LE SCANDALE» DE PANAMA
projet commença. Elle donna lieu, du commencement à la fin, de Paris à Panama, à un gigantesque « coulage », à une for + ; “midable gabegie. SR Se Tue 6 CURE RE RENS As ù >
À ce train, les ressources s’épuisèrent vite. La société, en mal de fonds, fut obligée de recourir de nouveau à l'emprunt. Elle proposa d'émettre des obligations à lots, pour lesquelles une autorisation de la Chambre était nécessaire. C’est ici que la politique intervient. Voici le point de contact entre le personnel parlementaire et les dirigeants de l’entreprise. Cet apport d'argent frais ne servit qu’à boucher quelques trous. La situation financière de la compagnie allait de mal en pis. Elle fut bientôt hors d’état de faire face à ses engagements. Des liquidateurs judiciaires furent nommés. En vain Lesseps essaya-t-1l de constituer une société nouvelle. Ses tentatives échouèrent. Un certain nombre d’actionnaires et d’obligataires se doutant, non sans raison, que leur argent avait été dilapidé, demandèrent des poursuites contre les administrateurs. Une instruction judiclaire fut ouverte en juin 1891 Le gouvernement se trouvait dans un très grand embarras. Laisserait-il traîner devant un tribunal Ferdinand de Lesseps, un vieillard chargé de gloire, membre de l’Académie Française, Grand’Croix de la Légion d'honneur?
Les renseignements qu’il possédaitne lui laissaient pas ignorer, d'autre part, qu’au moment du lancement de la société, lors du vote de la loi autorisant les obligations à lots, une grande dis- - tribution d’argent s'était faite dans le monde parlementaire. Allait-on débrider toutes ces plaies, étaler le scandale aux yeux de la France et du monde? A = Le premier mouvement des gouvernants fut d’étouffer ce scandale, ou en tout cas d’en limiter la portée. Mais déjà la politique, les partis s’en élaientemparés. Des noms commencent, de-ci, de-là, à être prononcés. En 1892, un ordre du jour de la Chambre invite le gouvernement à exercer une répression énergique et rapide.
Le procureur général Quesnay de Beaurepaire, ayant recu le dossier complet, passe l’été de 1892 à l’étudier. Il conclut à des poursuites contre MM. Ferdinand et Charles de Lesseps, Cotu, Marius Fontane, administrateurs du Panama. La Libre
Recouzy. — La Troisième République. 12
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473 . ! =! LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE © COS . Parole, le journal antisémite de Drumont, travaille à trans-
former ce Panama judiciaire en Panama politique. Il aceu:
des sénateurs et des députés d'avoir trafiqué de leur manda
Jors du vote de la loi sur les obligations à lots. Deux événements se produisent, deux gros faits divers sur à
lesquels l'affaire, telle un roman-feuilleton, rebondit. EC à L'un des financiers, soupçonnés d’avoir été l'agent de liaison entre les administrateurs du Panama, distributeurs forcés de l’argent de leurs actionnaires, et les parlementaires, ministres, députés ou journalistes influents, qui troquaient ainsi leur Se CN contre argent comptant, est-le baron de Reinach ; st d’origine allemande, son père avait été anobli par Victor-Emmanuel en 1866; naturalisé français, il était oncle et beau-père de Joseph Reinach, député et directeur de la République Française. Les adversaires de ce dernier, le-clan boulangiste, qu'il ie avait violemment combattu, ne se faisaient pas faute de lui : rendre coup pour coup,enessayant d'atteindre par-dessus l’onele, le neveu.
Voici que le baron, après avoir été plusieurs fois interrogé ï | par le conseiller instructeur, meurt dans des circonstances si 22 mystérieuses et si subites, que tout le monde raconte qu’il s’est
empoisonné. ;
Un autre financier, Cornélius Hertz, d’origine allemande lui aussi et citoyen américain, docteur en médecine de l'université de Chicago, devenu par de puissantes et mystérieuses influences, officier de la légion d'honneur, qui aurait fait chanter, dit-on, le baron de Reinach lui-même, s’est empressé, dès les premières rumeurs, de mettre la frontière entre ses accusateurs et lui. Il s’est réfugié en Angleterre d’où, par une tactique adroite, tantôt se défendant et tantôt attaquant, il répand, de temps à autre, des confidences très mesurées et très étudiées. «
L'affaire du Panama, désormais, va se développer sur deux plans : le plan judiciaire et le plan politique, les événements de l’un ayant forcément leur répercussion sur ceux de Fautre. Entre les deux, toutes sortes de communications ouvertes où souterraines s’établissent. Les administrateurs incriminés sont prêts à invoquer comme excuse que, s’ils ont fait-pleuvoir, telle une manne, sur le monde des politiciens et des journalistesune partie des millions à eux confiés, ce n’est pas de gaieté de cœur qu'ils se sont livrés à ces largesses. Ils ont agi de la sorte, contraints et forcés. Pour obtenir de la commission par- /lementaire, puis de la Chambre, un vote leur apportant les crédits indispensables, ils étaient bien obligés d'y mettre le
E SE ES EURE ni un sorte de péage, .telles les caraui, en Arabie, dans lé Sahara, se laissent rançonner par uaregs et les Bédouins. ( hète Lin cvenr se laisse acheter? | Dore le casuistique juridique ne fut jamais, et ause, complètement éelairci. TERESA 20 jeune député, Delahaye, porte l'affaire à La tribune du Parlement, le lendemain du jour où le baron de Reinach est mort. Il accuse plus de cent députés d’avoir reçu, pour voter la loi, Fargent de Reinach et de Cornélius Hertz. Tel ancien ministre, affirme-t-1l, a touché à lui seul quatre cent mille francs, ce qui, à cette époque, paraît beaucoup, même pour un ministre, Un membre de la commission, chargée d'examiner le projet, s'est fait remettre deux cent mille francs, deux cents billets, comme … on-dirait de nos jours. Tout le monde est unanime à penser que
c’est trop pour un simple député. Il est vrai que le hasard des
circonstances, le fait que la commission se trouvait partagée en deux parties égales, cinq voix pour et cinq voix contre, faisaient de lui l’arbitre de la situation. Or, les arbitres, comme
on sait, se payent cher. I! s'agissait de M. Sans-Leroy, ancien
représentant de l'Ariège. | 2 +:
La Chambre accueillit toutes ces accusations dans un
… effroyable tumulte ; sommé de livrer les noms, l’accusateur s’y refusait, se contentant de désigner ses collègues d’une façon
assez claire pour que personne ne s’y trompât. Une commission
- d'enquête fut nommée. Mais le gouvernement s’opposa à ce
qu'on lui accordât les pouvoirs judiciaires. C’était la réduire à l'impuissance.
Les administrateurs répandaient un certain nombre de demiconfidences, juste assez pour se défendre et pas trop cependant, par crainte d’éclabousser trop de gens et d'élargir le scandale
— où ils se trouvaient englobés. La curiosité du public était au
plus haut point excitée. Les noms des « chéquards », comme -on les appelait, volaient sur toutes les lèvres. À côté de ceuxlà, il y en avait d’autres, beaucoup d’autres, assurait-on. Mais comment les découvrir ?
- Ceux qui, pour des fins politiques, menaient l'affaire, enne- . mis du régime, boulangistes, révisionnistes, royalistes, auraient . bien voulu se procurer les listes complètes. Où les trouver ?
Sur quelles preuves étayer leurs accusations. Faute de ces preuves, l'accusation restait en l'air. La banque Thierrée, où le baron de Reinach avait des fonds, reconnut tenir en sa possession les chèques touchés par un certain nombre de parle-
douin Or, qui est lé plus coupable, celui
Le
mentaires. Elle les remit aux autorités judiciaires. Ils conte-
naient entre autres les noms d'Albert Grévy, Léon Renaud,
sénateurs, etc..., etc... |
Devant ces révélations de plus en plus précises, la Chambre, sur la demande du gouvernement, autorisa des poursuites contre quelques-uns de ses membres : Emmanuel Arène, Jules Roche, Rouvier. |
La même autorisation fut accordée par le Sénat contre Albert Grévy, Léon Renaud.
Le 10 janvier 1893, le procès intenté aux administrateurs de la compagnie vint devant la cour d'appel de Paris. L’avocat général, dans son réquisitoire, accusa les administrateurs d’avoir « dissipé » quatorze cents millions de l'épargne publique, pour une entreprise appelée « la plus vaste escroquerie du monde ». Les cinq accusés furent condamnés à des peines assez douces d'emprisonnement et d'amende.
Quant aux parlementaires, certains d’entre eux : Jules Roche, Thévenet, Emmanuel Arène, avaient été mis hors de cause par le juge d'instruction. Les autres comparurent devant la cour d'assises, pêle-mêle, corrupteurs et corrompus. Charles de Lesseps invoqua pour sa défense que l’argent qu'il avait distribué lui avaitété littéralement extorqué par la menace ou, pour parler plus crûment, le chantage.
Tous les parlementaires furent acquittés sauf un, Baïhaut, qui était ministre, au moment où le projet de loi avait été voté,
coupable, entre autres choses, de ne pas s’être suffisamment
souvenu de la phrase célèbre : N'avouez jamais.
Quelque temps après, la cour de cassation annula le jugement et déclara que tous les accusés sans exception se trouvaient couverts par la prescription.
. Ainsi finit Judiciairement cette affaire. Ses conséquences politiques, son effet sur le public ont été évoqués dans un livre, plein de parti pris sans doute, puisque c’est avant tout un pamphlet contre le parlementarisme, mais débordant de lent Leurs fiqures, de Maurice Barrès.
L'auteur, élu tout jeune, à vingt-sept ans, député boulangiste de Nancy, nouveau venu dans ce monde parlementaire, en a peint, d’une façon saisissante, les réactions, au furet à mesure que le scandale se déroule, la stupeur des « chéquards » dont les noms sont divulgués, la crainte anxieuse, haletante de ceux qui n'étaient pas encore dénoncés mais qui redoutaient de l’être d’une minute à l’autre, l’écroulement, l'effondrement des uns, la résistance des autres, selon le tempéramert de chacun. La
Rae ee où Delahaye prononce son ro où Déroulède se dresse contre Clemenceau, où Rouvier soupçonné, presque convaincu, de sa large carrure, de ses fortes épaules,
de ses poings robustes, se redresse et fait tête à la meute de ses
accusateurs, tout ce monde de meneurs et de comparses est des- siné de traits imoubliables qui rappellent les pages les plus colorées de Saint-Simon. Barrès fait voir Ribot, alors président - du conseil, portant haut sa « belle tête de pianiste »; le froid, le distant Waldeck-Rousseau, avocat de Ferdinand de Lesseps, « figé dans son silence comme un brochet dans sa gelée ». Au plus fort de l'agitation provoquée par le scandale, un des parlementaires s’écria : « Quel dommage que Boulanger se soit ” bêtement suicidé dans son cimetière de Bruxelles! » Le boulargisme en effet aurait pu profiter grandement des atteintes morales que le Parlement venait de subir. Les éclaboussures de quelques-uns de ses membres rejaillissaient forcément sur tous les autres. Le système tout entier se trouvait discrédité. | |
Mais ce discrédit, dont les conséquences morales furent
durables, n'eut pas et ne pouvait pas avoir une grande répercussion matérielle. Faute d’autre chose à mettre à la place, le pays était obligé de garder le régime existant et de le garder tel qu’il fonctionne, les mœurs, les habitudes parlementaires, l’émiettement et la rivalité des partis, ne permettant pas qu’il fonctionne autrement. | | | Les opportunistes semblaient les plus atteints. Mais le plus allant, le plus vigoureux des radicaux, Clemenceau, l'était aussi. Il allait être, pour de noinbreuses années, écarté de la vie politique.
nr re des chefs les plus marquants ayant été éliminés de la sorte, des hommes nouveaux prennent leur place. Le per- sonnel parlementaire change de dirigeants.
= Bibliographie. — Quesnay de Beaurepaire. Le Panama et la République (1899). — E. Bontoux. L'Union générale (1888). — Michel Chevalier. L'Isthme de Panama (1844). — F. N. Mellet. Etudes sur les Isthmes de Suez et de Panama (1859). — H. Bionne. Le percement de l'isthme de Panama (1875). — A. Reclus.Le canal inler-océanique et les exploralions de l’isthme américain (1879). — L. Paton. Le canal de Panama et les capilaux français (1886). — G. de Belot. La vérilé sur le Panama (4889). — Ponsolle. Le tombeau des milliards. Panama (1890). — F. Drumont. La dernière bataille (1890). Statue de neige et visages de bronze. La France juive (2 vol.). — Armand Rousseau. Rapport présenté au ministre des Travaux publics sur sa mission au Panama (1893). — P. Bressolles. Liquidalion de la Compagnie de Parama (1894). — Maurice Barrès. Leurs figures. L'appel au soldat.