‹ La truite de rivière: pêche à la mouche artificielleChapitre 3 sur 14 · L'ESCRIME · texte numérisé non relu

L'ESCRIME

Vous êtes armé d'une bonne canne, je l'espère du moins. Il faut maintenant apprendre k vous en servir, c'est-à-dire d'abord à lancer la mouche et ensuite à pêcher la truite, deux choses très différentes que l'on est trop porté à confondre. J'ai connu de braves gens qui envoyaient la mouche avec une habileté consommée et qui prenaient fort peu de poissons. J'ai vu des pécheurs de truites qui lançaient très médiocrement et qui finissaient par remplir leur panier, parce qu'ils suppléaient à ce

qui leur manquait par la ténacité, par la connaissance des habitudes du poisson et par une suprême intelligence de l'eau. Ceux-là savaient pêcher. A vous d'acquérir les deux talents dont la réunion fait le sportsman accompli. Je vous y aiderai de mon mieux; mais je vous en préviens, mes conseils ne seront que peine perdue si vous ne les fécondez par une pratique suivie et surtout consciencieuse. Les salles d'armes sont peuplées de gens qui tirent pitoyablement et qui, malgré un exercice journalier, n'arriveront jamais à manier décemment le fleuret. La médiocrité à laquelle ils sont irrévocablement condamnés tient presque toujours à ce qu'ils ont mal commencé. Trop vite, ils ont eu assez des monotonies du début; l'assaut les a détournés de l'austère leçon. Ils ont eu hâte de ferrailler avec des maladroits inexpérimentés comme eux, ils ont manqué leur éducation et sont à jamais perdus pour l'art de l'escrime. Ce qui sç voit tous les jours à la salle d'armes, combien de fois l'ai-je constaté sur le bord de la rivière ? Combien en âi-je connu de ces pêcheurs à la mouche, incapables de se servir honorablement de leur canne, parce qu'ils ont dédaigné la théorie, mal instruits au hasard des voyages et des rencontres, pétris de mauvaises habitudes qui leur interdisent tout progrès, vexés de leur maladresse, mais ne vou-

lant pas le laisser voir, et finalement dégoûtés d'un sport délicieux dont ils n'ont jamais qu'entrevu les pures jouissances?

Est-ce tout à fait leur faute? En France, où si peu de gens savent pécher à la mouche, où nul ne s'est donné la peine de décrire sérieusement ce sport dans un manuel spécial, comment un débutant peut-il faire son éducation, même avec la meilleure volonté de se bien instruire? En Angleterre, en Amérique, l'art du fly-fishing est populaire, les librairies regorgent de publications techniques, il y a partout des clubs hospitaliers où conseils et exemples sont prodigués au néophyte. Sur toutes les rivières, amateurs ou professionnels sont toujours prêts à guider les premiers pas du débutant. Enfin les concours publics de fly-casting sont une école supérieure fréquemment ouverte. En France rien de tout cela. Où apprendre? Je me le suis plus d'une fois demandé, et c'est justement parce que je ne trouvais pas de réponse que je me suis décidé à publier ces notes. .

Tout ce que je vous ai dit jusqu'à présent ne m'a donné que la peine de noircir du papier; mais j'avoue que je me sens pris d'inquiétude maintenant qu'il me faut coucher par écrit la démonsr tration compliquée d'un exercice purement physique. Maintes fois au bord de l'eau il m'a paru

facile d'expliquer les dififérentes manières d'envoyer une mouche à truites. Comment pourrai-je y parvenir la plume à la main? Essayons toujours.

Tout d'abord, cédant à de vieilles habitudes d'école et de prétoire, je ne serais pas fâché de dégager une petite définition. Qu'est-ce que lancer une mouche artificielle? Après méditation je me hasarde à répondre : C'est lui imprimer un moU' cernent tel qu'elle aille se placer^ cTune certaine manière, à un endroit voulu.

Vendroit voulu, c'est la place où vous jugez que votre mouche doit prendre contact avec l'eau pour attirer utilement l'attention du poisson soit immédiatement, soit après avoir été déplacée par l'action du courant, ou par l'action combinée de la ligne et du courant.

La mouche doit se placer à cet endroit voulu à!une certaine manière^ c'est-à-dire légèrement et portée par une ligne et un bas de ligne entièrement déployés^ qui ne descendent sur l'eau qu'après qu'elle s'y est posée elle-même.

Le mouvement lui est donné par le bas de ligne et par la ligne, qui le reçoivent de la canne qui ellemême décrit à cet effet une évolution dirigée par la main. Celle-ci obéissant à la volonté guidée par la vue, on peut dire que c'est l'œil qui conduit la

A Sauf det cas ezceptîonneli dont il sera parlé chapitre ti.

mouche du pécheur comme il conduit la balle du chasseur. Seulement, lorsque celui-ci a ajusté, puis serré la détente, sa t&che est terminée. Le projectile se conduit et frappe à lui tout seul. Tandis que le pécheur, lorsqu'il a donné à sa canne le mouvement initial nécessaire pour lancer la mouche vers le but, doit accomplir d'autres mouvements pour que la mouche aille toucher ce but d^une certaine manière^ et encore d'autres mouvements pour que le poisson, s'il saisit l'app&t, soit piqué par l'hameçon. D'où je me permets de conclure qu'il est moins difficile de tirer convenablement un coup de fusil que de bien se servir d'une mouche à truites.

Des trois ordres de mouvements qui doivent se succéder pour que la mouche produise son entier effet, les deux premiers rentrent seuls dans la théorie du lancé. L'action de piquer le poisson [striking)y de le « ferrer » pour me servir du terme consacré, est distincte du jet de la mouche. Cela ne veut pas dire qu'elle en soit absolument indépendante : car il est malaisé de bien ferrer lorsque au lieu d'être régulièrement déployés, ligne et bas de ligne se contournent sur l'eau avec des sinuosités de tire-bouchon; mais ce n'en est pas moins un mouvement à part. 11 y a des pécheurs qui envoient très bien la mouche et qui ne sont jamais parvenus à

posséder le coup de poignet tout spécial qui enferre le poisson au moment voulu.

. Donc ce que j'ai présentement à vous apprendre c'est à envoyer la mouche et à la faire tomber correctement sur Peau.

Je commencerai par décrire cette double opération telle qu'elle est accomplie avec une canne à une seule main. Je n'aurai ensuite que peu de choses à ajouter pour ceux qui, ne partageant pas ma manière de voir, voudront faire usage d'une canne à deux mains.

C'est sur une pelouse que je souhaiterais vous voir tenter vos premiers essais. Avec une canne de 9 ou 10 pieds très légère, au moulinet bien proportionné et une vieille ligne hors de service, plutôt trop fine que trop lourde, vous y apprendrez plus commodément qu'au bord de l'eau les mouvements élémentaires de notre escrime.

Avant tout sachez tenir votre canne. Saisissez la poignée de la main droite, le moulinet en dessous, immédiatement au-dessus des armatures de métal qui le fixent; placez le pouce à plat bien allongé sur la poignée, les doigts se touchant, fermés sans raideur et sans force ^ exactement comme s'il s'agissait d'une épée ou d'un fleuret. Tenant ainsi la canne la pointe en l'air dans une direction oblique, allongez le médius, passez-le sur la ligne et ramenez-le

à sa place sur la poignée. La soie sera alors eo-

gagée d'abord entre l'annulaire et le médius et

ensuite entre le médius et la poignée pour sortir de

vos doiirts entre le médius et l'index.

paralysez le moulinet;

même de lui rendre

tout ou partie de sa

rté en desserrant plus

moins le médius, sans

ce mouvement vous

ir la canne moins ferme

lain. Beaucoup de bons

arrêtent la ligne en la

seulement sous l'index.

anière que je viens de

décrire pour deux raisons :

!• La canne est mieux en main lorsque l'index reste immuablement appliqué sur la poigiiée en face du pouce. C'est en réalité l'opposition de ces deux doigts qui forme l'étau dans lequel la poignée de la canne doit être solidement assujettie. Les autres doigts n'ont qu'une action secondaire, ils peuvent et même ils doivent dans certains cas garder une mobilité relative.

2° Vous sentez mieux le fil lorsqu'il passe entre deux chairs que lorsqu'il est simplement comprimé par l'index contre la poignée. Vous verrez.

quand nous parlerons de la pèche, combien il faut de tact et de délicatesse pour modérer le jeu du moulinet. En cela le toucher joue un rôle essentiel. Sa sensibilité est doublée avec mon procédé. En vous habituant dès le début à placer la ligne comme je vous le recommande, très vite vous ferez sans y penser le petit mouvement de doigt nécessaire ; cela deviendra instinctif.

Quelques personnes n'arrêtent la ligne, ni avec l'index, ni avec le médius. Ils la laissent entièrement libre et s'en rapportent au ressort du moulinet pour faire obstacle aux déroulements intempestifs. Quoique cette méthode soit adoptée par des pécheurs de premier ordre, elle me parait critiquable. Si le ressort du moulinet est doux, il cède quelquefois sous le poids d'une ligne longue et lourde, d'où résulte un certain trouble dans la précision du lancé. En outre, il est des circonstances où la truite, ferrée dans une place difficile, doit être un peu rudoyée au moment même où elle est surprise par la piqûre de l'hameçon (voir ciaprès chap. v). Le libre jeu du moulinet s'oppose à l'accomplissement de cette manœuvre, qui ne réussit que si elle est assez rapide pour se confondre en quelque sorte avec l'action du ferrage.

Vous en savez assez, si vous m'avez prêté un peu d'attention, pour tenir correctement votre canne.

Occupons-nous maintenant de la position du corps.

Portez son poids sur la jambe gauche en avançant un peu le pied droit, effacez l'épaule gauche et laissez pendre le bras gauche qui n'a rien à faire pour le moment. Quant au bras droit, laissez tomber le coude naturellement sans le coller au thorax et portez l'avant-bras en avant dans une position presque horizontale, très légèrement relevé dans la direction du poignet. La canne pointée en avant doit faire avec le sol un angle d'environ 45 degrés.

11 ne manquera pas de bonnes Ames pour trouver que ces instructions sont d'une minutie exagérée et pour les , qualifier de puériles. Il ne manque pas non plus de pécheurs qui, la canne à la main, déploient des grâcea de pingouin. — Je voudrais vous

épargner ce ridicule. Et

puis, sachez bien que pour

tous les exercices de force

ou d'adresse, une position

correcte est un point de

départ indispensable. Pour

faire des armes comme

pour jouer au bilboquet,

ir soulever des poids comme

jongler, la première chose à

i«ire, c est de se bien camper dans

l'attitude la plus favorable au libre jeu des muscles

qui vont supporter l'effort.

Lorsque vous envoyez la ligne, le corps doit rester parfaitement immobile et, dans le mode de lancé que je vais vous expliquer en premier lieu, parce qu'il est le moins difficile, la main seule agit. C'est le lancé ordinaire par-dessus l'épaule ou par-dessus la tête [over head cast). Il consiste purement et simplement à chasser la ligne derrière soi, puis à la ramener en avant par un va-et-vient de la canne exécuté suivant deux plans un peu différents, l'un vertical, l'autre très légèrement oblique. Essayez d'abord cela avec une ligne courte ne dépassant le scion que d'une longueur de canne. La ligne étant étendue sur le gazon en face de vous, placez-vous dans la position figurée en haut

de la page 89, puis d'un mouvement très net dont la vitesse doit être progressive, envoyez la ligne derrière vous [back-cast) en relevant la canne verticalement avec une très légère inclinaison vers la droite. D'un deuxième mouvement régulier et excessivement lent, ramenez ensuite la canne à la verticale en faisant décrire au scion une petite courbe en arrière. Pendant ce second mouvement la ligne doit s'étendre en l'air derrière vous. Renvoyez-la alors devant vous en abaissant le scion par un mouvement en avant qui replace la canne dans sa position primitive. Ce troisième mouvement (/brward'Cast) doit s'effectuer comme le premier avec une vitesse croissante. La figure ci-contre indique à vol d'oiseau l'évolution que doit décrire le scion.

Le trajet AB correspond au premier temps. La courbe BDC au second temps, la ligne CÂ' au troisième temps, la tète de l'opérateur étant placée au point T.

Voici maintenant le profil des positions diverses occupées par la canne :

AB représentant la position avant et après le lancé, AC là position à la fin du

premier et du deuxième temps, AD la position au milieu du deuxième temps, quand le scion est au point D de la figure précédente.

Si vous avez bien exécuté vos mouvements, la ligne se développera en entier devant vous, et son extrémité ira s'étendre sur le sol à la place qu'elle occupait au commencement de l'opération.

Pour arriver à cette bonne exécution, pénétrezvous bien de l'idée que votre poignet doit servir de pivot à toutes les évolutions de la canne. C'est le seul jeu de cette articulation qui détermine les mouvements du lancé. Le bras, l'épaule ne sont en principe que des supports inertes. C'est seulement quand vous serez parvenu à les laisser abso-. lument hors de cause, que vous serez maître de votre ligne. Plus tard, je vous apprendrai à vous servir, dans certaines circonstances, de l'avant-bras et même du bras tout entier ; mais au début, lancez du poignet, rien que du poignet, sans cela vous ne ferez aucun progrès et vous prendrez de détestables habitudes. Si par des exercices antérieurs tels que l'escrime, vous avez déjà consolidé et assoupli l'articulation qui supporte ainsi tout l'effort, vous parviendrez vite et sans beaucoup de fatigue à lui faire accepter ce nouveau travail. Dans le cas contraire il faudra du temps, surtout si vous êtes arrivé à cet âge fâcheux où les

muscles ont perdu leur élasticité première. Si vous en êtes là, multipliez les séances sur la pelouse en les faisant, surtout au commencement, de très courte durée. Dès que vient la lassitude, le travail cesse d'être fructueux. Du reste, quelles que soient vos aptitudes, entralnez-vous par un exercice progressif, mais modéré. Nous cherchons un plaisir et non une souffrance.

Un de mes meilleurs amis fut pris sur le tard d'une passion effrénée pour la pêche à la mouche, passion que j'avais, l'avouerai-je, sournoisement encouragée. Le cœur était chaud, mais le poignet, hélas! très roide. Les premiers essais auraient découragé tout autre, mais mon vieux camarade était particulièrement entêté. Il s'imposa d'exécuter chaque matin pendant un quart d'heure, devant la glace de son cabinet de toilette, les mouvements rudimentaires du lancé en ne se servant, faute de place, que du butt joint de sa canne. Au bout de six mois il avait acquis une position de corps absolument irrépro-

chable, et son poignet était aussi souple, aussi nerveux que s'il avait péché la truite dès son enfance. Joli résultat, n'est-ce pas? mais écoutez la suite. A quelque temps de là, je ne sais par quelle aventure, un jouvenceau chercha querelle à mon ami.

Savez-vous ce qu'il advint ? D'un coupé sur les es détaché de main de :re, le bon vieillard planta rneliement quelques militres d'acier dans t'épaule ne de son jeune adversaire, ucoup s'étonnèrent d'un si coup, si lestement admiré par un barbon ventripotent qui n'avait pas touché une épée depuis vingt ans. Moi qui connaissais le mystère du cabinet de toilette, je ne fus pas surpris, et la pèche à la mouche fut glorifiée.

N'oubliez pas que la canne à mouche est un ressort dont l'élasticité, si elle a été bien employée,

doit décupler la force d'impulsion engendrée par vos muscles. Entre des mains habiles, la canne travaille bien plus que le pécheur. En se bandant et en se redressant, elle fait les trois quarts de la besogne. Mais, si vous lancez du bras ou de Tépaule, si vous n'avez pas le coup de poignet qui éveille ce ressort, qui Tactionne et qui le met en jeu, la canne n'est plus qu'un levier inerte; elle allonge votre bras et c'est tout.

Donc, première règle essentielle : lancez du poignet. C'est le commandement lé plus impératif de votre catéchisme.

Deuxième règle non moins importante : lorsque vous chassez la ligne derrière vous au premier temps {back'Cast)^ envoyez-la aussi haut que vous le pouvez. Enlevez-la exactement comme si vous vouliez la lancer au ciel. Pour y parvenir, arrêtez le premier mouvement lorsque la canne est pointée vers le zénith, en résistant avec fermeté, mais sans à-coup, à l'impulsion qui l'entratne en arrière. Si, en commençant votre apprentissage, vous vous laissez aller à coucher plus ou moins la canne en arrière au-dessus de votre épaule, vous ne ferez rien qui vaille. Plus tard, lorsque vous aurez votre outil tout à fait dans la main^ il vous sera loisible de dépasser parfois la verticale d'une douzaine de degrés. Mais dans vos exercices de début, si

VOUS voulez m'en croire, n'allez pas jusque-là. Votre poignet ne s'en rompra que mieux et lorsque votre articulation sera suffisamment huilée par le travail, vous posséderez un back-cast qui vous rangera parmi les habiles.

Le développement de la ligne en arrière du pécheur est la grande difficulté du lancé par-dessus l'épaule. Pendant que votre soie accomplit cette partie de son voyage aérien, vous ne la voyez pas. Si vous ne lui laissez pas le temps de s'étendre suffisamment, si le mouvement de propulsion en avant (forward-cast) arrive trop tôt, la ligne se déploie devant vous aussi incomplètement qu'elle s'était déployée derrière et le coup est manqué. En outre, vous vous exposez à ce que le bas de ligne se brise au ras de la mouche, surtout si vous exécutez le va-et-vient de la canne sur un même plan vertical en n'observant pas au deuxième temps la distance de G à B dans la première figure de la page 91. C'est ce qu'on appelle claquer nn^ mouche à cause du petit bruit sec que produit la rupture de la racine au ras de l'hameçon. Si, au contraire, vous tardez trop à renvoyer la ligne en avant, elle s'afi*aisse vers le sol, et si votre mouche ne va pas lier connaissance avec les herbes de la prairie, il n'en résulte pas moins une augmentation d'effort imposée au forç^ard-cast qui détruit l'équilibre du

lancé. Pour éviter Tun ou l'autre de ces dangers vous n'êtes guidé, vos yeux ne vous servant à rien, que par un tact particulier qui vient seulement à force de pratiquer.

La tendance de tous les débutants est de trop se presser. Il leur semble toujours que la ligne va s'accrocher derrière eux, ils escamotent le deuxième temps et à peine ont-ils ébauché le back-cast que, furieusement, ils essaient de tout ramener en sup* pléant à l'harmonie des trois temps par une force exagérée appliquée au dernier mouvement. Cette faute devient aisément une habitude chez les gens nerveux. Ils ont la plus grande peine à s'en débarrasser et ils sont constamment disposés à y retomber lorsqu'ils sont agacés, ce qui leur arrive quelquefois à la pèche.

La meilleure manière de prévenir ou de corriger ce défaut, c'est d'envoyer la ligne très haut derrière soi, comme je vous le recommandais il y a un instant. On a alors le sentiment qu'elle évolue à une telle élévation au-dessus du sol qu'il n'y a nul besoin de se h&ter.

Le va-et-vient de la canne dans les trois premiers mouvements du lancé ne devant pas excéder en général un arc de cercle de 45 degrés, le scion d'une canne de 10 pieds parcourt environ 4"80, aller et retour, pour envoyer la ligne en arrière et la

renvoyer en avant. Même en ajoutant à cela l'augmentation de trajet qui résulte de la flexibilité de la canne, vous reconnaîtrez qu'il faut manœuvrer juste pour déployer une longue ligne avec une impulsion aussi limitée comme durée et comme espace.

Cette précision n'est obtenue que si les mouvements, corrects quant à leur dessin, ne le sont pas moins quant à leur vitesse et quant à la force employée. Sur le premier point, j'ai pu vous renseigner avec une certaine exactitude en vous donnant le tracé des trois premiers temps du lancé. Sur le second point, je ne vous ai dit encore que quelques mots. Je suis forcé pour les compléter de recourir à des indications nécessairement vagues. La vitesse des mouvements. et la force dont il faut user pour les exécuter, outre qu'elles sont impossibles à mesurer, dépendent de circonstances variables : la longueur de la ligne et son poids, la longueur et le calibre du bas de ligne, le volume de la mouche, l'élasticité et la flexibilité de la canne, la manière dont cette . élasticité et cette flexibilité sont distribuées de la poignée au scion, la direction et l'intensité du vent, etc.

Sans être devin je puis vous prédire que vous emploierez toujours plus de force qu'il n'en faut. C'est encore un des défauts les plus communs

chez les débutants, et même chez beaucoup de vétérans. Et ce défaut est grave, car il n'a pas seulement pour résultat d'augmenter inutilement votre fatigue; il constitue un insurmontable obstacle à la perfection du lancé. Si vous envoyez la ligne avec une violence exagérée, forcément elle tend à dépasser le but, et comme elle est retenue au bout du scion elle subit un contre-coup. Au lieu de rester étendue, elle revient alors sur elle-même, et ce n'est plus la mouche, mais une boucle de racine ou de soie que la truite voit tomber lourdement sur Teau devant son nez. L'effet est certain : cela lui coupe l'appétit.

Au temps lointain où je faisais mon apprentissage de pécheur à la mouche, je fus invité à passer • quarante-huit heures chez des amis qui possédaient dans leur parc un étang alimenté par des sources vives et peuplé, m'assurait-on, de très grosses truites. Le premier jour que j'employai à battre cette pièce d'eau était, sans doute, peu favorable à la pèche, car pas un poisson ne daigna se montrer* Me figurant dans mon inexpérience que les truites invisibles sur les bords devait se tenir au large, je m'épuisai à allonger mes coups, péchant du bras, de l'épaule, de tout le corps, avec une fureur qui n'avait d'égal que mon insuccès.

Quand le lendemain je voulus recommencer, je

m'aperçus que mon bras droit refusait tout service. Seul le poignet, quoique endolori, fonctionnait un peu, mais en me procurant des sensations désagréables dès que je lui demandais un effort sérieux. Comme à cette époque je n'avais pas encore appris à me servir de la main gauche, force me fut de renoncer aux excentricités de :er en douceur, en indedouceur. J'étais jsablement vexé, et m jeune amour-pro- } souffrait d'autant plus que les invitées du château — il y en avait une bien jolie — voulurentabsolument m' accompagner au bord de l'étang.

Je fis bonne contenance, m'efforçant de regagner en justesse ce que j'avais perdu en puissance, soignant le back-cast, raccourcissant mes mouvements, laissant complètement immobile, et pour cause, mon pauvre bras cruellement courbatu, lançant avec une sage len-

leur, moelleusement et sans à^^coups. Quelques truites d'un poids honorable eurent la galanterie de se laisser prendre ; les dames me jugèrent avec l'indulgence que trouve toujours auprès d'elles un bon garçon de vingt ans et, bonheur inattendu, j'appris combien petit est l'effort nécessaire pour envoyer une mouche à truites, lorsque cet effort est judicieusement ménagé. La leçon n'a pas été perdue pour moi et les enseignements de cette journée, longuement médités durant les vagabondages solitaires de l'âge mûr, m'ont inspiré plus d'un bon conseil à votre usagé.

Mais c'est encore par la pratique, par la seule pratique, que vous arriverez à doser exactement selon les cas, la force qu'il faut employer pour bien lancer la mouche. L'important est que vous soyez en état de juger sur un coup manqué si vous avez failli par excès d'énergie ou par excès de mollesse. Avec un peu d'attention, vous vous en rendrez compte facilement, et presque toujours le recul caractéristique de la mouche brutalement ramenée en arrière vous apprendra que vous avez déployé trop de vigueur.

Évitez les mouvements saccadés qui secouent la ligne et qui la contractent. C'est par la continuité et par l'intensité graduelle de son action que la canne, agissant tout à la fois comme moteur et

comme support, entraîne la ligne, la gouverne et la soutient.

Si ma démonstration des trois premiers mouvements du lancé par-dessus Tépaule a été comprise et si vous suivez mes avis, vous arriverez tout de suite à développer convenablement sur le gazon les 3 mètres de soie qui pendront au bout de votre scion le jour de vos débuts. Dès que vous serez complètement maître de cette petite longueur, xî'est-à-dire lorsqu'à tous coups vous l'étendrez bien complètement sur le sol, en avant de vous, sans boucles ni sinuosités, exercez-vous avec une ligne plus longue de 50 centimètres et procédez ainsi par allongements d'un demi-mètre jusqu'à ce que vous puissiez manœuvrer sans accroc trois fois la longueur de votre canne, soit environ 9 mètres. Mais ne vous accordez les augmentations qu'autant que vous réussissez très régulièrement avec la longueur précédemment employée, et à chaque séance commencez avec une ligne de 3 mètres, que vous allongez successivement jusqu'au point où vous êtes resté en finissant la séance d'avant. Sans cela vous vous déshabitueriez des petites distances, et une fois arrivé à vos 9 mètres vous éprouveriez une véritable difficulté à envoyer très près de vous.

Faites autant que possible votre travail par des

temps calmes ou dans un lieu abrité. Si vous ne pouvez vous garantir absolument du vent, placezvous de telle sorte que vous le receviez sur le côté, et non de face ni surtout dans le dos. Avec le vent derrière vous, vous n^apprendriez rien et vous vous gâteriez la main.

Habituez-vous en exécutant vos gammes à envoyer l'extrémité de la ligne non pas au hasard devant vous, mais sur un point déterminé : par exemple sur un journal à demi déployé que vous fixez par terre et dont vous vous éloignez à mesure que vous allongez le coup. Vous apprendrez ainsi, dès le début, à viser, ce qui est aussi indispensable lorsque vous péchez à la mouche artificielle que quand vous chassez au fusil. Et si vous voulez devenir très habile, lorsque vous aurez déjà acquis de la justesse, réduisez votre pancarte aux dimensions d'un simple in-i^.

Notez, enfin, que plus la ligne dont vous vous servez est longue, plus le mouvement du deuxième temps doit être ralenti ou, en d'autres termes, plus il doit y avoir d'intervalle entre le back-cast (premier temps) et le forward-cast (troisième temps). Rien de plus instructif, pour s'en rendre compte, que d'observer un pêcheur expert lorsqu'il manœuvre 18 ou 20 mètres de ligne. On dirait qu'il affecte une lenteur agaçante, possédant un secret

pour soustraire la soie qui se déroule derrière sa tète à l'action de la pesanteur et pour la faire indéfiniment planer dans les airs avant de la renvoyer

s^ augmenter, dans une proportion d'ailleurs assez faible, en raison directe de cette longueur. C'est encore par la pratique que vous apprendrez quelle doit être cette durée. Il faut que l'appréciation en devienne chez vous purement instinctive. C'est un tact particulier que vous êtes obligé d'acquérir, et pour cela les tranquilles exercices sur la pelouse vous seront d'une très grande utilité. Ils vous seraient plus profitables encore si vous pouviez les faire à deux, et si un camarade obligeant placé à quelques pas vous commandait le forward-cast au moment précis où la ligne est suffisamment développée en arrière. C'est un procédé d'instruction que M. Henry P. Wells préconise chaudement et sur lequel ce consciencieux auteur donne des détails très complets ^ Quoique je ne l'aie pas vu expérimenter, je suis tout disposé à le croire excellent. A défaut d'un compagnon qui vous assiste, ayez l'œil sur le scion pendant le deuxième temps. Dès que vous le voyez fléchir en arrière sous le poids de la ligne, le moment est venu d'attaquer le troisième mouvement.

Lorsque après un apprentissage plus ou moins laborieux vos 9 mètres de ligne vous obéiront sans aucune velléité de révolte et ne pèseront pas plus qu'une plume dans votre main, vous aborderez le

i Fly-Rodê and Fly-Tackle, chapitre ix.

quatrième et dernier mouvement du lancé pardessus Tépaule, celui qui a pour but de placer la mouche sur Teau d'une certaine manière que vous connaissez déjà.

Pour l'étudier, remplacez la vieille ligne hors d'usage qui a été Finstrument de vos débuts par une ligne en queue de rat, à laquelle vous ajouterez 3 mètres de racine tapered se terminant par deux brins de drawn gut xxx. Attachez à la racine une mouche moyenne montée sur un hameçon dont vous aurez préalablement cassé la petite branche, et tirez hors du scion 3 mètres de soie. Cela vous donnera une longueur totale de 6 mètres à manier. Un bouchon flottant sur Teau dormante de quelque mare ou de quelque abreuvoir, et maintenu en place par une pierre et un bout de ficelle, vous servira de but. Seulement, au lieu de le viser directement, élevez-le par la pensée à 50 centimètres au-dessus de l'eau et ajustez le coup comme si vous vouliez l'atteindre à cette place imaginaire.

Si votre lancé est bien fait, la mouche sera portée au point visé, c'est-à-dire à 50 centimètres audessus du but réel. Abaissez alors doucement la pointe du scion d'une hauteur égale, et la mouche descendra sur l'eau presque aussi légèrement qu'y tomberait un insecte naturel. Ce quatrième mouvement s'exécute du poignet comme les trois

premiers, mais il faut lui donner tout le moelleux possible. La pointe du scion doit descendre en même temps que la mouche et s'arrêter dès que celle-ci a touché Teau. Le lancé est alors entièrement consommé.

' Si au moment où la mouche va arriver au bout de la ligne, vous vous apercevez qu'elle restera un peu en deçà du but, vous pouvez, en allongeant doucement Favant-bras, lui faire gagner les quelques centimètres qui lui manquent. C'est assez facile, surtout quand vous avez un peu de vent pour vous aider. Si, au contraire, votre coup a porté trop loin, vous pouvez le corriger en remplaçant le quatrième mouvement par une opération inverse. Au lieu d'abaisser le scion, vous le relevez un tant sôit peu. Mais il faut alors se méfier d'un contre-coup brutal qui projetterait la mouche violemment sur l'eau. Un mouvement analogue vous permet de rectifier la position du bas de ligne si elle n'est pas absolument correcte et si, au moment de tomber, la mouche ne se présente pas tout à fait en avant. Mais tout cela est très délicat, et il vous arrivera plus d'une fois en voulant trop bien faire de gâter complètement le coup.

Les premières fois que vous lancerez avec un bas de ligne et une mouche, vous trouverez cela moins facile que d'envoyer la soie toute seule.

Peut-être aurez- vous quelque peine à vous y faire. Exercez-vous patiemment avec un lancé très court et n^augmentez les 6 mètres auxquels je vous conseille de vous limiter d'abord, que lorsque vous serez tout à fait à Taise avec cette longueur. Surtout veillez à ne pas abaisser la canne dans le troisième mouvement au delà de Tangle de 45 degrés, que ne doit pas dépasser le forward-cast^ et ne précipitez pas les mouvements complémentaires du quatrième temps.

Lorsque par des allongements successifs et prudents vous serez arrivé aux 9 mètres précédemment atteints dans vos exercices sans bas de ligne, éloignez de plus en plus votre but jusqu'à ce que vous l'atteigniez facilement à 12 ou 13 mètres. Lorsque vous couvrirez cette distance régulière^ menty correctement et sans effort, vous pourrez paraître au bord de la rivière, et je vous garantis que vous n'y serez pas classé parmi les infirmes.

Mais vous y ferez encore bien meilleure figure si vous avez eu la patience et le courage d'exercer votre main gauche aussi bien que la droite à tous les mouvements du lancé. Lorsqu'on pèche en ayant la rivière à sa gauche on devrait toujours se servir de la main gauche. C'est la seule manière d'envoyer la mouche avec sûreté tout près du bord où l'on est. Et puis, si vigoureux, si bien entraîné

que l'on soit, il arrive un moment où le poignet se fatigue. Reposer la main droite en usant de la main gauche vous épargne une lassitude préjudiciable au sport. Bref, un pécheur accompli doit être ambidextre. C'est une supériorité qu'il est assez facile de se donner quand on s'y prend dès le début. Même au prix de grands efiForts on ne la possède jamais complètement, lorsqu'on s'est habitué pendant plusieurs années à n'employer qu'une seule main. J'en sais quelque chose, hélas! J'ai fixé à la conquête d'une douzaine de mètres

la limite de vos exercices platoniques sur le gazon. Je m^en rapporte aux incidents de la pèche pour vous faire sentir la nécessité d'une puissance plus grande. Dans Timmense majorité des cas vous ne dépasserez, cependant, guère cette longueur. En réalité, chacun se fait une moyenne habituelle de distance selon son habileté et aussi selon la canne et la soie dont il se sert. Cette moyenne s'impose d'elle-même par un besoin instinctif d'aise et de commodité. Pour une canne de 10 pieds elle se rapproche généralement d'une dizaine de mètres, plutôt moins que plus. Cela n'empêche pas que si vous voyez sauter une truite à 18 ou 20 mètres^ vous serez bien aise de la piquer, particulièrement si vous péchez en compagnie d'un camarade incapable d'en faire autant. Pour envoyer votre mouche à cette portée, guidez-vous sur les principes que je vous ai déjà donnés en y ajoutant, cependant, quelques petites choses. Par exemple, tout en lançant du poignet dont l'articulation reste toujours le véritable pivot de la canne, vous pouvez élever un peu l'avant-bras en effectuant le premier mouvement pour l'abaisser ensuite au quatrième temps, lorsque vous accompagnez la descente de la mouche. Mais le coude doit autant que possible conserver une fixité presque complète.

Plus la ligne que vous avez à développer est

longue, plus vous devez l'envoyer haut derrière vous en faisant jouera propos le ressort de votre canne; pour cela, donnez l'impulsion finale et décisive du back'Cast sans attendre que la canne soit trop près de la verticale.

D'autre part, ne craignez pas d'augmenter sensiblement l'écart entre les deux plans que suit la canne au premier et au troisième

r temps. Le circuit du scion indiqué dans la figure de la page 91 que je reproduis ici, doit alors être moins resserré.

Cette divergence entre l'aller et le retour de la canne et de la ligne doit s'accentuer surtout lorsque le vent placé directement derrière vous contrarie le back'Cast. Elle permet d'envoyer en arrière avec une impulsion plus énergique et plus soutenue. Si vous n'y avez pas recours avec le vent ainsi placé, vous claquerez bon nombre de mouches. Souvent aussi lorsque le vent soufflera en travers du lancé, vous aurez avantage à renverser votre mouvement comme l'indiquent les flèches de la deuxième figure ci-dessus, en exécutant le back-cast dans le plan perpendiculaire A'C et le forward-cast dans un plan oblique BA. C'est un procédé auquel il est indispen-

sable de vous habituer et dont l'opportunité s'indiquera d'elle-même dans la pratique.

• Lorsque la ligne est très longue, il faut une expérience consommée pour calculer rigoureusement l'énergie du lancé. Aussi arrive-t-il souvent qu'on l'exagère et qu'il en résulte un mouvement de recul fatal. Vous éviterez cela, si vous gardez en réserve un mètre de soie que vous laissez flotter sous votre canne, entre le moulinet et la main qui tient la poignée.

Au moment où la ligne se déploie au-dessus de l'eau vous laissez filer cette réserve, en desserrant le médius, ejt vous neutralisez ainsi l'effet possible d'un excès de force. Ce procédé excessivement pratique a, en outre, l'avantage de raccourcir le back'Casty ce qui n'est pas à dédaigner lorsque derrière vous les foins sont hauts ou les buissons proches.

Dans le lancé à petite distance c'est surtout le scion qui fait ressort, qui travaille^ comme on dit. A mesure que vous mettez plus de ligne dehors, la canne étant actionnée par un poids plus considérable, la flexion s'étend, se généralise et finit par gagner les parties basses immédiatement voisines de la poignée. Cela se fait tout seul si la canne eât bien équilibrée et si vous lancez du poignet. Il y a néanmoins un certain tour de main qui facilite

cette juste distribution de Télasticité et qui permet de donner Félan à la ligne avec le fort ou le faible du bois, selon les besoins du lancé. On se rend compte de cela le plus facilement du monde aussitôt qu'on sait se servir d'une canne, mais décrire la chose théoriquement me parait à peu près impossible, et je ne le tenterai même pas.

Si vous êtes ambitieux et si vous aspirez à envoyer la mouche encore plus loin que ne vous le permettent les moyens ordinaires, apprenez ce que les Anglais appellent le steeple-cast.

C'est du reste une simple variation sur le thème que vous connaissez déjà. Au lieu de tenir le coude au corps, vous élevez le bras en Tair au-dessus de l'épaule, ce qui ne vous empêche pas de lancer du poignet en secondant le mouvement par une très légère flexion de l'avant-bras. L'élévation du support, sur lequel pivote la canne, vous fait aisément gagner quelques mètres, surtout si vous allongez le coup avec une réserve de soie lâchée pendant le troisième temps, comme je l'ai expliqué tout à l'heure. Cette réserve pouvant être alors plus considérable que dans le lancé ordinaire, il est prudent, au lieu de la laisser flotter entre le moulinet et la main qui tient la canne, de la loçer sur Tindex et le médius de la main gauche, que l'on porte en avant à la hauteur de la poitrine. La soie file ainsi avec

plus de facilité et on est sûr de ne pas l'accrocher aux herbes ou aux boutons de ses vêtements.

Lorsque après avoir lancé la mouche à une très grande distance avec le steepU-cast, vous voulez répéter le coup, commencez par raccourcir la ligne avant le back-cast en tirant avec la main gauche la quantité de soie que vous avez tenue en réserve au coup précédent; sans cela en envoyant derrière vous, même avec le bras dressé comme il doit l'être, une ligne démesurément ^^ -J

longue, vous seriez exposé à laisser ^ j*^ votre mouche dans ' — n---— -i- i~ prairie et peut-être casser votre canne.

Être capable de lancer très loin, c'est quelque chose. Savoir envoyer la mouche contre le vent ou en dépit des obstacles accumulés sur le bord d'une rivière, c'est plus utile encore. Je vais tâcher de vous apprendre comment on y parvient.

Commençons par le vent contraire. S'il est faible, vous pouvez arriver à de très bons résultats en abaissant votre scion au troisième mouvement jusqu'à ce que la canne soit parallèle à la surface de Teau. L'élan donné à la ligne se trouve ainsi plus prolongé et la mouche lutte mieux contre le souffle, qui la repousse vers vous. Si vous faisiez cela par un temps calme ou avec le vent dans le dos, ligne, racine et mouche se plaqueraient brutalement sur l'eau et les truites s'enfuiraient. L'effort du vent, lorsqu'il est contre vous, neutralise l'excès d'élan, et si vous vous y prenez bien, l'appât tombe avec une légèreté sufGsante.

Lorsque la brise est trop forte pour que vous réussissiez ainsi, essayez ce que M. F. M. Halford appelle le downward-cut^ ^ c'est-à-dire le coupé en dessous. Ce mouvement consiste à étendre le bras de toute sa longueur en envoyant la mouche en avant et à baisser la pointe du scion, en la ramenant en arrière pendant que la ligne se développe au-dessus de l'eau. L'extension du bras doit avoir lieu à la fin du troisième temps, le bras étant complètement étendu au moment où la canne, portée en avant, atteint un angle de 45 degrés. A ce moment, abaissez la pointe du scion jusqu'au niveau de l'eau en lui faisant décrire un demi-cercle et,

A Dry-Fly Fishing, chapitre m.

en même temps^ ramenez la main près du corps en tournant le poignet et en élevant le coude presque à la hauteur de Tépaule. Une partie de la soie se trouve ainsi attirée en arrière par le mouvement circulaire et rétrograde du scion, le bas de ligne et la partie antérieure de la ligne sont allégés d'autant et leur extension complète s'opère avec aisance, même contre un vent assez violent.

Ce lancé difficile à expliquer et à accomplir demande à être exécuté avec une soie un peu lourde et un avançon en queue de rat plus ou moins écourté. Du reste, quelle que soit votre manière d'envoyer la mouche, si vous avez à lutter contre un grand vent, mettez momentanément de côté les soies légères et les bas de ligne très longs également fins d'un bout à l'autre [levet). J'ai toujours dans mon sac un moulinet de rechange garni d'une soie d'un calibre très supérieur à celui dont je me sers en temps ordinaire. J'y ai recours si le vent m'y contraint et dans ces circonstances spéciales la soie D ne me semble pas trop grosse.

Il arrive souvent que l'évolution de la canne suivant des plans à peu près verticaux, qui caractérise le lancé par-dessus l'épaule, est rendue impossible au bord de la rivière par des arbres, par des constructions ou par la disposition du terrain. Le lancé horizontal est alors une ressource

inappréciable pour les pêcheurs expérimentés. Il consiste à tenir la canne basse et à la manœuvrer sur un plan parallèle au niveau de Feau aussi bien pour ramener la ligne que pour la projeter en avant. Il exige un poignet plus souple encore que le lancé par-dessus l'épaule, et pour l'exécuter avec quelque sûreté il faut s'y être exercé très longtemps. Mais aussi il vous permet de pécher des parties de rivière où le poisson est confiant parce qu'il est rarement

midi les plus ensoleillées et où la truite chasse presque constamment à la surface de Feau, parce que du feuillage il tombe fréquemment des insectes. En outre, avec le lancé horizontal vous réussissez à envoyer la mouche contre le vent au moins aussi bien qu'avec le downward-cut. Enfin, ce mode de pèche, en abaissant à quelques décimètres au-dessus du niveau de Teau le plan d'évolution de la canne, rend les mouvements du lancé moins visibles pour le poisson. De tels avantages ne vous récompenseront-ils pas largement de la peine que vous vous serez donnée pour les conquérir? Cette peine, d'ailleurs, sera singulièrement allégée si toutes les finesses du lancé pardessus Tépaule vous sont déjà connues.

Pour lancer la mouche horizontalement ou sous la main, comme disent les Anglais [underhandedcast — horizontal'Cast)j on doit pencher le corps en avant en s'appuyant sur la jambe droite ^ allonger le bras droit en le baissant un peu, et tenir la canne avec beaucoup de fermeté, le pouce en dessus. La torsion de poignet qu'il faut s'imposer, dans cette position^ pour manier horizontalement une canne même très légère n'est pas précisément agréable. Mais on s'y fait à la longue et c'est seulement lorsque le mouvement s'accomplit sans

i Ein supposant, bieq entendu, (}U*on lance 4e la niain droite.

géne et sans roideur qu'on commence à diriger sa ligne. Je vous conseille de travailler cette gymnastique sur la pelouse, théâtre de vos débuts. Vous y serez plus à Taise et comme dans les premiers temps vous vous fatiguerez extrêmement vite, vous serez mieux à même de multiplier les séances en les faisant durer seulement quelques minutes.

Bien entendu, exercez-vous toujours en visant un but. Je vous préviens, d'ailleurs, que vous ne l'atteindrez probablement pas du premier coup : car placer une mouche où l'on veut en l'envoyant sous la main est cent fois plus malaisé qu'en l'envoyant par-dessus l'épaule.

Dans le lancé horizontal le back-cast s'accomplit le plus souvent sous vos yeux, mais il n'en est pas plus facile pour cela, surtout si vous péchez sur des eaux bordées d'arbres, de buissons ou de grandes herbes. Lorsque toute l'évolution de la ligne se fait sur la rivière, le danger est d'envoyer la mouche au premier temps [back-cast) dans les branches ou dans les roseaux, sur la berge où vous êtes placé. Pour l'éviter arrêtez le mouvement du back'Cast au plus tard lorsque la canne est perpendiculaire au bord de la rivière. Et si les végétations de la rive font saillie sur le courant, n'attendez même pas que la perpendiculaire soit atteinte. Cet arrêt du back-çast en temps opportun est

difScile si vous faites face à la rivière. Vous l'obtiendrez sans effort en vous plaçant obliquement, le corps tourné dans la direction du lancé. Le mouvement que je vous ai indiqué au deuxième temps du lancé par-dessus l'épaule' est très réduit et souvent nul dans le lancé sous la main, qui est d'autant plus parfait que le plan d'après lequel le scion décrit son double arc de cercle est plus rigoureusement parallèle à la surface de l'eau. Il est donc nécessaire de marquer une pause entre le back-cast et le forward'Cast pour que la ligne se développe régulièrement. Si vous oubliez ce détail, le bruit de la mouche qui claque se chargera de vous le remettre en mémoire.

Entre le tancé vertical et le lancé horizontal il y a toutes les nuances correspondant aux 90 degrés d'un angle droit.

' - " . r .'— ' T '.-^■qiue les deux

odes extrêmes vous seront également familières; lorsqu 'il

1 V. lei 5^-

vous sera aussi facile d'envoyer par-dessus votre tète que de faire filer la mouche au ras de l'eau, et cela aussi bien de la main droite que de la main gauche, vous apprendrez sans la moindre difficulté à lancer dans toutes les positions intermédiaires. Pour peu que vous ayez l'instinct de la pèche, vous plierez votre style à toutes les exigences des lieux et du temps, découvrant de vous-même une foule de combinaisons et d'artifices qui vous ouvriront les recoins de plus inaccessibles et qui mettront de lancer sans

les vents les plus contraires'. Tout cela vous, paraîtra simple h concevoir et commode à exécuter,

1 C'eit parce qoe je faia fonds mr voire ingéniosité qna je ne parle ici ni de l'augtiitnteii-ca*l décrit par Chatterton (^An Eiiay on Fly- Fiiking, p. 14). ni du Spey-catl on iwitch-eait dont la ttiéorie a été eipoféa en détail dam le Fiihing Gaietlt de Londres en janvier 1891, p. 38. et dont M. F. U. Balford eipHqae d'une façon très claire l'applicaUon à la pèche de la truite avec la moucbe sèche (Drt/-Fly Fithiitg, p. 63 et inlv.).

pourquoi? Parce que vous aurez commencé par le commencement.

Tout art nécessite un apprentissage manuel que nos dispositions naturelles rendent quelquefois facile, et plus souvent très laborieux. L'élève devient un artiste seulement quand son outil ou son instrument obéit à sa volonté et traduit son idée sans aucun effort. Tant qu'il y a lutte entre le cerveau qui inspire et les muscles qui exécutent, la pensée distraite par ce combat ne se manifeste pas avec toute sa force. Pour qu'elle soit vraiment maîtresse, pour qu'elle domine et frappe, il faut qu'elle soit libérée de toute préoccupation matérielle. L'outil, l'instrument devient alors comme une partie de nous-mêmes, comme un prolongement de notre être. C'est la perfection.

Si vous voulez passer maître en notre art modeste, poursuivez cet idéal, asservissez la béte.Que dans votre main endurcie à la fatigue et rompue à toutes les souplesses, la canne soit comme un morceau de votre bras, aussi obéissante à votre volonté, aussi prompte à exécuter votre pensée que si elle était faite de vos os et de votre chair. Ce n'est pas en huit jours que vous y arriverez, mais vous y parviendrez, je vous le promets, si vous possédez de bons principes, de la persistance et ce qui n'est donné qu'aux élus : le feu sacré !

Deux mots, maintenant, sur le maniement de la canne à deux mains. La théorie se résume en ceci : La main placée au-dessous du moulinet doit n'être quun simple support^ support à peu près immobile, dans lequel joue le bouton de la canne pour suivre les mouvements que lui imprime Tautre main.

En supposant que vous lanciez sur Tépaule droite, placez donc la main gauche au-dessous du sein droit à quelques centimètres du corps; faites-y reposer le bouton de la canne tenue par la main droite, sans raideur, au-dessus du moulinet et de cette même main droite faites exécuter à la canne les mouvements que je vous ai enseignés pour le lancé d'une seule main.

Si vous savez envoyer correctement votre mouche avec une canne single-handed^ vous arriverez très vite à vous servir convenablement de votre nouvel engin.

Le point capital, dont il faut bien vous pénétrer, c'est que la main qui détermine et dirige les mouvements, la main droite, pour le moment, doit servir de moteur, de levier, et nullement de pivot dans l'accomplissement des diverses évolutions. Le pivot, c'est maintenant l'autre main, celle qui est placée sous le moulinet, au bouton de la canne. Cette main-là sera le centre, aussi fixe que pos-

sible, de tous les arcs de cercle que décrira le scion au-dessus de votre tête.

Si vous lancez sur l'épaule gauche, ce rôle de soutien et de pivot appartiendra naturellement à la main droite, qui prendra place sous le sein gauche.

Je me borne à ces indications sommaires, bien persuadé que, si vous êtes un vrai sportsman, la canne à deux mains ne vous paraîtra pas l'arme à préférer pour la pèche de la truite.

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