MUSIQUE DE CHAMBRE
Foici un demi-siècle désormais révolu et s'enfuyant derrière nouSy depuis le jour oîi la Trompette a jeté son premier cri, ou pour mieux dire, essayé le vagissement premier de sa naissance et de son ejitrée dans la vie. Installée dans ce qui fut le collège de Navarre, maison pieuse autrefois, d'éducation toute chrétienne et classique, vieux logis dont les suprêmes débris n'^ont disparu qu'hier dans une méconnaissance ingrate et cruelle du passé, l'Ecole Polytechnique nous apparaît presque exclusivement une éducatrice des sciences réputées exactes. L'art ne tient guère de place dans les programmes, du moins est-il ramené à des applications ifnmédiates et dans l'utilité vulgaire des choses présentes. Là, cependant, devait prendre son vol le rêve le plus joli, le mieux aérien, dont les hommes peuvent se réjouir et se bercer. Oh! sans doute Vexemple est asse:{ fréquent des hommes de science se plaisant au caprice des choses flottantes, incertaines, exquises, sillage lumineux que l'art volontiers promène et emporte loin de nos sentiers accoutumés et
dans le mh^age des visions, des harmonies surhumaines que r infini prolonge sans l'achever jamais. Que des mathématiciens aiment, comprennent et pratiquent la musique, cela doit sembler tout d'abord un peu surprenant ; non pas beaucoup plus que rinintelligence et quelquefois la haine dont les poètes ont, de nos jours, outragé cette enchanteresse suprême, la muse inspi^ ratrice des sons, initiatrice des échos délicieux. On sait qu'un Chateaubî^iand affligé de la voix la plus fausse qui ait torturé des oreilles humaines, dès qu'il voulait seulement fredonner, quun Lamartine, un Victor Hugo, un Théophile Gautier, de nos jours encore un Leconte de Liste, hargneux contempteur spécialement des musiciens qui collaboraient avec lui, on sait, disons-nous, que par une contradiction singulière, ces subtils évocateurs de mots bien sonores, ces calculateurs habiles de la phrase adroitement cadencée et des périodes harmonieuses, ne comprenaient rien, en cet ar^t qui semble le frère jumeau de la poésie, Vart de la musique. Orphée chantait et rythmait des vers, le verbe et le chant vibraient, étroitement associés, dans son âme, sur ses lèvres, aux résonnances de sa lyre; et tous les poètes de l'antiquité grecque sont des musiciens autant que des poètes. Il appartenait à nos temps très modernes de briser cette intime union. E?i toutes choses et au milieu de toutes gens, le divorce nous est devenu coutumier. La musique a voulu — et le succès justifie cette prétention — se suffire à elle-même; et la poésie de son côté s'est écriée magnifiquement : « moi seule et c^est asse^l » Ceci dès lors est à observer : Vantipathie s'aggrave et s'exaspère au souvenir confus, mais gênant, non pas exempt de remords, d'une longue communauté, d'une alliance autrefois si douce et si féconde. Ainsi des époux se méconnaissent et s'exécèrent en proportioji même de la tendresse qui les avait jetés dans la griserie des mêmes délices et la chimère des mêmes espérances.
Mais si les poètes , du m.oins quelques-uns et des plus grands , donc les plus insolemment égoïstes, boudent la muse, autrefois aimée, de la musique et affectent de ne connaître de jolis bruits que des rimes dont se jouent leurs doigts alertes, telle
une balle légère aux mains des enfants gaiement joueurs, les mathématiciens, il nous plaît le redire j peuvent être des fervents passionnés de la musique. Euclide se souvient d'Orphée, et volontiers, lui aussi, se met à la suite des êtres aisément charmés et obéissants. C'est que la musique combine les so7is un peu comme un mathématicien combine des chiffres; elle aussi a la mesure changeante mais volontiers précise , elle aussi parfois établit une phrase, nous pourrions dire pose un principe, formule une sorte d'axiome sonore quelle va prouver^ développer, amener, rnagtîifiquement peut-être, à la conclusion. Ainsi une fugue, du moins dans la pensée d'un Haëndel ou d'un Bach, dit sommairement, en quelques notes très simples tout d'abord, ce qu'elle entend nous dire; c'est une affirmation un peu sèche, impérieuse ; mais ces notes bientôt s'élancent, se répètent, courent de-ci de-là aux lèvres des chanteurs, sous Varchet du quatuor bondissant. Elles s^ embellissent, elles s'enrichissent, elles s'animent, elles cheminent; on les reconnaît à peine quelquefois , tant les voilà conquérantes, tant, comme des étoiles fuyantes, elles traînent de satellites derrière elles; on ne les perd jamais bien longtemps de vue, ni d'admiration ni d'adoration, en ce merveilleux vagabondage et cette envolée vertigineuse. Ces notes, nous allions dire cette constellation, reviennent à nous; un retour suprême les rassemble et les lance, une fois dernière, dans un accord apaisé, sublime ou presque terrifiant. Le voyage est achevé, la tâche est faite) le météore a traversé le ciel, bouleversé nos âmes, exalté notre pensée; et le silence désormais épandu nous est une déten te délicieuse une joie presque divine, comme si nous avions entrevu V infini et les béatitudes d'une éternelle sérénité. Ainsi, à quelques égards, le remueur de chiffres, le dénombreur de nombres, le jongleur de lignes et de proportions géométriques, le mathématicien de haut vol, poursuit des rencontres qui s'achèvent dans l'espace, défient l'inaccessible, désertent la terre et Vim^ médiate réalité. Il ne connaît pas d'obstacle, il règne, il chemine dans ses calculs dégagés de toute contingence terrestre, comme le musicien dans son rêve affranchi de toutes les attaches
vulgairement coutumières ; le mathématicien concluty oracle superbe et sans un incrédule; une fugue finit comme un problème ou comme un théorème, sur u?i accord par/ait. Oh! sans doute, ce monde est bien aride et peu hospitalier, pour les profanes du moins, qui ne s'exprime que par des chiffres, des figures desséchées, des signes tristement conventionnels ; et les initiés seuls y trouvent une sorte de poésie où se peut exalter et réjouir leur pensée; la musique expansive et tapageuse, toute en dehors, prompte à dire, même à crier, ce qu'elle pense et même ce qu^elle rêve, la musique est mieux accessible; elle aspire à la domination suprême; elle veut nous prendre tout entiers; aucun art n est plus indiscret et plus envahissant; c'est une vision qui flotte, c'est un murmure qui passe et c'est un vin qui enivre. Mais, dès lors, nous pouvons concevoir que les mathém,atiques, si ambitieuses soient-elles , et surtout celles qui sont très ambitieuses, ne dédaignent pas cette calculatrice très fantaisiste, mais aussi très captivante, la musique. Che\ celles-là, les chiffres s'alignent, che^ celle-ci, ils chantent; mais quelquefois de l'un à Vautre la parenté est reconnaissable, et l'on peut fraterniser.
... Et Ton fraternisait délicieusement dans cette année lointaine de 18Ô0 à 1 861, où Emile Lemoine coiffait le chapeau bicorne galonné d'or, arborait Thabit à longues basques et ceignait répée, où Lemoine comptait parmi les élèves de l'Ecole Polytechnique.
C'est un Breton de Quimper.
Lafontaine nous dit :
... C'était à la campagne, Près d'un certain canton de la Basse-Bretagne
Appelé Quimper-Gorentin.
On sait assez que le Destin Adresse là les gens, quand il veut qu'on enrage.
Dieu nous préserve du voyage !
Nous n'en jugeons plus de la sorte; et l'idée fâcheuse ne nous viendrait plus d'encadrer le chartier embourbé aux chemins bretons, moins encore d'invectiver la Basse-Bretagne et de nous enrager de dépit au seuil de la déhcieuse ville de Quimper-Corentin. Lemoine, comme personne — c'est d'un bon fils — garde la tendresse de ce pays, de cette petite cité qui devaient réjouir ses yeux d'enfant, qui naguère le charmaient et le reposaient, lorsque, ne pouvant plus guère cheminer que par le souvenir, il revoyait ces rivages bretons, ces campagnes discrètes, ces harmonies très douces, ces horizons très grands, vision première qui, jusque dans les tristesses et les froidures de l'hiver, nous ramène un peu de printemps.
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On ne sVtonnera pas que, dans ces pages consacrées à la Trompette^ Thomme qui en fut Tinitiateur, qui s'enorgueillit de cette paternité, — car parlant de sa chère Trompette^ il dit volontiers ma fille, — apparaisse lui-même. C'est mieux que de la gratitude, c'est d'une étroite justice. Lemoine n'est pas que l'homme de la Trompette. Cette intelligence alerte, curieuse de tout, devait butiner sur les sciences les plus diverses et moissonner toutes les lumières; mais la Trompette n'est pas concevable sans Lemoine. Elle est sa pensée, sinon toute sa pensée. Elle vivra plus que lui, c'est à lui-même le vœu le plus cher; mais dans le passé, comme aujourd'hui encore, la Trompette vit de lui.
C'est au collège de La Flèche, dit dès lors prytanée impérial, qu'Emile Lemoine fait ses études. Le travail lui est facile; et cet élève, singulièrement doué, peut être tout à la fois la joie, Torgueil, Tespérance de ses maîtres, lorsqu'il lui plaît seulement se consacrer aux études coutumières d'obligation et dérèglement, ou leur étonnement, voire même un peu leur scandale et leur désolation, lorsque le visite la muse de la gaminerie, des reparties burlesques, des frasques énormes. Ce trait caractérise encore Lemoine. N'est-il pas comme un prince qui porterait en lui-même son bouffon désopilant? Il jette à l'essor une pensée très haute, et lui-même l'achève en lazzis stupéfiants et d'une étourdissante folie.
Latiniste, bon humaniste, Lemoine le devient très vite; il le demeure avec délices. Il n'est pas d'interlocuteur qui lui soit aujourd'hui encore plus familier et plus charmant que le poète Horace. Il recherche, il savoure cette philosophie aimable, de ferme conseil cependant, qui nous donne la mesure discrète et réelle des choses humaines, si bien que le sceptique lointain, de morale facile, et qui met au bon sens vulgaire comme des ailes de gentil papillon, ne console pas nos misères — la tâche serait trop malaisée, — mais les écoute complaisamment, les tempère un peu et nous apprend à aimer la vie, la supporter du moins, en cueillant quelques joies au passage et ne lui demandant rien de plus.
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Ceux-là que l'on peut dire dans les collèges les littéraires, sont le plus souvent rcfractaires aux sciences, surtout aux sciences des chiffres; et la règle est qu'ils ne dépassent guère les quatre règles, quand ils ne sont pas restes déconcertés et navrés devant Téchiquier rébarbatif de la table de Pythagore. Lemoine sait les belles-lettres, il les aime; et il adore les sciences. Il devait plus tard, mais bien vite, affirmer là une maîtrise tout à fait remarquable. Le mathématicien qui est en lui, peut s'entendre et converser avec les plus fameux de ces remueurs de chiffres. En ce monde très spécial, il ne connaît pas d'inconnue. Un Poincaré le tient en haute estime. A cet égard, la réputation de Lemoine dépasse nos frontières. L'ami qui écrit ces lignes, et que l'on nommait ignominieusement hors rang, après le dernier, aux coinpositions de mathématiques, doit décliner toute compétence dans ces choses à lui fermées. Cependant, le plus ignorant peut reconnaître que les sciences mathématiques, par leur précision même et leur langage spécial, familier à tous les initiés, échappent à la nécessité des traductions, ou plutôt des trahisons, lorsqu'il s'agit de voyager un peu loin et de changer de patrie. Ou plutôt, ces sciences chiffrées n'ont pas de patrie qui leur soit particulière étroitement. Elles sont comme les lois suprêmes qui régissent le monde. Partout semblables à elles-mêmes, elles éclairent, partout elles s'imposent. Et c'est ainsi qu'un mathématicien peut échanger ses travaux, ses découvertes, avec ses congénères, ses frères en initiation, à travers l'Europe et le monde entier. Là encore, un même privilège rapproche la musique et les sciences mathématiques. Une chanson peut traverser l'espace aussi bien qu'un théorème. Toute oreille, tout esprit qui sont de l'homme, s'empressent à libéralement les accueillir.
Sans doute que la musique, si complaisante soit-elle, n'aurait jamais entr'ouvert, devant le jeune Lemoine, même le plus petit guichet donnant sur l'enceinte de l'École Polytechnique; mais ce n'était qu'un jeu, à ce candidat mieux préparé que pas un autre, du moins par ses aptitudes premières,
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de se faire ouvrir aussitôt la grande porte de ce noble logis.
Toutefois, suivre les cours, écouter les leçons que peut-être déjà il aurait pu faire lui-même, ce n'était pour Lemoine qu'une tâche insuffisante. Il n'a jamais aimé à se reposer. Aussi, dès que vient l'heure des récréations et que les camarades se dispersent dans les préaux de libre promenade ou sous les maigres ombrages qui leur sont familiers, Lemoine se réfugie en quelque classe désertée. Il a déjà su grouper quelques sympathies, s'attirer des complices; et cette complicité charmante consomme le crime de faire de la musique. Crime bruyant, bientôt dénoncé. Un tel amour ne veut pas de silencieuses tendresses. On s'étonne, mais on tolère. La musique n'est pas prévue dans le règlement, ni dans les programmes d'entrée ou de sortie; du moins, elle n'est pas interdite. Nous ne saurions dire si, devant ce beau tapage, l'autorité se bouche les oreilles et laisse crier comme la mort méchante dont nous parle Malherbe; du moins, l'autorité se tait : tacet; c'est la formule coutumière qui agrémente de-ci de-là les pages de musique. Les camarades raillent un peu. Tous n'ont pas cette avidité de belles sensations sonores dont Lemoine et les siens sont hantés ; car le groupe est peu nombreux des musicolâtres. La plupart aiment mieux flâner dans les cours, se dégourdir les membres et l'esprit en des jeux d'ardente jeunesse, ou bien prolonger, égrener de joyeuses causeries.
« Allons! Les voilà encore à leur trompette! » Cela, un beau jour, est dit par un plaisant qui se croit très plaisant, et qui certes ne prévoit pas le retentissement de sa moquerie facile. Eh oui! Ils sont à leur trompette; et Lemoine l'a embouchée pour ne plus la laisser tomber de ses lèvres, ou du moins de son cœur. La plaisanterie un peu méprisante est devenue un baptême, une consécration. La Trompette â trouvé son nom; et l'avenir lui est ouvert.
Les années d'école passent vite. Les heures se hâtent que semble pousser sur le cadran le doigt invisible, mais impatient, de la jeunesse. Lemoine est en proie à son démon fami-
lier. Il le possède et il en est possédé. Aussi, toutes les occasions lui seront bonnes de courir, de s'enivrer à cette source inépuisable, la source des bruits délicieusement harmonieux, ou plutôt des vibrations de l'àme. Mais c'est de la musique en soi, de la musique se suffisant elle-même pleinement, de celle qui est le commencement et la fin de tout, que Lemoine est épris par-dessus tout et se fera le bon serviteur. Nul besoin que, pour lui, elle s'associe à la parole, qu'elle fraternise avec sa rivale d'aujourd'hui, son alliée intime d'autrefois, la poésie, ou bien que, plus magnifiquement encore, elle revête les atours de Melpomène, qu'elle épouse le drame ou la comédie, qu'elle se hisse aux planches d'un théâtre. Nous soupçonnons même Lemoine de voir en cette rencontre, peut-être dirait-il cette promiscuité, une complaisance excessive, presque un abaissement. La scène, la rampe, les décors, les péripéties d'un poème dramatique, l'étourdissent peut-être plus qu'ils ne le réjouissent. Sans doute, Lemoine peut admirer, applaudir, aimer un opéra. On ne saurait dire, en effet, ce que cette intelligence ne comprend pas. Mais il imagine plus volontiers un cortège plus modeste alentour de la divinité qui lui est chère. Deux pupitres lui suffisent comme décors. Un quatuor de maître, inspiration exquise et délicatement détaillée, le charme, Texalte, le comble, autant ou mieux que tel ensemble où la musique règne, éclate sans doute, souveraine et sublime, mais non pas seule en ce triomphe multiple que toujours sera un triomphe de théâtre. Boileau nous dit :
Le Français né malin créa le vaudeville.
Gardons-nous de renier ni cette malice ni le vaudeville. Mais le Français a créé mieux que cela. Et pourtant, le Français épris de musique pure est de rencontre assez rare. Le Français fredonne plutôt qu'il ne chante; et des chansons, des chansonnettes, des refrains faciles volontiers il raffole. Les diseurs lui sont au moins aussi précieux que les chan-
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teurs. Aussi l'opéra le charme; l'opéra-comique faisait naguère ses délices et les fera encore demain, si quelque habile homme entreprend de le rajeunir. Cela explique l'attirance excessive et souvent déplorable qui entraîne tous nos jeunes compositeurs vers la musique de théâtre. Hors de là, pour eux, point de salut ; et hors de là, en effet, il faut bien l'avouer, ni gloire tapageuse, ni profit matériel, ni véritable popularité.
Les choses ont un peu changé; et le goût, l'intelligence d'un autre art, aussi remarquable, quelquefois plus haut, se sont étendus. Il y a progrès, mais relatif, limité. L'initiation est seulement de quelques-uns aux beautés délicates, sublimes quelquefois, de la musique qui n'est que de la musique. En cette propagande, c'est Lemoine encore qu'il faut retrouver et remercier. Les joies qu'il ressentait, il n*a pas voulu se les réserver jalousement; il a voulu les prodiguer autour de lui; et cinquante ans de ce beau labeur n'ont pas été perdus.
En ce monde des écoles qui étudiait plus ou moins, mais prospérait aux dernières années du second empire, l'amour de cet empire n'allait pas sans contradiction hargneuse et même tapageuse. La jeunesse, volontiers d'entraînement facile, de généreuse illusion, s'éprenait de liberté et, du moins en très grand nombre, saisissait toutes les occasions d'être désagréable au gouvernement du jour. Quelques-uns, les plus ardents, surtout les plus sombres, conspiraient vaguement; d'autres, pour toutes raisons ou bien sous les prétextes les plus vulgaires, tantôt troublaient un cours, conspuaient un professeur supposé trop bien avec les autorités suprêmes, quelquefois même descendaient dans la rue et essayaient le jeu des petites émeutes. Dès lors, l'empire ne témoignait pas d'une humeur bien féroce. Il se fâchait cependant quelquefois de cette animosité méprisante et de ces taquineries injurieuses. La police arrêtait, les tribunaux condamnaient. La liberté avait ses martyrs; et la prison, qui dès lors leur devenait hospitalière, était celte prison de Sainte-Pélagie, démolie en ces temps derniers. Le désœuvrement de ses pensionnaires avait illustré ses
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pierres de graffiti curieux. On avait tout le loisir d'écrire son nom sur les murs, en l'encadrement des fenêtres étroites; et ce fut quelquefois comme un double du registre d'écrou. Des noms fameux, de véritables gloires s'attribuaient ainsi complaisamment l'immortalité des inscriptions lapidaires. Au reste, il faut le reconnaître, le régime n'e'tait pas cruel. Acertains joursj assez fréquents, on recevait ses amis et ses amies; on faisait la dînette. On s'était invité du dedans au dehors. On se régalait de friandises variées, on entamait les bonnes victuailles qui devaient agrémenter et varier l'ordinaire un peu commun de la maison, et même les menus de la cantine. On faisait de la musique. Bref, pour employer un terme qu'une comédie joyeuse mettait dès lors à la mode, Sainte-Pélagie devenait une prison gaie.
Là encore, nous retrouvons Lemoine. Ce n'est pas que les rigueurs de la tyrannie impériale se soient jamais appesanties sur lui. Suspect, il le fut sans doute; il faisait pour cela au delà du nécessaire; et sa malveillance pour les pouvoirs publics ne prit jamais la peine de mettre une sourdine à ses déclarations. Cependant, Lemoine ne fut jamais une victime du Deux Décembre — son âge ne pouvait le lui permettre — ni un proscrit de la loi de sûreté générale, ni le pensionnaire forcé de quelque geôle officielle. Il y venait, mais libiement, assidu, complaisant. C'est que là il retrouvait des amis; et Lemoine eut toujours et toujours mérita des amitiés très fidèles; c'est que là aussi, après que des couplets vengeurs avaient surexcité les haines et flagellé, à travers les verrous, César et sa fortune, l'art venait, apaisant et charmant. La joie sereine s'épandait sur les vieilles et quand même un peu dolentes murailles. Amphion, est-il raconté, remuait, la lyre en main, les pierres; Lemoine, l'archet sous les doigts, lui-même faisait sa partie en ces concerts si gentiment concertants, consolait prisonniers et prison. N'était-ce pas faire œuvre pie et délicieuse? Dans les œuvres de miséricorde que jadis recommandait la foi chrétienne, visiter les prisonniers, les distraire, est une œuvre réputée aussi noble et nécessaire que d'assister
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les malades et de vêtir les dépourvus. Eh bien, Lemoine, sa Trompette, ou, pour mieux dire, son alto sous le bras, visitait les prisonniers; et voilà qui donne à la Trompette, du moins dans un épisode passager, comme une chrétienne consécration.
Réprouvant l'empire, Lemoine, conséquent avec ses convictions — c'est un caractère, ce qui ne veut pas dire qu'il ait jamais eu mauvais caractère — Lemoine s'était refusé, au sortir de l'École Polytechnique, à prendre rang parmi les fonctionnaires. Une carrière facile s'ouvrait devant lui; et de luimême, sans hésitation aucune, d'un seul geste, il s'empressait à se la fermer. Prêter serment, cela pour bien d'autres n'était qu'une formalité banale, qui n'engageait que les lèvres sans intéresser la conscience; et \qs jureurs, comme on aurait dit autrefois, étaient légion. Lemoine redresse plus haut la tête et l'âme. Il ne veut jurer ni obéissance ni fidélité à ceux-là qu'il réprouve. C'est de la plus honorable intransigeance, mais c'est la gêne certaine et aussitôt acceptée. Lemoine est sans fortune, sans parenté de recours facile et d'appui généreux. Il a dit à peu près au gouvernement : « Tecum pecunia tua! Garde ton argent! » Il aurait pu ajouter : c< et les places et l'avenir déjà ouvert ».
Lemoine doit donc se suffire à lui-même; et sans doute ses connaissances variées, son intelligence lumineuse, sa vaillance vont réparer le désastre voulu et les difficultés résolument acceptées. Mais il est bon de reconnaître et d'admirer cette probité très haute, cette confiance très noble en soi et dans le libre effort.
Nous ne suivrons pas Lemoine dans ces épreuves, si intéressantes qu'elles puissent être. En lui, nous trouvons toujours — et cela veut être signalé — la bonne humeur, la joie saine, ce qui est une grande force, et près de lui, la consolatrice suprême n'est jamais bien longtemps absente : la musique est toujours prête à venir au premier appel. Elle n'a pas fait, avec son ami de tous les jours, ses premiers pas pour reculer. La Trompette existe, elle parle et ne doit plus se taire.
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Toutefois, la Ti'Oîupette, éminemment sociable, n'a jamais voulu entamer de solo qu'en amicale et prochaine compagnie. Dès le début, elle est une en quatre personnes. Comme un harmonieux sanctuaire sur quatre colonnes, elle repose et s'appuie sur le quatuor. Ce quatuor primitif, et qui nous accueille encore aujourd'hui, tout à la fois originel et traditionnel, passé et présent, au cours d'un laborieux demi-siècle, devait changer de titulaires et de noms; de l'un à l'autre, l'archet s'est transmis, toujours vaillamment tenu. Il faut, ce n'est que justice, nommer ces premiers exécutants que Lemoine pénètre de sa pensée, qu'il entraîne à sa suite. Une photographie lointaine, un peu pâlie comme les pages d'un vieux livre, groupe, sous les armes, les quatre premiers satellites, ne disons pas étoiles, ce serait trop ambitieux, qui dès lors composent la jolie constellation de la Trompette. Lemoine tient l'alto; Peyrot, dépassant ses camarades aimés de toute sa taille, de même que son violon emportera par-dessus tout ses notes aériennes, est là debout. Frédéric Rossel vient de s'asseoir, car c'est ainsi que l'on a coutume de jouer du violoncelle. Enfin, au piano, et le lorgnon sur le nez, a pris place Ch. Bazaine. Tous sont jeunes, exactement ou bien prochainement contemporains; et leurs vêtements sont les mêmes. C^est la tenue d'intérieur, celle de la vie et des travaux journaliers.
Ces quatre fervents ne sont point dès lors inséparables. L'Ecole compte plus de quatre bons serviteurs de la musique. Si Lemoine est immuable, étant l'âme de tout et de tous, d'aucuns, parmi les autres, cèdent, à l'occasion, leur place au pupitre à des suppléants, heureux à leur tour de communier en cette griserie charmante que verse Beethoven, Mozart, ou tel autre enchanteur de l'espace et de la pensée. C'est que l'attirance est singulière et captivante parfois de ne plus être seulement auditeur, mais exécutant, acteur même, en ce petit drame qui semble passer dans un murmure et s'achever en des résonnances mystérieuses. Oh I sans doute, à écouter la musique, on embrasse mieux l'ensemble, l'heureuse poursuite des notes, leur dialogue curieux, leurs répliques piquantes,
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leur alliance suprême. Mais à descendre soi-même en ce conflit harmonieux, en cette mêlée savante et caressante, on en surprend le secret, on en devine la stratégie ingénieuse. Il semble que l'on reçoive directement les confidences du maître. On entre dans son rêve, on connaît l'horizon qu'il s'efforce d'atteindre, ses joies, ses peines, jusqu'à ses repentirs. Puis quelquefois, c'est un magnifique enlacement. Le maître impérieux asservit ceux-là qui osent l'aborder et le traduire, adorable servitude; il les emporte avec lui; et c'est l'âme ellemême du voyant, du croyant, du conquérant évoqué, son rayonnement formidable ou délicieux qui enveloppe les interprètes, les anime, les grandit, les soulève, si bien, qu'un moment du moins, on peut se croire une lueur de cette belle lumière, une parcelle de cette force créatrice qu'est le génie dès lors presque surhumain et dominateur.
Ainsi appelés au pupitre. Peigné qui sera colonel d'artillerie, puis général, en attendant de commander une batterie, fait sa partie de violon. Caspari sera ingénieur hydrographe; en attendant, il est parfois pianiste. De Salvert hérite du violoncelle; et le futur général Clément, lui aussi, à l'occasion s'improvise violoniste.
L'École Polytechnique, sans être une salle de concert, offrait du moins un local clos et couvert à la Trompette et à ses fidèles. Mais TEcole ayant toutes grandes, et sur un bon souhait de congé, ouvert ses portes à Lemoine et aux siens, la Trompette est donc désormais sans asile qui lui soit assuré et coutumier. Elle est aimée cependant et d'une tendresse si pressante que l'hospitalité lui peut être changeante, mais ne saurait lui manquer. Elle émigré de-ci de-là, partout bien accueillie, peut-être encombrante ; mais les hôtes volontiers se gênent pour cette visiteuse attendue et même disputée. Quelquefois, c'est une chambre d'étudiant qui suffira étroitement à contenir exécutants et assistants.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
fredonne Béranger; et dès lors la Trompette y au front et
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dans l'amc de ses rares serviteurs, ne dépasse guère cette saison printanière.
Parfois, on se donne rendez-vous dans la chambre d'un étudiant en médecine, qui sera le docteur Lacombe, maintenant un oracle d'Esculape. Mais le séjour le plus désiré, le plus facile et le plus convenable, est un atelier. Là, l'espace est vaste, la sonorité complaisante, le décor môme fraternellement harmonieux. Tout le jour, on a cherché la rencontre heureuse et pittoresque des couleurs, des ombres, des lumières; et c'est la rencontre, le mariage des sons qui, le soir, seront joyeusement poursuivis. Naguère, les yeux étaient sollicités et ravis; maintenant, ce sont les oreilles qui sont caressées. Le labeur se prolonge, la fête continue; mais c'est une fête encore plus complète, car c'est le délicieux privilège de la musique de s'épandre plus largement que nulle autre forme de l'art, d'assembler de nombreux amis, même de traîner toute une foule après soi.
Ainsi, les chevalets ont disparu dans les coins ténébreux; c'est à peine si apparaissent, sur les murailles, quelques études accrochées là-haut, des fantômes de tableaux inachevés, des rêves incertains. Au vol de cette musique qui vient d'entrer chez lui, l'artiste hospitalier sent ses peines se consoler, ses épreuves se dissiper, prendre des ailes plus légères que jamais, et mieux conquérantes ses espérances et ses chimères adorées. La musique est la plus sûre et la plus douce consolatrice que les hommes puissent évoquer sur les routes humaines.
C'est dans ce cadre bien humble, mais pittoresque et charmant, qu'il m'a été donné à moi qui écris ces lignes d'évocation lointaine, de rencontrer pour la première fois la Trompette et Lemoine avec elle.
C'est là-bas, dans un quartier qui semble d'un éloignement presque infranchissable, dans un Paris à demi champêtre, la banlieue déjà commençante. La gare de Sceaux est dans le voisinage; et même, à ce propos, rassemblant la gerbe des souvenirs mal effacés et volontiers accourus, il me souvient
d'un soir où le quatuor faisait rage plus passionnément que jamais. L'assistance n'e'tait que de quelques-uns, perdus dans les ténèbres de l'atelier énorme; ceux-ci s'étaient à demi couchés sur le divan où le modèle, quelques heures plus tôt, essayait peut-être des poses d'odalisque, et à leur tour ces messieurs prenaient des attitudes d'abandon et de fainéantise toute orientale; d'autres avaient enfourché des chaises de paille d'équilibre instable. On faisait silence religieux. Il n'est rien de tel que d'aimer la musique pour exécrer le bruit; et l'on sait avec quelle impitoyable sévérité, aujourd'hui encore, Lemoine veut que soit accueillie la pensée qui devient verbe et que les instruments nous apportent. Voilà que, sans abandonner son archet, ni déserter Beethoven ou Mozart — je ne saurais dire quel était le maître de l'heure —Lemoine jette un chut irrité. C'est qu'un bruit a troublé le beau langage qui a seul le droit d'être écouté. Aussitôt, le silence se rétablit et le respect règne alentour des pupitres. Mais le bruit reprend; et furieux cette fois, Lemoine lance à l'importun, ignoré mais coupable, une malédiction terrible. Dès lors, c'est un éclat de rire qui soulève toute l'assemblée et déconcerte Lemoine lui-même. Le trouble-fête n'était rien moins que le train en partance. Lemoine n'entendait que sa chère musique, oubliant que les locomotives peuvent faire leur partie en un concert et jeter leurs sifflets dans une extase.
La Trompette a son buffet; sur quelque pauvre table, en un coin de l'atelier, on trouve de la bière, du thé, du sucre, du rhum, des tasses, des verres aisément confondus, même des gâteaux bien secs, des albert. Avec l'éclairage — discret, — le chauffage, quelques frais s'imposent*, et bientôt l'usage s'établit, aisément accepté de tous, de remettre cinquante centimes chacun, en paiement et amicale subvention. Telle est l'origine de la cotisation annuelle que si complaisamment s'imposent encore les fervents de la Trompette. Jamais rien de commercial. Le bénéfice matériel est ignoré; et Lemoine s'est toujours refusé même à l'entrevoir. Il s'est toujours estimé assez payé de ses joies per-
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sonnelles, au salaire des joies prodiguées tout alentour de lui, et des services hautement rendus à Fart.
Ainsi, dès ses premiers jours et en toutes choses, la Trompette apparaît, du moins dans l'esprit de son créateur, ce qu'elle est restée et ce qui lui donne une physionomie si particulière et si sympathique. Ce n'est pas à proprement parler une société, groupement de personnes qu'un règlement et des statuts librement asservissent, un faisceau de bonnes volontés réunies et poursuivant un but qui leur est commun. Ni bureau, ni président, ni comité directeur. La Trompette n'est pas une république même excellente, — on cherche encore la meilleure des républiques. Ce n'est pas une royauté; c'est plutôt une amicale et exquise tyrannie; nous entendons ici le mot de tyran comme les Grecs l'entendaient, lorsqu'ils acceptaient la souriante suprématie d'un Périclès, ou même d'une Aspasie, n'ayant d'autre droit à la toute-puissance que d'être la beauté, ou seulement de servir la beauté.
Lemoine, par le nom même qu'il porte, semblait prédestiné à quelque rôle monacal; et volontiers lui-même joue au prieur dans cette sorte d'abbaye un peu profane et très laïque qu'il inspire et nous fait aimer. Son abbaye serait de celles que patronnait Rabelais, où l'on ne connaît guère d'autre règle que celle de faire « ce qui te plaît ». Toutefois, ce qui plaît ici est de qualité suprême; et c'est bien une sorte de vertu que la beauté dans l'art. Le véritable dieu, ou plutôt la seule déesse de la maison, est donc la musique. Il fut jadis, dans la joyeuse Florence, un prieur plus austère et qui, de son cloître de Saint-Marc, essaya de régenter, voire même — c'était une tâche difficile — de moraliser la cité et la république. Savonarole avait fait décréter, dans l'assemblée du peuple, que le Christ serait désormais le seul roi, le maître unique de Florence. Voilà qui est bien beau, d'illusion un peu naïve cependant. La royauté ainsi voulue par le moine florentin devait bien vite s'effondrer. Un sourire de réveil païen y devait suffire. Un autre moine, celui que nous aimons, pour n'avoir pas visé si haut, a fait œuvre plus durable. Il a pro-
clamé qu'à la Trompette il ne serait jamais régnant qu'un roi, l'art, qu'une divinité, la musique; et ce règne se poursuit encore, et cette divinité garde son temple; c'est que le temple n'est pas facile à renverser, étant multiple, infini, étant construit au fond de nos cœurs émus et obstinément fidèles.
La Trompette, c'est donc le salon de Lemoine agrandi. Nous sommes tous, non pas seulement ses obligés, nous sommes ses invités.
Avant de pénétrer en des annales qui nous sont plus prochaines et mieux présentes, essayons un dernier retour vers ces temps chaque jour plus lointains et que bien peu, dès maintenant, peuvent encore revivre et nous raconter. Les feuilles printanières se sont détachées de l'arbre verdoyant; ce ne sont plus que des feuilles mortes et qui effacent à demi le chemin où la bise les fait tournoyer. Leur bruissement est triste et comme d'une plainte mystérieuse. Et pourtant, jusque dans ces plaintes discrètes, à demi éteintes, il semble parfois que s'éveille encore la chanson joyeuse des jolis matins caressés de beau soleil, des nids où gazouillent les premières amourettes. Ainsi les soirées premières où sonnait la Trompette, sont d'une évocation exquise à ceux-là qui survivent, et qui eux-mêmes se regrettent en la fuite de ces heures délicieuses.
La postérité, quelquefois injuste, a oublié le nom du statuaire Piton. Il demeurait, lui aussi, à égale distance ou à peu près, de Sceaux et de Paris, car son atelier voisinait avec la gare dont tout à l'heure nous dénoncions les importunités. Là venait la Trompette, là on était jeune, très jeune, un peu fou. La camaraderie n'était pas que des tubicoles en pantalon; elle s'étendait à des invitées en jupon. Invitées, le mot n'est pas d'une exactitude étroite. D'aucuns venaient, d'aucunes aussi, que l'on n'invitait pas particulièrement. La séance commence. Ceux-là sont ravis, celles-ci le sont moins. Beethoven est un dieu pour les uns; pour les autres — que rOlympe me pardonne! — c'est un raseur. Le mot éclate,
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échappé d'une lèvre rose. Bref, sans que le féminisme soit de règle en ce milieu, l'éternel féminin usurpe le droit de suffrage. Beethoven est conspué. 11 a ouvert la séance; il ne Tachèvera pas. Pugno, un enfant du quartier, car son enfance s'est passée au numéro 8 de la rue Monsieur-le-Prince, Pugno est au piano. Ne voulant pas se démettre, il consent à se soumettre. Tacei Beethoven. En avant Offenbach! Orphée aux enfers est salué d'une acclamation joyeuse. Le sacrilège se consomme dans une griserie de folle gaieté. Pugno fait merveille. On l'écoute, il n'accompagne plus, il est accompagné. Chacun, chacune fait sa partie. Les jolies têtes de linotte s'émeuvent, bondissent, comme un équipage de mules espagnoles que soulèvent le tapage des grelots et les cris des muletiers. On rit, on danse, on applaudit. C'est un tapage à faire taire tous les sifflets de toutes les locomotives. Jamais Beethoven n'aura de ces apothéoses. Peut-être ne les a-t-il jamais souhaitées.
Des alentours de la gare de Sceaux, on avait émigré passage Stanislas, 6, chez Artz, ou chez Pinchard, tous deux immédiatement voisins et abrités du même toit. Là, on ne veut plus recevoir de femmes; car décidément elles aiment trop Offenbach. On devient sérieux. Pugno rencontre là les violonistes Hollmann, Ysaye; et dès lors, avec celui-ci, se noue une amitié solide et commence une étroite collaboration.
Un violoniste hollandais étonne et charme. Saltavit et placuit, comme dit, en son épitaphe latine, un danseur d'Antibes. Degrane meurt à vingt-deux ans.
Tant d'artistes, et des meilleurs, auraient mérité d'opulentes gratifications. Lemoine est généreux à sa manière et ne veut pas s'y refuser. Violonistes et pianistes sont gratifiés. Lemoine leur ouvre un crédit de quelques bocks et de quelques choucroutes, payables au café dit l'Apollon, nom prédestiné.
L'Apollon qui voisinait naguère, rue Monsieur-le-Prince, avec le Coucou, brasserie joyeuse, avec un naturaliste, empailleur et maître des pompes funèbres au service de la gent animale.
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l'Apollon vient de disparaître aux agrandissements du lycée Saint-Louis.
Le public féminin, un moment proscrit, ne tarde pas à revenir, mais modifié. Décidément, nous entrons en des temps nouveaux.
Toutefois, une chambre d'ami, même un atelier de peintre ou de sculpteur, une Vénus de Milo de plâtre s'y tiendraitelle en permanence, tout ce vagabondage plaisant mais incertain ne pouvait plus indéfiniment convenir à la Trompette. Prenant de l'âge, de l'autorité, même une tenue un peu moins familière, la Trompette devait souhaiter se mettre, sinon dans ses meubles — elle n'a pas besoin d'un mobilier abondant — du moins dans un cadre qui lui fût accoutumé. Il fallait, de toute nécessité, savoir enfin où la trouver. Pendant tout un hiver — déjà les réunions sont hebdomadaires — ces réunions sont tenues dans la glorieuse maison Érard. M. Scheffer s'est obligeamment entremis pour obtenir cette concession. On sait du reste quelle magnifique hospitalité, comme d'une tradition royale, la maison Erard a toujours voulu exercer auprès de la musique et des musiciens. Il est très noble de voir partir de là des instruments qui réjouiront le monde entier, et venir là les virtuoses les plus fameux, quelquefois ceux qui ne sont riches encore que d'illusion et d'espérance. Quel échange admirable et de fécond enseignement !
Les travaux entrepris pour la construction d'une salle nouvelle, celle que tous nous connaissons, éloignent cependant et nécessairement la Trompette de la maison Erard. Elle se transporte chez Pleyel. Enfin, en 1878, Lemoine, dépourvu et inquiet sur ses pénates encore mal établis, voit venir à lui l'ami providentiel et qui, pour un long avenir, trouve, prépare, assure le logis désormais intangible et mérité.
Nous avons déjà dit les attirances de Lemoine vers les sciences, et l'autorité même qu'il devait conquérir auprès des maîtres les mieux réputés en cette matière. Dès lors, il a fréquenté les laboratoires de chimie; et c'est un chimiste qui trouvera la solution du problème. N'est-ce pas presque aussi
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admirable et merveilleux que la découverte de la pierre philosophale? Ad. Wurtz connaît Lemoinc, l'apprécie, Taime; Lemoine s'honore, se plaît à se dire son élève; et c'est Wurtz qui, préoccupé de cette éventualité possible et menaçante, la disparition et le silence de la Trompette, désigne la salle de l'Horticulture et commence les négociations nécessaires. Son collègue de l'Institut, Duchartrc, intervient lui aussi, s'entremet; et c'est ainsi que par l'alliance de la Chimie, des Mathématiques et de la Musique, nous pourrions dire la rencontre amicale des matras, des cornues, des tableaux noirs et les fleurs, la Trompette obtient enfin un domicile digne d'elle et qui, nous voulons le croire, lui peut désormais promettre des lendemains sans retour et sans fin.
Mais quel que soit l'intérêt qui peut s'attacher au récit changeant d'une hospitalité tout d'abord si incertaine, recueillir, feuilleter les programmes longuement espacés au cours d'un demi-siècle, n'est pas seulement la satisfaction d'une curiosité toute familiale. Dès lors, renseignement embrasse de plus vastes pensées. C'est à Paris et de par la complicité d'une résonnance fidèle, un peu dans la France entière, au cours d'une longévité plus qu'humaine si nous parcourons les jours qui nous sont si jalousement assurés le plus souvent, c'est, disons-nous, en raccourci, l'histoire de la musique de chambre que nous allons voir se dérouler, nous étonner et nous instruire. La Trompette a renversé bien des murailles de prévention et d'ignorance, ouvert dans les esprits comme des brèches demeurées heureusement béantes. Là se sont glissées des joies inespérées, des lumières inattendues. Ceux-là sont nombreux qui ont senti grandir leur âme sous l'envahissement soudain ou la lente pénétration de ces grandeurs affirmées en la fraternité très humble de quelques instruments tout d'abord, semble-t-il, ne conversant qu'entre eux et pour eux seuls.
Qu'on me permette ici le rappel d'un souvenir tout personnel et d'enfance première. Au reste, bien d'autres que moi le pourraient confirmer. Les fervents de la musique de
chambre, le plus souvent naguère, justifiaient ce nom étroit et trop modeste. Quelques amis se réunissaient — ainsi la Trompette Si commencé — et ravis de leurs tendresses communes, de leurs admirations presque mystérieuses, ils ne voulaient accueillir personne en leur intimité ombrageuse. Extases d'amoureux, régal d'égoïstes^ allégresse de gourmets, ils voulaient le secret alentour de leur petite fête. Ils fermaient la porte derrière eux. Ils semblaient des croyants, des lévites jaloux de leur dieu; et leur bonheur aurait faibli, diminué, à s'émietter en quelques parcelles surprises au passage, égarées loin du sanctuaire mal hospitalier. J'ai vu cela moi-même en mon enfance. A la maison, le père assemblait quelques amis, deux ou trois au plus; le quintette aurait déjà paru presque effrayant et irréalisable. C'était une fois par semaine, le samedi. Aucune assistance qu'un enfant toujours accepté, le père le voulait toujours dans son cœur ou dans son ombre, un enfant, auditeur mal informé encore, qui quelquefois s'endormait sur sa chaise sans respect de Beethoven ou de Mozart.
Ce fut toujours la pensée de Lemoine de faire plus et mieux. L'apostolat lui agrée; et les conversions le réjouissent. Son plaisir n'est complet qu'en se voyant compris et partagé.
On se doute bien que les premiers programmes à peine prémédités, quelquefois d'un caprice immédiat, d'un hasard imprévu, n'ont guère laissé de trace. Les exécutants, seuls auditeurs fidèles, ont disparu pour la plupart. Le bruit peut continuer, qu'ils ont si gentiment déchaîné, mais eux-mêmes sont retombés dans le grand silence. Je demandais naguère à Lemoine, le plus sûr et le premier confident de ces choses, s'il avait souvenir du premier morceau exécuté en la séance première; à mon très vif étonnement, il ne nommait ni Haydn, ni Beethoven, ni le divin Mozart. Hartog fut le maître le premier accueilli, Hartog, un Hollandais, qui dès lors était vivant. Sa naissance remontant seulement à 1826, Hartog pouvait encore, vers 1861, compter parmi les jeunes. Une aubade en quatuor lui devait donner ses entrées entre les
premiers élus Je la Trompette. Je ne voudrais faire aucun tort a Hariog, — mais enfin il faut bien reconnaître que ce
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nom n'est pas éblouissant. C'est par une nébuleuse que cornmence 1 immense constellation de musiciens que la Trom pette éveille et qu^elle emporte à sa suite.
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Le premier programme écrit, — ce n'est encore rien de plus qu*une feuille volante, un autographe — est de 1867. Deux musiciens en font tous les frais, Mendelssohn et Beethoven, celui-ci — a Jove principium, comme dirait Lemoine volontiers citateur de latin — occupant deux places, ouvrant et fermant le petit concert, par un trio pour deux violons et alto, une sonate en sol mineur pour piano et violoncelle.
L'ouverture de Prométhée, probablement réduite au piano, ouvre la seconde soirée. Dès lors, le programme, nous pourrions dire le menu du festin, est fixé. Les auditeurs, les convives peuvent savourer à l'avance les joies promises. Elles sont délicates, raffinées, de qualité suprême. Aussitôt se révèle le goût sévère de Lemoine. Lui-même trahit sa pensée, ses préférences, ses aspirations très hautes dans les choix qu'il propose, ou plutôt qu'il impose. La Trompette n'a pas, n'aura jamais de complaisance vulgaire. Pour elle, pour lui, la musique peut être un amusement, non pas une amusette. Elle ne doit pas que chatouiller les oreilles; elle doit pénétrer les esprits. Cette musique, la seule qui ait droit de cité, même à travers l'idéal changeant des maîtres et leurs tempéraments si divers, est toujours de noble lignée. On peut badiner avec elle, mais en toute déférence. Cette musique est très grande dame ; elle nous tend la main, mais sans condescendre, fût-ce un instant, à s'abaisser. Elle pourra même nous ouvrir son cœur; mais elle veut de bons serviteurs dans ses amants. Elle les choisit, et ne leur permet nulle impertinence.
C'est une règle des premiers jours, et que Lemoine maintient très heureusement; on vient kla Trompette^ c'est-à-dire chez lui, sans faire toilette, et comme on se trouve, librement, sans gêne aucune. Nul besoin de se préparer à venir là; et ce n'est pas un des moindres agréments de ces réunions charmantes. Mais l'invisible maîtresse du logis, cette muse de la Trompette^ fille légitime des muses lointaines, a son protocole qui la défend. Elle sait garder ses distances, si familière qu'elle soit; et l'art qui seul règne en sa haute présidence, veut qu'on le salue en entrant.
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Cet ostracisme facile à mettre en méfiance est donc, dès le début, devenu la loi constitutionnelle; et ce fut un grand bonheur. La Trompette exige et donne de l'excellent. Pas de mésalliance. Aussi l'honneur n'est-il que plus grand aux œuvres et aux hommes qui obtiennent place dans les programmes. Les suprêmes élus du temple, les statues de saints protecteurs qui apparaissent comme en sentinelle sous le porche de rencontre première, sont cette trinité sublime Haydn, Mozart, Beethoven. Toutefois, presque dès les premiers jours, en cet hiver 1867- 1868 qui commence les annales si curieuses à parcourir, voilà que nous trouvons, voisinant avec les maîtres, Rabuteau. C'est un jeune, beaucoup moins jeune aujourd'hui, un vivant; il vit encore. En cette année 1868, il devait remporter le grand prix de composition musicale et partir pour Rome. Quels jolis débuts! L'accueil de /a Trompette exicntant la première partie d'un trio, et Rome ouvrant ses portes solennelles! Nul doute que le souvenir seul de cette hospitalité et de ces triomphes printaniers, réjouisse encore, aux dolentes épreuves d'une santé compromise depuis longtemps, celui qui entrait si gaiement et si résolument dans la carrière.
Ainsi l'année 1868 et l'année 1869 consacraient une autorité grandissante; et dès lors, il semble que la Trompette àtvienne une institution. Cependant les jours se hâtent; et si les choses de la politique ne sauraient troubler la quiétude le plus souvent joyeuse de ces récits, il faut bien redire, hélas! ce que déjà Royer-Collard répliquait à quelque visiteur empressé à dire, non sans dédain et sans un détachement un peu méprisant de bien des choses et de bien des hommes : « Moi, je ne me mêle pas de politique. — Soit, Monsieur, mais la politique se mêlera de vos affaires et de vous. )> Voilà, en effet, que la politique s'est mêlée cruellement de nos affaires à tous.
I Syo voit l'effondrement de cet empire qui semblait si bien assis. Lemoine ne devait pas le regretter, étant de ses adversaires irréductibles. Hélas! 1870 voit aussi la mutilation de la belle unité française. Aux blessures saignantes des soldats s'ajoute la blessure plus affreusement saignante encore de la patrie. Celles-là peuvent guérir, non pas celle-ci. Lemoine a dû quitter Paris. Il passe à Grenoble, en un service auxiliaire de l'armée, quelques mois de cette année 'qu'un grand poète a si bien appelée Vannée terrible. Dès lors, quelque temps du moins, les clairons ont fait taire la Trompette. Au reste, les documents nous manquent sur cette période troublée. La Trompette ne devait déserter son œuvre charmante qu'à l'extrémité dernière, et pour la reprendre à la première accalmie. Ce qui n'était qu'une joie, les jouissances pures de l'art, devenait un refuge et une consolation. Mais à la guerre atroce les déchirements fratricides avaient succédé; et ce que les Prussiens avaient rcvé peut-être, ce que peut-être ils n'auraient pas osé consommer, d'autres ennemis surgis de l'ombre s'empressaient à l'accomplir. Paris pantelant devenait la proie des incendiaires-, et dans ce grand désastre, quelques maisons, disparaissant rue Royale, emportaient dans leurs cendres une liasse de papiers que, parmi tant de ruines, il nous faut tout spécialement regretter. C'était, de 1869 ^ 1871,1a vie même de notre chère Trompette qui venait de s'effacer. La tâche toutefois était plus facile à reprendre devant les pupitres un instant désertés que dans la carrière si violemment brisée
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de nos destinées nationales. Dès 1872, la Trompette reparaît plus active que jamais; dix-sept séances se succèdent sans interruption aucune. A Beethoven, à Mozart, à Mendelssohn, déjà familiers du logis, voici que Schumann vient se joindre, puis Chopin apparaît. Le temple un peu jaloux et d'intimité un peu étroite, a grandi et devient une sorte de Panthéon. Weber amène à sa suite Rossini, bien que Rossini, exquis semeur de mélodies faciles et de beaux tapages dramatiques, ne soit guère, en toute gloire du reste, que musicien de théâtre. Le quatuor, exécuté en la sixième séance de cet hiver 1872- 1873, est peu connu de nous, la postérité, au milieu de ce bouquet, si merveilleusement retentissant, de Figaro tout en liesse ou d'Arnold tout en larmes.
S'il nous est facile d'énumérer, du moins l'espace de six ou sept ans, tous les musiciens compositeurs que la Trompette adopte, fait siens, ou du moins qu'elle veut bien passagèrement accueillir, les exécutants s'effacent dans la pénombre et l'incertitude d'un oubli injuste sans doute, mais qui s'explique. Dès lors, la confusion est facile de l'auditeur à l'artiste professionnel. On échange souvent la chaise en permanence devant quelque pupitre, avec la chaise plus vagabonde offerte presque à tout venant, nous entendons dans le monde des amis et de leurs dociles suivants. On vient pour jouer, on vient pour écouter, quelquefois l'un et l'autre dans la même soirée; c'est fort agréable, mais c'est un peu pour dérouter le chroniqueur. Toutefois, l'importance même de ces séances devait entraîner moins de réserve et plus de précision. A compter du 4 janvier 1873, — la Trompette reçoit Thospitalité de la maison Érard — les exécutants sont connus. Le programme n'est pas encore imprimé; mais une note manuscrite, avant même les grands noms de Beethoven, de Mozart ou de tel autre maître de l'heure, aligne les noms de leurs interprètes; et voici les premiers que, sur le papier déjà jauni, d'autant plus respectable, nous venons de lire et qu'il convient d'honorer : Telesinski, Stiehle, Caye, Calandini, Pugno.
Le samedi suivant viennent Stiehle, Zv^orzak, Seiglet, Del-
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sart, Pu^no; et pour la première fois, avec une sonate en /a minein\ Rubinstcin est au programme. Schubert, lui aussi nouveau venu, conclut la soirée avec un quatuor en la mineur, Rubinstcin et lui se sont donné le ton.
L'année 1875 se peut glorifier comme d'une conquête nou-
Monsieur Emile LemOINE a l' Ijonncai"
d'inviter M^--^'^--^- ^cyU^^ — , —
CL SCS Soirées de Musicjuc classique du Mercredi 3i mars & du Mercredi i4 avril (f^f-^ )
MM. LÉON REYNIER, i- Violon.
HOLLANDER, 2- Violon.
GODARD, Alto.
DELSART, Violoncelle.
HOLLMANN Violoncelle.
Ln Pinno sera tenu leZ\ mars par M. CAMILLE SAINT-SAÊNS Le 14 avril, par M. DELA BORDE.
^Jjei M. Érard, -13, rue du Mail, à 8 J). '/^
(aucune toilette)
velle. Pour la première fois, le 14 janvier, le grand nom de Saint-Saëns, ce nom qui reviendra bien des fois, comme un rappel glorieux, au cours de ces récits, apparaît en la petite feuille de fine écriture qui seule nous dit ce que, dès lors, voulait et promettait la Trompette. Saint-Sacns, dans ce programme, intervient seulement comme virtuose exécutant. Hâtons- nous de dire que la Trompette le connaissait et Tavait appelé à elle déjà depuis quelque temps. On se ren-
contre aisément et l'on fraternise bien vite^ lorsque le même idéal enflamme quelques humains qui sont vraiment des frères d'élection. Si le grand Saint-Saëns ne fut pas à la Trompette un ouvrier de la première heure, cette heure première n'ayant sonné qu'au cénacle de l'École Polytechnique, il fut de l'heure seconde, presque des origines. Il convient d'ajouter ceci. Lemoine, pressentant aussitôt quelle pensée rayonnante, quelle force venaient à lui, aurait voulu que seul Saint-Saëns eût le privilège d'usurper une petite place auprès des maîtres consacrés et par la gloire et par la mort. Mais Saint-Saëns, encore discuté, contesté du moins comme créateur, se refusait à ce privilège magnifique, aussi un peu jaloux. Ce fut, non pas avec sa permission, mais sur de formelles instances, que Lemoine consentit tout d'abord à quelquefois accueillir des débutants, au reste, nous l'avons dit et nous le verrons toujours, d'étroite sélection.
L'intervention de Saint-Saëns devait aussi s'affirmer dans une réforme de portée lointaine. On était si furieusement épris de musique, seul délice, chez Lemoine et ses premiers fidèles, que toute autre considération s'effaçait dans ces esprits avides et jamais assouvis. On saisissait la musique comme à la gorge; on jouait, on jouait; et tout y passait, fiévreusement jeté sur les pupitres, Mozart et ses émules. On n'en avait jamais assez. Dès lors, peu d'études premières, presque jamais de répétitions. L'adoration suffisait. On corrigeait par la pensée, on complétait par le rêve ce que les mains négligeaient, oubliaient dans les hâtes des joies incessantes et sans fin renouvelées. Sans doute, cela pouvait être bien ainsi, lorsque Ton était seuls, entre soi et de complicité facile. Lorsqu'un public, si amical soit-il, est accueilli, plus de soin s'impose; et Saint-Saëns obtient qu'on se réunisse au préalable, que Ton garde en quelque sorte les fausses notes pour soi. Aux œuvres admirées, il veut que soit assurée la piété consciencieuse d'une exécution de toute intelligence et de tout respect.
Thomé, récemment disparu, mais encore inoublié, Thomé,
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très agréable évocatcur de jolies pensées musicales, Thomé qui, se subordonnant à la poésie souvent ombrageuse, adaptait naguère la complicité du piano allègre et fidèle à des pièces de vers ainsi adroitement enveloppées comme d'une atmosphère caressante et très douce, Thomé apparaît, lui aussi, pour la première fois, au programme de la Trompette^ en cette année iSyS, en date du 7 janvier.
Enfin, Taure — c'est l'année des débuts les plus glorieux — figure au* programme du 18 mars.
Mais voici une innovation plus considérable encore, s'il se peut. Depuis quatorze ans, la Trompette existe, et son crédit s'est imposé.
« Quatorze ans au plus, je comptais... »
pourrait-elle chanter, comme le gentil Benjamin de Méhul, si elle daignait chanter; mais, durant quatorze ans, elle n'a connu d autres voix que celle des claviers d'ivoire ou des cordes vibrant sous les archets. Un peu intransigeante, elle ne voulait que de la musique instrumentale. Nous pourrons observer du reste cette méfiance de quelques amateurs entre les plus sincères et les plus passionnés. Trios, quatuors, leur semblent un monde qui n'a pas besoin de reculer ses frontières. Mais voilà tout à coup qu'un chant d'oiseau les franchit et les dépasse; ce n'est pas sans quelque scandale. On craignait la sirène; et sans aller jusqu'à se boucher les oreilles pour ne pas l'écouter, on l'avait laissée bien longtemps se morfondre à la porte. LaTrompette pouvait sembler aux mains de Lemoine, comme la trompette redoutable et menaçante qui, dans les mains de l'ange dépositaire de la volonté suprême, interdit l'entrée du paradis à tous ceux qui ne sont pas des élus de la première heure et comme des tubicoles de l'étroite observance. Le mardi 25 mars 1875, M"^ Bellocca, dès lors en quelque réputation en nos théâtres de musique, du reste très jolie femme, chante à la Trompette ; et pour mieux affirmer cette violence heureuse et l'éclatante victoire d'une musique qui n'a d'autre instrument que des lèvres humaines — le chant, c'est le sourire qui
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parle — M"® Bellocca ne s'est pas mise sous la protection de quelque grand classique. Donizetti, Thomas, sont très simplement ses introducteurs et ses parrains, ajoutons Pugno, de complicité en cette affaire. Elle chante un air de la Favorite et un air de Mignon. Cependant la faveur est assurée. Il est des visiteurs, surtout des visiteuses, que Ton ne saurait plus éconduire, du moment que l'on a bien voulu les accueillir. La Trompette a transigé. La Trompette laissera chanter; et les plus charmants, les plus fameux entre les maîtres et les princesses de la voix humaine viendront la courtiser et la réjouir.
En cette même année 1876, décidément réservée à d'heur euses fortunes, Reynier joue pour la première fois à la Trompette. Son très beau talent de violoniste n'est pas oublié. Ce n'est pas encore tout. On connaît les armoiries parlantes de la Trompette, cette trompette que lettres, manifestes, programmes, semblent porter en bandoulière. Le premier échantillon, essai modeste, figure sur une lettre de convocation aux soirées de 1876. Là, sur le carton rigide, une trompette s'enguirlande gaiement de feuillage; et cette vignette réservée, après quelques transformations, à tant de popularité, est l'œuvre de H. Pinchard.
Nous voyons quels concours admirables la Trompette^ dès ces temps presque légendaires, obtient parce qu'elle les a mérités. Hélas! presque tous ont disparu dans la nuit muette et sans aurore, de ces hommes semeurs de bruits harmonieux. Le Polonais Telesinski, brillant élève d'AUart, n'est plus; et d'autres Font suivi qui lui donnaient en quelque sorte la réplique, l'archet sous la main. L'excellent violoncelliste qui si bien faisait chanter les cordes, Delsart, nous a quittés, aussi M^^*" Bedel, plus tard l'épouse de Jacquard, bonne pianiste en son temps. Alphonse Duvernoy, glorifié dans une alliance qui Tassociait aux Garcias et aux Viardots, lui-même compositeur, Duvernoy, d'une famille où la musique est une constante tradition, car il fut, depuis plus d'un siècle, toujours quelque Duvernoy pour professer en notre Conservatoire, vient plu-
sieurs fois en ces temps s'asseoir au piano et faire sa partie à la Trompette. Il n'est plus.
Tissot alterne avec lui dans ce beau labeur, Tissot, gratifié au Conservatoire de tous les prix accessibles, à la seule exception du prix suprême de composition, de celui qui mène à Rome; car, du moins au faubourg Poissonnière, il n'est pas vrai de dire que tous les chemins mènent jusqu'à Rome.
Ainsi la mort a pris pour la plupart de ces bons collaborateurs; mais ceux qui survivent, sont monte's dans la gloire ou réfugiés à l'Institut; et si, dans ce monde, cet asile n'est pas inviolable et certain contre la fâcheuse qui nous menace tous, c'est du moins une assurance relative contre sa visite importune. Les lauriers, dit-on, sauvent de l'orage, et la foudre se détourne pour ne pas les frapper.
Cependant, si la Ti^ompette est des musiciens qu'elle interprète et des artistes qui sont leurs porte-paroles, l'assistance elle-même n'est pas négligeable. Tout spectacle est beaucoup, dans son esprit, ses joies, ses grandeurs mêmes, des spectateurs qui le hantent. On ne saurait dire lequel de cela ou de ceci influe le plus impérieusement l'un sur l'autre. 11 est donc curieux de connaître comment, vers iSyS, 1876, se composait le public de la Trompette ; et d'abord le nombre des invités monte à cent quarante. En vérité, cette liste est glorieuse; et bien que, là aussi, beaucoup ne puissent plus répondre : a Présent! )> à l'appel de leurs noms, ces noms s'imposent souvent par eux-mêmes à notre sympathie, quelquefois à des souvenirs de longue résonnance. Anthiome, Lecouppey, Bazin, musicien et vaudevilliste voyageur en Chine, c'est le Conservatoire. Voici l'Académie de médecine en la personne du chimiste Caventou. Carnot sera président de la République; il n'est encore que tubicoley c'est moins dangereux. Durand- Claye est un ingénieur réputé. Diémer est auditeur quand il n'est pas lui-même exécutant. Le peintre Glaize est souvent de la fête, aussi Harpignies encore aujourd'hui robuste comme les vieux chênes, patriarches de la forêt, qu'il aime et connaît si bien. Maspéro est un archéologue déjà en coquetterie avec les
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lointains Pharaons. Tony Noël, Lafrance, Bayard de la Vingtrie, un ami excellent, sont sculpteurs; Rixens est peintre et travaille encore. Vieuxtemps, Sarasate, venu de Pampelune pour nous conquérir, l'archet à la main, sont des professionnels de la musique. On voit, en ce résumé très réduit, que toutes les professions à peu près sont représentées dans ce cortège que la Trompette traîne après soi.
Parmi les invités de l'année suivante, 1877, aux noms déjà relevés, s'ajoutent les noms de Maréchal, Massenet, Lalo, voire des noms politiques, le député Laisant, le sénateur Scheurer-Kestner, le conseiller municipal Levraud. Sans doute que, pour eux, les cacophonies cruelles de la tribune s'apaisent un peu dans les harmonies conciliantes que verse l'âme des maîtres.
Dès lors, du nombre, de l'assiduité, de la renommée même de ses fidèles, Lemoine peut complaisamment s'enorgueillir; il semble plus fier encore des œuvres si multiples, si variées, qu'il accueille, qu'il fait applaudir; et c'est dans un sentiment de satisfaction pleine et entière qu'il établit lui-même, au sortir de l'année 1878, la liste comme des étapes joyeuses ou magnifiques, successivement parcourues. En effet, le voyage est admirable. Dans la musique instrumentale ancienne, le grand Bach compte trois numéros, Beethoven dix-sept; Boccherini n'apparaît qu'une fois; mais Chopin monte jusqu'à la demidouzaine. Haydn vient une fois, Mendelssohn quatre fois, Mozart trois fois; Rameau, Schubert, chacun une fois. Schumann bondit à sept comme les merveilles du monde; mais Weber reste à l'unité.
Dans le chant, Mozart arrive le premier avec sept fragments d'opéra. CavaUi, Gluck, Grétry, Lotti, Lulli, Rossini, Sacchini, Schubert, Stradella, eux non plus, ne dépassent point l'unité modeste; mais Schumann se hausse à quatre, Haydn à deux, Haendel à trois.
La part a donc été faite très belle aux musiciens que nous rappellent les échos du passé; mais les contemporains auraient mauvaise grâce à se plaindre. Si le voismage de leurs aînés
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peut devenir encore plus redoutable que flatteur, observons que, sont essayés, ou révélés, des talents à peine surgis du silence et de l'indilTérence presque générale. Brahms est mieux qu'un débutant, mais son adoption n'est pas sans résistance. Benjamin Godard, Fauré, commencent à peine leur labeur qui sera de bruyant tapage chez celui-là, d'exquises révélations, de murmure adorable, chez celui-ci. Si Liszt est illustre, Rubinstein célèbre, Berlioz consacré, Raff approuvé de quelques-uns, Gounod, déjà réputé un enchanteur délicieux, au dire de Sapho, de Marguerite et de Juliette, si Saint-Saëns poursuit une carrière déjà très haute, ou plutôt continue un règne souverain, Pfeiffer, Lefebvre, Chaminade, Widor, d'Ivry, ne sont encore que des débutants. Nous pouvons observer la clairvoyance de Lemoine. Ceux-là qu'il met en quelque sorte à l'essor, sauront battre de l'aile et jeter magnifiquement, ou du moins bien gentiment, leurs chansons dans l'espace. La mission de la Trompette s'affirme, non pas seulement de culte fidèle voué aux anciens, mais aussi d'accueillante hospitalité envers ceux-là qui cherchent des oreilles complaisantes, des coeurs ouverts, des échos qui ne leur soient pas indociles, qui se cherchent peut-être encore eux-mêmes.
En la seizième année d'existence, au seuil de l'hiver 1877- 1878, le quatuor de la Trompette est officiellement composé de MAI. Léon Reynier, Golblain, Benjamin Godart, Jules Delsart. L'appel n'est pas seulement adressé aux fidèles sur des cartes d'invitation, ne précisant que la date des soirées, sans indiquer les détails du régal ainsi promis; les programmes sont imprimés à l'avance. La Trompette écrit, en quelque sorte, elle-même ses annales et superpose pieusement les pages de ses archives. Les pianistes accompagnateurs sont successivement Saint-Saëns, Alphonse Duvernoy, Alfred Jacll, Diémer, encore Saint-Saëns, Charles de Bériot, M"' Poitevin, Delaborde, Breitner, M'" Laure Donne, Fissot, Serge Tanéiew, Ghabeaux.
Nous voyons, au cours de ce même exercice, Marsick
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prendre, au pupitre de premier violon, la place de Léon Reynier, puis Van Waefelghem succéder à Benjamin Godard en la partie d'alto.
Toutes les soirées n'ont pas encore l'agrément du chant. Il semble que la Trompette ait parfois comme des retours de méfiance contre la voix humaine, et consente sans peine à revenir à l'austérité un peu étroite des premiers jours. Cependant, le 2 février 1877, M""" Carême interprète Paesiello, Haydn, Scarlatti.
Toujours, chemin faisant, à travers ces programmes de jolies fêtes, et comme sur les sentiers hélas! semés désormais de feuilles mortes que seul agite le murmure incertain des souvenirs, nous surprenons, nous écoutons, nous chérissons la voix de Lemoine lui-même. C'est causer avec lui que de parcourir ces pages déjà vieilles de tant d'années. On surprend son esprit, on entend sa parole un peu bourrue, mais qui certes est bien celle du bourru bienfaisant. En date du 9 février 1877, nous lisons : « Je crois utile de rappeler que la Trompette a la tradition d'une réunion intime — il souligne — que c'est sa raison d'être; je prie donc instamment de ne pas faire de toilette pour y assister, car je serais obligé de renoncer à mes réunions si elles devaient se transformer en réceptions cérémonieuses. »
Jamais de cérémonies, voilà qui est net et formel. Lemoine n'a souci ni des modistes, ni des tailleurs. Il veut que Ton soit chez lui en toute aisance et cordiale simplicité; et pour lui, la salle même de l'Horticulture n'est qu'un atelier de camarade mieux éclairé et agrandi. Il ajoute à ses prescriptions : « Je vous prie instamment de venir à 8 heures et « demie afin que la séance se termine à 11 heures. » Et l'on voit que l'exactitude est déjà prescrite, presque ordonnée. Il ne faut pas que ces soirées prennent jamais des allures de théâtre : aussi Lemoine n^aime pas les lorgnettes. Serait on affligé d'une lamentable myopie, ou même un apprenti quinze-vingt, il n'est pas d'usage, dans un salon d'amis, que l'on s'efforce à dévisager, la jumelle en main, quelque assis-
tant ignoré ou mal reconnu. Cette exploration indiscrète est donc déplaisante à Lemoine; il la réprouve et la déconseille. On sait, du reste, que ses avis, ses prescriptions ont force de loi. Il dit lui-même, en l'un de ses nombreux manifestes : « Mes goûts sont d'un sybarite. On n'entend bien la musique. « on n'en jouit librement, que quand on a ses aises. Je dîne- « rais mal, quelle que soit la splendeur du festin, si j'étais « assis sur des noyaux de pêche... »
Ici en passant, et par extraordinaire, que notre amî Lemoine me permette de le contredire. Tant de bien-être et de confort ne me semblent pas nécessaires aux fervents suprêmes de la musique. Il me souvient, pour ma part très humble, d'avoir écouté debout, en l'immensité d'une basilique romaine et sur des dalles de marbre — ce qui est beau mais froid — l'espace de deux ou trois heures de suite, sans bouger, les lamentations austères d'un Allegri ou d'un Palestrina; et cependant les plaintes de Jérusalem me faisaient oublier les plaintes de mes jambes. La très fameuse Scola cantorum parque ses amis sur des bancs d'accusés; et ses martyrs acceptent sans sourciller les dossiers implacables et les planches inhumaines. Que dirai-je des opéras pieusement, dans mon enfance, goûtés, applaudis, dévorés de joie, au fond d'un parterre de province, dans un effroyable entassement d'épaules, de dos peu transparents et mal odorants? Mais les Huguenots ou Robert jetaient comme leur haleine et leur âme sur ces flots humains immobilisés par leur surabondance, même; et je puis assurer à Lemoine que l'enfant à demi écrasé que j'étais alors, était un enfant ravi, et que les banquettes durcies à travers tant de soirs de pression humaine, m'étaient cependant délicieuses.
N'insistons pas et reconnaissons dans Lemoine, comme il l'avoue lui-même, un jouisseur délicat et qui volontiers fait sien le vieux proverbe de sagesse populaire : « Où il y a de la « gêne il n'y a pas de plaisir. » Avouons du reste que les fauteuils bien cannés de notre salle de l'Horticulture sont agréables à notre guenille corporelle. Le décor même est de plai-
santé harmonie, étant de fleurs épanouies dans les voussures, suspendues tout alentour. C'est donc comme un petit paradis terrestre que Lemoine nous assure; et nous pouvons douter même que, dans l'autre paradis, celui que nos parents n'ont pas su garder, la partie musicale fût si bien assurée. Là, les chansons des oiseaux les plus divers étaient exquises, il faut le croire; mais si les fauvettes gazouillaient là-bas, une autre fauvette, celle-ci confidente de Grétry, chantait à la Trompette, le 23 février 1877; et c'était M""^ Fuchs qui lui prêtait sa voix.
Le nom de Viardot rayonne le 2 mars 1877; mais le prénom de Paul le précède. Ce n'est pas la cantatrice déjà silencieuse, après de si beaux et si bien retentissants triomphes, qui ce soir-là vient à la Trompette; c'est le fils, bon violoniste. Cari Goldmark est le maître qu'il interprète.
Voici venir M. Renié qui introduit à la Trompette Salieri, Carissimi, et devient le Lucifer de Hœndel, terrible avatar d'un homme tout pacifique et qui certes n'a pas à craindre la damnation éternelle.
Félicien David, avec un fragment du Désert^ le délicieux Hymne à la Nuit, et Gluck, avec l'air du sommeil emprunté à l'opéra à'Armide, trouvent en M. Lévy un digne interprète; et dans cette soirée du 20 avril, le chant répand ainsi les joies les plus sereines. Gluck, Félicien David, sont des maîtres singulièrement dissemblables et d'inégale puissance; il y a de l'athlète chez Gluck; cependant l'un et l'autre devaient évoquer les heures sombres et apaisées, bercer enfin la douleur ou la fatigue sous la caresse des plus délicieuses mélodies que des lèvres humaines aient jamais soupirées.
Le piano à clavier de pédales est un instrument de tapage étendu et de ressources dépassant celles du piano ordinaire. L'usage ne s'en est pas vulgarisé; mais la Trompette ne peut rien ignorer de ce qui touche l'art de la musique, ou son arsenal; et le piano à clavier est tenu, en la séance du 27 avril, par M. Taneiew. Le grand Bach est ainsi bruyamment interprété. Sans doute, l'instrument encombrant s'offrait de lui-
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même au virtuose, car en cette année 1877, c'est encore dans la salle Erard que la Trompette lance le cri de ralliement à ses fidèles; et dès lors, la maison Erard, comme pas une autre maison de magnifique labeur, construisait et pouvait prêter, sans le déranger beaucoup de sa place, le piano pédalier promis aux tubicoles.
Cette année 1877 s'achève sur deux soirées entièrement réservées à des auteurs modernes vivants et la plupart de notoriété seulement commençante. Voici leurs noms maintenant grandis, et Tun surtout jusqu'à la gloire la mieux retentissante : Georges Pfeiffer, Widor, Delsart, Benjamin Godard, Massenet. Tels sont les héros de l'avant-dernière séance; et voici les héros de la dernière, en date du 1 1 mai : Octave Fouque, Gounod, Bemberg, Vieuxtemps, Benjamin Godard, Widor, Massenet, déjà signalé, applaudi.
L'année 1878 s'est ouverte. Après une tentative infructueuse et dont le mauvais succès ne doit pas du reste nous attrister, pour obtenir la salle du Conservatoire, la Trompette transporte et installe ses pénates — nous avons déjà signalé cette heureuse conquête — en la salle de l'Horticulture, rue de Grenelle.
On sait que les programmes toujours rédigés, du moins inspirés par Lemoine, s'achèvent quelquefois, après l'énumération des morceaux promis et la liste des interprètes attendus, sur quelques réflexions personnelles, humoristiques même, du grand maître de la Trompette, comme il lui plaît justement se proclamer lui-même. Voici ce qu'une feuille, un peu pâlie, mais datée du 26 janvier, nous dit :
« Le i3* Quatuor est un des plus ardus du maître; excepté à la Société des derniers quatuors de Beethoven, société Maurin, on peut dire qu'on ne le joue jamais à Paris. Je préviens qu'on commencera par lui. Ceux qui ne l'aiment pas ou ne le comprennent pas — ce qui, à mon sens, pour le cas de ce colossal chef-d'œuvre, est exactement la même chose — pourront ainsi ne venir que quand il sera terminé, vers 9 h. 40. »
Et ces réflexions suivent, intéressant un tout autre sujet :
« Le succès obtenu par le concerto de mon ami Godard, notre alto, me fait aujourd'hui faire exception à la règle prohibitive que je me suis imposée, au sujet de l'exécution de musique instrumentale moderne, — sauf à des soirées spéciales; — je suis très heureux de lui donner ce témoignage d'amitié, et vous m'approuverez, j'en suis sûr. )>
Ceci — nous entendons ces dernières lignes — témoigne du zèle que Lemoine prodigue alors que l'intérêt de l'art qui lui est cher, se confond avec la sollicitude que mérite un ami lui-même bon serviteur de la muse.
Mais cela — les premières lignes de cette allocution — nous révèle, chez Lemoine, l'initiateur, l'éducateur; et celui-ci ne veut pas que l'on méconnaisse sa compétence ni son autorité. Il comprend, il sait qu'une chose est belle; il n'accepte pas que nous en puissions douter. Les derniers quatuors de Beethoven, manifestation quelquefois presque tragique d'une pensée qui allait s'éteindre, suprême confidence d'un génie lugubrement enveloppé de surdité et qui allait à son tour descendre dans le silence de tout et de tous, ces quatuors, Lemoine l'avoue et s'en indigne, ne recueillaient pas dès lors l'unanimité de l'approbation et des applaudissements. D'aucuns, et parmi les plus fervents amateurs de musique, même à l'ordinaire suivants dociles de Beethoven, acceptaient que Beethoven finissant avait pu faillir et défaillir. Ils alléguaient l'exemple d'un Corneille écrivant de la même main, mais non pas du même cœur, Attila et le Cid, ou bien encore, remontant plus loin dans les annales de la gloire, ils rappelaient Michel-Ange fléchissant dans la chapelle Pauline après avoir si bien plané en la chapelle Sixtine; et sans doute, ce n'est pas diminuer Beethoven que de le confronter avec Michel-Ange ou Corneille. Le malentendu entre ceux-là qui voulaient en rester à la symphonie avec chœur, et ceux-ci, furieux admirateurs des compositions dernières, avait peut-être son origine en l'amertume, la tristesse, la désolation de ces quatuors. La douleur est une muse et une inspiratrice quelquefois souveraine, la plus haute qui soit; mais enfin les hommes plus vo-
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lonticrs, du moins tout d'abord, s'empressent vers le sourire et alentour de la joie. Si grave, si noble, si fort que soit le génie de Beethoven et quelquefois même si profondément desespéré, — ce qui est très profond dans l'àme humaine ne saurait jamais être gai, — il n'en demeure pas moins que, dans les œuvres de sa jeunesse et de sa maturité, la sérénité renaît après les ombres sublimes, que la joie éclate même au sillage de ce grand remueur de pensées sonores, créateur d'échos merveilleux, que fut cet homme. Dans ces derniers quatuors, du moins en bien des passages, on peut dire qu'il souffre comme jamais, il pleure des larmes venues de l'âme blessée sans retour, il saigne. C'est souvent pénible, quelquefois presque effrayant. A cela il faut venir cependant, si l'on veut connaître tout le génie de Beethoven. Lemoine s'était hâté à le comprendre, et il voulait conquérir des initiés au culte de son dieu. Il permet que l'on ne vienne pas écouter, il ne permet pas que l'on marchande l'admiration. Son intransigeance est curieuse, amusante même, presque comique, en cet apostolat. Après l'exécution de tel ou tel morceau décidément d'une pénétration un peu laborieuse, il me souvient d'avoir vu Lemoine se lever de sa chaise, traverser l'assistance, monter sur l'estrade, et là, au milieu de son quatuor, nous pourrions dire ses gardes du corps, le voici qui interpelle toute l'assemblée, vous, moi, les invités, les habitués, les amis euxmêmes. Pour un peu, et à sa manière, il nous traiterait d'imbéciles, du moins de Béotiens, comme aurait dit un fils d'Athènes. Nous n'avons pas compris; eh bien! on rejouera le même morceau à la séance suivante; la cause est remise à huitaine, ainsi que l'on dit chez Thémis; et il en sera de même jusqu'à ce que nous ayons débouché nos oreilles et notre esprit. '>et homme est terrible; il faut vouloir ce qu'il veut; et il fait si bien qu'il nous dompte; sa pensée nous éclaire et nous maîtrise. Il faut enfin accepter ce quMl nous offre. Le plus sage serait, dès la première heure, d'accepter, de croire et d'applaudir.
Si Lemoine est volontiers complaisant à la tenue de ses vi-
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siteurs, lorsque la tenue n'est que des vêtements et de la toilette, son humeur est plus farouche, lorsque vient en question la tenue des personnes elles-mêmes. Cet homme joyeux veut le respect et la conscience attentive de tous devant les œuvres, on pourrait dire les divinités offertes aux extases de l'assistance. Écoutons cette mercuriale vieille de trente-deux ans, mais qui pourrait être d'hier :
« Permettez-moi une observation; elle ne concerne que quelques personnes, mais je crois devoir lui donner une forme générale pour éviter de blesser les susceptibilités les plus en éveil.
« A un concert ordinaire ou dans un théâtre, on peut à la rigueur causer et rire tant que l'on veut jusqu'à la limite imposée par les convenances, et par la nécessité de ne pas gêner les autres ; on acheté ce droit à la porte en payant ; mais la Trompette est un salon, rigoureusement un salon, et s'il est très naturel et tout à fait sans inconvénient qu'au cours d'un morceau on ait le droit de dire quelques mots à son voisin, de faire part d'une impression, et qu'on le fasse, il n'est pas admissible que même, sans faire de bruit, on y vienne pour causer et rire pendant tout un morceau, et quelquefois pendant toute la soirée; rien, et cela à juste titre, n'agace plus les artistes, et il y en a beaucoup d'assez nerveux pour que l'impatience qu'ils éprouvent leur enlève leurs moyens. Enfin, les auditeurs attentifs en subissent une distraction insupportable; plusieurs se sont plaints; vous trouverez donc naturel que je me fasse près de vous l'écho des uns et des autres. »
Sous la même signature, mais avec plus de véhémence et comme dans Tagacement que motive l'impénitence du pécheur, nous lisons encore, quelques années plus tard, ce manifeste, nous devrions dire ce réquisitoire :
« La soirée du 17 a été fort belle, mais je ne saurais vous cacher que si nous avons été contents des artistes, ils ne l'ont pas été de nous, car depuis bien longtemps il n'y avait eu à la Trompette une séance où l'on chuchotât autant. Les ar-
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listes s'en sont plaints, beaucoup d'entre nous aussi; et je suis personnellement très péniblement affecté — quelle colère exprime ce redoublement d'adverbes ! — d'avoir à répéter aujourd'hui une observation que je n'avais pas faite depuis longtemps. Je me donne assez de peine pour avoir le droit d'exiger que, lorsque Ton est à la Trompette, l'on s'y taise, d'autant plus que l'on n'est nullement forcé d'y venir, si l'on n'est pas en mesure d'écouter sérieusement de la musique sérieuse. Rien ne m'est plus désagréable, surtout dans mon salon, que le rôle de gendarme. Je vous supplie donc de m'aider un peu, et si tous ceux qui se plaignent à moi, voulaient bien faire chut lorsque Ton bavarde autour d'eux — et je répète que je les supplie de le faire, — je n'aurais jamais pareilles observations à renouveler.
« Ne craignez donc pas de faire faire strictement silence. Si vous voulez bien relire la notice que chacun de vous a reçue, vous y verrez qu'il est entendu que ceux qui acceptent mon invitation, s'engagent par là même à ne point se fâcher dans ces circonstances; ce serait, du reste, un peu singulier. Si je n'ai rien dit pendant le cours de la soirée, c'est que j'étais très fatigué, presque malade, et tellement énervé que j'aurais certainement dépassé la mesure.
« Que les nombreux invités qui ne méritent en rien cette mercuriale, veuillent bien me pardonner de la leur faire lire; il le fallait pour que, par sa forme générale, elle soit reçue sans les blesser par ceux ou celles (peut-être plus par celles que par ceux) qui me causent le désagrément de l'écrire. »
Pauvre Lemoine! Cher prophète quelquefois mal écouté, mais c'est souvent le sort des prophètes, en vérité on l'aime un peu plus dans ces désolations mêmes. Il semble que nous entendions un prêtre gémissant dans son temple profané, ou seulement un bon chien de garde grognant, montrant ses crocs aux intrus indignes de l'hospitalité reçue.
Hélas! les bavardages intempestifs ne sont pas seuls pour désespérer Lemoine. Il veut que la Trompette soit un salon, le sien et celui de la muse, c'est à merveille. Mais en quel
salon est-ce donc que l'on écoute sérieusement les choses sérieuses? Le diseur ou le chanteur de salon connaît l'amertume de l'inattention presque injurieuse, ou des murmures importuns. Quelle maîtresse de maison ne s'est pas angoissée devant le silence vainement sollicité et recommandé? Regard navré, sourire éteint, ne suffisent pas toujours; et combien de fois Madame n'aurait-elle pas volontiers fait jeter dehors quelques-uns de ses hôtes, et souvent des plus considérables, si la politesse ne lui avait pas imposé la nécessité de son martyre et de sa patience!
Ah! mon cher Lemoine, croyez-moi, c'est une consolation relative, on écoute mieux encore chez vous qu'en nul autre salon de Paris.
Et l'inexactitude des invités, quel fléau dont Lemoine ne prendra jamais son parti! On commençait, heure militaire — encore un souvenir de l'Ecole Polytechnique — à huit heures et demie; depuis longtemps déjà, on commence à neuf heures; le dîner retardé imposait ce retard. A ceux qui arrivent après le premier coup d'archet, le châtiment est facile : leur fermer la porte au nez et ne les accueillir que pour le scherzo ou le final. Ils font pénitence dans le vestibule, tels les catéchumènes indignes encore des joies suprêmes et du baptême attendu. Mais que dire de ceux-là, toujours assez nombreux, qui s'empressent à lever la séance avant qu'elle soit terminée? Si ce n'est pas encore de la déroute, c'est déjà de la désertion. Et comme l'on sent bien dès lors que le Français, en sa moyenne et jusque dans son élite, n'aime guère la musique digne de ce nom, que discrètement dosée, écourtée, rationnée à son appétit vite épuisé. C'est affaire à Lemoine, à quelquesuns seulement, d'oublier tout pour elle, parce qu'en elle ils trouvent tout. Les autres se prêtent à l'enchanteresse, ils ne s'abandonnent pas; et quand parle Beethoven, ils songent à leur tramway. Le retour leur est si impérieusement présent qu'aimer sans retour leur serait impossible au delà de quelques instants bien rapides.
De quel œil navré cependant, Lemoine assis, ou même
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effondré sur sa chaise, — car maintes fois il est venu à nous n*ayant de vaillance et de force que dans son àme — de quel reproche silencieux, il poursuit les déserteurs! C'est à ramener les plus obstinés fuyards dans le rang, si l'on pouvait jamais retenir un Parisien jusqu'au dernier accord d'une séance de musique, si merveilleuse qu'elle soit. Sainte Cécile reviendrait et jouerait de la viole de gambe, comme elle fait dans quelques peintures lointaines, pendant qu'Orphée égratignerait de la guitare, Rubinstein reviendrait de l'autre monde pour jouer à quatre mains avec Saint-Saëns, que la débandade commencerait, avant cette extase digne des cieux, si le prodige devait achever le programme.
Mon pauvre Lemoine, il faut nous résigner à ces défaillances et ces trahisons. Les présidents de société chorale ont coutume d'appeler chœur des paletots le chœur de conclusion suprême qui doit renvoyer les gens chez eux, et ces gens n'attendent pas qu'il leur soit ainsi donné congé.
Ce que Lemoine n'obtient pas, nul ne l'obtiendra jamais. Un de ces griefs est encore les places marquées et gardées. « D'aucuns, dit-il, se font à côté d'eux, et trop commodément, leur petit vestiaire. Toutes les places sont bonnes et doivent être librement acquises à tout venant. )>
Mais nous n'en finirions pas à détailler toutes ces petites misères, l'envers de la gloire. Lemoine cependant nous contait un quiproquo où cet envers devient d'une familiarité impertinente. Un nouveau venu, encore mal initié aux habitudes du logis, mal informé même des visages, devait, à le voir si empressé, si bien remuant, tout à la fois protecteur et grondeur, imaginer que Lemoine n'était là qu'un placeur, une sorte d'ouvreuse à barbe. Et c'est ainsi que, de son fauteuil, ledit Tubicole interpellait notre prieur et lui demandait d'apporter un petit banc à Madame.
En cette année 1878, la dix-septième de son règne, la Trompette s'attriste au congé que Benjamin Godard, bien à regret, lui doit signifier. Nous avons vu le chantre de Jocelyn, d'une assiduité assez longtemps fidèle, prendre place au quatuor.
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Alléguant ses travaux de compositeur absorbants, il faut bien le reconnaître, il déclare passer Tarchet à quelque autre moins affairé; et pour longtemps nous saluerons les noms fraternellement unis que déjà, du reste, nous avons signalés de MM. Marsik, Colblain, Van Waefelghem, Delsart.
Le musicien ne devait jamais étouffer chez Lemoine, le savant curieux de toutes découvertes nouvelles, ni même des recherches les plus laborieuses. En date du samedi 23 mars 1 878 , la séance est tout à la fois de musique et de physique. Ce n'est pas encore la télégraphie sans fil; c'est au contraire le fil, ou plutôt les fils, sans télégraphie. On sait, ou plutôt on ne sait pas, les mystères capricieux de l'acoustique. D'aucuns préconisent l'emploi de simples fils tendus au travers des salles coupables de mauvaise sonorité. Ces fils, on l'espère du moins, seront, tout à la fois, la piste que les sons devront suivre, et le réseau protecteur où se prendront au vol, comme des mouches importunes au réseau d'une toile d'araignée, les échos fâcheux et les résonnances désobligeantes. C'est ainsi — un avis en a prévenu les fidèles — qu'un beau soir, devenu physicien et complice de Cavaillé-Coll, Lemoine expérimente chez lui les remèdes douteux contre ce mal redoutable, la mauvaise acoustique. Serait-ce le souvenir de ce traitement un peu bizarre, ou seulement la crainte salutaire de le subir encore, on sait que la salle de l'Horticulture satisfait nos oreilles aussi bien qu'il est possible.
Sans aucun doute, les programmes de la Trompette sont d'une lecture curieuse, voire très intéressante. On y découvre les préférences de son inspirateur, mais aussi les étapes d'une carrière admirable. A côté, dans le sillage connu de ces beaux vaisseaux de haut bord et de puissance souveraine qui s'appellent Mozart ou Beethoven, Haydn ou Schumann, tels noms d'abord admis discrètement, à Fessai pourrait-on dire, s'insinuent, grandissent, s'imposent. Il semble que s'accroisse la noble famille dont la Trompette sonne la gloire. C'est une évolution lente, prudente, d'autant mieux certaine. Lemoine et les siens ne s'égarent jamais, ou bien rarement; et toute
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conquête est assurée, qu'ils ont patiemment entreprise, laborieusement poursuivie.
On comprendra qu'il nous soit impossible d'enregistrer tous les noms de compositeurs ou d'exécutants rencontres au passage. Ils sont trop. Peut-être nous sera-t-il reproché d'être incomplet, même injuste; on nous blâmerait bien plus cruellement encore de ne rien oublier. La physionomie d^ensemble des séances régulièrement espacées, voilà ce que nous pouvons essayer de saisir. Une table des matières peut être précieuse, ce n'est pas un livre.
En cette fin d'année i87(S, sont admis à briguer les applaudissements d'un auditoire difficile, redoutable même, compétent toutefois mieux que nul autre, Fauré, Diémer, Paul Chabeaux, M°^^ Marie Jaell, Salvaire, Lalo, Duparc, Lefebvre, enfin Pugno, celui-ci trouvant, pour chanter ^ow roman de Van passé, poème intime d'une grâce extrême, le talent de M. Lauwers. Cela dit, prenant congé jusqu'à l'année suivante, Lemoine nous souhaite de bonnes vacances, nous informant toutefois, — car rien ne lui est indifférent qui intéresse les personnes ou les choses de son intimité, — qu'un petit portemine en métal a été égaré chez lui et qu'il le rendra fidèlement à qui de droit. Ce bon prieur pense à tout. Rien ne s'égare chez lui que les tristesses de la vie; et ce sont là des choses que l'on ne va pas réclamer.
Dans le quatuor en exercice, au début de 1879, Rémy tient la partie de second violon.
M™^ Henriette Fuchs chante; c'est une collaboratrice fidèle; une autre fois, c'est M""^ Hellman, puis M'^^ Marianne Viardot qui interprète une chanson écossaise de Paladilhe. Et voilà que prend place dans notre Panthéon le chantre de Patrie, mais aussi, c'est l'appellation qu'il nous plaît le mieux lui donner chez nous, le joli oiseleur qui devait capturer et nous livrer de si délicieuses mélodies. C'est bien quelque chose, après tant d'années, de chanter encore dans la mémoire et même sur les lèvres de quelques fidèles.
Certes, Rimski-Korsakofl' est illustre maintenant; dès le
25 janvier iSyS, Lemoine l'accueille. C'est de la clairvoyance ; c'est aussi de l'audace.
Voici qu'une fois par hasard les instruments à archet cèdent la place aux instruments à vent. Taffanel, Turban, Garrigues, Espaignet (flûte, clarinette, cor, basson) traduisent les inspirations de Bach, Rubinstein, Saint-Saëns .
Il me souvient d'avoir entendu violemment critiquer, re'prouver Rafif; Raflf apparaît sur deux programmes. La Ti^ompette ne veut rien ignorer, au moins de la musique de noble ambition.
Bien que les avatars où s'amuse et se prodigue la nature si diverse et si riche de Lemoine, ne soit pas pour nous étonner, nous avons quelque peine à nous l'imaginer danseur ou meneur de cotillon; et cependant il ne manque jamais à nous inviter au bal. Il est vrai que ce bal est des élèves ou des anciens élèves de l'École Polytechnique, que le triangle rectangle y fait vis-à-vis au triangle isocèle, et que le carré de l'hypothénuse y devient peut-être une figure de quadrille. Legendre, ou tel autre grand pontife de la géométrie, mène le bal. On sait quel lien mieux que confraternel, rapproche et poursuit tous ceux-là qui ont traversé l'Ecole fameuse, gloire de la Montagne Sainte-Geneviève; et nul, mieux que Lemoine, n'accepte cette solidarité et cette aimable servitude.
On ne saurait trop dire de quelle inintelligence nos théâtres et nos directeurs parisiens témoignèrent en présence de cette œuvre géniale, Samson et Dalila, magnifique monument où les passions, les faiblesses humaines, apparaissent en quelque sorte enveloppées sous l'envergure sublime et formidable de Jéhovah dieu d'Israël. On sait, bien que ce soit à ne pas croire, que le chef-d'œuvre de Saint-Saëns dut passer la frontière, accepter l'hospitalité allemande, rapporter les applaudissements de l'étranger, avant d'être écouté par un public français. Encore devait-il, comme un coupable, un pécheur suspect de damnation, traverser le purgatoire d'une scène de province, puis un opéra d'éphémère existence, avant de forcer les portes de notre Académie nationale de musique. Le dieu
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arrêté sur le seuil de son temple, c'est à peu près cela. Eh bien! la Trompette est mieux accueillante. Le 8 février 1879, M"*' Fuchs chante uït air de Samson et Dalila; et c'est J. Grisct qui l'accompagne, celui-ci assez habile musicien pour s'asseoir devant un piano, ou prendre et brandir Tarchet d'un violoncelle.
En vérité ces programmes de la Trompette, jusque par delà les ombres d'un passé qui s'enfuit plus loin chaque jour, scintillent encore comme d'une lumière ineffacée. Ne transcrivons que le programme de cette séance mémorable de par la révélation d'une œuvre ignorée encore de Paris et de la France. Huit numéros se succèdent :
Air de Samson et Dalila. C. Saint- Saëns.
Berceuse Meyerbeer.
Wiegendlied (berceuse) Brahms.
Air d' I phi génie en Tauride Gluck.
Trio en Ré majeur, op. 70 Beethoven.
Nocturne, op. 148 Schubert.
Quatuor, op , 14, n» 2 Schumann.
Sonate en Ré mineur, op. 3i, n^ 2 Beethoven.
Alp. Duvernoy tient le piano. Le quatuor fidèle est de MM. Marsick, Rémy, Van Waefelghem, Delsart.
Et c'est comme cela, non moins magnifiquement, chaque semaine.
A l'étape où nous sommes arrivés, la Trompette garde ses pénates coutumiers rue de Grenelle; là encore, en date du 22 mars 1879, une séance toute d'auteurs contemporains et vivants réunit les noms de d'Indy avec un quatuor en la mineur dont l'auteur lui-même interprète une partie, de Saint-Saëns, Pugno, Pfeiffer, Ten Brink, Dargomizsko, Massenet, Rubinstein, Wagner; mais, par exception, la séance suivante émigré à la salle Pleyel; et, cette fois, le nom de Viardot est deux fois acclamé, dans la mère, dans la fille. Celle-là même qui naguère était la Fidès du Prophète, inoubliable incarnation du génie dramatique de Meyerbeer, ou, pour mieux dire, sublime apparition de l'amour maternel en sa grandeur
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suprême; celle-là, fille de cette magnifique lignée d'admirables chanteurs, les Garcias, Pauline Viardot ne saurait plus être dès lors la cantatrice au verbe puissant, la tragédienne au masque mobile et si expressif qu'elle était naguère; du moins, elle fait jaillir encore des touches du piano un peu de cette âme que ses lèvres ne sauraient plus exhaler. C'est à Weber, Lefebvre, Saint- Saëns, qu'elle prête son concours d'accompagnatrice; et la chanteuse, suppléant la mère, dans cette tâche désormais interdite, et qui du moins nous garde comme un écho de la voix désormais éteinte, est M"'' Marianne Viardot, bientôt M""^ Duvernoy.
En cette famille, nous devrions dire en cette dynastie, l'héritage est fidèlement transmis d'une merveilleuse intelligence de la musique. Les âmes sont faites comme d'un cristal lumineux et sonore. A peine se sont-elles épanouies qu'elles vibrent et qu'elles chantent. Saint-Saëns me contait ceci. En manière de défi, il avait écrit, pour deux voix de femmes, un duo d'extravagante difficulté. Le manuscrit en est remis à deux des filles de M"^ Viardot. Pas un instant d'hésitation : à travers les rythmes qui se brisent et se contredisent, les intonations mal accessibles, tout un réseau d'harmonies inattendues, l'une et l'autre des cantatrices se jouent; et rien ne les arrête, rien ne les étonne. Il suffit que leurs yeux, en quelque sorte, se posent sur une page de musique, pour que les signes prennent eux-mêmes la parole et chantent dans l'enivrement de l'espace dévoré et conquis.
Voici que Ritter s'est assis au piano. Au cours de ce même hiver 1878- 1879, Diémer, l'impeccable virtuose, de si ferme et si nette maîtrise, l'avait précédé. Quel besoin avons-nous de dire, ou plutôt déjà de redire, l'habileté de Lemoine à découvrir et s'assurer les collaborations les plus précieuses? Non plus qu'un Garcia, ou qu'une Viardot devant la muette assemblée des notes, il n'hésite devant la difficulté des démarches, voire des sollicitations. Solliciter, est-ce bien le mot qui convient? Non, pas précisément. La Trompette a déjà fait sonner très haut sa fanfare; et Lemoine estime que pas une
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oreille de musicien exe'cutant ou seulement fervent serviteur, ne saurait l'ignorer. Son audace est faite de légitime orgueil et d'intangible confiance.
Tous doivent servir la Trompette, qui servent noblement et brillamment Tart de la musique. Rubinstein est consacre, déjà fameux; Lemoine écrira audit Rubinstein, ou bien il ira le trouver résolument. Il lui parlera les yeux dans les yeux; et Rubinstein viendra, docile, obéissant. On ne résiste pas à l'appel de la Trompette, non plus que nous tous, tant que nous sommes, fragiles et périssables humains, nous ne résisterons quelque jour à la sommation d'une autre Trompette, celle-ci éternelle, et qui nous sonnera le jugement dernier.
Ce rapprochement et cette évocation menaçante manquent un peu de gaieté; c'est, hélas! qu'à feuilleter ces annales glorieuses et charmantes, ce sont trop souvent des manquants que nous rencontrons au passage; et l'assemblée, à notre appel, est souvent des revenants qui ne reviendront plus. Diaz, fils d'un peintre prestigieux, Reyer ne sont plus; et l'aimable de Boisdeffre, et Godard, de même s'en sont allés.
A la rentrée de 1880, le quatuor maintient les noms de Marsick, Rcmy, Van Waefelghem et Delsart.
Lemoine qui, bientôt, nous invitera aux joies folâtres de la Mi-Carême, le jour des rois de cette année 1880, nous donne mieux qu'une fève, ou bien qu'une petite poupée de porcelaine.
Le programme et l'assistance sont, dans les oeuvres promises, de Saint-Saëns, Liszt, Svendsen, Mozart, Bach; dans les personnes présentes et bien vivantes, de Saint-Saëns, Gounod,des pianistes Diémer, Delaborde, encore Saint-Saëns, car il est de tout et partout. Le quatuor est renforcé de MM. Gibier, Austruy, Wolff, Hekking. On a charrié, jusque sur l'estrade encombrée mieux que jamais, la masse pansue d'une contrebasse. M. Dereul doit s'en escrimer. Enfin, une trompette, non plus en effigie, mais dans sa réalité de métal bien chantant, est là aux pieds de M. Teste, en attendant qu'il en déchaîne le retentissement. C'est mieux qu'un régal de roi, bien que le jour, nous l'avons dit, soit de l'Epiphanie. Le régal est divin, et comme Lemoine lui-même n'en devait jamais servir de plus beau en ses fêtes coutumières.
Depuis longtemps, il ménageait cette surprise et préparait cet avènement. Merveilleux virtuose, compositeur génial, Saint-Saëns s'était déjà maintes fois prodigué au service de la Trompette. Lemoine voulait plus encore. Cet homme est insatiable dans sa frénésie de joies sonores. On lui donnerait Orphée en personne comme valet de chambre, qu'il demanderait Apollon, et qu'il l'obtiendrait, si décidément il se le mettait bien en tête. Bref, il voulait du Saint-Saëns inédit, du
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Saint-Saëns jalousement écrit pour la Trompette. Cette Trompette, il fallait que Saint-Saëns consentît à se la mettre, non plus seulement sous les doigts, mais à l'emboucher lui-même, sinon de ses lèvres épousant le cuivre, du moins de sa pensée créatrice. Et Saint-Saëns obstinément refusait, et non moins obstinément Lemoine réclamait, priait, suppliait, menaçait. Saint-Saëns, exaspéré, répondait un soir: « Je te ferai un concerto pour vingt-cinq guitares; et pour l'exécuter, tu seras obligé de dépeupler la Gastille et l'Andalousie. » Vaine défaite, Saint-Saëns est vaincu, Saint-Saëns s'est rendu. La Trompette va recevoir le sacre souverain. L'onction sainte descend sur le bronze. Le septuor est écrit. Il va réveiller des échos qui traverseront les âges. Trente ans sont déjà révolus; et ce Préambule triomphal sonne mieux que jamais et n'est pas oublié.
Préambule, c'est la modeste appellation qui annonce cette naissance exquise et de si heureuse destinée. Il semble, à n'écouter que ce titre, qu'il y ait là seulement un souhait de bienvenue, l'affirmation d'un retour désiré. C'est cela sans doute, car ce morceau éclate d'abord d'une joie saine et belle, mais ce n'est pas que cela. Saint-Saëns excelle à dire vite, et clairement, ce qu'il veut dire, selon le précepte du sage Boileau :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Ainsi, dès les premières notes, la phrase directrice se pose, se déploie, s!affirme. Elle reparaîtra. La trompette revendique sa suprématie, bien que les instruments concertants lui soient mieux qu'un docile cortège. Ce sont là des amis plutôt que de simples suivants. Quelle dextérité dans ce dialogue où la trompette fait sonner ses lèvres d'airain! On pouvait craindre qu'un instrument aussi tapageur et certes de sonorité peu discrète, déchirât la trame de l'œuvre tout entière. Il n'en est rien. C'est un prodige d'adresse, en même temps que d'inspiration facile, plaisante, entraînante que ce septuor.
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L'honneur n'est pas médiocre à Lemoine d'avoir exigé et enfin obtenu cette glorification éclatante de sa fille bien-ainne'e. A son tour, la Trompette serait-elle oubliée, que cette fanfare suffirait à brusquement rappeler son souvenir et par delà les ombres mêmes de Fingratitude.
D'Indy, Alphonse Duvernoy ont voulu ainsi faire concerter la trompette elle-même en un morceau d'ensemble.
En cette fête royale, aussi bien que des rois, de janvier 1880, Saint-Saëns et son œuvre nouvelle auraient pu suffire. Voici cependant que Gounod est là, lui aussi, de sa présence et dans une œuvre tout récemment éclose, son Poljeucte. Robin chante les stances où la musique épouse les admirables vers de Corneille. On sait que cet opéra magistral, de très haute ambition et souvent d'inspiration magnifique, devait cruellement décevoir les rêves et les justes espérances du maître. Polyeucte subit le martyre nouveau et sans doute le pire de tous, de l'indifférence, voire de l'hostilité du public. Et cependant, pour nous servir d'une expression un peu vulgaire mais équitable, les morceaux en sont bons.
Voilà bien des richesses et qui nous sont libéralement prodiguées. Lemoine aime à faire largesse; c'est un roi qui jette à pleines mains sur son passage l'or bien sonnant des joies les plus belles et les plus douces. Mais à ce jeu il vide ses poches; et il lui faut bien crier misère. Sa pauvreté est mieux qu'un vice, c'est une gloire. Au lendemain de ces soirées triomphales et d'une étourdissante splendeur, quelle ironie! Lemoine avoue sa détresse. Le budget de la Trompette est en déficit, ni plus ni moins que le budget d'un grand pays; et Lemoine n'a pas la ressource de remettre au pressoir le porte-monnaie déjà quelque peu aplati du contribuable. Chargé d'honneurs et fier de l'œuvre accomplie, il tend la main comme Bélisaire. C'est ainsi que, pour assurer une seconde exécution du Préambule de Saint-Saëns, dès la première heure furieusement applaudi, le bon prieur ouvre une petite souscription. Les frais augmentés exigent une générosité nouvelle.
Reber est un musicien un peu oublié des générations pré-
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sentes. Il mérite mieux. Cet Alsacien très Français, célibataire un peu grognon, — mes souvenirs du moins me le montrent ainsi — a le style, la délicatesse, la finesse. Ses goûts étaient un peu étroits. En dehors de Haydn, de Mozart, aussi d'Auber qu'il estimait complaisamment, bien qu'Auber, régnant dès lors à l'Opéra-Comique, pût singulièrement gêner Reber lui-même à l'occasion compositeur de théâtre, et non sans agrément, Reber, en dehors de quelques modèles presque divinisés, ne voyait pas de salut. Berlioz lui était fermé, Meyerbeer odieux. Et pourtant Reber ne doit pas encourir les mépris, les condamnations que, d'un ton sec et distant, il laissait tomber sur tant d'autres. Il se recommande en de très jolies choses. Aussi me plaît-il relever son nom au programme de la Trompette daté du 3o janvier 1880. Lq Jardin est une mélodie que chante M™® Mélan et que Pugno accompagne.
II serait moins laborieux d'énumérer les pianistes de talent ignorés de la Trompette que d'énumérer ceux-là et celles-là qui sont venus chercher la consécration d'une élite peu nombreuse, mais hautement estimée. M""" Essipoff et Montigny-Rémaury sont au clavier le soir du i3 février 1880. Elles se partagent Rameau et Chopin. Ce soir-là, le chant est de Saint-Saëns et de Fauré; et trois fois celui-ci révèle ses exquises inspirations, particulièrement dans les ruines d'une abbaye.
La musique de théâtre est le mieux à sa place au théâtre. Philémon et Baucis de Gounod, Le timbre d'argent de Saint- Saëns, Cendrillon de Nicolo, sont du théâtre, et même de Topéra-comique. M""^ Chamerot et M"^ Viardot les introduisent gaiement et brillamment.
Toute une séance, celle du 9 avril, est consacrée aux auteurs vivants; — quelques-uns hélas! ne le sont plus — ce sont Duvernoy, Thomé, disparus, Cécile Chaminade que sa patronne quelquefois heureusement inspire, Diémer qui enlève un admirable succès, interprétant lui-même, avec l'aide de Thomé, un concerto en ut mineur.
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L'exercice 1880-1 881 ouvre le 2 S décembre; et dès lors Le préambule ào. Saint-Saëns, complété, passant d'un menuet à une marclie funèbre, pour continuer en gavotte, est devenu, dans cette forme dernière, le fameux septuor, Dereul et Teste reviennent l'un et l'autre armés comme naguère, celui-là de sa contrebasse, celui-ci de sa trompette. Pour la première fois, des chœurs sont admis, renfort inattendu. Gounod, en sa ronde échevelée et si charmante des Bacchantes défilant au seuil du logis où Philémon aime Baucis de même que Baucis aime Philémon, inspire, soulève ce joli tapage; et Rossini, dans Vhijlammatus de son Stabat, un peu profane mais si bien chantant, emporte choristes, M'"'' Fuchs qui les mène, Saint- Saëns qui résume l'orchestre absent, sous ses doigts habiles.
On a voulu bisser. Ah! de ce coup, Lemoine se fâche. Pas de bis à la Trompette! « On ne doit jamais, dit-il, — et il fait imprimer cet anathème, — bisser un morceau de musique, pas plus qu'on ne fait répéter, deux fois de suite, une histoire quelque spirituelle et spirituellement racontée qu'elle soit. )) On se le tiendra pour dit et pour longtemps, mon cher Lemoine, en votre présence, ou du moins autant que l'on peut vous craindre dans un prochain voisinage, comme embusqué derrière la porte. Depuis...! que l'on vous aime toujours, mais que l'on ne vous voit plus, même à la cantonade, on bisse, on a bissé à la Trompette! N'allez pas vous pendre pour cela! Et dites-vous que ce bis s'adressait autant à l'œuvre si bien goûtée, aux interprètes si heureux, qu'à vous-même. On criait bis pour doubler les jours qui vous restent, les années que l'avenir vous garde.
Le chant, dans cette année 1881, emprunte les lèvres bien disantes de quelques femmes inoubliées. C'est tout d'abord M"* Lalo qui interprète un air de Saplio; c'est M'"* Brunet- Lafleur qui, dans quelques mélodies, se met au service de Coquard.
Le 28 janvier débute, du moins à la Trompette, une pianiste nouvelle. M™'' Pallier-Laurent; et dans une séance suivante, les quatre clavecins dont le viei|x Bach se devait con-
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tenter, se transforment en quatre pianos concertants où s'assoient et rivalisent de virtuosité merveilleuse, de Bériot, Pugno, Diémer, Saint-Saëns.
Le voici encore cet ami, ce collaborateur, Saint-Saëns! Mais la soirée du 19 février 1881, comme pas une autre, mérite d'être contée. Sans doute, le programme annonçait déjà d'admirables grandeurs, car Beethoven y voisine avec Haendel, aussi de délicieuses friandises, car auprès de Mozart, associant piano et violon, Massenet était convié, et la vierge elle-même avec lui, la vierge divine et maternelle éveillant, en quelques stances, comme les joies lointaines d'un paradis retrouvé. Ce n'était pas encore tout; un Russe — Lemoine veut tout conquérir — César Cui, dès lors peu connu, était de la fête. Que de joyaux! Une surprise charmante devait ajouter comme une lumière, une explosion de gloire nouvelle, à toutes ces splendeurs.
Ce jour même, Saint-Saëns vient d'être nommé de l'Institut. Reber lui a cédé sa place. Nous avons dit le mérite très réel, et maintenant trop déserté, de Reber. Toutefois, on ne saurait, en cette circonstance et cette transmission d'honneurs, rappeler le mot de Ducis s'asseyant au fauteuil que Voltaire venait d'abandonner : « il est des hommes à qui l'on succède, mais que l'on ne saurait remplacer ». L'Institut n'est pas diminué, bien au contraire, passant de Reber à Saint-Saëns.
Au sortir d'un vote triomphal et d'un avènement radieux, l'élu devient aussitôt le héros de l'heure présente. Les compliments l'assaillent; on le cherche, on l'envahit, on le dévore de-ci, de-là, partout, ailleurs encore. Mais en ce jour même, comme il était promis, Saint-Saëns n'a voulu connaître qu'un logis entre tous aimé. Sa première visite d'académicien est pour la Trompette.
Lemoine est présent. Il avait pressenti le choix de l'Académie. Il n'en voulait pas douter un seul instant. Aussi est-il prêt à donner l'accolade à l'élu suprême ; et la scène est charmante. Vers dix heures, entre deux morceaux, on a vu Lemoine monter les degrés de l'estrade et se placer bien
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en face de ses invites. De cela on ne s'étonne qu'à demi. Lemoine aime à causer s'il n'aime pas que Ton cause, du moins quand la musique a la parole. Peut-être Lemoine va-t-il gourmander une fois encore ceux-là qui viennent trop tard, ou ceux-ci qui partent trop tôt. Mais non, c'est autre chose. Lemoine est ému, presque solennel. Il tient dans la main un objet inattendu, inexpliqué. Il s'avance, il parle dans un silence où l'on entendrait gémir une chanterelle défaillante.
Mes amis, Mesdames, Messieurs,
« Lorsque je prends ici la parole, mon discours dure ordinairement à peine dix ou quinze secondes; ce soir, en veine d'éloquence, je vous demande une grande minute d'attention.
« Je suis aujourd'hui plein de bonne humeur et de joie, les applaudissements avec lesquels vous avez accueilli Saint- Saëns, montrent que vous êtes en parfaite communion d'idées avec moi et fiers d'avoir l'étrenne de ses palmes vertes. Je n'en doutais pas. Aussi, il y a quelques jours, dans l'intention de consacrer, par un souvenir d'amitié, la date du iQ février 1881, j'ai choisi un morceau de palissandre gros comme le pouce, je l'ai fait couper à une longueur de trentecinq centimètres, tourner et polir comme il convient. Une garniture d'argent a été ajoutée au centre et aux extrémités. Sur mes indications, un graveur idoine à ce travail y a buriné quelques trompettes — vos armes — enlacées avec des palmes d'académicien, tant sur le bois que sur le métal, puis a gravé l'inscription suivante :
A G. SAINT-SAÉNS
Au nom de la Trompette
Son ami et son admirateur.
E. Lemoine.
19 Février 1881.
« Le tout — Lemoine disant cela déroulait son paquet — constituant un bâton de chef d'orchestre. C'est bien peu de
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chose, mais c'est la sincère amitié et la profonde admiration qui l'offrent. Je le remets à Saint-Saëns, parce que je suis certain que ce souvenir lui fera plaisir, en lui disant : « In hoc signo vicisti. Voici l'instrument de tes victoires ».
Tonnerre d'applaudissements. Cela devait être, et pourtant il nous semble que, dans l'éloignement des jours, près de trente ans accomplis, cette scène se hausse et grandit mieux encore. Les applaudissements ne sont que d'un fracas passager; les échos les plus fidèles ont bientôt fait de les désapprendre. En cette soirée qu'il nous plaît évoquer, la rencontre n'est-elle pas touchante, et noble, et glorieuse, de ces deux hommes, dissemblables à bien des égards, de taille inégale à la mesure qu'impose la postérité, mais l'un et l'autre passionnés serviteurs de cette déesse, la musique adorée? L'un devait l'épouser, la faire sienne, l'emporter dans la splendeur de nouvelles apothéoses; l'autre ne savait, ne sait rien qu'écouter, mais écouter de son âme, de sa tendresse profonde. Sa foi est d'une exaltation sublime. C'est une manière encore, et non négligeable, d'avoir du talent. Le bâton conducteur, nous pourrions dire le sceptre, est donc remis à Saint-Saëns; mais un instant, une minute, Lemoine l'a tenu dans sa main. Il s'incline en le remettant, mais aussi il embrasse. Saint-Saëns, Lemoine, ont échangé un baiser fraternel; et dans cette accolade, un moment, ils se sont trouvés confondus. Ce n'est que l'espace d'un éclair, mais les deux fronts dès lors sont apparus de niveau sous la consécration et la reconnaissance de la déesse qui leur est commune.
Que cette heure ne soit jamais oubliée de la Trompette! Puissent de tels souvenirs éveiller sa joyeuse fanfare!
Diémer, Pauline Viardot, ne sont pas que des virtuoses, prestigieux interprètes de la pensée des autres. Diémer met à l'essor des ailes; PauUne Viardot déléguant, en quelque sorte, son verbe souverain à sa fille, héritière fidèle, révèle son talent créateur en quelques mélodies; et tenant le piano elle-même, elle accentue et détaille ses heureuses pensées.
Si les programmes sont toujours séduisants et multiplient
indéfiniment Tembarras des richesses, Lenioine, vigilant comme personne, subit cependant parfois les contre-ordres, une répétition générale du Tribut de Zamot^a qui retient l'artiste espéré, les rhumes qui font les ténors aphones, les soudains empêchements, oh! toujours de réalité cruelle, non pas de désertion coupable ou de caprice inexcusé. Avec Lemoine, les ténors sont dociles, les plus jolies femmes n'ont pas de caprice. Ainsi les programmes annoncés ne sont pas toujours les programmes exécutés. Mais la défaillance est conjurée, le vide est comblé. A défaut d'une chose exquise, on aura une chose admirable; et l'assistance trouvera un attrait nouveau dans la surprise même.
Wagner, bien que le théâtre soit son empire unique et violemment revendiqué, ne saurait être ignoré de la Trompette. Il fait ses débuts, le 5 mars 1881, sous les doigts alertes de M"*" Miclos, avec la marche du Tannhauser , et la semaine suivante, aux caresses habiles d'un harpiste que sans doute le roi David aurait envié, en une transcription du chœur que chantent, au crépuscule des dieux, les flottantes filles du Rhin.
Popper un moderne très estimable, Colasse suivant de LuUi, Brull, Hummel, Cimarosa, présenté par Mad. Terrier- Vicini, sont des noms bien chantants, sinon retentissants aux annales de la musique. Nous les signalons au passage, jaloux de donner au moins la physionomie générale de ces concerts égrenés sans fin et qui varient, sans jamais s'égarer dans le médiocre et ce que Gounod, sévère une fois par hasard, appelait de la musique inutile.
Il faut qu'ils y viennent tous. Glorifié en la trinité radieuse qui désormais préside aux destinées de l'Opéra, l'aimable confident des Petites Michu et de ForUmio, se souvient-il que, dans la soirée du 7 janvier 1882, il entendait, lui aussi, l'appel de la Trompette? Le programme, document incontestable, nous assure que Messager accompagnait dès lors au piano M. Henschling chantant Pair que Massenet a mis dans la bouche d'Hérode en son opéra d'Hérodiade.
Chemin faisant, Lemoine reprend avec nous sa causette
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familière. Voilà qu'il nous dit et imprime : « J*ai oublié quelque part dans une de mes courses, il y a quatre ou cinq jours, la serviette portefeuille que j'ai ordinairement avec moi, je pense l'avoir laissée chez quelqu'un de la Trompette... » Ainsi tantôt Lemoine retrouve les objets perdus, tantôt c'est lui-même le perdant. Libre échange d'amitié et de petits cadeaux.
Ce qui ne se retrouve pas, hélas! ce sont les morts. En voici un encore qu'il faut saluer au passage, Auguez, naguère bon serviteur de la patrie Française, lorsque, soldat et blessé sous les murs de Paris, il recevait la médaille militaire, plus tard — et maintenant c'est fini — bon serviteur de l'art, lorsqu'il chantait, à la Trompette, des fragments du Tannhauser et la sérénade du Tasse, tour à tour interprète de Wagner et de Godard.
Désormais, il n'est plus guère de concert où quelques numéros ne soient pas de chant. Boudouresque se fait applaudir, évoquant Les Deux Grenadiers de Schumann, magnifique épilogue de cette épopée qui commence à la Marseillaise et s'achève en sa résonnance lointaine, sonnant cette fois comme l'extinction des feux sur les chemins désormais de la défaite et de la mort.
Voici Rubinstein en personne qui vient à la Trompette, le vendredi 24 février 1882. D'Indy, Breitner l'assistent, car son Bal masqué, met aux prises trois pianos. On sait la maîtrise formidable de cet homme. Le piano touché par lui se transforme. C'est quelque chose de stupéfiant. Il ne semble pas possible que des touches d'ivoire et des cordes frappées puissent révéler tant d'originalité curieuse et de puissance souveraine. Dès les premiers accords, un horizon se découvre, tout un monde éclate; et lorsque délivré de ce démon, le piano se tait, quelques moments c'est un grand silence de l'attention asservie, des mains elles-mêmes hésitantes. On a besoin de se reconnaître pour commencer d'applaudir.
Voici une grande colère de Lemoine. D'aucuns ont oubhé que la Trompette est un salon : « on a forcé la porte d'une des
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grandes baies, dit-il... Plus de quarante dames sont restées debout, presque tout le concert, ou sont parties épuisées de fatigue, lorsqu'il y avait nombre de jeunes gens commodément assis... Il y a rarement des enfants i\ la Trompette, et je dis très nettement que c'est ce que je désire. Il y en avait plus de trente! Une personne en avait amené quatre!! » Et Lemoine outré renvoie les délinquants au code de la comtesse de Vatenville et les enfants à leur nourrice. « Si je ne peux conserver à nos soirées la tenue correcte que je trouve dans le salon de tous ceux d'entre vous chez qui j'ai l'honneur d'aller, ma résolution est irrévocablement prise, les soirées de cette année seront les dernières. »
Cette diatribe, sans doute justifiée, ne compte que vingt-huit ans d'âge; et la Trompette est loin encore de ses soirées dernières. L'orage a passé. Le ciel a repris sa coutumière sérénité.
L'art, mais surtout dans sa forme chantante, ne veut pas connaître de frontière. MM. Ernest Naumann, le pianiste Arthur Friedheim, le Russe Balakireff, le Norvv^égien Grieg, voilà certes des noms et des talents venus de loin.
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.
Lemoine pourrait répéter ce vers que galamment Voltaire adressait à la grande Catherine. Grieg a tour spécialement intéressé Lemoine. Notre grand prieur ne fait pas que Tinscrire sur son programme. Il va jusqu'à dire dans une sorte de manifeste : i< Je vous recommande le quatuor de Grieg qui me semble un chef-d'œuvre. » Grieg n'est plus; mais on sait que la réputation brillamment conquise devait confirmer cette approbation première qui pressentait et saluait le nouveau venu.
En cet exercice 1881-1882, vingt et unième année de la Trompette régnante — la voici bientôt qui entre dans sa majorité — le quatuor est officiellement de MM. Marsik, Rémy, Van Wacfelghem et Delsart. Toutefois, le Hollandais Hollmann et Malbernac ont fait quelques suppléances.
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Certes, regardant par devers lui après cette année si magnifiquement laborieuse, Lemoine pouvait se dire ce qui est mieux encore que ne pas perdre sa journée : « je n'ai pas perdu mon année ». Mais bien que la gratitude doive toujours et tout d'abord remonter jusqu'à lui, il veut se croire l'obligé de beaucoup. Rubinstein est venu à la Trompette. Une trompette lui sera donc offerte en hommage et enthousiaste souvenir. Il y a, du reste, un précédent à cette libéralité. Le cercle dit familièrement des Mirlitons, compte dès lors parmi les cercles les plus brillants de Paris; et Rubinstein a joué aux Mirlitons. Breloque symbolique et glorieuse, un mirliton d'or lui a été remis. Une trompette ira rejoindre le mirliton; et voilà tout un trousseau d'instruments de musique, heureusement silencieux, que Rubinstein pourra porter à sa chaîne de montre. Une modeste souscription d'un franc que volontiers les tubicoles s'imposent, couvre les frais de cette munificence.
Une trompette à un pianiste! c'est moins surprenant qu'un sabre! et pourtant c'est d'un sabre que des auditeurs extasiés ont naguère gratifié Liszt. « Le sabre! Le sabre! » Ofifenbach se contentait de le chanter; nous ne saurions dire si Liszt a jamais brandi le sien.
Décidément, Grieg est en grande faveur. C'est lui, c'est son quatuor qui ouvre le premier concert à ce premier programme de i883 que Lemoine termine de ces deux mots : « Bonne année! » Toutefois, Saint-Saëns est au piano; et c'est lui, compositeur et accompagnateur, qui marque Le Pas d'armes du roi Jean où Plancon fait merveille.
Un peu tardivement peut-être, C. Frank vient à son tour. M*'^ Brun chante L'Ange et l'Enfant. A treize ans, un petit Napolitain, R. Lavello faisait applaudir un petit opéra sur la grande scène du grand théâtre de Marseille. L'assistance l'ignore peut-être, lorsqu'elle voit ce même Lavello, prodige d'antan, accompagner M™^' Blanche et Agnese Stone chantant du Mozart, du Meyerbeer, du Gounod, du Weber.
Oh! oh! voilà qui est grave. Une lorgnette a été oubliée le
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27 janvier; et Lemoine o tire de la rendre. Pour un ennemi de la lorgnette, c'est admirable. Quel eilort il a du faire sur luimême pour ne pas confisquer l'objet du délit! Toutefois, je n'aurais pas conseillé au coupable d'aller en personne réclamer cet instrument de profane impertinence. Une récompense aurait bien pu suivre la remise de l'objet, mais non pas une récompense honnête; et c'est l'inventeur, cette fois, qui l'aurait donnée.
Messager se prodigue. Le voilà, plusieurs soirs de suite, au piano. M""" Caron, en attendant, les gloires suprêmes de rOpéra, chante, à la Trompette, un hymne pieux : Maria, mater gratiœ, de Bernardi; et le même soir, Lenepveu que rinstitut doit bientôt appeler à lui, s'accompagne, faisant chanter par M'" Huré La Jeune Captive.
En date du 20 avril i883. M'"® de Grandval, Chabrier, Bourgault-Ducoudray, sont les nouveaux venus. La première, d'aimable et sérieux talent, le second, évocateur d'espérances qu'il ne devait pas toutes accomplir, la mort ayant posé sur lui ses doigts glacés et murmuré : Tacet. Tous les trois nous ont quittés, hier à peine Bourgault-Ducoudray, vaillant lutteur acharné dans sa tâche. Il ne faut pas nous étonner de rencontrer ce dernier si tardivement dans nos annales fameuses. Moissonneur de mélodies populaires, fervent de la musique chorale, Bourgault-Ducoudray cheminait, au pays de l'art, non pas sur les mêmes pistes et dans l'attirance des mêmes horizons où Lemoine se complaît le plus volontiers. Ces deux hommes si bien méritants ne pouvaient guère que se saluer de loin. Leurs routes sont parallèles, non pas communes. Bourgault-Ducoudray rêve d'un peuple sonnant la fanfare de son âme et des grandes passions collectives^ il s'efforce à éveiller l'unanimité dans l'extase et par de là les plus vastes horizons. Lemoine est un raffiné comme son ami Horace. Oh! sans doute, il aime, nous l'avons dit, à faire part de ses joies. Il veut des invités dans son salon; mais il nous le répète sans cesse, il veut qu'alentour de lui, on soit toujours dans un même salon. Nous irions jusqu'à dire qu'à la table délica-
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tement servie, il veut des convives de choix, dignes de déguster les plus adorables friandises. Bourgault-Ducoudray veut les libres horizons; les barrières lui sont importunes. Il ferait chanter le pnyx, le foi*um, et jusqu'aux portiques, aux colonnades dont ils sont environnés. C'est de préférence un musicien de plein air. De si beaux tapages étant impossibles à la Trompette , c^est une simple gavotte qui introduit Bourgault- Ducoudray, et ajoute son nom sympathique entre tous, en notre palmarès.
De Rotterdam dont il conduit le Conservatoire, Gernsheim vient à la Trompette; et Gradener, de Vienne, a sollicité et obtenu, avec un octuor, notre accueil et notre approbation. Au reste, de toutes parts, d'une ascension continue, fatale, et comme en l'accomplissement d'une loi souveraine, la Trompette étend son crédit et son autorité. Lemoine en sonne mieux que jamais. C'est vers ce temps que Bayard, un maître d'imagination inépuisable et qui tient dans sa main un crayon alerte, habilement obéissant, fait de son ami Lemoine une effigie plaisante et parlante. Elle deviendra le frontispice des lettres ou circulaires de toute spéciale importance. Lemoine apparaît en moine, drapé d'un froc austère et le capuchon sur le dos. Cependant, il a mis la trompette aux lèvres, ce qui donne une idée un peu singulière de l'ordre monacal dont ce moine accepte la règle. Ni saint Bernard ni saint Benoît n'ont imaginé cette chose de faire sonner matines par une trompette. Mais notre moine est à lui seul sa règle, son patron, ses frères, son abbaye, son rêve, sa récompense et son paradis. Honorons du moins les vœux qu'il fait; ils ne sont que de nous donner, à défaut des joies éternelles, d'autres joies plus prochaines, aussi les plus douces, les plus nobles, que notre terre de misère et de larmes ait jamais enfantées.
Vienne raffole de musique comme pas une autre ville où se soit accumulée de la poussière humaine. Un quatuor vocal de quatre dames en arrive et interprète un chœur de Saint- Saëns, une danse hongroise de Brahms-Dappler.
Wagner trouve encore quelque résistance et jusque parmi
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les grands pontifes du quatuor. Répétant Hdjlle de Siegfried (arrangement de Pringsheim) un de ces messieurs ose dire : a ce n'est pas très dansant ».
Ce terrible Wagner, de son vivant, et plus encore de par sa puissance d'outre-tombe, devait réaliser de ve'ritables prodiges. Il obtient qu'un public se vienne enfermer dans une prison ténébreuse où ne se révèlent que l'œuvre et le maître jalousement dominateur. Il obtient que, pour lui, l'heure du dîner soit changée, que nos habitudes journalières soient bouleversées, enfin que soient écoutées pieusement, et durant quatre heures de suite, des choses admirables sans doute, mais inaccessibles souvent à des auditeurs, d'aucuns diraient des patients réprimant toute impatience. Il obtient que rien ne soit bissé, que les artistes ne viennent pas faire des révérences à Tavant-scène, alors qu'ils viennent de tomber morts sur la place. Et notre excellent Lemoine ne peut obtenir que, durant deux heures à peine, on reste tranquille, écoutant égrener comme une gerbe d'inspirations charmantes. Ecouter deux heures de suite sans bavarder, pour des Français, surtout des Parisiens, serait-ce donc dépasser les forces humaines? Quelques-uns le pensent, le disent, récrivent; et Lemoine reçoit des lettres, le priant de ménager un entr'acte dans ses programmes. Le repas serait donc de deux services-, et les invités pourraient ainsi reprendre haleine pour mieux goûter Mozart après Beethoven, à moins que ce ne soit Beethoven après Mozart.
Lemoine veut être conciliant. Il en appelle au suffrage universel. Il consent au référendum, il ouvre un scrutin; et des bulletins de vote, à l'avance imprimés, sont mis à la disposition de l'assemblée souveraine. Mais, en France, rien n'égale la fureur d'obtenir le droit de suffrage, sinon la parfaite indifférence d'exercer le droit obtenu. On vote peu à la Trompette comme ailleurs. Voici cependant, devant moi, un bulletin et marqué d'un nom fameux, car le scrutin n'est pas secret, chacun doit avoir le courage de son opinion. Ce nom cher aux lettres anciennes est celui d'Egger. Ce vote
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est ainsi formulé : « Je vote pour la modification proposée ».
Egger aurait peut-être désiré parler grec, ou du moins parler de grec, entre deux sonates. Toutefois, son opinion ne devait pas prévaloir. La Trompette n'a pas connu et ne connaîtra pas les entr'actes.
Dans toute la force de ce terme majestueux et opulent, Marie Sasse, naguère Sax — elle devait modifier son nom sur les réclamations de la maison et de la famille Sax, facteurs d'instruments à vent — Marie Sasse est une forte chanteuse. Elle sait porter, comme à gosier tendu, à poitrine gonflée ainsi qu'un soufflet de forge, les rôles écrasants du grand opéra. Elle fut Valentine des Huguenots, Rachel de la Juive, Sélika de l'Africaine, redoutable amoureuse qui mourra sous un mancenillier, mais non sans avoir jeté, aux quatre vents de l'espace, ses tendresses de panthère, ses lamentations et son désespoir. Marie Sasse, à demi apaisée et se faisant discrète, dit, un soir de Trompette, la plainte d'Ariane que soupire Arth. Goquard. Ces pauvres héroïnes d'opéra, il faut toujours qu'elles se plaignent de quelqu'un ou de quelque chose.
Lemoine donne des leçons d'art musical bien compris, mais aussi des leçons de politesse. Une cantatrice a laissé tomber de ses mains divines sa feuille de musique, et le papier a roulé au bas de l'estrade. Ainsi dépourvue, la cantatrice est demeurée un instant, bouche close, les bras ballants, ridicule posture pour une femme offerte aux admirations de toute une assistance. Et il ne s'est pas trouvé un auditeur assis au premier rang, pour ramasser la feuille errante, arrêter la fuite ou la fugue! « Un mauvais point pour manquement aux règles de l'ancienne galanterie française ! » Voilà ce qui est imprimé en note au bas du programme de la séance suivante.
Quelqu'un d'entre vous qui lisez ces pages de fidèle évocation, aurait-il par hasard conservé ce que nous appelions au collège le cahier de correspondance, dialogue qu'échangeaient, par-dessus la tête de l'élève, le professeur sévère et
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le père débonnaire; peut-être, dès lors, cet écolier lointain trouverait-il de ces annotations, de ces reproches et de ces mauvais points. Dans notre maître il y a du magister; et ce n'est que pour le faire mieux aimer et plus hautement respecter.
Mesdames Castillon, Lépinc, Watto, chantent du Ch. Lefebvre et du Berlioz.
Entre temps, Lemoine nous dit tout de ses petites affaires ; nous sommes mieux que de ses amis, nous sommes de sa famille. Il n'a rien de caché pour nous. Il change d'appartement et nous en fait part. De la rue du Cherche-Midi le voilà qui émigré au 5 de la rue Littré. Ce n'est pas se dépayser beaucoup. A cette rive gauche de Paris, théâtre de ses premiers exploits, il semble que la Trompette et son père soient enchaînés en des fibres indéracinables.
Voici qu'un complot se dessine et se dénonce lui-même. Quel moyen de maintenir le mystère alentour d'une conspiration où les conspirateurs se comptent par centaines? L'âme de la conspiration est un camarade échappé lui aussi de l'École Polytechnique, un manufacturier d'importance, Paul Boca. Il tutoie Lemoine, mais il ne songe qu'à le grandir par-dessus toute la lignée et des camarades et des amis. Le temps n'est plus où l'on hissait le vainqueur favorisé des dieux et de la victoire, sur le pavois; et nous imaginons en effet avec peine Lemoine en équilibre téméraire debout sur un bouclier. A défaut du bouclier incommode et suranné, ce sera donc une médaille. Lemoine, de par les sympathies, la reconnaissance de tout un petit peuple, sera revêtu de ce droit régalien, le droit de battre monnaie. Si son effigie n'apparaîtra pas elle-même dans le métal incorruptible et sacré, c'est par discrétion et modestie. De sa personne Lemoine abdique devant la muse.
Paul Boca trouve des complices dans MM. Angot, Broca, Gaspari,Gauthier-VilIars, Laisant, Marleau, Mignon, Rouart, Schlumbcrger, Spielmann, Thévenin.
Tels sont les organisateurs premiers. L'artiste choisi est
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Degeorge; et sans doute on ne pouvait mieux choisir. Le temps où nous vivons, a vu éclore une renaissance admirable de Part de la médaille. Un pays qui se peut enorgueillir, presque à la même heure, de Roty, de Dupuis, de Chaplain, de Ponscarme, de Degeorge, ne le cède à aucune époque, ni à aucun pays. Degeorge fera merveille. Toutefois, le travail est lent et la maladie de l'artiste le doit encore ralentir. L'heure n'est pas encore venue où Lemoine n'aura qu'à tendre la main pour recevoir cette magnifique obole, consécration de l'œuvre accomplie.
Au piano se succèdent M"'"' Wilhelmine Tzarvady et Marie Poidevin. Vidal, Schubert, Massenet composent, un soir d'Avril, sur les lèvres de M"' Thuringer, la trinité du chant.
Le seul ouvrage nouveau que l'exquise Patti ait créé, est Velléda de Lenepveu. Le 2 mai 1884, des fragments considérables de Velléda sont offerts aux suffrages bientôt singulièrement favorables, des habitués de la Trompette; et vingt dames choristes, de la Concordia où préside M™® Fuchs, sont venues faire cortège à l'héroïne gauloise.
Volontiers, à l'occasion, bien qu'il ne soit pas archéologue, Lemoine retrouve des œuvres oubliées et les restitue à la lumière, à la joie des applaudissements désappris.
Tout à Theure, nous parlions de médaille. Lemoine, lui aussi, peut connaître les joies de l'antiquaire découvrant dans les poussières qu'interroge une ardente curiosité, quelque bronze précieux, une effigie effacée, qui va retrouver cours, passant aux mains des enfants, comme naguère elle circulait aux mains des ancêtres disparus. Vivaldi est un peu oublié, bien que Bach ait voulu transcrire quelques-unes de ses œuvres; et Lemoine retrouvant un concerto de ce même Vivaldi, en sa teneur originale, en donne le régal imprévu et curieux.
Après le passé, l'avenir. Le 16 janvier i885, c'est une primeur; un Orphée, poème symphonique de Liszt que Saint- Saëns a transcrit pour piano, violon et violoncelle. Lui-même,
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ce même soir, exalte sur le piano son hymne à Victor Hugo. Les deux grandeurs sont dignes l'une de l'autre.
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.
Entré par hasard en une église de village, Maréchal a lu, sur la tombe de demoiselle Charlotte du Couldrier morte le 10 mars 1604, un sonnet que le rigide Boileau aurait sans doute estimé sans défaut; et Maréchal Ta mis en musique, ajoutant, à ces vers délicieusement attristés, les sanglots de l'orgue et les larmes du piano. C'est Fauré, c'est Messager, qui accompagnent la plainte lointaine de Charlotte flétrie en son printemps, et que la pierre, semble-t-il, ne s'est point lassée de pleurer.
De plus en plus fort comme chez Nicolet; c'est un dicton vulgaire. Lemoine, lui aussi, est toujours en travail de quelque nouveauté. Nous avons dit, nous avons vu de quelle vaillante gaieté il a, en dépit de bien des épreuves, traversé l'existence et poursuivi son chemin. Gai, il l'est volontiers et avec délices. Le sonnet funéraire tout à l'heure soupiré, nous pouvait laisser en grande tristesse, et nous aussi, après les pauvres parents si lointains et si dépourvus, nous allions peut-être prendre le grand deuil de Charlotte du Couldrier. Lemoine n'y saurait consentir. Il estime, comme son maître Rabelais, que le rire est le propre de l'homme, le bon rire, sain, librement épanoui, qui vient d'un bon cœur, qui ne blesse personne et qui, sans ironie, tout franchement bien au contraire, emporte, du moins quelques instants, toute tristesse, comme un beau coup de soleil dissipe les nuages importuns, élargit Thorizon, enveloppe toute la terre d'azur, d'espérance et de joie.
La Trompette est en liesse. Elle va s'enguirlander des grelots de la Folie. Beethoven hésiterait à la reconnaître. Lamentable héros du génie et de la douleur, étant sourd, il n'aura pas à se boucher les oreilles. Voici la Mi-Carême, le 14 mars i885, la première en date de ces fêtes joyeuses dont la Trompette dès lors vient d'établir la tradition.
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Le programme est à deux faces, et une fois par hasard, il réalise le desideratum de quelques-uns, un entr'acte séparant la première et la seconde patrie.
Toutefois, la Trompette a quelque scrupule et se montre tout d'abord ce qu'elle est à l'ordinaire, sérieuse et un peu grave.
\}n Angélus àQ Liszt, une sonate pour violoncelle et piano de Marcello qu'interprètent MM. Delsart et Fauré, un trio de Beethoven , un air de Marie Madeleine où le charme capiteux de Massenet, le plus redoutable semeur des péchés tendres qui fut jamais, s'épand aux lèvres de M'^" Ostronne, voilà qui n'est pas pour nous dépayser. Le sourire dès lors peut se laisser entrevoir, non pas éclater en l'explosion du rire tapageur et furieux.
La seconde partie s'affirme aussitôt alla burlesca. Une flûte, aux mains du regretté TafiPanel, le Tulou des temps modernes, un violon, une contrebasse aux mains de Marsik et de Bailly, concertent joyeusement; et c'est Lange qui a imaginé la badinage très peu angélique. Marsik s'ingénie à jouer, lui tout seul, un duo, énigme musicale^ que propose un sphinx railleur mais pas méchant, Chaine. Dunkler, sous l'archet de Delsart, fait chanter, au violoncelle étonné, une chanson à boire.
Ce ne sont là toutefois que les bagatelles de la porte, et comme la parade qui nous invite à entrer. Le spectacle est nouveau; et puisqu'un jour nous gaminons en pleine folie, disons qu'en la foire tout entière dont la salle de l'Horticulture, par grand hasard, est devenue le théâtre, il n'est rien qui soit de cette surprise et de cette burlesque fantaisie. Eh! oui, c'est annoncé, nous voici en plein alla burlesca. Gabriella di Vergy est un drama lirico, composé, paroles et musique, par un ancien organiste « œuvre de jeunesse ». Du moins, c'est ainsi que les choses nous sont présentées.
Le livret, précieuse brochure, est écrit dans un dialecte
italien ignoré du Dante et de Pétrarque, mais « usité à
Montmartre et aux Batignolles où il a été importé par des
Auvergnats ».
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Saint-Flour est vaguement sur le chemin de Paris à Rome. Voici les personnages et la distribution première. Les créateurs veulent être pieusement salués :
Alfredo M. Lévy ténor.
Il conte di Vergy M. Lepers baryton.
Gabriella di Vergy M™^ Conneau, mezzo.
Oui, M™^ Conneau, naguère recherchée dans les salons de Tempire deuxième, cantatrice de beau talent et de tout repos! La voici conviée, emportée, et bien disante en cette suprême bouffonnerie.
L'accompagnement est d'un piano et d'une harpe. La harpe est aux mains de M. Franck. Au piano vient s'asseoir M™^ Pauline Viardot, nous pourrions dire Sapho en goguette, Fidès même en personne. Ce front volontiers tragique va se dérider; et l'exécutante elle-même aura peine à garder le rythme et la mesure en cette explosion de démence démesurée.
La Troynpette n'est pas coutumière de s'environner d'une grande complication de mise en scène; et l'estrade hospitalière de l'Horticulture manque de machinistes. Il n'importe. Les Italiens ont peu souci de ces choses accessoires et vulgaires. L'imagination de l'assistance enfante à son gré toutes les merveilles qui peuvent lui plaire. Le livret — cela suffit — précise le lieu de la scène. La chambre de Gabriella.
Au lever du rideau, qui du reste ne s'est pas levé, la scène est vide. C'est une habileté, non sans précédent, chez les maîtres de l'opéra italien, de ménager ainsi la surprise d'une entrée sensationnelle; et cette entrée devant être saluée d'applaudissements déjà enthousiastes, et agrémentée de révérences et de sourires jetés sur l'assistance, le spectacle ne sera que plus attrayant pour avoir été un instant retardé.
Donc Gabriella chante à la cantonade; et c'est le sourire aux lèvres, l'éventail battant de l'aile dans la main, qu'elle paraît et salue. Elle est, du reste, comme il convient à la
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prima donna d'un drama lirico, en proie aux angoisses d'une passion dévorante :
Fatal presaggio !
Funesto pressentimcnto!
Persécuta il mio cor.
SospirOy etouj/b, gelo,
Et poi briilo .
Te solo, o caro Al/redo, Potrai mi consolar.
Ah! per me Quai dolce speme Aujourdliui to vedro...
Qiiesto pensier charmante Briilar il cor mija!
Et mi, fa! sont dits et chantés. Délicieuse caresse, une harpe égratigne ses cordes à la cantonade. Alfredo salue l'aurore avant de venir saluer le public :
Gia deir aurora Ilfolgor spenta.
Vieni, 0 mia bella ' Vieni aW amor !
Duo d'amour Ensemble :
Gabriella! — Alfredo!
Ah! deh! m'abbraccia.^ mia car a!
Ah! deh! m'abbraccia, mio caro!
Ah! qiianto amore!
Alfredo égrène sa cavatine :
C'est une extase. Gabriella dévisage Alfredo :
Ah! que bel naso !
Mais à la cantonade gronde une voix trop connue et du reste fâcheuse :
Gabriella !
Et Gabriella tremblante s'écrie :
// mio marito! Fugite!
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Chevaleresque et vaillant, Alfredo s'indigne et dit :
Jofuggire!
Gabriella gémissante et sans perdre son éventail :
Per pie ta !
Et Alfredo se hâte de disparaître, ne demandant pas son reste au mari, mais demandant son rappel au public. Il l'obtient, l'ayant bien gagné.
Second tableau. La grande salle du palais.
// conte solo, baryton farouche et, dans la circonstance, de très mauvaise humeur :
Ma famma nia irompato!...
Ma il mio rival, infâme sedutor
Con quel pugnal
L'i ho triicidato!
Et le comte brandit un poignard, et gémissant sur luimême :
Assdssino io sono.
Efon^a del destino!
Un moment il s'attendrit :
Puis la rage le dévore. Le comte de Vergy va dépasser Othello.
Il rivale, con quel/erro.
Beaucoup de poignard à la clef :
Di mia tnano ho strapa^^^^ato, Ho perçato il suo vil core!
Et voici la scène suprême. // conte et Gabriella sont en présence.
Ecco il mio marito!
Ecco la mia s posa!
Quel drame! Quelle situation!
Maître de lui, et d'autant plus terrible, le comte salue la comtesse en attendant qu'il salue le public.
Buona mattina, signora! Corne state!
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Et Gabriclla se contient, elle aussi :
Bene, et voi, sif^nore, corne avete Passa to la uotte?
Grondant mais calme :
Benissimo!
Double aparté :
Dissimuliamo !
Et comme une phrase de musique ne doit jamais être perdue, surtout lorsqu'elle a été applaudie, le motif amoureux du premier duo revient; le comte a remplacé Alfredo, le baryton, le ténor, le mari, l'amant. A part ces légers détails, c'est toujours la même chose :
Ah! deh! ni'abbraccia^ mio caro!
Ah! deh! m'abbraccia, mia car a!
Une horloge, toujours à la cantonade, sonne midi. Et le comte exact en son régime et ses habitudes, dit :
Suona l'ora Del degiunare!
Ola! presto la tavola!
Les serviteurs apportent une table, menu décoratif et austère : une aiguière et deux coupes :
Et le ménage, d'accord une fois par hasard, s'écrie :
Facciamo brindisi!
C'est d'obligation en effet. Un public d'opéra italien, si séria que l'opéra pourrait être, ne saurait concevoir un repas sans la formalité et le hors-d'œuvre du brindisi.
E tempo di mangiar, Si mangiamo .
On chante toutefois plus qu'on ne mange, plus même qu'on ne vide les coupes, du reste déjà parfaitement vides. Mais voilà le plat de résistance. Sur un signe du comte, les
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valets apportent un plat nouveau, venaison inusitée, un cœur entouré de persil.
Mangiaî
L'amphitryon devient terrible.
Gabriella se méfie :
CKe questo !
L'ordre éclate plus impérieux, féroce.
Mangia! H dico!
Tremblante et perdant l'appétit :
Ma, chie mai questo!
— Questo!
— Cielo!
0 donna infâme, questo...
— lo gelo.
— Moglie infedel !
Questo e il cor del vostro amante!
Et Gabriella tombe évanouie, le temps de permettre au baryton vengeur de placer son morceau de bravoure.
Après quoi, Gabriella revient à elle et se relève, mieux en voix que jamais. Le baryton, pour ne pas être écrasé, n'a qu'à bien se tenir. Duo de passion sauvage, haine et malédiction.
Va! t' execro T'abbomino, ti detesto!...
Rendimi Alfredo!
Mais Alfredo est allé déjà se dévêtir et se revêtir. Il ne reviendrait pas même pour un rappel.
Fredo cadavere L'amo piu encor!
Et Gabriella appelle la mort. Que le bourreau de l'amant soit le bourreau de l'amante peu repentie ! Mais non, l'adultère infâme vivra pour souffrir. — Non, elle ne vivra pas. — Si elle vivra! - Non! - Si! - Enfin, Gabriella arrache des mams de son mari le poignard encore rouge du sang d'Alfredo, un sang adoré; elle se frappe, et meurt!
Mortjf Mort a!
Ah f fulmine deî cielo!
C'est la foudre du ciel, mais c'est aussi un tonnerre d'applaudissements. Charge énorme, mais aussi parodie charmante, caricature bouiïonne, mais aussi portrait ingénieux et ressemblant, farce d'atelier, aussi régal de gourmet bon musicien, Gabriella di Vergj% drama lirico, est tout cela. Jusque dans les suprêmes extravagances, c'est de la musique enfin, toujours de la musique. La main qui badine est la main d'un maître. Les procédés courants de l'opéra italien sont employés, moqués; et c'est à peine quelquefois si la parodie est plus ridicule que le modèle consacré. Donizetti, Verdi, se pourraient reconnaître au passage, plaisantes sans doute, censurés même, toujours d'une main légère et fine. C'est de la satire et c'est de la gaieté; enfin, c'est bon enfant. Et cette pauvre Gabrielle de Vergy qui, dit-on, se laissa mourir de faim, car elle ne voulait plus accepter de nourriture, s'étant un jour nourrie du cœur de son amant, après tant de tragédies, de drames, d'opéras qui racontent ses malheurs, Gabrielle de Vergy avait bien mérité cette consolation suprême, toutefois un peu railleuse, déchaîner le fou rire et entrer, à sa manière, dans une immortalité nouvelle, l'immortalité de la farce et de la parodie.
C'est la coutume d'appeler et demander l'auteur, dans son nom du moins, sinon même dans sa personne, après l'apparition heureuse d'une pièce nouvelle. L'auteur, cette fois, a voulu garder l'anonyme; au reste, il n'assistait pas à cette représentation première, nous entendons la première devant les habitués de la Trompette, car ce drama lirico n'était pas dès lors inconnu absolument de tous. Mais cet auteur est de ceux qui ne sauraient se dissimuler eux-mêmes bien longtemps. Toujours à quelque chose, au timbre de sa voix, à la résonnance de son rire, à l'envolée de quelques notes, il se révèle, il se dénonce. Vainement derrière l'ancien organiste, le maître voudrait-il se dérober. Je serai discret cependant et je laisserai en ces pages, Gabriella de Vergy orpheline.
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S'il vous plaît lui attribuer un père naturel ou légitime, cherchez et vous trouverez.
Chausson n'est plus; et sa réputation, équitable revanche, qui laborieusement s'établit, ne devait être que posthume. Dès cette lointaine année de i885, la Trompette accueille Chausson et fait applaudir deux mélodies \ Le colibri, Nanny, que chante M™® Storm.
Duvernoy, à l'exemple de Saint-Saëns, a voulu glorifier, lui aussi, la Trompette, de par les lèvres de bronze d'une trompette véritable. Il fait exécuter une sérénade en septuor. Plus ambitieux, Bernardi, ce même soir, groupe, alentour de la trompette obligée, un piano, quatre violons, deux altos, deux violoncelles, une contrebasse. Décidément, la Trompette fait beaucoup de bruit dans le monde.
Quel que soit son éclectisme intelligent et très large, elle demeure, au fond du cœur, fidèle obstinément à son idéal premier. Elle a fait une profession de foi, non pas intransigeante, mais complaisante; et cette foi consacre cette divinité, unique et souveraine en quatre personnes, et quatre archets, le quatuor. La Trompette est un salon, c'est constitutionnel; c'est aussi une chambre que suffit à remplir et réjouir la musique, dite gentiment et tout simplement musique de chambre.
L'exemple a été donné, l'exemple est suivi. Le mot d'ordre s'est transmis. Ce n'est pas une soudaine victoire, un coup de théâtre, moins encore une révolution. La conquête se consomme par insinuation. A travers la France, on peut suivre cette infiltration comme d'une source longtemps négligée, comme d'une onde délicieusement rafraîchissante et doucement murmurante.
La musique de chambre d'elle-même ne saurait mener grand tapage. Elle charme plus qu'elle n'étonne. Et voici qu'elle trouve, plus que jamais, des logis, des assemblées pour la comprendre, la souhaiter, l'accueillir. Dès lors, l'un des cercles les plus brillants de Paris, ancêtre du cercle de V Union artistique, dit familièrement V Épatant, se blottit en
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un vieil hôtel de la place Vendôme. Les familiers du lieu sont d'existence mondaine, non pas de grande science musicale, mais de goût délicat, aussi de curiosité facile. Les voilà qui se convertissent ù la joie discrète de la musique instrumentale. Ils ont leur petite soirée où le quatuor devient comme le maître du logis. L'assistance est peu nombreuse. Les membres du cercle ont seuls le droit de libre entrée. Ils sont chez Haydn et chez Beethoven; mais ils sont aussi chez eux. A peine acceptent-ils quelques intrus jalousement limités. Ce sont des soirées intimes, du reste infiniment plaisantes. Aux profanes favorisés exceptionnellement, on demande, et sur le seuil même, la carte obtenue et assez rare. Il y a quelque mystère alentour de ces agapes étroitement fraternelles. Ne faut-il pas voir là une adhésion aux préceptes de la Trompette ? Jusque dans le fracas de Paris, elle trouve des échos.
Pour la première fois, nous rencontrons le nom d'Alary signant un quatuor à cordes. Nous le retrouverons longuement dans la suite de ces annales.
Hans de Bulow est un nom connu et que devait porter une femme, illustre entre toutes, avant de porter le nom encore plus retentissant de Wagner. Commandant au seul piano et non pas, comme il est de sa tâche coutumière, à tout un orchestre, Hans de Bulow interprète Brahms et le fait applaudir.
« Au plaisir de vous revoir! » nous a dit et écrit Lemoine au sortir de la soirée du i" mai. On ne veut pas cette fois le laisser partir ainsi. Le bel artiste Degeorge a enfin achevé sa tâche. L'hôtel des Monnaies a fait gémir ses balanciers et pour Sa Majesté Lemoine, il a battu monnaie, ou plutôt il a frappé médaille. Et cette médaille, le vendredi i5, sera remise à son destinataire si bien méritant et si justement consacré.
L'œuvre est connue; nous n'avons pas à la décrire. La regarder vaut mieux qu'en écouter la description. Affirmons seulement que c'est un véritable chef-d'œuvre. L'ingéniosité de l'allégorie, associant la Trompette au violon fraternel, aux
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lauriers si bien conquis, s'égale à l'exécution fine, large, expressive, éloquente. Les figures planent, cheminent dans l'espace, comme dans l'espace s'envole l'extase même que tant de fois cette bonne et si chère Trompette devait épandre autour d'elle dans notre pensée et dans nos âmes.
Lemoine volontiers pense à tout, mais surtout il pense à tous. Dépositaire intransigeant des convenances mondaines et des lois traditionnelles de la politesse, voire de la galanterie, il ne veut pas cependant que l'on se gêne. Il semble qu'il ait connu le malheur de changer de toilette et d'endosser l'habit importun, au sortir de table, pour se hâter à quelque soirée d'obligatoire invitation. D'aucuns, pense-t-il, pour cette solennité d'une remise de médaille, se croiront obligés d'arborer leur tenue première. Il les rassure. On viendra comme à chacun il plaira le mieux. Il verra les mains tendues, surtout les cœurs joyeusement émus; il ne verra pas les toilettes. Il verra ce que l'on apporte, mais non pas ce que l'on porte.
Toutefois la remise d'une médaille ne saurait être que la phase dernière de cette soirée triomphale, l'accord suprême de l'épithalame. Au quatuor de fondation solide et qui toujours ouvre la marche, tels autrefois d'héroïques sapeurs devant un régiment qui défile, sont venus se joindre Pugno, Taflfanel, Loeb, Malbernac, Teste le trompettiste suprême, de Bailly, Saint-Saëns, et M™^^ Duvernoy-Viardot, Chamerot-Viardot, les deux sœurs, lignée des Garcias, Lalo. Quelle assemblée ! Quel cortège! Et qui donc, dès lors, pourrait au monde s'environner d'une cour aussi glorieuse? Aux interprètes, ajoutons les noms des compositeurs qui, ce soir là, semblent rythmer, alentour de Lemoine, comme une marche triomphale : Beethoven, Lalo, Wormser, Bach, Saint-Saëns.
Les organisateurs de la fête avaient songé à déposer la médaille entre les mains d'un maître entre tous aimé et fameux; et ce mandataire suprême, à son tour délégué auprès de Lemoine, était Gounod. Cette invervention devait hausser encore le prix de ce présent si joyeusement et si noblement
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otTert. Gounod, à regret, décline ce mandat. Ce jour même, le i5 mai i885, il écrit :
« Mon cher ami,
« Il m'est malheureusement impossible d'assister ce soir, à cette réunion dont vous êtes le but et où vous allez être Tobjet des témoignages les plus mérités de reconnaissance et de sympathie.
u Faute d'une présence réelle qui aurait paralysé mes plus humbles facultés oratoires, je tiens à vous envoyer ma part des sentiments de vive et sincère affection; et puisque je n'aurai ni l'honneur, ni le bonheur, de vous remettre cette médaille commémorative de tout ce que vous doit notre cher art musical, je désire que mon nom soit du moins prononcé dans cette cordiale cérémonie où je ne serai ni acteur ni témoin.
« Bien à vous.
« Gh. Gounod. »
En l'absence de Gounod, nul n'était mieux autorisé à remettre au héros du jour, la médaille, monument de sa gloire, que l'initiateur même de cette jolie apothéose. C'est donc P. Boca, qui, monté sur l'estrade et assisté de l'état-major que nous énumérions tout à l'heure, appelle près de lui Lemoine, l'embrasse et lui dit :
« Mon cher Lemoine,
« Tes amis m'ont fait l'honneur de me désigner pour t'offrir, en leur nom, comme gage de leur affectueuse reconnaissance, ces deux magnifiques médailles et leurs coins, que nous devons au talent de Degeorge.
« Je suis donc, en cette occasion solennelle, l'interprète de la pensée et des sentiments de chacun.
« Je regrette de ne pouvoir faire ici la lecture de toutes les lettres charmantes et si élogieuses pour toi, que j'ai reçues de
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tous côtés à notre premier appel. Si je les lisais, tu entendrais un concert de louanges et de sympathique admiration, dont tu as le droit d'être fier, mais dont ta modestie aurait à souffrir.
« J'espère au moins que rien ne te semblera plus flatteur que la manifestation cordiale dont tu es l'objet; d'un côté, c'est la phalange de nos plus chers artistes; de l'autre, ce sont tes camarades et tes amis.
« Je suis charmé, mon cher Lemoine, de rendre publiquement hommage à ta volonté, à ton goût, à l'énergie dont tu as fait preuve depuis vingt-cinq ans, pour créer, faire croître et prospérer cette œuvre unique dans son genre, au milieu de difficultés dont personne n'avait encore pu triompher.
« C'est qu'il fallait pour réussir, les précieuses qualités de ton excellent cœur.
« Je suis certain que tous tes vieux amis me comprennent.
<( C'est l'instinct de faire plaisir à tes amis qui t'a inspiré d'abord l'idée des premières réunions ; tu voulais qu'ils pussent goûter, avec toi, le charme de la musique des grands maîtres, en doublant ainsi ton plaisir par celui des autres.
(( Tu as été ensuite soutenu par ta passion pour tout ce qui est beau, pour tout ce qui est sublime dans l'art; et cette passion a été reconnue si vraie, si sincère, que l'élite des artistes que la France est fière de posséder, s'est prodiguée pour une œuvre dont le renom s'étend maintenant dans toute l'Europe musicale, et est consacré depuis longtemps déjà par les plus célèbres virtuoses qui viennent se faire entendre à Paris.
(( Mais tout cela n'aurait pas suffi, s'il n'y avait eu en toi le désintéressement absolu et* si rare que tu as toujours montré, et qui se voit encore dans cette circonstance .
(( Rien ne pouvait me faire plus de plaisir y écrivais-tu dans une de tes lettres circulaires à tes invités, lorsque tu as découvert tous nos projets, que l'offre de coin d'une médaille artistique.
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« Pourquoi?
u Parce que, toujours pensant aux autres, tu étais ainsi mis à morne de donner à ton tour des spécimens du chefd'œuvre que nous venons d'admirer.
u Reçois donc, cher ami, notre affectueux souvenir, tu trouveras l'expression de nos sentiments écrite sur la médaille que nous t'olTrons :