LES ARMES
« O Sir, doubt not but that angUng is an art '. » Izaak Walton écrivait cela en 1653, lorsqu'il parlait de la pèche à la truite, dans ce Compleat Angler qu'on réimprime sans cesse en Angleterre, moins comme un traité de pèche que comme un manuel de douce sagesse et de philosophie contemplative.
Oui certes, notre pèche aimée est un art, et si telle on la jugeait, il y a deux cent cinquante ans, qu'en penserait-il aujourd'hui, le vieil Izaak?
t ■ Obi lloDsienr, n'en doutsl pas, la ptche à la Il^e est an
Que dirait-il en voyant les merveilles qui s'étalent dans les vitrines des Farlow, des Hardy, des Wyers : ces cannes en bois si souples récoltés dans les forêts de l'Amérique ou de Tlnde, ces bambous refendus, élastiques comme Tacier et légers comme une plume, dont la marqueterie est un chef-d'œuvre de précision et de solidité; ces moulinets, engins presque inconnus de son vivant, sur lesquels s'enroulent des lignes de 150 mètres; ces florences invisibles dont on n'a découvert le secret qu'un demi-siècle après lui; ces mouches qui tromperaient l'œil d'un entomologiste; ces hameçons, aussi minces que la plus mince aiguille, qui ne fléchissent ni ne se brisent sous l'effort désespéré de la plus grosse truite? Que dirait-il en lisant Ronalds, et Francis-Francis, et Pennell, et Wells, et Halford, dont les traités font de la pêche une véritable science ? — Il dirait, non sans quelque mélancolie peut-être, que les temps sont bien changés depuis qu'armé d'une gaule rustique, il foulait, en discourant, les prés ombreux qu'arrose la Lea. Oui, les temps sont changés, et les hommes aussi, et les animaux eux-mêmes; car n'en doutons pas une seconde, notre civilisation intensive a exercé une action manifeste sur le caractère et les habitudes des bêtes, même de celles qui vivent dans un élément dilDférent du nôtre.
Chez un de mes amis, le baron d'H..., louvetier de sa circonscription et maître d'un superbe vautrait, on causait chasse après dîner.
J'étais de fort méchante humeur ce soîrlà.L'Andelle, dont les eaux peuplées de truites font une ceinture de cristal au vieux château du baron, m' a- . .. , ,a.t tenu rigueur.
Après avoir claqué force mouches, juste punition des gens qui ont des nerfs, j'avais, sur un coup de hasard, manqué par ma stupidité une pièce exceptionnelle. En
pareille occurrence, tout pêrheur est grincheux et le ciel indulgent lui pardonne. Mon hôte nous parlait avec orgueil des succès de son équipage : Trente ou quarante sangliers pris, pendant la dernière saison et tous forcés en quelques quarts d'heure! Ma fâcheuse disposition me poussant, je me permis de critiquer ces chasses trop rapides, bien inférieures selon moi aux poursuites plus longues et plus compliquées de l'ancienne vénerie. « Avec vos chiens anglais aux trois quarts muets et vites comme des chevaux de course, vous
une course effrénée de quelques kilomètres. C'est un steeple-chase, c'est un drag: ce n'est plus la belle chasse d'autrefois qui exigeait du veneur autrement de science et de finesse. Aujourd'hui, plus de changes, plus de ruses; la pauvre bête que vous menez si raide a-t-elle seulement le temps d'y penser? Adieu donc les défauts magistralement relevés, adieu aussi les relais ingénieusement disposés, adieu, hélas ! la voix puissante de nos vieux chiens français éveillant les sonorités endormies de la forêt !
— Estimable pêcheur, reprit mon hôte avec une aimable ironie, vous oubliez que nous ne sommes plus au temps de du Fouilloux. Notre forêt moderne retentit du sifflet des chemins de fer qui la traversent et des usines qui la bordent. Percée d'allées nombreuses et bien entretenues, sillonnée par des routes carrossables et fréquentées, elle est périodiquement débarrassée par l'administration forestière des ronces et des sous-bois épineux qui, dit-on, nuisent aux taillis. Les grands animaux y cherchent en vain l'impénétrable et paisible abri qu'ils y trouvaient jadis. Sur les bordures, landes et friches ont disparu pour faire place à des cultures perfectionnées, qui nécessitent un travail incessant et que l'ouvrier surveille de l'aurore à la nuit. Les gagnages en sont peut-être plus riches, mais aussi
combien plus troublés ! Aujourd'hui point de repos
pour le gros gibier. Les chasseurs au fusil qui
pullulent, tiraillent du matin au soir et ne man-
" ent pas de poivrer
m coup de petit plomb
[fortuné ragot qui ne
:ale pas d'assez loin.
s chiens de berger
lent sur les lisières,
toujours prompts à
la poursuite, et les
bassets du fermier
' voisin « rapaillent»
au boisjouretnuit.
1er des braconniers
msquent sur les cou-
açant partout et tou-
1 lumière du soleil et
jr des étoiles, bëtes
fauves. Traqués de
animaux deviennent
horriblementméliants, se déplacent sans cesse,
parcourent souvent d'énormes distances pour aller
chercher leur nourriture d'une nuit, ne dorment
que d'un œil, se mettent sur pieds dans la journée à
la moindre alerte, engraissent fort peu, vieillissent
rarement et sont, grâce à ce régime, supérieu-
rement entraînés pour endurer les longues fatigues. Où trouver aujourd'hui ces vénérables solitaires aux défenses recourbées par Tàge, gras comme des prieurs et paresseux à l'avenant, gloire des forêts inviolées et joie de nos aïeux qui les forçaient, sans se presser, au petit trot d'un bidet de pays. Qu'avons-nous maintenant au rapport? Des animaux jeunes, des bétes de compagnie, des ragots, presque jamais de quarteniers, mais en revanche des gaillards solides, résistants, faits à la misère des courses interminables, toujours disposés à vider l'enceinte derrière le dos du valet de limier et très prompts à vous faire changer de département s'ils prennent un peu d'avance. Avec ces bétes, si différentes de celles qu'on courait jadis, il faut mener la chasse d'un train d'enfer. On n'en prendrait pas, si on leur laissait seulement le loisir de se reconnaître. »
Ainsi parla cet excellent veneur. Ses paroles pleines de sens me plongèrent dans un abîme de méditations, et, faisant un retour sur mes déconvenues de l'après-midi, je songeai une fois de plus à la fâcheuse influence du progrès sur les poissons ; car ce qui est juste pour les bètes à poil ne l'est pas moins pour les bétes à plume et l'est aussi pour les bètes à écailles.
Voyez plutôt les perdrix de la plaine. Ne dirait-on
at-
la fabrication des fusils. Plus nous les frappons deMoin, moins elles se laissent approcher. La méfiance, l'intelligence, l'acuité des sens et la puissance du vol se développent chez elles à mesure que nous devenons plus dangereux. Même élevées en parquets, sitôt qu'elles ont goûté de la liberté, elles prennent des allures de canard sauvage. Direz-vous que les habitants des eaux, en contact moins direct avec l'espèce humaine, ne sont pas
aussi sensibles que les quadrupèdes et les oiseaux aux contre-coups de notre évolution sociale, économique, scientifique et industrielle? Ce serait une complète erreur. Prenons par exemple cette jolie rivière d'Andelle, qui est encore une des meilleures de la Normandie. Voyez ce qu'elle est de nos jours et figurez-vous ce qu'elle pouvait être au temps de Walton. Vous serez bien forcés de reconnaître que les mœurs de ses truites, leur caractère, leurs instincts ont dû subir d'étranges transformations. Croyez-vous que les innombrables usines qui fument aujourd'hui sur ses bords, qui empruntent ses eaux pour mille usages industriels, qui barrent et détournent à chaque instant son cours pour alimenter des chutes et remplir des biefs artificiels, dont les machines crachent l'eau bouillante et déversent des résidus empoisonnés ; croyez-vous que ce tapage infernal, ce mouvement incessant, ce va-et-vient d'ouvriers, cette pollution des eaux, le poisson ne s'en est pas aperçu? Et le fauchage des herbes aquatiques que les usiniers imposent deux ou trois fois chaque année pour que l'eau coule librement sur les roues et les turbines, fauchage si consciencieusement exécuté que le gravier du fond reste durant des semaines aussi râpé que mon crâne chauve, croyez-vous que le poisson relégué sous les berges creuses ne s'en doute pas? Et les
lignes de fond qui bourrent les poches des ouvriers et qui obligent les truites à être circonspectes même la nuit? Et les coups de fusil quand elles ont l'imprudence de se laisser voir? Et l'épervier toujours à portée, sous quelque hangar, si le plomb n'est pas assez sûr? Et les jeux de vannes qui mettent un bief à sec sous un prétexte quelconque et permettent des rafles aussi fructueuses que faciles? Et les baisses d'eau périodiques ordonnées pour l'irrigation des herbages? Dans certaines vallées, les prés inondés chaque nuit grâce à d'ingénieux canaux ne laissent qu'un soupçon d'eau dans la rivière de huit heures du soir à quatre heures du matin! En vérité je vous le demande, pouvez-vous supposer -que les poissons soumis à un pareil régime n'aient pas perpétuellement le sentiment de la présence de l'homme et ne se sentent pas constamment menacés? Admettez-vous que la prévoyante nature ne développe pas chez eux avec une exagération maternelle la prudence et la ruse, qui sont leur principale défense? S'il n'en était pas ainsi, nos plus belles rivières seraient dépeuplées, — et le poisson y pullule malgré tout. Est-il besoin d'ailleurs de remonter aux siècles passés pour faire ma démonstration? L'expérience et les souvenirs des générations actuelles ne suffisent-ils pas ?
Un vieux pêcheur de Quimperlé me racontait que dans sa jeunesse, au temps où les chemins de fer n'étaient pas encore inventés et où les ouvriers du pays refusaient de manger du saumon plus de trois fois par semaine, l'usage des bas de ligne en florence était à peu près inconnu dans ce coin perdu de la Bretagne. On attachait les mouches, et quelles mouches! directement à une ligne grosse comme une allumette. Le saumon, qui avait alors des sentiments primitifs, s'en contentait, et on en prenait comme cela plus qu'aujourd'hui avec les tachles les plus raffinés.
Je pourrais citer vingt exemples analogues. Moimême je me souviens que j'ai pris, quand j'étais enfant, avec une simple >'«'""•»»'• 'i^ noisetier et une ûcelle. là! si je vous contai chose, invraisemblable jours, vous croiriez q je suis du siècle dernii et de me supposer si vieux à trouver que je radote . . . Donc, jetons un voile sur l'anecdote et, s'il vous platt, reprenons la théorie.
Oui, notre pêche est un art, et un art dont la pratique devient de jour en jour plus diflScile, non pas, quoi qu'on en dise, parce que la proie que nous convoitons est plus rare, mais parce qu'elle se cwilise. Dans cette lutte entre l'homme et le poisson, l'homme doit triompher quand les circonstances s'y prêtent, mais à condition de ne ménager, ni son intelligence, ni ses muscles, et de faire un emploi judicieux des moyens matériels qui sont actuellement à sa disposition. Ces moyens, cet outillage du pêcheur, chaque jour amélioré par l'expérience des praticiens et par l'ingéniosité des fabricants, est arrivé à un très haut degré de perfection.
En Angleterre et aux Etats-Unis la boutique d'un bon fishing'tackle maker peut vous approvisionner en quelques instants de tout ce qui est utile au fly-fisher le plus exigeant. Malheureusement il n'en est pas encore tout à fait ainsi en France, même à Paris. Je ài^pas encore^ car j'espère bien que d'ici à peu, grâce à une fabrication nationale mieux comprise ou à une importation étrangère suffisante, les marchands parisiens nous éviteront la peine d'écrire à Londres pour nous procurer la moindre bagatelle. J'en pourrais dès maintenant citer un — un seul, il est vrai — dont le magasin s'est singulièrement transformé depuis quelques
années et qui fait de très heureux efforts pour rivaliser avec les meilleures maisons d'outre-Manche; mais force m'est d'avouer que c'est un Anglais! Quant aux commerçants de province, armuriers, quincailliers ou épiciers, pour la plupart, qui ont ajouté à leur j ■" commerce un petit débit d'ustensile de pèche, ils e sont encore au temps barbares.
A tout chasseu à tir il faut d'abord un fusil ; à tout pécheur à lamoucheilfaut une canne. Cau son de cet engin, dor le choix aura un influence énorm sur votre spor sur le nombre < la grosseur de vos victimes, sur le plaisir que vous éprouverez à les piquer et à les dompter, enfin sur la fatigue de votre bras après une journée de pèche.
Le pécheur stationnaire, qui guette pendant des heures les mouvements problématiques d'un petit
bouchon, peut se fabriquer une gaule excellente avec le premier roseau qui lui tombe sous la main. Pour la pèche de la truite à la mouche artificielle, c'est une tout autre affaire, car nul genre de pêche ne fatigue autant la canne et n'exige dans cet outil essentiel des qualités plus difficiles à réunir. Solidité, souplesse, élasticité, précision, légèreté, rapidité de montage et de démontage, réduction sous une forme peu encombrante pour le transport, résistance aux intempéries, vous devez demander tout cela à votre canne, et je vous assure qu'il vous arrivera plus d'une fois dans votre vie de ne pas l'obtenir.
J'ai péché pendant des années avec des cannes à'Hickory ou de Green-Heart, J'en ai eu beaucoup de médiocres, deux ou trois excellentes, une entre autres, en Green-Heart que j'ai achetée par hasard, à Dunkeld, en Ecosse, il y a plus de vingt ans. Dieu sait dans quel heureux voyage ! Je m'en sers encore parfois, avec respect : car des mains chéries l'ont touchée. Que de souvenirs elle me rappelle, cette petite canne flexible ! Que d'images douces et tristes elle évoque dans mon vieux cœur lorsque je la sors de sa gaine flétrie, droite encore et aussi juste, aussi nette qu'au premier jour! Petite canne d'apparence si frêle, j'ai plus changé que toi ! Je te laisserai bientôt à mes enfants, et j'espère qu'en te
regardant, eux aussi penseront aux aimés disparus. La dernière création de l'industrie contempo-
son écorce luisante et dans la partie du bois qui en est la plus voisine. Plus on se rapproche du centre de la tige qui est creuse, comme chacun le sait, plus le bois devient mou, plus les fibres sont faciles à désagréger. De là est venue l'idée de n'employer dans la confection des cannes de luxe que la partie du bois la plus résistante, qui est en même temps la plus élastique. On la scie longitu-
dinalement en baguettes minces, que l'on assemble avec une colle spéciale, que l'on comprime fortement et dont la réunion forme pour ainsi dire un bois artificiel qui offre au plus haut degré toutes les qualités requises pour une canne de jet. En généra), les baguettes sont triangulaires. On ^^ les coupe dans le ^^/ bambou suivant un triangle équilatéral dont l'écorce forme un des côtés, comme le fait voir la coupe ci-contre. Six de ces baguettes triangulaires accolées sommets contre sommets forment une canne hexagone en bois plein.
Point n'est besoin d'ajouter que les six baguettes vont en e'amincissant de la poignée de la canne à l'extrémité du scion, dans une proportion calculée pour obtenir le degré de flexibilité cherché.
Inutile aussi de dire que la canne se construit en une seule pièce, ou en deux, ou en plusieurs, comme toutes les autres cannes à pêche. De distance en distance, à intervalles rapprochés, l'assemblage est consolidé par des ligatures de soie très serrées et le tout est recouvert d'une bonne couche de vernis.
Le peu que je viens de dire suffit pour faire comprendre que la fabrication des cannes en bambou refendu n'est pas des plus faciles, qu'elle exige infiniment d'habileté, de soin et de conscience de la part de l'ouvrier. Quand j'aurai ajouté que la seule espèce de bambou qu'on emploie à cet usage nous vient de l'Inde', quMl faut choisir avec discernement parmi une infinité de morceaux pour en trouver quelques-uns qui soient susceptibles d'être utilement travaillés, on comprendra que ces cannes soient toujours vendues un prix relativement élevé. Une bonne canne de 9 à 11 pieds se paye au moins 5 livres sterling chez les bons faiseurs. On en fabrique à 25 francs, mais je ne vous conseille pas d'en faire l'expérience. Si le prix du split-cane vous effraye, choisissez une canne en Green-Heart, ou même en Hickory ou en Lance-wood; vous agirez plus sagement qu'en cherchant le bon marché là où il ne peut exister.
1 Baimbiua aruitdiitaeea.
Pour que les cannes soient bien en main, il est nécessaire que leur partie inférieure présente un renflement susceptible de donner une prise suffisante. Autrefois on se bornait pour l^obtenir à ménager le bois même de la canne de façon à lui laisser plus de volume en cet endroit. Aux cannes soignées on adapte aujourd'hui de véritables poignées en bois rapporté, que Ton recouvre souvent de liège ou de cuir épais.
Le cuir a l'inconvénient de sécher difficilement lorsqu'il a été trempé d'eau et de se recroqueviller un peu en séchant. Le liège ne se mouille pas, il est doux à la main, et son élasticité relative permet de tenir la canne avec une grande fermeté, sans fatigue pour les doigts. On fait aussi des poignées en cèdre, qui sont aussi solides et n'ont que l'inconvénient d'être un peu dures au toucher. D'autres sont recouvertes de lanières de jonc semblables à celles qu'on emploie pour le siège des chaises dites en canne. C'est une question de goût. Pour ma part, je préfère le liège quand il est bien posé^
Les cannes sont généralement divisées en plusieurs brins ou morceaux qu'on réunit à volonté au moyen de viroles métalliques. On les fait en
A Certaines cannes en bambou refendu ont, dans toute leur longueur, une tige d'acier trempé au centre des six baguettes. Si ce perfectionnement a son utilité pour les grandes cannes à saumons, ses avantages me paraissent contestables pour la p6che de la truite.
deux, trois ou quatre brins, pour ne parler que des coupures les plus habituelles. Pour une canne à truites, la division en trois brins me parait la plus pratique. La canne démontée est peu encombrante, et les viroles ne sont pas assez multipliées pour nuire à la justesse des flexions. Ces viroles sont une partie très délicate dans toute canne de jet, car elles ont à supporter un effort perpétuel. Si le métal en est trop mou ou trop faible, elles se forcent facilement; si l'assemblage en est défectueux, elles tendent sans cesse à se désunir dans Taction du lancé, ou bien on ne peut plus les séparer; enfin, par leur rigidité elles provoquent la fracture de la canne au point où cette rigidité commence à se faire sentir. Aussi, sur dix cannes qui se brisent, il y en a bien neuf qui sont rompues au ras d'une virole. Ces inconvénients sont tels que certains pécheurs remplacent l'assemblage métallique par des ligatures de fil poissé, qu'ils font au moment de se mettre en pèche et qu'ils défont chaque fois qu'ils démontent. Les cannes ainsi ligaturées {spliced rods) ont, disent leurs partisans, l'avantage d'une flexibilité absolument régulière, puisqu'elles ne sont nulle part revêtues de métal. Par contre elles sont longues à monter ; les ligatures demandent, pour être bien faites, une main très exercée ; le bec de flûte qui termine les brins
se casse ou s'éclate aisément. Quant à leur supériorité au point de vue de la régularité d'action, je la conteste formellement. Les ligatures constituent des points faibles où la flexibilité s'exagère et où l'élasticité est moindre. Aussi, je ne me sers jamais de ces cannes et je me garde de vous en conseiller l'acquisition. Elles ont fait leur temps du jour où l'habileté de certains fabricants nous a procuré des viroles bien conditionnées en métal rigide. Toutefois il faut avouer que la plus grande partie des cannes, même des plus chères, que l'on trouve dans le commerce portent des viroles très bien exécutées sans doute, mais construites sur une donnée vicieuse. Elles sont généralement beaucoup trop longues et justifient alors le reproche de nuire à l'action de la canne. Le goujon qui termine la virole m&le est presque toujours de dimensions exagérées et de forme conique, ce qui rend son ajustage dans la virole femelle très difficile et provoque le déboîtement. Enfin, la plupart du temps, les tubes sont d'un diamètre insuffisant pour le bois auquel ils sont adaptés, et pour les mettre en place on est forcé de diminuer légèrement la circonférence de la canne justement à l'endroit où elle est le plus sujette à se briser. La canne parait un peu plus élégante, mais c'est au détriment de sa solidité, et le défaut est des plus graves. Pour ne
pas nuire à la flexibilité, les viroles doivent être aussi courtes que possible. Sur une canne de 10 pieds en trois brins, voici les dimensions qui me paraissent suffisantes :
Viroles du butt joint et du middlejoinO assemblées : 8 à 10 centimètres ;
Viroles du middle joint et du scion : 8 à 9 centimètres ;
Goujon du middle joint : 9 à 12 millimètres ;
Goujon du scion : 7 ou 8 millimètres.
Toutes les parties de l'armature doivent être cylindriques, et l'extrémité des tubes destinée à s'emboîter sur le bois de la canne doit être découpée de telle sorte que, sur une partie de sa longueur, le métal prête et s'adapte de lui-même au calibre de la canne.
Des viroles de cette forme, en bon métal, parfaitement poli, si elles sont convenablement ajustées, collées et ligaturées sur la canne, permettent un assemblage irréprochable et réunissent, au point
1 BuU joint, le plus (pros brin de la canne. — Middle joint, le brin du milieu, intermédiaire entre le huU joint et le scion.
de vue des lois de la mécanique, toutes les conditions nécessaires pour bien fonctionner, si vous les entretenez comme il faut. Peut-être pourrait-on même se passer de goujon en employant un métal très résistant. C'est Fopinion d'un Américain qui a écrit un ouvrage des plus intéressants sur la fabrication des engins de pêche, M. Henry P. Wells*, et j'appelle sur ce point l'attention des fabricants, car la complication du goujon n'est pas sans inconvénient. Dans les cannes de second ordre cet appendice est en bois non recouvert de métal. S'il se gonfle à l'humidité, il en résulte souvent une difficulté de montage ou de démontage. En cas de rupture de votre canne pendant la pêche, le goujon peut rendre la réparation immédiate plus malaisée. Il est lui-même sujet à se fausser ou à se casser, surtout lorsqu'il est très long. Bref, si l'on pouvait s'en passer, ce serait un réel progrès.
Du métal qui sert à confectionner les viroles, je n'ai pas grand'chose à dire. Les bons fabricants emploient des alliages de cuivre dont la qualité ne laisse rien à désirer au point de vue de la rigidité, lorsque l'épaisseur est sufGsante. Mais dans un but d'allégement on a aujourd'hui une tendance à amincir exagérément le métal. Sur des cannes d'ailleurs parfaites, sorties des meilleurs ateliers
* Fly-Rodê and Fly-Tackle, LondoD, t. d.
d^Angleterre, j^ai vu des assemblages fléchir par suite de ce défaut, après un travail violent. MéGezvous donc des viroles trop faibles. Évitez aussi celles qui sont confectionnées en métal blanc. Elles lancent des éclairs quand on pèche par un ciel découvert et elles vous donnent à 150 mètres un aspect de Jupiter tonnant qui attire peut-être les alouettes, mais qui certainement fait décamper les truites.
Pour que le tube des viroles femelles ne se fausse pas au moindre choc lorsque la canne est démontée, on le protège par un obturateur qui dépasse le métal en hauteur et en largeur.
Ces obturateurs doivent être en bois recouvert d'une bonne épaisseur de liège dans toute la partie qui fait bouchon. On en fait en cuivre, mais je préfère le contact du liège sur le métal de la virole. On en fait aussi tout en bois, qui sont détestables parce qu'ils se dilatent ou se rétrécissent selon le degré d'humidité de l'air. Quand il fait sec, ils ne tiennent pas ; quand il pleut, on a toutes les peines du monde à les arracher.
L'assemblage des brins composant la canne est généralement complété par des agrafes en fil de laiton que l'on réunit, une fois la canne montée, par quelques tours de soie poissée. On évite ainsi que les viroles ne prennent du jeu sous l'effort du lancé. La précaution est bonne surtout si l'ajus-
tage n'est pas irréprochable. Mais ces agrafes ont une fâcheuse tendance à accrocher la ligne, qui ballotte plus ou moins à côté d'elles. De plus, on perd du temps à les ligaturer, et cette perte est d'autant plus sensible au pécheur diligent qu'il monte généralement sa canne au bord de l'eau avec une folle hâte d'entamer les hostilités. Aussi les fabricants se sont-ils ingéniés à remplacer les agrafes par un arrêt mécanique adapté aux viroles. Le système qui me parait actuellement le plus pratique pour les cannes à mouche est celui de la rainure spiroïde tout récemment perfectionné par la maison Wyers, après beaucoup de tâtonnements et de consciencieux essais.
On fera peut-être mieux, mais jusqu'à présent c'est ce qu'on a trouvé de moins mauvais.
Des anneaux sont attachés à la canne de distance en distance pour conduire la ligne du moulinet à l'extrémité du scion. Le plus communément ces
anneaux sont fixés au moyen d^ine languette de laiton maintenue sur la canne par une ligature de soie. Ce sont les vieux anneaux classiques. Ils ont du bon, quoique fort démodés. Ils ne font aucune saillie sur la canne démontée, contre laquelle ils s'appliquent en jouant dans la languette de laiton comme dans une charnière. Par suite, ils se cassent ou se faussent rarement. Ayant un peu de liberté dans leur attache, ils tournent facilement et, ne présentant pas toujours le même segment au frottement de la ligne, ils s'usent peu. Néanmoins on leur préfère généralement des anneaux ou conducteurs fixes, restant toujours dans une position perpendiculaire sur la canne. Ils ont l'inconvénient de s'user beaucoup, de devenir alors rugueux ou coupants et de détériorer les lignes. On y remédie en les fabriquant en acier, ou mieux encore en les faisant en cuivre avec une bague d'acier mobile tournant à l'intérieur {revolving rings). Tout cela est bon, et même nécessaire pour certaines péchés, mais pour pécher à la mouche artificielle, les anneaux mobiles ordinaires me semblent suffisants, pourvu qu'ils soient de bonne qualité et qu'ils jouent librement dans leur charnière. S'ils y sont trop serrés pour s'y mouvoir d'eux-mêmes, ils restent parfois à demi collés contre la canne, position qui empêche la ligne de glisser; il faut alors
les redresser à la main, d'où : temps perdu qui agace le pêcheur et mouvements excentriques qui effrayent le poisson.
Qu'ils soient fixes ou mobiles, les anneaux doivent être proportionnés à la grosseur de la canne, et par conséquent ils doivent aller en diminuant du butt joint au scion.
Une canne de 10 pieds comporte treize anneaux, y compris celui qui termine le scion. Celui-là supporte à lui tout seul plus d'efforts et de fatigue que tous les autres ensemble, et il s'use rapidement par le va-et-vient de la ligne. Aussi, même sur mes cannes à mouche, je tiens à ce qu'il soit à bague d'acier tournante ; sans cela il faut le changer trop fréquemment.
A l'extrémité inférieure de la canne, on visse d'habitude un bouton de bois ou de caoutchouc, qui peut se remplacer à volonté par un fer plat et pointu, long de 8 à 10 centimètres. Cette espèce de fer de lance sert à piquer la canne perpendiculairement en terre lorsqu'on a besoin de ses deux mains pour arranger mouches ou bas de ligne, pour décrocher un poisson pris, etc. Je ne m'en sers jamais, et je trouve qu'il nuit à l'équilibre de la canne à moins que le moulinet ne soit beaucoup trop léger. Il est évident que si la canne est équilibrée par le seul poids du moulinet, elle ne l'est
plus avec la surcharge de ce fer de lance au bout du bras de levier. Mais je touche là un sujet sur lequel je reviendrai tout à l'heure.
Les armatures destinées à recevoir le moulinet sont posées différemment sur la canne selon que celle-ci doit être maniée à une ou à deux mains.
Dans la canne à une main le moulinet doit être placé à Textrémité inférieure de la poignée, immédiatement au-dessus de la virole terminale sur laquelle se monte le bouton ou le fer de lance.
Dans la canne à deux mains on ménage un intervalle d'une dizaine de centimètres au moins entre cette virole et le moulinet, intervalle destiné à placer une des deux mains.
En tous cas, il faut s'assurer que les armatures ont une capacité suffisante pour enchâsser un mou-
linet de bonne taille. Je vous recommande à ce point de vue le type adopté aujourd'hui, avec quelques légères variantes, par les meilleurs fabricants. La forme évasée de la bague mobile A et de l'ar-
mature fixe B permet d'y assujettir des moulinets de grandeur très variable.
Quel que soit le bois dont la canne est construite, elle doit être pourvue dans toute sa longueur de ligatures en soie assez rapprochées les unes des autres, qui en s'ajoutant aux ligatures des anneaux et des viroles modifient sensiblement sa flexibilité. Sur les cannes en bambou refendu des bonnes manufactures anglaises, l'intervalle varie généralement de 2 à 3 centimètres du butt joint au scion. Sur les cannes en Green-Heart ou en Hickoryj les ligatures sont presque toujours beaucoup trop espacées. C'est une faute, et je partage entièrement sur ce point l'opinion exprimée par M. F. M. Halford dans son admirable traité de la pèche à la mouche ^ La multiplicité des ligatures améliore l'action de la canne et rend certainement les fractures moins fréquentes.
J'arrive maintenant à une question terriblement controversée. Faut-il user, pour la pèche de la truite à la mouche artificielle, d'une canne à deux mains ou d'une canne à une main ?
L'école moderne en Angleterre, et surtout en Amérique, jette l'anathème sur les cannes à deux mains. H. P. Wells et F. M. Halford sont intraitables sur ce point-là.
< Dry-Fly Fishing in Theory and Practice, London, 1889.
Les maîtres plus anciens, Chitty, Bainbridge et même Francis-Francis, qui est mort il y a peu d'années et dont les ouvrages font autorité de Fautre côté de la Manche, étaient d'un avis tout différent. Les cannes de 13 ou 14 pieds ne les scandalisaient nullement ^
Pour ma part, je suis très nettement de la nouvelle école.
Tout ce qui fait, avec une canne légère conduite d'une seule main, le charme et la distinction de notre sport : la délicatesse du bas de ligne et de la mouche, la précision du lancé dont le style se plie à toutes les circonstances de temps et de lieux, le ferrage vif et juste, la sensibilité intelligente du doigt dont la pression gouverne la ligne et modère le moulinet, en pénétrant pour ainsi dire la pensée du poisson qui, par violence et par ruse, lutte pour sa vie, l'aisance dans le maniement de la canné qui semble se raidir ou s'assouplir d'elle-même et qui évolue sans effort apparent, comme le fleuret dans la main d'un habile tireur, tout cela s'affaiblit, s'épaissit, disparaît avec une arme pesante et dis-*
1 Bainbridge, The Fly-Fiaker'» Guide, 1816. — Theopbilus South (Ghitty), The Illuêirated Fly-Fiêher'» Text Book, London, 1841. — Francis-Francis , A Book on Angling, London, 1867 et nombreuses éditions postérieures. Francis-Francis a donné en 1877 une édition abrégée de ce dernier ouTrag^. Cet abrégé a été traduit en français dans le journal tAcclimaiation et publié en yolume cbei Deyrolle en 1886.
proportionnée, brutalement manœuvrée à deux bras.
Voilà pour le coté esthétique et sentimental de la question. Plaçons-nous maintenant au point de vue pratique. A l'heure de la retraite votre panier sera-t-il plus lourd, si vous péchez avec une canne à deux mains que si vous vous servez d'un singlehanded rod? Je réponds en mon âme et conscience : Non. Mais avant de développer ma pensée je tiens à préciser ce qu'il faut entendre par les expressions : canne à deux mains et canne à une main.
Un homme exceptionnellement vigoureux est capable, sans doute, de pêcher d'une seule main pendant toute une journée avec une gaule de 12 pieds'; mais c'est, je crois, le maximum de longueur que peut atteindre une canne à une main, et tant que la force humaine n'aura pas augmenté je considérerai comme canne à deux mains toute canne plus longue.
Eh bien, sans aller jusqu'à ce maximum de 12 pieds, je soutiens qu'une bonne canne de 10 pieds* est suHisante pour lancer utilement la mouche artificielle sur toutes les rivières que j'ai battues en Europe. Ah! certainement, on n'envoie la mouche aussi loin qu'en péchant le saumon
Joute pieds anglaia, 3™65.
gagne, au ceniupie, en précision et en dextérité. Sur les rivières où le lancé de la mouche est contrarié par des accidenta de terrain, des arbres ou des buissons, cette considération est d'une très grande importance. Et puia, ce qui est essentiel, ce qui, à mon sens,
tranche la question, c'est qu'en péchant d'une main avec une arme courte et légère, vous pouvez vous servir de florences et de mouches infiniment plus fines qu'avec une canne à deux mains, dont l'action est toujours plus brutale et moins juste. On peut dire qu'à mesure que le poisson s'est civilisé, à mesure que la truite est devenue plus rusée, plus défiante et plus difficile à tromper, la mode des cannes gigantesques est allée en déclinant. C'est la leçon des choses.
Du reste, ne vous y trompez pas, si vous tirez d'un split-cane de 10 pieds tout le parti possible, votre lancé s'allongera à des distances déjà fort respectables. Dans le tournoi de Fly casting qui a eu lieu il y a une dizaine d'années au Central-Park de New-York, c'est avec un de ces joujoux qu'on envoyait une mouche à plus de 25 mètres, et cette distance a été dépassée depuis. Avec une bonne théorie et de l'exercice, tout le monde peut lancer à 15 mètres. C'est plus qu'il n'en faut pour les besoins ordinaires du sport, et quel que soit le pouvoir de votre canne, que vous lanciez avec une seule main ou avec les deux, je suis certain qu'habituellement vous irez chercher les truites moins loin que cela.
Les partisans de l'ancienne école prétendent qu'avec une canne à deux mains on est plus maître
1 D'aprii l'échelle d'hameçom qae j'ai adoptée ici, la plus pel calibre est indicpé par 000; cette grandeur correapond aa D' 17 d édicllei doDt la notalioD eat en aen* inverae.
évolutions de la ligne. D'accord si vous êtes maladroit, mais avec de l'adresse et en modifiant un peu pour la circonstance les mouvements ordinaires du lancé, vous n'avez à vous occuper des fleurs qui vous entourent que pour admirer la bonté de Dieu qui en orne les prés. Nous verrons cela en temps et lieu, lorsque nous parlerons des différentes manières d'envoyer la mouche.
Un point capital que les défenseurs de la canne à deux mains sont bien obligés de concéder, c'est que, contre le vent, une canne de 10 pieds permet de lancer plus juste et plus loin que leurs mâts de cocagne. Plus le vent est fort, plus la différence est frappante en faveur des single-handed rods.
Je termine cette discussion par un avertissement utile. Nous avons tous en dedans de nous-mêmes une petite voix qui nous dit : Tu es intelligent, tu es beau, tu es fort. Plus on est bête, plus on est laid, plus on est décrépit, plus cette petite voix se fait douce, insinuante et persuasive. Lorsque vous irez marchander une canne à truites, si je vous ai convaincu de l'excellence de ma théorie, vous demanderez une canne à une seule main, et on vous donnera à choisir entre des modèles de 9, 10, 11 et peut-être même 12 pieds, si le fabricant vous trouve l'air naïf. Alors la petite voix en question vous chuchotera de mauvais conseils : « Tu es un gail-
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Prends du solide et n'aie pas peur, tu es de force. » N'écoutez pas cette chanson de votre vanité. Pensez aux longues journées d'été qui font durer la pèche dix ou douze heures, et n'oubliez pas qu'il est des jours où le plus vigoureux a de bonnes raisons pour être un peu mou. Songez aux kilomètres que votre mouche aura à parcourir dans les airs, du matin jusqu'au soir, aux innombrables
coups de poignet qui lui feront faire le voyage et, croyez-moi, ne vous embfttez pas d'une arme trop pesante pour votre bras. Si vous êtes faible, limitez-vous à 9 pieds. Si vous êtes de force moyenne, choisissez une canne de 10 pieds, c'est la bonne mesure. Si vous êtes jeune et taillé en athlète, poussez jusqu'à 11 pieds; mais à moins d'être un descendant de Goliath, n'allez pas plus loin. Ne vous exposez pas à l'ennui et au petit ridicule de manier fièrement d'une seule main, avant le déjeuner, une canne de 12 pieds que vous soulèverez péniblement avec vos deux bras dans l'aprèsmidi. J'ai vu cela arriver plus d'une fois, et généralement le héros de l'aventure fait aux poissons plus de peur que de mal.
C'est très bien d'avoir une arme proportionnée à ses aptitudes physiques, mais encore faut-il qu'elle soit susceptible d'un bon travail sur le terrain. Je vous ai déjà donné quelques indications sur ses qualités extérieures. Il nous faut étudier maintenant ses qualités intrinsèques, ce que j'appellerai son action.
Tout le travail de votre canne consistera en deux mouvements : plier et se redresser, mouvements qu'elle exécutera grâce à l'impulsion donnée par votre poignet.
Assurez-vous donc, tout d'abord, qu'elle est
bien à votre main. Il y a là une question de tact, que la pratique seule vous apprendra à résoudre. Mais n^oubliez pas, lorsque vous voudrez juger une canne, de l'armer de son moulinet. Si elle vous semble mal équilibrée, mettez-en un plus léger ou un plus lourd. On ne se figure pas combien quelques grammes de plus ou de moins au bas d'une canne modifient la sensation de poids que perçoit le poignet en la maniant.
Supposons l'équilibre établi avec la canne garnie de son moulinet et de sa ligne. Attachez celle-ci à un point fixe sur le sol et, tenant la canne par sa poignée, le bouton à la hauteur du ventre, placezvous à 4 mètres de distance. Inclinez alors la canne jusqu'à ce qu'elle forme avec le sol un angle de 45 degrés et, sans modifier cette position, raidissez la ligne au moyen du moulinet jusqu'à ce que la pointe du scion descende au niveau de votre main. Donnant alors votre place à une autre personne, reculez-vous un peu et examinez avec soin la courbe qui se dessine devant vous.
Si la canne est bien établie, cette courbe doit se manifester dès le butt joint et elle doit indiquer une flexibilité régulièrement progressive du point où elle commence jusqu'à l'extrémité du scion.
Si la courbe s'atténue ou s'accentue irrégulièrement sur un point quelconque de son dévelop-
la même courbe à la canne tenue dans tous les sens, c'est-à-dire le moulinet en dessus, puis eo dessous, puis tourné horizontalement à droite et enfin tourné k gauche.
Si durant ces épreuves la courbe est toujours restée uniforme, vous pouvez espérer que, sauf les hasards imprévus et les accidents inexplicables,
mouche.
. Examinez donc si celle qu'on vous propose a assez de ressort pour envoyer la ligne au loin. Ce ressort d'ailleurs vous sera précieux lorsque vous aurez à fatiguer une grosse truite avant de la faire passer de la rivière sur le gazon.
De nouveau faites ployer la canne comme lorsque vous avez étudié sa courbure, en forçant même un
peu plus la tension de la ligne. Puis, abaissant vivement le scion, faites cesser instantanément cette tension. Regardez alors si la canne se redresse bien et s'il ne subsiste aucune trace de courbure à la suite de l'effort violent qu'elle vient de supporter. La plus petite déviation, le moindre gauchissement serait l'indice certain d'un manque d'élasticité, défaut irrémédiable et capital dans une canne de jet. On ne peut faire rien qui vaille avec un bois mou.
Il ne sufQt pas que la canne se redresse complètement, il faut qu'après une détente soudaine elle reprenne la ligne droite vivement, nettement et presque sans vibrations.
Lorsque après quelques balancements rapides subitement interrompus elle vacille indéfiniment avant de retrouver son équilibre, elle est trop flexible, et l'action de la main se transmet alors sans justesse et sans promptitude de la poignée à la pointe du scion. Ce défaut de nerf est moins grave que la mollesse, mais il a néanmoins de fâcheux effets. Il rend très difficile la pèche contre le vent et il fausse absolument l'action du coup de poignet quand vous ferrez ; en outre, il vous impose un excès d'effort pour lancer un peu loin et il vous interdit l'usage des lignes lourdes sans lesquelles il est impossible de couvrir une distance sérieuse.
Je dois reconnaître cependant que sur cette question de flexibilité, les avis sont partagés, et Ton peut dire qu'à cet égard la théorie n'est pas encore fixée sur des bases rationnelles. C'est assez surprenant lorsqu'on voit avec quelle perspicacité, quelle méthode et quelle conscience Anglais et Américains étudient dans les plus menus détails le côté scientifique du Fly-fishing. Faut-il en conclure que le lancé, dans la pèche de la truite, comporte tant de modalités, que ses formes sont si variables, que ses procédés doivent se transformer suivant des circonstances si multiples qu'il est impossible de déterminer un type unique d'instrument qui corresponde rigoureusement à tous les besoins du sport?
En fait, les fabricants sont obligés, pour satisfaire les fantaisies de leur clientèle, de nuancer à l'infini la flexibilité de leurs cannes à mouche. Tel amateur les préfère très pliantes, tel autre désire le maximum de raideur compatible avec la finesse actuelle des florences ; celui-ci entend que la canne travaille surtout du middle joint, celui-là demande que l'action se fasse énergiquement sentir dès le butt joint; beaucoup veulent que le scion soit le principal et presque le seul facteur du lancé. En allant au fond de toutes ces exigences on reconnaît qu'elles reposent, la plupart du temps.
sur la façon particulière dont chacun envoie et manœuvre la mouche artificielle. On s'eflForce d'approprier sa canne au style habituel de sa pêche, style qui dépend lui-même, en partie, des eaux sur lesquelles le pêcheur a fait son éducation ou qu'il bat le plus fréquemment.
En thèse générale les fabricants ont une tendance marquée à construire des cannes trop flexibles. Lorsqu'on recherchait les longueurs de 12 à 14 pieds, l'exagération de souplesse était une nécessité. Avec une canne de 14 pieds un tant soit peu raide les bas de ligne, même modérément fins, ne résistent pas. C'est tout différent avec les singtehanded de 9 à 11 pieds. D'ailleurs les cannes même les meilleures s'assouplissent toujours à l'usage, elles s'assouplissent même beaucoup trop après quelques années de service. Ne redoutez donc pas un petit excès de raideur à l'inspection de l'arme neuve.
Je vous dirais bien que ma canne préférée, un split-cane de 10 pieds, subit une déflexion de
17 centimètres mesurés au bout du scion lorsqu'elle est maintenue horizontalement par la poignée.
Mais ce n'est pas sur cette indication prise
comme un critérium de flexibilité que vous pouvez avoir la prétention de juger une canne dans le magasin du fishing-tackle maker^ si vous n*avezpas personnellement une très grande expérience de la pêche. Aussi je vous donne mes avis sur le choix d'une canne comme le résultat de mon expérience, mais j'ajoute : adressez-vous toujours aux meilleures manufactures, ne craignez pas de payer cher ce qui ne supporte pas la médiocrité et, si vous êtes un débutant, tâchez de vous faire accompagner chez le fabricant par une vieille main qui vous veuille du bien. Enfin, si vous êtes un client habituel de la maison, demandez la permission de faire un essai sur le terrain avant de vous décider, et faites cet essai, si cela est possible, avec l'assistance de la vieille main en question.
Et puis lorsque après pas mal d'hésitations vous aurez fait l'acquisition longuement méditée, ne vous laissez pas troubler par les appréciations bienveillantes de vos amis. Pierre vous dira : « Cette canne est molle comme une chiffe, je ne pourrais jamais me servir de ça. » Paul vous affirmera qu'elle est beaucoup trop raide et qu'il est impossible de pêcher fin avec une pareille poutre. Laissez-les dire et méditez mon bouquin.
Un dernier mot sur la partie de la canne qui est la plus exposée, qui fatigue le plus et qui, cepen-
ne regardez pas à une dépense supplémentaire de 25 ou 30 francs, exigez qu'il soit d'un bout à l'autre en bambou refendu hexagonal. Vous en aurez pour votre argent.
Les cannes un peu soignées sont toujours munies d'un scion de rechange. La précaution est bonne, car avec tous les soins possibles il peut vous arriver un accident. J'aimerais à voir cette prévoyance s'étendre au middle Jointe surtout si votre canne est destinée à vous accompagner dans de lointains voyages.
Du moulinet je n'ai encore parlé que comme d'un contrepoids nécessaire à l'équilibre de la canne. C'est bien entendu la partie accessoire de son rôle.
Ce petit instrument, qui n'est qu'une bobine sur laquelle s'enroulera votre ligne, est absolument indispensable, car il vous permettra d'allonger ou de raccourcir le lancé selon les circonstances. De plus, c'est seulement grâce à lui que vous prendrez de gros poissons, tout en péchant avec des florences très fines et de petites mouches montées sur les hameçons les plus légers. Si, en luttant avec une truite un peu forte, vous ne pouviez lui céder de la ligne, vous ne rempliriez votre panier que de sardines, et vos meilleures mouches, agrémentées d'avançons brisés, s'en
iraient au fond des eaux orner la gueule des plus beaux poissons.
L'utilité du moulinet est telle que je me demande ce que pouvait être la pèche de nos ancêtres avant son invention, invention relativement récente, car elle semble ne remonter qu'au milieu du dix-septième siècle. J'en trouve la première trace dans un petit livre anglais qui, malgré ses quatre éditions datées de 1651, 1653, 1657 et 1659, est devenu une rareté ^ L'auteur, Thomas Barker, ajoutant à l'édition de 1657 quelques mots sur la pêche du saumon, dont il n'avait pas parlé dans les deux premières éditions, explique que pour cette pêche le bout du scion doit porter un anneau de cuivre à travers lequel passe la ligne qu'on raccourcit ou qu'on allonge à volonté. « Vous devez, dit-il, avoir votre dévidoir {mnder) placé à 2 pieds du gros bout de votre canne et fixé avec un ressort qui vous permet de le descendre aussi bas que vous voulez. » Izaak Walton ne dit mot des moulinets dans sa première édition (1653), non plus, je crois, que dans les trois éditions suivantes imprimées en 1655, 1661 et 1664. Dans l'édition de 1676, la dernière qui ait été publiée de son vivant, il les mentionne à propos de la pêche du saumon :
^ The Art of Angling by ThomaB Barker. Les éditions de 1657 et 1659 portent le titre : Barker's Delight or the Art of Angling.
« Quelques personnes emploient une roue (çvheel) placée vers le milieu de leur canne ou près de leur main, et qu'il est plus facile de comprendre par la vue que par une démonstration écrite. »
Le colonel Robert Venables, qui publia un traité de pèche en 1662, recommande pour la pèche du saumon et du brochet l'usage d'une bobine (troll) munie d'une manivelle (mnch), et sur le titre gravé de son livre la susdite bobine est représentée avec d'autres instruments de pèche.
En France on était déjà en retard à cette époque, comme on Fa toujours été depuis pour tout ce qui concerne le sport de la pèche. François Fortin, lorsqu'il publiait ses Ruses innocentes (1660-1668- 1695), ignorait évidemment le procédé usité en Angleterre pour la capture des gros poissons. En parlant des carpes « si monstrueuses et si fortes qu'on a peine à les arrester tant qu'elles tirent fort », il recommande comme une « invention de l'autheur » de rouler quelques toises de ligne sur « un petit baston long de quatre pouces » fendu parles deux bouts et attaché à l'extrémité du scion. La ligne étant arrêtée dans une des fentes de cette espèce de plioir, « ce qui sera ployé sur le petit baston ne se défera point que lorsque la carpe sera
prise et qu'elle lera ses efforts ; et pour lors ayant de l'esbat vous aurez moyeu de la lasser sans qu'elle rompe aucune chose... »
Liger, dans ses Amusemens de la campagne imprimés pour la première fois en 1709, perfectionne un peu « l'invention » de Fortin. Il conseille de faire passer la ligne dans un anneau au bout du scion et d'en garder en réserve une bonne longueur sur un morceau de bois que l'on tient à la main. Dans le Traité général des pesckes de Duhamel du Monceau, publié en 1769, le procédé rudimentaire de François Fortin est encore préconisé; maïs il est aussi parlé « d'un ajustement qui revient au même », dit naïvement l'auteur, et qui consiste à assujettir une bobine au gros bout de la gaule.
Je crois que c'est le Pécheur français du bonhomme Kresz qui, pour la première fois, en 1818, a mis sous les yeux de nos compatriotes étonnés la figure gravée d'un moulinet. Lorsque je fais appel à mes souvenirs de jeunesse, il me semble que bien peu de gens s'en servaient de ce côté-ci de la Manche,
il y a quarante ans. On n'en trouvait de tout faits que .chez un ou deux marchands de Paris, et Tacquéreur de cet objet insolite passait pour un original.
Je le répète, pour la pêche actuelle de la truite à la mouche artificielle, la nécessité absolue de cet accessoire n'est pas discutable. Mais faites-y bien attention, l'indispensable bobine vous causera force désagréments si elle est mal choisie. Donc, regardons-la de très près.
Vous savez déjà qu'avant tout le moulinet doit être proportionné, comme poids, à la canne sur laquelle il est monté. J'ajoute qu'un léger excès de pesanteur est préférable à trop de légèreté. Il doit être construit et entretenu de telle sorte que sur le brusque effort du poisson le plus brutal, la ligne se dévide assez facilement et assez vite pour que le bas de ligne ne soit pas brisé, quelle que soit sa fragilité. Un moulinet trop dur est une des pires malédictions qui puisse frapper un pêcheur. Il vous interdit toute relation durable avec les truites les plus respectables, et pour peu que sous le coup de l'irritation vous soyez disposé à jurer, il compromet gravement le salut de votre âme.
En conséquence, assurez-vous qu'aucun frottement insolite ne gêne la rotation de la bobine sur son axe, et si cette rotation s'effectue sous le con-
trôle d^'un cliquet à ressort , ayez grand soin de choisir un ressort très doux. S'il est trop dur dans un moulinet qui vous convient sous tous les autres rapports, priez le fabricant de l'adoucir, rien n'est plus facile. Profitez de l'occasion pour vous faire montrer, si vous l'ignorez, comment les moulinets se montent et se démontent. Un ressort se casse assez facilement, un choc, un accident quelconque peut mettre votre moulinet provisoirement hors de service au cours d'un déplacement. Il est bon que vous soyez capable de le remettre vous-même, séance tenante, en état de tourner.
On reproche aux moulinets trop doux comme à ceux qui sont dépourvus de cliquet de revenir sur eux-mêmes lorsque la ligne tirée avec violence s'arrête subitement. Cette contre-évolution, en enroulant la ligne à faux, l'embrouille, et souvent lorsque le poisson veut recommencer sa course, le moulinet paralysé par l'enchevêtrement de la soie refuse de fonctionner. C'est un inconvénient sérieux qui a sauvé la vie d'un bon nombre de truites et de saumons. Je le redoute surtout quand je pêche ces derniers, dont les randonnées plus rapides et plus prolongées que celles de la truite donnent une impulsion autrement vive au moulinet. Du reste, on peut arriver à régler le ressort de telle sorte qu'il soit assez doux pour supporter les bas de ligne
les plus fins et en même temps assez ferme pour éviter la contre-évolution.
Pendant que je parle mécanique, laissez-moi vous mettre en garde contre les moulinets dits multiplicateurs^ sous quelque forme et sous quelque nom que Tastuce des marchands d^ustensiles de pèche les offre à votre innocence. Grâce à d'ingénieux engrenages, ces petites machines activent à volonté la rotation de la bobine quand vous raccourcissez la ligne. Un tour de manivelle donne plusieurs tours de bobine. Si c'était pratique, ce serait bien utile, car combien de fois arrive-t-il que le poisson, après s'être éloigné, revient sur vous d'un si bon train que vous ne pouvez tourner le moulinet avec assez de diligence pour maintenir la ligne tendue ! Malheureusement, si le multiplicateur vous fait gagner de la vitesse, c'est en vous imposant un effort proportionné à l'accélération obtenue. Le fretin vous donne alors la sensation que vous remorquez une baleine et le tact si essentiel à la manœuvre du moulinet disparaît complètement. De plus, le mécanisme relativement compliqué s'encrasse, se durcit et se détraque facilement. Bref, malgré les perfectionnements dont les multiplicateurs ont été l'objet depuis quelques années, notamment en Amérique, je les considère comme absolument dangereux.
-Bt-
On fait des moulinets de différentes formes. La bobine est actionnée dans les uns par une manivelle ordinaire, dans les autres par une petite poignée en ivoire ou en corne fixée sur une plaque tournante. Ce dernier système est préférable, parce que la manivelle ordinaire a la plus déplorable tendance à accrocher la ligne.
Mais il faut que la poignée (A) soit encastrée dans un petit bourrelet métallique (B) qui, le cas échéant, empêche la ligne de s'engager entre elle et la plaque tournante.
LescataIoguesdes/î«Aiiig-tachle mahers et les journaux spéciaux recommandent tous les jours de nouveaux moulinets, soi-disant perfectionnés, qui sont tous ou presque tous plus ou moins compliqués. Je vous engage à vous en méfier autant que des multiplicateurs.
Le maximum de complications que je passe à un moidinet, c'est la plaque tournante et le cliquet à ressort, et c'est déjà beaucoup. Je me rappellerai toute ma vie que, dans une de ces journées de pèche comme on en voit, hélas! bien rarement, une de CCS journées où la truite prise de je ne sais
quelle ivresse, se jette follement sur toutes les mouches qu^on lui présente, mon moulinet s'arrêta tout d'un coup, la plaque tournante refusant d'avancer dans un sens ou dans l'autre. Les vis d'assemblage étaient rouillées et, après avoir cassé la lame de mon couteau sur leur tète, je dus renoncer à tout espoir de me tirer de ce mauvais pas. Je péchai tant bien que mal pendant toute l'après-midi en manœuvrant à la main quelques mètres de ligne. Le soir, l'ami qui m'accompagnait rapportait triomphalement vingt-huit truites, pesant ensemble 32 livres, et il en avait rejeté une quantité de petites. Dans mon panier, il n'y en avait que onze, faisant à peine 4 livres. Un ressort cassé, mal engagé entre deux plaques, avait causé mon infortune. Moralité : Ayez toujours un petit tournevis dans votre sac et tenez votre moulinet légèrement graissé dans toutes ses parties, vis comprises.
Choisissez-le en bon métal rigide et pas trop mince, pour qu'il ne se fausse pas au moindre heurt, et faites en sorte qu'il puisse contenir 50 mètres de ligne au moins.
Beaucoup de gens trouveront cette longueur excessive pour la pèche de la truite. Je maintiens mon chiffre et je l'expliquerai, dans un instant, lorsque nous parlerons de la ligne.
Vous aurez peut-être quelque difficulté à trouver
un moulinet qui ne soit pas trop lourd pour votre canne et qui ait cette capacité'. Rabattez-vous alors sur les moulinets en ébonite, qui ne sont peutêtre pas aussi durables que ceux en métal, mais qui sont beaucoup plus légers. Surtout évitez le métal blanc, qui scintille au soleil et qui a autant d'inconvénients pour les moulinets que pour les viroles. Evitez également les moulinets construits partiellement en celluloïde ou en bois. L'humidité vous jouerait peut-être des tours désagréables *.
J'ai peu de choses à vous dire sur la ligne. Le point capital, c'est qu'elle soit exactement proportionnée comme poids à la canne qui la supporte. Une ligne trop lourde impose un effort exagéré à l'élasticité de la canne et celle-ci, quelque parfaite qu'elle soit, finit par perdre de son nerf,
1 si loi fabricBnts BTaient le boa Ku» da placer toujours Isa pilien on trBTsrisi en dehors des plaques, les moulinets contiendraient pins de ligne à poids égal. Ce mode de constmction est très employé eo Am<-
* On fait aussi des moulinets enalaminînm qui sont tris lég«rs. On en dit grand bien, mais
perso nneUement l'expo
D'autre part, une ligne trop légère rend impossible le lancé contre un vent un peu fort. Entre ces deux excès, il faut trouver le poids juste qui convient à votre arme. En général une bonne canne de 10 pieds supporte sans aucune fatigue le calibre F des soies américaines tressées dont voici l'échelle :
fj II H
Le calibre E commence à être un peu massif et comporte une canne vigoureuse. Pour lancer à de très grandes distances, il est parfait, mais quand il s'agit d'envoyer la mouche par un temps calme à une douzaine de mètres, son poids est plus nuisible qu'utile. Quant au calibre D, je ne m'en sers que lorsqu'il me faut lutter contre un vent exceptionnellement fort.
On fait des lignes qui, dans les quatre ou cinq derniers mètres, vont en diminuant de grosseur, lignes en queue de rat comme on dit en France, tapered comme on les désigne en Angleterre et en Amérique. Cet amincissement graduel facilite
considérabrement le lancé et permet d'employer des soies d'un calibre plus fort que si Ton se sert de lignes ordinaires. Je le considère comme indispensable sur une ligne à saumons et même sur votre ligne à truites si vous arrivez jusqu'au calibre E. Avec des lignes plus fines on s'en passe très bien.
L'inconvénient des queues de rat, c'est qu'on les rogne petit à petit, parce que l'extrémité de toute ligne et surtout de celle-ci, s'afTaiblissant beaucoup par l'usage, a besoin d'être rafraîchie souvent par de judicieuses suppressions. En quelques semaines, la partie effilée a totalement disparu, et Ton pêche alors avec une ligne trop lourde. On remédie à cela en disposant une queue de rat aux deux extrémités de là ligne qu'on retourne quand un bout est usé.
Pour la pêche de la truite, Famincissement doit se répartir sur une longueur de 4 à 6 mètres et dans une proportion telle qu'une soie E, par exemple, se termine en calibre G.
Quant à la matière dont la ligne est composée, tout le monde aujourd'hui est à peu près d'accord pour préférer la soie tressée imbibée d'une préparation huileuse, qui lui donne en séchant un peu de rigidité, et qui la rend plus ou moins imperméable.
Les cordonnets de cette espèce, qui nous vien-
lient d'Amérique ou d'Angleterre, sont souvent excellents. Ils durent longtemps quand ils ont été bien pénétrés de la mixture hydrofuge, ce qui est rare. Leur poids et le soupçon de raideur qu'ils doivent à cette préparation les rend merveilleusèment propres au lancé de la mouche artificielle.
Lorsque l'enduit est de médiocre qualité, ou bien s'il a été mal employé, la ligne manque de souplesse et elle est couverte comme d'un émail cassant. Quelquefois la tresse de soie est intérieurement un peu creuse : elle est alors trop légère pour son volume, et pourrit facilement. Il arrive aussi que l'enduit n'est qu'extérieur, qu'il se détache et s'effrite à la moindre friction. Ce sont des défauts de fabrication qu'un rapide examen fait aisément découvrir et qui, d'ailleurs, ne sont pas fréquents dans les soies d'une bonne marque.
J'aime à voir sur mon moulinet une grande longueur de ligne. Ce n'est pas que la truite, lorsqu'elle est piquée, se lance, en général, dans les courses furieuses qui sont une des grandes excitations de la pèche du saumon. Ces tremendous runs qui font pâlir les plus vieux maîtres sont une félicité que la Providence octroie rarement aux pécheurs de truites; mais encore leur accordet-elle par-ci par-là cette faveur. Plus d'une fois des demoiselles à la nageoire légère qui ont reçu l'hos-
pitalité de mon panier, m'auraient faussé compagnie si je ne m'étais trouvé en mesure de leur servir une conduite très prolongée. Pensez à l'état d'âme du sportsman imprévoyant qui, pour une fois, croit saisir ce rêve si souvent caressé d'une invraisemblable capture. Le monstre bondit et fuit, le moulinet grince, la ligne s'évanouit et aussi le rêve, faute de quelques mètres de soie !
Mettez-vous à l'abri de ce déboire écœurant en vous donnant une marge de 50 mètres bien comptés. Si vous employez une double queue de rat et si vous n'en trouvez pas d'assez longue, ajoutez une rallonge au bout qui ne vous sert pas actuellement, de façon à obtenir la longueur désirée. Pour cela une vieille ligne devenue trop courte fera votre affaire si elle est encore saine. Je vous préviens qu'il faut du soin pour raccorder solidement les deux soies au moyen d'une ligature, sans que l'assemblage fasse une saillie susceptible de s'accrocher dans les anneaux de la canne; l'opération demande beaucoup de fini, surtout si les anneaux sont mobiles^
J'insiste tout particulièrement sur la longueur de la ligne si vous battez des rivières fréquentées par le saumon ou par la truite de mer. Sur ces rivières-là, il ne se passe pas d'année sans que
i Voir, Bur la manière d'abonter deux lignes, chapitre t.
les pécheurs aient, par cas fortuit, maille à partir avec les gros poissons. Quatre fois la chose m'est arrivée à moi-même, et sur les quatre saumons que j'ai ainsi piqués sans préméditation avec une canne de 10 pieds, j'en ai tué deux, grâce à la longueur de ma ligne. L'un était un grilse de 8 livres tout frais remonté de la mer et d'une agilité incroyable; l'autre, un saumon rouge de 9 livres. Ce sont de belles victoires dont les cœurs bien placés conservent un souvenir toujours palpitant.
Que votre ligne soit telle que je vous le conseille ou qu'elle n'ait que 25 ou 30 mètres, arrangezvous pour que le moulinet soit toujours plein. Si le cylindre sur lequel la soie s'enroule a le volume qu'on lui donne ordinairement dans les moulinets à truites, c'est-à-dire s'il est gros comme un tuyau de plume, votre ligne n'y suffira peut-être pas. Rembourrez alors le cylindre en le garnissant d'abord soit avec une vieille ligne soit avec du cordonnet ordinaire, sur une épaisseur telle qu'en y ajoutant votre soie le tout monte jusqu'à 2 ou 3 millimètres des piliers. Le moulinet ainsi garni sera beaucoup plus doux, la traction de la ligne s'exerçant à distance sur l'axe de rotation. En outre, vous serez à même d'enrouler la ligne plus rapidement que si vous opériez sur une circonférence moins développée. Mais n'omettez pas, je
VOUS le répète, de laisser un espace libre entre les piliers et la bobine uniformément remplie. Sans cela vous vous exposeriez à des frottements désagréables ou même à une immobilisation complète s'il vous arrivait, dans la précipitation d'un beau combat, d'enrouler votre ligne avec moins de régularité que vous ne l'aviez fait en préparant vos engins dans le calme du Home.
Cet acte en apparence si simple d'embobiner la ligne sur son moulinet exige une certaine dextérité et de la pratique. J'ai connu des pécheurs, d'ailleurs estimables, qui s'en acquittaient avec la grâce et la prestesse d'un caméléon, travaillant de l'épaule et du bras comme s'ils tournaient une meule. Les doigts et le poignet doivent faire toute la besogne. Pendant que la main droite manœuvre le bouton du moulinet, l'index et le médius de la main gauche entre lesquels passe la ligne font office de guides et conduisent le fil de telle sorte qu'il grossisse la bobine également sur toute sa surface, sans élever d'incohérentes montagnes. C'est une habitude à prendre et tout cela doit se faire instinctivement : car le pêcheur qui tient un poisson assez vigoureux pour avoir dévidé le moulinet, a besoin de toute son attention pour l'amener à portée de l'épuisette.
Une dernière recommandation : n'oubliez pas.
trou. Péchant autrefois sur le lac MerklanddansleSutherlandJ'eus la bonne fortune, dès mon second jour de sport, de piquer une grosse truite de lac [Salmo ferox). Après une opiniâtre défense le poisson, qui ne pesait pas moins d'une douzaine de livres, est amené, épuisé en apparence, au bord du bateau; enfin il est dans l'épuisette lorsque d'un bond superbe il se dégage du filet trop petit pour un seigneur de sa taille. Piquant droit au fond du lac, il vide le moulinet en un rien de temps.
Le cylindre de cuivre apparaît luisant à mes yeux terrifiés, le choc fatal va se produire, un dernier tour et la ligne... fuyant dans les anneaux de la canne qui tremblotent ironiquement derrière elle, disparait sans bruit sous la nappe mystérieuse. J'avais négligé le petit nœud sur lequel je viens d'appeler votre attention.
Ce genre d'escamotage où le pêcheur joue par sa faute le rôle de compère, est d'ailleurs la seule chance qu'ait une truite, quelque vigoureuse qu'elle soit, pour emporter votre ligne. Il faudrait qu'une soie, même du calibre F le plus menu que vous puissiez employer, soit absolument défectueuse ou pourrie pour ne pas offrir plus de résistance que votre bas de ligne, si vous péchez avec les fines florences auxquelles il faut recourir pour réussir en eau claire. La question de solidité n'est donc pas, quand il s'agit de lignes à truites, aussi importante qu'on pourrait le croire et je ne m'y attarde pas^ car j'ai hâte de vous parler des bas de ligne*.
Ah! les bas de ligne! C'est Técueil des maladroits et c'est presque tout le secret de bien des pécheurs heureux! C'est la partie du tackle la plus
i Pour les personnes tout à fait ignorantes de la pèche — s'il en est qui me lisent — je définis le bas de ligne ou avançon : la partie du tackle intermédiaire entre la ligne et la mouche.
utile et en même temps la plus inquiétante. Comme les langues du bossu de Phrygie, c'est ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire. Supprimer toute connexion visible entre le pêcheur et l'appât, n'estce pas l'idéal? Se battre avec une épée que l'adversaire mettrait en pièces d'une chiquenaude, n'est-ce pas folie? Eh bien, dans votre guerre aux truites il vous faut poursuivre cet idéal et commettre cette folie. Tous les jours vous aurez à ^^f^ dompter des poissons dont la puissance musculaire sera vingt fois supérieure à la résistance de votre bas de ligne. Ils auront pour eux la force brutale souvent décuplée par un courant rapide. Vous aurez, vous, l'intelligence, l'adresse et le sangfroid.
Avant qu'on n'ait inventé la florence, on faisait les bas de ligne en crin. Je connais encore quelques pêcheurs qui s'en servent et qui prétendent s'en bien trouver. Le crin, disent-ils, est moins apparent dans l'eau que la racine et il effarouche moins le poisson, par temps clair, même lorsque plusieurs brins sont réunis et tordus ensemble. La chose est possible. J'ai ouï dire que sur l'Ain, qui est très limpide, on réussit mieux à la pèche de l'ombre avec des bas de ligne en crin tordu qu'avec les plus fines florences. J'ai essayé de ces bas de ligne confectionnés à Pont-d'Ain par le
meilleur professiosnel de là région. Les résultats
ne m'ont pas encouragé. Avec mon ami C..., qui a
beaucoup fréquenté les bords de l'Ain lorsqu'il
exerçait de hautes
biles pécheurs que je connaisse, nous avons travaillé toyiXe une après-midi sur l'Avre, lui avec les bas de ligne en crin tordu et les mouches de Pontd'Ain, moi avec des avançons en racine et mes mouches ordinaires. Je pris quatorze truites, il n'en prit que trois. L'expérience n'est pas concluante : car les mouches spéciales dont il se servait
ont peut-être été pour beaucoup dans le résultat. Je ne cite donc le fait qu'à titre de renseignement. Mais, dans ma conviction, la racine bien préparée et suffisamment fine est pour la pèche de la truite incontestablement supérieure au crin tordu. Quant au crin simple, sa force est tout à fait insuffisante lorsqu'on peut rencontrer des poissons plus gros que des harengs.
On sait que la florence ou racine (gut) est tirée du ver à soie. Lorsque la chenille du Bombyx mori est prête à filer, on extrait de son corps une sorte de glu renfermée dans deux petits sacs membraneux. C'est la matière de la soie. On lui fait subir quelques préparations, puis on Tétire en fils plus ou moins ténus et on la fait sécher. Le contenu des deux sacs qui aurait fourni 1500 mètres de soie, s'il s'était écoulé par les étroites filières dont la chenille est munie, produit alors deux brins de racine qui n'ont pas un demi-mètre de long.
S'il faut en croire un vieux traité de pêche publié à Londres en 1724, par James Saunders, les Suisses et les Italiens auraient employé le boyau de ver à soie avant que son application à la pêche fût connue en Angleterre*. De là peut-être la dénomination
^ The Compteal Fisherman, heing a large and parUcular account of ail the aeveral ways of fithing now praclUed in Europe.., London, i724.
de crin de Florence. Ce qu'il y a de certain, c'est que Saunders est le premier écrivain de pèche qui en parle clairement. Un catalogue de fishing-tackle maker de Londres mentionnait encore le Silk^ worm gut comme une nouveauté en 1760*.
Il y a lieu de s'étonner que l'on n'utilise pas d'autres chenilles que celles du Bombyx mori pour la production de la florence. Les chenilles de certains lépidoptères nocturnes filent des cocons beaucoup plus volumineux que ceuxdu ver àsoie'. Leur sécrétion soyeuse plus abondante ne permettrait-elle pas d'obtenir des brins moins courts que ceux qui proviennent du Bombyx mori ? Je livre la question aux entomologistes désireux de développer les applications de leur science.
Le peu de longueur des boyaux du ver à soie actuellement livrés au commerce a l'inconvénient de multiplier outre mesuire les nœuds dans la confection des bas de ligne. Ces nœuds rendent l'avançon un peu plus visible ; s'ils sont exécutés grossièrement, ils accrochent mille petits débris flottant dans l'eau, et, ce qui est plus grave, ils
1 The Fieîd, numéro du 2 janvier 1864.
2 Le genre Attacus, auquel appartient le grand papillon indigène connu souB le nom de Paon de nuit, fournit plusieurs espèces dont les chenilles, bien plus grosses que le Ter à soie» ont été étudiées depuis quelques années au point de rue industriel de la production de la soie.
diminuent notablement la solidité des bas de ligne. Sur dix ruptures il y en a au moins huit qui ont lieu sur un nœud. On voit l'intérêt qu'il y aurait à obtenir des boyaux moins courts que ceux du ver à soie ordinaire.
Les florences de bonne qualité nous viennent d'Espagne, en passant par TAngleterre. Aussi les appelle-t-on : racines anglaises. Il y en a de deux sortes. Les unes sont telles qu'elles ont été tirées du ver à soie [undrawn gut). Les autres ont été passées dans une filière et plus ou moins amincies [drawngui). Par ce procédé, on obtient des racines aussi ténues qu'un cheveu, mais on n'arrive à une grande finesse qu'au détriment de la solidité. La filière a aussi pour résultat de rendre le boyau de ver à soie moins résistant au frottement. En frôlant les herbes, les branches ou les cailloux le drawn gut s'éraille et se fraye beaucoup plus facilement que la racine naturelle. Il est par conséquent moins durable. Quoi qu'il en soit, pour prendre dans de l'eau claire des truites un tant soit peu éduquées, il faut bon gré malgré passer par-dessus ces désavantages et compenser la fragilité du tackle par la légèreté de la main. Au fond est-ce un mal? L'attrait de la difficulté n'est-il pas pour beaucoup dans les excitations de notre sport? Gela vous amuserait-il longtemps de tirer de l'eau avec
une ficelle incassable de malheureux poissons qui n'auraient pas la plus petite chance de vous échapper? Conquêtes faciles, plaisirs de sots!
Au surplus, il ne faut pas s'exagérer la faiblesse du boyau de ver à soie, ni se méprendre sur l'elTort que l'on est susceptible de lui imposer en usant correctement d'une canne à truites. En général, lorsque vous résistez aux efforts d'un poisson qui se débat au bout de la ligne, vous avez la sensation d'une traction beaucoup plus violente qu'elle n'est en réalité. La souplesse de la canne et la crainte de casser votre lackle causent cette illusion. Donnez-vous le plaisir d'accrocher à votre hameçon un poids de 250 grammes seulement, et soulevez-le de terre avec votre canne, placée à un angle de 45 degrés . Vous éprouverez quelque surprise, je vous le garantis, la première fois que vous tenterez l'essai et vous vous apercevrez que bien rarement vous avez tiré aussi fort sur un poisson.
Si vous voulez compléter utilement votre éduca-
tion, faites tremper une demi-heure dans l'eau quelques bas de ligne à truites de différente force, confectionnés en racine de première qualité, et soulevez ensuite à la main, avec chacun d'eux, des poids de plus en plus lourds jusqu'à ce que In rupture se produise. Cela vous apprendra ce qu'on peut demander à son tackle et vous serez étonné de la résistance relative de (ils si minces. Si vous répétez l'expérience sur un certain nombre de bas de ligne de même grosseur, vous serez non moins surpris de voir combien cette résistance est variable, selon les bas de ligne, sans qu'il soit possible de préjuger à l'œil leur solidité ou leur faiblesse.
Avec beaucoup d'expérience on peut, en examinant très minutieusement des brins de grosse florence et en les palpant, se faire une idée de leur force. Si nous parlions de la pèche du saumon, je vous donnerais à cet égard quelques indications indispensables. Mais la qualité des florences fînes employées pour les bas de ligne à truites est autrement difficile à apprécier. Aussi, pour cela comme pour bien d'autres four-
nitures, je me borne à vous dire : Adressez-vous aux meilleures maisons et ne lésinez pas sur le prix. Et à cet avis peu compromettant j'ajoute un conseil pratique : N'employez jamais un bas de ligne sans l'avoir sommairement éprouvé au moment de vous en servir par quelques tractions saccadées entre les deux mains. Avec un peu d'habitude, vous appliquerez à ces tractions le degré de force nécessaire pour rompre les florences trop faibles, sans casser celles qui sont assez solides pour vous rendre de bons services. Ai-je besoin de vous dire que cette épreuve ne doit être tentée que lorsque les bas de ligne ont été suffisamment trempés dans l'eau pour avoir la souplesse et l'élasticité dont le boyau de ver à soie est complètement dépourvu lorsqu'il est sec? Plus la racine est grosse, plus elle doit tremper longtemps pour acquérir son maximum de résistance et n'être plus cassante. Une immersion d'un quart d'heure est suffisante pour les calibres dont on se sert à la pêche de la truite.
Ce serait peut-être le moment de vous parler des différentes manières de nouer les brins de racine pour les assembler en chaîne et confectionner un bas de ligne. Mais toutes réflexions faites, j'aime mieux vous expliquer plus tard les différents nœuds qu'un pêchçiir doit savoir ex^-
cuter sous peine d'être à chaque instant gêné et de faire sourire le plus ignorant des porteépuisette*.
Supposons donc que vous commandez vos bas de ligne chez le marchand. Quelles instructions lui donnerez-vous sur les trois points importants : leur longueur, leur grosseur et leur couleur?
La longueur dépend des dimensions de la canne. Le bas de ligne doit toujours être plus court que la canne d'une dizaine de centimètres au moins. Mais d'autre part, dans les conditions ordinaires de la pèche, il ne devrait avoir jamais moins de 3 yards (2"»75). Avec une canne de 10 pieds ou plus cela va bien. Avec une canne de 9 pieds, c'est trop long. 11 faut alors rogner quelques centimètres sur le nécessaire et réduire le bas de ligne à 2"65; c'est tout ce que je puis vous accorder.
Un bas de ligne aussi long ou plus long que la canne est très dangereux. Il vous met dans l'impossibilité d'empêcher un poisson piqué qui revient sur vous de se fourrer dans les herbes ou dans les cavités du bord sur lequel vous êtes placé ; car si en roulant de la soie pour le maintenir au large sous votre scion, vous engagez le nœud qui attache l'avançon dans un ou plusieurs anneaux de la canne, vous êtes exposé à ce que la
I Voir ci-aprèt, chapitre y.
ligne refuse de couler si le poisson cherche à s'éloigner.
Quant aux bas de ligne trop courts, ils ne vous feront pas perdre de poissons, mais ils vous empêcheront d'en prendre ; c'est encore pis.
La grosseur de vos bas de ligne aura sur votre sport une influence non moins considérable que leur longueur, au double point de vue de la manière dont vous enverrez votre mouche et de l'accueil que lui feront les truites.
Mais avant de vous dire mon sentiment sur la question, laissez-moi vous renseigner sur les difi*érents calibres de racine.
Le boyau de ver à soie passé à la filière [drawn giit) est classé dans le commerce sous quatre marques : X qui est le plus gros, xx, xxx et xxxx qui est le plus fin.
Au-dessus de la marque x du drawn gut se place immédiatement la marque Refina^ la plus fine des racines naturelles [undrawn gut). Les Refina très légères sont à peine plus grosses que le dra^vn gui X. Viennent ensuite les Fina^ un peu plus fortes, le Regular^ les Padron^ les Marana^ et enfin, Vlmpérial, qui est le plus gros calibre.
Charles Gotton, le continuateur et l'ami de Walton, soutient que celui-là n'est pas un pêcheur qui, dans une rivière sans herbes ni branchages,
ne peut dompter avec un double crin une truite de 20 inches (50 centimètres). J'en dirai autant de quiconque ne pourra accomplir la même prouesse avec de la racine xxxx et une bonne canne singlehanded. Mais en revanche je connais de très bons
sportsmen qui sont incapables d'envoyer proprement leur mouche au bout de 3 yards de cette même racinexxxx, pour peu que la plus faible brise leur souffle dans la ligure. Or, comme avant de se rendre maître d'un poisson il est indispensable de lui faire accepter une mouche présentée convenablement à une distance raisonnable, ne perdons pas de vue les exigences du lancé et tâchons de les concilier avec la nécessité de pêcher très lin. La
solution du problème est dans l'emploi des bas de ligne effilés, dits en queue de rat [tapered)^ qui complètent le juste équilibre du tackle en son entier, depuis la poignée de la canne jusqu'à la mouche. Avec des bas de ligne ainsi confectionnés l'impulsion donnée par le coup de poignet se transmet graduellement à la mouche avec infiniment plus de facilité que si la racine est très fine dès son point d'attache avec la ligne. Lorsqu'on lance contre le vent la différence est capitale.
Si le bas de ligne diminuait régulièrement d'une extrémité à l'autre sur sa longueur de 3 yards en commençant par du marana qui est de la bonne grosseur pour la partie la plus forte et en finissant par du drasvn gut xxxx, ce serait la perfection au point de vue du lancé. Mais sur une eau parfaitement limpide, par un temps très calme, la longueur de racine xxxx serait alors insuffisante et la mouche ne serait pas assez éloignée des parties plus visibles du bas de ligne. Aussi, en principe, je n'admets la queue de rat que sur la première moitié du bas de ligne et je tiens à ce que la seconde moitié soit en racine aussi fine que le dernier brin auquel la mouche sera fixée. Ce n'est qu'en cas de vent violent et tout à fait contraire que j'allonge la partie tapered au détriment de la racine très fine, mais je ne fais cette concession que
contraint et forcé, lorsque la bourrasque, si elle contrarie mon lancé, agite Peau et diminue, par conséquent, l'inconvénient des florences un peu fortes. Par contre, si le vent m'est favorable, je me hâte d'en profiter pour mettre de côté les queues de rat et n'employer que des bas de ligne également fins d'un bout à l'autre. Le lancé est alors si aisé que 3 yards de la racine la plus légère se déploient sans efibrt et comme d'eux-mêmes.
Sur des eaux très difficiles la florence xxxx est de rigueur au bout de votre queue de rat pour peu que le temps soit clair. Si vous avez affaire à des poissons de bonne composition ou si vous péchez par un temps sombre, les calibres plus forts du drasvn gut réussiront peut-être aussi bien, mais je ne garantis rien.
Le pêcheur nerveux, impressionnable ou novice, est enclin à employer une racine plus grosse que l'homme calme et maître de lui-même qui ferre une truite de 3 livres avec autant de flegme et de sérénité que s'il s'agissait d'un simple goujon. Défiez-vous de cette tendance à suppléer par la force du tackle à l'adresse du pêcheur. Le meilleur moyen d'acquérir cette sûreté de poignet, ce tact et aussi ce sang-froid qui caractérisent le vrai sportsmaUj c'est de pêcher avec les engins les plus fiust $i vous êtes maladroit avec une canne de
10 OU 11 pieds, prenez une canne de 9 pieds, aussi légère, aussi souple que le comporte le lancé de la mouche, et servez-vous d^une soie mince en proportion. Vous serez tout étonné alors de mettre dans Tépuisette des poissons de taille respectable avec des hameçons et des bas de ligne que vous auriez brisés en usant d'une canne plus pesante et plus longue. En un mot, si vous voulez devenir un fly-fisher correct et élégant — ce qui est le chemin le plus sûr pour devenir un pêcheur heureux, — réduisez le matériel dont vous vous servez, canne, ligne, bas de ligne et hameçons au maximum de finesse que peuvent supporter les eaux dans lesquelles vous péchez.
En ce qui concerne spécialement les bas de ligne la ténuité est, d'ailleurs, je ne saurais trop le répéter, une condition essentielle au succès.
Dans les pays de craie, où les eaux possèdent une transparence que n'atteignent jamais les rivières des terrains argileux ou granitiques, les paysans soutiennent généralement qu'on ne prend de truites avec les insectes artificiels que dans la saison où la mouche de mai est sur l'eau. Et efTcctivement ils ne réussissent qu'à cette époque, alors qu'ils peuvent employer de grosses mouches et que le poisson est affolé par la manne enivrante que le mois de mai lui envoie. Quand les grandes
éphémères ont disparu, quand après s'en être gorgée la truite grasse, vigoureuse et repue, ne gobe plus que des moucherons de taille infime, trouvant dans les prairies subaquatiques que la chaleur de Tété rend exubérantes une multitude de coquillages, de crustacés et de larves dont elle fait sa principale nourriture, il devient autrement difficile de l'attirer avec quelques fibres de plume ou de fourrure. Les grosses mouches la font fuir. Les plus petits moucherons peuvent seuls la tromper. Mais une mouche minuscule montée sur un gros bas de ligne est une malice cousue de fil blanc que les commères au ventre plein apprécient à sa juste valeur. D'autre part, les brins de noisetiers ou les roseaux de France qui, le plus souvent, servent de canne à nos professionnels locaux ne supportent pas les racines très fines que, d'ailleurs, on ne trouve guère en province. Et condamnés à pécher gros les paysans qui ne prennent rien s'imaginent que la saison de la mouche artificielle est passée !
Elle est passée pour eux, mais pas pour vous, mon digne élève, qui ne vous effrayez ni d'une mouche montée sur un tout petit hameçon, ni d'un bas de ligne imperceptible. Votre split-cane à la main, vous battrez fructueusement les eaux trop claires pour les pécheurs du pays, et à leur barbe
vous remplirez votre panier en plein été. Il est juste de dire que lerrière votre los ils pren- Iront leur revanche avec 'épervier, la "^ senne, l'arai-
gnée, la trouble, la coque du Levant, la chaux, les lignes de nuit, le panier et toutes les diaboliques inventions du braconnage. Heureusement la truite est prolifique et, sauf dans les départements où l'empoisonnement des eaux par les matières stupéfiantes est systématiquement pratiqué, vous trouverez partout assez de poisson pour vous amuser, depuis les Pyrénées jusqu'au Pas-de-Calais.
La racine de bonne qualité telle qu'elle est directement tirée du ver à soie est hyaline, incolore et très brillante. A l'usage elle blanchit souvent et devient laiteuse, ce qui la rend beaucoup plus visible dans l'eau. Plus elle est grosse, plus cette transformation est fréquente et rapide. On y
remédie dans une certaine mesure en lui faisant subir une préparation qui la colore très légèrement sans altérer sa transparence. La question de savoir quelle teinte on doit lui donner pour que les poissons la distinguent le moins possible est et restera probablement toujours à l'état de controverse. M. H. P. Wells, qu'il faut constamment citer quand il s'agit de recherches méthodiques et vraiment scientifiques sur tout ce qui concerne les engins de pèche, a fait à ce sujet de curieuses expériences. Il en ressort que pour obtenir le maximum d'invisibilité qu'il est possible d'atteindre, il faudrait varier la coloration des bas de ligne selon les heures et selon l'état du ciel, de l'eau et du fond de la rivière^ Si vous avez envie d'essayer, piochez l'ouvrage de M. H. P. Wells. Si vous vous contentez d'une moyenne qui n'est pas la perfection, mais qui est pratique, faites donner à vos bas de ligne une teinte ardoisée qui, du reste, est aujourd'hui couramment employée par les fabricants de Londres et de Paris*. Mais gravez dans votre mémoire Tinstructive conclusion que M. H. P. Wells a tirée de ses expériences : « Tous les bas de ligne sont visibles, lorsqu'ils
1 H. p. Wells, Fly-Rods and Fly-Tacklcy p. 322 et suiv.
' Je ne parle pas des procédés de teinture des boyaux de yers à soie. Si TOUS tenes à faire cette opération vous-même, ce que je ne TOUS conseille pas, consultes l'ouvrage de M. H. P. Wells.
sont placés directement au-dessus du poisson, à un degré entièrement indépendant de leur couleur. Dans cette position, le résultat dépend de leur seul calibre. Ce calibre parait toujours plus gros qu'il n'est quand le bas de ligne est en contact avec l'eau, qu'il flotte à sa surface ou qu'il soit immergé. Et s'il est avantageux de dissimuler la connexion entre la ligne et la mouche, on doit employer une racine aussi fine que possible. »