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laquelle rame des élus est élevée à un état divin et comme divinisée. Nous pouvons ainsi comprendre ces paroles de saint Jean : (( Nous savons que lorsque Jésus-Christ se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel (|u'il est )) (I). La grâce sanctifiante, avec son glorieux cortège de vertus et de dons surnaturels, nous communique une ressemblance avec Dieu infiniment supérieure à celle que le Créateur a mise dans notre nature humaine ; mais la lumière de la gloire, puis l'amour et la félicité dont elle est le principe nous donnent avec Dieu une ressemblance bien supérieure encore. La lumière de la gloire et la vision sont, comme l'enseigne saint Jean, la cause de cette ressemblance divine. Dieu, en etïet, se voit en lui même dans son essence infinie; or, c'est dans la lumière qui est Dieu même que nous verrons Dieu: Inlnmine tuo mdehimus lumen (2). La lumière de la gloire élève l'intelligence humaine à la hauteur et à la puissance de l'intelligence divine et lui donne avec Dieu une merveilleuse ressemblance. La lumière et l'intelligence de Dieu pénètrent l'intelligence humaine
(1) I Joann., III, 2.
(2) Psalm. XXXV, 10.
DES (ÎKANOKS CONSOLATIONS 'l'.)
et la (léilienl à un (Jej^ré (lui tiéconcerte ici-bas la parole et la i)eiiséc. Et ainsi, dans le ciel, nous serons semblables à Dieu parce que nous le verrons tel qu'il est. Ecoutons un grand théologien :
« ('.ette lumière éclaire l'intelligence ; elle l'élève à une puissance divine ; elle la développe, la grandit, et lui donne comme une envergure immense, atin qu'elle puisse saisir la beauté parfaite et infinie. De même que la lumière corporelle donne à l'œil de l'homme la puissance d'embrasser cet univers créé et de le contenir l»our ainsi dire en lui-même, ainsi la lumière spirituelle etdivine rend l'intelligence tiniecapabled'atteindre et d'embrasser pour ainsi dire l'essence de Dieu. Par une force supérieure, elle saisit l'intelligence élevée et agrandie et lui donne un concours divin. Enlin. dans l'acte de la vision, l'essence divine présente à l'intelligence. imi)rime en elle comme un .sceau destiné à lui faire reproduire sa splendeur. Elle est donc une participation à la lumière par laquelle Dieu se voit lui-même. Si le soleil qui éclaire ce monde communique parfois aux nuées du ciel son éclat et sa splendeur et les fait étinceler comme des soleils, pourquoi Dieu, le soleil radieux et infini du monde des esprits, ne jiourrait il illuminer les intelligences de ses clartés, les rendre
semblables à lui par les reflets de sa beauté et les faire comme des dieux resplendissant de sa lumière et de sa gloire divines ? » (1).
l'amour dans le ciel.
L'amour de Dieu, l'amour parfait, répondant à toutes les aspirations des cœurs, est aussi un élément essentiel de la vie éternelle.
La vision de Dieu est certainement le principe premier, essentiel, de la béatitude qui consiste à atteindre notre lin suprême. C'est, en effet, par la vision que nous atteignons cette fin, qui est Dieu, et que nous la possédons. Elle rend Dieu présent, elle nous le donne, pour ainsi dire, dans sa beauté, sa majesté, sa gloire, sa perfection infinie (2).
(( Dans le langage des saintes Ecritures, dit saint Grégoire de Nysse, voir a le même sens qu'avoir et posséder. Ainsi, voir les biens de Jérusalem, c'est les
(1) Lessius, De summo Boiio, lib. 111, cap. VIII, n. 52. |2i S. Thomas, Contra gentes, lib. III, c. 26.
obtenir. L'impie est enlevé, repoussé, banni, afin qu'il ne coiepas la (jloire de Dieu. Par ces paroles, le Prophète entend ([ue l'impie ne partagera pas la gloire divine. Donc celui qui voit Dieu possède la vie sans fin. éternelle, la béatitude incorruptible, la vraie lumière, la gloire qui ne peut être perdue, la joie perpétuelle, enfin tous les biens » (1).
C'est la vision qui fait resplendir dans les âmes des Anges et des Saints, dans toute l'immensité de la Jérusalem céleste, la majesté et la gloire de Dieu, comme le soleil remplit l'espace de ses rayons et de ses clartés radieuses. Sans la vision, l'amour n'est pas possible ; il faut que les élus voient la beauté, la grandeur et la perfection divines, pour que l'amour jaillisse de cette vision.
Cette vision est la vie éternelle ; c'est ce qu'enseigne saint Irénée, et il ajoute : « De même que ceux qui voient la lumière sont dans la lumière, dans ses clartés, ainsi ceux qui voient Dieu sont en Dieu, reçoivent ses clartés, et ces clartés les vivifient, c'est ])oan|uoi ceux (|ui voient Dieu reçoivent la vie » (2).
(1 De Bratitudine, oral. G' .
('Àt Contra hœrrses, lib. IV, cap. 37.
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De plus, nous avons dit. d'après l'apotre saint Jean, que cette vision rend les âmes semblables à Dieu.
Sur cette terre, la charité tend à la vision parfaite et à la possession de Dieu, elle suppose la connaissance de Dieu par la foi. Dans le ciel, la charité triomphante suppose nécessairement la vision intuitive.
Mais, ne l'oublions pas, la béatitude ne peut être complète sans l'amour. N'est-ce pas ici encore le témoij^nage universel, le cri de toute âme humaine? Sans doute l'intelligence a soif de lumière et de vérité, l'intelligence veut contempler sans voiles la beauté suprême et le bien infini, mais le cœur s'élance vers ce bien, vers cette beauté, il veut les posséder et, pour ainsi dire, les étreindreà jamais. Ecoutez les aspirations et les plaintes de l'intelligence s'avançant, au pri.x de douloureux efforts, au sein des ténèbres, mais écoutez, plus puissants et plus éloquents encore, les regrets et les gémissements de tous les cœurs. Ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent, ce qu'ils appellent, ce sont les affections élevées, puissantes, immenses comme l'abîme que Dieu a fait en eux à sa mesure, et que, seul, il peut remplir. Les doutes, les déceptions, les défaillances de la science sont déplorables et douloureux, mais qui dira les déceptions et les faillites des cœurs? Qui dira les
espérances trompées, les promesses trahies, la mobilité et l'incoustaiice des amours qui se disaient éternelles ?
Déjà, nous l'avons fait remarquer, les âmes les plus grandes, les plus généreuses, ont des élans plus ardents, des ambitions plus hautes et de plus cruelles angoisses. La religion et la vie chrétienne, en ajoutant encore à ces ardeurs, n'ajoutent-elles pas à ces tristesses et à ces é[)reuves? La foi. l'espérance, la charité ouvrent devant les âmes de sublimes horizons et mettent au fond des cœurs des ambitions et des désirs surnaturels et divins. Les protestations des Saints contre la vanité de tout ce ((ui est de la terre et du temps, et les cris de leurs cœurs vers la possession du bien suprême dans l'amour éternel dépassent toute éloquence humaine.
Les saintes Écritures sont remplies des témoignages de ces désirs, de cette attente, de cette soif de la félicité éternelle. C'est le Psalmiste qui s'écrie : « Comme le cerf altéré désire l'eau des fontaines, ainsi mon àme vous désire, ô mon Dieu » (1). « Le cœur de l'homme est semblable à une terre sans eau qui réclame la rosée du matin » (2). « Il attend et il attend : Erspectans erspec-
(1) Psalm. XLI. 2.
(2. Ibid. CXLII, 0.
tax)i » (1), et (( l'a me estdévorée par la soif : Sitivit anima mea » (2). Saint Paul s'écrie : « Je désire la mort pour être uni à Jésus-Christ : Desidcrium liabens dissohi et esse ciim Christo » (3).
Mais pourquoi multiplier ces témoignages ? La reli gion chrétienne n'a pas d'autre but que de diriger les âmes vers Dieu et de mettre dans tous les cœurs la flamme et les désirs de cet amour. Si la charité ne régnait pas et ne triomphait pas dans le ciel, la patrie céleste serait le royaume du froid, de la stérilité et de la mort.
La béatitude est l'ensemble parfait de tous les biens ; et comment le bien suprême du cœur, la charité, pourrait-il manquer à cette béatitude? Comment d'ailleurs cet amour divin pourrait-il ne pas naître de la vision dans le degré et la mesure de cette vision elle-même ? S'il en était autrement, la vision ne ferait qu'ajouter aux désirs, aux ardeurs, et en même temps à l'impuissance et aux angoisses des âmes.
La béatitude du ciel est la vie pleine et complète ; mais la vie comprend essentiellement les actes des deux
(1) Psalm. XXXIX, 2.
(2) Ibid. XLI, 3.
l3,' Philipp., I, 23.
facultés maîtresses de l'àme humaine, rintelligence qui voit et la volonté qui aime; sans l'amour, cette vie serait restreinte, amoindrie, imparfaite et douloureuse.
La vie éternelle est le triomphe de la perfection', le couronnement de la vie chrétienne, mais la charité est, dès ici-has, la reine de toutes les vertus, et comme parle saint Paul, « la plénitude de la loi et le lien de la perfection » (1). Au ciel doit s'achever notre ressemblance avec Dieu ; cette ressemblance serait-elle vraiment parfaite si la volonté et le cœur n'y avaient aucune part ? En Dieu, la pensée est son Verbe substantiel, l'amour du Père et du Fils produit le Saint-Esprit, le lien de la Trinité adorable, et « Dieu lui-même est amour : Deus charitas est » (2).
Bien plus, dans le ciel, la charité est la mesure des récompenses éternelles, elle est la mesure de la vision qui est accordée selon le degré de la charité. « Plus l'intelligence des élus, dit saint Thomas d'Aquiu, participera à la lumière de la gloire, plus sa vision de Dieu sera parfaite. Mais celui-là aura une part plus grande à la lumière de la gloire qui a plus de charité, car là où la
(1) Roni.,XlIl, 10. — Coloss., 111,14.
(2) I Joann., IV, 8.
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charité est plus grande, là aussi le désir est plus grand, et le désir fait en quelque sorte celui qui désire apte et l>réparé à recevoir le bien qui est désiré. C'est pourquoi, celui qui aura une plus grande charité verra Dieu plus parfaitement et jouira d'une plus grande félicité » (1).
Tandis que la foi et l'espérance qui participent à l'imperfection de la vie présente s'arrêtent au seuil de la cité éternelle, la charité eu franchit le seuil pour y régner et y triompher éternellement: Cliaritas nunquam e.rcidit{2).
Comment d'ailleurs la charité qui tend vers Dieu par tous ses élans et toutes ses ardeurs s'évanouirait-elle dans la possession suprême de Dieu ? Elle est ici-bas le poids qui nous entraine vers le bien suprême ; elle est dans le ciel le poids qui nous y fixe pour jamais.
C'est dans le ciel surtout que s'accomplissent ces paroles de saint Jean : « Celui qui habite dans la charité habite en Dieu et Dieu en lui » 3). (( Le temple du ciel est le Tout-Puissant lui-même, l'Agneau divin infiniment dou.x et infiniment bon : Omiiipotens templnm illius est et Ag)ius » (4).
(1) s. Thomas, l» p., quiest. XII, ;irt. 0.
(2) I Cor., XIII, 8.
(3i 1 Joann., IV, 16.
(4) Apoc, XXI, 22.
Mais quel sera cet anioiir ? Il sera supérieur à la charité de la vie présente. 11 n'aura ni épreuves ni (lilllcultés ; il ira à Dieu dans un élan perpétuel que rien ne pourra arrêter ou ralentir. Au ciel, plus de connaissance imparfaite de la beauté divine, plus d'aiïections qui se disputent notre cœur,, le troublent, l'abaissent et souvent le détournent du pur amour de Dieu.
Au ciel, plus de passions mauvaises, plus de domination de la chair et des sens, plus d'erreurs et plus de péché.
La charité du ciel est la récompense de la charité de la terre et du temps, récompense spéciale, si nous pouvons nous expiimer ainsi, et qui s'adresse directement à cette vertu, reine de toutes les vertus. Mais comment serait-elle une récompense si elle n'est vraiment supérieure et si elle ne verse dans les cœurs une félicité que la vie présente ne connaîtra jamais ?
Nous l'avons dit, cette charité ne répond pas directement au degré de la foi. mais plutôt au degré de la vision et de la lumière delà gloire qui est bien supérieure aux lumières de la foi. Cette vision qui est un acte unique, indéfectible, éternel, produit un acte de charité de la même nature. Cet acte ne peut avoir ni instabilité ni inconstance; il est nécessaire, unique et éternel.
11 domine, entraîne et absorbe le cœur tout entier (1), et c'est la suprême perfection de cet amour. Rien ne lui écliappe dans la volonté ravie à elle-même et comme perdue tout entière en Dieu. « Les Anges et Saints du paradis, écrit saint François de Sales, n'aiment cbose aucune pour autre fin quelconque que pour celle de l'amour de la divine bonté, et par le motif de lui vouloir plaire.
« Ils s'entr'aiment môme tous très ardemment; ils nous aiment aussi, ils aiment les vertus, mais pour
plaire à Dieu seulement Ils aiment leur félicité,
non en tant qu'elle est à eux, mais en tant qu'elle plaît à Dieu. Et même ils aiment l'amour dont ils aiment Dieu, non parce qu'il est en eux, mais parce qu'il tend à Dieu ; non parce qu'il leur est doux, mais parce qu'il plaît à Dieu ; non parce qu'ils l'ont et le possèdent, mais parce que Dieu le leur ordonne, et qu'il y prend son bon plaisir » (2).
Cet amour est tout à la fois amour de bienveillance, de complaisance et de reconnaissa^ice sans bornes ; il est doux et fort, tendre et souverain, respectueux et
(.1) S.Thomas, 2" 2% quest. XXIV, art. 10. (2) Traité île l'uiiunu' dr Dîpu. L. VI, c. 13.
ardent, toujours rassasié et toujours insatiable; il est dans le cœur transfiguré de l'homnie une magnifique image de l'amour infini ^1).
0 mon Dieu, tout cela est grand et beau, resplendissant de consolation et d'espérance ; mais pardonnez aux cœurs que vous avez faits, pardonnez à des aiïections <|ue vous avez mises au fond de notre nature, seronsnous isolés au sein de cette félicité céleste ? Retrouverons-nous, reconnaîtrons-nous, aimerons-nous éternellement ceux que nous avons perdus et que nous pleurons toujours ? Pardonnez encore ; s'il n'en était pas ainsi, il nous semble que (luelque chose manquerait à notre bonheur.
Nous l'avons déjà dit, et on ne saurait trop le redire, toutes les nobles et grandes aspirations seront réalisées. Les élus se retrouveront puisqu'ils habiteront la même maison du Père céleste ; ils se reconnaîtront puisqu'ils vivront dans la même lumière resplendissante, puisque leurs regards pénétreront jusqu'au fond des âmes, jus([u'aux replis les plus cachés de tous les cœurs ; ils
(1) Cependant l'amour de quelques Saints sur cette terre peut dépasser l'amour de tel Bienheureux. Il est certain que la charité de la très sainli- Vierge pendant sa vie mortelle a surpassé la charité de tous les Anues et de tous les Saints.
s'aimeront puisqu'ils vivront dans l'amour pur, saint et parfait.
Les textes de l'Evanyile, les paroles sorties tlu cœur de l'adorable Maître sont ici la plus douce des révélations. Écoutez la prière du Sauveur pour ses disciples dans la dernière Cène : (( Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, alin que tous ensemble ils soient un comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous.
Qu'ils soient de même un en nous ! Je désire que là
où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient avec moi, afin qu'ils contemplent la gloire que vous m'avez donnée » (1).
Mais comment les disciples du Sauveur seront-ils unis dans la contemplation de sa gloire, consommés dans l'unité parfaite, semblable à celle qui unit les per sonnes de la Trinité adorable, s'ils ne se voient pas. s'ils ne se reconnaissent pas et s'ils ne peuvent s'aimer ?
Ecoutons encore les paroles de Notre Seigneur Jésus- Christ à Marthe, qui se désole de la mort de son frère Lazare : « Votre frère, dit-il, ressuscitera. » Et Marthe
,1 Juann., XVII, 20, 21, 24.
DKS (iUANUES CONSOLATIONS 41
répond : « Oui, je sais qu'il ressuscitera en la résurrection au dernier jour. » Et Jésus réplique : (( Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi vivra » (1).
Cette résurrection peut elle être une consolation, si Marthe ne doit pas retrouver son frère, le reconnaître et lui être unie comme elle l'était sur la terre ?
Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, et le ciel est la (( terre des vivants : terra viïenlium » (2). Mais les habitants du ciel sont-ils vivants, s'ils ne vivent plus par le cœur, par les pures et saintes alïections, et si au ciel rèfi^nent encore les séparations que saint Augustin appelait la (( mort des vivants : Mors viventium » ? Notre Seigneur Jésus-Christ annonce à ses disciples qu'ils s'asseoiront à sa table dans son royaume (3). Mais, ô mon Dieu, que serait ce banquet éternel, si les convives ne se connaissaient pas et ne pouvaient plus s'aimer?
Les prières de la liturgie catholiqueanirment la même doctrine. Que demandons-nous, en effet, avec l'Église, dans la fête des Saints ? « Donnez nous de jouir de leur
(1) Joann., XI, 2:5.
(2i Psalin. XXVl, l.l.
13) Luc, XXII, :w.
société tliijis la béatitude éternelle ». Que demandonsnous encore ? « Donnez nous, nous vous en supplions, Seifçneur notre Dieu, que de même que nous jouissons de la commémoration temporelle de vos Saints, nous nous réjouissions de les voir éternellement ».
Dans l'oraison delà messe que le prêtre peut dire pour .son père et pour sa mère, l'Eglise demande avec lui (( qu'il voie son père et sa mère dans la joie des clartés éternelles : Meque eos in œternœ claritatis gaudio foc videre ».
Toute la tradition est l'écho de cette grande et consolante doctrine. Dans l'oraison funèbre de l'empereur Théodose, saint Ambroise, comme si le ciel venait de s'ouvrir à ses yeux, voit ayiparaître tous les princes chrétiens venant faire cortège à celui qui arrive parmi eux le dernier, mais le ])lus grand de tous.
« Oui, s'écrie l'éloquent évêque, Théodose repose maintenant dans la lumière, et triomphe dans l'assemblée des Saints. Là il embrasse Gratien qui ne pleure plus ses blessures, parce qu'il a trouvé un vengeur. Maxime et Eugène sont plongés dans les ténèbres, montrant par leur exemple quel mal c'est de porter la main sur l'oint du Seigneur. C'est maintenant que Théodose commence à connaître le bonheur de régner, en prenant
DES (lliANDES CONSOLATIONS 4-'i
possession du royaume de Jésus-Christ, en pressant entre ses bras Gratien et Pulchérie, qu'il avait tant pleures. Il embrasse sa Flacille, àme chère et fidèle; il retrouve son père dans la béatitude, et il monte prendre place auprès de Constantin » (1).
(( Notre patrie c'est le ciel, disait saint Cyprien. et nos pères nous y ont devancés. Hàtons-nous, courons pour les saluer. Nous sommes attendus au ciel par un grand nombre de personnes qui nous sont chères. Nous sommes désirés par une foule considérable de parents, de frères et d'enfants qui, assurés désormais de leur bonheur, sont inquiets de notre salut. Allons les voir, allons les embrasser. Ah ! quelle joie pour eux et pour nous! » (2).
Saint Jean Chrysostome écrit à une veuve désolée de la mort de son mari : « Vous le retrouverez, non plus avec cette beauté corporelle dont il était doué quand il partit, mais avec une autre splendeur, une beauté qui surpassera en éclat les rayons du soleil. Après avoir prati(jué les mêmes vertus vous serez reçue dans la même demeure et vous pourrez de nouveau être unie à lui dans
(1) De obitH Theodoitu, n. 36.
(2) S. Cyprien : De imwnrtalitate, in fine.
les siècles éternels, iiou par les liens du mariage terrestre, nnis par un autre bien meilleur. Le premier unit seulement les corps, tandis que le second, plus pur, plus agréable et plus saint, unit l'àme à l'âme » (1).
Les élus se retrouveront plus beaux, plus purs, plus parfaits, plus dignes de toutes les saintes affections. Làhaut, et en nous et en ceux que nous aimerons, plus de défauts, plus de taches même légères, plus de secrets et plus d'ombres.
Cet amour pourrait-il être silencieux ? Mais le silence serait un supplice ; il amoindrirait, il détruirait le bonheur de se revoir et de s'aimer éternellement. Nous le verrons bientôt, les élus chantent, comment ne parleraient ils pas ?
Quelle sera la langue du ciel ? Une langue aussi élevée au-dessus des bégaiements de cette terre que l'àme trans figurée et bienheureuse est supérieure à l'Ame imparfaite et désolée de cette terre, et que le corps glorifié sera au-dessus de notre chair de boue. Qu'est-ce que l'éloquence de la terre, même la plus sublime, en comparaison de l'éloquence de la vision, de l'amour et de la félicité sans mélange et sans fin ? « 0 Dieu, dit saint
1) s. Jean Chrysostome : Ad viduam juniorem.
DES GIIAXDKS CONSOLATIONS 45
François de Sales, tiuelles consulatiuiis recevrons nous en cette conversation céleste que nous aurons les uns avec les autres ! » (1).
Mais les Bienheureux n'aiment i)as seulement ceux (jui partag^ent leur bonheur céleste ; ils aiment encore d'un amour supérieur ceux ([ui restent dans cette vallée des combats et des larmes. Peuvent-ils, en ellet, nous voir sans nous aimer et sans prendre pitié de nos épreuves et de nos douleurs ? Écoutons la parole si émouvante de saint Bernard, dans son incomparable discours sur la mort de son frère Gérard : (( Ce n'est pas la terre de l'oubli que cette terre où demeurent à jamais les vivants véritables. Ce ciel si large ne resserre pas les cœurs, il les dilate ; il ne les aliène pas, il les épanouit dans la joie. Sa sainte lumière rend la mémoire sereine et limpide comme le jour; elle n'y fait point la nuit, elle n'y amasse point d'ombres. On y apprend ce qu'on ignorait ; mais ce que l'on savait, on ne peut pas le
désapprendre Qui suis-je pour toi, Gérard, mon
frère ? Quels sont tes sentiments pour moi, l'unique de ton cœur et maintenant si privé de toi ? Que je voudrais le savoir ! Est-ce que nous ayant connus autrefois selon
(1) s. François de Sales, Sermon sur la TransfigHration.
40 LE IJOGME
la chair, lu ne nous connais plus du tout à présent ? Est-ce qu'entré désormais dans les puissances de Dieu, et l'Ame toute pleine au souvenir de sa justice, tu ne te souviens plus de nous ? Mais « celui qui adhère à Dieu n'a plus avec Dieu (ju'un esprit » (i). Plein de Dieu jusqu'au comble, il ne peut plus rien sentir ou goûter, hormis Dieu et ce que Dieu sent et goûte. Or, Dieu est amour. Il est vrai qu'il est impassible, mais il n'est pas sans compassion. Étant uni à la miséricorde, c'est donc une vraie nécessité que tu sois miséricordieux. Tes amours sont toutes transformées, elles ne sont eu rien diminuées ; tu as rejeté ce qu'elles avaient d'infirme ; ce qui s'y trouvait de pieux et de bon, tu l'as conservé. En somme, « l'amour ne meurt jamais » (2). Eternellement tu te souviendras de ton frère » (3).
Dieu nous aime. Les élus vivent selon son cœur et sur son cœur. Pourraient ils ne pas nous aimer et ne pas nous consacrer leurs prières, bien plus puissantes qu'elles n'étaient pendant leur vie mortelle? Et ces Bienheureux, si aimants et si puissants, ce ne sont pas
(1) I Cor., VI, 17.
(2) I Cor., XIII, 8.
(3) Ser)ii. 2C, m Cantic. Cantic.
seulement les Saints que l'Église a placés sur ses autels, mais tous ceux que Dieu a reçus dans la cité de la paix et du bonheur. C'est ce père vénérable qui fut un fervent chrétien, ou qui est revenu sincèrement à Dieu, c'est cette mère si pieuse et si tendre, cette épouse que vous pleurez toujours, ce fils ravi dans la fleur de son âge, cette jeune fille que la main des Anges a placée comme un lis immaculé sur les autels du Dieu vivant. Ah ! élevez vos regards et vos cœurs. Ils vous voient, ils vous protègent, ils vous appellent et ils vous attendent.