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CHAPITRE III LES MOUCHES

Dans le sens le plus large on peut dire que la mouche artificielle est l'imitation d'un petit animal aquatique ou d'un insecte, montée sur un hameçon et employée comme appAt pour la pèche de certains

le mouche à truites peut se

joser d'une tête, de deux ou

quatre ailes, de pattes, d'un

corps et d'une queue.

Généralement la tête, peu

rente, est représentée par une

libre de plume de paon roulée sur

le haut de l'hameçon.

Les ailes sont empruntées à la parure de différents oiseaux, tels que le sansonnet, le râle de genêt, le canard, la bécasse. On en fait aussi en

tissus gommés et transparents ou en écailles de poissons.

Pour figurer les pattes on emploie des poils ou des hackles. Je me sers de ce mot anglais qui ne correspond à aucune expression française. Les hackles sont les plumes molles et effilées que Ton trouve sur le cou et quelquefois sur la tête des coqs et des poules de basse-cour. Les barbes de ces plumes sont très fines et souvent translucides. Elles se séparent et divergent facilement lorsqu^on enroule un hackle sur la tige de l'hameçon.

On désigne par extension sous le nom de hackle et on emploie au même usage d'autres plumes à fibres déliées que Ton trouve sur plusieurs oiseaux, notamment sur les perdrix, les grouses, les faisans.

Le corps des mouches artificielles est composé selon les cas d'une infinité de matières diverses : soie, laine, fourrure, tiges de plumes [quilCf^ paille, crin, etc.

Enfin la queue est faite avec quelques fines barbes de plumes ou avec des moustaches de lapin et autres petits rongeurs.

1 Le quill le plus noayent employé est emprunté aux gprandes plumes ocellées de la queue du paon. C'est la barbe de ces plumes, dépouillée de ses barbules à reflets métalliques et réduite à l'état de filament corné. On se sert aussi, pour certaines mouches, de la tige de diverses autres plumes coupée en minces lanières.

Les mouches à truites sont souvent d'une construction moins compliquée, soit qu'on néglige seulement de figurer la tète ou la queue, soit que les ailes même disparaissent, en étant remplacées par des hackles dont la disposition rappelle vaguement la silhouette d'un insecte ailé ou d'une petite chenille.

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Les Anglais appellent les mouches sans ailes Hackle-flies ou Palmers^.

Telles sont les formes données le plus communément aux mouches à truites. Naturellement ces formes se modifient selon les pays, selon les rivières, selon les manières de pêcher, selon la fantaisie des fabricants ou des pêcheurs. Si vous avez le désir de creuser la question plus que je ne le fais moi-même ici, consultez les traités spéciaux; il en existe toute une bibliothèque. Seulement ils sont écrits en

1 L'expression de Palmer devrait être appliquée seulement aux mouches sans ailes qui imitent de petites chenilles velues (4™* fig. ci-dessus). Les chenilles de certains papillons nocturnes sont appelées en Angleterre palmera (pèlerins), parce qu'au moment de se changer en chrysalides elles se déplacent et voyagent pour chercher un lieu favorable à leur transformation.

anglais. Je ne parle pas des Allemands, qui se bornent, la plupart du temps, à copier les auteurs anglais. Parmi les meilleurs ouvrages je vous recommande ceux de Ronalds^, d'Aldam*, de Pritt', de Theakston*, d'Hofland', de Francis-Francis*, de Cholmondeley-PennelF, de Bainbridge*, de Blacker*, de Piscator*®, et surtout de M. F. M. Halford*^ Vous y trouverez la description de toutes les mouches imaginables, avec la manière de les fabriquer. Sur ce dernier chapitre je ne vous donnerai que peu d'indications, je vous en préviens. Mon livre tel que je Tai médité en poursuivant truites et saumons menace d'être déjà bien trop pesant. Pour vous apprendre à confectionner des mouches artificielles un second volume serait de toute nécessité et je n'ai pas le loisir de l'écrire. Je n'en ai pas non plus le désir, je l'avoue franchement, parce que j'estime que la pêche est une récréation qui ne doit pas accaparer notre temps au préjudice

1 The Fly-Fiaher's Enlomology.

S A Quaint Treaiise on « Flee» and ihe art a* artyficiaU fiée makingn.

S North Country Trout FUes.

< Briiish Angling Fîtes.

S The Briiish Angler's ManuaL A A Book of Angling,

7 The Badminton Library, Fishing (Salmon and Troat). « The Fly-Fisher'ê Guide.

9 Art of Fly-Making.

10 The P radical AngUr.

'i Floating Flies and how to dress them.

d^occupations plus sérieuses. Ajouter aux heureux moments passés sur le bord de Feau le travail très absorbant de la confection des mouches, c'est, pour quiconque n'est pas oisif, tailler la part bien large à une seule distraction. D'ailleurs j'entends parler ici de sport et point d'autre chose. Quand mes vieilles jambes me refuseront le service, j'essaierai peut-être de me consoler en assemblant plumes et fourrures pour l'amour de l'art et de mes amis. En attendant, quand je suis libre, j'aime mieux la rivière et le grand air.

Mais si, à mon avis, on peut être un excellent pêcheur de truites sans faire de mouches soimême, encore faut-il que vous soyez capable de choisir chez le fabricant les différents modèles dont vous aurez besoin, de les distinguer les uns des autres et d'en discerner l'analogie avec les insectes vivants que vous avez vus sur l'eau. Il importe que leurs noms vous soient familiers, que vous sachiez quelle grandeur d'hameçon convient à chaque espèce. Il est indispensable enfin que vous puissiez reconnaître une mouche bien exécutée d'une imitation grossière qui ferait fuir le poisson, au lieu de l'attirer. Ces connaissances techniques vous seront vite acquises si vous apportez dans l'exercice de votre sport l'esprit de suite et d'observation sans lequel on reste toujours un pêcheur

médiocre. La rivière sera pour vous le meilleur des livres si vous savez y lire. Mon rôle très secondaire se borne à écrire la préface et puis, à vous de tourner les pages.

La plupart des mouches artificielles dont on se sert pour pécher la truite sont les copies plus ou moins heureuses des insectes journellement gobés par le poisson. Parmi ces insectes les uns vivent sur la terre et ne sont pour la truite qu'une proie de hasard. D'autres naissent dans Teau, y vivent à l'état de larves et se métamorphosent en mouches à la surface ou sur les bords de la rivière, dont ils ne s'éloignent guère et à laquelle ils reviennent toujours avant de mourir pour lui confier leurs œufs. En raison de leur existence amphibie ils constituent un des plats du jour le plus régulièrement inscrit sur les menus de la gent écailleuse. Ils appartiennent pour la plupart à l'ordre des NÉVROPTÈRES et à la famille bien connue des

ÉPHÉMÉRINES.

Quand je dis bien connue, j'entends que tout le monde sait peu ou prou ce que c'est qu'une éphémère. 11 n'est personne qui, au coucher du soleil, n'en ait vu des essaims danser au-dessus des rivières et des prés humides. Chacun a ouï dire que ces petites bêtes ont une existence extrêmement courte. C'est à peu près à cela que se bornent

les connaissances de quiconque n'est ni pécheur ni entomologiste.

Les pêcheurs de truites en savent un peu plus long. Us connaissent fort bien la mouche de mai [May-Fly), la plus grande de nos éphémères, et ils

n'ignorent pas qu'à la 6n du printemps les truites la dévorent souvent avec une incroyable avidité. Ils connaissent aussi d'autres éphémères plus petites qui commencent à voltiger sur les ruisseaux dès l'ouverture de la pèche et dont les diverses variétés se renouvellent sans interruption avec

quelques minimes changements de taille et de couleur, jusqu^au moment de la fermeture. Ils ont remarqué, du moins j^aime à le croire, qu'il y en a de bleuâtres, de grisâtres, de jaunâtres, de brunâtres, de verdâtres. Mais, ainsi que l'indiquent ces désinences en âtrCy la livrée de tous ces moucherons est en général de nuances fort indécises, leur forme à peu près identique, et je ne sais pas s'il existe, même en Angleterre, beaucoup de pécheurs assez forts en histoire naturelle pour mettre un nom spécifique sur huit ou dix échantillons de ces insectes pris au hasard. En cela nous sommes excusables, car la classification des éphémérines est une des bouteilles à l'encre de l'entomologie. L'Anglais Ronalds a publié en 1836 un ouvrage intéressant où il a représenté, en regard d'une série de mouches artificielles, les insectes naturels correspondants, avec leur nom latine Sans parler des insectes appartenant à d'autres familles, quinze espèces d'éphémérines y sont indiquées comme types d'une vingtaine de mouches artificielles. C'est tout à fait insuffisant. Quoique le livre de Ronalds ait eu un très grand succès en Angleterre, aucune publication postérieure conçue dans le même ordre d'idées n'est venue le compléter. Il faut croire que la tâche effraye les plus hardis.

i The Fljf'Fiiher'i Enlomohgy,

C^est regrettable : car Ronalds a laissé de côté bon nombre d'insectes dont l'imitation est aujourd'hui courante. Il serait utile de rapprocher ces imitations, trop souvent défectueuses, de modèles copiés sur la nature avec une exactitude scientifique*.

Les mœurs et les métamorphoses des éphémérines sont restées un mystère pendant des siècles. Aristote, Pline et iElien n'y ont rien vu. Le moyen âge a eu autre chose à faire que de s'en occuper. Quelques savants presque contemporains ont percé cette obscurité à force de patientes recherches*. Il faut leur en être reconnaissants: car l'histoire de ces insectes symboliques n'est pas le moins merveilleux des mille poèmes que la nature sait murmurer à l'oreille de ses fervents.

Comme tous les êtres de la même classe, les éphémérines naissent d'un œuf, vivent d'abord à l'état de larve sans ailes, puis deviennent des nymphes possédant à l'état rudimentaire les organes du vol, et enfin se transforment en insectes ailés, en insectes parfaits comme disent les naturalistes. Le fait qui a frappé les observateurs de

1 J'apprends que M. F. M. Halford prépare an onyragfe qni comblera cette lacune. Ce sera un nouyeau et bien précieux service rendu à notre pécbe par l'auteur de Dry^Fly Fithing,

S Notamment SwammerdemEi et Réaumur, dont les traraux ont été complétés par Pictet et plus récemment par le révérend A. E. Eaton.

tous les temps, c'est Textrême brièveté de leur existence dans ce dernier état. « Ces insectes, dit Aristote, vivent et volent jusqu'au soir, s'affaiblissent lorsque le soleil s'abaisse vers l'occident et meurent quand il se couche, leur vie n'ayant duré qu'un jour. De là on les appelle éphémères. » Cette vie aérienne si courte, quoiqu'elle dure parfois un peu plus longtemps que ne le dit Aristote, surprend davantage encore lorsqu'on sait ce que les savants modernes ont découvert : que dans beaucoup d'espèces les larves vivent des années avant de subir leur transformation en nymphes, puis en insectes parfaits.

Et quelle existence misérable que celle de ces

larves! On y croirait deviner comme un châtiment ou comme un temps d'épreuve. D'abord elles sont horriblement laides et d'une laideur, à mon sens, particulièrement répulsive. Leur aspect venimeux est accentué par trois longues soies qui se dressent au bout de leur queue comme de menaçants aiguillons. Au microscope elles sont

franchement hideuses avec des yeux à fleur de tête, une quantité d'appendices bizarres et une lividité spéciale, qui me fait toujours penser à certains scorpions dont j'ai eu à me plaindre.

Les unes sont plates et vivent cachées sous les cailloux du fond de Teau, ou plaquées sur la surface rugueuse des pierres, d'où elles guettent les tout petits animaux dont elles se nourrissent. D'autres restent blotties dans le fouillis des mousses aquatiques auxquelles elles s'incorporent pour ainsi dire. Il en est qui, lentes et rampantes, s'enduisent de vase pour se dissimuler à leurs ennemis et mieux surprendre leur proie. La larve de la mouche de mai s'enfouit aussitôt sortie de l'œuf au fond d'un terrier, qu'elle creuse dans le sable limoneux des ruisseaux. Elle vit là solitaire, uniquement occupée à se nourrir, on ne sait de quoi, à changer de peau et à grossir lentement, très lentement. Deux ans, trois ans quelquefois se passent ainsi. Enfin sur son dos poussent des embryons d'ailes; et puis voilà que la recluse sort de sa cellule obscure et s'élance convulsivement à la surface de l'eau, affreuse encore et difforme, ni ver, ni mouche, fantaisie grotesque et inachevée de la nature.

Mais, ô merveille! A peine l'affreux gnome a-t-il flotté une seconde au contact de l'air qu'il

se transforme. Comme au coup de baguette du bon enchanteur, sa repoussante enveloppe éclate. Il en jaillit une mouche diaphane et svelte. Du sable où s'est traînée si longtemps sa première vie, elle a gardé l'or de son corsage. Le glauque reflet de ses ailes est un souvenir de l'eau qui l'a produite. La petite fée, incertaine d'abord, se laisse un instant porter par le courant sur la dépouille légère qu'elle hésite à abandonner. Puis, coquette, elle se cambre, frémit, et d'un vol encore lourd, s'élance avec les milliers de créatures pareilles que le même rayon de soleil a fait sortir de la boue.

Jolie mouche de mai, te voilà libre et reine de l'air.

Tu peux t'enivrer 1 parfum des surs, des cas de la brise, lumière du

soleil, des bruissements de la cascade. Tu peux avec tes sœurs tourbillonner plus haut que le plus vieux chêne de la forêt; tu peux goûter les joies de l'amour, tu peux créer des êtres de ta race. Mais hâte-toi! Tous ces bonheurs si longtemps attendus, si chèrement achetés par l'interminable stage, tu n'as que quelques heures pour en épuiser l'ivresse. Pauvre éphémère, dans deux jours tu seras morte! Courte et bonne, cette devise des fous est ta loi inexorable!

Pourtant ne te plains pas, jolie mouche de mai. Dans le vertige de tes rondes aériennes, toi qui vis moins de temps que n'en met une rose à se flétrir, tu as aimé. Mère féconde, écoute la chanson du ruisseau qui te rappelle. Va lui confier ces œufs qui alourdissent ton corps déjà fatigué. Sur l'eau qui t'a donné asile quand tu étais laide et rampante, sème à ton tour les germes dont tu es sortie.

Et maintenant ton rôle s'achève sur la scène infinie où les plus infimes ont leur part de plaisir, de souffrance et de devoirs. Tes forces t'abandonnent, l'air ne te soutient plus, tu tombes épuisée; comme avant de naître, tu es le jouet du courant. Le cercle mystérieux de ton évolution est accompli. Disparais !

Eh bien, vous ne me croirez peut-être pas, mais

je vous assure que si j'avais le bonheur d'êlre poète, je me plairais à chanter ce fugitif roman. Que si ne pouvant escalader les cimes du Parnasse, je me contentais d'être philosophe, il me semble que l'histoire des éphémères me serait encore un assez

beau thème pour ratiociner superlativement derrière mes besicles*. Mais de quoi m'irais-je mêler?

Ne sutor ultra crepidam !

Lorsqu'elles sont métamorphosées en mouches, les éphémérines ont quatre ailes transparentes* auxquelles un fin réseau de délicates nervures donne une apparence de gaze. La partie posté-

1 LiDDJ rjiiime fort bien en pea de mots la TÏe de* iphémirei: LarpK nalaat in aqiiit, rolaUlt» faeUi brerUtimo fruunlur gaudio, nao titpt eademqae dit nupliat, puerpiria tl extquiat eelebranUt, (Lee lerrei nsgenl dam l'eaa, dcTenne* ailéei, ellei jonUieot d'nn bonheur trèi coort, célébrant lonTcnt danl un «enl et même joar nocei, enrantementa et faDéreilles.)

t Quelqnei eipèce» n'ont qu'une paire d'ailes, par laîte de ratropbie

rieure de leur corps terminée par deux ou trois soies très longues se relève dans une attitude caractéristique. Ce sont alors des bestioles inoffensives sans dard ni venin. Il en est de si fragiles que, selon l'expression de Pictet, « on ne peut les toucher sans les gâter ». La plupart meurent au bout de quelques heures. Les Mathusalems de la famille ne vivent pas, dit-on, plus de quarante-huit heures, à moins qu'en les emprisonnant dès leur éclosion on ne les condamne au célibat. En pareil cas elles vieillissent, mais fort tristement, jusqu'à Tàge avancé de trois ou quatre jours. Ce qui semble démontrer qu'à l'état de liberté ce sont d'inconscientes victimes de l'amour.

En si peu de temps les éphémérines trouvent moyen de changer de peau encore une fois. Elles se dépouillent entièrement, et leurs ailes mêmes se dédoublent. C'est un phénomène qui leur est tout spécial et qui n'a été observé, je crois, chez aucun autre insecte ayant passé par l'état de larve et de nymphe.

Cette dernière transformation modifie notablement la nuance de leur robe et rend le tissu de leurs ailes encore plus diaphane.

Les entomologistes, gens barbares, on le sait, qualifient de pseudimago ou subimago la mouche

qui n'a pas encore mué. Ils appellent imago Pinsecte parvenu à son état définitif. Dans la plupart des traités de pèche anglais les expressions duns et spinners s'appliquent respectivement aux subimago et aux imago. Ainsi la mouche artificielle connue sous le nom de Blue Dun est la copie d'une petite éphémère cendrée. Le Red Spinner est l'imitation du même insecte après la mue.

La nature, en octroyant une existence si courte aux éphémérines ailées, a jugé superflu de les munir d'appareils de nutrition. Leur bouche est atrophiée. Les vigoureuses mâchoires de la larve aquatique restent attachées à la peau, dont l'insecte se débarrasse lorsqu'il se change en mouche.

En fait, les éphémérines n'abandonnent les eaux que pour se reproduire. Leurs noces sont tout aériennes et c'est en se poursuivant dans l'air qu'elles s'accouplent. C'est encore en volant qu'elles laissent tomber dans l'eau les œufs qui viennent d'être fécondés. Quand l'œuvre de reproduction est accomplie, leur corps se raidit, leurs ailes largement étendues perdent tout mouvement, puis la mort arrive très vite et la rivière charrie pêle-mêle agonisants et cadavres.

Les éphémérines se métamorphosent en mouches sous l'influence de certaines circonstances atmosphériques sur lesquelles on n'est nullement fixé.

Mais ce qu'il y a de certain, c'est que souvent elles « éclosent », comme on le dit assez improprement, en très grand nombre aune même heure de la journée. Pour les mouches de mai par exemple, que leur taille rend faciles à observer (elles ont souvent plus de 3 centimètres d'envergure), le fait est frappant. On les voit à un moment donné surgir à la surface de l'eau en quantité incalculable, se débarrasser de leur enveloppe, s'y cramponner quelques instants en dressant leurs ailes verticalement comme les voiles d'un bateau*, et finalement s'envoler... quand elles n'ont pas fait de mauvaises rencontres pendant que le courant les entraînait. C'est fête alors chez les truites, chez les hirondelles et chez les bergeronnettes.

Cette simultanéité d'éclosion que l'on constate si facilement pour les grandes éphémères de mai, est, à un certain degré, un phénomène commun à la plupart des mouches de cette famille; seulement, quand il s'agit de petites espèces, il faut pour s'en apercevoir une observation un peu plus attentive. Un bon sportsman a l'œil ouvert sur ces apparitions de bon augure que d'ailleurs l'agitation des truites lui signale presque toujours.

1 D'où le nom de mouches à bateau que Ton donne aux éphémérlnes dans quelques paysi notamment en Picardie.

La mouche de mai (May-Fly) est sans contredit la plus connue des éphémérines. Les pécheurs confondent sous ce nom deux espèces très voisines : VEphemera vulgata et VEphemera Danica^ qui pullulent sur la plupart des eaux vives de l'Europe.

Elle commence à se montrer en Normandie vers le milieu du mois de mai, et ses éclosions se succèdent plus ou moins rapprochées, plus ou moins abondantes selon les années, pendant quinze jours ou trois semaines. Puis, quelques tardillons clairsemés voltigent encore çà et là pendant une quinzaine, et tout est dit jusqu'à Tannée suivante. En Angleterre, elle parait un peu plus tard. Les poissons la dévorent par moments avec une véritable frénésie. Lorsqu'il y en a sur l'eau, les plus vieilles truites sortent de leur repaire, se mettent en chasse et perdent un peu de la circonspection qui les rend si difficiles à prendre en temps ordinaire. Aussi est-ce l'instant des grosses captures.

La taille et la couleur des mouches de mai varient beaucoup selon les rivières. Sur les mêmes eaux on constate encore des différences suivant que l'insecte est à l'état de subimago ou dHmago; enfin, après la fécondation et la ponte, leur aspect se modifie encore. C'est à cela qu'il faut attribuer l'extrême variété des mouches de mai artificielles que l'on trouve chez les marchands

{Green Drake — Grey Drake — Dark Mackerel — Spent Gnat, etc.)- Les plumes des ailes sont tantôt cendrées, tantôt gris foncé, tantôt verdâtrea, tan-

tôt jaunes. Quelles """^ les meilleu-

res? Cela dépend ivières et cela

dépend des jours. ieux est d'en

avoir de toutes les :eset de cher-

cher la ressem- blance avec

l'insecte qui est sur l'eau au

moment où l'on pèche. Mais

l'essentiel est que la mouche flotte bien. Pour cela il faut qu'elle soit suffisamment garnie de hackle et que l'hameçon soit très léger, quoique proportionné à la mouche artificielle qu'il supporte. Les corps faits en paille flottent mieux, selon moi, que tous les autres.

Avec ces grosses mouches on peut se servir de bas de ligne assez forts. Je n'ai recours au drawn

gut que par les temps d^une clarté désespérante.

On fabrique aussi des mouches de mai sans ailes, tout en barbes de plumes grises ou jaunâtres*. J'ai réussi parfois avec ces imitations, particulièrement vers le soir. Le poil de blaireau, que les professionnels emploient sur certaines rivières de France, donne un ton général gris mêlé qui rappelle bien l'ensemble de la mouche de mai. Avec de gros palmers faits de cette fourrure j'ai piqué des truites qui avaient résisté aux meilleures imitations ailées. Si Ton pèche en laissant plonger la mouche de mai sous l'eau — ce qui, d'ailleurs, est une dernière ressource rarement fructueuse sur des rivières très battues, — les mouches en blaireau doivent toujours être essayées.

Dussé-je passer pour un hérétique, je confesse que je n'aime pas me servir de la mouche de mai. J'en use pendant sa saison, parce qu'on ne peut faire autrement lorsque la truite refuse toute autre

i M. F. M. Halford donne, à la page 184 de Dry~Fly Fiêhing, une

excellente formule de May-fiy sans ailes : hackle d'oie d'Egypte, corps de soie chamois pâle cerclé de plume de paon cannelle, tête et dernier anneau du corps en plume de paon bronzée, queue en plume brune de canard. Il recommande de l'employer lorsque la truite donne sur les nymphes de mouches de mai. Ce modèle m'a également réussi lorsque le poisson prenait l'insecte à l'état parfait. C'esl uu des meilleurs pour pécher à la mouche noyée.

mouche, mais j'en use sans enthousiasme. Envoyer ce plumeau quand on a le vent contre soi est un labeur assez pénible. Et puis, au bout de quelques jours, la truite devient d'une méfiance agaçante. On en fait monter vingt pour en prendre une, et lorsqu'on a piqué un poisson, la grosseur de l'hameçon et du bas de ligne enlève à la lutte une grande partie de son incertitude, partant de son charme. C'est en somme une pèche un tant soit peu grossière, tout en étant difficile. Ajoutez à cela que l'apparition des mouches de mai — de la mouche, comme disent les Normands — attire au bord de l'eau tous les paysans et tous les braconniers du pays. Sur les rivières où la pèche est banale, c'est intolérable. Même dans les pèches gardées, il y a souvent quelques recoins qui appartiennent à des voisins grincheux ou trop exigeants et dont on a négligé la location. En temps habituel on ne voit âme qui vive sur ces enclaves insignifiantes. Dans la saison de la mouche un tas de mauvais gars ne manquent pas de s'y installer, et ils vous narguent peu obligeamment, attendant que vous ayez le dos tourné pour enjamber votre clôture.

Non, décidément ce carnaval de la pèche ne fait pas mon bonheur et je refuse mon culte au « Saint- May-fly » canonisé par les Anglais.

Il y a, parmi les éphémérines, bien d'autres

insectes que les truites affectionnent tout autant et dont rimitation donne un sport infiniment plus agréable.

Ces différentes espèces d'une taille très inférieure à la mouche de mai appartiennent principalement aux genres Potamanthus, Bœtis et Cloë (Pictet). Elles se succèdent pendant toute la saison de la façon la plus heureuse pour les truites et pour les pêcheurs. M. F. M. Halford en décrit plus de quarante imitations, dont il indique la fabrication et dont il donne les figures coloriées avec soin*.

Lorsqu'on compare ces modèles si peu différents les uns des autres, on est tenté de croire qu'avec trois ou quatre types bien choisis on pourrait toujours se rapprocher suffisamment de la nuance des éphémères naturelles. Ce serait une complète erreur. Surtout si vous battez des eaux souvent pêchées, où la truite y regarde de très près avant de saisir ce qui lui passe au-dessus de la tète, vous vous apercevrez vite que l'exacte similitude de couleur, de silhouette et de volume entre la mouche artificielle et la mouche naturelle qui est sur l'eau est une condition essentielle de réussite, lorsqu'on emploie comme appât ces insectes pourtant si petits qui, à première vue, se ressemblent tous.

1 Floaiing Plies and how to drets them.

Et plus Téphémère naturelle est abondante au moment où vous péchez, plus cela est vrai. Aussi, lorsque en pareil cas vous n'avez pas sous la main Timitation tout à fait juste de la minuscule créature que vous voyez foisonner sur la rivière, si après quelques essais les truites persistent à refuser Va peu près que vous leur offrez, changez de batteries et recourez à une mouche tout à fait différente. Vous ne ferez sans doute pas une très grosse pêche tant que la truite chassera l'éphémère du moment; mais vous aurez chance de tenter quelques poissons rassasiés de leur ordinaire. Autrement vous ne prendriez rien du tout et vous augmenteriez seulement la méfiance du poisson. Ceci est l'expérience de tous les jours sur les rivières limpides du sud de l'Angleterre et aussi sur nos meilleurs ruisseaux de Normandie. Plus la saison avance, plus la truite a goûté le fer des hameçons, plus cette expérience est invariable et concluante. Même lorsque le jour commence à baisser, les truites mises en mouvement par une éclosion de petites éphémères, ne se laissent pas tromper parles imitations imparfaites.

Cela ne veut pas dire que je vous engage à bourrer vos poches de toutes les variétés de duns et de spinners que vous pourrez vous procurer en France et en Angleterre. Mais si vous voulez m'en croire.

munissez-vous de toutes celles qui ressemblent aux éphémères que vous voyez en nombre sur les eaux où vous péchez. Et si vous n'êtes pas en état d'en dresser la liste, ayez au moins les mouches ci-après, qui sont décrites et figurées dans l'ouvrage de M. F. M. Halford. Elles sont d'un usage général. Ce sera le fonds de votre collection.

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