Voyez là-dessus nos Maîtres de Vheure, t. II, p
heure de fortune, le plus spirituel, paraît-il, des écrivains socialistes. La France n'a pas fait un Roi; elle n'a pas fait la paix ; elle a même fait la guerre, et une guerre victorieuse; et, — pour notre malheur peut-être, — le spirituel écrivain socialiste et pacifiste est devenu l'un des ministres de la défense nationale. Il serait sans exemple dans l'histoire qu'un régime qui sera sorti à son honneur d'une crise aussi terrible ne bénéficiât pas d'une victoire qu'il aura, au total, assurée.
Je sais tout ce qu'on peut dire là-dessus. La République, objectera-t-on, n'est pas la France, et le gouvernement a profité moins de son œuvre propre que de tout l'effort français. D'autre part, la victoire aurait pu être beaucoup moins coûteuse, et il aura fallu tout l'héroïsme, — et le sang, — de nos soldats pour suppléer aux fautes, aux erreurs de toute sorte qui ont été commises, aux innombrables lacunes et aux imperfections de notre préparation militaire. Enfin, pendant la guerre même, que de lenteurs, que d'hésitations, que d'imprudences, que de fausses manœuvres, et, de la part de notre Parlement surtout, quelle scandaleuse indifférence à tout ce qui n'est pas préoccupation électorale et chasse aux portefeuilles! De combien de vies humaines, par exemple, auronsnous payé les fantaisies anarchistes de M. Clemenceau!...
Tout cela est vrai, au moins en partie. Et tout cela pourrait former le thème d'un terrible réquisitoire contre notre régime actuel... si la victoire n'était pas au bout de nos efforts. Seulement, la victoire viendra changer nos points de vue. On
mettra sur le compte des imperfections inhérentes à toute entreprise humaine, surtout à toute entreprise collective, les multiples défaillances individuelles que Ton a pu constater. On se dira qu'elles n'ont point empêché, si elles ont peut-être retardé, la victoire finale; que d'ailleurs, elles n'ont pas eu toute l'importance qu'on voudrait leur attribuer : la bataille de la Marne n'est-elle pas du début de la guerre? et, un succès comme celui de la Marne ne s'improvise pas entièrement. Et l'on observera enfin que si notre préparation militaire de la guerre offrait sans doute de regrettables lacunes, notre préparation diplomatique a été presque de tous points admirable, — notre système d'alliances est là pour en témoigner, — et révèle une intuition psychologique, une maîtrise de sang-froid et une continuité de vues dont il faut bien faire honneur au régime, qui a su utiliser certains hommes et réaliser certains accords.
Qu'on s'en réjouisse donc, ou qu'on le déplore, nos institutions politiques vont sortir non seulement intactes, mais fortifiées de la grande crise que nous traversons. Elles avaient déjà résisté à bien des assauts antérieurs ; elles n'avaient pas encore été soumises à la terrible épreuve de la guerre européenne. A cette épreuve, — qui changera apparemment bien des choses dans la vie politique des deux Empires centraux, comme elle vient de transformer la Russie, — elles ne se sont pas montrées trop inférieures. Sous la violente poussée imprévue, leurs cadres n'ont pas craqué; si leurs rouages ont paru quelquefois se mouvoir un peu lentement, ils n'ont pas été faussés, ni
brisés. Bref, ragression allemande est venue leur apporter l'insigne brevet de vitalité qui leur manquait encore. Sachons voir les choses telles qu'elles seront demain. Peu contestés, au total, à la veille de la guerre, les principes sur lesquels repose tout notre édifice poHtique le seront moins encore, la guerre une fois finie. La République française, victorieuse de l'Empire allemand, n'aura plus, en France, beaucoup d'adversaires théoriques, et leur autorité doctrinale sera, avouons-le, singulièrement diminuée.
Ne serait-il pas à souhaiter, dans l'intérêt commun, que le nombre de ces adversaires se réduisît encore, ou tout au moins que leur opposition prît une forme plus concrète et plus utile? Vouloir, après la victoire française, « renverser la République », paraîtra, je le crains, une prétention de plus en plus vaine et chimérique, et fournira aux sectaires attardés qui survivront encore, des armes décidément trop faciles. Pourquoi, — pour ceux du moins que de vieux souvenirs ou de respectables traditions de famille ne paralyseront pas dans leurs démarches, — pourquoi ne pas accepter simplement, sans arrière-pensée, le fait accompli, et, à force de services rendus, ne pas imposer son loyalisme et son bon vouloir aux défiances les plus persistantes?
Et assurément, cette attitude n'implique en aucune façon l'acceptation bénévole et passive de tout ce qui s'est fait en France depuis quarantesept ans. Ne plus discuter le principe même du régime, ce n'est pas, nécessairement, renoncer à l'améliorer. L'édifice, à l'usage, s'est montré
logeable. Gardons-nous donc de le jeter à bas. Mais il est manifestement un peu étroit, surtout pour abriter une France victorieuse. N'hésitons pas à l'agrandir, à Taérer, à y percer de larges ouvertures. Pour ce travail de réparation et d'aménagement, il n'y aura jamais trop [de bonnes volontés françaises.
Sera-t-on, de l'autre côté, assez sage pour le comprendre? De lourdes fautes ont été commises, — qui auraient pu être plus fatales, — par les hommes qui, depuis quarante-sept ans, se sont chez nous succédé au pouvoir. Ils en commettent encore, et, à voir l'impopularité croissante et trop justifiée, les sourdes colères qui s'amassent contre notre Parlement, dans les milieux les plus modérés, on se dit qu'il n'a rien à gagner à une recherche trop exacte des responsabilités qu'il a pu encourir avant et pendant la guerre. En dépit des services réels qu'ils ont pu rendre, dans leurs commissions notamment, nos parlementaires ont beaucoup à se faire pardonner, et s'ils veulent qu'on oublie leurs erreurs, il faudra qu'ils changent leurs habitudes d'esprit et de cœur. La plus grande maladresse qu'ils pourraient commettre serait, demain, de refuser hargneusement les concours qui leur seront offerts par leurs adversaires de la veille. La meilleure, la plus sûre manière qu'ils auront désormais de sauver leur situation, sera de se montrer accueillants à des collaborations nouvelles et de prendre eux-mêmes l'initiative des réformes nécessaires. Sinon, ils risqueront d'être balayés comme un fétu par la volonté populaire qui, certes, ne changera pas le régime, mais qui remplacera les
hommes, et. qui saura bien imposer à ses nouveaux élus cette conscience professionnelle et ce souci des intérêts généraux sans lesquels il n'y a pas de vie sociale organisée. Au sortir de la guerre actuelle, l'état de la France rappellera, à s'y méprendre, ce qu'il était au sortir des guerres de religion ou des guerres révolutionnaires. Comme à l'époque d'Henri IV ou du Consulat, le pays aura besoin d'un pouvoir généreusement réparateur. Malheur à ceux qui s'obstineront à ne pas le voir, qui persisteront à s'enlizer dans leurs « mares stagnantes »! Les temps de « la République des camarades » sont finis; ceux de la République de tous les Français commencent.
Comme il serait à souhaiter, en effet, que tous les Français se missent vaillamment à l'œuvre pour nous doter enfin d'un régime politique qui réponde pleinement aux besoins, aux aspirations profondes de notre démocratie contemporaine! Encore une fois, il ne s'agit pas de détruire, mais de corriger, d'élargir et de rectifier. La Constitution de 1875, sous laquelle nous vivons, n'était pas l'œuvre de l'expérience, mais de la raison, et depuis quarante ans, elle n'a jamais été retouchée. Le moment sera venu, la guerre finie, de lui faire subir de discrets remaniements, en tenant compte de l'expérience acquise. Conserver tous les rouages qui, à l'usage, se seront révélés solides; réparer ceux qui ont été faussés ou qui fonctionnent trop lentement; supprimer ceux qui apparaîtront inutiles ou dangereux; en ajouter quelques autres dont la nécessité se sera imposée aux esprits droits et réfléchis : ce devrait être là l'une des plus urgentes besognes de
l'après-guerre : elle n'exige que du bon sens, de la loyauté, et du patriotisme. En vérité, il était plus difficile de remporter la victoire de Verdun *.
Ces réformes nécessaires, il ne suffira pas de les inscrire sur le papier; il faudra les faire passer dans la pratique; il faudra surtout s'inspirer de l'esprit nouveau qui les aura dictées. Cet esprit nouveau qui déjà, à plus d'une reprise, au cours des quarante années qui viennent de s'écouler, avait paru vouloir se manifester dans nos idées et dans nos mœurs, c'est la guerre, c'est la victoire qui l'aura pleinement dégagé, et qui en aura assuré le triomphe. Plus on réfléchit à notre histoire de ce dernier demi-siècle, plus on reconnaît qu'elle a été tout entière empoisonnée par l'humiliant souvenir de notre défaite. Nous nous étions fait, nous portions dans tous les ordres d'activité une menta-
1. A dessein, je n'entre pas ici dans le détail des réformes d'ordre politique qui s'imposeraient après la guerre. A mon gré, l'une des plus urgentes serait la réforme électorale, l'adoption de la représentation proportionnelle et l'organisation du vote plural ou familial. 11 faudrait ensuite prendre nombre de mesures pour réorganiser, simplifier, rendre plus active et plus efficace la lourde machine parlementaire, et pour remédier à la déplorable instabilité ministérielle. Et je ne veux point toucher à la question de la réforme administrative. Mais je ne puis m'empècher de noter que les vides douloureux faits par la guerre dans les rangs de nos innombrables fonctionnaires seraient une bonne occasion pour supprimer sans injustice bien des postes inutiles, réaliser d'importantes économies budgétaires et simplifier la paperasserie de nos bureaux. Je renvoie pour tout ceci à l'étude si sensée, — et qu'on devrait répandre à profusion, — d'Emile Faguet Sur notre régime parlementaire dans ses Problèmes politiques du temps présent (Armand Colin, 1001).
lité de vaincus. Les vastes pensées, les larges horizons semblaient nous être interdits. Nous vivotions obscurément, repliés sur nous-mêmes, absorbés par nos pauvres querelles. Nous n'osions pas vivre dangereusement, généreusement; nos amertumes et nos aigreurs se retournaient contre nos propres compatriotes. Et toute notre vie politique se trouvait faussée par l'exiguïté de nos ambitions et l'involontaire pauvreté de nos rêves ^ La victoire changera tout cela, espérons-le. Nous n'aurons plus à nous défier de nous-mêmes; nous pourrons rendre justice, même à ceux d'entre nous qui diffèrent de nous; nous ne nous attarderons plus aux misères, aux mesquineries de la vie parlementaire. Ayant reconquis notre place dans le monde, nous retrouverons du même coup la santé politique. Nous ne limiterons pas notre vue à l'enceinte du Palais-Bourbon. Et nous saurons
1. Veut-on voir à quel degré d'ineptie bureaucratique nous en étions arrivés. C'est M. Victor Gambon qui a découvert cette perle dans le Journal officiel du 21 février 1917 (p. 1415). Un certain M. Drouant, négociant en charbons à Honfleur a présenté le 6 juin 1916 une demande pour « maintenir et exploiter une grue roulante à vapeur sur le quai Nord du bassin de l'Est, au port de Honfleur ». Pour faire aboutir cette modeste demande, il a fallu mobiliser successivement une commission d'enquête, la chambre de commerce de Honfleur, les ingénieurs du service maritime des Travaux publics, le conseil général des ponts et chaussées, le conseil d'État, le ministre des Travaux publics, du transport et des ravitaillements, enfin le Président de la République, qui a donné sa signature le 13 février 1917, à savoir pius de neuf mois après la déposition de la demande. Et pendant ce temps-là, on manquait de charbon dans toute la France. Étonnons-nous, après cela, que la victoire soit si lente à venir! Une seule chose, peut-être, devrait nous étonner : c'est que la guerre ne dure pas cent ans!
exiger de nos représentants, avec la répudiation de l'esprit de parti, le « culte de la compétence » et le goût des responsabilités, bref, la préoccupa lion exclusive de l'intérêt national qui, avouons-le ne leur était pas toujours suffisamment présente.
C'est peut-être au point de vue social que la guerre dont nous voyons se dérouler les péripéties laissera le plus vite apparaître ses multiples conséquences. Avant le l^' août 1914, sous la funeste influence de Karl Marx et du socialisme allemand, la plupart des ouvriers du monde entier, et les ouvriers français au premier rang, étaient profondément convaincus que les différences de classes à l'intérieur d'une même nation sont bien plus importantes que, de peuple à peuple, les différences de langue et de race; et donc eux, les ouvriers français, se croyaient beaucoup plus près des ouvriers d'outre-Rhin que de leurs compatriotes bourgeois; leurs véritables ennemis, à leurs yeux, c'étaient leurs « patrons », et toute la question sociale, pour eux, se ramenait à une « lutte de classes ». La guerre est venue ruiner, probablement pour toujours, ce dogme néfaste et absurde. L'Internationale s'est trouvée brusquement brisée.
L'hypocrisie allemande a soulevé l'indignation des socialistes français : ils ont vu dans FAllemand, fût-il socialiste, le seul ennemi digne de ce nom, et, la main dans la main des bourgeois français, ils ont couru à la frontière. Ces frères ennemis de la veille, à partager les mêmes dangers, à vivre de la même vie, héroïque et simple, ont vu s'atténuer les divergences d'idées et d'habitudes qui les séparaient; ils se sont découvert des âmes fraternelles; ils se sont sentis les fils également courageux et également aimés de la même patrie. Et ils nous reviendront des tranchées, les uns moins révoltés contre les inégalités sociales, et les autres plus désireux de les aplanir.
Il est donc infiniment probable qu'au lieu du haineux socialisme à l'allemande, — lequel d'ailleurs n'était au fond qu'une machine de guerre inventée pour nous désunir, — nous allons voir se constituer chez nous un nouveau socialisme national, plus généreux, plus souple et plus humain. Avec ces nouveaux socialistes, quand ils auront exorcisé complètement le vieil anticléricalisme qui les possède encore, les autres Français qui ne se disent pas sociahstes pourront plus aisément s'entendre. Les uns et les autres rivaliseront d'ardeur et d'émulation pour réaliser, dans le plus large esprit de solidarité, les réformes sociales qui vont s'imposer plus urgentes que jamais au lendemain de la guerre.
On ne fera, — est-il besoin de le dire? — jamais trop pour le peuple, pour sa sécurité matérielle, pour son relèvement moral, pour son • affinement intellectuel ; et toutes les œuvres de prévoyance et
d'éducation sociales qui pourront être créées en sa faveur devront être encouragées, soutenues, favorisées par tous les moyens. Mais il sera bon aussi que, dans Féquitable répartition des charges ou des avantages collectifs, à quoi se ramène, au fond, toute la question sociale, on n'oublie pas, comme on a trop souvent tendance à le faire, les classes moyennes, si laborieuses chez nous, si modestes, et si méritantes. Il faut qu'on sache, car c'est la vérité même, que notre petite bourgeoisie, — la partie la plus saine peut-être, la plus traditionnellement résistante de notre race, — travaille au moins autant et a parfois plus de peine à vivre que le peuple ^ Mais la misère en habit noir est moins bruyante et plus timide que l'autre; elle ne fonde pas de « syndicats », ni de « bourses du travail »; elle forme une clientèle électorale négligeable, — et on l'écrase d'impôts pour en décharger le voisin. Les législateurs de l'avenir feront bien de se préoccuper un peu de cette trop discrète catégorie de citoyens français, d'où
1. Ceci me remet en mémoire un de ces « petits faits vrais » plus éloquents que toutes les considérations abstraites, encore qu'il soit vieux d'un quart de siècle. L'excellent Francisque Sarcey vivait encore, et il avait écrit, dans je ne sais quel journal, un article où il déplorait avec une éloquence apitoyée la situation pécuniaire d'un modeste employé d'octroi, dont le traitement s'élevait d'ailleurs à 2 000 francs. J'avais alors pour ami un professeur de collège, licencié, marié et père de famille, et dont le traitement était... de 2 500 francs. Je vois encore le sourire avec lequel, en me montrant cet article, il me dit : « Ce bon Sarcey! Il oublie qu'il a débuté au collège de Lesneven! » — Sait-on enfin, dans certains milieux, et à l'étranger, où les hautes fonctions enseignantes sont si largement rétribuées, que les professeurs de Sorbonne débutant à... 6000 francs d'appointements?
sont sorties la plupart peut-être de nos gloires françaises.
A un point de vue plus général, deux autres questions d'une extrême gravité devront aussi sans tarder attirer leur anxieuse attention. La première est celle de la dépopulation. Déjà très inférieure numériquement à la plupart des grandes puissances européennes quand a éclaté le tragique conflit, la France va sortir de cette guerre terriblement appauvrie en hommes : la récupération de l'Alsace-Lorraine ne suffira pas à combler les vides faits par le canon allemand. Pourrons-nous remonter la pente fatale que nous avons si vite descendue depuis un demi-siècle? Redeviendronsnous la nation féconde que nous avons été jadis*? Je l'espère et le souhaite passionnément. Les Français qui reviendront des tranchées se diront sans doute que la guerre aurait été certainement évitée si la population française, — qui, en 1870, était sensiblement analogue à celle de l'Allemagne, — s'était accrue dans les mêmes proportions que la population allemande. Plus nombreux, nous aurions été plus entreprenants, plus actifs; nous n'aurions pas laissé prendre au commerce allemand, à l'industrie allemande la place qui nous revenait; contenues dans de plus justes limites, leurs ambitions ne seraient pas devenues « mondiales », et la fièvre de production sans arrêt et sans frein qui sévissait outre-Rhin, et qui est une des causes du cataclysme, se serait calmée d'elle-
1. A la (In du xvii'= siècle, la population de la France représentait 40 p. 100 de la population de l'Europe.
même. Enfin si, ce qui est improbable, on avait osé attaquer une nation très populeuse et qui eût été nécessairement bien armée et entraînée aux œuvres de guerre, la lutte eût été moins longue, moins coûteuse et fût restée moins longtemps indécise. Il est vraisemblable que la leçon du passé portera ses fruits pour l'avenir : la fécondité est une conséquence habituelle de la victoire, comme la stérilité est un résultat de la défaite. Mais on aurait tort de croire que les bonnes mœurs et les idées saines se restaurent pour ainsi dire d'ellesmêmes. Il faut les y aider. Il est entendu que la question de la population est avant tout une question morale, et même religieuse, et qu'à ce titre, elle relève essentiellement de la conscience individuelle, bien plutôt que de mesures législatives. Mais d'abord, il serait un peu imprudent de trop compter sur la vertu humaine, et si celle-ci ne se sent pas encouragée, soutenue, elle risque bien souvent de se perdre en de trop platoniques velléités. Les lois ne peuvent rien sans les mœurs, nous en convenons; mais les lois peuvent contrarier l'effet des bonnes mœurs, et favoriser les mauvaises. Croit-on, par exemple, que l'institution du divorce ait été une bien puissante prime à la fidélité conjugale? Et dira-t-on, osera-t-on dire que les mesures officielles d'exception et de persécution religieuse aient été sans influence sur la décroissance de la natalité?
En fait, bien loin d'en favoriser le développement, nos lois, nos habitudes actuelles ont l'air d'avoir été inventées contre les familles nombreuses. Il faudra changer tout cela. De quelque façon
qu'on s'y prenne, élever beaucoup d'enfants sera toujours une tâche pénible, laborieuse, difficile, féconde en privations, en inquiétudes et en douleurs. Il est d'un intérêt social élémentaire de ne pas la rendre trop dure, d'en alléger les charges, bref, de ne pas décourager ou rebuter les bonnes volontés un peu incertaines. Dégrèvements sérieux d'impôts, primes suffisamment élevées à chaque nouvelle naissance, avantages électoraux, bourses d'études, impôts progressifs sur les célibataires et les ménages sans enfants : voilà quelques-unes des réformes, — il y en a d'autres, — que nous ne cesserons de réclamer des pouvoirs publics. Surtout, il faut que par mille moyens, dans tous les ordres d'idées, dans toutes les fonctions privées ou publiques, on s'ingénie à favoriser les nombreuses familles. Ce sont les nombreuses familles qui ont sauvé la France : voilà ce que personne ne devra oublier désormais. Il faut qu'elles soient honorées, défendues, encouragées de toutes manières ; il faut qu'elles se sentent entourées de la sympathie, de la sollicitude, de la gratitude universelles. Le développement et l'accroissement de la race française, c'est là, pour la France, n'en doutons pas, une question de vie ou de mort. Si la population française devait rester stationnaire ou décroître encore, notre victoire, — notre inutile et coûteuse victoire, — ne serait qu'un temps d'arrêt sur la voie glissante et rapide de l'inévitable décadence.
Et ce temps d'arrêt lui-même serait singulièrement éphémère, si nous ne parvenions pas à enrayer d'abord, puis à déraciner le terrible fléau
de ralcoolisme. Les deux questions de la dépopulation et de l'alcoolisme sont d'ailleurs étroitement liées, et l'alcool, comme l'on sait, ne se borne pas à peupler nos hôpitaux et nos hospices d'aliénés, à multiplier la tuberculose; il tarit la natalité. Les régions les plus infestées d'alcoolisme sont aussi celles qui se dépeuplent le plus rapidement. Dans rOrne, la population a diminué de 80 000 habitants et, dans la Manche, de 75 000 en vingt-cinq ans. Pendant cette même période, la Normandie tout entière, autrefois si florissante, a diminué de 200000 âmes. L'autorité militaire estime que l'alcoolisme fait perdre à la France un corps d'armée chaque année. Si nous avions eu, à Charleroi, tous les soldats que l'alcool nous a enlevés, nous n'aurions peut-être pas été battus, la France n'aurait probablement pas été envahie; et, qui sait? peut-être même n'aurait-on pas osé l'attaquer. Ce sera le tort inexpiable du régime politique que nous nous sommes donné, — ou, plus exactement encore, du personnel qui l'exploite, — de n'avoir rien fait pour combattre cette plaie hideuse, — que dis-jel d'avoir tout fait pour la propager et l'aggraver. La fabrication, le commerce de l'alcool n'ont été frappés daucune des restrictions gênantes dont on a paralysé nombre d'autres industries utiles ou bienfaisantes, — celle des mines, par exemple. On a laissé se multiplier le nombre des « débits de vin », afin de multiplier le nombre des cabaretiers, c'est-à-dire des agents électoraux, car c'est au cabaret, hélas! que notre Démocratie tient ses assises; et l'on a consciencieusement empoisonné le peuple de France pour mieux lui prouver
son dévouement. Quand la guerre a éclaté, une occasion unique se présentait, — chez nous comme en Russie, — de revenir sur les lâches capitulations du passé, de guérir une bonne fois le mal abominable : le malheureux tsar déchu l'a généreusement et résolument saisie ; le gouvernement français l'a laissée misérablement échapper. Les demimesures partielles qu'il a prises, les velléités qu'il a manifestées, les timides projets qu'il a esquissés n'ont guère abouti qu'à soulever contre lui une basse coalition d'intérêts privés que, jusqu'ici, il n'a pas osé braver. Les parlementaires ont eu l'impudeur de soutenir contre l'opinion publique et contre le gouvernement lui-même la cause du cabaretier empoisonneur et grand électeur et de ses peu recommandables clients ; et les discrets projets de réformes qu'avait élaborés la bonne volonté gouvernementale sont rentrés dans l'ombre propice des commissions et des bureaux. En sortirontils un jour? Sous la pression croissante de toutes les parties saines de l'opinion française, se décidera-t-on aux gestes décisifs? Un ministre courageux voudra-t-il enfin sauver le pays en décrétant la suppression de l'alcool de consommation? Si cette réforme essentielle ne se fait pas avant la fin de la guerre, il est à craindre qu'elle ne se fasse jamais, ou du moins, qu'elle soit de plus en plus difficile. Mais si elle s'accomplissait, si, à l'exemple d'autres pays européens, — car la France n'est pas la seule à souffrir de l'alcoolisme, — nous venions à nous délivrer du sinistre fléau, cette terrible opération chirurgicale de la guerre aura peut-être été au total bienfaisante, et la France, rajeunie, assainie
el renouvelée, aura su bien pratiquer pour ellemême ce que Pascal appelait « le bon usage des maladies ».
Voilà quelques-unes des réformes que la France de demain, si elle veut utiliser sa victoire, se doit d'opérer sans retard. Ceux qui l'en jugent incapable sont les mêmes qui, avant la guerre, la croyaient incapable de résister à une agression allemande. Il ne faut jamais désespérer de la France : il y a en elle, toujours, d'incomparables puissances de vie et de renouvellement. Les plus aveugles ou les plus hostiles ont dû, depuis trois ans bientôt, s'en rendre compte. Les « deux Frances » dont on a tant parlé, et dont nos ennemis escomptaient les désordres, les « deux Frances » ne sont pas toute la France. Et même, le moment venu, elles savent se fondre dans cette « troisième France », sage, économe, courageuse, endurante, qui est proprement la France éternelle, et qui, une fois de plus, en se sauvant elle-même, a sauvé le monde. C'est cette « troisième France « qui a vaincu sur la Marne, résisté sur l'Yser, et, tout ensemble, résisté et vaincu à Verdun, et qui est en train de vaincre sur la Somme et sur l'Oise. C'est elle qui, depuis tant de mois, vit dans les tranchées, d'une vie obscure et repoussante, et qui étonne le monde par sa patience et son héroïsme tour à tour grave et joyeux. C'est elle qui remportera la victoire finale. Nos ennemis l'ont méconnue, ignorée, parce qu'elle est modeste, discrète, volontiers silencieuse, parce qu'elle dédaigne le bluff et méprise le « colossal ». Elle prend aujourd'hui sa revanche. Non seulement elle saura vaincre, mais elle saura
profiter de sa victoire. Elle imposera à son adversaire une paix qu'il ne pourra plus rompre. Forte de toute la tradition française qu'elle accepte sans en rien renier et dont elle concilie les contrastes, elle répudiera les divisions inutiles ou dangereuses, elle groupera tous les Français autour de l'œuvre commune, et elle donnera enfin le spectacle d'une grande démocratie pacifiée, unie et laborieuse, et qui, par la victoire, aura retrouvé, pour des siècles, son équilibre intérieur.