il, d'importantes pêcheries de requins qui alimentent toute la province.
Sewa l'Hindi nous avait précédés à Bagamoyo. Nous nous installâmes dans sa propre maison, formée d'un sinqile rez-de-chaussée à toit plat et aux mui's fraîchement recrépis. Cette habitation ne comprend pas moins de six chambres tapissées et meublées à l'indoustane, c'est-à-dire tendues d'étoffes de soie rouge et garnies de lits à moustiquaires de même couleur.
Nos matelas, somptueusement recouverts de fourreaux de soie écarlate, jaune, verte ou bleue, nous invitent au repos. Je m'y jette avec empressement, dans l'espoir d(^ trouver un terme à mes souffrances, devenues fort vives. Ma première nuit sur le continent africain se passe dans de mortelles angoisses. Ma tète bout et semble prête à éclater.
Enfin, vers l'aube, la crise s'apaise, mais pour faire place à la fièvre, cette terrible fièvre africaine, à laquelle, le premier, je devais payer mon tribut.
Encore bien faible sur mes quilles, comme disent les marins, je profite du premier jour de convalescence pour visiter la localité. Bagamoyo, ou cœur de l'Afrique, de Baga (corruption du mot Barra, intérieur) et de Moijo (cœur), pourrait bien devenir, en effet, le point où aboutiront les moindres pulsations de la côte orientale. Cette ville, ou ce grand village — car il n'y a pas dans l'Afrique équatoriale beaucoup d'agglomérés qui se rapprochent, comme disposition, de nos cités européennes, — a pris depuis quelques années une extension considérable et déjà ne le cède presque en lien à
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Zanzibar. 3Iôme animation, même population hétérogène, çt aussi, même et incurable saleté. C'est ici que s'oi'ganisent et que partent toutes les caravanes en destination de l'intérieur. Celles de Stanley, ■de Cambier et de Popelin y ont été formées. Aussi, la population s'acci'oît-elle dans des proportions incessantes, renforcée encore par l'appoint des Oua-Nyamouézis, désireux de prendre du service en qualité de soldats ou de porteurs. Seules, les expéditions anglaises choisissent, comme point de partance, Sadani, situé au nord, sans doute à cause de la Mission Évangélique qui leur facilite grandement la besogne.
Les indigènes de Bagamoyo appartiennent à la race des Oua-Rimas, variété des Oua-Souahilis, sous l'autorité d'un gouverneur délégué par Saïd Bargash. Moins d'Arabes qu'à Zanzibar, mais en revanche de nombreux Hindis et Banians, âpres à la curée. Ils y tiennent boutique ouverte d'étoftés, de conserves, de tabaC, de verroteries, d'ins- ^îruments aratoires, d'outils, etc., etc. Mais il faut avoir l'œil ouvert lorsqu'on a à traiter avec eux.
Tout est réglé pour le départ. Notre escorte se compose de cent quatre-vingt-dix-huit hommes, engagés au prix de soixante piastres par année, nourriture non comprise, pour trois ans. La caravane sera formée en deux pelotons, sous les ordres des grands Akidas (lieutenants) Mounié Pembé et Mounié Goa, soumis à l'Arabe Saïd bin Salem, bin Nassr, Akida en chef. Le premier peloton est divisé en neuf et le second en dix sections, ayant chacune leur Akida particulier.
L'avant-garde compte quarante-six hommes qui précéderont nos porteurs, le centre quatre-vingt-dix, et l'arrière-garde, fermant la marche, soixante-deux, y compris notre cuisinier, nommé Réhani Ouadi Keir. L'expédition allemande nous suivra de près. Ainsi, nous formerons une force compacte et imposante, pouvant résister aiLx attaques éventuelles des corps d'indigènes belligérants, si, malgré les représentations de M. Sergère, qui parle à merveille le ki-souahili, ils tentaient de nous barrer le passage.
Aujourd'hui, 21 juillet, nous allons faire notre visite d'adieu à la Mission du Saint-Esprit. Réception aussi cordiale que chaleureuse.
Cette Mission, fondée, il y a une vingtaine d'années, par le Révérend Père Borner, paraît en pleine voie de prospérité. De construction
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imposante et spacieuse, elle est tlanqiiée d'une belle église, de forges, d'ateliers de menuiserie et autres bâtiments, où de nombreux enfants, pour la plupart l'achetés de l'esclavage, reçoivent une double éducation morale et matérielle. Ses vastes plantations de cocotiers, coupées de magnitiques avenues, font l'admiration des voyageurs. Il y a sept ans, un effroyable ouragan détruisit tous les cocotiers de l'île de Zanzibar et de la côte de Bagamoyo. Seules, les jeunes pousses de lu Mission Catholique résistèrent à la tourmente : « Vous voyez bien (jue le Ciel nous protège, » dit le Père Baiier, en nous faisant les honneurs de son pieux Éden. Les dits cocotiers sont grands et forts aujourd'hui et couvrent de leur opulent ombrage une immense supertîcie de terrain. La Mission n'en retire pas moins de deux cent mille francs pai' an, (pii suffisent amplement à son entretien,, malgré les écrasants sacrifices ({u'elle s'impose. Ainsi, non seulement elle étend chaque jour en Afrique le réseau de la civilisation, mais elle ne coûte pas un sou à la vieille Europe, dont elle prend à cu'ur de traiter royalement les plus humbles représentants.
Quand on songe aux dilHcultés de toute nature, aux oixslacles, aux dangei's même, opposés par Arabes et indigènes à l'o'uvre des hardis missionnaires, on est sur})ris des résultats obtenus par eux en moins d'un (puu't de siècle.
Le Révérend Père Etienne Bauer, qui réunit en lui les types de l'apôti'e et du pionnier, a sous sa direction six cents enfants, arrachés à la servhude. Ses Pères et lui les ont recueillis, noui'ris, élevés, instruits dans la religion du Christ, et surtout dans celle du travail, ce qui constitue une tache bien plus rude encore. Le nègre, alourdi par les débilitantes ardeurs d'un ciel de feu, est paresseux d'instinct, comme le Chinois est actif et prévoyant. Il faut le contraindre pour (Ml obtenir ime besogne suivie, et la tutelle de l'esclavage devient presque pour lui une nécessité, plutôt que de constituer une oppression arbitraire.
La Mission du Saint-Esprit se compose de quatre ou cinq pères et d'un nombre plus élevé de frères, tous rivalisant de zèle et d'activité. Parmi ces derniers, se trouve un nègre de l'île Bourbon, fort intelligent, et qui prêche d'exemple aux hommes de sa couleur. Il serait à désirer que les Missions africaines eussent beaucoup de pareilles recrues, inappréciables intermédiaires entre la race blanche et la race noire.
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Ainsi que nous l'avait dit le Prre Etienne, chacun exerce ici une spécialité. Agriculteurs, artisans et éducateurs, les missionnaires pourraient, au besoin, se passer complètement de l'Europe, à laquelle ils envoient les produits dus au seul travail. Une de leurs ligures les plus originales est le frère Oscar, Nemrod en soutane de la Communauté. Il faut l'entendre s'exalter en parlant de chas.ses à l'hippopotame, au crocodile, au zèbre, à la girafe, etc. ! Le gibier d'Europe lui inspire le plus profond dédain. A lui .seul il approvisionnerait la Mission, si le Père Supérieur ne refrénait prudemment des in.stincts cynégétiques qui ont failli récemment coûter cher au frère Oscar. Eu eftet, .son fusil ayant éclaté, lui a cassé le bras droit qu'il porte encore en écharpe. Pour tromper ses ennuis, il n'a rien trouvé de mieux que d'aller dénicher un jeune léopard dont il fait l'éducation. L'animal partage sa chambre et le suit partout comme un chien. Reste à savoiis'il persistera dans sa docilité. Le frère Oscar est encore principalement chargé de rassembler les collections forestières, minérales, entomologiques, etc., expédiées en Europe.
Après nous avoir fait visiter en détail les cultures et les ateliers de la 3Iission, le Père Bauer nous invita gracieu.sement à dîner.
Je ne me souviens j)as d'avoir rien mangé d'aussi bon conu* que ce dîner, à plusieurs services, ordonné dans toutes les règles de l'art, l'otage exquis, poissons délicieusement apprêtés, rôts, entrées et volailles, pâtisseries de choix, fruits, vins de France, café et chartreuse, rien n'y manquait. C'était à se croire dans un restaurant parisien de premier ordre. Je dois à la vérité de constater que nos hôtes se sont vaillannnent comportés. De rudes hommes, d'ailleurs, à en juger plus encore par leurs (cuvres que par leur excellent appétit !
Le soir, après avoir allumé nos cigares, nous causons longuement sous la large vérandah qui entoure le bâtiment tout entier de la 3Iission, et se répète à l'étage sous forme de galerie couverte. Quoiqu'il y ait bien longtemps que le Père Bauer ait quitté la France, il est demeuré patriote dans l'àme. Il nous donne sur le centre de l'Afrique des renseignements précis et des avis pleins de sagesse. C'est avec peine que nous nous arrachons à cette agréable .société, en promettant de renouveler la visite à notre retour... si retour il y a!
L'aube se lève rayonnante sur la journée du ^i juillet. Nos
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Askaris vont et viennent par la ville, sonnant des cors et des clairons, dont nous leur avons fait présent.
C'est leur manière de prendre congé, comme aussi de brûler de la poudre en toute occasion — surtout pacifique.
Pendant ce temps, nous mettons la dernière main à nos colis...
Caisses, malles et ballots sont étendus devant la porte, et nos. hommes ont fait leur choix. Impassibles sous leurs nouveaux harnais, les six roussins achetés à Zanzibar semblent se demander, à part eux, la cause de ce tapage insolite, car nos fanfariseurs vont toujours leur train. Enfin, à midi juste, attacpiant le taureau par les cornes, c'est-à-dire le soleil par ses plus chauds i-ayons, nous nous, disposons au départ.
Le h'ère Oscar, qui a laissé son félin à la Mission, est venu pour nous faire un bout d'escorte.
Nos porteurs Pagazis, avec charge entière, et les Askaris avec demi-charge, s'en vont par escouades. Ces derniers, dont une cin- (juantaine armés de Remingtons et les autres de fusils à capsules, se livrent à des feux de peloton qui ont pour résidtat de faire accourir toute la population indigène. Pai'ents et amis n(^ se dissinudanl point les dangers que nous avons à atïronler, viennent adresser aux voyageurs noirs leurs souhaits de retour, et nous bénéficions de l'intérêt général. On nous salue chaleureusement de l'adieu africain : Kot Hcril Boinal (Bonne chance et au revoir, maître!)
Une chienne d'un jaune roux qui, depuis notre ai-rivée à Bagamoyo, nous a pris en afiection, s'est échappée, pour nous suivre, de la maison de son maître. Portugais de Goa. Fuyant les nègres de l'escorte, qui éprouvent pour son espèce lui profond dégoût, elh^ se serre instinctivement auprès des Européens dont elle a pu apprécier, déjà, la bienveillance et la largesse. Nous l'adoptons conuue gardienne de nos bagages et la baptisons pompeusenuMit du nom de Sind)a (lion). Celui de Renard lui conviendrait mieux, mais ni le nom, ni l'animal n'existent dans cette partie de l'Afrique.
La campagne de Bagamoyo ou Chamba Gonéra, est en ce moment desséchée et tlétrie, mais à la Massika prochaine, elle se couvrira d'une luxuriante végétation. Au bout d'une petite lieue, nous arrivons à une mare d'eau noire et croupie où nous enfonçons jusqu'à la ceinture. Pour ceux qui ne sont jias absolument obligés de la suivre, la route doit offrir peu d'intérêt. Tel n'est point cependant l'avis du
livre Oscar : « Fameux pays pour la chasse! dit-il. Si je pouvais me servir de mon bras, je ne résisterais pas au plaisir d'envoyer quelques balles aux hippopotames du Kingani. »
Nous échangeons une cordiale poignée de mains, peut-être la dernière! Désormais, il ne s'agit plus de regarder derrière soi. Le véritable exil commence et, au départ de nos amis de quelques jours, se rompt douloureusement la chaîne qui nous attachait encore à la civilisation européenne.
Sortis noirs et gluants de l'infect marécage, dans lequel nous avons trouvé le baptême du voyageur, nous poursuivons notre l'oute et, deux heures plus tard, arrivons au Kingani, limite extrême du territoire de Bagamoyo. Cette rivière, ce tleuve plutôt, au lit profond et vaseux, atteignant sur ce point plus de soixante mètres de largeur, est d'un abord désagréable et malaisé. Il « jouit », de plus, d'une fort mauvaise réputation sanitaire. Ainsi, on nous a bien recommandé de ne pas camper sur ses bords, si nous ne voulons nous exposer à contracter les germes d'une lièvre dangereuse et persistante.
Comme on nous l'avait dit, ses eaux sont peuplées de massifs hippopotames et de souples crocodiles. Il n'est pas rare de voir ces derniers happer au passage les ânes entraînés à la remorque d'un canot, car c'est dans des embarcations simplement creusées dans des troncs d'arbres, que s'opère le transbordement. Je ne sais si cette particularité a pu être révélée à nos roussins, mais nous avons toutes les peines du monde à leur faire passer l'eau à la nage. Il faut les tirer au moyen de cordes dans ces flots redoutables, avec accompagnement de coups de gourdin, et les traîner dans le sillage de nos pirogues africaines.
Par exemple, ils gravissent la berge opposée avec une vélocité remarquable.
Le troupeau de chèvres, achetées à Bagamoyo au nombre de vingt, et que nous renouvellerons en route, au fur et à mesure des besoins, passe la rivière en pirogue. Des deux côtés de l'interminable passage de la caravane, les chevaux de rivière, intimidés par notre nombre, font, à intervalles mesurés, émerger leurs tètes monstrueuses de la surface liquide. Robert De Meuse en atteint un à la tempe. Frappé à mort, le colosse rougit l'eau de son sang et après quelques dernières convulsions s'en va à la dérive. Nous n'avons ni le temps ni l'idée de
le faire repêcher, au grand désappoint(^inent de nos Africains qui font volontiers viande de toute chair.
Quant aux mahométans de l'escorte, ils n'auraient garde d'y toucher, le Coran rangeant les amphibies au nombre des animaux impurs.
Nous foulons le sol de l'Ou-Zaramo, qui offre à nos regards la même richesse que les précédentes solitudes.
La vallée du Kingani se poursuit en pente douce. La saison de
PLACE DE BACAMOVO.
(Dessin de R.AVyisiuan.)
pluie, qui vient de finir, en a laissé les terrains glissants et détrempés dans les bas-fonds, lorsque sur les hauteurs le soleil a exercé son action dévorante. Aux endroits marécageux, nos pas s'embarrassent, à chaque instant, dans les racines tordues des palétuviers, étendant dans la vase à demi séchée leurs vivaces réseaux, avides d'humidité. A une heure de marche du Kingani, le chemin bifurque. L'une
des sections conduit à Kikoka; c'est celle qu'a pris Stanley lors de son premier voyage, à la recherche de Livingstono. L'autre, que nous suivrons, mène au village de Bighiro.
Triste nature dans la saison chaude, et dont on ne soupçonnerait guère la proverbiale fécondité ! Ce ne sont partout que plaines aux herbes rousses, rongées de fourmis et coupées de quelques rares sentiers. Puis, à mesure que le sol s'exhausse, il se couvre d'inextricables fourrés de mimosas et d'acacias, aux branchages rouilles, enchevêtrés de lianes.
Sous la chaleur torride du jour, tout est silence. Pas un chant d'oiseau ne vibre dans l'espace et les antilopes mêmes se tiennent tapies dans les bois.
Ces parages sont, paraît-il, afiectionnés parles lions, qui y trouvent du gibier en abondance. Nous n'en avons pas encore rencontré, jusqu'ici, au grand déplaisir de Robert De Meuse, qui brûle de faire concurrence à Bonbonnel.
Au bout de trois nouvelles heures de marche — il en est cinq, — nous atteignons Bighiro (épines), petit bourg composé de quelques huttes grossières, couvertes en chaume et non entourées de palissades comme les villages guerriers de l'intérieur. Justement, le chef vient de mourir, et nous pouvons entendre les lamentations des femmes, qui se rassemblent à certaines heures pour pleurer, de compagnie, dans la hutte du défunt.
Nulle localité n'a mieux mérité son nom. Le sol y est hérissé d'épines quadrangulaires et pyramidales qui s'enfoncent dans les pieds, cependant tannés, de nos hommes, comme des aiguilles dans une pelote. Nos fortes chaussures nous défendent heureusement, (^t c'est ici qu'' nous planterons, pour la première fois, nos tentes.
La troupe fait halte et procède à ses préparatifs. Nos regards surpris s'arrêtent sur l'étrange spectacle qui, désormais, se renouvellera à chaque nouvelle étape.
Soldats et porteurs, nous laissant établir nos abris de toile, sufiisants en cette saison, forment autour d'eux et de nos bagages un cercle de huttes improvisées que nous voyons s'élever conun(> par enchantement. Trois longues branches, disposées en faisceau, autour desquelles d'autres viennent se relier, en suivant la circonférence, sont unies entre elles par des cordes, des lianes, des écorces d'arbres.
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de la paille tressée ou toute autre matière végétale un peu souple. Cette charpente rustique est ensuite feutrée d'herbes et de feuillage, en commenrant par le bas. En moins d'une heure, notre camp présente l'aspect le ])lus pittoresque.
Les feux s'allument et les marmitons noii's, requis par notre cuisinier en chef, ou s'offrant dans l'espoii' d'une portion plus al)ondante, remuent dévoteiuent, au moyen de larges cuillers de bois, la farine de sorgho mélangée d'eau qui bout dans des marmites cylindri(]ues de cuivre, ou dans des pots de terre, calés au moyen de trois cailloux. Cette bouillie constituera, à peu de chose près, leur aliment de tous les jours, nourriture saine, digestive et admirablement appropriée à la race et au climat.
Notre cuisine, à nous, est un peu moins rudimentaire, quoique bien éloignée, hélas! du menu de la Mission du Saint-Esprit!
Le dîner apporté froid de Bagamoyo, est sinqilement réchauffé.
Il se conqîose de riz au carry et de volailles, d'une boîte de sardines, de biscuit de mer et d'une bouteille de bordeaux. Ce dernier extra ne se renouvellera pas souvent, attendu qu(Miofre cave portative se compose modestement de cent cinquante bouteilles, à répartir, poui' trois ans, entre quatre convives!
Simba fait largement honneur à nos reliefs.
Beaucoup de nos soldats ou Pagazis sont retournés à Bagamoyo, mais nos porteurs, la plupart de l'Ou-Soukouma, ne quittent point le camp.
Nous les admirons, assis autour de leurs feux, se passant béatement de grosses pipes oîi fume un chanvre infect dont ils- aspirent avec délices les acres émanations. Chaque inhalation fait pénétrer la fumée jusqu'au fond de la gorge, et il est fort plaisant de les voii' savourer leur souffrance comme une inappréciable volupté. Des nausées violentes, suivies d'éternuements formidables, longtemps prolongés et couronnés par un petit cri aigu, sauvage et fou, signalent chaque bouffée. Et pourtant, cette pipe douloureuse, écœurante et fatale, constitue une de leurs plus chères jouissances.
Les Oua-Nyamouézis sont grands et forts, et taillés pour porter les fardeaux qu'on leur confie. Beaucoup sont accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Ces derniers se chargent des menus colis proportionnés à leurs forces : tels, généralement, les ustensiles de cuisine et les objets de couchage servant à leur usage particulier et à celui du père ou de l'époux.
Al PAYS NOIR 33>
Les femmes de rOna-Nyamoiiézi se distinguent de celles de la côte par leurs bi-acelets d'épais tils de cuivre ou de minces fils de fer, quise répètent au-dessus de la cheville.
Chez elles, le lobe de l'oreille est seul percé et, insensiblement élargi, arrive à contenir des ornements en bois, de forme ronde et plate, atteignant la grandeur d'une médaille ordinaire.
Ce primitif bijou tient dans l'oreille, au moyen d'une rainure circulaire où la chair, distendue au moment de l'introduction, ne tarde pas à se resserrer. Les Moina-Ouakés de la côte ont toute la conque de l'oreille percée à distances égales et, dans les nombreuses ouvertures, enchâssent de petits morceaux de bois ou de blanches racines, de manioc, coupés au ras du cartilage.
Le Pagazi de l'intérieur, drapé d'une simple Chouka de couleur^ nouée autour des hanches, a également l'oreille percée; mais au lieu de bijoux, il y loge des objets d'utilité pratique, tels que sa tabatière, par exemple, creusée dans une tige de calebasse.
Ce sont les paysans de la caravane, comme les hommes de Zanzibar et de Bagamovo en sont les citadins. Ces derniers se montrent très jaloux de leur supériorité sociale. Tous les nègres d'an delà du Kingani ont reçu d'eux le nom dédaigneux de Oua- Chenzis, c'est-à-dire, ensemble et tout à la fois : sauvages, non civilisés, ignorants des bonnes manières et du savoir-vivre, ne sachant ni saluer ni dire merci, incapables de recevoir convenablement le monde et de se bien conduire en société. Le M'Gouana libre de la côte est expert en toutes ces belles choses et, à cheval sur les formules consacrées du rituel et du cérémonial musulmans, il se pose orgueilleusement en gentleinan à l'égard do rhunil)le fariner de l'intérieur.
Il sufiit, d'ailleurs, à un nègre quelconque d'avoir habité la côte, en qualité d'esclave, durant quelques mois, pour afticher les mêmes prétentions, et pour regarder les hommes libres de son village avec un mépris souverain.
Mollement couchés sur Ips minces matelas de nos lits de campagne, nous passons une nuit excellente.
Aucun de nous n'est malade, malgré le bain de la journée et les fatigues, toutes nouvelles, d'une marche en pays africain. La maudite fièvre qui m'avait rendu visite à Bagamovo, n'est pas revenue.