LES SAISONS L'EAU
— Boii temps pour la pâche, monsieur?
— Je vous dirai cela ce soir.
Dialogue conlidentiel que j'ai échangé cent fois avec des aubergistes, des chefs de gare, des châtelains, des usiniers, des gardes, des camarades, etc., sans parler de mes disciples bienaimés au dcbut de leur carrière.
Bontempspourla pèche? Est-ce que je sais, moi! Je vois à peu près ce que c'est qu'un mauvais temps pour la pèche à la mouche artilîcielle. Mais, quant au temp» favorable, je n'en suis assuré qu'au retour
en vidant mon panier. Voilà la vérité, toute la vérité que m'ont apprise trente années d'illusions et de désillusions. Jeunes disciples, si vous en connaissez plus long, instruisez-moi, je vous en serai tout à fait obligé.
Donc, si vous le voulez bien, parlons d'abord du mauvais temps dépêche, je pourrai dire alors : ce Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement. »
Ce qui caractérise pour moi le temps le plus funeste à notre sport, c'est l'absence complète de nuages jointe à Tabsence non moins complète de brise. Lorsque avec la girouette au nord, au nordest ou bien à l'est et le baromètre aux environs de 0,77, vous jouirez de ce temps précieux pour la moisson, oh alors! si j'ai un conseil à vous donner, c'est dé ne pas pêcher en plein midi sur des eaux un tant soit peu difficiles. Lisez, dormez, travaillez, faites la cour aux dames, payez vos créanciers, revernissez vos cannes, prenez des bains froids, faites couper vos cheveux, écrivez un traité de philosophie, chassez, absorbez des boissons glacées ou du thé chaud, faites tout ce qui vous passera par la tête, mais ne péchez pas la truite à la mouche artificielle. C'est un conseil d'ami, un fameux conseil que je vous donne, et qui n'est pas trop payé au prix modeste que vous avez
déboursé pour devenir l'heureux propriétaire de mon bouquin.
Pourquoi le ciel sans nuages est-il si défavorable à notre pèche ? Pour plusieurs raisons. D'abord la très grande lumière permet à la truite de saisir d'un seul coup d'œil tout ce que notre tackle — fausse mouche, hameçon et bas de ligne — a d'inquiétant pour elle. Aux rayons du soleil elle distingue les moindres détails du petit paquet de plumes que nous voulons lui faire prendre pour une gourmandise. Forme, couleur, opacité, rien ne lui échappe. « Ça, une mouche, se dit la bête rusée, allons donc! où sont les six pattes crochues? où sont les yeux miroitants ? où sont les ailes diaphanes comme l'air lui-même ? où est le corps à demi transparent? Et cet acier brillant dont la pointe barbelée étincelle, quelle guêpe possède un pareil aiguillon ? Et ce fil chatoyant, antenne monstrueuse qui s'allonge indéfiniment sur l'eau, quel insecte est orné d'un semblable appendice? Ça une mouche, allons donc ! » Et la truite, regardant votre grossier appareil lui passer sur la tête, s'enfonce dédaigneusement dans l'herbe caressante en faisant ses réflexions sur la bêtise et la méchanceté des hommes.
L'atmosphère lumineuse d'un beau jour d'été ne rend pas seulement la mouche artifîcielle trop
distincte ; elle précise et elle étend pour le poisson la perception visuelle des objets placés hors de Teau, à distance. Plus la clarté est grande, mieux vous êtes vu vous-même par la truite.
Voilà deux raisons purement physiques pour redouter le soleil, et la première suffirait seule à expliquer pourquoi, lorsqu^il resplendit, la pèche à la mouche artificielle est presque toujours peu fructueuse. Mais ce n^est pas tout.
Il n'est pas douteux que la truite fuit généralement Téclat d'un soleil très vif. Examinez la rivière par une belle après-midi de juillet ou d'août; suivez la rive avec précaution en remontant le courant. Vous verrez très peu de truites dans les places où l'expérience vous apprend à les chercher d'ordinaire. Vous en apercevrez quelques-unes immobiles sous les buissons du bord, mais elles seront peu nombreuses et la rivière vous paraîtra déserte. Qu'est donc devenu ce peuple frétillant et vorace qui la veille bondissait de tous cotés? L'eau a-t-elle été empoisonnée? La senne impitoyable a-t-elle ravagé le canton? — Rassurezvous, le ruisseau n'est pas dépeuplé, seulement ces demoiselles font la sieste, sieste de poissons qui se reposent l'œil toujours ouvert, mais qui, cependant, ne sont pas fâchés parfois de se retirer dans des cachettes invisibles. Si votre regard
pouvait percer les bancs épais d'herbes submergées, les berges profondément affouillées, les racines plongeantes des saules et des grands peupliers, si vous pouviez sonder toutes ces retraites sombres que connaît si bien la main du braconnier, vous y verriez le poisson rassemblé, somnolent, immobile, attendant que je ne sais quel instinct le rappelle en plein courant pour recommencer la vie de chasse, de mouvement, de plaisir et de danger.
Par un de ces trop beaux temps qui font du meilleur split-cane un joujou inutile, je parcourais les bords d'un ruisseau normand réputé très poissonneux et sur lequel on me proposait une location. Mon futur propriétaire, un gros cultivateur du pays, m'accompagnait après un copieux déjeuner pendant lequel il m'avait naturellement vanté sa marchandise, c'est-à-dire les deux ou trois kilomètres de rivière qui traversent ses prairies, et dont il m'offrait la pèche moyennant une somme très ronde. Le soleil d'août nous tombait d'aplomb sur la tête, pas un nuage ne blanchissait le ciel, pas un soufDe de vent n'agitait les feuilles. Quoique l'eau peu profonde fut d'une absolue transparence, nul poisson ne se laissait voir. Le lit de la rivière, tapissé d'herbes échevelées d'un vert sombre, semblait un lamentable
désert et les rares moucherons qui voltigeaient à la surface de Teau ne provoquaient aucune manifestation hostile.
Je connaissais trop bien les ruisseaux des terrains crayeux de la Seine -Inférieure pour m'étonner, par un pareil temps, de ces apparences décourageantes et pour en tirer une indication contraire à mes projets de location. Mais mon compagnon de promenade se désolait, et il répandait des flots d'éloquence pour se disculper d'avoir voulu me tromper en m'afBrmant que la truite pullulait dans ses eaux.
« Vous me croirez si vous voulez, monsieur, mais sur ce petit bras de rivière que nous suivons depuis cinq minutes, dans la saison de la mouche, Teau bouillonne, monsieur, elle bouillonne positivement, tant les truites sautent ! et toutes belles truites, monsieur, des truites dont les plus petites dépassent la livre ! 11 faut avoir vu cela, monsieur, pour savoir ce qu'il y a de poisson ici. Mais d'ailleurs, au coucher du soleil nous en verrons sauter, monsieur, nous en verrons sauter, pas comme au moment de la mouche, mais assez pour vous prouver que je dis vrai. »
Le soir vint, mais à peine le soleil touchait-il l'horizon qu'un frais brouillard s'étendit sur les herbages. La rivière ne s'anima pas et nous ren-
trames chez mon Normand consterné, sans avoir aperçu plus d'une demi-douzaine de truites. Sur les bons renseignements donnés par un ami sûr, je conclus tout de même le marché, profitant pour rogner quelques louis sur mon prix de location du fâcheux aspect de la rivière pendant notre promenade. Eh bien, j'ai possédé là pendant plusieurs années une des plus jolies pèches de France. Ce ruisseau, qu'on aurait pu croire dépeuplé le jour où je Tai visité pour la première fois, regorgeait de poissons innombrables d'un poids moyen tout à fait satisfaisant. Mais c'était perdre son temps que d'y pécher à la mouche par les vents du nord. La truite n'y donnait signe de vie que par les vents du sud ou du sud-ouest.
Lorsque avec le grand soleil il fait grand vent, le résultat est quelquefois moins négatif que par le soleil accompagné d'un calme plat; mais cependant, sauf de bien rares exceptions, le succès est encore très douteux.
Voilà tout ce que je peux vous dire du mauvais temps.
Parlons maintenant je ne dirai pas du bon temps — je ne le connais pas — mais du temps qui peut être bon, du temps que je- préfère pour me mettre en route, panier au dos et canne en main, du temps que je vous souhaite si vous avez devant
VOUS quelques jours de liberté sur les bords paisibles d'une bonne rivière à truites.
Lorsque le ciel est couvert de gros nuages, lorsqu'une petite brise du sud ou du sud-ouest fait imperceptiblement frémir Teau molle et profonde au-dessus du moulin, lorsque la température attiédie par ce souffle méridional provoque Téclosion d'une multitude d'insectes ailés dont les larves peuplent les rivières, les fossés et les marécages, oh ! alors je songe à tant de bonnes journées que m'ont values des circonstances semblables et, si je suis libre, j'aime à me laisser tenter par mon sport favori. Arrivé sur la rive, je monte ma canne en surveillant le courant du coin de l'œil et, tout vieux que je suis, mon cœur palpite encore au premier coup de ligne que j'envoie en bonne place. Pourtant combien de fois, avec toutes ces apparences propices, ai-je trouvé la truite déplorablement récalcitrante et inaccessible à la tentation ! Mais la rivière est comme une maltresse trop aimée; plus elle vous trahit, plus on s'y attache.
Il y a temps couvert et temps couvert. Un ciel uniformément gris et plombé, sans formation distincte de nuages isolés, est généralement d'un fâcheux augure. Pourquoi ? Je l'ignore, mais c'est un fait, et lorsque cet état atmosphérique se maintient
toute la journée, il est rare que la pèche soit bonne.
D'autre part, lorsque les nuages sont très blancs, argentés par la lumière du soleil qu^ls renvoient diffuse à la terre, Teau est presque aussi éclairée que par les rayons directs du soleil, et la truite voit trop bien, beaucoup trop bien pour notre sport.
L^idéal c'est un ciel charriant des nuages sombres, qui de temps en temps laissent percer le soleil juste assez pour que Tair se réchauffe un instant, pour que les insectes prennent leur vol et pour que vous preniez, vous, par-ci, par-là quelques minutes de repos. Si avec cela le vent souffle, à rinverse du courant, sans trop de force, tout juste assez pour aider votre mouche à venir se poser sur l'eau sans fatigue pour votre poignet, vous devez vous dire favorisé et la cuisinière peut, sans trop de présomption, préparer son plus riche courtbouillon.
Ne vous effrayez pas de quelques ondées dans la journée. Le caoutchouc roulé par précaution sur votre panier ou le couvert d'un arbre vous mettra assez à l'abri. Les chances n'en sont que meilleures pour le sport après la pluie, et même quelquefois pendant qu'elle tombe. Je me rappelle que sur l'Avre, entre Tillières et Verneuil, le garde-
rivière, l'excellent père Buisson, me vantait toujours certain coin d'eau morte et peu profonde en me soutenant qu'il y avait là de belles truites en quantité. J'y péchais religieusement lorsque je passais par là et jamais je ne prenais rien. Un jour j'y fus surpris par une pluie torrentielle. Sous mon caoutchouc bien boutonné je tins bon, et k mon grand étonnement, pendant
des poissons de l'Avre. A la première que je piquai je fus si étonné que j'appelai trop vivement mon porte-épuisette, qui n'était autre, en cette occasion, que Guydo, l'auteur de tant de spirituels dessins éparpillés chaque jour, dans la presse illustrée, aux quatre vents des boulevards. Guydo, te souviens-tu qu'à mes appels irrités tu perdis la tète et qu'accourant comme un fou, ton parapluie d'une main, ton épuisette de l'autre, tu t'entêtais, malgré mes protestations, à tirer le poisson de l'eau non avec le filet, mais avec Tindigne rifflard? Dis-moi, Guydo, t'en souviens-tu? Les truites n'étaient pas moins affolées que toi pendant que le ciel déversait sur nous ses cataractes, car au coup suivant j'en pris une à chacune de mes deux mouches, et les deux ensemble pesaient bien 3 livres au bout de ma ligne. Et dans ta belle excitation tu brisas la florence, comme un mauvais porte-épuisette que tu étais. T'en souviens-tu, Guydo? Je te pardonne, ô mon enfant, et pourtant la pensée de ce désastre m'est toujours cuisante.
Et vous, père Buisson, que j'ai nommé tout à l'heure, je veux payer ici à votre mémoire un juste tribut de reconnaissance. Vous avez guidé mes premiers pas sur les bords de l'Avre, cette rivière merveilleuse que les Parisiens ont violée en em-
prisonnant le plus clair de ses eaux dans leurs hideux aqueducs. A la première truite que j'y ai prise, vous m'avez déclaré procès-verbal, il est vrai : et vous aviez raison, car j'étais sans droit aucun sur une pèche gardée. Mais une fois la connaissance ainsi faite, que de services inestimables vous m'avez rendus ! De combien de meuniers suis-je devenu, grâce à vous, l'ami toujours bien accueilli ? Sur combien de kilomètres de rivière votre protection m'a-t-elle assuré un sport permis et non troublé ? Grâce à vos bonnes relations avec les riverains, grâce à votre diplomatie, j'ai pu pécher pendant des années de Nonancourt à Verneuil sans jamais être indiscret. Et que de bons déjeuners nous avons faits ensemble sous la tonnelle des moulins ou sur l'herbe des prés ! Et quelles savoureuses matelotes votre excellente femme nous préparait au retour; et quelles gelées de pommes exquises elle tirait de son placard, au dessert ! Doux souvenirs ! Doux souvenirs comme seuls nous en laissent les braves gens et les joies saines !
Les averses n'ont rien de fâcheux, c'est entendu; mais quand le temps est pris, comme disent les paysans, quand la pluie dure, régulière et impitoyable pendant de longues heures, la pèche à la mouche artificielle est le plus souvent très
médiocre, et on attrape plus de douleurs et de rhumes de cerveau que de poissoQS. Je vous conseille donc en pareil cas de plier bagage , à moins que votre cœur ne soit revêtu du triple airain et votre corps d'un imperméable de qualité tout à fait supérieure. Il se peut que votre opiniâtreté soit récompensée. On ne sait jamais quel temps il fera dans deux heures, et j'ai vu plus d'une fois la truite moucheronneravec fureur immédiatement après une pluie très prolongée. Surtout si
la température est douce, dès que Teau cesse de tomber, éphémères ou phryganes entrent en danse, aubaine d'autant mieux accueillie par le poisson qu'elle a été plus longtemps attendue. Et dame, si vous êtes là tout porté au bord de la rivière, la mouche juste au bout de votre ligne, vous ne vous ennuierez pas.
Les temps orageux jouissent dans le monde des pécheurs d'une excellente réputation. Est-elle bien méritée ? Au point de vue du genre de pèche spécial dont nous nous occupons, je me permets quelques restrictions.
Le poisson est certainement sensible aux influences électriques. Mais lorsque les nuages sont chargés d'une électricité anormale, la truite estelle particulièrement incitée à faire la chasse aux mouches?
J'ai très souvent constaté que lorsqu'il tonnait, même au loin, elle s'immobilisait et dédaignait toute espèce d'appât. Cinq ou six fois à peine dans ma longue vie de pêcheur, j'en ai pris quelques-unes à la mouche artificielle pendant que la foudre grondait. Je tiens donc pour acquis à ma propre expérience que l'orage, lorsqu'il éclate, nous est plus nuisible qu'utile. Les moments qui précèdent les décharges électriques valent-ils mieux? Mes observations personnelles relevées
avec suite depuis bien des années m'amènent à répondre négativement. Même solution pour les instants qui suivent Forage. En somme, immédiatement avant le tonnerre, pendant qu'il faisait entendre ses roulements, et immédiatement après, la truite a presque toujours refusé les mouches que je lui offrais. Je vais plus loin : j'ai rarement fait une pêche fructueuse les jours où il était survenu un très gros orage. Mais, en revanche, j'ai souvent rempli mon panier par des temps qui semblaient menacer d'orage sans qu'il éclatât. Péchant alors par un ciel couvert et une température tiède, je me trouvais dans de bonnes conditions pour réussir^ et il ne me parait nullement démontré que l'électricité, si elle était réellement dans l'air, ait été pour quelque chose dans mon succès.
Ne parlant que de la pêche aux truites à la mouche artificielle, voilà tout ce que j'ai à dire des temps orageux. Je suis, je le sais, en contradiction formelle avec l'opinion courante exprimée dans la plupart des traités et partagée par une infinité d'honnêtes pêcheurs. Libre à vous de croire à la légende, de défier les éléments déchaînés et d'user de votre canne comme d'un paratonnerre. Si votre expérience dément la mienne, ne manquez pas de m'en faire part pour ma seconde édition.
Passons maintenant à la girouette, si vous le
voulez bien, et voyons ce qu'elle peut nous ap prendre d'intéressant.
n'anràa ijn yisux dîcton anglaîs
Winde U South ■our bail inlo a fiakta ntoutk,
îut dire : « Quand le ven I, il souffle votre appAI iche du poisson. » 11 y a dans cette métaphore, el icoup de rivières le veni ud est bon, sans doute e qu'il est chaud et fait re beaucoup d'insectes, il n'est pas bon sur toutes aux. Sur le lac Leven, en Ecosse, lac si fréquenté par les pécheurs à la mouclie et dont les tes sont réputées pour la eur de leur défense et la ité de leur chair toujours , le vent du sud est incontestablement nuisible. C'est par le vent d'est, considéré partout comme détestable, qu'on y obtient le meilleur sport. Sur quelques cours d'eau de Normandie j'ai toujours mieux réussi par lèvent du nord, lorsqu'il n'était pas trop froid.
Cependant, il faut bien le reconnaître, sur la plupart des rivières de France, d'Allemagne, d'Angleterre et d'Ecosse, pour ne parler que de ce que j'ai vu par moi-même, les vents les meilleurs sont ceux qui viennent plus ou moins directement du midi, qu'ils soufflent du plein sud ou qu'ils inclinent un peu vers l'est ou l'ouest. Sur certains ruisseaux du bassin de la Seine, le vent du nord laisse bien peu d'espoir de sport.
En général, sur les eaux peu profondes ce vent est plus mauvais que sur les eaux profondes. D'autre part, sur les rivières qui coulent du sud au nord ou dont le cours se rapproche de cette orientation, il est assez favorable. Encore ai-je vu plus d'une fois l'expérience d'une année contredite par l'expérience de l'année suivante sur le même cours d'eau. Je serais disposé à croire que la relation entre la température de l'eau et celle de l'air influe sur les dispositions de la truite bien plus que la direction du vent. C'est un thème que je livre aux méditations et aux recherches des pécheurs savants qui sont disposés à prendre des notes — excellente habitude — et à porter un thermomètre dans leur poche.
J'ai habité pendant bien longtemps à proximité d'un vaste étang où je péchais, faute de mieux, la carpe, la tanche, et surtout le brochet. Placée sur
UD plateau très élevé, cette petite mer qui n'avait pas moins de 200 hectares était exposée sans aucune protection à tous les vents. La pèche y était quelquefois très fructueuse, quelquefois complètement nulle. Pendant plus de quinze ans que j'en suis resté locataire, je n'ai jamais pu préciser quel était le vent le meilleur. A peine ai-je pu établir que le vent de nord-ouest était celui par lequel je prenais, généralement, le moins de poisson. Et encore mes observations en ce sens étaient loin d'être concordantes.
Aussi, à moins que je ne pèche une rivière où j'ai appris à mes dépens que tel ou tel vent est absolument fatal, je suis très disposé à partager l'avis de l'excellent Walton : Ifit be a cloudy day and not extrême cold, let Ihe wind sit in what corner it will. and do ils worst. Iheed
m'en inquiète pas. » Ah si, pourtant! il y a un vent qui m^a joué tant de mauvais tours que je lui garde une solide rancune : c^est le vent qui change à chaque instant et qui passe en une heure par les quatre points cardinaux. Très décidément ce ventlà est exécrable et je ne me souviens d'aucune bonne journée, quand j'ai eu la mauvaise chance d'avoir affaire à lui.
Beaucoup de pêcheurs sont convaincus que pour employer utilement la mouche artificielle il est indispensable de la lancer sur une eau agitée. Lorsqu'il ne fait pas de vent du tout, ils ne battent que les chutes et les courants les plus vifs, s'abstenant de pécher les pools paisibles qui recèlent si souvent les plus beaux poissons. C'est encore une erreur traditionnelle contre laquelle il faut vous tenir en garde.
Si notre pèche à la mouche exige plus d'art sur une eau calme et unie comme une glace que sur une surface brisée par mille petites vagues, elle y est autrement excitante, elle y est autrement instructive et bien plus digne du vrai sportsman. Toutes les imperfections du tackle^ toutes les irrégularités du lancé que souvent la truite ne distingue pas quand l'eau violemment remuée trouble sa vision, la mettent en fuite sur une eau immobile. Mais aussi quel plaisir d'envoyer à
20 mètres la mouche imperceptible qui va, aussi légère qu'une graine de chardon, se poser sans révéler le fil qui la soutient, sans bruit, et sans éclaboussure dans le cercle onduleux que vient de soulever une grosse truite ! Quel plaisir d'apercevoir dans l'onde transparente l'éclair d'or ou d'argent du poisson qui s'élance, de voir l'atome flottant prestement disparaître au centre d'un cercle nouveau, de ferrer d'une flexion de poignet rapide et juste à laquelle répond, riposte instantanée, le coup de queue du poisson surpris qui fait ployer la canoë et chanter le moulinet! Dans l'eau calme pas un détail du drame n'échappe k mon œil anxieux. Je sens dans son entier l'émotion de l'incertitude et la joie du vrai S| le coDi Et si, malhab
j'ai commis la moindre incorrection, si le lancé a été imparfaitement dirigé, si ma mouche est tombée pesamment ou si mon bas de ligne raidi par un contre-coup malheureux trace un sillon sur Teau, ou bien si, par un brusque mouvement, j'ai appelé sur ma trop voyante personne Tattention de la truite, elle dédaigne mon appât, je suis battu, mais battu dans un loyal combat. Et je n'ai pas. perdu mon temps, car je vois ma faute et je me rectifierai Tinstant d'après.
Quelle différence entre ce sport délicat et le gros^ sier passe-temps du rustre qui, d'aventure, emplit son panier en fouettant à tort et à travers, avec une ficelle énorme, l'eau secouée par la bourrasque !
D'ailleurs la facilité de distinguer de loin sur l'eau tranquille la plus petite ondulation que cause une truite en chasse vous permet de pécher bien plus sûrement avec peu ou point de vent. Sans parler du désagrément, de la fatigue et de l'impatience qu'on éprouve à lancer la mouche avec une brise un peu forte, si elle est mal placée ou irrégulière.
Apprenez donc à vous passer du vent; ne le considérez pas comme une aide indispensable, et vous atteindrez les glorieux succès qu'assure aux maîtres l'infaillibilité du jugement, de l'œil, et de la main.
Pour résumer ce trop long entretien sur un sujet qui a soulevé bien des controverses parmi les plus compétents, laissez-moi vous répéter que Tappréciation du temps favorable ou défavorable au fly-fishing dépend de circonstances si variables selon les rivières, les saisons, la coloration de Teau, le moment de la journée, la disposition des lieux, etc., etc., que les plus perspicaces n'y voient que du feu. Ce n'est qu'en pratiquant un cours d'eau (l'une façon suivie pendant plusieurs années qu'on peut se faire une idée à peu près juste des conditions météorologiques bonnes ou mauvaises sur cette rivière. Encore est-on exposé à bien des surprises. Vouloir tracer des règles générales et absolues, c'est chercher la quadrature du cercle.
Soyez tenace et patient ; dites- vous qu'il y a, en somme, peu de jours durant la saison, où la truite ne prenne pas la mouche peu ou prou à un moment quelconque, entre l'aurore et la nuit. Ne vous découragez pas, mais ne vous énervez pas en tentatives inutiles lorsque depuis un bon bout de temps vous péchez sans succès. Reposez-vous à l'ombre s'il fait du soleil, sous quelque abri hospitalier s'il tombe de la pluie, mais toujours au bord de la rivière que vous surveillerez tout en fumant votre pipe ou en méditant. Bien souvent,
au moment où vous vous y attendrez le moins, vous verrez le poisson se réveiller. Tâchez alors de distinguer sur quel insecte il saute et preste-
ment remettez-vous en quête. Peut-être en une heure regagnerez - vous amplement le temps perdu.
Francis-Francis raconte, dans un de ses traités de pêche si pratiques et écrits avec tant de bonne foi, qu'après une journée totalement infructueuse il remplit son panier de poissons magnifiques.
alors qu'il faisait presque nuit et qu'une bise glacée lui enlevait toute espérance.
- Pareille aventure nous est arrivée à tous, et ces souvenirs donnent du courage aux adeptes pour lutter jusqu'à la dernière minute contre la mauvaise fortune.
Peut-on dire qu'il y a des heures favorables ou défavorables k notre pèche? 11 1 est, croyez-moi, des moments ï la journée comme du temps, i comme là, les règles absolues existent pas. Il est probable l'au commencement de la saien mars et même en avril, la e moucheronnera avec plus leur dans le milieu de la née que le matin ou le soir, nverse, pendant les jours les chauds de l'année, elle est luvent plus disposée à accepter itre mouche le matin et le soir, ais je ne saurais trop le redire :
I ne sont pas des règles fixes.
La pèche du soir est généraleent intéressante. Quelquefois elle est complètement nulle .
Si la température est basse,
s'il y a du brouillard, il est probable que le poisson se tiendra coi. Au contraire, si la soirée est tiède vous ayez toutes les chances possibles de voir la rivière s'animer entre Tinstant où le soleil touche rhorizon et la nuit close. C'est le moment où les grosses truites qui, pour la plupart, restent prudemment cachées pendant la journée, se mettent en chasse, quittent les eaux profondes et gagnent les courants pierreux pour y faire leur récolte de phryganes et de petits poissons. Donc vérifiez scrupuleusement votre bas de ligne et soignez votre lancé, car même lorsque le crépuscule est avancé les poissons de quelque expérience ne prennent pas une mouche mal présentée. . Pourtant ne vous bercez pas de folles espérances, et ne vous imaginez pas que vous allez remplir votre panier parce que vous voyez le poisson remuer tout autour de vous. Rien de plus trompeur, de plus décevant que cette agitation du poisson à la brune.
. Toute la journée vous avez battu la rivière par un ciel sans nuages, et naturellement vous n'avez rien pris. A peine quelques truitelles grosses comme des éperlans se sont- elles laissé tenter par votre Coch-y-Bondclhu 000 — petites innocentes dont vous avez respecté le jeune âge et que d'une main pieuse vous avez rendues à leur élé-
ment, non sans espoir de les retrouver grandelettes un jour ou l'autre. Enfin le soir approche! L'ombre des peupliers s'alindéfiniment sur les la crête du coteau ee frange d'or rouge aux rayons du soleil qui s'abaisse.
Des essaims de petites phryganes r^ commencent leur .. sarabande au-dessus du courant. Le long du bord herruite fait frémir l'eau, •nvoyez discrètement inner, elle est prise.
Une autre lui succède dans votre panier, et voilà que la rivière s'anime, les cercles provocateurs se multiplient non plus seulement près des berges, mais au large, mais partout. L'excitation vous gagne : vous vous pressez, vous lancez coup sur coup et les truites ne s'occupent pas de vous. Dix fois vous offrez votre appât au même poisson qui continue à cueillir des insectes à droite et à gauche sans prendre garde à ce que vous lui faites passer sur le dos. Votre impatience
devient de la colère. Certainement cette mouche est mauvaise! et fiévreusement vous enfilez un Jenny-Spinner sur la florence qui tremble dans vos doigts. Vous prenez une sardine ou deux, puis plus rien. Et pourtant le poisson fait bouillonner Teau jusque sous vos pieds. Comment distinguer ce qu^il poursuit dans Tombre qui s^ëpaissit? Vite, vite, une autre mouche, un Wickham^ puis un sedgCj puis un Coachman. Ces exécrables bêtes refusent tout ! Et la soirée fraîchit, la rosée perle sur les herbes basses, la nuit vient drapée dans son voile de brume ; et comme par enchantement la rivière reprend son immobilité. La pèche est finie et vous comptez avec dégoût au fond de votre panier trois ou quatre poissons ridicules. Pécheurs, mes frères, dites-moi si ce n'est pas ainsi que s'est trop souvent passé pour vous ce coup du soir si impatiemment attendu ? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, vous étes-vous demandé le pourquoi de ces insuccès exaspérants?
Ce pourquoi est, si je ne me trompe, complexe et variable. Très souvent la truite s'acharne le soir sur de tout petits moucherons, dont elle se gorge avec volupté sans manger autre chose. Or vous savez déjà qu'en pareil cas vous ne devez pas compter sur beaucoup d'agrément. Les fabricants de mouches artificielles se sont ingéniés pour
copier ces minuscules créatures (midges, gnats). Mais leurs imitations, même les plus imperceptibles, ne rempliront pas votre panier. Parmi les milliers d^insectes semblables qui effleurent l'eau à chaque instant, votre appât aura bien des chances de passer inaperçu. De plus l'hameçon est d'un calibre si exagérément réduit que si, par hasard, vous piquiez un poisson passable, vous le perdriez probablement. Je préfère de beaucoup le petit hackle noir dont je vous ai donné la description dans le chapitre m (page 179).
Souvent aussi les truites que vous voyez si actives le soir font la chasse aux crevettes d'eau douce, aux coquillages ou aux larves. Je vous ai déjà expliqué que ces truites-là font peu de cas de la mouche flottante. Elles acceptent quelquefois avec moins de répugnance une mouche noyée. Péchez alors en descendant avec un des palmers que je vous ai indiqués comme variantes du Soldier Palmer^'y laissez l'appât bien plonger sous l'eau et ferrez vivement à la moindre touche.
D'autre part, je ne serais pas éloigné d'admettre que certains soirs les truites s'agitent, bondissent et se poursuivent sans chercher de nourriture. Elles obéissent alors à je ne sais quel instinct comme les carpes et les saumons, qui s'élancent
' Voir ci-dessQS pages 174 et 177.
hors de l'eau dans la journée sans aucun motif accessible à notre entendement. Cette opinion me
parait d'autant plus plausible qu'il m'est arrivé de prendre par-ci, par-là, dans ces remue-ménages crépusculaires des poissons qui n'avaient absolument rien dans l'estomac.
Enfin il n'est pas douteux que beaucoup de pécheurs gâchent le coup du soir par un manque absolu de sang-froid. La vue du poisson qui saute de tous côtés les affole positivement, et ils
manœuvrent en dépit du bon sens. J^ai vu cela maintes et maintes fois et, dois-je le confesser, ce n'étaient pas toujours des débutants qui donnaient ce spectacle attristant.
Les causes du mal étant déterminées, vous voyez les moyens de l'éviter dans les limites du possible. Avant tout conservez votre calme. Vous en aurez d'autant plus besoin qu'il vous sera plus difficile de discerner dans la demi-obscurité à quelle sorte de créature le poisson fait la chasse. 11 faudra donc que l'expérience et la réflexion suppléent parfois à votre vue. Au risque de me répéter, je vous rappelle que le coucher du soleil est l'heure classique des ^y?i/i«cr5. Si vous ne pouvez distinguer la nuance exacte de ceux qui voltigent autour de vous, essayez avec un Red Spinner de nuance intermédiaire entre le rouge et le fauve. Un corps terre de Sienne brûlée fera Tafflaire. Je serais bien surpris s'il ne vous procurait quelques captures. Les Jenny-Spinners sont excellents certains soirs ; mais lorsqu'il n'y en a pas sur l'eau, c'est peine perdue que d'en offrir aux poissons. Ne vous en servez donc qu'à bon escient.
Quand le globe du soleil est tout entier descendu derrière l'horizon, attendez-vous à ce que les spinners soient bientôt dédaignés et préparez vos sedges.
Méfiez-vous des modèles de trop grande taille. Sur les rivières où le poisson est très défiant, je recours bien rarement aux hameçons n®3; d'habitude je ne dépasse pas le n® 1, même quand Fobscurité est grande. L'exagération du calibre des mouches est une des fautes que Ton commet le plus fréquemment dans la pèche du soir. Parce qu'on a pris un beau poisson une fois par hasard avec une mouche grosse comme un hanneton, on s'imagine volontiers que plus l'appât est volumineux, plus on a de chances de tenter les doyennes de la rivière. C'est une hérésie pure, et vous y renoncerez vite si vous péchez des eaux où le poisson a quelque habitude d'être attaqué.
Ne vous imaginez pas non plus que le soir vous puissiez sans inconvénient recourir à des bas de ligne énormes. C'est encore là un préjugé dont je vous engage à vous débarrasser. Même après le coucher du soleil le drawn gut est de rigueur sur certaines eaux. Seulement, quand le crépuscule est un peu avancé vous pouvez monter jusqu'à l'x. C'est tout ce que je me permets.
Lorsqu'il n'y a pas de phryganes sur l'eau ou lorsque la truite a refusé les différentes variétés de sedge-flies que vous lui avez offertes, essayez le Wickham ou le Pink Wickham 0 à 000, puis le Coachman sur hameçons assez forts (1 à 3). Surtout
s'il fait très chaud, vous réussirez peut-être avec cette dernière mouche. Mais la truite ne la prend, en général, que si elle est parfaitement sèche et flottante. J'y ai quelquefois substitué avec succès un appât analogue où les ailes blanches étaient remplacées par du hackle de la variété que les Anglais appellent badger (blaireau) et qui n'est autre que de la plume de coq dont les barbes sont blanches à la base et noires à l'extrémité. Sur quelques rivières vous ferez bien de risquer une mouche de mai sans ailes et pas trop grosse, du modèle dont je vous ai donné la formule dans la note de la page 144.
Enfin, lorsque l'obscurité estàpeuprès complète, finissez votre journée avec un papillon blanc (WhiteMoth).
Pour la pèche de nuit, cette dernière mouche, le Coachman et les sedges sont ce qu'il y a de meilleur. Cette pèche est défendue en France, et je trouve d'ailleurs qu'elle a peu de charmes. On y prend quelques gros poissons, mais on opère sans beaucoup d'art et, comme on n'y voit goutte, on perd la moitié de son plaisir. Quand je pèche à la mouche, comme lorsque je fume, j'aime à voir ce que je fais. Le meilleur cigare me parait insipide si ma vue ne vient au secours de mon odorat, si je ne peux suivre les volutes argentées qui
se déroulent capricieusement et se perdent peu à peu comme ma pensée vagabonde. Une truite de 2 livres piquée sur le simple bruit de son attaque et mise brutalement dans l'épuisette, à la lueur d'une allumette-bougie, me laisse très froid et m'inspire surtout le regret de ne pas l'avoir conquise après un combat plus loyal et plus émouvant. Si vous avez l'intention de prolonger votre pèche un peu tard, je vous conseille de préparer deux ou trois bas de ligne de rechange que vous tiendrez enroulés avec leur mouche autour de votre chapeau. On embrouille facilement la florence dans l'obscurité et il vaut mieux changer rapidement l'avançon que de s'épuiser à tâtons pour remettre les choses en état. Si vous vous servez de mouches à oeillets, vous ferez bien aussi d'en avoir quelquesunes attachées d'avance à des bouts de racine.
Quand on ne voit pas clair, il est plus facile
de faire un nœud que d'enfiler une aiguille. J'ai peu de choses à vous dire des différentes saisons et de leur influence. La pèche de la truite ouvre, selon les départements, de février à avril pour être close vers la mi-octobre. La truite fraie dans la plupart des rivières de France, d'Angleterre et d'Allemagne en novembre et décembre. Jusqu'à ce que les premières chaleurs du printemps lui aient apporté une abondante moisson d'insectes, elle reste très épuisée. Sa capture offre alors aussi peu de divertissement aux vrais 5/7ort5men que sa chair fait peu de plaisir aux gourmets. Dans toutes les rivières il reste bien quelques truites qui n'ont pas frayé et qui sont aussi bonnes à prendre qu'à manger. Mais ce sont des exceptions. Si en mars et avril elles commencent à se refaire, elles ne sont en parfaite condition qu'au mois de mai. C'est seulement alors que leur pêche est un véritable sport. Au début de la saison elles prennent d'ailleurs la mouche très irrégulièrement. Ce n'est certainement pas l'époque que je vous conseille de choisir (si vous pouvez faire autrement) pour courir les rivières. L'apparition de la mouche de mai est le vrai signal de la pêche. La truite acquiert alors toute sa force et, quand elle s'est gorgée du succulent névroptère, elle est grasse, vigoureuse et digne de vous tenter. Après
la mouche de mai, la pèche est généralement médiocre pendant une quinzaine de jours au moins. La truite, g&tée sans doute par les grosses éphémères qu'elle a dévorées en masse, dédaigne les insectes de moindre taille que vous êtes bien forcé de lui oflFrir quand il n'y a plus de May- Flies sur l'eau. Après cette accalmie, c'est-àdire vers la fin de juin, la pèche est souvent fructueuse, mais elle est difficile en certains pays. Les herbes aquatiques, lorsqu'elles ne
sont pas coupées, forment un épais matelas dans le lit des rivières. Là où on les faucarde elles flottent désagréablement sur l'eau en suivant le courant. Dans les parties de cours d'eau complètement nettoyées, le poisson est inquiet et méfiant à l'extrême pendant plusieurs jours. Choisissez donc les cantons où vous pécherez et ne vous mettez pas en campagne sans être exactement renseigné sur l'état de la rivière.
Juillet a mauvaise réputation;j'ai eu pourtant de belles journées, en Normandie, à ce moment-là. Mais il faut pécher fin : mouches menues et bas de ligne xxxx! Quand il reste beaucoup d'herbes
dans la rivière, je vous souhaite alors une main ferme et légère, car la truite est dans la plénitude de sa force et elle sait se défendre. Août et septembre sont généralement de bons mois pour la pèche à la mouche. Au commencement d^octobre, quand le temps n'est pas trop froid, on prend encore beaucoup de poissons. Mais Tépoque de la reproduction approche et la saison finit d'autant plus à propos que la plupart des truites qui viennent à la mouche sont alors des femelles. Cette observation faite par M. Halford est absolument confirmée par ma propre expérience. Elle est intéressante et prouve que sur les rivières bien tenues on ne devrait jamais pécher la truite après le 30 septembre au plus tard.
Tout ce que je viens de vous dire concernant les divers mois de Tannée ne s'applique, bien entendu, qu'aux cours d'eau dont le volume reste à peu près le même en été qu'en hiver. C'est le cas de la plupart des rivières calcaires de Normandie, dont les sources, alimentées par des nappes souterraines profondes, ont un débit régulier qui ne faiblit que si la sécheresse se prolonge pendant plusieurs années successives. Au contraire, dans les rivières soumises plus ou moins complètement à ce que les hydrographes appellent le régime torrentiel, le niveau des eaux est essentiellement
variable. Il* est généralement très bas pendant la saison chaude, et ce n'est guère qu'au printemps et en automne qu'il s'établit une moyenne favorable à notre sport. Il va de soi que la pèche d'été y est mauvaise, en dehors des crues momentanées qui rafraîchissent le poisson et lui rendent un peu d'activité et de confiance.
La hausse et la baisse de l'eau impressionnent les salmonidés plus vivement que tous les autres poissons. C'est une donnée essentielle que je vous engage à bien vous mettre dans la tète. Lorsque je faisais mes débuts à la pèche du saumon en Ecosse, je m'étais installé dans une auberge dont les hôtes jouissaient gratuitement d'un fort joli parcours sur une des bonnes rivières du comté de Perth. Dès le lendemain de mon arrivée, escorté du traditionnel Gillie sous la forme sévère du silencieux Peter, je m'en fus battre dès l'aube les meilleurs pools. Je vis plusieurs saumons sauter devant moi, mais je n'en pris pas un. Il en fut de même les jours suivants, et chaque soir, lorsque mon aubergiste me saluait au retour de sa monotone question : What sport, sir? je répondais de plus en plus piteusement : notking. Par bonheur cet aubergiste avait un neveu, clergyman aux environs, qui vint passer quelques jours de vacances chez son oncle. Il était grand fumeur, ce gentil
clergyman. Un cigare nous mit en conversation et je découvris aux premiers mots ,qu'il était aussi grand pêcheur. Je lui contai mes ennuis. Il se mit à rire en regardant du coin de l'œil son digne oncle, qui prenait le frais sur le seuil de l'auberge, et m' emmenant à quelques pas de là sur le bord de la rivière : « Voyez-vous cette grosse pierre, me ditil, cette grosse erre brune i est k sec en mt de la première arche du pont?
Eh bien, tant qu'elle n ' est pas luverte d'un i ce n'est pas cher le saut de l'oncle Fraser. Je la surveille tous les matins en fumant ma première pipe. Quand la rivière sera en ordre, je vous préviendrai. En attendant, dormez la grasse matinée et distrayezvous pendant l'après-midi avec les truites du lac voisin, n Peu de jours après, un solide coup de poing dans la porte de ma chambre m'éveillait
joyeusement à six heures du matin. Ce jour-là je pris mon premier saumon. L'événement fut honorablement fêté, et mon nouvel ami qui était aussi grand buveur que grand fumeur et grand pécheur dut éprouver quelque peine à lire distinctement sa Bible avant de s'endormir. L'excellent Fraser avait de si bon claret dans sa cave !
La truite est certainement moins sensible que le saumon aux variations du. niveau de l'eau. Mais cependant, quand ces variations dépassent une certaine limite, on peut affirmer à l'avance que notre pêche à la mouche sera à peu près nulle. Débordements et eaux basses lui sont également funestes. Dans chaque rivière à volume d'eau variable, il y a un niveau moyen qui est le seul vraiment favorable et qu'on ne connaît bien qu'en pratiquant le même cours d'eau d'une façon un peu suivie, ou en se renseignant auprès des pécheurs du pays lorsqu'ils sont intelligents et sincères. Donc mettez-vous en bons termes avec l'obligeant clergyman quand l'occasion s'en présentera; vos cigares ne seront pas perdus.
La baisse de l'eau agit sur les truites même lorsqu'elle est produite artificiellement par les jeux de vannes. Dans beaucoup de rivières à niveau constant on baisse parfois certains biefs pour les besoins des usines. Immédiatement la truite
s'immobilise dans les herbes ou sous les bords. Vous D'en prendrez là que bien rarement tant que les vannes supérieures ne seront pas relevées. J'en ai fait l'expérience cent fois, notamment sur l'Avre, avant tes dérivations de la ville de Paris, quand cette belle rivière alimentait tant de riches industries. Nulle part, peut-être, je n'ai vu les truites aussi impressionnées par une baisse momentanée de quelques centimètres.
Si la hauteur de l'eau est chose importante, sa transparence, sa couleur, comme on dit, ne l'est pas moins. Une crue subite causée par de fortes pluies altère toujours peu ou beaucoup sa limpidité. Dans les pays crayeux l'eau prend alors une couleur de crème. Quand elle commence à s'éclaîrcir, elle se transforme en lait, puis en lait de plus en plus coupé. A un certain moment, elle semble avoir repris sa couleur normale, seulement elle
manque encore un peu de transparence. Enfin toute trace de l'orage disparaît, et le ruisseau redevient lui-même. Cette évolution se fera sous vos yeux en quelques heures, en quelques quarts d'heure peut-être, si le courant est rapide et si vous êtes placé à peu de distance de l'endroit où la pluie est tombée.
Les rivières des terrains argileux sont bien plus longues à s'éclaircir et deviennent tout à fait boueuses sous l'influence de la crue. Aussi sontelles le plus souvent d'une limpidité médiocre pour peu que la saison soit pluvieuse.
Dans les contrées où prédominent les roches granitiques l'eau se trouble également beaucoup, et elle atteint quelquefois une nuance aussi foncée que dans les pays argileux. Elle s'éclaircit assez vite; mais lorsqu'elle a repris sa transparence, elle conserve pendant plusieurs jours une teinte brune qui va s'atténuant petit à petit jusqu'au ton normal, qui presque toujours est très légèrement teinté de jaunâtre. On s'en rend compte en plaçant un morceau de papier très blanc à une certaine profondeur. Il ne parait plus blanc même lorsque l'eau atteint sa plus grande limpidité. Cela tient sans doute au fer qui existe en proportions notables dans la plupart des roches granitiques.
Que l'eau soit calcaire, argileuse ou granitique.
elle est impropre à notre pèche quand elle est complètement trouble. Les truites ont de bons yeux, mais leur vue n'est cependant pas assez perçante pour distinguer un moucheron à travers quelques centimètres de crème ou de chocolat. Et puis, lorsque Teau est dans cet état, elle monte plus ou moins, ou elle vient de monter. Elle charrie alors une multitude de débris et de créatures vivantes ou mortes qui absorbent Tattention du poisson et le détournent de guetter à la surface. Il est d^ailleurs très rare qu'en pareilles circonstances on constate des éclosions d'éphémérines.
Mais lorsque la rivière reprend sa transparence, entre le moment où elle cesse d'être boueuse et celui où elle a retrouvé sa limpidité habituelle, lorsqu'elle est encore un peu louche^ la pèche est quelquefois très bonne. C'est l'heure préférée des professionnels et des pécheurs de l'ancienne école, pécheurs à la mouche noyée, pécheurs entre deux eaux qui redoutent les florences trop fines et qui ne prennent pas grand'chose quand les facultés visuelles de la truite s'exercent dans toute leur plénitude.
Les adeptes du dry-fly fisking n'ont pas besoin, fort heureusement, que le ruisseau soit souillé pour remplir leur panier. Pour ma part, je ne crains pas la limpidité même extrême. C'est sur
les eaux du plus pur cristal que j'ai fait mes pêches les plus excitantes. C'est sur ces eaux-là que j'ai vu les truites saisir la mouche flottante le plus résolument, le plus crânement. Elles paraissent avoir le sentiment qu'elles ne peuvent pas se tromper, et c'est plaisir alors de piquer ces rusées. Seulement il en faut la façon !
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[ ennuis non pas avec résignation, mais avec joie. Dès qu'ils peuvent échapper à leurs devoirs, k leur famille, aux plaisirs ou aux affaires, ils s'enfuient là, gaiement, comme des écoliers pour qui sonne l'heure attendue des vacances. Quel aimant les attire? Quel charme les
fascine? Quelle passion inavouable vont-ils satisfaire? — Ils vont pécher à la ligne! Ils vont se donner un mal de galérien, suer sous le soleil, grelotter sous la pluie, piétiner les marécages, sauter les fossés, escalader les rochers, s'écorcher aux ronces naturelles et artiGcielles , se mouiller jusques au ventre, braver les bronchi tes, les moustiques, les railleurs et les bétes à cornes pour courir la chance toujours douteuse de remplir un panier de truites ou de piquer un saumon.
-■ " " Francis -Francis a
écrit dans un de ses manuels de pêche : « Next io my tkanks for existence, health and daily bread, I thank God for tke good gifl of fly-fishing* . » (Après la reconnaissance que je dois à Dieu pour l'existence, la santé et te pain quotidien, je le remercie pour le bienfait qu'il m'a accordé en me permettant de pécher à la mouche.)
' Angling bg Frtneiê-t'rancit, cbap. vu.
Cette expression sincère et naïve de Tamour de la pèche me touche singulièrement. Je ne vais pas tout à fait si loin que Francis-Francis, mais cependant, lorsque je songe à tant d'heures exquises que j'ai passées sur le bord de l'eau, je suis forcé de reconnaître qu'aucun passe-temps, sauf peut-être la chasse, ne m'a procuré de plaisirs si intenses, perpétués par des souvenirs toujours d'hier.
Bien souvent j'ai essayé d'analyser cette extraordinaire attraction qu'exerce la pèche sur les initiés. Ma pauvre logique est restée en route et jamais, par le raisonnement, je n'ai pu m'expliquer l'ardeur que je ressens moi-même. Certes le goût de la nature, le besoin d'exercice et de grand air, le charme de la solitude, et aussi l'attrait de la difficulté vaincue, y sont pour beaucoup. Mais il y a autre chose de plus entraînant, quelque chose d'autrement fort que tout cela : c'est la pêche ellemême avec son incertitude et ses espérances, ses misères et ses ivresses. Et ici l'analyse psychologique s'arrête devant le mystère d'une volupté aussi incompréhensible qu'elle est indiscutable. Au fait, n'est-ce pas le propre dé nos plus violentes passions d'être en parfaite contradiction avec le bon sens? L'avare qui meurt de faim sur son trésor, le collectionneur qui se ruine en bibelots sans intérêt, l'adolescent qui se brûle la cervelle pour
une drôlesse laide, avide et bète, le joueur que dévore la roulette ou le baccarat, tous ces dérèglements, toutes ces folies peut-on les expliquer? On prétend que le célèbre D' Johnson (un Anglais pourtant!) a défini la canne à pèche : un bâton avec un fou à un bout et un hameçon à Fautre. J'accepte la définition et je prie Dieu de me laisser mourir avec ma folie. Je m'y trouve d'ailleurs en excellente compagnie : car de puissants monarques, des hommes d'Etat, de grands capitaines, deô dignitaires de l'Église, des savants, des écrivains, des poètes, des artistes ont cherché dans la pèche une bienfaisante distraction.
Si je ne craignais d'abuser de votre patience, je pourrais vous nommer tous les pécheurs illustres depuis les temps bibliques jusqu'à l'empereur Alexandre III. Je pourrais aussi vous raconter mille choses aussi curieuses qu'ignorées sur les origines et l'histoire de la pèche. Il me serait facile enfin, non pas de vous énumérer tous les ouvrages touchant à notre sport, car Westwood* en décrivait déjà plus de 3000 il y a quinze ans, — mais tout au moins de vous indiquer les plus intéressants. Tout cela je le ferai peut-être un jour; les matériaux
1 BibUotheca Piacaioria, A catalogue of books on Angling, ihe fiakc" ries and fish culture^ by C Wesiwood and T. Satchell, London, 1883. Un vul. iii-S de 397 pages.
rougissantes évaporent, aux premières tiédeurs, la résine balsamique qui protégeait leurs bourgeons, menthes que j'ai foulées aux pieds et qui se sont vengées en m'inondant de leur parfum, violettes devinées sous la mousse et vous pommiers de neige embaumée, gloire de notre Normandie! Puis c'est la brise plus chaude qui s'est enrichie de divines essences en caressant les prairies parées de toutes leurs fleurs. En fermant les yeux je crois la respirer. Et puis c'est le foin coupé qui sèche au soleil en dispersant ses dernières et ses plus douces émanations. Je le sens, je le reconnais! Enfin voici l'arôme pénétrant et sain des matinées d'automne, que le soleil déjà embrumé dégage des feuilles jaunissantes prêtes à tomber.
Joies des sens et joies de l'âme que ma pensée se plaît à évoquer, la saison de pèche finie, pour me consoler de Paris, des devoirs mondains et des dossiers moisis.
Et la rivière ! L'entendez-vous gazouiller sous les saules en chuchotant mille choses aux roseaux penchés sur elle pour la mieux écouter? Mais le tic-tac du moulin m'appelle. Je revois la vieille roue édentée qui tourne avec effort en égrenant des diamants. Quels coups de ligne au déversoir dans l'écume de la chute ! Brave homme le meunier, sous son masque enfariné ! Sa poignée de
main est franche et son cidre glacé. Quand au soleil de juillet les abricots ont mûri dans son jardin, il fait bon déjeuner là, au pied des trembles immenses, avec le courant devant soi, tout près. Et quelles eaux admirables en remontant plus loin ! Que de truites j'ai piquées au détour, près des vieux sapins; que j'en ai pris de belles là, dans les bons jours!
Ah, les bons jours! malheureusement il y a aussi les mauvais jours, ■- ,
Une des plus irritantes, c'est, nous serons tous d'accord, le faucardement des herbes. Vous partez de Paris le cœur plein d'espérance. Deux ou trois jours d'une liberté péniblement conquise, deux ou trois jours sur la rivière en bonne saison, quel bonheur! Le baromètre vous est clément, le temps est sombre, le vent favorable est bien établi, toutes les chances sont pour vous, et pendant que le train vous emporte, d'une main fiévreuse vous préparez mouches et bas de ligne. A peine arrivé vous courez à la rivière. Tandis que vous montez votre canne les poissons vous provoquent en moucheronnantà vos pieds. Enfin vous êtes en pêche : une truite, deux truites sont prises en un rien de temps. Mais tout à coup l'eau se trouble légèrement et voici qu'un énorme paquet d'herbes fraîchement coupées descend lentement vers vous. Vous croyez, vous voulez croire que ce n'est rien, sans doute quelque vanne de décharge subitement ouverte au moulin d'en haut qui laisse échapper les débris accumulés pendant la nuit. Mais bientôt la rivière se transforme en prairie flottante et tous les échantillons de la flore aquatique défilent sous vos yeux, tantôt éparpillés et tourbillonnant entre deux eaux, tantôt pressés en amas compacts que charrie péniblement le courant. Comment pêcher sur ce maudit plat d'épinards? Il
vous faut attendre le soir en regardant les truites fouiller du museau les détritus qui leur apportent une provende copieuse de coquillages et d'insectes. Et trop souvent la nuit vient sans que la rivière se dégage. C'est une journée perdue. Les caractères les plus doux s'aigrissent à une pareille épreuve- Sur presque toutes les rivières de Normandie on est exposé à ce désagrément, qui n'épargne pas
Dix lignes d'un règlement administratif bien compris et rigoureusement exécuté pourraient pourtant y remédier.
Certes, il est indispensable de couper les herbes dans beaucoup de rivières, dont le lit trop fertile serait sans cela complètement envahi pendant Tété par une végétation exubérante. L^opération est nécessaire pour les prairies, que Peau détournée de son cours naturel inonde ; nécessaire aussi pour les usines, qui réclament un débit régulier et abondant ; nécessaire enfin pour nous autres pécheurs, qui avons besoin de places libres pour envoyer notre mouche et manœuvrer le poisson. Mais ne serait-il pas facile d'obliger les syndicats ou les riverains à qui incombe la charge du faucardement à l'exécuter promptement, durant certaines périodes de Tannée désignées et limitées à l'avance pour chaque rivière par l'autorité administrative? On y arriverait sans peine, j'en suis sûr, sans frais supplémentaires et sans inconvénient d'aucune sorte. Au moins saurions-nous alors à quoi nous en tenir sur les époques où la pèche est impraticable. Le reste du temps on serait tranquille, et cette odieuse préoccupation des herbes coupées ne troublerait plus notre paisible sports La chose est si simple
i Si radministration se résignait à cet effort, elle pourrait par la même occasion prescrire un mode de faucardement qui en assurant
qu'on aura sans doute bien de la peine à s'y résoudre. En attendant cette heureuse réforme, vous pourrez, sur de petits cours d'eau, atténuer Fennui des faucardements intempestifs auxquels se livreront vos voisins d'amont. Un madrier mobile flottant en travers de la rivière arrête une grande partie des herbes et rend la pèche à la mouche, sinon agréable, tout au moins possible. J'ai quelquefois usé de ce procédé sur des ruisseaux que j'affermais, et je ne m'en suis pas mal trouvé.
Il n'y a pas que les herbes coupées dont le pécheur ait souvent à se plaindre. Les plantes qui croissent au bord de l'eau lui jouent d'assez mauvais tours, sans avoir été tranchées par la faux. Il en est qui semblent prendre un malin plaisir à vous disputer votre bas de ligne pour peu qu'il passe à leur portée. Les scrofulaires dont les petites fleurs d'un pourpre livide s'étagent en panicules raides, et diverses espèces d'oseille sauvage ont cette spécialité. Même après qu'elles sont mortes, leurs ramifications desséchées et crochues se dressent encore menaçantes. Les grands joncs d'un vert sombre, dont les touffes émergent quelquefois au milieu des courants les plus vifs, ne sont pas moins
la circulation de l'ean ne prive pas le poisson de tout abri. Le système le plus simple consiste à ménager une bordure d'berbes non coupées sur un tiers ou un quart de la largeur du cours d'eau.
dessus de l'eau. Elle fléchit alors et forme un coude plus ou moins aigu. Lorsque votre mouche est logée là, vous avez beau tirer: elle y reste. Un de nos plus sympathiques sporlsmen a coutume en pareil cas de couper le jonc récalcitrant d'une balle de pistolet. C'est un moyen qui n'est pas à la portée de tout le monde.
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Parmi les fleurs des prairies de Tapparence la plus inoffensive, il y a des sournoises qui nous guettent pour mettre notre patience à l'épreuve. Quand, par malheur, votre mouche a frôlé quelque épi de plantin lancéolé ou de dactyle, ou même un vulgaire bouton d'or, le simple contact devient instantanément une intimité si indissoluble qu'il faut vous baisser, couper la tige et perdre un bon moment pour dégager l'hameçon. Mais n'en voulons pas trop à ces pauvres fleurs. Pardonnons à celles qui nous taquinent en pensant à tant d'autres qui charment notre vue, gracieuses compagnes de nos longues journées de pêche. Et laissez-moi vous le dire en passant, si cette exquise parure de nos prés et de nos ruisseaux vous laisse indifi'érent, si votre cœur est fermé aux émotions douces et réconfortantes de la nature, si vous voyez sans les comprendre les beautés grandioses ou discrètes qu'elle vous prodigue depuis le rocher menaçant qui se reflète dans Peau sombre jusqu'à l'humble ne m'oubliez pas qui sème ses turquoises à vos pieds, vous ne serez jamais qu'un pêcheur incomplet. Vous pourrez vous divertir en dépeuplant la rivière, mais vous ne connaîtrez pas les jouissances intimes qui sont l'attrait le plus pur et comme la poésie de notre sport. Alphonse Karr a dit quelque part : « Un des avantages de la pêche
c'est que, si la pièce ne réussit pas, elle se sauve par les décors, u Et il ajoute : « La pèche est un plaisir même quand on ne prend rien. » L'auteur du Voyage autour de mon jardin, poète, pécheur et quelque peu naturaliste, a parlé d'or et ce qu'il dit s'applique à la pèche de la truite et du saumon plus qu'à toute autre, car elle nous entraîne dans les plus beaux pays. Même si notre pièce n'a pas besoin
d^ètre sauvée par les décors, ils la font valoir, ils Tencadrent à souhait, ils la parent et l'élèvent à la hauteur des âmes non vulgaires.
Plus encore que les herbes et les fleurs, les buissons et les arbres ont fait maugréer bien des fly-fishers. Qui d'entre nous n'y a laissé des plumes ? Un de mes plus chers camarades m'agaçait un jour par sa maladresse à envoyer la mouche sur un saumon superbe qui venait de bondir à vingt pas du bord. Je lui arrache la canne des mains et d'un ton de professeur : « Voilà, lui dis-je, comment il faut s'y prendre »... et je plante solidement l'hameçon dans un jeune pommier derrière nous. Ce genre d'accident arrive aux meilleurs pécheurs, et les plus habiles y sont d'autant plus exposés qu'ils risquent les coups les plus difficiles. Ce sont de petits malheurs qui font aller le commerce des mouches et de la florence. Il faut en prendre gaiement son parti. D'ailleurs on dégage facilement mouches et bas de ligne quand on est accroché dans un arbrisseau peu élevé — à moins que l'accident n'ait lieu de l'autre côté de la rivière. Qu'il s'agisse d'un buisson dont vous êtes séparé par une eau dépassant la hauteur de vos bottes, ou d'une branche d'arbre placée trop près du ciel pour que vous puissiez l'atteindre, prenez votre soie à la main. En tiraillant à droite et à gauche
-j' ■ sacrifice. Avec les bas <le ligne en queue de rat vous ne perdrez toujours, en mettant les choses au pire, qu'une mouche et deux ou trois bouts de racine. Le mal est aisément réparable. Mats lorsque vous serez rentré en possession de votre iackle, examinez avec le plus grand soin s'il n'a pas été endommagé par le frottement des branches ou par les tractions un peu rudes
auxquelles vous l'avez soumis pour le dégager. Est-ce dans le règne végétal que, par une assimilation audacieuse, je dois placer les « ronces artifîcielles »? Cette invention des agriculteurs contemporains n'est pas un des moindres ennuis infligés à ceux qui circulent dans les prairies où fleurit l'élevage des bestiaux. En franchissant ces clôtures hérissées de pointes acérées vous ferez pas mal d'accrocs à vos vêtements et quelquefois à votre peau. Cela n'est rien; mais prenez garde à vos bottes imperméables. La plus petite déchirure
y est difficile à réparer, et c'est une surprise peu réjouissante de sentir Feau vous pénétrer quand on descend dans la rivière après une escalade.
Les ronces artificielles et autres clôtures de pâturages ne sont pas toujours une gène pour le pécheur. Elles lui permettent quelquefois d'interposer fort à propos un heureux obstacle entre sa personne et quelque bète à cornes d'humeur agressive. Dans les pays où les taureaux paissent en liberté, ce n'est pas à dédaigner.
Pour ma part je traite toujours avec infiniment d'égards et de réserve les bestiaux qui ont le plaisir d'assister à mes exercices. Si j'ai le plus petit doute sur l'aménité de leur caractère, j'évite autant que possible de les déranger et même de les distraire par mon voisinage trop immédiat. Aussi ai-je eu rarement maille à partir avec ces ruminants, paisibles et débonnaires pour la plupart. Sauf une petite vache noire à l'air horriblement effronté qui s'est permis de me charger sur les bords de la Durdent, et un troupeau de bœufs énormes qui s'obstinaient à brouter mon panier de pèche sur mon dos dans la vallée d'Andelle, je ne me souviens d'aucune discussion sérieuse. Mais je le répète, je suis d'une prudence voisine de la timidité. Je vous engage à m'imiter sans fausse honte. Vous vous épargnerez ainsi des accidents qui peuvent être
pantomime héroïque autïira pour vous en débarrasser — tout au moins je vous le souhaite.
Les animaux à deux pattes vous importuneront
plus souvent que les quadrupèdes. Les canards et les oies sont un véritable fléau dans quelques pays. Ils barbotent autour de vous, troublent l'eau, courent après les mouches s'il y a une éclosion de duns^ remontent la rivière à vingt-cinq pas de vous et vous exaspèrent de mille manières avec une ténacité insupportable. Plus d'une fois — en Allemagne surtout où ils pullulent, — j'ai dû céder la place à ces odieux palmipèdes et leur abandonner des bouts de rivières où je me promettais le meilleur sport. Petite misère!
Petite misère aussi, les eaux savonneuses et fétides que déversent à certains moments de la journée les usines où l'on foule le drap. Les plus limpides rivières se troublent alors et la truite cesse instantanément d'y moucheronner. Cela dure quelquefois des heures, et ces heures-là m'ont paru longues quand la pêche interrompue marchait bien.
Petite misère encore, les parcelles de coton que les filatures chassent sur l'eau par leurs ventilateurs. Cette ouate maudite flotte en suivant le courant et s'entortille à chaque instant autour des bas de ligne et des hameçons. C'est tout un travail que de s'en dépêtrer. La peste soit des usines!
Et les matières huileuses que les fabriques déversent parfois si abondamment que l'eau en est couverte pendant des kilomètres ! Essayez donc de
pécher à la mouche flottante sur ce liquide visqueux qui englue le hachle et renvoie le poisson dans les profondeurs. Et le lavage des moutons qui infecte la rivière pendant toute une journée et rend la pAchn k la mniiche aus.
que
J'en passe — et des pires — pour vous parler d'un genre tout spécial d'agacement que nous procurent les truites elles-mêmes quand elles sont, comme disent les Anglais : Rising short ou coming short. Ces expressions désignent l'action du potsson qui s'élance sur la mouche, mais qui tourne
court au moment de la saisir. Lorsque les truites sont en humeur de se livrer à cette petite gymnastique, vous en faites monter des quantités que vous manquez avec une régularité désespérante. Vous essayez alors de toutes les ressources que vous suggère un esprit ingénieux, vous ferrez vite, vous ferrez lentement, vous rie ferrez pas du tout. Même résultat : vous égratignez par-ci, par-là quelques poissons, mais vous ne prenez rien. Vous changez le modèle et le calibre de vos mouches, vous en mettez de plus petites, puis de plus grosses, toujours rien. Vous passez des mouches ailées aux hackle-flies^ des hackle^flies aux palmers^ rien. Vous péchez entre deux eaux, à la surface, en montant, en descendant. Les truites courent plus ou moins après votre mouche, mais elles continuent à ne pas se laisser piquer. Et puis, tout d\in coup, sans aucun motif apparent, vous commencez à en prendre ou bien elles cessent complètement de s'occuper de vous. Voilà ce que c'est que le « coming short ».
Les pécheurs de truites à la mouche artificielle ne sont pas seuls exposés à ce genre de déplaisir. Tous les poissons de proie, même les plus brutaux, connaissent une manœuvre analogue. Il est des jours où le brochet, par exemple, saisit les amorces vivantes ou mortes qui lui sont offertes.
les hache d'un coup
de dents et les aban-
\^ donne sans les man-
)se remarquable, i-là vous essayez Ire avec un appât hérissé de tant je vous pouvez ince à la moindre ig"), il trouve ensur ce porc-épic i'empaler. J'ai vu . produire avec un
poisson encore plus carnassier et plus violent. J'ai quelquefois manqué dans un seul jour dix ou douze saumons du Danube {Salmo hucho)^ avec des poissons tournants montés sur une grappe d'hameçons triples, et c'était merveille de voir avec quelle habileté, au milieu des courants les plus tumultueux, ils marquaient l'empreinte de leurs dents tout juste dans l'intervalle des hameçons. Bien souvent le lendemain ils montaient en moins grand nombre, mais ils se laissaient prendre. En péchant le saumon ordinaire à la crevette, j'ai fait cent fois une expérience identique. Pendant des journées entières, quelquefois durant plusieurs jours de suite, le saumon prend la crevette par le dos en évitant avec une adresse infaillible les deux hameçons doubles qui la garnissent. Et ils la tiennent quelquefois si solidement serrée entre leurs mâchoires qu'elle s'arrache de la monture et leur reste dans la bouche sur la secousse du ferrage. De même, lorsqu'il m'est arrivé de pécher la truite au spinning avec un vairon mort ou un poisson artificiel, combien de fois ai-je vu des douzaines de poissons s'élancer l'un après l'autre sur le paquet d'hameçons qui orne ce genre d'appât, secouer vivement la ligne par une attaque rapide et me brûler la politesse ?
Ces manœuvres sont-elles, comme on l'a sou-
vent prétendu, le résultat d'une prudence extrême développée chez les poissons trop péchés qui ont goûté du fer et qui découvrent le piège au dernier moment? Je n'en crois rien.
Sur les rivières les moins fréquentées par les pécheurs, je puis même dire sur des eaux où la truite n'avait jamais vu un hameçon, je l'ai trouvée rising short à ses heures. Certes, ces poissons-là n'y entendaient pas malice, et ce n'était pas la crainte légitime du court-bouillon qui les décidait à repousser mes plus petites mouches après avoir fait mine de les accepter. Ce n'était pas non plus
par prudence que certains brochetons de ma connaissance, qui n'avaient jamais été péchés à la ligne, mâchaient successivement trois ou quatre goujons montés sur les plus fines bricoles et rejetaient ensuite, avec un visible mépris, mes pauvres amorces mutilées. Cherchons donc une autre explication.
Les animaux généralement paisibles que leur conformation et leur instinct poussent à rechercher des aliments végétaux, mangent uniquement pour se nourrir. Quand ils sont rassasiés, ils ne désirent plus rien et se reposent ou se distraient à leur manière. Les bétes carnassières, qui se nourrissent principalement de créatures vivantes, éprouvent évidemment des sensations plus complexes lorsqu'elles dévorent leurs victimes. Le loup qui vient de surprendre un jeune chevreuil se remplit Testomac tant qu'il peut et certainement cela lui fait plaisir. Mais il jouit aussi, lorsqu'il saisit sa proie, en lui enfonçant ses crocs dans la gorge, en déchirant ses chairs, en se grisant de victoire et de carnage. Donc deux excitations distinctes chez les carnassiers : la faim et le plaisir de tuer. Ils ne peuvent guère manger sans tuer, mais ils peuvent tuer sans manger et la plupart ne s'en font pas faute : témoin la fouine qui égorge toute une bassecour pour sucer le sang d'un poulet.
Lorsqu'un brochet somnole l'estomac plein, il
voit passer ft sa portée des douzaines de petits poissons sans se déranger pour les mettre à mal : monseigneur digère et ne songe même plus à s'amuser. Mais si vous l'agacez en faisant passer et
repasser votre provocante amorce à 6 pouces de son museau, vous réveillez chez lui l'instinct de la chasse et de la destruction. Il se saisit de l'insolent goujon et le broie entre ses dents. Et, comme il n'a plus faim, il le repousse quand il croit l'avoir tué.
Je serais disposé à admettre que les truites rising short cèdent à une impulsion analogue. Même lorsqu'elles n'ont pas faim, le démon de la chasse les
travaille toujours, plus ou moins, selon qu'elles sont plus ou moins repues. Si, dans cet état d'Ame et d^estomac, elles voient passer votre mouche, leur premier mouvement est de se jeter dessus. Et elles s'y jettent avec d'autant plus d'entrain, peut-être, que l'insecte artificiel ne leur parait pas de tout point semblable aux bestioles dont elles ont le corps rempli. Il y a un brin de curiosité dans leur élan. Et puis, vu de plus près, le petit paquet de plume assez informe ne les tente décidément pas et elles s'en retournent, sans que le souvenir d'une déception ou d'une blessure antérieure soit pour quelque chose dans leur retraite. Je les ai vues cent fois agir de même avec des mouches vivantes, qu'elles bousculaient sans les manger et qu'elles laissaient s'éloigner ensuite sans s'en occuper davantage. Ce qui prouve bien que ce n'est pas la crainte qui les arrête.
Je reconnais très volontiers que chez les poissons de proie qui sont très timides, tout en étant très carnassiers, la prudence augmente en raison inverse de l'appétit, et çice versa. Une truite gorgée de vairons et d'insectes y regarde généralement de plus près avant de saisir ce qu'elle voit flotter sur l'eau qu'une camarade aux flancs creux que la fringale aiguillonne. Mais cela n'a pas grand'chose à faire avec le phénomène très spécial que je viens
de décrire et que je me suis efforcé péniblement de vous expliquer.
Il est des jours dans Tannée ou des heures dans la journée où la truite refuse obstinément la mouche artificielle, soit qu'elle y voie trop clair, soit pour d'autres motifs que la perspicacité humaine n'a pas tous découverts. 11 y a des moments, au contraire, où elle se jette comme une petite folle sur tout ce qui passe à sa portée. Entre ces deux extrêmes il existe naturellement toutes les nuances imaginables. Quelquefois, la truite monte plus ou moins, mais elle prend mal la mouche. On en manque beaucoup au ferrage, celles qui se laissent piquer se décrochent pour la plupart et le panier ballotte excessivement léger sur les épaules du porte-épuisette. Ne pas confondre ces heures de guignon que, le plus souvent, vous pourriez expliquer par une circonstance appréciable, avec l'insuccès caractérisé et continu que vous promet la truite lorsqu'elle est rising short. Dans le premier cas vous pouvez, non sans espérance, lutter contre la mauvaise fortune, surtout si vous en devinez les causes. Mais quand la truite est vraiment, nettement rising short ^ je ne connais pas le moyen d'en prendre avant qu'elle ait changé d'humeur. On dit bien : mettez des mouches plus petites, des bas de ligne plus fins, etc. Je souhaite que vous
cheuses, et je me fais le moins de mauvais sang possible, en attendantque ma capricieuse ennemie veuille bien renoncer à sa tactique.
Abondance de bien ne nuit jamais, dit-on. Et pourtant s'il arrive que l'absence de mouches sur l'eau soit préjudiciable au sport, les éctosions trop abondantes ne laisseront pas quelquefois de vous décourager. Quand la rivière est littéralement couverte soît de mouches de mai, soit d'une espèce
quelconque de petites éphémères, les âmes insuffisamment trempées sont sujettes à une lamentable angoisse. Des milliers de mouches pareilles passent à la suite Tune de Fautre sur la truite que vous convoitez. Elle en gobe une de temps en temps. Comment espérer qu'elle choisira précisément la vôtre, si parfaite que soit l'imitation, dans cet interminable et monotone défilé.
Logiquement votre chance est petite, et d'après les calculs de probabilité les plus simples vous devriez vous attendre à offrir cent fois votre app&t en pure perte. Rassurez- vous. Si vous êtes habile, l'événement trompera ces prévisions. Comme je vous l'ai dit ailleurs, une bonne mouche artificielle exerce sur les truites une attraction plus grande que les mouches naturelles. Si vous choisissez votre moment pour la bien lancer en bonne place, il est probable qu'elle sera cueillie de préférence aux insectes vivants. Seulement, envoyez-la en temps opportun, c'est-à-dire à l'instant précis où vous supposez que la truite va monter de nouveau. Généralement, les montées d'un poisson qui est attablé dans un courant chargé de mouches ont lieu à des intervalles à peu près égaux. A vous de battre la mesure et si, après deux ou trois offres, la truite persiste à refuser votre appât, c'est que sans doute sa défiance est éveillée. Ce que vous
avez de mieux à faire, c^est alors de passer à une autre ; mais ne croyez pas que c'est le grand nombre de mouches vivantes qui vous a empêché de réussir. Tant que le poisson chasse, tant qu'il n'est pas rassasié ou dégoûté, ayez bon espoir et péchez avec tout le soin dont vous êtes capable. Vos efforts intelligents seront certainement récompensés.
Ce qui est vraiment triste, c'est d'assister à une de ces belles éclosions qui mettent toute la rivière en branle-bas et de ne pas trouver dans son portefeuille la mouche pareille à celle que les truites dévorent. Que de fois il arrive que c'est précisément celle-là dont on a laissé d'inutiles douzaines dans la botte de réserve ! On pêche alors, tant bien que mal, avec quelque mouche de fantaisie. Mais le cœur n'y est pas, et la réussite est pauvre. On se jure d'emporter le lendemain tout un arsenal. Le lendemain plus d'éphémères sur l'eau ! Sort cruel !
En ai-je fini avec les misères du pêcheur? Vous parlerai-je de l'orage imprévu qui gonfle subitement la rivière et la rend ce impêchable » pendant les deux ou trois jours de vacances que vous comptiez lui consacrer? de la grêle qui paralyse le poisson pour toute une après-midi? de la truite énorme connue de vous seul qui, dix fois tentée en vain et séduite à la fin, a emporté votre bas de ligne juste au moment d'entrer dans l'épuisette? du moulinet ou
du portefeuille oublié dans une chambre d'auberge, contre-temps regrettable dont on s'aperçoit en montant sa canne au bord de l'eau à trois lieues du village ' ? des moustiques dont les attaques
irritantes vous enlèvent tout sang-froid au moment où vous en avez le plus besoin, quand commence la pèche du soir? de la canne brisée par la stupi-
• Je vous racommaude da patiar la revue, an momant du départ,
dite de votre aide à qui vous l'avez confiée un instant, ou par la maladresse d'un camarade qui met le pied dessus pendant que vous l'avez iment posée par terre ? Ici lous un moment pour parler — i.v,cu^^.u^nts qu'il faut toujours prévoir et que, dans la limite du possible, tout bon pécheur doit être en état de réparer provisoirement.
Le plus souvent une canne se brise au ras d'une virole. La première chose à faire pour la remettre en état de servir, c'est de retirer le morceau de bois qui est resté engagé dans le métal. Vous en viendrez à bout avec le poinçon de votre couteau, en chauffant légèrement la virole. L'opération sera plus délicate si le fabricant a eu la malencontreuse idée de consolider son ajustage avec une goupille rivée traversant le bois. Mais votre poinçon manié avec un peu d'intelligence devra, cependant, résoudre la difficulté. Le tube une fois libre, il ne vous reste plus qu'à y placer l'extrémité rompue, après l'avoir préalablement retaillée et réduite, sur la lon-
de Ions Ici nienu> Bcce>*oire> que voua devei emporter. C'est une habilade ù prendre, et ceJa vous épargnera mitle ennuis. Un gracd pécheur de mes amii a toujours la liste fcrite de son matériel. Avant de ae mettre en route il Fait l'appel de chaque objet, et son fidèle serviteur répond : prtttat, en le plaçant dans le sac aux manitioni.
gueur voulue, au calibre de la virole. Ce travail demande du soin; commencez-le avec un canif bien aiguisé et finissez-le avec la lime que je vous ai conseillé de mettre dans votre sac. Chauffez encore la virole avant d'ajuster, et sur le bois, qui doit être parfaitement cylindrique et uni, mettez un soupçon de poix ramollie entre vos doigts. Puis, consolidez avec une ligature en cordonnet de soie poissé, à cheval sur le bois et sur le métal. Cela fait, si la rupture a eu lieu au niveau d'une virole femelle, vous ne parviendrez pas à remonter votre canne. Le goujon de la virole mâle buttera contre le bois que vous venez de remettre en place et s'opposera à la réunion des deux brins. Pour lui pratiquer un logement il faudrait des outils spéciaux dont vous êtes probablement incapable de vous servir. La seule chose à faire c'est de supprimer l'obstacle. Si le goujon est en bois, coupez-le ; s'il est en métal rapporté et soudé, dessoudez-le par la chaleur; s'il fait corps avec la virole, sciez-le avec une vieille lame de couteau. Si vos viroles sont bien conditionnées, vous serez surpris de voir comme on se passe bien de cet appendice.
Si la rupture de votre canne a eu lieu en plein bois, ce qui n'arrive guère que par suite d'accidents étrangers à la pèche, taillez l'extrémité des deux morceaux en bec de flûte allongé, enduisez les
biseaux d'un peu de poix, chauffez très légèrement pour qu^elle colle bien et, après rapprochement, couvrez Tassemblage avec une ligature très serrée sur laquelle vous passerez une couche de vernis le soir en rentrant. Pour mener à bien cette réparation provisoire, diverses précautions sont indispensables.
La longueur du biseau taillé sur chacun des bouts à réunir doit être proportionnée au diamètre de la canne à Tendroit de la cassure. En donnant au biseau douze ou treize fois la longueur de ce diamètre, vous obtiendrez une surface suffisante pour que Tadhérence des deux morceaux soit parfaite, sans affaiblir outre mesure Textrémité du bec de flûte.
Bien entendu, Tentaille doit être faite dans une direction telle qu'après assemblage, les anneaux de la canne se trouvent en ligne. La surface de cette entaille égalisée à la lime doit être parfaitement plane. Lorsque les deux morceaux sont rapprochés, puis serrés Tun contre l'autre, assurez-vous que la canne est aussi droite qu'avant l'accident. S'il y a la moindre déviation, rectifiez vos biseaux.
N'appliquez la poix qu'au dernier moment. Avant d'exécuter votre ligature, travail qui est minutieux et long, comprimez vigoureusement les deux extrémités et le milieu de l'assemblage avec
trois bouts de ficelle. Ce premier serrage doit être fait très vivement, pendant que la poix est encore tiède et molle.
Pour la ligature, employez de la soie poissée solide*. Celle qu'on trouve tout embobinée chez leg. marchands d'ustensiles de pèche est presque toujours trop faible et de mauvaise qualité. Le mieux est de poisser soi-même le fil et la soie qui doivent toujours être en réserve dans un coin du sac de pêche*.
Tous les pêcheurs devraient savoir faire une ligature. La plupart s'en tirent assez mal, parce qu'ils ne se sont jamais donné la peine d'apprendre. Voulez-vous essayer? Si oui, prenez un crayon à dessin et 60 centimètres de vieille ligne ; ce sera tout notre matériel d'enseignement.
Pliez d'abord la ligne en la ramenant sur ellemême sur une longueur de 10 centimètres.
i Le cordonnet de soie dit cordonnet à boatonnières est préférable à la soie ordinaire pour ce genre de ligature. H est bien plus résistant sans être trop gros.
s On poisse la soie en la faisant passer plusieurs fois entre deux cuirs enduits de poix de cordonnier. Cbauffez légèrement les cuirs entre yos doigts avant de vous en servir.
Tenant alors le crayon de la main gauche, engagez la boucle A sous le pouce et avec Textrémité du doigt pressez-la sur le bois. Prenant ensuite de la
main droite le grand bout de ligne B, qui doit pendre à droite de votre pouce (fig. 2), faites-lui faire un tour sur le crayon en le faisant passer d^abord par-
C dessous, puis en
le ramenant pardessus et en même temps pardessus le petit bout C. Vous obtiendrez ainsi la figure 3.
Serrez ce premier tour, puis faites-eh trois autres pareils pour arriver à la figure 4, le grand
Fig. 6.
bout B pendant entre le crayon et votre corps. Prenez alors le petit bout C de la main droite et
tirez-le en comprimant légèrement les quatre tours de ligne avec Tindexdelamain gauche.
B Nous voici à la figure 5, et la base de votre ligature est assurée. Vous la continuez en enroulant toujours la ligne très régulièrement sur le crayon en même temps que sur le petit bout C.
. Lorsque vous n'avez plus que quatre ou cinq tours à faire pour que la ligature atteigne la longueur qu'elle doit avoir, vous repliez le petit bout C
avec la main droite en l'engageant sous l'index de la main gauche (fig. 6); puis vous achevez les derniers tours en les faisant passer sur la boucle D.
Le dernier tour fini, vous faites passer le grand bout B dans la susdite boucle et, tirant sur le petit bout C avec précaution pour ne rien casser, vous engagez la boucle et le grand bout sous les quatre derniers tours de la ligature (fig. 7).
11 ne vous reste plus qu'à couper les deux bouts C et B aussi courts que possible et Topération est terminée.
Bien entendu la ligne doit être enroulée avec une parfaite régularité autour du crayon, chaque tour prenant place à côté du précédent, bien droit, sans chevauchements et aussi serré que le permet la résistance de la soie
Exercez-vous en faisant cela cinq ou six fois et vous en saurez assez pour les besoins du sport.
Si vous voulez vous servir d^ine autre ligature plus solide encore que celle-ci, apprenez à faire ce que les Anglais appellent Vinvisible knoL
Toujours avec le crayon et le bout de vieille ligne commencez comme vous Tavez fait précédemment, et quand vous en serez à la formation indiquée sur
la figure 5, coupez le petit bout C tout près du dernier tour. Puis continuez l'enroulement avec le grand bout jusqu'à ce qu'il ne vous reste plus que quatre tours à faire pour terminer la ligature. Posant alors l'index de la main gauche au point A de la figure 8 sur les derniei's anneaux pour les maintenir très serrés, relevez le grand bout B qui pend entre le crayon et votre corps, faites -le
I H G F passer en dessous du crayon et faites-lui faire quatre tours FGHl en
Fig. 8. B'
l'enroulant, sans le serrer, dans le sens inverse des anneaux précédemment serrés. Ramenant le bout B vers la ligature, faites-le passer sous luimême au point D, et tournez le crayon dans le sens indiqué par les flèches, en tirant sur la boucle B' B". A mesure que la ^
ligne s'enroulera à la suite de la ligature, les quatre tours lâches FGH et enfin I se dérouleront successivement. Quand vous aurez fait décrire au crayon quatre révolutions complètes, ils auront disparu et vous vous
Fig. ».
trouverez ainsi dans la position de la figure 9. Arrêtez -vous alors; placez l'index de la main
droite au point K et tirez le bout B avec la main -. ^ ** *** gauche pour ar-
river à la position de la figure 10.
Lorsque vous aurez suffisamment serré en tirant sur le bout B, vous le couperez délicatement à Tendroit où il sort de la ligature, et vous aurez parachevé le nœud invisible^ c'est-à-dire quelque chose de beaucoup plus facile à faire qu'à expliquer.
L'une ou l'autre des deux ligatures dont je viens de vous livrer le secret, convenablement exécutée avec de la soie ou du cordonnet de soie poissé, vous servira non seulement pour raccommoder votre canne si elle est brisée, mais aussi pour la consolider si elle est plus ou moins détériorée sans que l'accident prenne les proportions d'une complète solution de continuité : par exemple si le bois se fend et tend à s'éclater, si votre scion en split-cane est tordu et menace de se disjoindre partiellement, etc., etc. Vous l'utiliserez aussi, le cas échéant, pour unir ensemble deux corps de ligne ou pour remplacer un anneau cassé. Et n'oubliez pas que si vous n'avez pas d'anneau de
rechange, une épingle contournée en boucle puis
tordue et convenablement rognée fera très bien l'affaire, soit qu'il s'agisse d'un anneau placé sur la canne, soit qu'il s'agisse de l'an-* neau placé au bout du scion.
Toutes ces menues réparations seront faites rapidement au bord de l'eau si vous savez vous servir de vos doigts et si, conformément à mes conseils, vous avez toujours dans votre sac de pèche le petit matériel nécessaire. Cela ne pèse pas lourd et la précaution vous épargnera pas mal d'ennuis.
Le meilleur moyen d'éviter des accidents toujours très désagréables quand ils interrompent la pèche, c'est de vous servir de cannes bien faites constamment entretenues en parfait état. Quelques avis sur la conservation de vos armes ne seront donc pas inutiles. Certains pécheurs sont à cet égard d'une insouciance vraiment extraordinaire. Ils ont grand tort, et je vous engage, pour bien des motifs, à ne pas suivre leur exemple.
Depuis quelques années la plupart des cannes de luxe sont vendues non plus dans un simple étui d'étoffe, mais dans un protecteur dont je donne ici
là figure. C'est un long morceau de bois léger dont la surface est entaillée longitudinalement, de telle sorte que les brins de la canne démontée viennent s'y loger, chacun dans une rainure spéciale adaptée à sa grandeur et à sa forme. Trois bouts de ruban de fil fixés de distance en distance sur le protecteur maintiennent les brins dans leurs cases respectives. Tout l'appareil garni d'une étoffe épaisse et douce collée sur le bois trouve place dans un fourreau de coutil.
Ces protecteurs sont une innovation des plus heureuses et ils contribuent énormément à la bonne conservation des caniies. Est-ce pour cela que leur usage a été si difficilement accepté parles fabricants anglais?
Les meilleurs bois finissent par gauchir lorsqu'ils restent longtemps placés à faux. Or il est presque impossible que les scions et le middle Joint d'une canne soient dans une position juste lorsqu'ils sont serrés ensemble dans la gaine traditionnelle en compagnie d'un butt jointe dont la poignée renflée fait obstacle au parallélisme des divers brins. Pour peu que ce paquet, ficelé le plus souvent à tort et à travers,
soit oublié dans quelque coin, de la fermeture à Fouverture de la pèche, il est probable que la canne en sortira faussée tout au moins dans ses parties les plus délicates. Avec les protecteurs, cela n'est plus à craindre. Leur rigidité vous assure aussi contre les accidents de voyage auxquels toute canne est exposée dans les voitures, dans les filets de chemin de fer, dans les wagons de bagages, etc., lorsqu'elle est simplement enveloppée de toile ou de coton.
La seule objection sérieuse contre le protecteur, c'est qu'il est assez encombrant si on l'emporte au bord de l'eau. Eh bien, ne l'emportez pas. Toutes mes cannes sont munies d'une gaine légère, dont je me sers pour aller de la maison à la rivière si je fais la route à pied. Si je gagne le terrain de pèche en voiture, j'emporte toujours le protecteur. Je le laisse alors dans le véhicule qui m'a transporté ou, en cas de nécessité, je le fais porter en bandoulière par mon Gillie, La bandoulière, qui consiste en trois lanières de cuir dûment agencées comme une courroie à couverture, est
indispensable si vous voulez que votre aide conserve la liberté de ses mains et n'oublie pas son fardeau toutes les fois qu'il le déposera
pour se servir de l'épuisette. Elle vous sera d'ailleurs infiniment commode, lorsque vous voyagerez, pour réunir ensemble plusieurs cannes, si une seule ne vous suffit pas.
Ne négligez jamais, en revenant de la pèche, d'essuyer votre arme, d'abord avec un linge fin et bien sec, ensuite avec une flanelle très légèrement imprégnée de vaseline. Nettoyez avec un soin particulier les viroles mâles. Leurs parties non bronzées doivent être toujours nettes et brillantes comme de l'or.
Pour peu que vous ayez reçu de la pluie, laissez votre canne passer la nuit hors du protecteur, afin qu'elle sèche complètement. Retirez même les obturateurs des viroles femelles, pour que l'humidité intérieure des tubes s'évapore plus facilement.
Faites toujours sécher votre ligne en déroulant toutes les parties qui ont été mouillées par l'eau de la rivière ou par l'eau du ciel. Le dévidoir indispensable pour les grandes lignes à saumons est un luxe inutile lorsqu'il ne s'agit que de lignes à truites. Votre fine soie lovée grossièrement sur une chaise ou sur une table au retour de la pèche sera toujours suffisamment sèche en quelques heures. Seulement prenez garde aux souris, qui sont assez friandes de l'enduit à base d'huile de lin qui sert d'apprêt aux lignes imperméables.
Faites également sécher les florences qui vous ont servi dans la journée, et surtout celles qui sont restées dans le damp box, La racine la plus solide s^affaiblit très promptement quand on la laisse pendant la nuit entre les flanelles moites. Enfin n'oubliez pas les mouches avec lesquelles vous avez péché. Prenez l'habitude de ne pas replacer avec les autres celles que vous détachez de votre bas de ligne pendant la pèche, mais de les déposer à part dans une petite boîte percée de trous. Ne les réintégrez dans le fly box qu'après dessiccation complète, sans cela elles seront vite détériorées et elles abîmeront les mouches neuves.
L'épuisette demande aussi quelques soins. Si vous vous servez du modèle à deux branches que je vous ai recommandé, procurez-vous un fourreau de toile pour le filet roulé sur sa fourchette démontée. L'épuisette ainsi réduite à son plus petit volume se transporte alors commodément, liée avec son manche au protecteur de la canne. Renfermé dans son fourreau, le filet ne s'accroche pas et vous n'avez pas la chance de voir un jour quelque beau poisson traverser triomphalement les mailles déchirées. Mais le filet serait vite pourri si vous ne preniez pas la précaution de l'exposer à l'air quand il a servi. Sitôt rentré, tirez-le donc de l'étui et suspendez-le pendant quelques heures
dans un endroit sec. C'est utile même avec les épuisettes en soie apprêtée. Si vous usez d'un manche télescopique, faites-le sécher en le développant dans toute sa longueur. Sans cela la partie en bois plein finira par se casser au moment où vous vous y attendrez le moins, en vous laissant le tube de bambou dans la main. Comme ce genre d'accident arrive toujours quand il y a une grosse truite dans le filet, c'est très désagréable.
Vous le voyez, un pécheur diligent n'a pas à s'occuper que de son élégante personne au retour d'une journée de pêche. Heureusement tous les petits soins que je viens d'énumérer ne prennent pas beaucoup de temps. Aussi ne saurai-je trop vous engager à vous en acquitter vous-même. Domestiques, gardes ou porte-épuisette ne font jamais tout cela si bien que le pêcheur amoureux de son sport.
Lorsque vous ne vous servez pas de vos engins, leur conservation doit encore vous préoccuper. Les pêcheurs les plus ardents ne sont pas tous les jours au bord de la rivière ; et puis il y a six mois de l'année pendant lesquels la truite doit vous être sacrée. C'est peut-être le moment le plus critique pour le matériel de pêche, et ces périodes de repos lui causent souvent plus de détériorations que le travail le plus violent.
Quand vous installez vos cannes dans leurs quartiers d'hiver, déposez-les dans une pièce qui ne soit ni humide ni chaude. L'excès de chaleur dessèche le hois outre mesure et le rend cassant. Surtout avec les cannes en Green-Heart ou en Hickory, c'est funeste. Méfiez-vous donc des calorifères, poêles mobiles, bouches de chaleur et autres inventions de notre race frileuse. L'humidité n'est pas moins redoutable, à ta campagne surtout. Là, gare au rez-de-chaussée dont les boiseries s'effritent 1<
issi
sec sans être chauffé. Là, dans les cases moelleuses de leur protecteur, elles passeront l'hiver sans accident. Si TOUS n'avez pas de protecteur, ne les laissez pas dans leur gaine et suspendez-les brin par brin à de minces clous à crochet. Un doigt de vieux gant au bout duquel vous faites coudre un anneau et que vous serrez avec un peu de ficelle sur la virole supérieure des hutt joints et des middle joints, donne un moyen de suspension très pratique, que j'emploie depuis de longues années. Quant aux scions, je les accroche par leur anneau terminal.
Les florences se conservent en bon état dans des enveloppes en parchemin qu'on enferme à l'abri de l'air dans une boite hermétiquement close. Autrefois je graissais imperceptiblement les enveloppes avec une ou deux gouttes d'huile d'amandes douces. Je ne le fais plus et je ne m'en trouve pas mal. Il est vrai que je ne laisse pas vieillir mes réserves, utilisant toujours dès le début de chaque saison les bas de ligne et les brins de racine achetés l'année précédente.
Placez les mouches à l'abri de l'humidité et protégez-les contre les atteintes des insectes destructeurs qu'attirent la plume, la fourrure et la laine.
On fabrique maintenant des cartons destinés aux collections entomologiques dont la fermeture est très soignée. Mettez-y vos/7y boxes en compagnie de quelques morceaux de naphtaline, et les insectes n'y toucheront pas.
Quand la saison vient de finir, il est sage de passer une revue minutieuse de tout votre attirail de pèche pour aviser aux réparations nécessaires, réformer ce qui est usé et noter les commandes à faire pour la saison suivante. Même si votre canne est en parfait état, une couche de vernis lui sera toujours utile après six mois d'usage. Vérifiez les ligatures une par une, assurez- vous que les anneaux n'ont pas besoin d'être remplacés, que les viroles n'ont pas pris trop de jeu, etc., etc. Faites vousmême ce que vous êtes capable de bien faire et n'hésitez pas à envoyer la canne chez le fabricant — autant que possible chez celui qui vous l'a vendue — si le travail dépasse votre capacité. Comme la plupart des pêcheurs sont négligents et remettent volontiers au lendemain, les ateliers des fishing'tackle makers sont encombrés dans les dernières semaines qui précèdent l'ouverture de la pêche. Si vous prenez vos précautions dès l'automne, vous serez mieux et plus vite servi.
De même, pour vos acquisitions de mouches artificielles n'attendez pas le dernier moment. Sur-
tout si vous employez des modèles ou des calibres qui ne sont pas dans le commerce courant, faites vos commandes longtemps à l'avance. Vous vous en trouverez bien .
fabricants épuisent leurs approvisionnements avec une surprenante rapidité lorsque les vrais insectes com!
bourdonner dans les (
les mouches les pli.» ^^~. ^
font quelquefois défaut précisément au jour où vous en avez besoin.
Il y a des pécheurs^ à qui il manque toujours quelque chose au moment où ils bouclent leur valise pour prendre le train. C'est une infirmité comme une autre. Venez gentiment à leur aide quand, au bord de la rivière, ils auront recours à votre obligeance, mais ne vous mettez pas dans leur cas. Comme le bon soldat, le vrai sporlsman est prévoyant et il a toujours ce qu'il lui faut — sauf dans les cas de force majeure. Il ne lui en est que plus facile de se montrer serviable aux camarades en détresse. Qu'il s'agisse de votre tabac, d'une mouche ou de quelques bouts de florence, ne soyez pas chiche à l'égard de vos compagnons
de pêche ou même de confrères inconnus qui feraient appel à votre assistance. La courtoisie est naturelle à tout homme bien élevé; je suis donc assuré que vous n'en manquerez pas; mais à la pêche soyez plus que courtois.
Notre sport vous mettra en rapport avec toute une population très diverse dont vous devrez vous concilier la bienveillance, si vous voulez vous épargner quelques contrariétés et vous assurer des facilités précieuses. On ne pêche pas toujours chez soi ou chez ses amis. Il vous arrivera de courir fortune en battant des eaux sur lesquelles vous n'aurez d'autres droits que cçux dus à la tolérance des riverains. Ces expéditions ont parfois un charme très vif. Elles ont aussi leurs côtés délicats. Quand vous les tenterez dans des contrées où vous serez pour tous un étranger, votre plaisir dépendra en grande partie de la façon dont vous saurez vous faire accueillir par les habitants avec lesquels le hasard ou la nécessité vous mettra en contact. Un mot aimable au riche industriel sur la belle ordonnance de ses usines, un compliment à la meunière accorte, quelques félicitations au gardien du troupeau sur le poil reluisant de ses animaux, une solide poignée de main au propriétaire du champ qui vous autorise à pêcher sur luiy de menues pièces * blanches ou jaunes distribuées avec discernement
aux porte-clefs des vannages, aux garde-rivières ou aux gardes champêtres, vous assureront en tous lieux la sympathie générale. Quelques truites offertes à propos vous feront aussi bien venir. On
les refusera très probablement. Insistez et le soir, en les mangeant, le brave paysan ne regrettera pas la permission donnée à un Parisien. Entre nous, votre petit effort d'amabilité n'est-il pas bien dû à des gens qui, ne vous connaissant pas, vous ont, sur votre bonne mine, laissé fouler leur herbage et prendre leur poisson?
Pendant de longues années je me suis plu à courir ainsi les rivières au petit bonheur, sur les simples indications de la carte, me fiant à mon instinct et poursuivant l'imprévu. Partout, dans notre beau pays de France, j'ai trouvé le meilleur accueil. Il est vrai que j'y mettais de la discrétion et beaucoup de formes. Comme au vieux Capulet :
Les douces paroles Ne me co&taient rien !
Mais aux bonnes paroles j'avais soin d'ajouter les bons procédés. II y a même quelque part en Normandie un enfant de meunier que j'ai tenu sur les fonts h naissance de l'hosp dialement offerte au ruisseau poissonneux. Ce petit a grandiîc'estpresque un homme aujourd'hui. Je n'oublie ni lui, ni ses dignes parents, ni la chute bruyante dont la musique a fêté sa naissance et où j'ai si belle truite. Enc ces pommiers-là!
En fréquentant les rivières où la pêche est plus ou moins libre, vous rencontrerez peut-être quelques « professionnels » de la pèche à la ligne. Ce sont pour la plupart do pauvres hères, qu'un premier mouvement vous poussera probablement à éviter. Vous auriez tort. Ne dédaignez pas de les traiter en confrères et de faire un bout de causette avec eux, s'ils y consentent toutefois, car en gé-
OU démoralisés par le braconnage, sont des êtres à part, souvent sympathiques à qui sait les pénétrer et toujours intéressants à étudier. Comme le vieux forestier d'autrefois, comme certains bergers de nos plaines, comme ces charbonniers nomades errant découpe en coupe, ils se font une vie à part, repliés sur eux-mêmes et fort dédaigneux du reste des humains. Ils sont de caractère méditatif, observent, se souviennent et savent penser. Cela leur donne un fonds de philosophie illuminé de poésie inattendue. Aucuns, pour subsister pendant la morte-saison, exercent quelque vague métier. La profession de « chaisier » les attire tout particulièrement. Pourquoi ? En réalité ils vivent de la pêche, ce qui ne les empêche pas de Taimer pour elle-même. J'en ai connu qui ne travaillaient qu'à la mouche ou à la sauterelle, et qui méprisaient absolument toute autre façon de capturer saumons et truites. Ce sont des sportsmen à leur manière, cent fois plus sportsmen que quantité de bourgeois qui louent des pêches fort cher parce qu'aujourd'hui cela devient à la mode.
Ces sauvages, défiants à l'abord, sont sensibles à l'intérêt qu'on leur témoigne, si on ne les effarouche pas. J'en ai vu d'étonnants en Bretagne, dans la vallée de la Loire, en Normandie aussi, et je suis devenu l'ami de deux ou trois. L'un, Breton
de vieille et pure race, était un des plus remarquables pécheurs de saumons que j'aie jamais connus. A soixante-quinze ans, avec une gaule de frêne lourde comme un petit arbre, il parcourait 7 ou 8 kilomètres de rivière dans sa journée et rentrait ensuite à sa chaumière d'un' pas allègre, que le poids de plusieurs saumons n'alourdissait même pas. Il croyait aux songes et me racontait des choses étranges, ce qui ne Tempéchait pas d^assister à la messe et aux vêpres, et d'observer scrupuleusement le maigre du vendredi. Il avait de longs cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules et une montre en cuivre de son invention, espèce de cadran solaire de poche avec lequel, sans boussole, il savait très bien l'heure pour peu qu'il fît du soleil. Je n'ai jamais pu comprendre le mécanisme de cet appareil dont il était très fier. Il faisait aussi des mouches remarquables et il me laissait voir — poliment — qu'il les trouvait beaucoup meilleures que mes Blue Doctors et mes Jock ScottSy de Farlow. Ce en quoi il avait parfaitement raison.
J'ai eu aussi des relations très suivies avec un autre rat musqué qui logeait tantôt dans les oseraies sur les îles de la Loire, tantôt dans une carrière abandonnée aux environs de Blois. Il appelait cela son château, et il y défiait le percepteur,
n'ayant ni porte ni fenêtre. Nous avons pris ensemble bien des brochets de Cfaaumont à Beaugency. Il savait où les trouver et, moi, je savais comment les prendre, vivait avec un chien de berger horrible qu'il avait recueilli, mourant de faim, dans la neige boueuse de la grande route et qu'il adorait.
Un jour il me conta, non sans indignation, qu'on offrait de le lui acheter. On lui en donnait, disaitil, 1000 francs, mais malgré l'énormité de la somme il ne voulait pas s'en séparer.
— Mille francs de Figaro ! c'est invraisemblable. — Voyez plutôt ce poulet. C'est de l'anglais, mais John le palefrenier qui sait un peu lire me l'a expliqué. Et il me tendit une lettre adressée d'Angle- *" terre k « Monsieur
Paul Gaillard en son chAteau, près de Blois », pour lui demander un de ces chiens merveilleux qui ne se trouvent qu'au chenil des Bordes. Paul Gaillard, habitant aux environs de Beaugency et non près de
château Paul Gaillard, le vieux pécheur. O ironie! Lorsque votre bonne étoile poussera de ces originaux sur votre chemin, profitez-en; c'est une aubaine. Si vous parvenez à les mettre en confiance, ils vous tiendront sur la pèche et les poissons, peut-être même sur le braconnage et ses procédés, des discours qui ne vous ennuieront pas. Ce sont d'ailleurs les survivants de jour en jour plus rares d'une variété de l'espèce humaine qui disparaît. Avec les pèches gardées et les perfectionnements
du braconnage il n'en restera bientôt plus. Saluez ces derniers amoureux de la pêche libre sur la rivière libre !
Mes excursions dans des vallées, que je connaissais seulement pour les avoir étudiées sur la carte de TEtat-Major, ont énormément servi à mon éducation de pêcheur. Sur des eaux banales où le poisson souvent attaqué est habitué à se défendre, on est obligé de faire plus d'efforts que dans les pèches réservées, où la truite ne voit de mouches artificielles que de loin en loin. Et puis sachez bien que plus on change de rivières, plus on devient habile. Les plus expérimentés apprennent toujours quelque chose quand ils se trouvent sur un terrain nouveau. Si vous péchez constamment les mêmes eaux, vous finirez par être bourré d'idées fausses et d'opinions exclusives auxquelles vous tiendrez de la meilleure foi du monde, jusqu'au moment où l'étude d'une autre rivière vous démontrera leur complète inanité.
C'est ce qui fait que les vieux praticiens qui, durant une longue vie, ont beaucoup roulé du nord au sud et de l'orient à l'occident, sont si sobres de règles générales et de principes absolus en matière de fly-fishing. Ils savent combien de fois en changeant de pays ils ont changé d'avis sur les questions en apparence les plus simples.
et Texpérience qu'ils ont acquise les rend fort sceptiques.
Dieu veuille qu'en vous indiquant ce que, aujourd'hui, je crois vrai, je ne vous aie pas induit en une foule d'erreurs. Ce qui me rassure un peu, c'est que les conseils que je vous donne je les ai tous mis en pratique, non sans succès, sur les eaux les plus difQciles. En les suivant vous devez donc réussir; et si en ne les suivant pas vous réussissez aussi, cela prouvera tout simplement qu'il y a plus d'une manière d'obtenir un même résultat, ce qui est vrai en mille circonstances.
Si ceux de mes lecteurs qui savent déjà se servir d'une canne à mouche haussent les épaules à certains passages de mon livre, je ne leur en voudrai pas, croyez-le bien. Je confesse que j'en ai fait autant moi-même en feuilletant la plupart des traités de pêche que je m'amuse à collectionner depuis vingt-cinq ans.
Mais à cet aveu je dois en ajouter un autre : c'est que bien des théories que j'avais trouvées complètement absurdes à une certaine époque, me sont apparues plus tard comme la vérité même. Ce souvenir m'est un agréable réconfort au moment où, livrant mes idées au public, je dois m'attendre à ses critiques.
Et maintenant, ami lecteur, adieu! Si tu es
maître en notre art, pardonne>moi de t'avoir fatigué de choses que tu sais mieux que moi. Si tu es un néophyte, retiens le plus utile de tous mes avis : aussi souvent qu'il te sera loisible, cours au ruisseau visiter la Sibylle mystérieuse. Sois fidèle à son culte, aime-la, et elle te livrera tous ses secrets, secrets de la pèche, de ta santé, de la bonne humeur et, si ton àme est meurtrie, le secret pour un moment d'oublier ta peine.