‹ La truite de rivière: pêche à la mouche artificielleChapitre 1 sur 14 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le goût de la pèche a subi, dans ces derniers temps, une véritable transformation, ou, pour mieux dire, le goût d'une pèche nouvelle s'est développé en France avec une intensité inattendue. En dehors des pêcheurs sédentaires et contemplatifs dont le bouchon classique fait toujours le bonheur, beaucoup demandent aujourd'hui à ce

^ passe-temps les isfxcitsftibns 'd'un' 'sport véritable,

d'un sport actif et itioîiVemenfé qui exige tout à la fois l'expérience, 1?. vigtiè'itr et la dextérité. Dédaignant la carpe et le'g'eûjt)n. céUT-là ambitionnent une proie, qu'il lelir'fâût'chërcher au prix de sérieuses fatigues, en parcourant de vastes espaces,

^ en battant les rivières pied par pied, comme le

.^* chasseur bat les tailles ou les luzernes. C'est le

I noble saumon, c'est l'ombre rapide, c'est la truite

^ bondissante qu'ils poursuivent.

Armés d'une canne puissante et légère^ susceptible de lancer à grande distance non plus Tasticot putride, mais la mouche artificielle faite de plume et de soie, ils affrontent, pour satisfaire leur passion, les déplacements lointains. Ce n'est pas dans la banlieue de Paris que court sur son lit de sable ou de cailloux l'eau froide et claire qu'habitent les salmonidés. Mais qu'est-ce qu'un voyage de quelques heures pour gagner ces délicieuses vallées où l'on se sent si bien vivre ! C'est un des charmes de la pèche à la mouche de nous conduire dans les contrées les mieux faites pour satisfaire les yeux et reposer l'esprit. Que ce soit la Normandie verdoyante ou la sauvage Bretagne, que ce soient les Pyrénées, l'Auvergne ou les Alpes, que ce soit l'Ecosse, ou l'Irlande, ou l'Angleterre, ou la Norvège, partout où se plaisent truites et saumons, artistes, poèt^^.* pu-, p^seursw .se ..sentiront chez eux. '^ ^' " ^ -• ' ^' '^' "' i' :

D'où vient que les^F^^^i^^sont restés si longtemps insensibl<^^^ aux^séduetions d'un sport qui, depuis des centaines d'^lniéei^^ fait les délices de nos voisins les Anglais? C'est d'autant plus inexplicable que la France possède des rivières propres à cette pèche aussi belles et aussi nombreuses que celles qui sillonnent le Royaume-Uni. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que cet art charmant du

Fly-fishing^ est maintenant en voie de naturalisation de ce côté-ci de la Manche. Nos rivières à truites et à saumons ne sont plus exclusivement livrées aux braconniers, auxtralneurs de filets, et... aux Anglais qui les ont appréciées de longue date. Les <c gens comme il faut d n'ont plus peur d'être tournés en ridicule s'ils sont surpris une canne à pèche à la main, et bon nombre de sportsmen notables, maîtres reconnus en Tart cynégétique, donnent l'exemple en partageant leur culte entre saint Hubert et saint Pierre. Enfin, les riverains de cours d'eau poissonneux prennent l'habitude de réserver leur pèche et les rivières gardées cessent d'être une exception. Même on loue maintenant des pèches comme on loue des chasses ; on les loue fort cher quelquefois, et je connais des propriétaires qui, grâce à cet usage d'importation récente, ont sensiblement augmenté le revenu de leurs prairies. Ce sont là des signes de temps nouveaux et je ne crois pas être un faux prophète en prédisant que le vingtième siècle verra nos compatriotes aussi passionnés pour la pêche à la mouche que l'ont été avant eux les Anglais et les Américains.

Pour ma part, il y a longtemps que je consacre à ce plaisir les loisirs, hélas! de plus en plus

rares, que le ciel veut bien m*accorder. Chasseur ardent, jadis, j'ai peu à peu délaissé le fusil, trouvant dans les sports du bord de Teau un exercice aussi salutaire et des émotions tout aussi vives que dans la chasse. A leur poursuite j'ai visité bien des pays. Dans un portefeuille usé, que j'ouvre encore parfois, de vieilles mouches pieusement conservées évoquent en moi le souvenir de contrées bien différentes. De ces voyages, de tous ces essais, j'ai rapporté la conviction qu'on peut trouver, sans quitter la France, sans sortir de la Bretagne et de la Normandie, des eaux admirables qui, sufQsamment protégées, donnent toutes satisfactions au sportsman le plus exigeant.

La question est de savoir les trouver et de savoir y pécher. Vous les trouverez si vous prenez la peine de les chercher. Pour apprendre à y pêcher, lisez mon modeste bouquin. J'y ai mis à votre intention tout ce que m'a enseigné ma trop longue expérience.

Si je ne vous parle aujourd'hui que de la truite, ce n'est pas, croyez-le, que je dédaigne le saumon. Et, à vrai dire, je ne sais pas encore lequel je préfère de ces deux sports. Mais j'ai cru bien faire en allant au plus pressé. La pèche du saumon est encore peu répandue en France, tandis que la pèche de la truite y devient de jour en

jour plus populaire. Suivons la foule. Et puis, un habile pécheur de truites se transforme aisément, lorsqu'il en trouve Toccasion, en un très bon pêcheur de saumons, tandis que l'on peut exceller dans la pèche du saumon et ne jamais parvenir aux finesses de la mouche à truites. Commencez par le plus difficile. C'est une méthode peu rationnelle en apparence. Elle donne pourtant les meilleurs résultats, lorsque l'eiTort de compréhension et de travail qu'elle impose n'est pas hors de proportion avec l'intelligence et la volonté de celui qui apprend.

Ne vous parlant que de la truite, encore ne vous enseignerai-je qu'une seule manière de la pêcher : la mouche artificielle. C'est après mûres réflexions que je me suis décidé à limiter ainsi notre causerie. Si j'en exclus les autres procédés de pêche longuement décrits dans la plupart des ouvrages techniques, c'est que dans ma conviction intime la pêche à la mouche artificielle est incomparablement supérieure à toutes les autres.

Certes, on prend beaucoup de truites en se servant d'insectes naturels, de petits poissons vivants, morts ou artificiels et même avec d'humbles vers de terre. Mais quelle différence entre ces moyens vulgaires et la mouche dé plumé! Quelle lourde prose à côté de notre poésie !

Essaierez-vous des insectes naturels? Leur fastidieuse recherche vous occasionnera, tout d'abord, une perte de temps peu divertissante. Puis, les pauvres bestioles enfilées toutes vives sur Phameçon seront mises en pièces à votre premier coup de ligne si vous tentez de les envoyer sur une truite chassant à quelque distance. Il vous faudra donc renoncer à toutes les élégances du lancé, à toutes ses difficultés, qui deviennent autant de jouissances quand on les a surmontées. A travers les buissons qui vous dissimuleront, vous ferez piteusement sautiller votre insecte au bout d'une ligne courte et solide, et si vous piquez un poisson, force vous sera de l'enlever brutalement pour ne pas le perdre au milieu des branches et des racines. Si vous vous aventurez sur une rivière à bords découverts, vous devrez attendre que la brise complaisante vienne à votre secours pour porter votre fragile appareil à quelques mètres de vous. Est-ce un sport cela? — Je crois vraiment que j'aime encore mieux les vers de terre, malgré l'ennui considérable de se les procurer, de les conserver, de les transporter et de les manier. Au moins c'est une pèche difficile quand l'eau est claire.

La pèche au vif n'exige aucun art. Quoiqu'on y prenne une belle truite de temps en temps, elle

est aussi peu intéressante que possible et la difficulté de se procurer des amorces ne contribue pas à en augmenter Tagrément. On y remédie en remplaçant le vairon vivant par un vairon mort, ou même en substituant au petit poisson un simple tube de métal [Devon^ vairon artificiel), qui attire tout aussi bien la truite quand on le fait convenablement pirouetter dans les courants. Je dois reconnaître que ce dernier genre de pèche n'est pas dépourvu d'attrait. Il est quelquefois très productif et il ne demande aucuns préparatifs désagréables ou incommodes. Le matériel indispensable est aussi peu encombrant que celui de la pèche à la mouche artificielle. De plus, pour bien lancer un Devon sur des eaux très limpides et pour le gouverner avec sûreté au milieu des obstacles, il faut beaucoup d'adresse. Le revers de la médaille, c'est que le vairon artificiel comporte un tackle^ d'une telle solidité que toute truite bien piquée est une truite prise. On la malmène, on l'épuisé en un instant et comme, après quelques

i Une fois pour tontes je préyiens mes lecteurs que j'emprunterai à l'anglais les termes qui manquent à la langue française pour exprimer arec concision les choses ou les actions relatiyes à la pèche à la mouche. Ainsi le mot tackUt qui, dans son acception la plus générale, signifie l'ensemble des engins employés pour telle ou telle pèche: canne, moulinet, ligne, bas de ligne, hameçons, etc., reyientira souvent sous ma plume, faute d'un mot français qui rende exactement la même idée.

secondes d'incertitude, on est fixé sur Fissue du trop court combat, Témotion est médiocre. A moins de circonstances exceptionnelles, une truite de 2 ou 3 livres accrochée à un Devon vous donnera moins de sport qu'un poisson d'une demilivre tenu avec une mouche artificielle de calibre ordinaire et un bas de ligne à l'avenant. Quant aux truites au-dessous d'une livre, vous n'aurez que la peine de les tirer de l'eau. Elles seront exécutées sans phrases.

Cela vous amusera-t-il beaucoup? Oui, sans doute, si vous ignorez les palpitantes excitations d'un art supérieur. Mais si vous avez goûté de la pêche à la mouche artificielle, si vous l'avez comprise, si vous la possédez et si elle vous possède, tout le reste vous paraîtra fade ou grossier.

C'est à ceux qui sont dans cet état d'âme ou qui ont l'ambition d'y parvenir que mon livre s'adresse.

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