CHAPITRE VI LES DIVERSES MÉTHODES DE PÊCHE
Si les pécheurs ne sont pas d'accord sur le degré de réalisme indispensable aux mouches artificielles, ils ne le sont pas davantage sur ta meilleure manière de les employer. Les uns vous conseilleront de pécher à la surface de l'eau avec une mouche flottante, et par conséquent sèche {dry-fly fishing). D'autres vous soutiendront qu'il est infiniment préférable de pécher entre deux eaux avec une mouche noyée (wet-fly fishing). Les pécheurs du sud de l'Angleterre tiennent presque tous pour le prentier système. Ceux du nord et avec eux les Ecossais et les Français sont en gêné-
rai partisans du second*. Qui a raison? C'est la rivière elle-même qui répondra à cette question , comme à tant d'autres, si vous prenez la peine de l'interroger.
Regardez au-dessus du moulin ce bief paisible où, ralentissant sa course, le ruisseau paresseux s'élargit en nappe profonde. Le courant est si faible qu'il fait à peine frémir les grandes algues du fond. L'eau transparente est unie comme un miroir. Çà et là quelques moucherons imprudents sont entraînés doucement, sans être submergés. Vous les voyez flotter, atomes légers, aussi loin que votre œil peut les suivre. De temps en temps une larve d'éphémérine surgit à la surface, change prestement de costume, dresse ses ailes, et après avoir navigué un instant au fil de l'eau, s'élève obliquement dans l'air, comme une petite fusée bleuâtre.
Maintenant descendons au-dessous du moulin. Quel changement! Ce n'est plus la même rivière. L'eau, tout affolée encore de sa chute, se soulève en bouillons frangés d'écume, se heurte aux cailloux qui bossellent son lit sans profondeur, se contourne, se creuse, se relève, fuit rapide et bruyante. Malheur à l'insecte maladroit qui se
i Depuis quelques années, le système du dry-fiy a irouTé en France et dons le nord de l'Angleterre des défenseurs de plus en plus nombreux.
laisse tomber dans cet océan tumultueux. Aussitôt qu'il a touché l'eau il est bousculé entre les flots pressés, il est roulé, noyé, il disparait. Ici plus d'éphémérine se transformant paisiblement à fleur d'eau. Pressentant un naufrage inévitable , les larves de ces courants trop vifs demandent asile aux pierres et aux roseaux du bord pour revêtir en sécurité leur livrée aérienne'.
Est-il besoin de beaucoup d'expérience pour comprendre que sur
loisir d'examiner sa proie avant de la gober, où rimmobilité relative de la surface lui permet de percevoir les plus petits détails de Tappàt qu'on lui offre, ayez recours à tous les raffinements de Fart le plus subtil, et ne négligez aucun moyen de dissimuler au poisson les imperfections de votre insecte artificiel. Péchez donc avec une mouche flottante. Aussi bien ce sont des insectes parfaitement flottants qu'en pareil endroit la truite est habituée à croquer, lorsqu'elle ne cherche pas sa nourriture au fond.
Sur l'eau violemment remuée du bief d'aval, tant de précautions sont inutiles et c'est fort heureux,
car pas plus qu'un insecte naturel, votre mouche artificielle ne résisterait à la submersion presque instantanée. Ici la truite n'a guère le temps d'être prudente. Quand elle est en appétit, elle est prompte comme la foudre à saisir ce que le courant apporte et emporte trop vivement pour lui donner le temps de la réflexion. Et puis s'il est incontestable que le poisson découvre plus facilement le piège quand une mouche artificielle est plongée dans l'eau que lorsqu'elle est seulement posée sur la surface, l'inconvénient est ici largement compensé par les mouvements du hackle^ qui emprunte aux ondulations du courant une apparence de vie tout à fait attractive.
Vous aurez donc à employer tantôt la mouche sèche tantôt la mouche noyée, selon les circonstances. Mais pour qu^il vous soit possible d^apprécier ces circonstances en connaissance de cause, pour que vous soyez à même de bien choisir entre deux méthodes absolument différentes, il faut que vous les possédiez à fond toutes les deux.
Commençons, si vous le voulez bien, par la mouche flottante. Quand vous aurez saisi toutes les finesses de ce style et quand vous serez capable d'en surmonter les difficultés sans commettre trop de fautes, la théorie de la pèche à la mouche noyée ne sera plus pour vous qu'une insignifiante bagatelle.
Le dry^fly fishing^ tel qu'il est actuellement pratiqué par les maîtres pécheurs du Hampshire, est un art nouveau, né de besoins nouveaux. Dans les publications techniques datant de plus de quinze ou vingt ans, il n'existe qu'à Tétat de rudiments et le premier traité où sa théorie ait été exposée avec développements est l'ouvrage de M. F. M. Halford, que j'ai eu si souvent déjà l'occasion de citer : Dry- Fly Fishing in Theory and Practice. 11 a été publié en 1889. Il est impossible de prévoir l'avenir; cependant, quels que puissent être les progrès de l'art du pêcheur à la mouche, je doute qu'on fasse jamais du dry-fly fishing une démonstration plus
complète, plus lucide et en outre plus attachante. C'est un pur chef-d'œuvre, auquel je n'adresse qu'un seul reproche : c'est de rendre impossible la tâche de ceux qui traiteront le même sujet après M. Halford. Comment mieux faire? Comment faire autrement?
Mon rôle, dans les pages qui vont suivre, se réduira donc souvent, en ce qui concerne la pèche à la mouche sèche, à résumer les explications et les conseils que M. Halford donne aux pécheurs avec une abondance de détails que ne comporte pas l'étendue de mon livre.
Je viens de dire que le dry-fly fishing était né des besoins nouveaux de la pèche à la mouche. J'ai déjà insisté plus d'une fois sur la différence des engins dont il y a lieu de faire usage selon qu'on bat des eaux très limpides et très péchées ou bien des eaux médiocrement transparentes, où la truite n'est tentée qu'exceptionnellement par la mouche artificielle. La finesse des bas de ligne, la variété et l'exactitude des mouches s'imposent avec une rigueur d'autant plus inflexible qu'on se trouve en présence de poissons plus défiants, placés dans un milieu qui leur permet de mieux discerner le piège. Dans certaines eaux la perspicacité des truites est devenue si grande que les raffinements du tackle^ même poussés à l'extrême, sont devenus
insuffisants. Il a fallu transformer aussi la méthode de pèche pour éviter une bredouille quasi-perpétuelle. Tel fut le cas des meilleures rivières du sud de l'Angleterre, le Test, l'Itchen, etc., qui sont alTermées en partie aux Clubs de pèche les plus célèbres, et où la truite incessamment attaquée par des pécheurs de première force est devenue phénoménalement difficile h prendre. C'est sur ces rivières que la mouche sèche a été tout d'abord employée. C'est là que son usage s'est peu à peu développé et perfectionné pour atteindre le point culminant où il est arrivé aujourd'hui. C'est de là, enfin, que cet usage s'est répandu et se répand chaque jour davantage sur toutes rivières où la truite montre par trop réc trante. Je me trompe fort si, au train où vont les choses, il ne s'impose pas bientôt en Normandie et sur plus d'un cours d'eau à moi connus du centre de la France Pour un membre dt demie française une i
flottante c'est une mouche qui flotte. Pour nous autres pêcheurs, c'est Fimitation aussi ressemblante que possible d'un insecte ailé, présentée au poisson dans la position qu^aurait l'insecte naturel flottant en liberté à la surface de l'eau. Cette définition fait ressortir les données essentielles du dry-fly fishing : justesse d'imitation, justesse de position et flottabilité de l'appÂt. En ce qui concerne le premier point je n'ai pas à revenir sur ce que j'ai dit dans un précédent chapitre en parlant des mouches artificielles. Sur le reste j'ai tout à vous expliquer.
Pour que votre mouche flotte il faut qu'elle soit sèche, et plus elle sera sèche mieux elle flottera. Pour la bien sécher lorsqu'elle sera imbibée d'eau, vous devrez l'envoyer plusieurs fois en avant et en arrière, en accomplissant rapidement les mouvements du lancé, mais bien entendu en ne la laissant pas toucher l'eau ou pour mieux dire la terre; car ce n'est pas au-dessus de Teau qu'il faut se livrer à cette gymnastique. Les allées et venues de votre canne et de votre ligne feraient fuir le poisson à la ronde.
Avec une très petite mouche et beaucoup de ligne dehors, l'opération du séchage peut s'accomplir par un beau temps, en quatre ou cinq balancements. Lorsque la mouche est grosse, lorsque
la ligne est courte, lorsque le jour est pluvieux, c'est beaucoup plus long. En prévision de ces éventualités , je place dans mon gousset, bien à portée de ma main gauche, un petit cahier de papier buvard et avant les faux lancés je presse ma mouche entre les feuilles. Ce n'est pas du temps perdu, car un ou deux mouvements suffisent alors pour achever la dessiccation.
Il est aisé de comprendre que vous éprouverez infiniment moins de difficulté à sécher une mouche à peine humectée qu'une mouche entièrement pénétrée par l'eau. Donc, si les circonstances vous le permettent, ne laissez point votre appàl s'imbiber à fond par une submersion complète Relevez-le prudemment avant cet instant critique.
Il y a une certaine manière de faire légèrement claquer la ligne en exécutant les faux lancés qui sèche la mouche très vite. C'est commode, mais c'est dangereux, parce que si le coup de fouet est trop vif, c'est la mouche qui claque.
Surtout méfiez-vous de Ta peu près. Mettez le temps et faites tous les mouvements nécessaires pour que votre appât perde complètement son humidité. Une mouche qui n'est qu'à moitié sèche flotte mal et s'enfonce en quelques secondes.
Le petit manège que je viens de vous expliquer n'a rien d'agréable, j'en conviens. C'est le mauvais côté du dry-fly fishing. Nous verrons tout à l'heure par quel moyen on peut en atténuer la fatigue et l'ennui. Mais épuisons auparavant la question de flottabilité.
En supposant votre mouche parfaitement sèche elle flottera, c'est certain, mais elle flottera plus ou moins longtemps selon les diverses matières qui auront servi à sa fabrication, et aussi selon la disposition de ces matières.
Depuis que le dry-fly fishing est sérieusement pratiqué, on confectionne des mouches spéciales pour ce genre de pèche. Elles sont beaucoup plus garnies de hackle que les mouches ordinaires, leurs ailes sont un peu divergentes et souvent elles en ont deux paires, même lorsqu'elles représentent les éphémérines de la plus petite dimension. Cette double épaisseur de plume a l'inconvénient de rendre les ailes un peu plus raides et beaucoup plus opaques. Mais la mouche devant être présentée au poisson, comme nous le verrons bientôt,
dans la position de l'éphémérine qui vient de se transformer, c'est-à-dire les ailes dressées en l'air et complètement hors de l'eau, le défaut de transparence est peu visible pour le poisson placé audessous de l'appât. Dans les mêmes conditions la raideur des ailes, si elle ne se sent pas à l'œil, est un avantage. La mouche a plus de tenue. Et en fait, )r» mouches à quatre ailes se déforment lage beaucoup moins vite que les !S ordinaires. C'est une qualité ipréciable pour le dry-fly fishing^ .
revanche, pour la pêche entre deux iaux, la transparence etla souplesse ont essentielles; aussi j'emploie toujours pour cette pêche des mouches à deux ailes, et je les choisis bien moins fournies de kackle.
Je trouve d'ailleurs que les fabricants ont une tendance à exagérer la proportion de hackle sur les mouches flottantes ellesmêmes. Ils arrivent parfois à produire de véritables petits hérissons très légers sur l'eau, mais difformes et contre nature. Les meilleurs faiseurs
1 Voir pour la confeclion de> mooches floUantea, l'oDTriig* déjà cili de H. Hnlford : Floatiag Fliet and hotv la drea thtm.
ne sont pas toujours à Tabri de ce reproche, surtout lorsqu'ils emploient comme hackle du poil de lièvre ou une fourrure quelconque, au lieu de plume de coq. C'est Tabus d'un principe excellent. M. F. M. Halford, qui recommande avec raison de forcer un peu le hackle sur les mouches flottantes, a eu la bonté de me communiquer les modèles faits ou approuvés par lui des mouches dont il donne la formule dans Floating Flies. Elles n'ont pas ce défaut et sont la perfection même.
La matière dont est formé le corps des mouches a une influence considérable et sur leur flottabilité et sur le plus ou moins de peine qu'il faut se donner pour les sécher. La soie est détestable. Outre qu'elle change de couleur lorsqu'elle a été mouillée, elle conserve l'humidité avec une ténacité exaspérante. La laine flotte à merveille quand elle n'est pas imprégnée d'eau, parce qu'il y a alors beaucoup d'air emprisonné entre ses fibres, mais elle n'est pas non plus très facile à sécher. Les diverses fourrures ont les mêmes qualités et les mêmes inconvénients que la laine. Quand elles proviennent de peaux brutes, elles sont préférables, parce qu'elles sont alors plus ou moins grasses. Le quUl^ est très léger, prend assez bien n'importe quelle teinture, et ne se laisse pas pénétrer par l'eau. C'est
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une des matières les plus employées actuellement pour les mouches à corps grêle. Son défaut, et il est grave, c'est une opacité qui ne se rencontre guère dans les téguments des éphémérines de petite taille'. Pour les mouches à gros corps, la plume de queue de paon dont on se sert pour les Coch-y- Bonddhu flotte admirablement lorsqu'elle est bien serrée. Elle conserve Tair dans ses barbules menues d'une façon étonnante. Or, ne l'oubliez pas, c'est en raison de l'air qu'elles retiennent que les mouches flottent, toutes les matières dont elles sont garnies, sauf le quill^ étant plus lourdes que l'eau. En substituante la queue de paon les barbes d'une plume de dindon ou de héron, on obtient des corps suffisamment minces pour représenter la plupart des petites éphémérines. Ils flottent très bien et sèchent facilement. Je recommande tout particulièrement aux fabricants de mouches flottantes l'emploi de ces barbes, d'autant plus précieuses qu'on en trouve de nuances excessivement variées.
Quelques pécheurs imbibent leurs mouches, au moment de s'en servir, de pétrole ou autre produit analogue pour les rendre moins perméables à l'eau et pour augmenter ainsi leur flottabilité. J'ai
^ Pour les grande! éphémérines la paille, le raphia on les gaines de maïs fournissent une matière excellente. V. chap. m.
ouï dire que c'était très pratique, mais je n'en ai jamais essayé. Pour moi, un des agréments de la pèche à la mouche artificielle c'est qu'elle est propre. La petite bouteille d'essence minérale me la gâte. C'est peut-être une impardonnable faiblesse et ce que j'en dis n'est pas pour en dégoûter les autres.
Maintenant vous savez faire flotter votre mouche ; c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout, et il vous reste à apprendre le plus difficile : la placer sur l'eau les ailes en l'air, cocked comme disent les Anglais, et de telle façon qu'elle descende le courant exactement comme si elle n'était pas attachée au bas de ligne, c'est-à-dire dans la direction précise que suivrait un insecte naturel se laissant librement emporter au fil de la rivière.
Il est de toute évidence que la position dans laquelle la mouche artificielle est placée sur l'eau n'est pas chose indifi'érente, quand il s'agit de tromper une truite expérimentée. Il y a souvent sur les rivières des insectes tombés par accident qui flottent dans une attitude quelconque. Mais ce que la truite voit le plus habituellement — tout au moins sur les eaux les mieux app]U)priées au dryfly fishing — ce sont des éphémérines fraîchement écloses qui, avant de prendre leur vol, flottent les ailes relevées verticalement. Donner au dun arti-
(iciel cette attitude caractéristique à laquelle le poisson est accoutumé, attitude d'autant plus provocante que c'est celle jn insecte sur le point de se dérober à ses ennemis écailleux, n'est-ce pas le plus haut degré de finesse et de supercherie auquel puisse prétendre le pécheur le plus astucieux?
1 uni ijut7 id uiudche se pose ainsi sur l'eau, il faut l'envoyer avec une très grande précision. Le moindre excès de force, employé à faux dans l'action du lancé, suffit pour provoquer un choc qui précipite l'appât n'importe comment. Si, au contraire, l'impulsion est absolument proportionnée à la longueur de la ligne et du bas de ligne, la mouche, parvenue au terme de son voyage aérien, tombe d'elle-même, entraînée uniquement par son poids. Si elle est bien faite, l'hameçon servant de lest et les ailes écartées en forme de V faisant office de parachute, elle descend sur l'eau aussi légère qu'un flocon de ouate
et dans la position voulue. Quelque exercé que vous soyez, vous obtiendrez ce résultat très irrégulièrement si vous envoyez par-dessus l'épaule. Employez de préférence le lancé horizontal. Un léger excès de force n'a d'autre effet alors que de faire dévier la mouche à droite ou à gauche en lui laissant beaucoup de chances de bien tomber.
L'absolue justesse dans la position de la mouche sur l'eau a une très grande importance quand on se sert de duns. Elle en a moins peut-être lorsqu'on emploie des sedges qui sont garnis de hackle sur toute la longueur du corps et dont les ailes sont plus ou moins couchées en arrière. L'essentiel est qu'ils ne flottent pas les ailes en dessous, ce qui serait d'un effet désastreux avec n'importe quelle espèce de mouche artificielle.
Les mouches sans ailes, faites tout en hackle^ ont le grand avantage de ne pouvoir pas mal tomber. C'est une ressource inappréciable pour les commençants qui n'ont pas encore acquis la sûreté de main nécessaire pour régler convenablement leur lancé. Les hackle- flieSj qui flottent très correctement quand ils sont bien faits, ne sont pas dédaignés par les pécheurs à la mouche sèche les plus accomplis, surtout lorsqu'ils sont employés pour imiter des spinners ou éphémérines à l'état
d'imago. Je vous en ai indiqué les meilleures variétés lorsque je vous ai parlé des mouches.
La mouche artificielle qui vient de se poser sur la rivière avec les apparences de vie les plus décevantes, perd toute sa puissance d'illusion si, une fois en contact avec Teau, elle se comporte différemment de Tinsecte naturel dont elle est rimitation. C'est pour cela que les mouches très actives, comme la mouche de pierre (Stone Fly) et, à un degré moindre, certaines phryganes de grande taille, fournissent de si pauvres modèles au fabricant de mouches flottantes. A l'inverse, les éphémérines qui s'agitent très peu entre le moment où elles sont sorties de leur peau de nymphe et l'instant où elles s'envolent, sont tenues en haute estime par les pécheurs habitués aux eaux difficiles. La torpeur momentanée de l'insecte vivant justifie l'immobile raideur de la copie en plumes et les commères les plus futées s'y laissent prendre. Seulement sur une eau courante, l'éphémérine naturelle, si elle n'a pas de mouvements distincts qui lui soient propres, se déplace passivement avec l'élément qui la porte. La mouche artificielle que le pêcheur lui substitue doit se déplacer dans une direction et avec une vitesse identiques. Et cette chose si simple, en apparence, est sans contredit le plus dangereux écueil du dry-fly fishing.
Rien n'est plus irrégulier que le couraDt des rivières et spécialement des rivières à truites. Les eaux très vives coulent en général sur un lit dont la largeur, la profondeur et la pente varient beaucoup d'un point à un autre. De là une succession de rapides (streams) et d'eaux calmes (pools) dont le contraste est souvent augmenté par les retenues artillctelles destinées au service des usines. Le courant observé sur un même point, dans le sens transversal du cours d'eau, n'est pas moins inégal. Les creux et les protubérances du fond qui est presque toujours plus raviné d'un côté que de l'autre, les sinuosités des rives, les obstacles de tout genre qui s'opposent au libre passage de l'eau : rocbes submergées, bancs épais de végétation subaquatique, amoncellements de limon ou de sable, etc., tout cela se succède ou se combine pour rompre de Itères l'uniformité
d'écoulement. Il en résulte des courants secondaires qui fuient parallèlement avec des vitesses différentes jusqu'au moment où ils se confondent pour se ramifier et diverger à nouveau un peu plus bas. De cet enchevêtrement naissent, çà et là, des mouvements circulaires, des remous, qui entraînent momentanément une partie de la masse liquide dans un sens opposé à la direction de la rivière. Bref, il en est de ces eaux comme d'une infinité de familles respectées : vues de loin, c'est l'image du calme et de l'unité paisible ; de près, ce n'est que désordre, luttes et révolte.
Sur ces surfaces incohérentes, éparpillez, par un temps calme, une poignée de feuilles mortes. Vous les verrez se séparer, se rapprocher, se devancer, se rejoindre, se disperser, tourbillonner, s'arrêter, repartir, chacune suivant une marche différente, selon le hasard des courants secondaires qui les emmènent.
Eh bien, lorsque votre mouche, votre bas de ligne et un bout respectable de votre ligne seront posés à la queue-leu-leu sur cette eau turbulente, l'action variable et peut-être contraire des divers courants produira fréquemment une traction du bas de ligne sur la mouche et celle-ci cessera de flotter naturellement, comme elle le ferait si elle était libre. Ou bien elle déviera plus ou moins
obliquement de sa direction normale, ou bien sans dévier elle ira trop vite ou trop lentement selon le sens de la traction. Et si la surface de Teau est relativement unie, le bas de ligne y creusera alors un sillon révélateur, trop souvent aggravé par le petit flot que soulèvera la mouche violemment attirée. Les truites les plus candides connaissent cela, et lorsqu'elles ne sont pas atteintes de la manie du suicide, elles battent en retraite sans hésitation.
Pour éviter autant qu'il est possible cet accident fâcheux, il faut dans certains cas lancer de telle sorte que votre soie et la moitié supérieure de Tavançon se posent sur Teau, non en ligne droite, mais en ligne sinueuse. Tant que ces sinuosités voulues ne sont pas déroulées et redressées sous Faction du courant qui les entraine, la mouche flotte sans être sensiblement dérangée. Ce temps gagné suffit, si vous avez bien calculé votre eff*et, pour la faire descendre en bon ordre jusqu'à la place où vous supposez qu'elle sera attaquée. Cette chute irrégulière de la ligne et d'une partie de la florence s'obtient en mettant dehors plus de soie qu'il n'est utile pour atteindre l'endroit visé, en exagérant un peu la force à employer dans l'action du lancé et en donnant un léger temps d'arrêt au coup de poignet avant que la ligne ne soit entiè-
rement développée au-dessus de Teau. Elle tombe alors plus ou moins en tire-bouchon, ce qui est incorrect en principe, mais souvent indispensable dans Fespëce. Plus que jamais, dans ces délicates conjonctures, je vous engage à lancer horizontalement quand vous le pourrez. Si, même ainsi, vous n'arrivez pas à poser votre mouche sur l'eau les ailes en l'air, en raison de l'excès de force que vous avez employé, ayez recours aux mouches en hackle.
Un autre tour de main très pratique, lorsque, péchant en travers de la rivière, on se trouve séparé du point visé par la partie la plus rapide du courant, c'est de faire décrire à la ligne une courbe très accentuée, dont la convexité est opposée à la pente de l'eau. On y parvient, lorsqu'on est aidé par le vent, avec un jet oblique intermédiaire entre le lancé vertical et le lancé horizontal. La canne étant inclinée dans la direction du haut de la rivière, on envoie, un peu mollement si le vent est faible, et au moment où la mouche touche l'eau on étend le bras en avant pour donner du jeu à la ligne. Celle-ci s'arrondit alors en faisant voile et prend la position souhaitée. Avant qu'elle soit redressée et suffisamment tendue pour agir sur la mouche, la truite est prise ou manquée.
Toutes les fois que vous jetterez en travers de la
rivière, que ce soit à contre-courant ou autrement, vous retarderez sensiblement le moment fatal où la mouche commencera à dévier, en suivant avec votre scion le mouvement du corps de ligne entraîné par Teau. M. F. M. Halford recommande même de faire quelques pas en descendant, si cela est nécessaire. C'est un moyen extrême qui n'est admissible aue si vous avez lancé très loin, sur distance, vo qu'elle soit, i ment l'attention du plus méfiant des poissons.
L'emploi de ces expédients el de tous autres que peuvent suggérer les circonstances, exige du coupd'œil, du jugemeni
et beaucoup d^adresse. Encore, n'arrîve-t-on pas toujours à triompher de la difficulté. Lorsqu'on pèche en remontant le courant, le long du bord où on est placé, la chose est relativement facile. Lorsque, toujours en remontant, on envoie la mouche en biais dans le milieu de la rivière, ou à Tautre bord, (5'est plus scabreux. Enfin, si en descendant on pèche son propre bord, et surtout le bord opposé, il est quelquefois impossible d'éviter les faux mouvements de la mouche, lorsqu'elle n'est pas cueillie par le poisson au moment même où elle tombe sur l'eau.
Mais, me direz-vous, pourquoi ne pas toujours choisir la tactique la plus simple ? Pourquoi, par exemple, ne pas lancer exclusivement sur son propre bord en remontant la rivière, puisque c'est la seule direction vraiment commode pour faire flotter convenablement la mouche?
Tout simplement parce que le pécheur qui voit une truite en chasse au milieu de l'eau, ou sous la berge opposée, ou dans toute autre situation défavorable, ne résiste pas à la tentation de lui offrir sa mouche quand même. Je trouve qu'il a parfaitement raison, à condition qu'il soit capable de la bien offrir, G'estpourcelaque je vous engage à acquérir, même au prix d'un apprentissage assez dur, les connaissances et la dextérité indispensables pour
ne pas être arrêté par les difficultés qui découragent les maladroits ou qui les font échouer misérablement.
Notez en outre que, lorsqu^on pèche à la mouche sèche, chaque coup de ligne représente un effort matériel assez considérable et, dans beaucoup de cas, une sérieuse dépense de réflexion. Aussi les adeptes les plus passionnés du dry-fly ménagentils beaucoup leur poudre. Ils ne lancent qu'à bon escient, c'est-à-dire lorsqu'ils voient une truite moucheronner. Ils l'attaquent alors, selon toutes les règles de l'art, avec un soin extrême. S'ils ne réussissent pas à la piquer, après quelques tentatives judicieusement variées et espacées, ils attendent qu'un autre poisson leur signale sa présence et son appétit en soulevant un peu plus loin les ondes provocatrices. Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils se résignent à tenter quelques coups de ligne, sans voir leur proie en mouvement. Encore ne s'y hasardent-ils qu'à certaines places privilégiées, où ils savent pertinemment qu'il y a presque toujours une truite à l'affût des insectes ailés. Restreignant ainsi volontairement les limites de leur sport, ils n'ont garde de passer à côté d'un poisson en humeur d'accepter la mouche sans engager la conversation avec lui, pour peu qu'il en vaille la peine. Si la bête est placée de
telle sorte que le coup soit aisé, tant mieux. Si l'entreprise est difficile, ils feront appel à toutes les resaources de leur habileté et ils ne se tiendront pour battus que s'il y a impossibilité démontrée de faire flotter correctement leur appât à portée de la truite. S'ils agissaient autrement, s'ils avaient la prétention de ne s'en prendre qu'aux victimes s'offrant dans les conditions les plus propices, la pêche serait souvent pour eux une simple promenade au bord de l'eau.
Toutes les fois que et praticable, on n'en doit pas se placer au-dessous du poisson pour lui envoyer la mouche. C'est l'A B G de cette pèche. On lance par conséquent contre le courant, directement si le poisson est près du bord d'où l'on pèche, obliquement s'il est au milieu de la rivière ou
contre la rive opposée. Hors le cas où le lancé contre le courant (up stream) est matériellement impossible en raison d'obstacles qui empêchent d'aborder le poisson comme il vient d'être dit, jamais le pêcheur à la mouche sèche ne doit
envoyer dans le sens du courant (down slream). Non seulement ce serait chercher la difficulté en pure perte, mais chose plus grave, ce serait s'exposer sans nécessité à être vu par la truite. Et je vous l'ai déjà dit, une truite qui voit le pécheur est une truite manquée.
Si, en raison de la disposition des lieux, vous êtes obligé d'offrir votre mouche à un poisson directement placé au-dessous de vous, lancez en arrêtant votre canne, au troisième temps, dans une position aussi voisine que possible de la verticale et suivez la mouche qui descend le courant en inclinant peu à peu votre scion vers le niveau de la rivière. Peut-être l'appât sera-t-il pris avant que vous soyez à bout de ligne. Vous augmenterez vos chances si votre soie tombe sur l'eau en décrivant quelques sinuosités. Mais, si la truite n'est pas prise au premier coup, il vous faudra d'infinies précautions pour ne pas l'effaroucher en relevant votre mouche et une seconde tentative sera très rarement fructueuse.
Quelle que soit votre position par rapport à la truite, faut-il envoyer la mouche à l'endroit même où le poisson vient de monter, ou plus haut, ou un peu sur le côté ? Les praticiens les plus experts se partagent sur la question. Pour moi, je lance généralement, quand il n'y a pas de circonstances spé-
ciales qui s'y opposent, à 20 ou 30 centimètres directement au-dessus de Tendroit où la truite a marqué le centre de son rond. Si le poisson ne fait aucun mouvement, j'envoie un second coup à la même place, puis deux autres coups, 20 ou 30 centimètres plus haut. J'estime qu'après cela il est à peu près certain que Tappàt a été vu et dédaigné, à moins que je n'aie affaire à une truite qui remonte le courant en ramassant une mouche par-ci, par-là, ce qui arrive quelquefois, surtout le soir. Mais, s'il en est ainsi, je la verrai bientôt chasser un peu plus haut, puis plus haut encore, jusqu'à ce qu'elle se fixe à l'endroit où elle a l'habitude de s'embusquer quand elle est poussée par la faim.
Lorsque je pêche sur une truite placée près de mon bord, il m'arrive souvent, si la régularité du courant me le permet, d'envoyer un premier coup, toujours en avant, mais un peu de côté, entre la truite et la berge. La mouche qui flotte correctement dans cette position a toutes chances d'être acceptée si elle est tombée comme il faut.
Une vérité fondamentale dont le pêcheur à la mouche sèche doit se bien pénétrer, c'est que si le premier coup adressé à une truite et vu par elle est défectueux, le poisson mis sur ses gardes ne succombera pas aux coups suivants, si parfaits qu'ils puissent être. Apportez donc tous vos soins
à la manière dont vous prenez contact avec Tennemi. Si vous commettez une faute susceptible d^éveiller sa défiance, laissez-lui le temps de Toublier, allez pêcher plus loin, quitte à renouveler votre tentative un quart d'heure plus tard, si le cœur vous en dit. S'acharner sur un poisson prévenu, c^est pur enfantillage.
Lorsque vous avez lancé au-dessus de vous, la canne doit se redresser progressivement à mesure que la mouche descend le courant jusqu'au moment où il est nécessaire d'enlever la ligne pour l'envoyer en arrière et préparer un nouveau coup.
Que vous péchiez à contre-courant ou au-dessous de vous, il faut ferrer dès que vous voyez l'appât disparaître dans l'eau soulevée par l'attaque de la truite. Si votre ligne est lâche, dans les hypothèses que j'ai passées sommairement en revue il y a quelques instants, le coup de poignet devra naturellement être plus prompt et plus énergique que si elle est correctement étendue sans aucune sinuosité.
Si votre mouche n'a pas été acceptée et si vous avez l'intention de lancer de nouveau soit la même mouche, soit une autre, n'enlevez la ligne qu'avec précaution et seulement lorsque vous êtes sûr que l'appât est descendu assez loin derrière le poisson pour ne pas l'effaroucher en quittant l'eau brusquement. Même si vous ne comptez pas recom-
mencer, agissez en douceur. Les truites n^ont que trop d'occasion de se sentir menacées ; à quoi bon les rendre encore plus sauvages en les effrayant inutilement? Et puis il vous arrivera plus d'une fois de voir votre mouche happée juste au moment où, croyant le coup achevé, vous donnerez à la ligne rimpulsion finale qui doit l'envoyer dans les airs derrière votre dos. Si vous avez Thabitude de manœuvrer brutalement, votre tackle sera alors en grand danger d^ètre brisé.
En supposant que vous ayez compris les conseils que je viens de vous donner et que vous soyez en état de les appliquer sur le terrain, votre éducation de pécheur à la mouche sèche n^est pas complète. Il faut encore qu^en battant la rivière vous sachiez découvrir les truites occupées à se repaître d'insectes ailés. Ce n'est pas aussi facile qu'on pourrait le supposer. Le brusque soulèvement de Teau accompagné de ce bruit spécial si doux à l'oreille des pêcheurs et suivi d'un clapotage d'ondulations concentriques, n'est pas toujours produit par le mouvement du poisson qui saisit un insecte à fleur d'eau. Lorsque ce soulèvement a lieu tout près de vous, si peu expérimenté que vous soyez, vous saurez immédiatement à quoi vous en tenir. Mais si vous êtes à quelque distance, il vous arrivera, même en plein jour, de
prendre le mouvement d'un rat d'eau, ou le plongeon de quelque oiseau aquatique, ou la simple chute d'une feuille pour un poisson qui chasse. Vous êtes particulièrement exposé à cette confusion si vous reirardez ailleurs lorsque
herbes noyées qui évoluent dans le courant ou par tout autre obstacle mobile momentanément arrêté entre deux eaux jouent, d'une manière étonnante, la montée d'un poisson. Si vous avez l'ombre d'une hésitation, approchez-vous doucement et restez en
observation à une vingtaine de pas au-dessous de Tendroit où vous avez vu bouger quelque chose. Si c'est vraiment une truite qui moucheronne^ il est probable qu'elle recommencera bientôt son manège et vous le distinguerez alors d'assez près pour ne pas vous y tromper.
Dans beaucoup de rivières la difficulté de discerner la montée d'une truite se complique de la présence d'autres poissons qui, eux aussi, cherchent parfois leur nourriture à fleur d'eau. Ombres, chevesnes, vandoises et jusqu'aux simples petits gardons vous causeront plus d'une méprise, s'il y en a dans les eaux où vous pécherez. Vous vous consolerez en songeant que les pécheurs les plus malins s'y laissent prendre.
Si la sagesse des nations nous enseigne que tout ce qui reluit n'est pas or, l'expérience, une expérience passablement irritante, vous apprendra que toutes les truites qui chassent ne sont pas en humeur de manger des mouches. Que de fois verrez*-vous le poisson s'agiter tout autour de vous, marquer ronds sur ronds, soulever bouillons sur bouillons et refuser toutes les mouches que vous liii présenterez! Vous vous en prendrez alors à votre maladresse, ou à l'ineptie du fly-maker^ ou à la vieille femme qui vous a souhaité bonne chance en vous croisant sur la route, et vous aurez grand
tort. Tout simplement vous avez affaire à des truites qui sont en quête d'autre chose que de mouches. Regardez-y de plus près et vous vous apercevrez qu'elles brisent la surface de l'eau non avec leur museau, mais avec leur dos ou leur queue. Elles sont attablées sur un banc de crevettes d'eau douce ou de petits coquillages. Pour fouiller les herbes à leur aise elles prennent une position oblique, la tète en bas et la queue en l'air, et dans leur agitation elles montrent par instants leur nageoire caudale au-dessus de l'eau. Si c'est la nageoire dorsale qui émerge de la rivière^ il est probable qu'elles poursuivent des larves d'éphémérines sur le point de se transformer, ou quelques-uns de ces insectes aquatiques, coléoptères et hémiptères, qui sont obligés de remonter de temps en temps à la surface pour renouveler leur provision d'air. En tous cas, ce ne sont pas des truites occupées à guetter les insectes flottants sur l'eau, et ce n'est que par hasard qu'elles accepteront une mouche sèche. Nous rechercherons tout à l'heure s'il y a moyen de les tenter avec une mouche noyée*.
Même lorsque sans aucun doute possible vous
^ M. Halford recommande en pareille occurrence aux pécheurs & la mouche sèche, l'Orange Bumble ou le Furnaee. Les palmer» à corps brun 0 ou 00 (V. êuprà, pages t74 et 177), ou les tedgea 1, 2 ou 3 peuvent être aussi essayés.
voyez le poisson chercher sa nourriture à la surface et se gorger d'insectes ailés, il est un cas où votre mouche aura peu de succès. C'est quand il prend fantaisie à la truite d'attaquer certains moucherons presque imperceptibles qui, trop souvent, voltigent sur les rivières en nuées innombrables. 11 faut croire que la truite trouve à ces petites bêtes, à peine grosses comme une tète d'épingle, une saveur extraordinairement séduisante, car lorsqu'elle se met à les dévorer elle prend rarement un appât artificiel. On a bien essayé de les imiter, mais c'est peine perdue. Et puis il y en a tant sur l'eau ! Les Anglais les ont baptisées : Fisher" mans Curse^ fléau du pécheur, et le nom est bien justifié. Quand la truite leur fait la chasse, les meilleures mouches sèches à lui offrir sont, d'après M. Halford,le WickhameilePink Wickham, montés sur 00. J'ai réussi quelquefois aussi avec un petit hackle d'un noir grisâtre ^ mais c'est bien chanceux, et la plupart du temps le jeu, comme on dit, n'en vaut pas la chandelle.
C'est un grand avantage pour tout pécheur, mais surtout pour le pécheur à la mouche sèche, de pouvoir deviner la taille approximative du poisson qu'il voit moucheronner. Une truite soulève un flot énorme ; vous la croyez superbe et vous passez
1 V. êupràf p. 179.
une demi-heure à lui montrer vos plus jolies mouches. Enfin elle monte, elle est prise..., elle pèse un quarteron! et vous la rejetez à Teau avec tous les égards dus à son jeune âge. C'est agaçant, et vous avez perdu un temps qui aurait pu être mieux employé. Les vieux batteurs de rivière ne s'y laissent pas prendre. Ils arrivent à juger le poisson sans le voir par corpSj d'après sa position, d'après la vivacité de son allure, d'après le bruit qu'il fait en rompant la surface de l'eau, enGn d'après la grosseur des ondulations qu'il a soulevées et des bulles d'air qui surnagent ensuite. Etudiez ces indices. Avec de la patience et de l'observation vous arriverez à en apprécier la signification. Cela vous épargnera des surprises désagréables et bien des peines inutiles. Surtout ne vous imaginez pas que les plus grosses truites sont celles qui agitent l'eau le plus violemment et qui font le plus de tapage en gobant les mouches. Le plus souvent c'est tout le contraire.
Je vous en ai assez dit pour vous donner une idée générale du dry-fly fishing^. Passons maintenant à la mouche mouillée. Les Anglais ont des expressions qui font bien ressortir la différence essentielle entre la tactique des deux méthodes.
^ Une foÎ8 de plus je reayoie le lecteur désireux d'enseif^nemenU plus complets à l'ouvrage de M. Ualford, Dry-Fly Fiêhing.
Ils disent de la première : fishing the rise; de la seconde : fishing the svater^. Et effectivement, ce qui caractérise la manière d'opérer des pécheurs à la mouche noyée, c'est qu'ils lancent leur appât sur la rivière là où ils conjecturent qu'il y a chance de prendre une truite, sans attendre que le poisson manifeste sa présence et ses bonnes dispositions en s'emparant d'un insecte à la surface de l'eau. S'ils le voient sauter, c'est un supplément d'information dont ils font leur profit, mais ils n'ont pas besoin de cela pour se mettre en pèche. Très éclectiques pour la plupart, ils ne repoussent pas l'emploi de la mouche flottante en certaines occasions. Seulement ils ne croient pas à son efficacité avec cette ardente ferveur qui appartient à l'autre école. Ils sont persuadés que dans une infinité de circonstances où la mouche flottante est sans vertu, une mouche travaillant entre deux eaux peut faire merveilles, et ils estiment que dans beaucoup de cas où la truite prend la mouche sèche, elle accepterait également bien la mouche noyée.
1 n n'y a pas de mot français qui rende exactement le 'mot riae dans l'acception où l'emploient les pécheurs. The rise, c'est l'action du poisson qui monte & fleur d'eau pour saisir une mouche. J'emploie souvent en ce sens le mot montée^ mais c'est faute de mieux. Fishing ihe rise, pécher sur le poisson qui moucheronne. Fishing the waUr, pécher sur l'eau, au hasard.
On se tromperait, d'ailleurs, en supposant que le çvet'fly fishing est un procédé grossier qui peut être pratiqué avec succès par le premier venu. SUl est incontestable qu'avec cette méthode on laisse une place assez grande au hasard, il est certain, d'autre part, que pour en tirer tout le parti possible, il faut presque autant d'habileté que pour réussir avec la mouche sèche, et peut-être encore plus d'expérience. Certains raffinements du lancé qui sont essentiels dans le dry-fly fishing ne sont pas indispensables avec la mouche mouillée. Mais, par contre, lorsqu'on pêche sans être guidé par la vue du poisson en chasse, ce n'est pas une petite affaire que de choisir judicieusement la place où il convient d'envoyer chaque coup de ligne. C'est alors l'intelligence et la connaissance de l'eau qui vous conduisent seules. Il faut être du métier, je vous assure, pour ne pas perdre son temps en fouettements inutiles, pour chercher le poisson là où il est en posture de prendre la mouche, pour ne pas négliger une foule de bons coins qui ne se révèlent que par des indices insignifiants, en un mot, pour battre consciencieusement et savamment une rivière, quand le poisson n'y donne aucun signe de vie. En outre, pour se livrer à cet exercice pendant toute une longue journée, une ténacité exceptionnelle et des
muscles solides sont de toute nécessité. Est-ce un inconvénient? Cela dépend des goûts et des aptitudes, maispour ma part je ne le trouve pas. Le seul reproche que j'adresse au dry-fly fisking, lorsqu'on le pratique d'une manière exclusive, c'est justement de trop limiter, par moments , l'activité du pêcheur. Je vous réponds qu'ici elle trouve à se donner libre carrière.
Lorsque vous pécherez ainsi, rappelez-vous que vos meilleures chances sont tout près des bords. Au ras des herbes qui frangent la berge, vous ferez monter des poissons qui, sans être positivement en chasse, se jettent, cependant, assez volontiers sur tes proies qui passent tout près d'eux. Lancez aussi en avant des touffes de plantes submergées ; laissez votre mouche suivre l'étroit chenal que le courant se creuse entre les futaies subaquatiques. Les truites affecttonnent ces couloirs ondoyants
pour s'y mettre à raffut de ce que le hasard leur enverra. Enfin ne négligez pas les places claires où le gravier chauve se montre à vif entre les bancs d'herbes. Presque toujours quelque poisson est embusqué aux alentours pour surveiller ce qui s'y passe, attendant l'heure de moucheronner pour s'installer à fleur d'eau en plein milieu de l'espace découvert. Peut-être cueillera-t-il votre appât, comme un hors-d'œuvre, pour se mettre en appétit.
Dans la pèche à la mouche sèche les avantages du lancé contre le courant {up stream) ne se discutent même pas. Quand il s'agit de la pèche à la mouche mouillée la question demande à être examinée d'un peu plus près, car il y a sur ce point un schisme dans l'église^.
Les arguments en faveur de la pêche en remontant ne manquent pas et ils sont d'un fort poids. C'est d'abord celui que vous connaissez : la facilité plus grande de se dérober à la vue du poisson. Cette raison est si claire qu'elle se passe de commentaire. Cependant il faut reconnaître qu'elle perd beaucoup de sa force lorsqu'on pèche une eau agitée par le vent ou par un courant tumultueux.
A M. Cholmondcley-Pennell» entre autres, est un partiian déclaré de lu pèche down stream.
En péchant up stream^ si vous piquez une truite, il vous est en général assez facile de la faire descendre. Vous la ramenez ainsi sur un terrain déjà battu et vous ne dérangez pas le poisson dans la partie de la rivière qui n^est pas encore explorée. C'est tout différent quand vous péchez en descendant. Dix-neuf fois sur vingt la truite s'enfuit alors au fil de Teau dès qu'elle sent Thameçon. Si vous la suivez, comme vous êtes obligé de le faire sous peine de lui donner toutes les chances possibles de se décrocher en engageant une ligne trop longue, vous effarouchez les poissons auxquels vous n'avez pas encore offert votre mouche. Leur terreur est augmentée par les allées et venues et par les bonds de la truite qui se débat, par la vue de la canne qui se dresse au bord de l'eau, par les mouvements, si modérés qu'ils soient, que la lutte vous impose, souvent aussi par les gesticulations désordonnées d'un porte-épuisette maladroit ou excité. En mettant tout au mieux c'est toujours 10 ou 12 mètres de rivière perdus pour votre pêche, et souvent trois ou quatre fois plus. Si la chose se répète, au moment où les truites sont en chasse, lorsque vous péchez le coin préféré que vous aviez pieusement réservé pour cette heure bénie, c'est tout simplement un désastre.
so
Autre considération : lorsque vous avez piqué une truite au-dessus de vous, vous pouvez généralement, si vous êtes leste, garder votre position au-dessous d^elle pendant toute la durée de la bataille. Ainsi placé vous perdrez dix fois moins de poissons que dans la situation inverse. J'ajoute que s'il y a dans la rivière un lit d'herbes un peu épais, il vous sera très difficile en lançant do^vn stream d'empêcher les truites de plonger aussitôt piquées dans ces fourrés inextricables où elles seront enfouies et solidement établies avant que vous ayez eu le temps de vous reconnaître.
Enfin vous ferrez avec infiniment plus de précision et de sécurité le poisson qui saisit l'appât au-dessus de vous que celui qui l'attaque audessous. D'où ce résultat que vous le manquez beaucoup plus fréquemment dans le second cas. Surtout quand la truite est peu ardente, lorsqu'elle prend mollement ou avec défiance, la proportion des poissons que l'on manque au ferrage ou qui se décrochent instantanément est incomparablement plus grande en péchant dosn^n stream. La chose s'explique peut-être par la manière dont l'hameçon agit dans l'un et l'autre cas. Lorsque vous ferrez up stream la truite vous tourne le dos ou plutôt la queue^ puisqu'elle a la tète au courant. L'action de la ligne subitement tendue par votre coup de
poignet s^exerce donc premièrement sur la lèvre du poisson. Par conséquent Thameçon, lorsqu'il suit Tavançon qui a son point de résistance sur la lèvre, est tiré le long des parois buccales avec les meilleures chances d'y trouver prise, même si la truite écarte instantanément ses mâchoires pour le rejeter. Il en est autrement lorsque vous péchez au-dessous de vous, car alors la truite vous fait face et en ferrant vous arrachez directement rhameçon de sa bouche. Celle-ci présente une ouverture proportionnellement énorme lorsqu'elle est béante, et les truites même les plus inexpérimentées mettent une incroyable prestesse, non seulement à l'ouvrir, mais à repousser la mouche artificielle par une chasse d'eau puissante dès qu'elles s'aperçoivent qu'elles ont été trompées. C'est probablement le jeu des ouïes qui leur permet d'établir ainsi un courant factice dans leur gosier pour se débarrasser de ce qui les gène. Quoi qu'il en soit, elles accomplissent ce petit manège avec un à-propos et une instantanéité que vous apprécierez à leur valeur lorsque vous pécherez en descendant.
Voilà, je crois, les meilleurs arguments en faveur de la pèche à contre-courant. Ecoutons maintenant l'autre cloche. On n'entendait qu'elle ily a cinquante ans. Elle sonne faiblement et semble un peu fêlée
depuis que les truites de notre vieux inonde ont lié une connaissance plus intime avec l'espèce humaine.
allègue tout d'abord que la pèche en descendant est plus facile et moins fatigante.
Plus facile, car lorsque vous péchez audessus de vous la moindre faute du lancé s'aggrave par cette double circonstance que votre mouche, ayant un parcours très limité, tombe forcément à peu de distance du poisson et que votre bas de ligne s'allonge sur l'eau directement audessus de sa tête ou à côté de lui. Si la mouche tombe mal, si le bas de ligne est trop visible, s'il fouette ou sillonne l'eau, vous ne prenez rien et voilà une truite mise en défiance qui en aura pour un bon bout de temps à rester sur ses gardes. Lorsque au contraire vous péchez au-dessous de vous, si vous dégoûtez par votre maladresse le poisson qui voit tomber votre mouche et votre bas de ligne, vous avez chance d'en raccrocher un autre pendant que votre
appareil décrit un arc de cercle pour traverser le courant, en supposant que vous ayez lancé selon Tusage dans la direction de Tautre bord.
La pèche en descendant est la moins pénible : en effet, lorsque vous péchez upstream^ la mouche ramenée incessamment sur vous par le courant ne doit rester sur Teau que quelques secondes. A chaque instant vous la relevez pour la lancer de nouveau et cette gymnastique nécessite, je le reconnais volontiers, un poignet vigoureux et en plus un certain entraînement. Lorsque vous péchez au-dessous de vous, le fameux arc de cercle vous donne le temps de bourrer une pipe entre deux coups.
Avec une eau transparente dont la surface est calme, la différence de fatigue n^est pas cependant si grande qu^on pourrait le croire, parce qu'alors pour prendre du poisson au-dessous de soi il faut envoyer une ligne excessivement longue, ces demoiselles y voyant de loin. Le lancé à grande distance n'est pas nécessaire, en général, si vous attaquez le poisson par derrière. Il y a donc compensation et la fatigue est à peu près égale, quelle que soit votre manière de pêcher. Mais lorsque l'eau est très agitée, vous prenez du poisson presque aussi près de vous en lançant au-dessous qu'en envoyant la mouche au-dessus du courant.
La pèche up stream est alors incontestablement plus dure, surtout si le vent souffle du haut de la
rivière.
Comme je me plais à croire que ni la fatigue ni la difficulté ne vous effraient, les deux arguments que je viens d'exposer ne vous décideront probablement pas à pécher en descendant; mais il en est un troisième qui n'est pas sans valeur quand il s'agit de la mouche noyée. On dit : c'est seulement lorsque l'appât descend au-dessous de vous, entraîné par le courant, que vous pouvez lui donner l'apparence de la vie au moyen de certains mouvements qui excitent le poisson et lui font oublier sa prudence*.
Prenons par exemple l'hypothèse la plus habituelle, celle où la mouche est lancée obliquement en travers de la rivière. Elle décrira une portion de cercle MN dont le pécheur P sera le centre. Cette
évolution qui lui est imposée par les deux forces contraires qui agissent sur elle, la traction de la
i V. Cholmondeley-Pennell, The Modem Practical Auffler^ p. 7t,
ligne et celle du courant, est évidemment propre à éveiller Fattention du poisson, peu habitué à voir les mouches noyées et même les insectes aquatiques faire de pareilles promenades. Donc les truites regarderont passer ce phénomène avec un mélange d'appréhension et de gourmandise — si elles ont faim. Mais en regardant de tous leurs yeux de bêtes carnassières elles verront les fibres du hackle s'animer au tremblement de l'eau et la mouche se balancer dant le courant comme si elle était vivante et douée de mouvement. Peut-être même une imperceptible oscillation du scion imprimera-t-elle à l'appât quelques faibles saccades rappelant l'effort d'une larve ou d'un insecte aquatique essayant de parvenir à fleur d'eau. Et alors si la mouche est bien choisie, si le bas de ligne est fin, si le temps est couvert, et surtout si vous péchez des eaux faciles^ vous prendrez du poisson.
C'est naturellement lorsque les truites ne chassent pas à la surface que vous pourrez légitimement recourir à ce procédé. Il vous permettra alors d'explorer utilement les parties de rivière profondes, le dessous des ponts, les fosses creusées sous les chutes d'eau, sous les barrages et les cascades. Laissez votre mouche bien plonger, faites-lui suivre les sinuosités des courants secon-
daires et ne craignez pas qu'elle s'engage entre deux eaux sous les amas d'écume et de détritus accumulés dans les remous. Souvent vous ferez là d'heureuses rencontres. Péchez avec patience et sondez à plusieurs reprises tous les coins et recoins de ces endroits favorisés qui, presque toujours, servent d'asile à de gros poissons. C'est quelquefois en y revenant après une tentative infructueuse qu'on y fait les plus belles prises.
Inutile de vous prévenir que vous serez guidé pour le ferrage plus souvent par le toucher que par la vue, la mouche étant complètement submergée. A cette pèche, il est indispensable de piquer d'une main très légère, sans cela la force du courant augmentant la résistance du poisson, on casse tout. Mais il faut piquer très vite à la moindre touche et si vif que vous soyez, vous serez surpris du nombre de poissons que vous manquerez.
C'est quand la mouche commence son voyage et quand elle le termine qu'elle est le plus fréquemment attaquée. Avant de la relever faites trembloter le bout du scion pendant un instant en redressant doucement la canne. Ce double mouvement fait remonter la mouche et active les vibrations du hackle. Quelquefois des truites d'une certaine expérience se décident alors à se jeter dessus. Au contraire, pendant que la mouche
accomplit sa course circulaire en travers de la rivière, soyez très sobre de mouvements. Inclinez lentement le scion dans la direction du fil de l'eau en suivant le circuit de la mouche, sans néanmoins que la tension de la ligne devienne lâche. Le danger, croyez-moi, n'est pas de trop ménager l'agitation de la mouche. La plupart des pécheurs et surtout des débutants l'exagèrent maladroitement et donnent à leur appât une allure tellement fantaisiste qu'elle épouvante les truites les plus affamées.
Cette manière de pécher en descendant est utilisée, même par des partisans déclarés du lancé up stream , lorsqu'ils opèrent sur des eaux d'un courant trop violent pour que leur méthode favorite puisse être employée sans une intolérable fatigue, ou bien lorsque le vent souffle du haut de la rivière avec trop d'intensité pour qu'il leur soit possible de lancer en remontant, ou bien encore lorsque c'est le seul moyen de pécher sans que le soleil projette leur ombre sur le terrain
qu'ils vont battre. En ce qui me concerne, j'en use en semblables occurrences comme d'une suprême ressource qui m'a réussi quelquefois, je le reconnais, de la façon la plus imprévue, mais qui, le plus souvent, n'a pas alourdi beaucoup mon panier lorsque je péchais sur des eaux vraiment difficiles. Une dernière recommandation : surtout quand vous péchez en descendant, ne vous tenez au bord de Teau qu'en cas de nécessité. Toutes les fois que la disposition des berges vous le permettra, lancez en marchant à une distance de la rivière à peu près égale à la longueur de votre canne. Ceci est une règle essentielle sur un cours d'eau à bords plats. Si la berge est élevée et s'il y a un passage entre le talus et l'eau, suivez ce passage, si étroit, si marécageux qu'il puisse être. Vous y serez encore moins vu que sur le sommet du talus, surtout si celui-ci est aussi haut ou plus haut que vous.
Reste à savoir si la mouche lancée up streamne peut pas être actionnée entre deux eaux tout aussi bien que la mouche envoyée do^vn stream. Lorsqu'on pèche à contre-courant, on redresse la canne à mesure que la mouche descend. On peut donc indubitablement activer cette descente, par petits à-coups en relevant le scion d'un mouvement plus vif et moins régulier que celui de la mouche qui
se rapproche du pêcheur. Maïs cette manœuvre n^est que bien rarement couronnée de succès. Elle est certainement inférieure, comme attraction, au circuit de la mouche qui, convenablement soutenue en dessous du pécheur, papillonne d'elle-même en biaisant entre deux eaux.
En résumé, même quand vous emploierez la mouche noyée, je vous engage à pêcher en remontant toutes les fois que vous le pourrez et à laisser Tappât revenir naturellement sur vous au fil de Teau, mais sans vous préoccuper autant de ses déviations que s'il s'agissait d'une mouche flottante. En cas de force majeure, ou bien quand vous aurez épuisé sans résultat toutes les ressources de votre expérience et de votre imagination, péchez en descendant, en lançant assez près de vous si l'eau est agitée, très loin, au contraire, si l'eau est calme. Jetez alors en travers de la rivière aussi près que possible de l'autre bord, et comptez sur les ondulations du courant beaucoup plus que sur votre poignet pour animer votre mouche pendant qu'elle voyage.
Un dernier mot pour éviter toute confusion.
Quand je dis : péchez en remontant (up stream) cela signifie : battez la rivière en dirigeant vos pas vers sa source, et en envoyant votre mouche audessus de vous, dans un sens opposé plus ou moins
directement à celui du courant. J^nsiste, parce que j'ai connu certains pécheurs qui s'imaginaient pêcher en remontant lorsqu'ils faisaient tout le contraire. Ils se promenaient bien sur la berge en tournant le dos à l'embouchure du cours d'eau, mais à chaque pas ils lançaient avec une parfaite régularité au-dessous d'eux, en travers du courant, sans se rendre compte qu'ils offraient ainsi leur mouche au poisson qui venait de les regarder passer. C'est une manœuvre infaillible pour ne rien prendre, si peu que l'eau soit claire et tranquille.
Lorsque la pèche à la mouche noyée était universellement pratiquée, l'immense majorité des pécheurs de truites montaient deux ou plusieurs mouches sur leurs bas de ligne. Ce n'était que sur des eaux complètement obstruées parles herbes ou les branchages qu'ils se résignaient à ne faire usage que d'un seul appât. J'ai encore, dans le tiroir aux reliques, des avançons garnis de cinq mouches écossaises; d'autres en crin tordu venant du département de l'Ain sont armés d'une demidouzaine de mouches destinées tant aux truites qu'aux ombres. Ces orgies de plume ont singulièrement passé de mode sous l'influence chaque jour plus sensible du dry-fly fishing. Employer plus d'une mouche avec cette méthode de pèche
est un simple non-sens. Si vous avez compris ce que j^ai tâché de vous expliquer au commencement de ce chapitre, je pense que vous n'en douterez pas une seconde.
En est-il de même quand on pêche à la mouche noyée ? Les opinions sont très partagées. Mais ici encore j'estime que c'est une question d^espèce^ comme disent les jurisconsultes, dont la solution est subordonnée aux circonstances. Lorsque vous battez une eau entièrement libre, mettez deux ou trois mouches à votre ligne si le cœur vous en dit. Je n'y vois que des avantages, surtout si vous péchez en descendant. Mais si la rivière contient soit dans son lit, soit sur ses bords des herbes, des branches, des souches ou des rochers, vous agirez plus prudemment en ne vous servant que d'une seule mouche. Vous piquerez peut-être moins de poissons, mais vous en perdrez moins, cela se compense.
Lorsque vous pécherez avec plusieurs mouches, ayez soin de les espacer suffisamment. Un intervalle de 70 à 80 centimètres est nécessaire. Chaque mouche supplémentaire doit être fixée au bas de ligne avec un bout de florence d'une dizaine de centimètres terminé par un nœud. Une demi-clef sur Tavançon suffit alors pour relier le tout.
Si vous employez simultanément des mouches
de différentes grandeurs, mettez la plus lourde à Textrémîté du bas de ligne. Le lancé sera plus facile et vous aurez moins de chance de voir les hameçons s'emmêler dans les va-et-vient de la ligne.
Enfin, quand vous tiendrez un poisson, recommandez à votre porte-épuisette de faire grande attention à ses mouvements. Bien des truites ont dû la vie à une mouche supplémentaire maladroitement engagée dans les mailles du filet.
Il vous arrivera sans doute de prendre deux ou trois truites à la fois, lorsque vous pécherez avec plusieurs mouches. En pareil cas, c'est le poisson la plus éloigné du scion qui doit être cueilli tout d'abord. Le n® 2, puis le n® 3 seront alors facilement introduits dans l'épuisette, pour peu que votre aide soit un peu leste et ne perde pas la tète.
Quand j'étais jeune, je péchais très souvent avec deux ou trois mouches. Aujourd'hui cela m'arrive bien rarement, et jamais la fantaisie ne m'en vient sur mes eaux préférées de Normandie. A mesure que je comprenais mieux les subtilités attirantes du sport, je me suis dégoûté des procédés un peu grossiers qui augmentent quelquefois le nombre des victimes, mais qui certainement diminuent la joie du triomphe. Il ne me suffît plus de prendre du poisson; je tiens à le bien prendre et je de-
mande à la pèche la quintessence de ses plaisirs. Telle truite piquée par ma mouche flottante en plein soleil, dans des conditions exceptionnelles de difRculté, m^a donné souvent plus d'émotions que tout un panier rempli sans peine.
Est-ce là l'effet d'une vieillesse blasée? Je ne le crois pas, car, vrai ! je me sens plus jeune que bien des jeunes quand la rivière m'attend. J'y vois plutôt la conception juste d'un sport dont les jouissances tout intimes, toutes personnelles et inaccessibles au commun des mortels, sont bien plus délicates qu'elles ne sont violentes. D'ailleurs, si vous comprenez notre pèche autrement, libre à vous. Chacun prend son plaisir où il le trouve !