CHAPITRE PREMIER
Historique de remploi thérapeutique de la Créosote
Ce n'est qu'en i832 que la Créosote fut découverte. C'est à Reichenbach, de Blanko, en Moravie , que nous devons cette précieuse substance. Il lui donna le nom qu'elle a toujours porté de Kréos chair, So^oo je conserve.
C'est lui aussi qui, le premier, en proposa l'emploi dans le traitement de la phtisie. Il est vrai que le mode d'administration auquel il avait recours, était des plus simples : il donnait la Créosote en nature, sur du sucre, à ses malades. On sait quelle est la causticité de cette substance retirée du goudron de hêtre. C'était là un sérieux inconvénient de cette façon de prescrire la créosote, et Reichenbach ne tarda pas de conseiller les inhalations créosotées au lieu de l'ingestion en nature du médicament.
Époque de Reichenbach.
Après lui, Grandjean, Miguet, Werbeck la donnèrent par gouttes dans une potion. Mais on nota bien
Époque de Martin-Solon,
l6 SAMUEL BERNHEIM
vite l'intolérance stomacale que certains malades manifestent pour elle.
Et, après ces succès, presque cette vogue du début, c'est une nouvelle phase, une étape moins brillante qui commence dans l'histoire de la créosote.
Rœhler note qu'elle prédispose aux hémoptysies, qu'elle provoque des vomissements, de la diarrhée et qu'enfin, elle affaiblit le malade par tous ces inconvénients.
Pétrequin déclare lui préférer l'eau de goudron. Martin -Solon, chargé par l'Académie de Médecine d'une étude sur la créosote, fait un rapport qui lui est des moins favorables, et déclare qu'elle doit être à peu près abandonnée.
A partir de i836 le produit de Reichenbach tombe dans un profond discrédit.
Nous verrons que la créosote ne méritait, au début, ni cet excès d'honneur, ni cette indignité précoce.
Il y avait lieu surtout d'incriminer de ce revirement de l'opinion l'insuffisance des méthodes de procédés d'administration et l'impureté des créosotes préparées d'une façon toute primitive.
Époque Mais a P r ès un oubli de quarante ans, M. le profes-
se Bouchard seur Bouchard et le docteur Gimbert, revisant le procès de la Créosote, en appellent du jugement un peu sommaire porté contre elle par Martin-Solon. Leurs travaux datent de 1877. Ils montrent que le rapport de Martin-Solon, lequel s'était arrêté comme mode
d'administration aux inhalations, ne pouvait être favorable à la créosote.
Les inhalations, disent-ils, sont absolument illusoires en raison de la très faible volatilité de ce produit chimique. Ou bien, on Ta prescrit par la voie gastrique aune dose beaucoup trop faible, comme deux ou trois gouttes par jour. Enfin, presque toujours, la créosote dite officinale est un produit impur, mal préparé, très pauvre en gaïacol et composé surtout d'acide phénique. Ce n'est pas dès lors, la créosote que les premiers médecins expérimentaient mais un produit complexe, variable, mal défini qui devait fatalement donner les résultats les plus différents.
Bouchard et Gimbert conclurent que lorsqu'on se servait d'un produit pur administré à doses suffisantes, on obtenait les effets les meilleurs. Nous reviendrons, à propos de l'étude chimique et physiologique du produit, sur quelques-unes de leurs expériences.
Dès lors, la créosote revient en faveur. Nouvelle période dans son histoire. C'est la période des recherches vraiment scientifiques, éclairées par la chimie, la physiologie et les progrès de la méthode hypodermique,
, Après l'échec thérapeutique de la tuberculine, la sérothérapie un instant espérée et qui n'a pas encore dit son dernier mot, l'on revient avec une confiance nouvelle à la Créosote.
Époque moderne Elle est remise en honneur, depuis 1892, par
Burlureaux qui inventa pour elle un appareil des plus ingénieux pour l'administrer suivant la méthode qu'il préconisa en injections sous-cutanées à hautes doses.
Mais tous les malades n'acceptent pas ce mode de traitement; le plus simple étant encore la voie gastrique, on cherche à atténuer la causticité de la Créosote en la donnant dans du vin, du lait, de l'eau, des peptones, de l'huile, etc.
Rosenbach, en 1887, l'administra dans le lait et dans l'huile.
Starck lui reproche de provoquer la toux, l'anorexie, la diminution de poids des malades, de favoriser les sueurs nocturnes, et de laisser dans la bouche du patient un goût nauséabond qui lui est souvent insupportable.
Seifert et Holscher attirent l'attention des praticiens sur son action corrosive et toxique qui la contre-indique dans la tuberculose intestinale et qui, même en l'absence de toute lésion antérieure du tube digestif, cause une inflammation telle de la muqueuse gastro-intestinale que les malades en arrivent à ne plus supporter d'aliments. L'emploi de la Créosote se chiffre alors par un déficit organique.
Bourget dans le même ordre d'idées, constate en 1889, à l'autopsie, que l'estomac et l'intestin présentent des nodules d'inflammation aux endroits où les capsules de Créosote ont vidé leur contenu.
Greif attribue les échecs de la médication Créosotée :
i° — à sa causticité intense, puisqu'une goutte de créosote ou de gaiacol mise sur la langue, détermine une sensation très vive de brûlure.
2 — à son odeur intolérable.
3° — à l'intoxication, au créosotisme qu'elle peut causer et dont les caractères ont été bien étudiés par Burlureaux : vertiges, sueurs, diarrhée, variations brusques de températures; — et aussi (Holscher) irritation des nerfs, malaises, nausées, — effets tardifs à redouter.
.En 1896, à' la Société Médicale des Hôpitaux, M. Catrin déclare que les injections créosotées n'ont que des indications restreintes et beaucoup de contre-indications. M. Fernet relate des phénomènes d'intoxication qu'il range en deux classes : créosotisme aigu et chronique. M. Burlureaux et M. Faisans rapportent plusieurs accidents de pseudo-méningite. M. Ferrand a noté des cas d'empoisonnement suivis de mort.
Causes d'échec de la Créosote.
« En résumé, dit le Docteur Camille Lorot, on « arrive à conclure que la Créosote n'est pas spécifique, « qu'elle n'est qu'un adjuvant dans le traitement de « la tuberculose pulmonaire.
« Son action médicamenteuse ne profite qu'à un
Epoque contemporaine.
» nombre restreint de phtisiques, qui possèdent un « appareil digestif résistant.
« Dans tous les autres cas, cette action est « neutralisée et même dépassée par l'action toxique ; « la créosote délabre l'appareil digestif au point de « réduire au minimum la quantité d'aliments absorbés, « d'où une perte de poids et un amaigrissement « progressif. La Créosote, en effet, s'absorbe en « grande partie par l'estomac, organe si fragile chez « les tuberculeux. Leur place d'armes se trouve de ce « fait soumise à une fonction supplémentaire, elle « qui devrait être, selon le mot d'HAYEM, entourée de « soins pieux. Cette absorption stomacale est très « rapide; il se produit, une action extrêmement « énergique et irritante, suivie d'une longue pause « pendant laquelle il n'y a plus de Créosote dans « l'économie. »
C'est alors qu'à la Créosote on essaye de substituer des composés, des dérivés, sels ou éthers de la Créosote, sur lesquels nous aurons à revenir.
Ces essais sont récents et amènent ce rapide aperçu de l'historique de la Créosote et de son emploi en thérapeutique jusqu'à l'époque actuelle.