CHAPITRE XI
Créosoforme.
Le créosoiorme est une combinaison de l'aldéhyde formique avec la Créosote. Il a été obtenu pour la première fois par M. Brissonnet (de Tours), en 1898.
C'est une poudre jaune verdâtre, sans odeur ni saveur, non toxique, insoluble dans l'eau et la glycérine.
Il renferme 96 0/0 de créosote et 4 0/0 d'aldéhyde formique. On peut donc dire que le créosoforme résulte de la combinaison de deux puissants antiseptiques.
Au contact de la cellule vivante, il se décompose Propriétés graduellement en créosote et aldéhyde formique à lologiques,
l'état naissant. Par là, il réalise l'antisepsie des plaies. Aussi est-ce surtout comme antiseptique
chirurgical, comme succédané de l'iodoforme, qu'on a proposé le créosoforme. L'iodoforme et d'autres antiseptiques, comme les solutions phéniquées, présentent^ au point de vue de la cicatrisation des tissus et du processus de réparation cellulaire, de sérieux inconvénients ; les plaies sont longues à se cicatriser et c'est ce qui explique que les vieux chirurgiens éprouvent encore une certaine répugnance pour les antiseptiques. Si les solutions antiseptiques détruisent les germes, elles brûlent, en revanche, les tissu s pour la plupart; les cellules vivantes, les capillaires se ratatinent ; la diapédèse est considérablement gênée, et, par conséquent, la cicatrisation est retardée.
D'après les expériences qu'on a faites avec le créosoforme, expériences qui se trouvent consignées dans la thèse du Docteur E. Petit (Paris, 1899), le créosoforme n'aurait pas, sur la cellule vivante, cette action toxique et cette influence retardante sur le processus artériel... En dehors des qualités inhérentes à ce médicament, qui sont la non toxicité, l'absence d'odeur et de causticité, et, disons-le aussi, le bon marché, cette poudre à base de Créosote et de formol pourra nous rendre de précieux services principalement à la campagne, pour les tuberculoses cutanées ou osseuses bien limitées.
Le créosoforme Dès qu'on a connu cet agent antiseptique, on l'a
^* employé pour les cas les plus rebelles. C'est ainsi
qu'on a traité un certain nombre de cas d'ozène et
avec un succès relatif, de vieilles plaies rebelles, etc. Lies observations rapportées n'étant pas suffisamment probantes, nous préférons les passer sous silence jusqu'à nouvel ordre. M. E. Petit rapporte plusieurs expériences pour démontrer la non toxicité du produit. C'est ainsi que l'auteur a pu faire absorber à un chien, pendant douze jours, de i o à 20 grammes de créosoforme, sans qu'il ait provoqué aucun accident. Le douzième jour seulement, l'animal eut un peu de diarrhée sanguine qui disparut spontanément au bout de trois jours.
J'ai reproduit moi-même cette expérience chez deux chiens qui ont supporté une dose graduellement augmentée de 1 à 1 5 grammes. Ce n'est que le vingthuitième jour chez l'un et le trente et unième jour chez le deuxième animal que cette diarrhée simple se produisit. En moins d'une semaine, le phénomène diarrhéique cessa.
M. E. Petit eut également l'occasion d'éprouver Observations la puissance antiseptique du créosoforme dans quinze cliniques
affections chirurgicales diverses. De ces différents cas, nous ne voulons reproduire que trois observations très intéressantes.
Observation. — Adénite tuberculeuse.
Il s'agit d'un petit enfant de trois ans, E. P., qui présentait à droite dans la région mastoïdienne, une
petite adénite suppurée d'origine bacillaire. Ce petit ganglion fut enlevé et Ton vit l'insertion supérieure du sternocléido-mastoïdien. L'opération fut faite le i er août 1899 et la plaie ne fut pas réunie par première intention, car nous sommes dans notre campagne très défiants, et nous préférons, malgré tous les soins et toutes les précautions, ne pas réunir par première intention.
Nous avons saupoudré la plaie de créosoforme et par -dessus nous avons appliqué un petit morceau d'ouate. Nous avons assisté à la guérison de cet enfant; tous les deux jours, le pansement était renouvelé, et l'on* constatait que " la plaie opératoire se rétrécissait de plus en plus.
Le petit enfant ne présenta jamais aucun symptome d'intoxication et, au niveau de sa plaie, nous n'avons jamais constaté aucun tissu d'érythème.
Observation. — Phlegmon périnéphrétique .
Le malade de cette observation est un jeune homme de vingt-sept ans, qui avait un phlegmon périnéphrétique du côté droit, abcès consécutif à un traumatisme datant d'une année. J'incisais avec l'aide d'un de mes confrères cet abcès et une quantité de pus que nous pouvons évaluer à un demi-litre, fit irruption.
Une mèche de gaze imprégnée de créosoforme fut introduite dans la plaie et par-dessus du coton hydrophile. Le pansement fut maintenu par un bandage
de toile improvisé. Ce jeune homme resta malade quinze jours, et la plaie ne fut complètement fermée qu'au bout de trois semaines. Dans les deux derniers jours, on n'appliqua que des compresses de tarlatane. Mais malgré la grande quantité de créosoforme introduite dans la plaie, jamais aucun accident ne survint.
Observation. — Abcès froid de la' paroi thoracique. Cet abcès froid qui se présentait chez une femme de 24 ans, n'avait aucune origine osseuse, aussi la simple ponction fut-elle pratiquée, et grâce à l'aide i3e notre petit appareil, nous avons après l'évacuation du pus, lancé du créosoforme par l'ouverture qui avait été faite dans le point le plus déclive ; trois jours après cette petite opération, notre malade revint se faire panser, elle n'avait eu aucun symptôme d'intoxication, nous introduisons à nouveau du créosoforme dans l'intérieur de l'abcès, et huit jours après ce dernier pansement, toute suppuration était tarie et la plaie de la ponction était fermée.
M. Petit cite plusieurs autres cas de fistule simple où le créosoforme lui donna des résultats beaucoup plus rapides que ceux obtenus avec d'autres antiseptiques et particulièrement avec l'iodoforme.
Opinion personnelle.
Nous avons eu l'occasion de contrôler au point de vue clinique ces faits et nous les trouvons absoluments exacts. C'est ainsi que nous avons traité par le créosoforme une fistulette mammaire consécutive à l'ablation d'un kyste tuberculeux. Cette fistulette suintait depuis 2 mois malgré l'application de divers antiseptiques appliqués méthodiquement. Nous insufflâmes de la poudre de créosoforme dans le trajet fistuleux et nous couvrîmes en permanence la plaie avec une couche de même poudre. Au bout de 1 1 jours, la fistule fut tarie et la plaie cicatrisée.
Nous obtînmes le même résultat thérapeutique dans 2 cas de fistule rectale opérés dont la cicatrisation fut assez rapide.
Enfin, un vieillard artério-scléreux vint nous consulter pour une plaie rebelle d'origine variqueuse de la jambe. Cette plaie, qu'on avait déjà soignée avec les antiseptiques les plus divers, se cicatrisa au bout de 27 jours de traitement par le créosoforme.
Tels sont les cas chirurgicaux où nous eûmes l'occasion d'essayer la puissance thérapeutique de cet agent. A l'intérieur, nous avons également administré le médicament à une dose variant de 2 à 5 gr. dans des cas de diarrhée rebelle chez des phtisiques et chez 4 malades, le résultat fut obtenu en moins d'une semaine.
Action de V agent
Comment agit le créosoforme à l'intérieur ?
L'examen des urines de malades qui absorbent une certaine quantité de créosoforme décèle la pré-
sence de créosote éliminée. Cet agent est donc dédoublé tardivement dans l'intestip. en créosote et en aldéhyde formique et il devient aussi un puissant antiseptique intestinal.
Le créosoforme est le composé le plus riche en créosote. Il en contient 96 %, aussi l'appelle-t-on « créosote en poudre ».
A part son emploi chirurgical nous pensons qu'il doit être utilisé dans le traitement de la tuberculose, par la voie stomacale, surtout chez les malades qui se prêtent mal aux injections de phosphate de créosote.
Son absence de goût fait qu'il est facile à absorber. On l'emploie à la dose de 2 à 3 grammes par jour en cachets de 5o centigrammes. Mieux encore on fait aujourd'hui des granulés au i/5 très agréables et contenant 1 gramme de créosoforme par cuillerée à café.
Les communications orales qui nous été faites indiquent que le créosoforme est efficace contre la tuberculose, et certains le prescrivent aux lieu et place de la créosote.
Nous espérons faire de nouvelles tentatives cliniques de ce produit absolument inoffensif. En attendant nous nous rallions absolument aux conclusions du Docteur Petit.
« Comme nous le disions au commencement de notre thèse, l'emploi des antiseptiques tend de plus en plus à disparaître et nous savons que la plupart des jeunes chirurgiens se contentent d'ouvrir une collection purulente pour donner issue au pus sans laver ou cautériser la cavité où était collecté ce pus.
En effet, nous avons observé au début de l'anti-
sepsie, alors que nous commencions nos études médidicales, des plaies lavées avec les solutions phéniquées concentrées qui étaient absolument aseptiques, et complètement recouvertes de bourgeons charnus. Aussi ces plaies mettaient beaucoup plus longtemps à se cicatriser que d'autres qu'on laissait un peu suppurer; aussi nos maîtres, de vieux chirurgiens de province, avaient-ils raison jusqu'à un certain point démontrer une certaine répugnance pour .les antiseptiques. En effet, l'eau phéniquée forte est très caustique: si elle détruit les germes, elle brûle les* tissus, on voit ceux-ci changer de couleur et blanchir lorsqu'on les lave avec une solution phéniquée un peu forte; les cellules vivantes, les capillaires se ratatinent, la diapédèse est considérablement gênée et par conséquent la cicatrisation marche moins vite.
L'iodoforme et ses succédanés, comme les antiseptiques liquides, tendent à être complètement abandonnés. En sera-t-il de même pour le créosoforme ?
Nous osons affirmer que non ; car en dehors des qualités inhérentes à ce médicament qui sont la non toxicité, l'absence d'odeur et de causticité et disons-le aussi le bon marché, cette poudre à base de créosote et de formol pourra rendre de précieux services principalement à la campagne pour les tuberculoses cutanées ou osseuses bien limitées et nous comptons publier dans un autre travail le résultat de nos observations. Nous savons que dans la plupart des cas de tuberculose osseuse, il faut enlever le foyer malade, faire un grattage de l'os; mais si ces opérations se font facilement dans les grands centres, il n'en est pas de même dans les campagnes et les praticiens pourront
bénéficier de la poudre de créosoforme, en se servant du pulvérisateur que nous avons présenté dans notre thèse.
Ils pourront par ce moyen, dans certains cas de tuberculose osseuse des os longs, arriver directement
sur la lésion, la saupoudrer de créosoforme et espérer guérir leurs malades, sans avoir à leur parler d'opérations,- et toutes les fois que l'on pourra s'en passer, on pratiquera avec bénéfice ces injections locales de créosoforme, sans faire courir tous les risques que comporte tout traumatisme r opératoire. Nous espérons d'ailleurs que quelques cas d'amélioration et de guérison totale de tuberculose osseuse seront publiés d'ici quelque temps. »