‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 17 sur 61 · HENRI HLA · texte numérisé non relu

HENRI HLA

énumérations ailleurs ; aussi bien, serail-il fastidieux de les répéter, et sans grand intérêt pour un auditoire qui vient chercher des notions générales sur nos colonies, et non des données spéciales à telle ou telle science.

Sans doute faut-il, pour connaître la végétation d'un pays, avoir recensé toutes les espèces qui se rencontrent à sa surface. Mais si c'est une œuvre préliminaire de première utilité, cela n'offre par soi-même qu'un intérêt secondaire. Ce sont les conclusions tirées de ces travaux statistiques qui doivent retenir l'attention.

Ramasser des échantillons de bon format, les dessécher, c'est à dire leur enlever tout leur charme naturel, leur imposer un nom barbare et les réunir en paquets réguliers avec leurs analogues dans les casiers d'un herbier, cela ne constitue pas le principe et la lin de la Botanique. Certains imaginent, quand il n'existe plus dans la circonscription administrative, le plus souvent arbitrairement choisie pour base d'une telle étude, aucune espèce qui n'ait été récoltée, séchée, cataloguée, connaître la Botanique du pays. On connaît peut être quelque peu les afTinités des espèces entre elles, si l'on a eu pour guide un bon livre; on a encore à apprendre tout entière la Botanique régionale, c'est à diie le groupement naturel des espèces suivant le sol, l'exposition, l'humidité de la station. Seule la considération du groujjement naturel des espèces peut nous fournir quelque lumière ou sur la question de savoir si telle ou telle forme pourra se retrouver ailleurs, ou bien sur la nature de tel sol inconnu où se seront retrouvées telles associations familières. Il semble que ce soit là le but final vers lequel doivent tendre les études de botanique systématique.

Ainsi envisagée, l'étude de la Botanique se lie intimement à l'élude géologique et à l'étude climatologique ; avec elles, elle va se fondre dans cette belle science d'ordre plus général qu'est la géographie physique, autrement importante, autrement intéressante que la géographie polili(iue. Là où les hommes se succèdent rapidement, chaque génération modifiant les limites arbitraires créées par la génération précédente, le sol, ouvré par une puissance supérieure à celle de l'homme, reste de longs siècles ideuti que à lui même. Et c'est un des mérites du XIX^ siècle finissant, d'avoir établi solidement cette vérité, qui aujourd'hui est universellement reconnue.

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C'est en s'appuyaiU sur ces principes généraux que j'entreprends cette étude de la végétation naturelle de la Tunisie.

M. Marcel Dubois vous a démontré avec une lumineuse clarté, la permanence desconditons de sol et de climat en Tunisie, au moins depuis la période historique. M. Pervinquière vous a donné tous les détails nécessaires à connaître sur la constitution du sol. Je ne reviendrai donc pas sur les questions de cet ordre.

Je chercherai seulement, en appliquant à ces notions en partie nouvelles, les données fournies par l'exploration botanique de la Tunisie, à vous présenter les aspects 'divers de la végétation dans les diverses régions naturelles de la Régence. Chemin faisant, je donnerai quelques détails sur certains végétaux, paraissant présenter, pour différents motifs, un intérêt spécial.

La Tunisie est certainement celui des pays du globe dont l'étude botanique précise a été poursuivie avec le plus de méthode et le plus de rapidité.

Aussitôt après l'occupation française en 1881, les pouvoirs publics, s'appuyant sur la double autorité, scientifique et diplomatique, d'hommes tels que Henri Milne Edwards et Xavier Charmes, se préoccupèrent d'assurer la connaissance parfaite des ressources naturelles de ce nouveau domaine ouvert à l'activité de nos nationaux.

Un homme était entre tous désigné pour présider à cette exploration scientifique : celui qui, depuis trente années, s'était consacré à l'étude de nos possessions algériennes, et qui, par l'indication des zones de végétation naturelles de ce pays, avait permis aux colons de procéder sûrement dans leurs établissements, le docteur Ernest Cosson. Plus que sexagénaire, il n'hésite pas à partir, trop heureux de l'occasion à lui offerte de compléter ses recherches sur la Flore atlantique.

Il groupe autour de lui de vieux amis, ses compagnons de courses sur les sentiers algériens, comme M.\I. Eetourneux et Victor Reboud ; des hommes connaissant déjà la Flore de la Régence, comme M. Doumet-Adanson, qui, dès 1874. y a déjà fait

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une fruclueuse excursion ; des botanistes pleins tle l'ardeur de la jeunesse, comme le I)'" Edmoiil Bonnet, préparateur à l'Herbier du Muséum, MM. Barratte et Duval, attachés à son Herbier personnel, — et, eu 1883, il part pour explorer le Nord et le Centre de la Tunisie. Afin d'assurer le succès de l'entreprise, il triple par une conIrihulioM itersonnelle, rinsulli-aiil crt'dit de 5.000 (v. que la trop faible élasticité des chapitres budgétaires coirsacrés aux missions scieutifitiues ne permet pas au gouvernement de dépasser celle année -là.

Je n'ai pas à entrer dans le détail de cette excursion non plus que des suivantes qui se sont succédées presfjue cbatjue année jusqu'en 1888. Le récit détaillé eu a été fait, presque au jour le jour, dans de tiès iiitéi'essauN lapports publit's au retour de clia que mission. Le lésumé substantiel s'en trouve dans la préface rédigée par ^L Doumet-Adanson pour le (\ilttloijuc laisunnè dcfi Vlanlca de Tunisie de MM. Bonnet et Barratte.

Cosson n'ciil |»as la satisfaction de voir, avant de mourir, achever cel ouvrage fondamental pour la connaissance de la Flore tunisienne, base essculicUe île son étude que les rechercîies ultérieures n'ont point modifiée sensiblement, tant était sûre la méthode qui a présidé à son établissement. 11 fut 1 une des premières victimes de ré[)idi'mie d'inlluen/a consécutive à rLxpositicui de 1881).

Il laissa inachevé aussi le ConijinKliKiii l'Ionr (ithntlirw, monument où il voulait fixer l'ensemble des connaissances accpiises pendant quarante années d'études sur la Flore atlantique dans son ensemble, depuis le Maroc justiu'à la ïripolitaine. Nous avons tout lieu d'espérer (luç le petit lils de Cosson. M. Krnest Durand, presque encore un enfant à la mort de son illustre grand-père, se disi)ose à re|)rendre la suite de ce magnifique ouvrage. Dès aujourd'hui, il s est acquis la reconnaissance des auditeurs de cette conférence en mettant libéralement à ma disposition. les documents scientifiques et phologra|)hiques de l'Herbier Cosson. Je l'en remercie en leur nom et au mien.

M'excuserais-je d'avoir si huiguement parlé d'un homme, alors que je devais traiter des plantes tunisiennes? C'est que, sans cet homme-là, nos connaissances sur la Flore de la Tunisie seraient sans doute encore éparses au lieu de former le bel ensemble (jui

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donne une base si solide à nos études. Et puis, ne doit-on pas un liornmage particulier à ceux qui, en dehors de toute situation ofilcielle, consacrent leur vie à l'étude et savent employer les dons de la fortune à augmenter le patrimoine scientiticjue de leur Patrie. Cette suite d'explorations, combinées de manière à enserrer dans leur réseau le territoire entier de la Régence, faites sous l'unique inspiration d'un esprit admirablement préparé par ses études antérieures, devait conduire aux résultats les plus précis, et ne plus laisser qu'à glaner aux botanistes de l'avenir.

Arrêtons-nous d'abord sur quelques notions statistiques. Sans doute, le nombre des espèces végétales connues à la surface d'un coin de terre importe moins que la physionomie à lui imprimée par ces espèces. Aussi bien les chilïres que je vais citer n"ont-ils pas pour but de faire valoir l'importance de la Flore du pays que nous éludions, mais de montrer les progrès accomplis dans sa connaissance.

Sans remonter aux temps anciens où, d'après M. Bonnet, Dioscoride cite o4 et Pline 8 espèces, ni même au Moyen Age, où le médecin aralje Ibn Beithar cite 42 plantes tunisiennes dans son Traité des Simples, on peut constater qu'au XVII" siècle encore, les botanistes n'ont que de très faibles notions sur la Flore de ce qui sera notre pays de protectorat.

Il faut arriver aux dernières années du XVIII^ siècle, pour rencontrer quelques mentions importantes faites par Vahl, dans les Sijinbohe hoUDiicœ (1790-94). et surtout par Desfontaines dans son œuvre classique sur la Flora atlantka (1798-1800).

Dans ce dernier ouvrage, ébauche importante et déjà très nette des travaux qui seront repris par Gosson .avec plus de méthode et avec tout l'avantage que donne plus d'un demi-siècle de connaissances scientifiques accumulées, l'auteur a décrit et figuré les plantes récoltées ou constatées par lui dans les États barbaresques. C'est en 1783-84, juste cent ans avant l'expédition scientifique de Tunisie, que René Louiche-Desfontaines, suivant la colonne qui appuie la perception de l'impôt au nom du bey, explore

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la Régence, visite Kairouan, Gafsa, Tozeur, Xefla, le Kef. le Z;ighouaii, ïuiiis, Hammara-el-Life, Sousse, Monastir. El Djem et Sfax. Il recense ainsi .300 espèces environ.

Jusqu'en 1854, malgré quelques intéressantes découvertes isolées, comme celles du Gommier dans le Bled Thala par Pellissier en 1853, aucune connaissance nouvelle n'est acquise sur la Flore lunisienne. A cette époque, L. Kralik se livre i\ une exploralidn fiuctueuse i)our le compte de \V«'bl>, et fait monter de 300 à l.Ono le nombre des espèces reconnues.

Les reclierclies s'espacent encore et n'amènent aucune contri" butioii importante, jusqu'au voyage de Doumel-Adanson, en 1874. à la suite duquel, sur une lécolte de GOO espèces, sont reconnues 250 formes non encore mentionnées en Tunisie.

L'on est ainsi arrivé à un total de 1300 à 1580 espèces au maximum, connues avant les expluialions dirigées parCosson. Le Caïaloffuc où s'en trouvent résumés les résultats, fait monter ce chifTre à près de 2.000. On peut le considérer comme délinitif : les voyages subséquents, parmi lesrjuels il convient de mentionner particulièrement ceux de .M. .Miirbeck, en 1898. ont apporté peu de connaissances générales nouvelles tant jiour le nombre que pour la valeur pliysiognomique des espèces. Le botaniste suédois que nous avons eu le plaisir de voir étudier pendant deux années ses récoltes au Laboratoire du Muséum, ne signale guère qu'une cinquan laine de formes nouvelles.

Qu'on veuille bien me permettre de remarquer, en passant, 1»' rôle important joué j)ar le .Muséum dans l'avancement de nos connaissances concernant la flore tunisienne. — Desfonlaines fut professeur au Muséum. Le nom de Henri Milne-Edwards, l'un des promoteurs delà mission d'e.xploralion scientili(]ue de la Tunisie. compte i^armi ceux dont s'bonore davantage cet établissement, où il a été perpétué, vous savez avec (|uelle valeur personnelle, jus- (|u'aux jours d'Iiier, par son (ils tant regretté Alpbonse Milne Edwards. Cosson, malgré les richesses de son herbier personnel, tint à s'appuyer toujours sur nos collections nationales. Le D"" Bon net, est, à Iheure actuelle encore, le plus érudit des collaborateurs de notre maître commun, M. le professeur Bureau, et la collection des plantes d'.Mgérie et de Tunisie, conliée à ses soins, est l'une des parties les mieux ordonnées île l'Herbier du Muséum. Les sa-

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vants étrangers qui s'occupent de celte flore ne peuvent se dispenser de le consulter. Seul en effet, le concours des documents venus d'ailleurs, et de ceux renfermés dans les réserves de nos Herbiers dont la richesse est insoupçonnée, permet d'arriver à des résultats scientifiques aussi précis que ceux obtenus par Cosson. Le Muséum est un centre incomparable et impossible à remplacer pour l'abon dance de la documentation scientifique. Tous ceux qui, comme celui qui vous parle, ont été à même de participer à ces richesses, sont unanimes à le reconnaître. L'enseignement colonial libre a été Iieureux de pouvoir s'appuyer sur elles, grâce à l'hospitalité si parfaite à lui accordée par M. le Directeur Edmond Perrier.

Le résultat purement numéral que nous avons exposé, nous permet-il de dire si la Flore tunisienne est riche ou pauvre ? Elle est dans une excellente moyenne eu égard à la surface considérée.

Sur un sol égal à un tiers de la superficie de la France, le nombre des espèces végétales est d'un tiers environ de celles poussant dans ce dernier pays, si l'on admet avec M. Bonnet, le chiffre de o.50() espèces environ comme total des plantes françaises. Mais, faisonsle remarquer, chercher à établir une relation rigoureuse entre la superficie et le nombre d'espèces, est un procédé quelque peu inexact, de grands espaces uniformes pouvant ne présenter que peu d'espèces, comme les Toundras glacées du Nord, alors que certaines régions montagneuses, comme le Yuuuan, en Chine, montrent une variété admirable dans le tapis végétal d'une aire peu étendue relativement.

L'Algérie, toute voisine, et dont la Tunisie n'est en somme que l'aboutissement oriental, compte 3.000 espèces environ : ce n'est pas son étendue, triple, qui entraîne cette augmentation dans le nombre des espèces ; ce sont les conditions plus variées du sol.

En Algérie, en effet, grâce à l'existence de deux cliaînes écartées l'une de l'autre, l'Atlas septentrional et l'Atlas saharien, séparés par une vaste étendue de hauts plateaux, grâce à la plus grande altitude de divers points, la flore ne peut manquer d'être plus variée ; et c'est ce qui a lieu en effet,

La région la plus proche, après l'Algérie, et si on ne tient pas compte des déserts de la Tripolitaine, prolongement direct de ceux du Sud tunisien, est la Sicile, elle-même prolongement de l'Italie. On ne s'étonnera donc pas de trouver en Tunisie, environ 1350

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espèces, — piès des Irois-quarls de sa flore totale, — communes avec la llore italienne. L'Italie, soit dit en passant, est, par la va riété de son relief et de son climat, l'une des contrées les plus riches de l'Europe eu égard à sa superficie, puisqu'elle compte plus de 5000 espèces.

Nous en aurons fini avec ces notions statistiques après avoir indiqué les familles représentées par le plus grand nombre d'espèces. Trois ont de 200 à 250 espèces ; ce sont les Composées, les Légumineuses, les Graminées. Deux ap|)rochent seulement de la centaine, les Crucifères et les Ombellifères. Le fait à retenir, c'est que ces cinq familles sont celles qui ont le plus de représentants dans les régions tempérées de l'hémisphère nord, dont les deux dernières sont presque caractéristiques. C'est donc à ces régions que se rajjporle la lloi-e tunisienne.

Nous allons maintenant chercher à pénétrer les conditions d'existence de cette llore.

La végélalion est en Tunisie, comme ailleurs, le reflet des condilions du sol et du climat. Relief, nature du terrain, état de l'atmosphère, tels sont les grands facteurs auxquels sont subordonnées toutes les flores.

Nous savons le relief lunisicn essenlicllenient consliiué par un l)rolongement du système de l'Aurès, qui vient, en chaînes i)arallèles orientées du Sud-Ouest au Nord Est, de IVriana au cap Bon, d'une part, et du Nord d'El Kef au Djebel Boulaouech, près de Tebourba, et jusqu'au rivage sud du lac de Bizerle. d'autre part. D'après les ilernières appréciations des géologues, les nnuilagues même de Ivi-oumirie dépendraient de ce système.

Il en résulte cjue nous ne saurions retrouver ici les trois régions classiques si nettement caractérisées en Algérie : le Tell, les Hauts- Plateaux et le Sahara. Nous avons seulement alïaire à une région montagneuse de moyenne altitude, ne correspondant pas, comme on a pu le croire, aux hauts plateaux algériens, mais seulement au développement en éventail de leur appui méridional, et de chaque cc)té de ce massif montagneux, à ses deux versants, dont l'un re-

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iiarde direclement la inerMédilerranée ellaulre le désert saharien. Celle manière de comprendre le relief lunisien jelte un jour nouveau sur la distribution des végétaux dans la Régence. Nous pourrons admettre de ce chef, el en voyant les choses d'une façon très générale, deux régions principales : 1" Une région forestière, correspondant aux lignes principales du relief; les forêts y sont plus denses dans le Nord, où l'humidité maritime est arrêtée par les hauteurs qui en sont jtlus proches (fig. 32) ; elles sont moins

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Fig. 32. — Pliysiononiiii foicsliére du nord de la Tunisie. FortJl, d El-Fe<ija (Kroumirie).

denses au Sud, au delà de la vallée de la Medjerda. — 2.'' Une région désertique (fig. 33), comprenant toute l'aire située au Sud-Est de la ligne de hauts reliefs marqués par les deux principaux sommets de la Tunisie : le Djebel Chambi (1591 mètres), au Nord de Feriana, et le Djebel Zaghouan (1240 mètres), vers le ])ied de la presqu'île du cap Son.

Un résultat curieux de celte disposition du sol est la présence de plantes désertiques, presque aux portes de Tunis, à la base de cette presqu'île du cap Bon. Ce fait, qui avait paru anormal aux premiers explorateurs, est clairement expliqué par les données actuelles d'une géograi»hie mieux comprise. Elles nous enseignent, en elïet, que toute la région située au Sud-Est du massif monta-

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