ESSAIS D'IMMUNISATION CONTRE LA TUBERCULOSE
Sommaire. — Rcinoculation luijorculcuse chez un animal déjà tubcrculisé : résultats variables de la réinfection. — Prétendue immunité conférée par les lésions scrofuleuscs guéries. — La scrofule est-elle due à une variété spéciale, atténuée, du bacille de la tuberculose? — Exj)érienccs d'Arloing, tendant à différencier foncièrement le virus scrofuleus et le virus tuberculeux. ■ — Critique de ces expériences : c'est une question de dose et non de qualité de virus. — Influence du nombre des agents virulents sur les effets de l'inoculation tuberculeuse, chez le cobaye et le lapin.
Essais d'immunisation du lapin par des inoculations de cultures affaiblies : expériences de Granclicr et Hip. Martin. — Essais d'immunisation par les produits solubles des cultures. — Prétendues vaccinations contre la tuberculose humaine par l'inoculation de cultures aviaires. — Essais de vaccination et de guérison par le sérum d'animaux naturellement réfractaires ou immunisés.
Les travaux de Pasteur et de ses élèves sur l'atténuation artificielle de certains microbes et sur l'utilisation des cultures atténuées comme vaccins devaient nécessairement provoquer un courant de tentatives analogues pour la tuberculose. Mais ici le problème se présentait avec des difficultés particulières, pour deux raisons principales : d'une part, la tuberculose ne paraît pas rentrer dans le cadre des maladies pour lesquelles l'immunité peut être créée par le fait d'une première atteinte ; d'autre part, nous ne sommes pas, jusqu'à présent du moins, en possession d'une variété du bacille de la tuberculose atténué, dans la véritable acception du mot.
La durée et la marche progressive de l'affection tuberculeuse chez l'homme, les longues périodes de silence de la maladie, suivies de recrudescences et de poussées nouvelles, s'ac-
RÉINFEGTION TUBERCULEUSE
cordent mal avec l'hypothèse d'une immunité conférée par une atteinte première. Cet argument cependant n'a pas une valeur absolue, car pour la syphilis une évolution tout aussi lente et des poussées successives s'observent aussi et cependant, il existe une immunité incontestable du fait d'une première infection : l'on sait en efï'et que les lésions syphilitiques ne sont pas réinoculables au porteur. Mais la tuberculose se comporte à cet égard tout différemment de la syphilis. Gharrin a montré que chez des cobayes atteints de chancre tuberculeux et de tuberculose généralisée on peut par une deuxième inoculation provoquer une nouvelle ulcération tuberculeuse'. Arloing a fait des expériences analogues; il inocula des cobayes une première fois, avec du virus tuberculeux, à la face interne de la cuisse; au bout d'un mois, lorsque l'induration tuberculeuse des ganglions inguinaux était bien établie et la tuberculose entrain de se généraliser, il faisait une seconde inoculation à la base de l'oreille; le gonllement des ganglions préauriculaires et préscapulaires lui montrait que « l'organisme est en proie à une deuxième infection qui marche en quelque sorte à la rencontre de la première pour envahir simultanément le poumon »-.
Dans des expériences dont il sera question plus loin (p. 808) et qui ont servi de base à l'emploi de la tuberculine, Koch signala la différence d'action qu'exerce l'inoculation sous-cutanée d'une culture de tuberculose chez le cobaye, selon que l'animal est sain ou déjà tuberculeux. Chez le cobaye sain, cette inoculation entraîne la formation de l'ulcère tuberculeux, avec adénopathie et généralisation tuberculeuses, en un mot l'évolution des lésions progressives bien connues depuis les expériences de Villemin. La même inoculation, pratiquée sur un cobaye déjà rendu tuberculeux depuis quatre à six semaines, produit des effets différents ; au point où a eu lieu la réinoculation, la peau se nécrose, l'escarre sèche s'élimine et l'ulcération non tuberculeuse ainsi formée se cicatrise habituellement et guérit sans que l'on observe de retentissement appréciable sur les ganglions correspondants.
J'ai répété ces expériences sur un certain nombre de cobayes ;
1 . Charrin, Tuberculose et morve, ;iulo-inoculation et rcinoculation [Bévue de médecine, 188o, p. 403).
2. Arloing, Leçons sur la tuberculose et certaines septicémies, 1892, p. 236.
CHEZ LE COBAYE.
les résultats obtenus ont été variables : tantôt la réinoculation déterminait le phénomène de Koch, c'est-à-dire la simple formation d'une plaque de nécrose suivie de cicatrisation et sans adénopathie appréciable: tantôt au contraire j'obtenais à l'endroit de la réinoculatiou un ulcère tubei'culeux ou un abcès caséeux avec engorgement des ganglions correspondants. Dans plusieurs cas, je fis subir aux cobayes inoculés une première fois depuis im mois, trois, quatre ou cinq réinoculations successives, séparées l'une de l'autre par un intervalle d'une semaine: j'obtins ainsi des abcès caséeux à chaque point d'inoculation, avec adénopathie correspondante des aines et des aisselles; toutefois il semblait que les abcès résultant des dernières inoculations étaient moins volumineux que ceux qui correspondaient aux premières, comme si la réaction locale provoquée par les réinfections répétées devenait de moins en moins accusée. Il est difficile d'expliquer ces dilïérences dans les elTets obtenus par la réinoculation du virus tuberculeux chez le cobaye et pourquoi, dans tel cas on provoque une lésion purement locale et nécrotique, dans d'autres cas la formation d'un nouveau chancre tuberculeux avec adénopathie. dans d'autres entin des abcès caséeux sous-cutanés, mais n'aboutissant pas à l'ulcération.
On a invoqué aussi des arguments cliniques en faveur d'une sorte d'immunité qui serait créée par le fait de tuberculoses localisées, bénignes et guéries. Marfan notamment crut avoir observé que les malades porteurs d'adénites scrofuleuses complètement guéries ou de cicatrices de lupus complètement éteints ne présentaient jamais de symptômes de phtisie pulmonaire; il dit avoir fait cette observation sur plusieurs infirmiers et sur des surveillantes d'hôpital qui pourtant vivaient depuis longtemps dans un milieu particulièrement propre à la contagion'. Malheureusement les faits signalés par Marfan sont loin de constituer la règle et les cliniciens sont au contraire presque tous unanimes à signaler la fréquence de la phtisie pulmonaire chez les individus porteurs de cicatrices de sci'ofule ou chez les sujets atteints de lupus.
Nous voici ramenés, une fois encore, à la question des
1. Marfax, De rmmmnité conférée par la gnérison d'une tuberculose locale pour la phtisie pulmonaire {Arch. gén. de médecine, 1886, t. 1, p. 423 et 575].
SCROFULE Eï TUBERCULOSE.
rapports de la scrofule et de la tuberculose, objet de tant de discussions; à l'heure actuelle cependant, ces discussions semblent bien près d'être épuisées. Que reste-t-il, en effet, de la scrofule, si l'on en retire toutes les affections dont nous savons aujourd'bui sûrement la nature tuberculeuse : les adénites strumeuses, les caries des os longs et des os courts, le spina ventosa, les caries du rocher, les abcès par congestion, les arthrites fongueuses, le lupus, les gommes et les ulcérations tuberculeuses de la peau? La scrofule a disparu comme entité pathologique et ses différentes manifestations sont venues, les unes après les autres, se ranger dans le cadre de plus en plus compréhensif de la tuberculose.
Une dernière tentative de séparation entre les lésions scrofuleuses et les lésions proprement tuberculeuses a été faite par Ai'loing, tentative dont il a été déjà plusieurs fois question dans le cours de cet ouvrage. L'élément de différenciation consisterait dans les résultats distincts de l'inoculation des produits scrofuleux chez le cobaye et chez le lapin. Arloing inoculant dans le tissu cellulaire sous-cutané ou dans le péritoine de lapins des fragments de ganglions « strumeux » constata que ces animaux, sacrifiés plusieurs mois après, ne présentaient pas de lésions tuberculeuses, tandis que les mêmes produits, inoculés au cobaye, le tuberculisaient régulièrement. Les produits tuberculeux au contraire infectaient le lapin aussi bien que le cobaye. Arloing en conclut que le virus scrofuleux est susceptible de tuberculiser le cobaye, mais non le lapin; « la scrofule est une tuberculose atténuée qui ne peut forcer la résistance du lapin, tout en étant capable de surmonter celle du cobaye )>; même après plusieurs passages successifs chez le cobaye, le virus scrofuleux ne deviendrait pas susceptible d'infecter le lapin; non seulement les lésions scrofuleuses résulteraient d'une tuberculose atténuée, mais encore cette atténuation serait « profonde et persistante ». En conséquence Arloing n'hésite pas à déclarer que « le bacille de Koch peut se transformer en une variété quasi fixe, former une sorte de race dont la virulence est diminuée, à ce point qu'elle ne peut forcer la résistance du lapin, môme après avoir passé par le cobaye' ».
1 . Arloing, Essai sur la différenciation expérimentale de la scrofule et de la tuberculoseliumaincs [Revue de médecine, 1887, p. 97, ci Leçons sur la tuberculose, 1892, p. 152).