‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 50 sur 61 · M. CAUDKL · texte numérisé non relu

M. CAUDKL

que pour la mieux plier aux conditions sociales du moment, s'arrêta, elle aussi. Elle demeurera immuable tant que la société islamique ne bougera plus. Supposez une influence extérieure qui modifie sensiblement la vie politique, économique et sociale du monde musulman; l'évolution reprend, et, bon gré, mai gré, l'interprétation abandonne les formules séculaires pour b-gitiraer les faits nouveaux. Actuellement, l'induence extérieure se fait sentir à l'Islam de toutes parts. II tressaille sous sa pression comme la banquise aux premiers vents du sud. Bientôt il se mettra en marcbe et il deviendra le jouet des courants contraires. Nous pouvons facilement déterminer les deux tendances qui l'agitent déjn. Tn parti conservateur défendra, avec toute la vigueur f|iie donne l'appui dune tradition séculaire, les anciennes prali(jues et la tbéorie du suahi (ihd; un parti |)rogressiste se mettra à la tète de toutes les réformes. Sa tàcbe sera lourde; il ne la mènera à bonne fin qu'à force de patience et d'iiabileté. Sa grande adresse sera d'être modéré. .Mais ceci n'est plus de notre sujet. Qu'il nous suflise de constater que 1 hlam demeurera, et qu'en se transformant il mettra ses adeptes assez près de nous pour profiter largement des progrès dont notre civilisation s'enorgueillit justement.

C'est en Tunisie que cette évolution s'opérera le plus rapidement. Dans nos autres possessions africaines, les longues guerre^ de la conquête, l'état social des concjuis, leur expropriation brutale du sol. l'absence de classes supérieures, ont réduit la popula tion indii:;éne à un prolétariat nombreux, misérable et fanatique, sur le(|nel nous avons peu d'inlluence et sur lequel notre influence aurait peu de prise.

Kn Tunisie, la société indigène est demeurée intacte, avec ses biens, sa liiérarcbie, ses classes Elle est solidement organisée: elle tient au pays par mille attacbes ; elle est souvent urbaine et sédentaire ; ses tribus nomades tendent à se fixer ; sou chifTre s'accroît sans cesse. Pour toutes ces raisons, elle nous apparaît comme un des principaux éléments du problème politique. Car c'est là

une large, une brûlante question politique qui se pose et non pas, comme on le croit trop souvent, une simple affaire coloniale. L'ère de la colonisation se fermera bientôt pour la Tunisie. Le pays est petit ; ses richesses naturelles ne sont pas inépuisables ; il ne peut recevoir de l'étranger quun nombre restreint de colons. La question de savoir combien il en peut accueillir encore, et de quelle qualité, comment ils devront mettre le sol en valeur et quel profit ils en retireront, sera bientôt résolue. Il y aura, à ce momentlà, dans la Régence, une société franque vigoureuse et ardente, pleine d'activité et d'espoirs. Alors se posera la question politique : dans cet organisme, parvenu à sa croissance, la société indigène trouverai elle une place? et laquelle ? L'issue finale de notre entreprise dépend de la solution que nous donnerons à ce problème, etc'est.bien un problème politique. 11 s'agit ici d'autre chose que de placements de capitaux et de tracés de routes; ce n'est pas un sujet que nous puissions livrer au hasard ou à la capricieuse initiative individuelle, c'est une affaire de gouvernement, que l'homme d'Etat seul peut connaître, dont il doit se saisir et qu'il doit résoudre. Si la société indigène, tirée de l'apathie dans laquelle elle se complaît trop souvent, instruite de ses intérêts véritables, dépouillée de ses vieux préjugés, rivalise avec la société franque d'ardeur au travail, se taille une large part dans la mise en valeur des richesses locales, si elle fait son siège dans le monde nouveau qui se prépare, elle s'assurera la durée et l'avenir auxquels elle a droit. Représentant une puissance économique, elle sera une puissance politique et sociale. Propriétaire avisée et commerçante habile, elle sera intéressée à la prospérité générale et y travaillera du même cœur que la société franque, sa voisine. L'assimilation sociale de l'une à l'autre ne sera pas atteinte, car elle est impossible, ou trop lointaine pour qu'on puisse y songer utilement, mais l'assimilation économique sera faite, et ce sera un grand progrès accompli. Or, pour cela, il faut que l'indigène se mette sans tarder à la besogne. Encore quelque vingt ans, et l'occasion sera à jamais perdue. L'activité de nos colons aura envahi tout le domaine économique ; la terre ne travaillera que pour eux, le capital ne produira que pour eux. et c'est encore pour eux que l'indigène, réduit au rôle de tâcheron, peinera du lever au coucher du soleil sur un bien qui, peut-être, aura été

M. CALDEL

sien jadis. Alors se posera la funeste question sociale que l'Afrique a trop souvent connue. Ce sera la lutte constante, épuisante et fa • taie, entre les maîtres du sol, étrangers au pays, appuyés sur la force militaire qui fait leur seule sauvegarde, et soucieux uniquement de tirer de cette terre le plus gros profit possible pour en jouir ailleurs, et les anciens propriétaires, dépossédés par leur propre incurie, les ventes follement consenties, et tombés au rôle d'une plèbe misérable et haineuse qui, n'ayant plus rien à perdre.

Via. 80. — L'n boiilaii;;<T iii |.ltiii vi-iit a (Juaî.ouan.

n'attendra qu'une occasion favorable pour tout bouleverser. C'est alors que l'Islam j)ourrait rentrer en scène. La ililTérence des religions donnerait à la lutte tous les préle.xtes et toutes lesàpretés. Les croyances sont trop alTaiblies de nos jours, même en Orient, pour déterminer des guerres de religions : elles sont encore assez vives, même hors de l'Orient, pour colorer du prétexte religieux les haines sociales.

L'indigène tunisien tient aujourd'hui son sort dans sa main. Les années qu il coule dans ra|iparente tranquillité dune vie paisible et facile, telle qu il n en connut jamais de pareille, sont, en réalité, grosses de conséquences pour lui. Il faudrait qu il le sache ; il faut (ju'on le lui dise. Deux procédés peuvent l'instruire : l'enseigne-

ment théorique, l'exemple pratique. L'enseignement, c'est l'Etat qui le donne ; il a déjà fait de très remarquables elTorts ; il nen fera jamais trop pour donner aux jeunes indigènes l'instruclion qui leur permettra de comprentire leur rôle futur. L'exemple, c'est aux classes supérieures de la société musulmane à le donner. Quand l'homme de classe moyenne et de petite fortune verra le caïd de son district cultiver ses terres selon les méthodes nouvelles, et en tirer un bon profit, il cherchera à faire de même, dans la mesure de ses ressources. Quand le petit marchand du bazar verra le gros commerçant, son voisin, transformer sa boutique étroite et sombre en un magasin clair, élégant et spacieux, il fouillera dans sa bourse et supputera la dépense dune installation semblable pour lui-même. Il faut que l'exemple vienne d'eu haut et vienne des musulmans : cela seul décidera le petit peuple d'en bas. De très généreux efforts ont été tentés déjà dans ce sens. 11 y a, dans la Régence, bon nombre de musulmans instruits qui comprennent limporlance du problème que je posais plus hnuf. et (lui travaillent avec ardeur à le résoudre. Leur seule initiative a réussi à organiser une fort intéressante institution, à laquelle le gouvernement tunisien prête aujourd'hui un appui précieux : c'est la Khaldouniafi. On appelle de ce nom une école placée à côté de la mosquée de l'Olivier et destinée à enseigner aux Tolbas, qui ne font dans cette dernière que des études purement arabes, les éléments des sciences occidentales. Les professeurs de la Khaldouniah sont des musulmans versés dans la langue française, et qui connaissent bien la civilisation occidentale. Ils s'emploient avec un rare dévouement à faire pénétrer leurs connaissances dans le monde, jusqu'à présent fermé, des étudiants ès-sciences islamiques. Ils ont obtenu déjà des résultats remarquables. Leur intelli gente initiative nous montre la voie. Nous n'agirons sur les musulmans du peuple que par le musulman des hautes classes. Tel nous ferons celui-ci, tels seront ceux-là.

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