LA FRANGE DE DEMAIN
Elle sera très grande. A certaines conditions pourtant, que je voudrais essayer de dégager ici avec toute Findépendance et la netteté dont je puis être capable.
Allons droit tout d'abord à la question essentielle, à la question religieuse. C'est celle qui, de tout temps, nous a le plus divisés, nous autres Français; c'est celle qui domine et conditionne toutes nos autres divergences, et qui même, le plus souvent, les explique. Pour qui veut voir les choses d'un peu haut, et ne pas s'en tenir aux apparences, le problème religieux est au fond de tout; mais cela est surtout vrai de la France, à toutes les époques de son histoire, et, plus particulièrement encore, pendant le demi-siècle que nous venons de vivre.
Reverrons-nou s jamais ce phénomène moral que
le moyen âge a connu sous le nom de Chrétienté'! Cest le secret de l'avenir : l'invraisemblable guerre où nous sommes engagés doit nous enseigner la prudence en matière de prophéties historiques. Ce qui paraît sûr, ou du moins probable, c'est que si l'unité religieuse doit redevenir un jour la loi spirituelle du monde moderne, ce jour n'est pas encore près de luire. En attendant, il faut vivre. Et vivre après la guerre, ce sera profiter de la formidable expérience qui nous aura été imposée. Ceux qui n'auront, suivant le mot célèbre, rien oublié, ni rien appris, pourront bien, la paix signée, retrouver tous leurs préjugés et ressasser leurs vieilles querelles. Tous les autres, — et ils seront légion, — voudront se faire une âme neuve et s'adapter sans parti pris aux circonstances nouvelles où ils vont se trouver placés.
Il n'est pas nécessaire d'être bien grand prophète pour conjecturer que, s'il y a un sentiment qui, au sortir de cette effroyable crise, unira et réconciliera tous les cœurs, c'est un désir éperdu, un immense besoin de paix. Il nous faudra la paix pour réparer toutes nos ruines, panser toutes nos plaies, sécher toutes nos larmes. Après une si folle débauche d'action, un peu de repos nous sera indispensable. Les plus belliqueux auront vu de trop près la guerre et ses calamités pour ne pas devenir, — au moins un temps, — pacifiques. On voudra, bien entendu, la paix matérielle, une paix qui soit autre chose qu'une trêve armée entre deux guerres ; et c'est pour conquérir cette paix-là que tant de sang se répand tous les jours sur les champs de bataille. Mais on voudra aussi la paix morale :
celle qui écarte les controverses inutiles, qui rapproche les intelligences et les âmes, et les fait collaborer à une œuvre commune, celle enfin qui met un peu de douceur, d'élégance et d'urbanité dans la vie sociale, et qui, dans la vie individuelle, assure le grand bienfait du recueillement.
De cette paix-là, le nécessaire, l'unique fondement est, sans contredit, la paix religieuse. La paix religieuse! Voilà plus d'un siècle qu'elle est troublée en France; — et même, ne pourrait-on pas dire qu'elle l'est depuis la Réforme? — C'est sur ce terrain principalement que s'est constituée la traditionnelle opposition entre les « deux Frances », qu'on a exagérée sans doute, mais qui n'est que trop réelle. Tous les partis qui se sont succédé au pouvoir ont voulu imposer leur croyance, — ou leur incroyance, — et se sont fait une loi de persécuter ceux qui n'adhéraient pas à leur credo. La Restauration n'a pas été tendre aux derniers des Encyclopédistes; mais la troisième République l'a été moins encore aux Jésuites, et, d'une manière générale, à tous les catholiques.
Je ne veux pas raviver de vieilles discussions, ni remonter à l'origine des responsabilités respectives. Les faits sont là, indéniables, et ils sont fâcheux. Pour nous en tenir à notre histoire toute contemporaine, depuis que Gambetta, à l'exemple, et, peut-être, sous l'inspiration de Bismarck, a prononcé son mot funeste : « Le clérialisme, voilà l'ennemi! » mettant ainsi, sinon hors la loi, tout au moins hors de « sa » République, nombre d'excellents Français, les résultats de cette aveugle poli-
tique se sont fait plus clairement sentir chaque jour. D'abord, toute notre vie publique, pendant près d'un demi-siècle, a été viciée par l'ostracisme dont on frappait les adeptes de la religion traditionnelle. En les écartant systématiquement du pouvoir, on se privait, de gaîté de cœur, de toutes les énergies, de toutes les vertus aussi que l'idéalisme religieux entrelient et inspire, et l'on peut, sans être bien sévère pour son temps, trouver que la moralité du régime n'y a point gagné. On a pu dire assez justement que la Révocation de l'Édit de Nantes avait fait perdre à l'ancienne France une partie de la gravité morale que le protestantisme lui avait comme inoculée. A bien plus forte raison, — les catholiques n'étant pas sur notre sol la petite minorité qu'étaient jadis les huguenots, — peut-on soutenir que la France officielle^ en prononçant à sa manière une nouvelle révocation de l'Édit de Nantes, s'est moralement appauvrie, s'est, si je puis dire, délestée de quelques-unes des qualités qui font la force des caractères et l'intégrité scrupuleuse des consciences. Elle s'est consumée, usée en de misérables questions de personnes, en de mesquines tracasseries, en de folles surenchères, en de grossières préoccupations électorales, — et cela, même en pleine guerre ! — et elle a trop souvent perdu de vue la claire notion de l'intérêt général. — D'autre part, il faut peut-être avoir longtemps vécu à l'étranger pour se rendre compte du tort que nous nous y sommes fait par notre manie d'anticléricalisme. Depuis le mois d'août 1914, on commence, il est vrai, même chez nous, à s'en
apercevoir. Sans notre absurde politique religieuse, l'Allemagne n'aurait pas cru aussi fortement à notre « décadence ». Et si parmi les neutres, parmi nos alliés même, tant de sympathies ont mis si longtemps à s'émouvoir en notre faveur, c'est que nous avions commis la faute de nous les aliéner par nos fanfaronnades d'irréligion. Il a fallu que, sur les champs de bataille, la vraie France, si différente de la France officielle, se montrât telle qu elle était, pour que, peu à peu, les préjugés venant à s'écrouler, l'exacte réalité pût enfin se faire jour.
Que cette dure leçon nous soit profitable! Efforçons-nous désormais de ne pas perdre le bénéfice moral de ce « retournement » de l'opinion mondiale à notre égard. Imposons silence aux sectaires : il en reste encore i. Exorcisons une bonne fois cette mentalité de guerre civile dont nous avons failli périr, et qui s'accommodait bien de la défaite, mais qui ne s'accommodera pas de la victoire. Nous avons dans nos sottes luttes
1. L'un des plus beaux échantillons de cette espèce d'hommes qui demain, espérons-le, sera fossile, est le critique littéraire du Temps, M. Paul Souday. Ancien maître d'études, si je ne me trompe, M. Souday s'est constitué, au Temps, le pourfendeur attitré du « pragmatisme », le ■< tombeur » du « cléricalisme », le défenseur, — hélas! désintéressé, — des droits de l'intelligence. 11 est de ceux pour lesquels l'heure de l'union sacrée n'a jamais sonné. Et comme il a conservé toute sorte de sympathies germaniques, Goethe reste pour lui un dieu qu'il faut « admirer comme une brute ». Son ton tranchant et discourtois n'en impose d'ailleurs qu'à ceux qui ne lisent pas, ou qui ne pensent pas par eux-mêmes. Pour tous les autres, il ne compte pas, et il est exactement en critique ce que feu Homais était en pharmacie.
intestines, usé nos forces, que nous aurions mieux fait, dès le temps de paix, de tendre contre l'ennemi du dehors. Oublions nos discordes métaphysiques et sachons faire à l'intérêt national le sacrifice, — au moins provisoire, — de nos préférences individuelles. Unissons-nous généreusement, sans arrière-pensée, pour les œuvres de restauration nécessaire i. Ne croyons pas que « l'union sacrée », sans laquelle nous n'aurions pu vaincre, nous soit inutile, la victoire une fois acquise. La victoire ne sera durable, elle ne dégagera toutes ses conséquences heureuses que si nous savons nous concerter pour l'exploiter résolument, obstinément, sans relâche et sans défaillance. Ne nous lassons pas de dire et de redire, avec Kipling, que, la paix signée, « la guerre du corps étant finie, la guerre véritable commencera ». Pour la mener à bien, cette guerre nouvelle, il nous faut à tout prix la paix intérieure, la paix religieuse. Les « deux Frances », réconciliées dans la tranchée, voudront sans doute l'imposer à leurs représentants respectifs. Elles n'oublieront pas, elles ne peuvent pas oublier que, si l'une d'elles n'avait pas, il y a trente mois, répondu sans hésiter à l'appel des armes, c'en serait fait, depuis
1. Je n'ai pas cru devoir toucher ici à la très délicate et complexe question scolaire, Tune de celles qui, pour être tranchée d'une manière équitable et sage, après la guerre, exigera le plus de générosité, de libéralisme et de bonne volonté. Mais je suis bien aise de noter qu'il s'est fondé dans les tranchées, par les soins du capitaine Jouanny, de la 2° compagnie de mitrailleuses du 78° (secteur postal 90), une feuille mensuelle, Pour V Union sacrée scolaire, dont le titre et le programme disent assez les nobles intentions.
longtemps, de la France. Calomniés, méconnus, tracassés, persécutés, proscrits même, réduits trop souvent à Tétat d'émigrés à l'intérieur, les catholiques français se sont groupés autour du drapeau avec autant d'élan et d'esprit de sacrifice que s'ils avaient été les bénéficiaires exclusifs de l'ordre de choses qu'ils étaient appelés à défendre. Ils ont généreusement immolé tous leurs griefs les plus légitimes, ils ont, sans conditions, offert leur dévouement et leur vie même; et leurs plus farouches adversaires ont dû reconnaître quils ont souvent donné l'exemple du stoïcisme souriant, de l'espoir indéfectible et du tranquille héroïsme. Dira-t-on que leur foi les soutenait? Et certes, on peut le dire, et on doit le dire. Mais, à l'autre extrémité du monde des idées et de l'action, nos socialistes, nos pacifistes, nos instituteurs « laïques », nombre d'esprits « libérés », comme ils disent, « de toute attache confessionnelle », — et peut-être d'ailleurs inconséquents avec eux-mêmes, — nous ont fait l'heureuse surprise de renoncer à leurs paradoxes d'avant-guerre et ont vaillamment fraternisé avec leurs contradicteurs de la veille. La grande famille française s'est retrouvée complète. Pourquoi, demain, se diviserait-elle de nouveau contre elle-même? Pourquoi « la troisième France », enfin reconstituée, ne pourrait-elle pas imposer aux deux autres le respect durable du pacte tacite qu'elles ont signé avant d'entrer en guerre?
Car la tolérance réciproque ne pourrait nous suffire. La tolérance n'est pas une vertu, étant à base d'orgueil et de faiblesse ; elle est un expédient, et un expédient politique. Elle implique
une intransigeance qui se fait condescendante par intérêt. Tolérer, c'est croire à son infaillibilité personnelle, et, en même temps, admettre une erreur adverse qu'on ne se sent pas la force de discuter et de réprimer. Tolérer, c'est dédaigner ou mépriser la pensée d'autrui; c'est lui faire des concessions provisoires, qu'on retirera, dès que les circonstances le permettront. Ce que la France de demain devra mettre en pratique, ce n'est pas la tolérance, c'est le respect des âmes et des consciences. Si jadis les catholiques ont pu, sur ce point, mériter quelques-uns des reproches qui leur étaient adressés, depuis plus d'un siècle, depuis quarante ans surtout, on le leur a rendu avec usure. Ils auront chèrement acheté le droit d'avoir leur juste part d'influence dans les affaires du pays. Sans aucun doute ils ne demanderont qu'à le servir encore. Il serait puéril, et il serait odieux d'écarter leurs services, de repousser leurs personnes et de persécuter leurs croyances. Dans cet ordre d'idées, de larges réparations leur sont dues. Le corps social tout entier a intérêt à ce qu'elles soient faites sans tarder, dans un esprit de haute sagesse et de générosité patriotique ^ Il ne
1. Entre tant d'autres raisons qu'il y aurait de rapporter les lois de proscription dont on a frappé tant de congrégations religieuses, il faut dès maintenant insister sur celle-ci qui ne devrait laisser personne indifférent, fût-ce les sectaires les plus endurcis. La génération des jeunes filles de la guerre va être sacrifiée elle aussi. Assez peu d'entre elles seront appelées à fonder un foyer. Parmi les autres, parmi celles du moins qui seront partagées entre le monde et le cloître, de nombreuses vocations religieuses vont sans doute éclore. Après avoir privé tant de jeunes Françaises d'un fiancé ou d'un époux, allons-nous encore les priver de leur patrie?
s'agit pas, bien entendu, — et personne ne souhaite, — de rétablir des privilèges : le droit commun doit suffire à tous; mais personne ne doit être exclu du droit commun. Les libres penseurs ne mériteront vraiment leur nom que lorsqu'ils admettront la liberté de la pensée chrétienne.
Dans cette France qui passait pour le pays de l'anarchie chronique, la religion de la patrie s'est trouvée, à l'expérience, la seule idée générale qui fût capable de rallier l'unanimité des pensées et des cœurs, de réaliser l'unité morale tant souhaitée par tous les doctrinaires. Conservons-le pieusement, ce principe d'union dont nous avons si profondément senti la force vivifiante. Nous ne nous guérirons pas en un jour de nos excès d'individualisme. Nous serons longtemps divisés sur une foule de questions essentielles ou secondaires. Faisons taire nos dissentiments dès qu'il s'agira de la grandeur et des intérêts de la patrie. Que cette religion-là ne rencontre plus chez nous aucun sceptique. Groupons-nous, — comme nos soldats se sont groupés dans les tranchées, — pour toutes les œuvres qu'exigera son service. A nous fréquenter et à nous mieux connaître, peut-être découvrirons-nous que nous sommes moins dissemblables que nous le pensions; peut-être trouveronsnous d'autres principes communs de vie spirituelle. En tout cas, nous connaissant mieux, nous nous estimerons, nous nous respecterons davantage. Nous n'aurons plus l'idée de nous excommunier et de nous proscrire. Nos morts parleront plus haut que nos divergences métaphysiques : ils continueront de nous prêcher la fraternité française.
La fraternité française ! Plus que jamais après la guerre, il sera nécessaire de la maintenir inaltérable. Jamais certes moralement et matériellement, la France n'aura été plus grande; mais, pendant une génération au moins, elle sera appauvrie en hommes et en argent. Jamais donc elle n aura plus besoin que tous ses enfants se serrent autour d'elle, et mettent en commun leurs ressources pour lui faire un avenir qui soit digne de ses victoires. Si nous restons désunis, nous serons faibles, et le péril, un instant écarté, pourra renaître demain. Mais si nous savons accepter le joug bienfaisant d'une très large et vivante discipline, si nous savons nous concerter et nous organiser pour utiliser tout ce qu'il y a sur notre sol et dans notre race d'énergies latentes, d'admirables forces encore inemployées, la France de la paix continuera de mériter l'admiration sans réserve que le monde prodigue à la France de la guerre, et elle redeviendra le « modèle idéal » qu'elle a déjà, au cours de son histoire, si souvent été. Souhaitons que cette France-là n'ait pas la faiblesse de se croire, ou de se dire irréligieuse. L'irréligion n'est pas une force, ceux-là le savent bien qui, pour ne toucher que ce seul point, ont compris par exemple qUe la question de la population est avant tout une question rehgieuse. Une France qui ne respecterait pas toutes les formes de la vie de l'âme serait découronnée d'une partie de son prestige et faillirait à sa mission ; on pourrait à bon droit l'accuser d'ingratitude. Plus encore que par le passé, la France ne sera désormais la France que si elle sait s'incliner loyalement devant le mystère, — le mystère de sa destinée.
On ne saurait, quand on parle de la France de demain, éluder le problème politique. J'aborde ce problème, je crois pouvoir le déclarer, avec la plus grande liberté d'esprit. Il me semble bien que je n'ai, à cet égard, aucune sorte de préjugé. Chateaubriand aimait à parler de son athéisme politique. Si l'expression peu paraître un peu forte, je dirais volontiers que je me sens dépourvu de toute espèce de mysticisme politique. Je ne crois pas plus au « droit divin » des peuples qu'au « droit divin » des rois. Et la seule question qui me semble devoir se poser à propos d'un régime quelconque est la suivante. Est-il, oui ou non, adapté aux aspirations et aux besoins du pays qui Ta adopté? Remplit-il à la satisfaction générale sa fonction propre, qui est d'assurer l'ordre intérieur et, au dehors, de veiller à la dignité, à la prospérité, à la sécurité de la patrie?
Or, à la question ainsi posée, en ce qui concerne
le régime politique sous lequel nous vivons depuis bientôt un demi-siècle, il était déjà, avant la guerre, difficile de répondre par la simple négative. En dépit d'un certain malaise, d'une certaine agitation, d'ailleurs assez superficielle, et qui recouvrait peut-être surtout l'impatience des humiliations d'autrefois, les masses populaires n'étaient point détachées des institutions qu'elles s'étaient données, ou qu'elles avaient acceptées il y a quarante ans. Compromis par leurs insuccès ou par leurs fautes, les anciens régimes semblaient voués à une irrémédiable défaveur. « A raisonner, — écrivions-nous en 1912, suivant les vraisemblances historiques, le « retour du Roi » ne saurait être procuré que par une révolution plus sanglante peut-être encore que ne l'a été celle qui a dépossédé ses ancêtres, ou par une guerre malheureuse ^ » La révolution n'était guère probable ; et quant à la guerre, elle a éclaté, mais elle a été le contraire d'une guerre malheureuse; et le régime, n'en doutons pas, en sortira justifié et consolidé.
Quoi que puissent dire, en effet, ses plus violents adversaires, il y a un fait qui s'imposera avec une indéniable évidence, et contre lequel aucun raisonnement ne saurait prévaloir. Les monarchies qui se sont succédé chez nous depuis plus d'un siècle ont laissé la France vaincue et diminuée; la troisième République, à l'exemple de la première, nous rendra une France victorieuse et agrandie. Faites un Roi, sinon faites la paix, nous disait, à la veille de la guerre, dans un livre qui eut son