‹ La troisième expédition Belge au pays noirChapitre 32 sur 33 · CHAPITRE XXIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIll

1""^ janvier 1883. — Laissant partir on avant sa caravane, 31. Hoi'c, av(X' lequel j'ai fait réveillon en plein Pori africain, me tient compagnie jnsf[u'à l'arrivée de mes hommes. Il me raconte les obstacles de toute nature qu'il a dû tourner ou surmonter : les l'ivières traversées à g\w, en pirogue ou sur des ponts volants: les charrettes démontées et transportées pièce à pièce; les sentiers dans la jungle, élargis à la hache. Si l'on pouvait faclh^nent circuler dans Fintéi'ieur de l'Afrique, avec des véhicules poussés ou traînés à mains d'honnne, ce serait trop beau. Ce faible moyen de transpoi't suffirait peut-être à la création d'un certain commerce. Mais sur ce sol desséché durant la })lus grande partie de l'année, puis converti en marécages, bari'é de montagnes et coupé de torrents, hérissé d'embuscades, ravagé par la guerre et l'incendie, où les plus fortes caravanes sont obligées de cheminer à la tîle indienne, le moindre objet excédant en poids et en volume la charge d'un porteur ordinaire, devient un loui-d embarras.

C'est à dos d'homme, que, sur les pentes raides, au passage des rivières et dans les défilés rocailleux, il a fallu traîner les lourdes pièces du life-boat, et les charrettes mômes retardaient la marche au lieu de l'accéléi-er. Annibal a dû éprouver moins de ditiicultés à passer les Alpes avec toute son armée, que nos modernes explorateurs à s'enfoncer dans l'Afrique avec le plus vulgaire camion.

Les dernières pluies ont grossi les 3Itonis de la l'oute. La Koualé, pleine à déborder, roule des eaux impétueuses. Impossible de la traverser à gué. Il nous faut abattre un grand arbre et le faire tomber en travci'S des deux rives. Anes et chèvres passent la rivière, halés au

moyen de cordes, et boivent plus d'une gorgée, à leur corps détondant. Quant aux hommes, ployant sous leur charge, c'est avec la plus grande difficulté qu'ils se soutiennent aux branches saturées d'humidité. Leurs pieds ont perdu toute leur faculté de préhension et glissent sur le tronc devenu gluant. Le Pagazi chargé de la boîte contenant mon appareil photographique et mes clichés, au nombre de cent cinquante, fait un faux pas, lâche son fordeau qui disparaît dans le goufïre bouillonnant, et lui-même tombe à l'eau, après avoir vainement essayé de se retenir aux branches qui cèdent sous son poids. On a pu sauver l'homme, arrêté une trentaine de mètres plus loin par un tronc d'arbre, mais ma précieuse boîte, pleine de souvenirs rapportés avec une jalouse sollicitude, est à jamais perdue! Tout au plus me reste-t-il, dans mes papiers, une certaine quantité d'épreuves mangées du soleil. J'en ai presque pleuré de rage!

Il était temps que noti'e passage prît fin. A peine le dernier homme a-t-il franchi le pont, de plus en plus vacillant, que les deux berges détrempées s'éboulent et que l'arbre disparaît dans les remous écumeux.

— Pendant la nuit, l'orage gronde. La forêt où nous campons se tord sous d'immenses rafales. C'est un spectacle superbe, mais fort peu rassurant. Comme le pied de ma couche de campagne s'était brisé en route, j'ai été obligé de la laisser à Tabora, et de me contenter d'un lit d'herbes, recouvert d'une couverture de caoutchouc, que mes honunes me préparent chaque soir. Malgré les cinquante centimètres d'épaisseur de cette mo'elleuse litière, je me trouve dans l'eau au bout de dix minutes. Monté sur une petite caisse et embrassant le piquet central de ma tente, j'attendais philosophiquement la tin de l'inondation, lorsqu'un coup de vent s'engouffra sous la toile et arracha tout. Seul, mon appui a tenu bon. Enfin, aussi bi-usquement qu'elle est venue, la tempête s'éloigne, et, grelottants, nous attendons, pour nous sécher, les premiers rayons du soleil.

— Dès six heures, la caravane arpente la Boga, couverte d'un pied d'eau, et nous bivouaquons, à midi, sur un endroit élevé où de grands feux nous rendent toute notre gaieté.

— Le 4, nous campons à Itoura, après une couple d'heures de

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marche seulement. Nos hommes essayent de t'oun-igei', mais il reslo bien peu de provisions dans ces panii^es à peu près déserts.

C'est à Hékoungou, distant d'environ cinq lieues d'Itoura, (ju'(\st mort, le 49 décembre 1878, le lieutenant des carabiniers Wautier, une des victimes de la première expédition l)elge. Pendant que le capitaine Cambier se portait en avant, pour négocier avec Mirambo, Wautier, chargé de la direction de la caravane, se trouva arrêté en chemin par les terribles fièvres. Soigné fraternellement par le docteur Dutrieux, il tint bonjuscpi'au dernier jour. Son héroïque déiiouille repose, à l'ombre d'un baobab, dans un tei'rain acheté par son ami au Sultan indigène. Accompagné de Forhan et de quatre hommes de l'escorte, je vais visiter la tombe, jonchée de rocailles et dont j(> renouvelle la palissade. La croix gravée dans l'arbre subsiste toujours et j'en ravive les lignes un peu effacées. Le Sultan, qui s'est chargé de faii'e respecter le mausolée rustique, m'en renouvelle la promesse. Je lui fais cadeau d'une Diorah de Mérikani mesurant trente yards et d'une livre de perles, pour le confirmer dans ses bomies intentions. Le digne chef est persuadé, d'ailleurs, que notre compatriote revient la nuit pour défendre sa sépulture contre tout outrage, non seulement des maraudeurs, mais même des hyènes qui, assuret-il, ne se risquent plus aux alentours. — « iJoina Vuuti était un grand guerrier, proclamc-t-il, mais lui et le Dnftar (le docteur Dutrieux) avaient la main ouverte. »

Pendant que nous abattons les jeunes arbres, pour former notre palissade, le Sultan, sur ma demande, envoie au camp une vingtaine de nègres, chargés de vivres, que, par parenthèse, en dépit de la popularité des hommes blancs, ils nous font payer horriblement cher.

Un léopard s'est introduit, la nuit, dans notre camp et a dévoré un des petits singes achetés pendant mon séjour à Tabora. Il a dispersé aussi nos chèvres épouvantées. Mes honmies, envoyés hî malin à la découverte, n'en ramènent que sept sur douze dont se composait encore mon petit troupeau.

— Partis à six heures, nous bivouaquons près d'une Zioua, ou étang, situé dans le voisinage de grands Miombos. Les trois sentiers se présentent, ainsi que l'immense forêt précédant le lac Tchaïa.

Le jour suivant, après avoir dépassé la région forestière où tomba, avec sa caravane, l'ingénieur Penrose, nous longeons la plaine

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]n;iivcageuse du ïcliaïa, s'étendaiit dans la direction du noi'd. La l'uivt de 3Iiombos a fait place aux acacias sifflants. Nous pataugeons dans une boue noire et la marche devient excessivement pénible. Le Candji est établi, vers trois heures, im peu au delà d'un colosse végétal connu sous le nom de Mbouyoni (le baobab solitaire). Pendant la nuit, nouvelle inondation. Une lionne de petite taille, chassée ]iar la pluie, est venue rùder, aux premières lueurs du jour, autour de notre mince bétail. On lui a fait la chasse. Atteinte d'une balle au défaut de l'épaule, elle a poussé des rugissements formidables qui, heui'eusement, n'ont pas attiré le mâle, cheminant ordinairement de compagnie avec la femelle. Les Askaris l'ont achevée à coups de lance, et jp m'en suis réservé la peau.

— Les pluies continuent. Après une heure de marche, je suis obligé d'arrêter pour faire allumer de grands feux, car mes hommes bleuissent visiblement et sont près de défaillir. 31ais nous ne trouvons que du bois vert ou mouillé, et mes allumettes mêmes ont pris l'eau. (-e n'est qu'au prix d'etibrts répétés que nous parvenons à faire jaillir la tlamme, soulevant des nuages de fumée acre et suftbcante.

Un peu remis, nous cheminons sous des arcades de verdure. La forêt s'étend, ombreuse, sur nos têtes, nous dispensant la fraîcheur souvent désirée, mais que nous troquerions, aujourd'hui, contre les layons du plus brûlant soleil.

Le soir, bivouac à Vicima Vinnghi i ou « plusieurs puits »\ plateau ainsi nommé à cause des trous forés dans une excavation générale, fournissant de l'eau blanche, d'un goût fade, pai'ticulière à ces régions.

— La plaine n'est guère semée que d'acacias. 3Iais, vers le milieu de la journée du lendemain, le sol s'élève et les Miombos reparaissent. A trois heures de relevée, nous bivouaquons à la bifurcation de deux routes, dont l'une conduit à Mdabourou et l'autre à Ounangouira, village frontière de l'Ou-Gogo, situé au nord de la route suivie précédenmient.

— Départ par un temps couvert. Mes honmies craignant le froid, je ne fais lever le camp que vers neuf heures. La route, qui se poursuit dans la direction de l'est, coupe la plaine inondée par les débor-

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<]cmenls d'une rivirre, dont nous longeons le bord verdoyant, jalonné <le bois touffus et épineux.

Vers midi, le sol s'élève.

Arrêt sur les hauteurs dominant le Pori.

La caravane, partie dès l'aurore, descend dans la vallée par un versant presque à pic. De nombreux Tembés, entourés de champs -cultivés et de pâturages, abondant en ânes, en chèvres et en gros bétail, marquent l'entrée dans le district de l'Ou-Gogo. Derrière, la solitude et la faim; devant, l'animation et l'abondance, ^'ous sommes à Moalala, gros village dépendant de celui d'Ouiiangouii'a. Je fais dresser ma tente à l'ombre d'un gigantesque baobab, sur lequel je grave, au couteau, avec mon nom, la date du 10 janvier 1883.

Le Sultan de la localité vient inspecter la caravane, pour le règlement du Hongo. Après deux jours de discussion, il déclare se contenter de cinq houes et de trois dotis de Satini.

En remuant nos ferrailles, j'ai mis à découvert une grande seringue liors de service, devant laquelle le chef 3Igogo tombe aussitôt en arrêt.

Cuiieux de lui en voir expérimenter le mécanisme, je lui oft're gracieusement l'instrument, qu'il se passe dans le lobe, démesurément distendu, de l'oreille. Et ses sujets de se presser autour de lui, pour admirer ce joyau d'un nouveau genre ! De toutes parts arrivent des •enfants, empâtés de sorgho, et poussant en avant leurs ventres rondelets, au milieu duquel leur nombril ressort, gros comme le poing.

— Le lendemain, nouvelle montée d'une rampe, tapissée de végclation, et descente dans ime seconde vallée, encore plus semée de Tembés. J'en compte plusieurs centaines. Partout, on remue la terre. Les habitants du moindre aggloméré prétendent nous faire payer tribut. Ils se portent à notre rencontre et nous accompagnent en ■courant, jusqu'à ce que, de guerre lasse, ils s'éloignent en grondant, ■comme des mendiants de profession auxquels on refuse l'aumône. Le sentier est redevenu large et conmiode, et, dans la plaine riante, des palmiers borassus isolés alternent avec des voûtes d'exubérante verdure. Nous campons près d'un petit baobab, où je paye le Hongo au chef d'un Kouïkourou conmiandant les groupes d'habitations. Plus on s'enfonce dans la contrée, plus les Sultans majorent leurs prétentions. Ils ne craignent plus, en elfet, de nous voir changer de route,

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connue nous n'aurions pas manqué de le faii-e si, dès le début, ils avaient forcé la note. Ils s'entendent, paraît-il, à cet ertet, et désintéressent les villages frontières, dont la feinte modération sert d'appeau.

— Campé le 13, pi'ès du Kouikourou d'Ounangouii'a, le plus grand et le plus populeux district que j'aie vu dans l'Ou-Gogo. Il se compose d'une centaine de ïembés, ombragés de grands baobabs et entourés de terres étonnamment fécondes. A peine les indigènes doivent-ils y remuer le sol, qui donne, sans efforts, les plus magnitiques moissons.

En certains endroits, il suffît de jeter la semence sur les guérêts, incendiés après chaque récolte.

— Le ii, nous dépassons les villages placés sous l'autorité du frère d'Ounangouira, aucpiel nous sommes obligés d'abandonner six houes. Repartis vei'S dix heures du inatin, nous campons, dans l'après-midi, au pied d'une montagne boisée. Quatre Oua-Gogos, de Moalala, restés dans ce dernier villag(\ nous avaient servis de guides jusqu'ici. Nous espérons jiouvoir reti'ouver facilement la route suivie par M. Hore, grâce aux ornières laissées par ses ciiarrcttes ; mais la pluie a si bien détrempé le sol, qu'elles ont disparu. Comme nous ne les retrouvons plus, même sous l'omljrage des taillis, force m'est bien de constater (pie nous sonmics égarés. Durant deux jours, nous errons à l'aventure, tout en conservant la dirction générale, ti'aversant des plaines inconnues, gravissant des montagnes dépourvues de scntiei'S frayés, et semant notre passage de houes et d'étotles. Le troisième, je fais établir le camp près de quatre^ gi'ands Tembés, assis au boi'd d'iui marécage. Assani me signale un rhinocéros ([ui se vautre dans la boui^ à (pielque distance. C'est la première fois, depuis mon séjour en Afrique^ que je vois un de ces redoutables pachydermes, et j'en suis encore à attendre mon éléphant. Posté à une distance de quatre-vingts mètres, je prends tout le teinps de viser, et casse l'humérus à l'animal. Il se sauve en boitant, et mes hommes l'achèvent par une décharge générale.

La chair distribuée aux gens du village, nous vaut de ne payer aucun tribut. Quant aux Askaris, qui la confondent avec celle de l'hippopotame, ils se partagent la peau, coupée en lanières et dont ils se promettent de faire des cannes. Je me réserve la corne, véritablement

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colossale et (Icsliiu'c au même usage. Le iliiuocéros, qui se détourne onlinairciueul sur le passage de l'honune, n'est terrible que loi'squ'on l'allaque. Il l'aul s'en diMier aussi en temps de rut.

— Nous nous égarons de plus en jikis. Dans aucun des villages que nous traversons, on n'a encore vu d'iiommes blancs. A peine en a-t-on entendu parler par quelques jeunes gens aventureux, qui ont franchi le. cercle de montagnes enserrant ces vallons perdus. Partout, je suis l'objet d'une stupéfaction et d'une admiration sans limites.

Jamais caravane arabe ou indigène n'a même passé par ici, et l'usage du Hongo y est demeuré parfaitement inconnu.

J'en profite pour forcer les étapes, car, bien que la jjopulation ne maniteste à notre égard aucun sentiment hostile, je suis inqxitieut de me retrouver dans un pays un peu moins primitif.

Eutln, le IG, arrivé à quelque distance d'un village qui porle le nom de Mkondjé, je retrouve trace des voitures.

Vers neuf heures et demi, nous campons à Linndi, petit Boma souvent ravagé par les incursions des Oua-Houmbas. Les habitants, fort pauvres en bétail, et, en ce moment, encore plus en céréales, ont déjà vu des voyageurs.

Leur Sultan, ne se sentant pas très fort devant une troupe aussi nondjreuse, se contente d'un Hongo de deux dolis de Salani et un de Kaniki.

Nous faisons deux milles à l'heure. Campés dans la matinée du 17 à Mkombola, près de quelques buttes de sable, nous n'y trouvons qu'une eau détestable, à peine suffisante pour bouillir l'Ougali des honunes. Les Nyamparas du Sultan, qui étaient venus réclamer réternel tribut, s'en retournent avec trois dotis de cotonnade, lorsque Nyoko, laissée momentanément en liberté, court après celui qui poi1e l'étoffe et lui saute, à son grand effi'oi, sur les épaules.

Un coup de sifflet la rappelle. Mais les deux bi'aves, sans demander leur reste, détalent au galop en abandonnant leur Satini. Il uùi fallu le faire porter au village, car à la nouvelle qu'un sorcier blanc, accompagné d'une troupe de guerriers ronges, s'appi'ètait à déciiaîner contre elle des Oua-Totos (animaux féeriques), la population toute entière allait se sauver dans la montagne. Forhan a eu fort à faire pour rassurer les pauvres gens, en proie à une véritable pani([ue.

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Pciidaiit ce tein])S, ?yyoko, auli'iii' iiiiioccnl et, dans tous les cas, l)icn intentionné, de cette serne plaisante, tirait rageusement sur sa laisse rattachée, taisait la hi^lle, partageait FOngali des hommes, leur extirpait ipielques bribes de tabac ])ar s(\s grimaces, enfin se livrait aux exercices les plus variés ûo son désopilant répertoire. Les l'ares habitants qui avaient osé s'aventurer aux environs du Cambi, la considéraient de loin avec une l'espectueuse terreur. Le t'ait (>st qu'il manque fort peu ûo, chose à notre clown (piadi'umane, pour devenir l'égal de la jtlupart des uègi'cs de rintérieur. Si je puis le conduii'C jus(pren Enro]ie, il ne tient (pi'à moi de faire lbrtini(> en m'établissant montreur d'animaux savants. Nyoko, (pii eoimail tout le monde, ne craint per.sonne, à l'exception, toutetbis, de jnon âne, avec lequel je n'ai pas (micoi'c réussi à la réconciliei'. Kn vu(^ des hyènes, fort nond)i'enses dans ci' district, je la gai'de, la nuit, attachée au pilier intérieur de ma tente, et elle m'éveille, dés l'aube, par ses cabrioles et ses gloussements joy(Mix.

Le lendemani, une déj)ntation de nolal)Ies vient me sup])lier de faire pleuvoii'. Cette demande est assez fréquennnent adi'cssée aux voyageui's blancs, ré]iulés tout puissants en fait do variations atmosph(''ri(pies. l-^t l'on pense si, g;rÀco à l'incidiMit de la \eille, luon |irestigc doit baisser pavillon devant celui de n'importe (piel sorcier de ma couleur! Par bonheur, j'amenais la plui(\ Elle nous suivait depuis plusieurs jours et la i)résenc(\ à l'ouest, de nimbus significatifs, me permit d'être prophète à coup sûr. Une heure après, la pluie tombe. Le Sultan, pénétré de reconnaissance, exige absolument que je l'cprenne le Hongo.

— ('anqié le 1<S, un peu avant midi, à .Msassa, village composi' de plusieurs Tembés et assez riche ou bi'Iail. Les indigènes, f(K't pacifiques, loin d'exiger un tribut, viennent m'otl'rir deux poulies. Faute de grandes herbes et de bois, mes Askaris trouvent à peine de quoi élever leurs huttes. Quant à des abatis de branchages, il n'y faut point songer, quoique la région soit iid'(\stée de grands fauves.

Pendant la nuit, vers deux h(MU"es, de grands cris me réveillent. Mais, croyant à une fausse alerte, je me rendors avec insouciance. Rien de plus séi'ieux, cependant. Plusieurs lions, nos feux éteints, ont fait irruption dans le camp endormi, dispersant nos chèvres et, ce qui est bien autrement grave, s'attaquant aux hommes. Lorsque,

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vers cinq licures, je sors de ma tente, je trouve toute la caravane sur pied. Un enfant a eu la moitié du crâne emportée, et on se hâte de l'enterrer pour ne pas éveiller la cupidité des indigènes, toujoui-s fort exigeants lorsqu'on laisse un mort sur leur territoire Quati-e porteurs et deux soldats sont moixlns, qui au bras, qui à la jambe. Leurs blessures, bien que les mettant hors d'état de porter im fardeau, ne les empêcheront point, cependant, de suivre la colonne.

La crainte des lions, d'ailleurs, agit sur eux, et, poiu* rester en arrière, il faudrait qu'ils se sentissent à l'agonie. Jusipie huit heures, je suis occupé à les panser. Puis, lentement, nous abandonnons ces dangereux parages, en nous promettant bien de ne i)lus nous arrêter sur un point où il nous serait impossible de nous préserver des visites nocturnes, par un Boma en règle.

A chaque instant, on veut nous forcer à camper. Les Ôuas-Gogos, tatoués de ronge, sortent de Iimu-s ïeml)és et font mine de nous barrer le passage. La plupart du temps, nous réussissons à les écarter et nous passons; mais dans les villages de quel([ue importance, force nous est bien de payer de petits Hongos, heureux encore de n'avoir point à interrompre notre route. Il est une heure de relevée lorsque nous campons à Mtoumlia, dont nous repartons le lendemain, au point du jour.

Petite halte, pour faire du feu, pi'ès de trois Tembés dont les habitants nous vendent du soigho.

A dix heui'es, nous arrivons à Mbuighiri, village frontière du Pori de Tchounio et où habitent plusieurs Oua-Ngouanas de la côte. En ce moment, les ophtalmi(\s y sévissent d'une faeon alarmante et l'on vient me consulter pour arrêter l'épidémie. Je conqiose un collyre à base de sulfate de /inc, dont r(^ftîcacité m'a été démontrée par de nombreuses expériences.

Les malades, reconnaissants, m'amènent plusieui-s chèvres, qui l'econstituent, foi't à point, le petit troupeau dont les derniers restes ont été mis en fuite ou dévorés par les lions de Msassa.

Qui^lques simiens à la robe noire, grivelée de blanc, se balancent dans les arbres rafraîchis de verdure. J'en ai abattu un, à coups de fusil. C'était une cuenon, tenant encore serré contre son sein un petit singe, (jue je n'avais point aperçu en visant. Nyoko s'en est aussitôt em})arée, pour le bercer, doucement, entre ses bras. Cette adoption ne laisse pas que d'avoir des côtés touchants. >»'otre guenon

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a pris son l'ùlc au sérieux. De jour pas plus que de nuit, elle ne ((uitte son nourrisson, et montre l(\s dents quand ou l'approche. Elle, jusqu'alors si gloutonne, ne mange que lorsque le petit est rassasié, et lui gai"d(>, dans ses abajoues, des provisions d'Ongali, mendié aux hommes de l'escorte. VA puis, clic lui fait la toilette, lissant son j)oil soiiihre, ipii contraste avec sa ])ropre fourrure, à elle, d'un l'oux châtain. La ditféi'cnce de race n'a fait que; ri^nforccr chez elle le sentiment matei'uel, inopinément éveillé. Tchiano, seul, a le di'oit de caresser le petit ; mais lîaronti a beau otIVir à l'ondirageux papion des noix d'ai'achidt^s, dont elk; (^st fi'iaude, il ne le souffre pas dans la tente, (lela (lej)nis ([u'un jour il s'est avisé d(> lui tirer la queue.

JiC Poi'i de Tchounio, dont j'avais gardé de si cruels souvenii'S, a l'cvètu aussi sa rol)e printauière. Tout y verdoyé et rayonne; tout y est gaieté, tVaîcheui', enchantements et rejios i)Our le regard émerveillé. Aux ])laines inciMidiées succèdent les hauteurs inq)Osanles, les bassins fertiles et les vallées circulair(>s. Nous nous trouvons au centre d'un vérital)le réseau de montagnes, otfrant les sites les jtlus inattendus. Mais la mort a laissé son stigmate sur celte page riante du livre de la nature. Près d'une mai'e, où caquettent des bandes d'oiseaux aipiatiques, blanchi.ssent des ossements humains, et un paquet de lettres à notre adresse, datées de lS8i, indique (pi'ils appartiennent à un malheureux courrier, tué par les bandits du désert, la soif ou la faim. Chaque leltre étant envoyée, pour ])lus de sùrelé, eu trij)le exj)édition, celles-ci no m'otï'rent rien de nouveau. Mais quel drame dans une pareille rencontre!

22 janvier. — Depuis plusieurs jours, je me trouvais réduit à la seule cuisine indigène. Plus de conserves, plus même d'épices ni de vinaigre, pour relever les fades bouillies de sorgho ou de maïs et les fèves bouillies sans sel. Les chèvres des Oua-Ngouanas de Mbuighiri ont heureusement fait trêve à ce peu réconfortant ordinaire. Mais mon caivmc va prendre fin. Dans la montagne, à une lieue et demie de Kisokoué, s'élève un ravissant cottage, tlanqué d'un jardin magniiique, de vergers et de potagei'S. La plupart des légumes d'Europe, choux, pommes de terre, carottes, oignons, etc., etc., y atteignent des dimensions plantureuses. Cette oasis sert de résidence à la famille de M. Coal, un des Révérends rencontrés naguère à Mpoua-

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poua. Lt' clii^ne iiiissioniiaire a t'ait venir sa tciiinic d'Europe, ol un l»('l enfant, né ici même, leur rciul douces et brillantes les longues iKnn'es d'un volontaire exil. Je passe au sein de cette intéressante t'aniille toute la journée du 23 et celle du lendemain, après avoir envoyé ma caravane m attendre à Mpouapoua.

Le l2i, avant quatre heures de l'après-midi, j'entre dans la Mission de Mpouapoua, où le Révérend Price me reçoit, en l'absence de sou collègue Baxter. C'est avec délices que je revois cette superbe résidence, qu'il me semble avoir quittée hier, tant les souvenirs m'en sont restés vivaces et charmeurs. A l'étranger, plus que partout ailleurs, certains tableaux, certaines scènes, ressortent en clair sur le fond assond)ri des jours néfastes.

25 jaitviiT. — Départ à huit heures du matin, cl campomont, vers midi, à Toubougoué, en pleine montagne. Nous nous portons dans la direction de Sadani, route, à ce qu'on m'assure, plus courte et plus commode que celle de Condoa.

Le 2G, nous escaladons le vei'sant d'une montagne, bornée au nord par une plaine immense, où se sont rabattus de grands troupeaux d'éléphants. Campement à Mlali, avant l'heure de midi. Le lendemain, nous poursuivons notre route fatigante, par les hauteurs, en parties cultivées, et aux flancs desquelles s'accrochent quelques habitations rustiques.

Rencontré plusieurs familles de chasseurs d'éléphants, chai-gés de tout leur attirail de guerre et de cuisine, maintenu sur le dos par une bricole de cuir passée sur le front. Ils marchent, courbés, avec une rapidité étonnante. Les femmes, aussi encombrées qu'eux, et embarrassées encore de leurs négrillons, portés en sautoir ou conduits à la main, ne sont pas les moins lestes. Ces chasseurs appaitiennent à la tribu des Oua-Kamis, et ne se servent, dans leur poursuite dangereuse, que de lances, d'arcs et de flèches.

Nous établissons notre Cambi à Roubéo, d'où nous apercevons quantité de petits villages, pittoresquement échelonnés sur la montagne, comme autant do nids do vautours.

Toujours les hauteurs et les habitations alpestres. Campement le 28, à 3Iigombana, d'où nous repartons, le 29, pour Mandjoya où j'espère rencontrer le Révérend Last, de la Mission de Mpouapoua.

yOO LA TIKIISIKMK KM'KDl ilON lti;i.i;i-;

Mais co niissiomiaii-e, qui s'ost marir dans riutci'vallc, est à Zanzibar, et son cottage se trouvant juchr fort iiaut, je roslo avec mes hommes.

Bi(Mitôt après, nous rencontrons le premier poste douanier du Saïd Bargasli, commandé iiai' un Comorrcen du nom de Sali biu Abou Beki'.

— Dans la journée du 30, après avoir passé les villages de Magoubika et d(^ Simbo, nous campons vers c[uatre heures de l'aprèsmidi à Mkouiuii. Cette région, fort accidentée, rappelle beaucoup celle de l'ancien Ou-Savira.

Le 31 , arrêté à Mtoa Maoué ( rivière aux pierres ; ; sur les bords de la rivière, nous pi'océdons à une lessive générale. De gros blocs garnissant le lit du cours d'eau, ont probablement donné son nom à la localité, siège d'une nouvelle garnison douanière.

P'' février. — Les villages se rapprochent à vue d'œil. Vers onze heures, nous traversons, en canot,' le Ouamé. large d'une cinquantaine de mètres, au courant fort rapide en ce moment, et infesté de crocodiles. Établi sur l'autre rive, où il habite un modeste abri de branchages et de boue, le passeur indigène est accouru en voyant poindre la tète de la caravane.

L'embarcation ne contenant qu'une dizaine d'hommes, nous mettons deux heures à opérer ce transbordement, en remoi'quant, comme toujours, nos ânes et nos chèvres, regardés d'un (cil d'envie par les gigantesques saui'iens guettant à tleur d'eau. Pour leur enlever la tentation de s'approcher, je leui' (envoie quelques balles, (pii ricochent sur leui's dures cai'aiiaces. Détail assez original : le prix du passage, se bornant à trois dotis de cotonnade ordinaire, n'est fait que lorsque la moitié de la caravane se trouve déjà sur la rive opposée. De la sorte, jias de contestation possible. Il faut t'u passer jjar les exigences, heureusement fort modestes, de notre noir nantoniiier.

— Camjié dans le village, je disli-ibue aux porteurs un dernier Posho en étotfes. Les vivivs deviennent fort chers, et nos provisions s'épuisent. Mais bientôt nous pourrons nous servir de notre monnaie.

On dirait que mes hommes sentent Bagamoyo. Déjà, le malin, ils prêtent l'oreille, espéi'ant entendre le canon de Zanzibar. Nous dépas-

Al l'AVS Mllli oOl

sons ii,i'aiRl li'aiu mit' di/aiiie de \ilhiii,('s Ki-Zai'aïuos, cacliés dfi'i'iri-o les taillis, et déjeunons près de la rivir-ro, dont nous avons tour à tour suivi ou abandonni' les méandres. Au loin, le double faîte boisé de Pongoué, ([uc l'on apeiroit également de Zanzibai-, se déeonpe sur l'azui' estompé de buées marines. Je nai [ilus même besoin de doimer 1(^ signal du départ. La caravane tout entière, se montrant la haute montagne avec de gros rires, se délie à la course. Malgré les fortes étapes, personne ne se plaint de la fatigue.

Hommes, femmes et enfants trottent et galopent avec un entrain infernal.

Barouti iirend à peine le temps de fourrer, de temps à autre, ses pieds gontlés dans une foui-milière; ïchiano avec ses singes, se livre à de véritables matchs d'entraînement. A trois heures seulement Ion s'arrête, après avoir marché depuis l'aube.

— Le lendemain, vers midi, nous sommes déjà au pied des Pongoué, commandant orgueilleusement la côte et l'intérieur. L'ascension de ces géants doit offrir de magniliques .spectacles, car la contrée est étounaimnent pittoresque et fertile; mais je suis trop 'éreinté pour l'entreprendre. Quant à mes hommes, ils dansent .sous prétexte de se délasser. Les fourrageurs sont revenus avec une iusigniliante quantité de vivres, mais l'on jeûne sans nuu'murer.

Il nous faut creuser assez profondément le sol pour avoir de l'eau. La température est d'une lourdeur insupportable et la chaleur, causée par le voisinage de la mer, provocpie des transpirations abondantes.

Depuis deux jours, je n'ai presque plus fei-mé l'ceil.

."5 février. — Eiitiii. le dernier jour de marche va se lever à l'horizon.

Dès quatre heures du matin, les Pagazis ont repris gaiement leur fardeau, d'ailleurs considérablement allégé. Et la course recommence, enragée, presque furibonde. Au bout de trois lieues d'un train d'enfer, nous passons le noir Kingani gontlé d'hippopotames et de crocodiles, où notre ami De Meuse accomplit son premier exploit de chasse.

Dissinudé derrière un pli de la berge, je lâche quelques coups de feu sur un innneuse .saurien, s'ebaltaut à tleur d'eau, et que j'ai la chance d'alleindre à l'teil. L'animal se soulève, plonge vivement, et

:M)il L\ TitoisiK.MF, i:.\i'i';nrnoN iîklcr

au boni de (iiichiuos inimitiés rcpai'aît à la surface, le vciiti'o en l'air, pour s'on all(M', expirant, à la dérive.

Un peu au delà, je vois arriver le tidî'le Set' hin Rascliid, suivi de quelques hommes chargés d'ananas, de dattes, de mangues el do bananes, dont la caravane si; régale avec délices. Nyoko, qui n'avait plus vu de mangues depuis Tabora, est comme folle do joie. Elle s'empresse d'en bourrer son nourrisson, déjà lesté de dattes sucrées, et, par mesure de pr(''caution, s'(>n garnit les abajoues, tendues à crever.

A neuf heures du malin, (Mifm, nous rentrons, tam])0ur battant, à Bagamoyc, au milieu d'un vacarme infernal de mousqueterie, de claironnades, de cris et de chants forcenés.

AL l'AYS NOIl! 303

CIIArMTRE XXIV

Lo iH'avo Sef, au rourant de mes goûts, m'a préparé une jolie maison, pourvue de tout le confort que peut fournir un centre aussi important que Bagamoyo. J'y trouve quelques bouteilles d'excellent vin et des conserves, obligeamment envoyées à mon intention par notre consul. La nappe est mise et je fais à huis-clos un tronçon de chère lie, en compagnie de Sef qui, on le sait, ne boude point la purée septembrale proscrite par le Coran.

Dans l'après-midi, je me rends à la Mission du Saint-Esprit, où déjà la nouvelle de mon arrivée est parvenue. Le Père Bauer, auquel j'aurais été enchanté de serrer la main, se trouve malheureusement encore en tournée, dans le district de l'Ou-Doué, en sa qualité de vicaire apostolique pour la côte orientale; mais le Père Aecker, supérieur, et surtout le frère Oscar, parfaitement guéri et plus passionné que jamais pour la chasse, me font l'accueil le plus chaleureux.

Comme il y a trois ans, un festin plantureux est préparé en mon honneur. Hélas! à cette époque, nous étions quatre à savourer la chère exciuise des bons Pères et à recevoir leurs vœux de prospérité! Que d'hommes vaillants et résolus n'ont pu jouir qu'une fois de cette hospitalité fraternelle. Un prompt retour a sauvé Robert De Meuse d'un dénouement fatal, mais le capitaine Ramaeckers et Armand de Leu, qui envisageaient l'avenir avec une si radieuse confiance, reposent, fauchés en pleine carrière, sous le sol africain !

Je passe toute la journée du lendemain à Bagamoyo, où le Djémadar a sa résidence. Mes cuisiniers m'ont demandé congé et Forhan est allé voir sa famille. Quant à .\ssani et à Mohamed

304 LA ïii(iisii;,Mi; km-iihiion iiki.ci;

31a.skaiii, ils ioiit... la noce, avec les Askaris (|iii in'onl rrclaïué quelques avances sur leur solde globale, payable seulement à Zanzibar.

Tcliiano, fi;i'isé ])ai' un inouvenienl loul nouveau pour lui, ii,i'ille de se joindi'eà la trtnipe en liesse. 11 me supplie vainemeni de le laisseï' sortir, c( l'ien (pie pour une heure », el, plus d'une fois, j"ai dû arrêter le petit drôle au Jiioment où il allait l'ésolument me brûler la politesse. Pour le mater, je menace de le lair(> reconduire à Karéma j)ar la première caravaiu', tandis ipie s'il se conduit bien, on pouri-a l'employer à l'Agence. Celte crainte et cet esjioir le font enlin se résigner à garder la maison.

7 ferrie)-. — Tous les Askaris, y compris les hommes de Ghan- Mohamed, m'accompagneront à Zanzibar.

A huit heures du matin, nous nous endjarquons tous, honuues et bètes, sur un seul et grand Bagala, nolisé à m(\s trais. L'âne el h? singe, non encore réconciliés, sont j)]acé au milieu, crainte de fugue ou d'accident. La mer, fortement houleuse, nous secoue de la belle façon, et nous louvoyons, vent contraire, passant à marée haut(> sur les bancs de sable (pii embarrassent l'eiUrée de la rade. Vers midi, la côte de Zanzibar ai)jKU'aîl vaguement, estonqtée de buées grises. Le Kaskazi, ou vent nord-est, pousse rend)ai'cation, lourdemeiU chargée, dans la direction du sud.

Il est près de six heures et d(Mnie lorsque nous débaripions. La plage est garnie de curieux et parmi eux se trouvv' M. Van der Elsl, notre nouveau consul de Belgique. Nous nous sei'i'ons alfectueusement la main, au bruit d(\s coups de feu et des roulements de tambour traditionnels. M. Van der Elsl m'attend pour dîner.

Repas exquis, assaisonné de touchante cordialité, et soirée délicieusement passée en bonnes v\ longues causeries. On me met sur le chapitre de mes impressions de voyage. Puis, nous parlons du pays que bientôt je vais revoir !

— La voix stridente des cuivres me l'éveille. Ce sont les honunes du Saïd Bargash qui se rendent à l'exercice et dont la musiipie fait retentir à toute volée l'air populaire anglais : So earlij in tite vtoniiiuj !

Dans leur atrium, mes Askaris tronquent leur enmii en chiquanl du bétel. La bouche sanglante, Us crachent sans gène sur les murailles

AL l'AVS Ntlllt

'AOo

o[ traiistorinnit It ni' lugfinoiit en élable d'Augias. Ou leur compte leiu' Posho ([iiotidion, de diK pessas, et, avant délégué quelqu'un d'entre cuk pour aller aux provisions, ils s'apprêtent, en l'absence des femnii s, restées à Baganioyo, à faire leur cuisine dans la cour.

UNE liElSE SOMALI.

(Dessin (le Cl. Vaiiaise.)

— Dés le troisième jour de* mon arrivée, j'obtiens du Sultan une audience particulière, à laquelle je me rends en compagnie de M. Van der Elst. ^'ous portons le costume de visite : pantalon et gilet noirs, veston blanc. Sa Hautesse, après avoir exprimé ses regrets de la mort de MM. Ramaeekers et de Leu, m'interroge sur nos travaux à Karéma.

30f) LA TliniSlKMI-: EXI-KIMIION IU'I.CK

■ Api'rs nno l()iip;iio convorsation, Saïd IJargasli, (Hii s'est montré dos ])]iis affables, lève raudienee en me remerciant de mes soins ])aternels à l'égard de ses sujets faisant partie de l'escorte.

Tipo Tipo, qui se trouve encore à Zanzibar, est le premi(>r à me rendre visite et, depuis, nous nous voyons tous les jours. IMns que janiais, il insiste pour que je vienne le rejoindre dans le Manyéma.

— A l'activité fébrile et aux fatigues des derni(M's mois a succédé un délici(Mix farnieiit(>. Les journées S(^ passiMit, calmés et reposées, sans l(^s impériiHises et renaissantes })réoccupations de la vie au désert.

Le soir, lorsque la fraîcheur s'étiMul sur l'île brûlée de soleil et se pâmant d'aise aux réconfortantes brises marines, je vais passer (pielcpies heures « dans le monde ».

Le cercle de mes ri'lalions s'étend de plus en plus. Chaque soir, il me faut choisir entre trois ou quatre invitations, et je suis obligé d'écourler mes visites pour ne désobliger personne.

Parfois, les fortes chaleurs amorties, je me rends à la plaine où les résidents anglais cultivent le noble jeu de lawn-tennis. Il y a encore les visites à bord des navires de guerre. J'ai fait connaissance avec l'équipage du Loiidoii, envoyé ici pour eimpècher la traite; l'aviso de guerre français Le Boursuint, connnandant Boutet, ayant inouillé en rade de Zanzibar, venant de l'île Maurice, j'en visite les olficiers. Et puis, une fois par mois, arrive et repai't la malle, ce(jui, pour la c()loni(^ étrangère, constitue toujours un événement.

— Ce qu'il faut voir, c'est le Soko (jui se tient tous les jours, au centre de la Cité, derrière la Gnéréza, cett(> ancienne citadelle portugaise convertie en prison.

Dès six heures du matin, au lever du soleil, des ruelles débouchant sur la petite place, arrivent, en longues fdes, des esclaves chargés d'immenses paniers et sous la conduite de leurs maîtres, cheminant la canne à la main. Ce qui s'apporte et se vend là de fruits, de céréales, de requin séché, etc., consommés par le ventre de Zanzibar, est inimaginable. Mais le Soko d'Oungoundia n'est pas qu'une Halle centrale à ciel ouvert. C'est aussi un Ra.stro, un Temple, un Marche du Vendredi comme nous dirions dans nos villes flamandes. Ou y trouve de tout, et bien d'autres choses encore : des provisions de bouche et des articles de toilette; de la vaisselle de métal ou de

AL" l'AYS NOIU .307

terre de ]>'\\n'\ du vieux cl du uoui'; di'S bibelots de hixe et des objets de l'cbut. Klotlrs V('iiu(\s par la lualle et vestes anglaises de iV'Ibnuc, dont se parent les dandys di^ la Mi-ima; riehes tapis et nattes rustiques; perles et verroteries grossières; Djenibias damasquines d'or et d'argent; sabres sans i)oignée et poignées sans sabre; houes et matelas, que sais-je! Tont un monde de choses hétéroclites, entassées pi'esque pèle-mèle et formant rensemi)le le plus pittoresque. El les marchandages, les disputes d'allei' leur train !

- Cependant, au plus fort des altercations, de grands silences se font soudain. La foule grouillante se divise et s'écarte resiiectueusement. C'est que le chef de la police de Zanzibar fait sa l'onde, suivi de trois ou qiialre de ses noirs satellites. Police bénigne, d'ailleui'S, devant laf|!kielle tous s'inclinent parce qu'elle tranche souverainement. Kali- Hadji, ou le farouche Mecquois — ainsi nommé en vertu de ses pouvoirs répi'essifs et parce qu'il a accompli le voyage de la Mecque, — est un Comorréen, à l'allure grave et bonhomme, acceptant volontiers les pourboires allongés par les blancs qui ont besoin de .son ministère. Tout récemment encore, il m'a fait ramener ce petit dr(jle de Tchiano, qui se dérange, ramassé par le guet de Zanzibar après l'heure réglementaire du couvre-feu. Kali-Hadji, se pliant à nos goûts de collectionneurs, nous fait faire de la })lace lorsqu'il nous prend envie de fouiller à notre aise dans quelque tas de vieilleries pour y trier des spécimens caractéristiques d'art ou d'industrie indigènes. J'ai fréquemment usé de son précieux patronage ; aussi suis-je fort coiuui, et je dirai foit bien vu, au Soko de Zanzibar, où l'on m'appelle le Mzoungou y a Barra, l'Européen du dé.sert. Pourquoi ce nouveau titre? C'est que le séjour d'Oungoudia, représentée comme le Paradis terrestre de la côte africaine, est étonnamment cher à ses habitants. Tous ceux qui osent la quitter pour affronter les périls, naïvement grossis, de l'intérieur, sont à leurs yeux des êtres extraordinaires et quelque peu fous. Aussi y a-t-il peu de vrais Zanzibarites entre les Askaris, recrutés, pour la plupart, à Bagamoyo, parmi les anciens esclaves déjà fomiliarisés avec la vie sauvage, ou dans les rangs des mauvais sujets surpris vaguant, la nuit, dans les rues et oi^i le Saïd recrute le gros de ses Askaris officiels. Je dis officiels, car le titre d'Askaris, que s'attribuent les volontaires escortant les caravanes, ne leur appartient pas, et ils n'ont garde de l'invoquer lorsqu'ils se trouvent de passage à

808 LA TUoisiKMi; kxi'kdhion iiFJA;i-:

Zanzibar, de pcm- do s'attii'ei' de méchantes affaires avec les vi-ais soldats dn Snltan, jalnnx de garder lenrs distances et qui traitent avec un profond mùpiis les Askaris de contrebande, souvent leurs anciens camarades de peloton. Cet amour de l'île fortunée a inspiré plus d'un poète local et je me souviens même d'une chanson, assez originale, dont je paraphras<'rai ici la première strophe, désespérant de la pouvoir traduire littéralement : « On est si bien à Zanzibar, où il y a tons les jours du bœuf, du riz, des cocos, du poisson sec et du bétel! Ailleurs, passé la méchante mer, où sont les bois pleins d'animaux féroces, de mangeurs d'honnnes et de bi'igands, il n'y a pas tout cela. On y trouve la famine, la lièvre et la UKirt. Restons à Zanzibar! »

Oo.st, ]\^(\st, — flluis hi'.st, dit le vieux dicton flamand : « Est ou Ouest, à la maison on est le mieux. » Mais la sagesse des nations n'est pas celle des explorateui's!

— Derrière les grandes habitations, en pierre de corail, doiuiant sur le port, s'étend, comme je crois l'avoir dit, la ville indigène, dont les murs en torchis et les toits en chaume et en feuilles de cocotier n'olfrent aucune» résislance à rincendi(\ Aussi les sinisli'cs sont-ils fréquents à Zanzibar. Du haut de ma terrasse, j'ai assisté, une de ces dernières nuits, au plus beau feu de joie que j'aie vu de ma vie.

En moins de dix minutes, une centaine de cases thunbaienf, élevant vers le ciel des gerbes d'artitice et d(>s panaches d'acre fumée. Malgi'é le voisinage de la mer, le défaut de ijompes rcMid imi)ossibIe tout sauvetage immédiat. Forcément, il faut faire la i)art du feu, et la ville tout entière y passerait si, à la première alarme, les nègres demeurant en aval du courant d'air, ne s'empressaient de montei- sui- \c toit de leur maison pour le démolir bel et h'ion. De loin, toutes ces silhouettes se démenant sur un rideau de tlannne, pi'oduisent l'effet d'une représentation d'ombres chinoises.

L'inciMidie a \ni heureusement èlre circonscrit. Il n'y eut guèi'c que deux cents clnuiniines de brrdées, une bagatelle!

La malveillance ou plutôt l'intérêt personnel n'est \mu[ étranger à ces désastres, qui mettent en péril des (juartiers entiei's de la ville noire. En effet, imbus du pi-incipe que loi'sque la bâtisse ne va pas, l'ien ne va plus, les différents corps de métici's s'oi'ganisent en gildes d'incendiaii'es, aliu de remédier aux pertes dn chômage, et s'arrangent

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pour ne- pas rti'O pinces ou tlagraiit délit. De là, sinsdonto, la i-iguonides ordonnances de police, condanniant au Mnioi-oi'o les indigcnes surpris dans les rues passe dix heures du soir. Mais une allumette est si tôt niisc et il n'en faut pas davantage, lor.squ"elle est jetée adroitement sur un toit de chaume, sec comme de l'amadou. Le coup t'ait, si la police arrive, on a son excuse tout prête : « J'ai vu le feu et j'ai couru au secours. » Au besoin, le coupable donne lui-inémc l'alarme, certain qu'il en bi-ùh^-a toujours assez pour fournil' de la be.sogne à la corporation soutirante.

Les Arabes et les Hiiidis se rient de ces espiègleries, dont h^s conséquences .sont, d'ailleurs, a.s.se/. promptement réparées. Leurs habitations en corail ou en adobes, à terra.sses incombustibles, les protègent suttisamment, disent-ils, eux et leurs marchandi.ses; et il leur chaut peu du reste. « Cette indifférence égoïste, pensais-je à part moi, pourrait vous coût(M- cher. En efî'et, une étincelle s'égare bien capricieusement sous l'action du vent, et vos Dirichas ne sont pas toujours assez bien clo.ses pour vous garer de tout accroc. Espérons que la chose arrivera à l'un de vous, pour que l'on oi-ganise enfin un service de secours, des plus faciles à établir, étant donnée la proximité de la mer. m

C'est ce que je me suis permis de dire le lendemain à l'un de mes nouveaux amis, musulman émérite qui m'honore de ses sympathies particulières, sous prétexte que je porte le nom du beau-père et disciple du grand 3Iahomet, et aussi parce que, durant mon long séjour à Tabora, j'ai appris par la fréquentation journalière des Arabes, à me plier à leurs rites et à leui-s cérémonies d'une incontestable grandeur. Savcz-vous ce qu'il m'a répondu? — « Jlah-ourou! (Il n'y a pas de mal!) On a déjà tant tait que, pour faire encore, il faut bien ({ue, de temps à autre, que](pie chose se défasse! »

J'avoue qu'à cette singulière sortie, digne du citoyen 3Iost, je suis demeuré muet d'étonnement devant ce champion d'une race conservatrice par excellence.

Et voilà pourquoi la ville indigène de Zanzil)ar peut brûler en détail encore cinq ou six lois, avant qu'on songe à y organiser un corps de pompiers.

J'ai cop.sacré queUpies traits aux odeurs de Zau/.ibar. Il convient de n'en point négliger les bruits.

310 LA iltOISlKMl': KXI'ÉDITION lîKI.CK

Ce qui inti'iguc le plus les nouveaux di'l)ar(iui'S sur celle leiTC mixte, où se rôperenUMit les pétarades des fantasias sarra/.iiies avec les éelios d(\s Bornas nègres, c'est un choc de métal, uniformément l'Vllimé, hi'uissant à toutes les heures du jour. A des coups sourds, régulici'cmcnt espacés, succède immédiatement un tintement. Ainsi, le hattcni' de fci', pour bercer sa mécanique l)csogne, laisse retomber le marteau sur l'enclume, aj)rès chaipie coup, rudement as.séné, façonnant la barre rongie.

Quel mystérieux travail peut s'acconqilir ainsi, dans le seci'el du Itonic, et faire mouvoir ce carillon (pii vihi'C à la sourdine d'un bout à l'autre de la nouvelle île .sonnante? C'(\st tout sinqilement le café que l'on pih^ dans des mortiers de fer fondu, en faisant balancei', en m(\sni'e, le j)il()n relevé conlr(> les pai'ois de métal. Le coup mat, écra.sant le h'uit torréfié préalablement dans de lai'ges bassines, représente l'utile; la vibration complémentaire ([ui le suit, l'agréable. Et celle condjinaison, transformant une a.sse/. insipide corvée en concert intime, est si goûtée de ses vii'luo.ses, que pour rien au inonde vous ne bnu- feriez piler leur calé sans acconqxignemenl.

Dans les quai'liers occupés par les artisans Connais, autre nuisi(pie, produite, celle-là, par les machines à coudre, et (pii fait songer à une multitude de coucous d'Allemagm^ à chaîne continue, dont on relèverait les poids.

En rade, sur le port et dans les rues, c'est la grande syin})Iionie avec soli, cho'urs et orchestre, ouverte au signal du canon, tomianl à boi'd d'un navii'C impérial et annonçant, avec le levin- du soleil, l'heure de la pi'ière. Des Iwutres du Saïd et des navir(>s en rade, partent, tout le joui", des coups de sifflet stridents, ponctués de tintements de cloche, .sonnant les ditiéi'ents (piarts. Un canot débarque-t-il des passagers, les cris de Ilcvidl Hcrial retentissent pour exciter les rameui's. Des chaloupes s'éloignent au milieu d'un bacchanal étonrdis.sant! Tout le monde donne des ordres, discute et se dispute à pleins poumons. Pendant que les forçats ont connnencé leur besogne, au cliquetis de leur lourde chaîne, les fennnes esclaves, damant le haut des terrasses, entonnent leui'S complaintes, et les portefaix, d'une voix entrecoupée, alternent leurs dialogues et leurs chansons rythmées curieusement. Les lourdes voilures des Indous commencent à rouler par la ville inondée de soleil; les roues des chars à b(rufs giincent, éci'asent le fin gravier des principales

artères ; le trot menu des unes tranche sur le galop allongé des chevaux. Une caravane rentre-t-elle au port, les tambours et les mousquetons se donnent la réplique. Du haut des mosquées, veuves de minarets arabes, le muezzin semble donner le la en annonçant, de son aigre diapason, chaque heure qui tombe au goufre de l'éternité.

Des lamentos coupent parfois les joyeux scherzos et les adagios bizarrement modulés. La mort a frappé quelque part. Alors, que le défunt soit riche ou pauvre, de sa maison de pierre ou de sa hutte sordide, s'élèvent les Ole! déchirants, complément obligatoire de toute veillée funèbre.

Puis, c'est le fifre des Askaris du Sultan, commandés à l'anglaise, et qui se livrent aux évolutions de l'école à pied ; la marche sautillante et l'hymne martial des Béloutchis, se rendant à l'exercice, dans la plaine où le Mnazi Modia dresse son stipe isolé. Enfin, un incendie se déclare-t-il, la clameur de Moto! Moto! (Au feu! au feu ! ) gagne de proche en proche. On court, on s'empresse ; les toits sont démolis avec des craquements furieux, la flamme crépite, les habitants du quartier menacé fuient, heurtant les unes contre les autres les pièces de leurs primitifs mobiliers. Et c'est la fugue, C071 fuoco, dans sa plus éloquente étymologie.

Cependant, je languis plus que jamais après l'heure différée de mon propre départ. Mon impatience nerveuse menace même de se traduire par des symptômes maladifs. Autant l'exil volontaire, trompé par les fatigues et les dangers d'une route inconnue, les rudes travaux d'organisation et les responsabilités du commandement, peuvent exalter le courage, autant l'éloignement inoccupé et sans but abat et démoralise. Enfin, le 15 mars, arrive le capitaine Cambier qui, faute d'un steamer direct, a dû passer par Ceylan et par Bombay.

Huit jours après, mes malles sont faites, ainsi que mes adieux et mes promesses éventuelles de retour à mes nouvelles et anciennes connaissances.

: Faute de paquebot en partance pour Aden, j'ai arrêté mon passage à bord du Malacca, navire du Saïd Bargash, en destination... de Bombay. Ma foi, après m'ètre attardé si longtemps dans la sauvage Afrique, je ne serais pas fâché, avant de regagner

l'Europe, peut-être pour longtemps, d'entrevoir aussi l'Inde, ne fût-ce que pour constater si mes rêves, de ce côté-là, ne sont pas supérieui'S à la réalité !

J'embarque mes bagages et mes curiosités, sans oublier Nyoko, dont le nourrisson est mort, d'indigestion probablement, par suite d'excès de zèle de sa mère d'adoption. Gapitani, Assani, Forhan et Mohamed Maskam, le joyeux loustic qui, à l'occasion, prouve qu'il a le cœur bien placé, sont venus tout exprès de Bagamoyo pour me taire leurs adieux. Mon fidèle Set", naturellement, ne manque point à l'appel. Il y a encore Tchiano et Barouti, le premier beaucoup plus chagrin de se séparer de sa guenon que de Songoro, son ancien féal. Le capitaine Cambier s'est chargé de lui, et lui fera faire son stage de cuisinier. Quant à Barouti, il entrera au service du consul Van der Elst.

Naturellement, consul et capitaine sont venus me souhaiter une heureuse traversée, et nous échangeons nos dernières poignées de main, en nous adressant un cordial « Au revoir. »

Cependant l'heure a sonné, et le Mulacca va lever l'ancre. M3I. Cambier et Van der Elst s'éloignent dans leur canot. Quant à mes amis d'Afrique, auxquels j'ai distribué quelques roupies, acceptées avec gi-atitude, ils s'obstinent à attendre le dernier moment. Leur barque est là, et ils sendjlent n'avoir aucun souci de la regagner. Le Malacca s'est mis en marche, qu'ils sont encore à me baiser les mains. Je me vois déjà escorté par eux jusqu'à Bombay! Mais après un dernier adieu, ils plongent dans la mer comme une compagnie de grenouilles eftarouchées, et, ayant regagné leur chaloupe, me saluent d'un sympathique Koi-Hcril (Bonne chance ! )

Médise qui voudra des nègres, je les défendrai, moi, en toute occasion !

— Fermons ce journal, où j'ai consigné fidèlement mes impressions de voyage. Ce n'est point à ma personne que j'ai voulu intéresser mes lecteurs, mais au pays d'Afrique, dans ce que j'ai cru surprendre, d'abord, et savoir, ensuite, de cette terre encore toujours à sa genèse sociale.

Le reste importe peu.

Toutefois, pour ceux qui veulent voir terminer tout ouvrage à la

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façon des romans de Charles Dickens, j'apprendrai à mes amis — mais à mes amis seulement — que j'arrivai sain et sauf à Bomliay, où je restai une dizaine de jours, logé à Y Esplanade Hôtel; que j'explorai la ville de long en large et visitai les fameuses caves d'Éléphanta avec une admiration sans seconde; que je me rembarquai à bord d'un steamer français; qu'à bord du dit steamer, Nyoko, plus choyée que moi-même, et à laquelle le capitaine octroyait gratuitement une bouteille de vin par jour, reconnaissait ces excellents procédés en jetant à la mer toutes les casquettes passant à proximité d'une de ses quatre mains ; que nous traversâmes la mer Rouge par un vent du nord qui nous fit grelotter ; qu'à Suez, je vis passer le navire La Belgique, commandé par mon concitoyen et ami Henri Govaerts, et fus pris d'une envie folle de retourner avec lui à Bombay, rien que pour avoir l'occasion de parler plus tôt le flamand ; que je visitai les Pyramides ; que, dans l'Adriatique, une tempête grincheuse cassa tout sur notre pont; que du détroit de Messine, je vis l'Etna en éruption; qu'à Marseille, où je restai huit jours, Nyoko fit une fugue dans les arbres de la Cannebière, ensuite de quoi je dus me rendre chez le commissaire de police, pour répondre de cette équipée; qu'un ingénieur maritime, dont je tairai le nom, offrit de transporter, par bateau, à Anvers, ma pauvre guenon, que j'attends toujours, ainsi que la visite de son tuteur intérimaire.

Inutiles feuillets, précieux pour moi seul!,...

Pourquoi décrire aussi l'attendrissement dont je fus envahi irrésistiblement en foulant le sol natal, après trois ans, trois siècles d'absence, et qui me fit pleurer comme un enfant, dans un banal et vexatoire bureau de douane?....

Comment je fis le voyage de la frontière française jusqu'à Anvers, où m'attendaient ma mère et ma sœur, je n'en sais rien !....

Mais ce que je sais, c'est que je répétais, avec émotion, le dicton flamand dont je m'étais souvenu à Zanzibar à propos d'une chanson indigène :

OosT, West, — t'Huis best!

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