A EMILE LEMOINE
ses amis
Et de la main du camarade Boca la médaille et ses coins, donc la médaille présente et la promesse de sa lignée, passent en la main de Lemoine frénétiquement salué d'enthousiastes applaudissements.
Lemoine répond :
Mes amis. Mesdames, Messieurs,
« Voici le moment de payer de ma personne en prenant la parole pour vous remercier. C'est une obligation qui, si elle n'exigeait pas un discours, serait pour moi bien douce, mais qui, à l'instant que voici du quart d'heure de Rabelais, n'est point facile à remplir.
M Lorsque vous m'avez invité à venir recevoir cette médaille, fai été ravi et de votre présent et de la délicate façon dont vous vouliez me le remettre. Seulement, un point noir, un petit revers — si vous me permettez cette expression à propos de médaille — m'est apparu dans le lointain, dès que j'ai pensé que j'aurais à faire une réponse solennelle, c'est-à-dire une sorte de discours, et que n'ayant aucune qualité oratoire, je terminerais, par une corvée pour l'oreille de mes amis, une soirée du reste si brillante.
« Que fallait-il donc faire? Préparer un discours, et vous le réciter?... Ce n'est pas dans mes moyens; je ne suis pas
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habitué à cet exercice. D'un autre côté, ne rien dire du tout était impossible. Après avoir réfléchi comment je pourrais sortir de cette difficulté, j'ai trouvé!
« Je ne ferai point de discours; j'entamerai avec vous quelques mots de conversation familière inspirée par ce qui me viendra à l'esprit au moment même ; le sujet manquera moins que l'orateur.
« Je dois vous déclarer que je me suis systématiquement refusé toute espèce de réflexion préalable sur ce que je dois vous dire, et que je ne sais pas encore au juste ce dont je vais vous parler... » [Un franc et bon rire traverse toute la salle.)
« Je ne le sais pas au juste, et cependant vous l'avez deviné, car je ne puis que causer de ce qui nous réunit aujourd'hui.
« Avant tout, je tiens à vous exprimer ma sincère reconnaissance pour les marques de sympathie que vous venez de me prodiguer, et à vous remercier avec effusion du splendide cadeau que vous venez de m'offrir. Ce n'est point une reconnaissance banale et dont l'expression est évidemment obligatoire en pareille circonstance; je vous dis ce que je ressens au fond du cœur, et cependant je manque à tous les devoirs du rôle que je remplis en ce moment, car dans les très rares occasions où un homme s'est vu l'objet d'une démonstration aussi flatteuse de sympathie cordiale et désintéressée, la première chose qu'il doit dire à ses auditeurs, c'est qu'il se trouve sous le poids d'une profonde émotion... Quant à moi, je ne suis pas ému du tout... Vous savez par quelles circonstances je connaissais vos aimables projets, et au milieu de vous, sûr de votre sympathie, je vous parlerais de mon émotion que vous ne me croiriez pas; mais je suis charmé, ravi, et de votre délicate attention et du fait matériel, le magnifique cadeau que vous m'offrez et qui remplit un desideratum que je croyais ne pouvoir jamais réaliser.
« Je pourrais m'arrêter là; ce serait peut-être le mieux, mais c'est un peu court; continuons encore; et puisque j'en
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ai l'occasion, je vais vous parler des commencements de la Trompette cl des artistes actuels... »
Et voilà que Lemoine, avec une familiarité charmante, raconte ce que déjà nous avons raconté. 11 en tire quelque vanité; et certes, il peut se réjouir en mesurant le chemin parcouru. Avec lui, sa fille, sa chère Trompette, se peut enorgueillir dans rhumilité même de ses commencements.
Ainsi s'achève Tannée i885, la vingt-cinquième d'un règne glorieux, ce qui est admirable, d'un règne bienfaisant, ce qui est mieux encore.
Le 2 janvier de Tannée nouvelle, la Trompette reçoit en hommage pour ses étrennes, premièrement une ouverture où Bernardi associe trompette , piano, harpe, deux cors, un double quatuor, une contrebasse — tout un petit orchestre — secondement un septuor où de Bériot reprend les éléments, naguère mis en usage par Saint-Saëns, et Ton sait avec quelle maîtrise. Saint-Saëns fait école; et la Trompette sonne le rappel plus bruyamment et plus brillamment que jamais.
Dès lors, Saint-Saëns est en sa présence, en sa collaboration active, de presque toutes les soirées. La Nuit persane compte parmi ses œuvres les plus originales et les mieux colorées. C'est toute une vision d'Orient; et de cette nuit si lumineuse, si vivante, comme étoilée d'exquises pensées, Saint-Saëns, aidé de la cantatrice digne d'une telle tâche M°' Montégu-Montibert, donne à peu près la primeur à la Trompette. Décidément cette Trompette, la nôtre, nous reporte aux jours de souveraineté radieuse et jalouse, où le roi — il n'était rien moins que Louis XIV, le soleil en personne — se réservait la gloire de connaître le premier, et peut-être de daigner applaudir, les œuvres de Lulli, seul musicien qui dès lors eût la parole dans tout le royaume. La Trompette, elle aussi, non plus seulement un salon, mais un palais, même un temple, une chambre royale, connaît la première quelques-uns des chefs-d'œuvre de la musique contemporaine. Paris, la France, l'Europe, ne seront admis que plus
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tard à ces joies de révélation nouvelle. La Trompette sonne, puis elle écoute, et quelquefois ce n'est qu'après elle qu'elle permet à d'autres d'écouter.
Ainsi le Cimetière, nocturne délicieux où glissent comme des fantômes, et le Tournoiement, délirant vertige 'que l'opium enfante et exhale alentour d'une pensée humaine emportée loin de la terre, ces deux scènes de La Nuit persane sont le régal et la surprise des hôtes de la Trompette. Cette fois, Saint-Saëns est le créateur et l'accompagnateur. La semaine suivante, le 9 janvier, il sera, pourrions-nous dire, le prestidigitateur; et c'est un sauvetage merveilleux qu'il réalise.
On attendait deux pianistes, on avait commandé deux pianos; ce n'est pas trop pour traduire et mettre à l'essor la pensée d'un prodigieux pianiste comme Liszt. Les deux pianos sont à leur place; mais des deux pianistes un seul est présent. On attendait Diémer et Saint-Saëns. Diémer empêché ne viendra pas. C'est une désolation générale. Lemoine lui-même, si difficile à démonter, devient nerveux, s'inquiète, se désespère. « Rassure-toi, lui dit Saint-Saëns, on aura deux pianos dans un seul. » Et en effet, sans hésitation d'une minute, lisant les deux parties d'un coup d'œil unique, ramassant en quelque sorte sous ses mains l'œuvre entière sans la trahir, sans l'altérer, Saint-Saëns devient comme Liszt en personne; et Les Préludes^ interprétés en stupéfiante surprise et ainsi que, sans doute, ils ne le furent jamais, éclatent, courent, se développent, tempêtent, chantent, c'est une merveille; et dans ses notes lointaines, de si éloquente concision, Lemoine écrit ce seul mot : « Splendide! »
Un morceau de chant, MorirOy hélas! maintenant confirmé par la mort importune, un morceau que vient de composer M""® Pauline Viardot, que chante W^^ Terrier- Vicini, que Fauré accompagne, suffirait à glorifier un concert; et ce sont là des menus présents dont la Trompette est coutumière.
En la rencontre souvent peu fraternelle des nations diverses, les Slaves et les Germains s'entendent assez mal. Mais
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Lemoine, à sa manière, est un exquis diplomate. Lui aussi marierait le grand Turc et la république de Venise. En son hospitalité large et conciliante, les rivaux, les ennemis se rencontrent, désarment; ils n'en viennent plus aux mains que pour applaudir. Le concert européen se réalise dans un concert de la Trotnpette. C'est donc bien vrai que la musique adoucit les mœurs. Les morts se tolèrent encore assez bien entre eux, étant de bonne composition; les vivants sont d'humeur plus difficile. Lemoine introduit en môme temps dans son salon, des Allemands, il est vrai un peu lointains, Mendelssohn et Beethoven, des Slaves tout prochains, voire des Français qui ne sont rien moins que Saint-Saëns et Fauré. Le piano toutefois ne va chanter et vibrer que sous des mains longuement étrangères. Là viennent s'asseoir ^|nie Essipoff, un Hongrois le comte Géza-Zichy; et les morceaux exécutés sont deZichy, de Paderewsky,deMoszrowsky. Voilà qui nous transporte plus loin que la Vistule, jusque dans la Petite Russie, voire la Grande et Sainte Russie.
Entre Lemoine et le comte Géza-Zichy, ami et confrère de Liszt, il fut un intermédiaire et non certes banal, Massenet, et cela dès l'année 1886.
^me Palicot s'est fait une spécialité du plus bruyant de tous les pianos, du piano pédalier. Il me souvient de l'avoir vue s'escrimer des mains, des pieds sur les deux claviers de fraternelle obéissance. C'est Haendel et Bach qui sont ainsi interprétés.
Quel compositeur heureusement inspiré peut être ce si joli maître du clavier d'ivoire, Pugno! Le Sentier aux fraises sur les lèvres de M*"^ Yveling Rambaud, ballade amoureuse, pittoresque, tragique, qui commence dans un sourire et finit dans un sanglot, soulèverait le bis retentissant, si Lemoine n'était là, applaudissant d'abord, mais aussitôt grondant : (^ Chut! à autre chose ! »
Mais avec Lemoine lui-même il est des accommodements, du moins une fois l'an. Voici que revient la Mi-Carême. Le bis a traversé trois cent soixante-cinq jours, un bis fidèle,
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obstiné, furieux comme pas un autre; et ce bis sera obéi enfin. Il ne s'agit que d'être patient et de savoir attendre; dès lors, on arrive à tout, on obtient tout. Seconde représentation de Gabriella de Vergjr.
Mais elle ne sera pas seule de la fête. La Mi-Carême a pour prêtresses attitrées et fidèles, Vestales de l'amidon, les blanchisseuses de Paris; la Mi-Carême, c'est mieux encore, met en liesse la gent animale, du moins l'élite de nos frères inférieurs. Exécution première du Carnaval des animaux, musique de Saint-Saëns.
Nous disons exécution première à la Trompette, car la Trompette cette fois ne vient qu'en une adoption seconde. Les animaux avaient déjà mené leur carnaval dans un autre logis.
Lebouc est un violoncelliste, gendre du fameux Nourrit, celui-là même qui fut — quel éblouissement! — le comte Ory de Rossini, le Robert, le Raoul, de Meyerbeer, le Juif Eléazar d'Halévy, cela en l'espace de moins de dix ans!! Quelle fécondité ! quelle floraison sur notre scène de l'opéra français ! Ce même Lebouc, très bon musicien, préside des séances de musique qui se tiennent rue Vivienne, et qui sans rivaliser avec la Troinpette, ont leurs fidèles et leurs amis. De là s'est envolé dans la joie, et pour de longs voyages. Le Carnaval des animaux,
Diémer était de la création.
Ce carnaval est tout un poème et d'exquise fantaisie. C'est varié, pittoresque, autant que peut l'être elle-même la zoologie, parure etamusette de la terre. Le lion, menant sa marche royale, ouvre le cortège; c'est pompeux et noblement cadencé. Poules et coqs s'éveillent, musique imitative qui ferait croire au prochain voisinage d'un poulailler. Les hémiones galopent, mais les tortues se traînent, burlesque parodie d'un motif d'Offenbach. Le galop ralenti rythme l'effort des quatre petites pattes se hâtant comme il leur est possible.
L'éléphant^ à son tour, assimilé à un sylphe de connaissance
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lointaine, se prélasse, masse encombrante, oscillante et lourde. Caricature et vérité, on ne saurait pousser plus loin le sens du comique imprévu et d'irrésistible contagion. Le kangourou tressaute d'une grotesque gaucherie. Mais V aquarium est délicieux, fluide, transparent :
l/onde était transparente Ainsi qu'aux plus beaux jours.
Le musicien égale l'inimitable Lafontaine.
Voici que la musique brait; un personnage d longues oreilles vient faire sa partie. Le coucou soupire au fond des bois. C'est d'une poésie adorable. Que Ton se souvienne ici de cette pièce de clavecin si délicieusement égrenée sous les doigts alertes de Diémer, aussi un coucou; c'est une chose charmante où Tesprit badin, souriant, fleur de notre joli xvui' siècle français, s'épanouit et plaisante. Quel contraste entre cette gaieté légère, un peu sèche, et ce mystère où Saint-Saëns étend l'immensité des forêts profondes ! L'oiseau que l'on entend sans jamais le voir, devient comme un soupir obstiné , une plainte harmonieuse , une âme lointaine et dolente. C'est tout près de nous et c'est loin, bien loin; telle nous environne l'ombre des futaies qui semblent ne jamais finir.
La volière gazouille, confusion charmante de tous les petits langages où rivalisent tous les petits oiseaux. Ceux-ci toutefois n'ont rien de fantastique. On les entend voler, aussi bien qu'on les entend caqueter.
Horreur suprême! entre tous les animaux d'aucuns peuvent être malfaisants; mais c'est l'humanité qui les enfante. Les pianistes implacables déchaînent des gammes à leur faire donner congé par tous les concierges de France. Les fossiles craquent, ainsi que les danseurs d'une danse macabre; et le typophone, et le xylophone, instruments inusités et quelque peu barbares, où s'escriment MM. Falcke et de Caster, scandent cette apparition anté-diluvienne.
Le cygne ondoie, pure merveille; le violoncelle semble
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gonfler et caresser les ailes blanches qui s'avancent, glissent, naviguent, telles les voiles d'une nacelle presque silencieuse et qui nous emmène doucement dans un rêve flottant, tout de tendresse, de langueur et d'ineffable félicité.
Que d'inventions, que de contradictions aussi, dans ces strophes qui se succèdent, se raillent, se consolent, tour à tour vision d'idylles, évocation stupéfiante, explosion de rire comme sur la face bien réjouie d'un enfant en liesse. On peut dire que c'est là du Saint-Saëns résumé et resserré en un bouquet que, le sourire aux lèvres, il est venu nous offrir.
Alentour des deux pianistes obligés, ce soir-là Saint-Saëns, Diémer, et du quatuor inlassé, auprès des percuteurs que nous signalions tout à l'heure, deux artistes l'un avec sa flûte, l'autre avec sa clarinette, Taffanel et Turban, renforçaient cet orchestre de composition peu commune. L'un et l'autre nous ont quittés, nous laissant de longs regrets. Quelle tristesse que d'évoquer les jours passés ! A regarder en arrière nous ne découvrons trop souvent que les mornes avenues d'un campo santo.
Pour cette fête, on est accouru, plus nombreux que jamais. Lemoine se désole, à moins qu'il ne se réjouisse un peu, que plus de deux cents personnes aient dû se tenir debout. Au reste, c'est le privilège des Messieurs de faire office d'échalas. Ce rôle leur est réservé en tous les salons qui se respectent. Mais une amirale et ses deux filles n'ont pas même trouvé un banc de quart pour se reposer; et de cette disgrâce Lemoine se désespère. Il imprime ses excuses et ses regrets. Il faut que personne au monde n'en puisse douter. Ce mathématicien est chevalier français comme on pouvait l'être au temps du gentil seigneur d'Avenelqui, du reste, se 'prétend Ecossais. Mais avec l'aimable Boïeldieu on est toujours, même en Ecosse, un peu de France et de Paris.
Les deux soirées qui suivent, sont toutes de compositeurs contemporains et bien vivants — quelques-uns ne le sont plus. Chaminade, souvent de très agréable inspiration, Jaëll, Franck, succèdent à Lalo, Luzzato, Jacques Durand faisant
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soupirer une romance au violoncelle. Puis viennent Pierné que nous retrouverons pour notre joie très fidèle, Pierné dès lors à peine au sortir de Fenfance, Bemherg, PfeifTer, celuici disparu, non sans honneur, de la lutte qui en a lassé bien d'autres.
C'est d'indy qui ouvre les concerts de Tannée 1887. A son tour, il a voulu écrire un septuor où la Trompette joue son rôle dominateur. A Teste revient encore la tâche d'en éveiller le bronze.
M'"' Fuchs amène avec elle Vidal, un débutant qui n'en restera pas au Fidèle cœur .
Le quatuor partage son beau labeur entre MM. Marsick, Brun, Mas, Brandoukoff, Rémy, Parent, van Wœfelghem, Delsart.
Les vivants et les morts sont tout un petit poème, précieusement rimé par Philippe Gille, très agréablement mis en musique par Maréchal et chanté par MM. Auguez, Baudoin-Bugnet, M™^^ Conneau et Ducasse, et un accompagnement d'orgue tenu par Guilmant, et de piano tenu par Diémer.
Voici que revient Bourgault-Ducoudray avec deux mélodies bretonnes. ^i
Un nom nous sollicite au passage, un nom qui n'est plus qu'un nom, celle qui le glorifiait nous ayant abandonnés. Holmes apportait avec elle, comme si les fées s'étaient toutes donné rendez-vous autour de son berceau, la beauté suprême, la grâce, la fortune, le talent, l'esprit, une âme de feu. Tout cela s'est envolé, cendre et poussière. Que du moins, il nous souvienne de quelques belles pensées sonores exhalées de ce fantôme fuyant derrière nousl Chanson lointaine, ainsi s'appelait le morceau que la Trompette accueillait, le confiant aux lèvres habiles de M™® Dalmont. Eh oui! chanson lointaiîie, bien lointaine. Cette existence fut surtout une chanson; mais de quelle tristesse et de quelles ombres elle nous apparaît désormais environnée!
Appellerons-nous maintenant Widor? Il répondra : « pré-