CHAPITRE XVI
Résumé de la médication créosotée (i)
De la longue étude que nous venons de faire de la médication créosotée, deux conclusions se dégagent au point de vue clinique :
i° L'emploi des polyéthers de la créosote est supérieur à l'emploi de la créosote en nature.
2° Parmi les polyéthers créosotes, ceux qui donnent les meilleurs résultats thérapeutiques sont ceux où il entre un radical phosphore.
Mais il ne suffit pas de constater les faits, il faut
encore les expliquer, ou tout au moins en tenter une
i interprétation fondée sur la physiologie normale et
pathologique. C'est donc le mode d'action de la médication créosotée et surtout phospho-créosotée que
j nous voudrions élucider en terminant cette étude.
j (i) Chapitre écrit en collaboration avec M. A. Roblot.
l88 SAMUEL BERNHEIM
Court aperçu sur le mode d'action de la Créosote.
Du mode d'action de la créosote, nous ne dirons que peu de chose, cette question ayant reçu de nous, dans un précédent chapitre, le développement qu'elle comporte.
Nous avons vu que diverses interprétations en avaient été proposées : Nous ne ferons que les résumer :
i° On a dit tout d'abord que la créosote agissait par son pouvoir antiseptique qui est incontestable et qui a été mesuré par Bouchard. Selon cet auteur, la puissance antiseptique de la créosote serait égale ou supérieure à celle de l'acide phénique. Le développement du bacille de Koch est empêché dans du bouillon glycérine et peptonisé, par o gr. 3o de créosote pour i.ooo; o gr. 5o pour 1.000 suffisent dans le sérum gélatinisé de Koch ; o gr. 062 pour 1 .000 apportent déjà, d'après Guttmann, un retard considérable à la culture. Et Guttmann pensait que si l'on pouvait introduire dans l'organisme une quantité de créosote telle que le sang en contint un certain temps 1 pour 4.000 de sa masse totale, la pullulation des bacilles pourrait cesser. Mais il est impossible, pensait Guttmann, d'introduire dans l'organisme une si grande quantité de créosote. Si l'on admet
que la masse sanguine est chez l'adulte le i/i 3 environ du poids du corps ; la quantité du sang chez un homme de 60 kilogr. serait de 4.615 gr. (soit 4 lit. 1/2 à 5 litres), et il faudrait pour atteindre la proportion de 1 pour 4.000 qu'un gramme de créosote circulât dans le sang. Guttmann pensait que ce taux ne saurait être atteint sans danger. Nous avons vu, au contraire, que par la méthode hypodermique à doses intensives, par l'emploi des polyéthers de la créosote, ce rapport de la créosote introduit à la masse sanguine pouvait être et avait été maintes fois atteint* Est-ce à dire que, de ce fait, la pullulation bacillaire ait été suspendue? La clinique presque toujours a répondu négativement.
C'est donc que, si la créosote agit contre l'infection tuberculeuse ou contre les infections secondaires développées à côté d'elle, elle le fait sans le concoui s de son pouvoir antiseptique.
Sans doute, il y aurait à rappeler ici les expériences de laboratoires si nombreuses qui ont résolu la question tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Nous avons parlé des expériences de Bouchard sur les lapins, d'où il avait conclu à un pouvoir directement antibacillaire de la créosote sur le processus tuberculeux.
Confirmatives de ces expériences furent celles de Goze et Simon trouvant que, en injectant à des animaux des crachats contenant des bacilles et mêlés depuis quarante-huit heures à de la créosote, celle-ci
La créosote agit
contre
l'infection
tuberculeuse.
29O SAMUEL BERNHEÏM
entravait le développement de la tuberculose ; — les expériences de Schneller, qui croyait pouvoir combattre l'infection tuberculeuse chez les lapins, au moyen des inhalations d'eau créosotée ; — celles de Pilotte constatant qu'une solution de créosote à 1 °/ entrave le développement des bacilles de la tuberculose sur des terrains morts.
Mais à ces expériences confirmatives de l'action antibacillaire de la créosote, on pourrait aussi justement opposer celles de Cornet, qui dans le laboratoire de Koch, introduisant de la créosote même à doses considérables dans l'estomac de cobayes tuberculisés, n'a pu entraver le développement des bacilles.
Uanti$epsiç L'action antibacillaire de la créosote — l'Anti-
pulmonaire n'est sepsie pulmonaire, comme on l'avait espéré, par elle
P ns > j ,1
démontrée assurée — n est donc rien moins que prouvée ; et les
partisans les plus convaincus semblent peu à peu avoir renoncé à cette explication. Outre que la créosote, quand elle agit, produit parfois des effets utiles à des doses qui ne peuvent guère atteindre la vitalité du bacille de Koch, et qui ne sont pas nécessairement très élevées, mais assez loin des confins de l'intolérance — il faut bien le dire qu'il ne lui est guère facile d'atteindre ce bacille, infiltré dans le tissu pulmonaire interstitiel, entouré d'une gangue isolante de sclérose, protégé par les néo-formations cellulaires réactionnelles, isolé en quelque sorte de la circulation par l'oblitération vasculaire qui se produit autour des tubercules.
L'action spécifique de la créosote sur le bacille de Koch est donc très probablement illusoire.
Alors, on a proposé d'autres explications.
Et l'on a dit que la créosote agit indirectement sur le processus tuberculeux.
a) Comme, presque toujours, le véhicule choisi pour la créosote est l'huile , soit l'huile de foie de morue pour l'administration gastrique, soit l'huile d'olive stérilisée par la voie hypodermique, on a prétendu (Landouzy) que les effets curatifs ou d'amélioration attribués à la médication oléo-créosotée étaient en réalité plus imputables au corps gras qu'à la créosote.
Mais si l'huile est de fait un parfait excipient pour la créosote, de ce qu'elle ajoute très certainement ses effets à titre d'aliment d'épargne à ceux de la créosote, il ne semble pas légitime de dénier à celle-ci toute action thérapeutique, et de faire attribuer à une seule des deux substances collaboratrices, la totalité de l'action médicatrice. Ce qui le prouve bien, c'est que la médication oléo-créosotée provoque souvent, chez le malade, un accroissement du poids du corps très supérieur à la quantité d'huile ingérée. Il y a donc là plus qu'une action mécanique calculable par simple addition. Et il y a certainement une action multiplicative dont la dynamogéniture nous échappe peut-être mais n'en est pas moins nécessaire.
*4l7w« indirecte de la Créi $jle sur le bacille
tlyiiamagèniqtie rf« la créosote.
b) — Et c'est précisément une action dynamogène que Burlureaux accorde à la créosote. C'est poser un postulat pour se dispenser de chercher autre chose.
c) — De cette action dynamogène, on a imaginé divers mécanismes.
Koelscher et Seifert pensent que la créosote neutralise les toxalbumïnes fabriquées par les bacilles de la tuberculose.
Fernet lui attribue des propriétés sclérogènes.
Simon, élève de Burlureaux, comparant les effets de l'injection créosotée à ceux des tentatives toxinothérapiques faites par MM. Hallopeau et Roger pour combattre le lupus par les injections de cultures microbiennes stérilisées, conclut que la créosote exalte les défenses naturelles de l'organisme, favorise le pouvoir phagocytaire, et provoque des conditions cellulaires et humorales telles que la source des agents microbiens est incompatible avec elle.
Ainsi c
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 2û3
Arloing a montré que sous l'influence de la créo sote le sérum du sang de chèvre acquiert des propriétés agglutinantes à l'égard du bacille de Koch. Et comme l'agglutination représente un mécanisme de défense vis-à-vis de l'infection, la créosote provoquant cette réaction de l'organisme vivant peut être considérée comme douée d'une action spécifique sur la bacille de Koch, mais par voie indirecte.
Si Ton donne de l'action dynamogène de la créosote, entrevue et invoquée par Burlureaux, cette explication et ce mécanisme, on peut conclure avec Simon que la créosote n'agit « ni comme un antitoxique, ni comme un bacillicide, mais comme un médicament apte à exciter les activités cellulaires et les fonctions phagocytaires en vue d'un humorisme défensif. »
Ainsi comprise, la créosote peut être dite un spécifique indirect de la tuberculose.
Inconvénients de la Créosote
Malheureusement son action curative est limitée par son action nocive. Et cette limite explique ;les échecs de la créosote. Nous avons largement insisté
2g4 SAMUEL BERNHEIM
sur les phénomènes d'intolérance développés par la créosote à doses intensives, sur ses dangers, sur ses contre-indications, pour n'avoir pas à y revenir. Nous rappellerons que les desiderata de la médication créosotée ressortissent aux causes suivantes :
i° La créosote a une intense action corrosive;
2° MM. Bouchard, Gimbert, Burlureaux, Fischer, Gottheil, démontrent que pour agir, la créosote doit être administrée à hautes doses. Mais à hautes doses sûrement, à petites doses quelquefois, la créosote en nature est toxique. Elle n'est plus un médicament, mais un poison coagulant l'albumine (Friedheim).
« En résumé, dit Lorot, la créosothérapie nous met en présence de ce dilemme: la créosote est irritante et parfois dangereuse à petites doses, et pour en retirer des résultats dans le traitement de la phtisie, il faut en absorber de hautes doses. La créosote, pour agir, nécessite des doses élevées ; ces doses élevées sont toxiques. En un mot, l'action curative de la créosote est neutralisée, dépassée, annihilée par l'action toxique. »
La difficulté, nous l'avons vu, a été résolue par I'éthérification de la Créosote, c'est-à-dire en la combinant à un acide, l'action corrosive et toxique disparaît. L'action curative seule demeure.
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRéOSOTltfi 2l)D
Avantages des polyéthers de la Créosote
Nous avons vu en effet que, indépendamment de leurs propriétés individuelles, les polyéthers de la créosote présentaient les avantages suivants :
i° Absence de toxicité, au moins aux plus hautes doses curatives nécessaires. Tandis que la créosote peut être toxique à petites doses (Simon et Burlureaux ont cité un cas de mort après absorption de o.î5 centigrammes de créosote; un cas d'empoisonnement avec dix-huit gouttes. Bard rapporte un cas de mort avec trois grammes de Gaïacol, etc.), aucun sel de créosote n'a jamais causé ces accidents. Lorot, qui en a fait une étude complète, a pu les administrer pour la plupart à hautes doses sans inconvénient. C'est ainsi qu'il a donné une fois 40 gr. 48 de créosote sous forme de carbonate de créosote sans autre inconvénient que les urines noires.
Il est donc vrai, à la lettre, de dire que la médication créosotée intensive n'est pas réalisée par la créosote pure, — parce que par elle, en effet, le plus souvent non réalisable — mais par les dérivés de la créosote, par les éthers.
2 Et si cette médication intensive est possible, c'est vraisemblablement parce que le dédoublement des
296 SAMUEL BERNH&IM
sels créosotes ne s'opère que dans l'intestin, mettant en liberté l'acide éthérifiant et la créosote, et ne s'opère que lentement pour répartir la créosote sur une vaste surface d'absorption. Pour tous les éthers de la créosote, la transformation est la même. Et le mode d'action vraisemblablement identique.
3° Les sels de créosote ont pour propriété fondamentale de modifier l'organisme. Lorot, expérimentant sur des cobayes, a trouvé que, à petites doses, ce sont des excitants de la nutrition; à hautes doses, ils amènent l'amaigrissement; à très haute dose, la congestion pulmonaire puis la mort. Mais cette congestion pulmonaire, fatale à très hautes doses, existe pour tous les degrés de la médication créosotée. Peu accentuée, elle est alors un adjuvant et une collaboratrice des défenses naturelles. Rokitansky a montré qu'il existe une incompatibilité entre la tuberculose et l'insuffisance mitrale qui cause l'hyperhémie du poumon. Le bacille de Koch se développe d'autant mieux que le poumon est plus anémié, soit du fait d'une maladie (rétrécissement congénital de l'artère pulmonaire) — soit naturellement, comme il arrive pour les sommets, du fait de la position verticale du corps (Jacoby).
Enfin, cette congestion ayant pour effet de provoquer un afflux de sang au niveau des lésions, a encore un rôle défensif vis-à-vis des bacilles : pour Buchner les alexines du sang normal sont de merveilleux défenseurs contre les microbes, — et d'après Schulster, le sang veineux fraîchement émis possède des propriétés bactéricides énergiques.
4° Un effet physiologique caractérise encore l'ac-
lion des éthers créosotes. Il est dû à leurs propriétés antithermiques. On sait combien l'hyperthermie de l'hecticité est tenace; elle cède volontiers à l'influence des sels de créosote. « Quand on fait, dit Lorot, une injection de 10 grammes de carbonate de créosote à un phtisique qui a de la rougeur des pommettes, les joues qui étaient d'un rouge vermillon perdent de leur éclat, et ce faux rouge s'éteint peu à peu pour faire place, au bout de quelques heures, à la colloration habituelle du visage. »
5° Ce qui fait, enfin, la supériorité thérapeutique des éthers de la Créosote, c'est leur action acidifiante créant un milieu humoral artificiel qui rappelle le sol arthritique, et qui est impropre à la pullulation microbienne.
C'est là une considération qui mérite d'être développée — car c'est elle qui, selon nous, explique surtout la supériorité des éthers créosotes — et parmi eux l'efficacité vraiment remarquable de ceux qui contiennent un radical phosphore.
Considérations pathogéniques Le terrain tuberculeux est un terrain hypoacide
Naguère encore à la suite des travaux de Bouchard et de ses élèves, on considérait le taux de notre alcali-
2uS
nité humorale comme la mesure de notre résistance aux infections, L'hyperalcalinité était la meilleure défense que nous pouvions opposer aux invasions microbiennes — et c'est elle que, thérapeutiquement, il semblait, à priori, utile de réaliser. Or, des travaux récents, inspirés à la fois par une plus rigoureuse observation des faits et par une interprétation chimico-physiologique plus juste, sont venus s'inscrire en faux contre cette conception.
Antagonisme
des terrains
arthritique et
tuberculeux:.
Le docteur Boureau, de Tours, se fondant sur l'antagonisme des terrains arthritiques et tuberculeux, et déterminant les différences qui les distinguent dans leur chimisme humoral, a le premier, croyons-nous, émis l'avis que l'antagonisme chimique des deux processus reconnaissait comme raison une différence fondamentale dans leur acidité relative, l'un, processus de résistance à l'infection, caractérisé par son hyperacidité; l'autre, processus de défaillance, évoluant sur un terrain hypoacide.
Tout récemment enfin, M. Joulie, généralisant ces données et résumant dans une lumineuse publication « Urologie pratique » et « Thérapeutique nouvelle », les faits observés au cours d'une longue expérience et scientifiquement contrôlés, édifiait, avec une grande puissance de déduction, une théorie nouvelle des processus morbides, de la pathogénie d'un grand nombre d'affections, et des modes réactionnels
que les anciens cliniciens décrivaient sous le nom de diathèses.
Les processus morbides, selon M. Joulie, se peuvent réduire à deux mécanismes pathogéniques : Thypo et l'hyperacidité, celle-là plus fréquente que celle-ci — et celle-ci, à son ultime période trouvant souvent sa conclusion dans celle-là. L'hypoacidité humorale — telle est, en dernière analyse, et presque toujours, la raison de la défaillance de l'organisme, hypoacidité qui a son reflet et son témoignage chimiquement appréciable dans l'acidité urinaire.
Les maîtres de la clinique, à une époque où la cli- Cachexie alcaline nique occupait nécessairement (ce qui devrait être encore un surplus) le premier plan de la méthodologie médicale, Trousseau et Pidoux, ne s'y étaient pas trompés — et leur clairvoyance avait deviné ce que nos moyens d'investigation plus précis viennent de découvrir : ils avaient appelé l'attention des médecins sur la cachexie alcaline. On devait en sourire un peu... Parlant des inconvénients reprochés à la médication alcaline en matière de thérapeutique gastro-intestinale, M. Albert Mathieu disait d'elle... « tout cela n'est pas bien grave, et l'on ne craint plus guère actuellement la cachexie alcaline dont Trousseau et Pidoux ont effrayé les médecins... » L'alca-. linité est cependant plus redoutable qu'on ne l'avait cru. Et il est curieux de constater, en passant, que
3ûO SAMUEL BERNHEIM
nous ayons mis aussi longtemps à nous en apercevoir.
Ce qui longtemps a égaré l'interprétation de faits et leur explication scientifique, c'est — comme le remarque bien M. Joulie — le dogme intangible de l'alcalinité du sang.
« Le sang est alcalin, dit-on, c'est-à-dire qu'une goutte de sang déposée sur du papier rouge de tournesol le ramène au bleu. Mais cela prouve-t-il que le sang possède réellement des propriétés chimiques alcalines? Evidemment non, puisque les bicarbonates alcalins, les phosphates bisodiques et bipotassiques, le biborate de soude, etc.. qui sont des sels acides, c'est-à-dire capables de se combiner avec de nouvelles quantités de bases, possèdent aussi la propriété de ramener au bleu- la teinture de tournesol rougie par un acide.
Les caractères d'acidité ou d'alcalinité tirés de l'action des corps sur le tournesol sont donc bien loin de posséder une valeur absolue... En 1876, Rouelle avait affirmé que l'alcalinité du sang était due à de la soude. On l'a ensuite attribuée à la présence d'une petite quantité de phosphate trisodique . Mais depuis les travaux de Fernet, Meyer, Ludwig et ses élèves, on sait que le sang contient toujours de l'acide carbonique libre, ce qui exclut absolument l'existence, dans ce même liquide, de tout alcali libre, de tout carbonate neutre et de tout phosphate tribasique. L'alcalinité apparente du sang est due uniquement à des bicarbonates, les seuls sels à réaction alcaline sur le tournesol capables de coexister avec l'acide carbonique libre. Le sang est, en réalité,
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 3oi
un liquide à propriétés chimiques acides puisqu'il contient des sels acides et même un acide libre : l'acide carbonique. »
On peut donc conclure avec Gautrelet: « A l'état normal, le sang est un liquide de composition chimique acide, comme il est de fonction physiologique acide. »
Et Ton peut dire — toutes choses égales d'ailleurs, et se maintenant dans les limites physiologiques — que le coefficient de la résistance morbide a pour mesure l'acidité du sang, conséquemment l'acidité humorale. Nous sommes loin, on le voit, de l'hyperalcalinité protectrice et curative.
Quelles sont donc les conséquences de Phyper et de l'hypoacidité hématique ?
« L'hyperacidité du sang, a dit M. Joulie, a pour effet d'augmenter sa viscosité et, par suite, de gêner sa circulation qui subit de ce fait un certain ralentissement ayant pour conséquence une diminution des oxydations et des échanges et un certain ralentissement de la nutrition. Aussi voit-on généralement coïncider avec la gravelle urique une série de maladies chroniques générales (terrain arthritique, de M. Boureau ) faisant partie des maladies par ralentissement de la nutrition décrites par M. le Professeur Bouchard.
« Le défaut d'acidité urinaire résulte, au contraire, d'une diminution de l'acidité du sang, ç'est-à-
L y acidité du sang
représente
le coefficient
de résistance
morbide.
dire d'une augmentation de la proportion de bicarbonates et de phosphates alcalins qu'il doit contenir normalement. Or, l'augmentation de ces sels a pour effet de diminuer la viscosité du sang, de le rendre plus liquide et, par suite, de le faire circuler plus vite, pour une même impulsion donnée par le cœur. Il en résulte forcément une augmentation de l'oxygène pris dans les poumons, toutes choses restant égales d'ailleurs, d'où une intensité plus grande des oxydations et des échanges et, par suite, l'affaiblissement et la consomption si l'alimentation reste impuissante pour réparer les pertes excessives de l'organisme. » '
1 e H y a eu, en effet, dans ce souci d'activer les
sang hypoacide , , ni- j» i i
favorise échanges cellulaires et d augmenter les oxydations une
ik pullulaiion illusion thérapeutique qui a conduit à plus d'une
Mcumire. erreur. On s'est figuré que cette activité des échanges,
cette intensité des combustions, synonymes d'une rénovation cellulaire incessante, étaient tout bénéfice pour l'organisme. Mais outre que cette intensité des échanges, cette activité fonctionnelle imprimée à tous les organes, allait contre une loi thérapeutique générale qui veut ( et nous y avons insisté ailleurs, en étudiant longuement la cure de çepos chez le phtisique) que l'organe malade soit soumis au repos — la médication alcaline ou la constitution humorale hypo. acide, en favorisant la circulation plus rapide d'un sang plus fluide avait pour effet de favoriser du même
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 3o3
coup la mobilisation des bacilles et de concourir à la généralisation microbienne dans l'économie.
L'infériorité constitutionnelle au point de vue résistance et défense — ou erreur thérapeutique dans le même sens — dans les deux cas, l'hypoacidité soit naturelle, soit acquise, créait un terrain tuberculisable.
« Tous les auteurs modernes, dit M. Joulie, affirment que les alcalins activent les combustions, mais jusqu'ici, ils ne se sont guère préoccupés de l'inconvénient de les exagérer ».
Cet inconvénient, au seul point de vue des maladies microbiennes, de la tuberculose, en particulier, nous venons de l'esquisser. Voyons donc les conséquences pathologiques de l'hypoacidité.
M. Joulie les énumère :
« L'anémie, la polyurie, la glycosurie polyurique, les dyspepsies alcalines, les cancers, la scrofule, la pneumonie, la turberculose et toutes les maladies contagieuses ou microbiennes.
« En outre, pour nous, il est absolument certain que diverses maladies rattachées par les auteurs à la diathèse arthritique ou hyperacide parce qu'elles en sont très fréquemment les conséquences, dépendent, au contraire, de l'hypoacidité. Telles sont, par exemple, la cachexie goutteuse, toutes les maladies consomptives, le rachitisme, certaines néphrites, les gravelles phosphatique et oxalique, la dyspepsie
Conséquences
pathologiques de
l'hypoacidité.
hyperchlorhydrique, les varices, les hémorroïdes et beaucoup de dermatoses, entre autres l'eczéma.
« La grande famille des maladies par ralentissement de la nutrition, décrite par M. Bouchard, devra être divisée en deux branches parce que la nutrition peut se trouver ralentie de deux façons bien différentes: i° par diminution des échanges organiques, abaissement des oxydations : diathèse hyperacide ; 2° par excès des oxydations, dépense dépassant la recette : diathèse hypoacide (Pathogénie du terrain tuberculeux).
Parmi les conséquences de l'hypoàcidité, il en est deux.sur lesquelles M. Joulie insiste et qui nous intéressent aussi, au seul point de vue de la pathogénie de la tuberculose.
i° La première, c'est la fluidité excessive du sang d'où une accélération dans son cours et apparition de la tachycardie. Et l'on sait, du reste, que la tachycardie est la règle chez les tuberculeux. C'est même un bon élément clinique de diagnostic précoce de la tuberculose. N'a-t-on pas dit : « Chez le tuberculeux, la fièvre est plus au pouls qu'à la température ? »
2° Mais en outre, à ce dernier point de vue, la deuxième conséquence de l'hypoacidité est l'exagération des oxydations, et par conséquent l'élévation de la température centrale. Ainsi se trouve expliquée, beaucoup mieux que par l'influence thermogène des toxines ou des microbes, à une période où rien n'autorise à dire que l'invasion bacillaire soit certaine, cette hyperthermie inquiétante qu'on trouve non seulement chez le phtisique confirmé, mais encore chez le candidat à la tuberculose. C'est le terrain qui
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 3o5
se prépare pour Téclosion de la maladie et la prolifération bacillaire. C'est l'hypoacidité qui, antérieurement à tout envahissement microbien, manifeste son influence par une élévation thermique.
Mais tout cela, dira-t-on, ne sont que des con- Sol déminera' isé ceptions à priori et des déductions théoriques.
L'observation les confirme-t-elle ? Nous avons, plusieurs fois, au cours de ce travail, rappelé les recherches du docteur Boureau sur l'hypoacidité de la tuberculose et de l'hyperacidité de l'arthritisme.
Rappelons-en seulement les conclusions.
Terrain tuberculeux. — Déminéralisé. Pauvre en chlorures aux dépens de la chaux et de la potasse. Hypoacide.
Terrain arthritique. — Surminéralisé. Riche en chlorures aux dépens de la soude et de la magnésie. Hyperacide.
Le terrain normal renferme, d'après Gaube :
Azote 1 5 . 24
Matières minérales 1 8 . 5o
M. Boureau trouve, pour le terrain tuberculeux, une moyenne de :
Azote 10. 11
Matières minérales 9
Or, M. A. Robin a démontré qu'à l'état physio-
3oC SAMUEL BERNHEIM
logique, la quantité d'azote doit toujours être inférieure à la quantité de matières minérales totale, L'azote a pris dans le terrain tuberculeux une prépondérance anormale. C'est un sol déminéralisé.
Urine En outre, l'urine du tuberculeux est pauvre en
chlorure (moyenne : 2,90 de chlore pour a 10, chiffre normal). L'urée est diminuée dans 68 0/0 des cas (Berlioz).
Le coefficient azoté (rapport de l'urée aux matières solides) est abaissé surtout à la deuxième période (39 0/0 au lieu de 5o 0/0).
Quant à l'acidité totale de l'urine, nous l'avons, comme Boureau, toujours trouvée diminuée. Cette diminution est d'ailleurs très variable.
Les auteurs s'accordent assez mal sur le chiffre de l'acidité normale.
L. Joulie, au lieu de l'exprimer, comme on le fait ordinairement, en acide chlorhydrique, acide orthophosphorique ou acide sulfurique monohydraté par rapport au titre, pour des considérations que nous n'avons pas à rapporter ici, trouve plus exact et comme fournissant des chiffres d'une plus grande constance et plus comparables entre eux, de l'exprimer en prenant le rapport de l'acidité urinaire à l'excédent de densité de l'urine sur l'eau, rapport qu'il estime normal quand il se maintient entre 4 et 5. Au-dessous, l'urine est dite hypoacide. Au delà,
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 3oj
hyperacide. Si Ton exprime l'acidité par litre en acide chlorhydrique, le chiffre normal oscille entre i gr. 5o et 2 grammes.
Exprimée en acide orthophosphorique ou acide sulfurique monohydraté, l'acidité normale serait de o gr. 069.
Or, si nous exprimons en Hcl l'acidité urinaire du tuberculeux, nous voyons que le coefficient qui la représente est extrêmement variable.
D'abord, il n'est pas rare de la trouver franchement alcaline.
Plus souvent, l'hypoacidité urinaire varie entre o gr. 25 et 1 gr. .
Enfin, le terrain tuberculeux est un terrain qui se Déphos-
déphosphatise. Hariel et G. Daremberg ont montré ihaiijauoi la relation étroite qui existe entre la tuberculose et la phosphaturie. Quand la dénutrition commence chez le phtisique, dit Teissier, elle se révèle par la phosphaturie.
Au début, un tuberculeux perd 3 à 4 grammes de ptiosphate par litre d urine ; et la phosphaturie ne s'arrête qu'à la cachexie.
3o8 SAMUEL BERNHEIM
Conséquences thérapeutiques
S'il est vrai qu'il n'est de saine thérapeutique que celle qui s'inspire de la pathogénie, ces considérations pathogéniques étant posées, quelles conclusions thérapeutiques en tirer ?
Comment soignerons-nous le tuberculeux ?
Remarquons que, sauf application dans le détail, la thérapeutique de la tuberculose est la thérapeutique de l'hypoacidité.
La première médication est d'instituer un traitement acide . Mais quel acide choisir ?
L'acide qui, naturellement, domine dans les humeurs, dans le sang, dans l'urine, et leur communique leur fonction chimique acide.
Or, dit M. Joulie, l'acidité urinaire, reflet de l'acidité humorale, étant due principalement au phosphate acide de soude, nous avons pensé que l'acide le plus convenable pour atteindre le but envisagé était l'acide phosphorique. Il fallait, en effet, un acide minéral, car tout acide organique eut été détruit par oxydation et n'aurait pu laisser définitivement que de l'eau et de l'acide carbonique. Or, les acides sulfurique, chlorhydrique ou nitrique ne peuvent
agir qu'en mettant de l'acide phosphorique en liberté, puisqu'ils trouvent dans le sang un excès de phosphate de soude. Il était donc théoriquement préférable de recourir à l'acide phosphorique afin d'éviter deproduire des chlorures, des sulfates ou des nitrates, au moins inutiles...
Cet acide remplit d'ailleurs dans l'économie un
rôle physiologique des plus importants, puisque tous
les tissus animaux, soumis à l'incinération, laissent
des cendres presque exclusivement composées de
phosphates.
M. L. Jouly a reconnu que, suivant les bases auxquelles il s'associe, l'acide phosphorique est plus ou moins utile à la formation de certains organes. Les bases auxquelles il est combiné dans les matières animales sont toujours les mêmes: la chaux, la magnésie, la potasse, la soude, l'oxyde de fer, et probablement l'oxyde de manganèse. Les phosphates en résultant se retrouvent toujours, dans tous les organes, mais en proportions différentes.
Le phosphate de fer domine dans les globules rouges du sang;
Le phosphate de soude, dans les leucocytes;
Le phosphate de potasse dans le système ner-
veux ;
Le phosphate de magnésie, dans le tissu musculaire;
Le phosphate de chaux, dans les os. »
Conclusion : Pour relever l'acidité humorale chez le tuberculeux, nous choisirons donc V acide phosphorique.
3io
y.* pimsnhaturie Nouvel argument en sa faveur: chez le tubercu-
m ique aci e j eux , us e c ^ ez tout autre ma i ac Je, la phosphaturie
phosphorique x ^ 7 r r
accompagne l'hypoacidité : le choix de l'acide phosphorique pour combattre l'hypoacidité possède également l'avantage de combattre les troubles nerveux qui ont pour conséquence l'élimination exagérée des phosphates.
Voilà pour le terrain — telle en est la thérapeutique. — Par l'acide phosphorique nous relevons son acidité et nous combattons sa déphosphatisation.
Mais, toutes les indications sont-elles remplies ?
Ce qui fait qu'un sol tuberculisable devient tuberculeux, c'est l'agent spécifique : le microbe. Le bacille pathogène a donc pour rôle d'actualiser les puissances morbides du terrain.
Or, le bacille, pouvons-nous le combattre ?
Directement, non, — tant qu'un sérum ou un vaccin antituberculeux n'aura pas été découvert.
Indirectement, oui, — si nous nous rappelons ce que nous avons dit du mode d'action de la créosote au début de ce chapitre.
Nous n'y revenons pas.
Deuxième conséquence : pour lutter contre le bacille même indirectement, c'est-à-dire pour constituer dans l'organisme] un humorismeldéfensif qui mette en* jeu ses puissances] phagocytaires et développe peut-être des antitoxines — faire appel à la créosote.
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 3ll
Conclusions
D'une part, l'acide phosphorique s'impose ;
De Fautre, la créosote.
Le phosphate de créosote, ou plus généralement la médication phospho-créosotée, un polyéther capable de se dédoubler en acide phosphorique et en créosote, répondra donc, aussi complètement que faire se peut en l'état actuel des ressources thérapeutiques dont nous disposons, aux desiderata du traitement de la tuberculose. Comme nous l'avons dit, d'après nos recherches de laboratoire et nos observations, l'expérimentation et la clinique sont d'accord en cela avec la théorie.
De tous les polyéthers créosotes que nous avons étudiés, ceux qui donnent les meilleurs résultats sont ceux qui contiennent un acide éthérifiant phosphore.
Le phosphate de créosote, type de cette médication phospho-créosotée, agit à la fois par son acide phosphorique, grâce à sa fonction chimique acide, grâce à son phosphore pour relever l'acidité, la minéralisation, la phosphatisation du terrain tuberculeux et lui substituer un sol arthritique artificiel — par sa créosote, pour combattre indirectement le bacille pathogène.
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Préface • 7