‹ La tuberculose et son bacilleChapitre 1 sur 689 · M. PASTEUR · texte numérisé non relu

M. PASTEUR

Respectueux et reconnaissant hommage.

AYANT-PROPOS

Ce livre est consacré à la tuberculose envisagée surtout comme maladie spécifique, infectieuse et parasitaire. Retracer les phases multiples par lesquelles a passé l'étude scientifique de cette maladie, la plus redoutable de toutes celles qui affligent l'espèce humaine, c'est tenter en quelque sorte l'histoire des variations de la médecine elle-même. Considérée autrefois comme l'affection diathésique et constitutionnelle par excellence, créée spontanément par l'organisme sous l'inlluence des causes les plus diverses, la tuberculose s'est finalement révélée comme un type de maladie d'origine extrinsèque et de nature bactérienne. Au prix de quel labeur et de quelles luttes cette notion fondamentale a été acquise, c'est là l'objet traité dans les premiers chapitres de cet ouvrage.

Le bacille de la tuberculose est ensuite étudié dans sa morphologie, ses réactions en présence des matières colorantes, son développement dans les divers milieux de culture, ses principales propriétés biologiques, ses effets pathogènes et toxiques. Des recherches récentes, poursuivies de divers côtés, nous ont appris qu'il existe des différences profondes,

vin

AVANT-PROPOS

tant au point de vue proprement bactériologique qu'au point de vue expérimental, entre le bacille de la tuberculose de l'homme et des autres mammifères et celui de la tuberculose des oiseaux; c'est un des épisodes les plus remarquables dans l'histoire de ce bacille, et qui soulève encore de vives controverses; la question a été traitée avec tous les détails qu'elle comporte.

L'histogenèse du tubercule, malgré les données plus précises dont on dispose aujourd'hui grâce à l'inoculation des cultures pures, continue à être diversement interprétée par les anatomo-pathologistes ; je me suis surtout appliqué à déterminer le rôle qui semble revenir, dans l'édification du nodule tuberculeux, d'une part aux éléments fixes des tissus, d'autre part aux cellules migratrices issues des vaisseaux.

La tuberculose se manifeste spontanément chez un grand nombre d'espèces animales, de même qu'elle peut leur être conférée artificiellement. On trouvera successivement exposées la tuberculose des bêtes bovines, celle du cheval, du porc, du mouton, de la chèvre, du chien, du chat (et accessoirement celle des grands félins), la tuberculose du singe, celle des rongeurs (lapins, cobayes, rats et souris), enfin la tuberculose des oiseaux. La pommelière, à cause de son importance à la fois hygiénique et économique, a paru mériter une description détaillée et approfondie. Des figures exactement dessinées d'après nature permettent de se rendre compte des aspects divers que revêtent les lésions tuberculeuses dans la série animale. Ces enseignements de la pathologie comparée intéressent non seulement l'expérimentateur et le vétérinaire, mais aussi le médecin, qui y puisera une notion plus compréhensive et plus complète de la tuberculose humaine.

La contagion de la tuberculose, dans l'espèce humaine, n'est plus guère contestée; mais, dans beaucoup de circon-

AVANT-PROPOS. ix

stances, elle est difficile à mettre en évidence, précisément à cause de l'extrême diffusion de la maladie, qui rend la filiation d'un cas donné souvent obscure à établir; la longue incubation du mal crée aussi une source d'embarras pour la détermination précise de la contagion. Il en résulte que la statistique, malgré ses imperfections, demeure encore le meilleur élément d'enquête, particulièrement celle qui porte sur la fréquence de la tuberculose dans l'armée, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les couvents, dans les ateliers. La distribution géographique delà maladie; sa fréquence, indépendante des climats, des latitudes et des altitudes mais rigoureusement subordonnée à l'agglomération de la population ; l'infiuence de l'âge, du sexe et des professions sur la mortalité par phtisie : telle est la série des principaux documents passés en revue et qui contribuent à mettre en lumière le rôle prépondérant de la contagion dans la propagation de la tuberculose.

Après la contagion, l'hérédité. Le débat reste ouvert sur la part qu'il convient d'attribuer à l'un ou à l'autre de ces facteurs dans l'étiologie de la tuberculose. 11 n'est pas douteux que la phtisie ne soit remarquablement fréquente dans certaines familles, tandis qu'elle en épargne d'autres placées en apparence dans les mêmes conditions ; dans ces cas, est-ce l'hérédité qui est en jeu, ou seulement la contagion familiale? Quant à l'hérédité elle-même, est-elle liée à la transmission du germe tuberculeux ou simplement à celle de la prédisposition? Un grand nombre de tuberculoses, non seulement de la première enfance, mais même de l'adulte, doivent-elles être ramenées à une infection fœtale restée latente plus ou moins longtemps; en d'autres termes, la tuberculose, à quelque 'âge qu'elle se manifeste, serait-elle, comme l'affirment plusieurs, héréditaire presque toujours et rarement acquise ? Pour élucider sinon pour résoudre

AVANT-PROPOS

définitivement ces problèmes délicats, il est bon de faire appel à tout un ensemble de données : la statistique qui enregistre la rareté extrême de la tuberculose congénitale, chez l'homme aussi bien que chez les bovidés; la clinique infantile qui nous renseigne sur le degré de fréquence et la signification de la tuberculose du premier âge; enfin, l'étude expérimentale de l'hérédité infectieuse et des différents modes de contamination du germe ou du fœtus, soit par contagion intra-utérine, à travers le placenta, soit même par le sperme du mâle tuberculeux.

Tout porte à penser que l'infection tuberculeuse de l'homme s'effectue, dans la plupart des cas, par la voie pulmonaire ; les expériences sur la tuberculose par inhalation montrent combien la pénétration du bacille par cette voie est efficace et dangereuse. Ce sont les crachats desséchés des phtisiques, soulevés sous forme pulvérulente et flottant dans l'air, qui constituent, selon toute apparence, les agents principaux de l'effrayante propagation de la phtisie parmi l'espèce humaine.

L'infection tuberculeuse a lieu aussi, quoique moins communément, par la voie digestive, comme le prouve encore l'expérimentation. Le chapitre consacré à la tuberculose par ingestion est complété par l'examen du danger inhérent à l'usage de la viande et du lait provenant d'animaux tuberculeux, et par la discussion des mesures d'hygiène et de police sanitaire qui s'imposent à cet égard.

Des développements assez considérables sont donnés à l'examen de la répartition du bacille dans les diverses lésions tuberculeuses chez l'homme. La recherche des bacilles dans les crachats, notamment, est traitée avec tous les détails que commande la haute valeur clinique de celte constatation. Il en est de même du rôle des associations bactériennes et des infections secondaires dans le cours de la phtisie ainsi que

AVANT-PROPOS. XI

des rapports que la pleurésie, séro-fibrineuse ou purulente, affecte avec la tuberculose. Une étude détaillée est consacrée au groupe si intéressant des tuberculoses cutanées et des tuberculoses uro-génitales, envisagées comme manifestations tant primitives que secondaires de la maladie. Ainsi se trouve complété l'exposé des principales portes d'entrée du virus tuberculeux et de ses plus importantes localisations, chez l'homme.

Les divers essais d'immunisation contre la tuberculose sont relatés, avec leurs résultats encore bien incertains et discutables ; une étude sur la tuberculine, considérée à la fois comme toxine bactérienne et comme remède contre la tuberculose, termine le volume.

Les questions traitées dans cet ouvrage ont été, pour la plupart, l'objet d'investigations personnelles, tant bactériologiques qu'expérimentales ou analomo-pathologiques, faites par moi ou sous ma direction et dans mon laboratoire, par un certain nombre de chercheurs français et étrangers.

Je me suis attaché non seulement à exposer les travaux contemporains et l'état présent de nos connaissances sur chacune de ces matières, mais encore à en montrer la complète évolution. Dans la marche rapide qui entraîne aujourd'hui la médecine, on est volontiers enclin à perdre de vue les travaux qui ont préparé les progrès actuels ; respectueux du labeur de nos prédécesseurs, j'ai tenu à faire passer sous les yeux du lecteur la longue suite des recherches qui ont conduit à ces grands résultats. Aussi bien, la claire compréhension d'un sujet n'est guère obtenue que si on l'étudié dans la plénitude de son développement historique : en procédant ainsi, on fait acte d'équité en même temps que de méthode et de discipjine scientifique.

Tel est, dans ses parties essentielles, le programme que je me suis tracé ; puisse ce livre y répondre d'une façon

AVANT-PROPOS

satisfaisante et ne pas être jugé trop au-dessous, ni des efforts qu'il m'a coûté, ni du grave sujet qu'il traite, ni surtout du nom glorieux sous l'invocation duquel je le place.

Je remplis un devoir agréable en remerciant publiquement mes éditeurs, MM. liueff et C'°, de la sollicitude qu'ils ont apportée à l'exécution de cet ouvrage ainsi que des lourds sacrifices qu'ils se sont libéralement imposés. J'adresse aussi tous mes remerciements à M. Karmanski pour sa précieuse collaboration artistique; à son pinceau habile et fidèle sont dues la plupart des figures originales qui accompagnent le texte.

Paris, ce 24 mars 1895.

Page 1