RAPHAËL BLANCHARD
Professeur a la Faculté de Médecine de Paris Membre de l'Académie de Médecine
Le Nord de T Afrique, du Maroc à l'Egypte, forme une région géographique l^ien distincte : la Méditerranée la sépare du continent européen, l'aride désert du Sahara l'isole du reste du continent noir ; elle ne se rattache au continent asiatique que par un isthme étroit, désormais interrompu d'une façon définitive. Il seuîblerail donc, a priori, qu'une zone ainsi délimitée dût posséder une faune très spéciale, n'ayant que de lointains rapporls avec celle des contrées environnantes ; très différente de la faune européenne, elle devrait avoir des afTinités plus marquées avec la faune de l'Afrique subtropicale et avec celle de l'Asie, grâce à la pénétration d'un certain nombre d'espèces animales à travers le Sahara d'une part, à travers l'isthme de Suez d'autre part.
En réalité, ces conceptions théoriques sont démenties par les faits, car c'est surtout à celle du sud de l'Europe méridionale que ressemble la faune du Nord de l'Afrique, et la faune tunisienne en particulier. Sans doute, il existe dans la région qui nous occupe des animaux qui lui sont particuliers ; sans doute, il en est d'autres qui lui sont communs avec l'Asie-Mineure, le Sénégal, l'Abyssi- «ie, etc., et cela est surtout vrai pour ceux qui courent ou volent rapidement ; mais, nous le répétons, c'est avec l'Europe méridionale que les régions barbaresques ont les plus étroites relations zoologiques.
Une telle assertion semblera paradoxale: l'Europe n'a ni Singes,
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ni Lions, ni Panthères, ni Hyènes, ni tant d'autres espèces qui! serait facile d'énumérer ; tenons-nous en à celles-là, que chacun connaît. Rien de plus exact, si Ion n'envisage que la faune actuelle. Mais aussitôt qu'on examine les gisements fossilifères des temps quaternaires, ou reconnaît qu'à ces époques relalivemenl récentes les espèces ci-dessus, qui caraclérisenl à l'heure présenlc le Nord de l'Afrique, vivaient également chez nous. La légende des colonnes d'Hercule n'est d'ailleurs pas un simple mythe : à une époque géologique peu reculée, le sud de 1 Kuro|)eélait réuni, appa remment par |tlusieurs isthmes, au nord de l'Afrique, et c'est gi;"ice à ces communications plus ou moins larges, en tout cas de longue durée, (lu'à jju s'établir celle similitude de faune que nous allons constater maintes fois.
Ces brèves considérations générales étaient nécessaires pour répondre dès maintenant à une (juestion qui n'eût point manqué de se poser plus d'une fois à l'esprit du lecteur.
On doit à Sliaw (1743) et à M. Wagner (18il) les premières notions sur la faune des provinces barbaresques, notions (|ue P. Gervais (1848), Loche (1858) et Levaillant (1867) sont bientôt venus étendre et préciser. Malgré les travaux méritoires de ces naturalistes, il restait encore bien des poinls obscurs, notanunent en ce qui concerne les régions désertiques: en 1880 et 1881, F. Latast»* explora le Sahara, la Kabylie et la région du Hodna. Le commandant Roiidaire,à la même épocjue. rapportait de la région des chotls d'intéressantes collections ijiie décrivaient ilivers spécialistes. On peut dire que la faune d'Algérie était désormais bien connue.
Les notions alors acquises en ce (|ui concerne 1 Algérie, il était aisé de les étendre à la Tunisie, dont la faune devait ainsi se trouver décrite dans ses grandes lignes. Mais des circonstances nouvelles venaient de se produire : la France avait placé la Tunisie sous son protectorat et l'exploration de ce dernier pays devenait facile.
Deux naturalistes italiens. G. et L. Doria, mirent à protit ces cir constances favorables pour faire en Tunisie dabondanles récoltes zoologiques, dont ils enrichirent le .Musée civique de Gènes et dont ils conllèrent 1 élude à des naturalistes autorisés. Sur ces entrefaites, le Gouvernement français organisa une exploration scieulili(iue (le la Tunisie : MM. A. Letourneux et F. Latasie furent cliargés de la partie zoologique ; ils explorèrent le sud de la Régence,
dans le courant de lannée 1884. Les animaux recueillis, tant vivants que fossiles, ont fait l'objet d'une importante publication qu'on trouvera indiquée à la fin de cet article.
Les multiples recherches que nous venons de rappeler ont fait connaître d'une façon très satisfaisante la faune du nord de l'Afrique, ou plus exactement de lAlgérie et de la Tunisie, car on ne sait encore presque rien de celle des deux régions limitrophes, Maroc et Tripolitaine. Nous pouvons donc donner, sur les princi paux animaux de Tunisie, des notions sufTisamment précises, pour l'exposé desquelles nous suivrons l'ordre même de la classification zoologique.