AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE
PAR
M. Henri FROIDEVAUX
Ce n'est pas seulenieut dans l'antiquité que des influences étrangères ont profondément agi sur l'histoire et la civilisation de la Tunisie ; il en a encore été de même dans les temps postérieurs. Au Moyen Age et à l'époque moderne, le pays actuellement placé sous le protectorat français a subi, sous la pression de conquérants venus du dehors, des modifications de la plus grande importance : quant aux interventions des Européens, elles méritent, bien que d'infiniment moindre conséquence, une élude spéciale. Rechercher comment les habitants des rivages septentrionaux de la Mt diterranée occidentale sont venus en Tunisie, et pourquoi ils y sont venus, quelle action ils y ont véritablement exercée ou ont tenté d'y exercer, quelles traces ils y ont laissées de leur passage, d'abord sous la domination des Arabes, puis sous la domination turque, n'est ce pas remonter jusqu'aux plus lointaines origines de la population européenne de la Tunisie contemporaine ? Bien que la tâche soit très délicate et très complexe, il est nécessaire de l'entreprendre, car il s'en dégage un certain nombre de constatations intéressantes à plus d'un titre.
Mais, dans l'histoire de la Tunisie comme dans celle de toute autre contrée, les faits ne gardent toute leur valeur que s'ils sont conservés dans leur milieu. Aussi importe-t-il avant toute chose de jeter, en manière d'introduction, un rapide coup d'oeil sur Thisloire même de la Tunisie durant la longue série de siècles qui s'étend depuis la fin de la domination romaine jusqu'à la soumission du pays par les troupes françaises.
314 • HKNHI FROIDKVATX
Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les causes multiples qui, au IV^' siècle de notre ère, amenèrent dans l'Afrique du Nord la décadence du système administratif romain ; il suffira de constater que la Tunisie envahie au début du V^ siècle par les Vandales qu'avait appelés d'Espagne le propre gouverneur de Carthage, le comie Buniface, différait singulièrement de ce qu'elle était deux siècles auparavant. iJans un pays déjà ruiné par des charges fiscales accablantes, dévasté par une sanglante guerre sociale, ces barbares, dont le nom est resté synonyme de destruction ininlelligeiite, fontimicreiit. iliiraiil leur courte domination, l'œuvre néfaste commencée par les fanalicjues Circoncellions; et quand, grâce aux luttes des Vantiales et des Berbères soulevés contre leurs oppresseurs, les Byzantins eurent, au temps de Justinien, conquis i"Afri(|ti(' (lu Nord, ils ne |i;irviiircnl pas à y faire régner la paix romaine. Salisl;iits de posséder le plat pays, ces nouveaux maîtres renoncèrent à soumettre elleelivement les tribus berbères des mou lagnes, contre les incursions desquelles ils se bornèrent à protéger, par de nombreuses et lourdes citadelles. ()ar des cluUeauxforts aux tours crénelées ( I ]. |»ar des réduits fortifiés, par des postes de guet, tous établis dans des points soii^neusemenl choisis, la partie du pii> s (juils occupiiient ; ;ius>i les populations montagnardes, attentives à proliler de la moimlre circonstance [)our opérer des razzias dans les campagnes soumises, demeu lèrent-elles en pleine insurrection durant toute la période. Elles y él;iient encore en C/iT. iiu moment où la défaite du patrice Grégoire ((|ui venait de revêtir la pourpre impériale) par les
(1) La piiissanle ciladollo do Lomsa, olablie sur une terrasse adossée au Djebel Boiulja, dominant aii loin la laryo [ilaine où coule 1 Oued Maliiouf et surveillant les roules venues de lest qui débouchent dans cette plaine, ronstitue. en mt^me temps i|uuu des plus beaux et des plus complets, un des plus pittoresques et des plus inléressants monuments d'archileclure militaire (jue la Tunisie ait conserves de l'époque byzantine. Construite probablement dans la première moitié ilu VI' siècle, sous le rôirne de .lustinien, cette forteresse isolée » jouait, a trôs justement écrit M. Charles Diehl, un rôle fort important dans le système de défense du massif monlai,Mieux de la Tunisie centrale. > On trouvera dans les Souvellcs Arcliives des Missions sciciui(i(fites (t. IV, 18'J3, planches W à XVIII , d excellentes représentations de cette citadelle.
Arabes dAbdallali, marqua l'abandon définitif de la terre d'Afri que par des maîtres de civilisation latine.
Un esprit tout à fait différent se substitue alors en Tunisie à l'esprit latin et. malgré la résistance des Berbères — groupés un moment, pour tenir tète aux conquérants venus de l'Est, sous l'autorité delà Kaliéna, — s'étend rapidement sur toute l'Ifrikia ; dès 669, la fondation de Kairoan, la ville sainte, par Sidi Okba, marque la prise de possession définitive du pays par l'Islam. Mais (il convient de le remarquer soigneusement) ceux qui ont introduit en Tunisie la religion de Mahomet n'y ont pas longtemps gardé la domination et durent de très bonne heure accepter la substitution de chefs na tionaux à leurs propres chefs. Ce sont en ef!et des Berbères que les Aghlébites, ces émirs sunnites de Kairoan sous la domination desquels se produisit, au IX'' siècle, une véritable renaissance scientifique et littéraire; Berbères encore, les Fatémides, qui s'établirent à Mehdyia dès le début du X" siècle avec le prophète chiite Obéiil- Allali; Berbères, les Zirides, gouverneurs de la Tunisie j)Our les Fatémides, lorsque ces derniers eurent transféré en Egypte le siège de leur domination. Même un peu plus taid, lorsque l'invasion des Arabes nomades des tribus de Hilal et Soleïm est venue modifier temporairement cet état de choses et arrêter pour des siècles l'essor de la contrée, les Berbères de Tunisie réfugiés dans les montagnes ont conservé à tout le moins une demi-indépendance jusqu'au jour où, bon gré mal gré. ils ont été incorporés par le conquérant almohade Abd-el-Moumen, — encore un Berbère. — dans un grand empire qui se composait du Maghreb entier. Ils se sont d'ailleurs de très bonne heure détachés de cet empire, et ont recommencé, dès 1228, d'avoir une existence particulière sous des chefs indépendants, les Hafsides, qui se sont maintenus au pouvoir pendant plus de trois cents ans, jusqu'au moment où, en août 1534, le corsaire turc Kheïr Eddio, le second Barberousse. chassa de Tunis le représentant de la dynastie des Beni-Hafs, et se substitua à lui.
Par quelles alternatives de prospérité et de ruine a, sous les différentes dynasties Arabes ou Berbères dont on vient de lire les noms, passé la Tunisie, un spécialiste ès-histoire de l'Afrique du Nord pourrait seul l'exposer avec compétence ; seul, il pourrait faire connaître avec leurs traits caractéristiques et différentiels la
316 HKNRI FROIDEVAUX
renaissance politique, littéraire et scientifique dont Kairoan est le centre au temps des Aghléhites, le développement agricole du plat pays et l'essor économique du littoral à l'époque des Fatémides et desZirides, la ruine des campagnes, la transformation survenue dans les mœurs des populations côtières, le morcellement administratif de la contrée dont l'invasion des pasteurs arabes liilaliens fut ensuite la cause, enfin les splendeurs et les misères dont tout historien des Hafsides constate simultanément l'existence en Tunisie d'une façon presque continue, du XIIT au XV'!» siècle. Ce sont là des faits d'un très vif intérêt, et qui mériteraient, pour eux seuls, une longue élude : nous n'en parlerons toutefois ici (juaccidentellement, parce qu'ils n'ont pas été sans infiuer sur le rôle joué par les Européens à l'extrémité orientale de l'Africjue mineure, et dans la mesure dans laquelle ils peuvent ex|iliquer ce rùle.
Ce serait commettre une erreur de croire que, par suite des guerres et des invasions qui se sont succédé dans la partie septen trionale tie l'Afrique, du \Ib' au IX*-' siècle, tous les rapports religieux et commerciaux cessèrent entre les difTérenls pays du Maghreb et l'Europe clirètienne. Il existait encore dans la région de l'Atlas, après le IX" siècle, près de 40 villes épiscopales, et les papes ont continué d'envoyer quelques messages, peut-être même des légats, aux églises de lAfritjue mineure. D'autre part, les marins de la Sicile, de Salerne, d'Amalli et de Xaples n'ont pas craint (le se risquer à la même époque sur les eûtes de l'Afrique musulmane ; Pise et Marseille ont sans doute fait de même, et Venise n'y a certainement pas manqué, puiscpien 071 sou Sénat autorise les navires se rendant à Medhyia (devenue depuis un peu plus d'un demi-siècle la capitale de l'empire faténiide dont la Tunisie n'était (|u'une partie) et à Tripoli à y transjiorler des objets de bois tels que vases, écuelles, bâtons, échelles et ensouples ou rouleaux de tisserands. Comme ceux de l'Italie méritlionale et de la Provence, les marins vénitiens devaient, par contre, rapporter des côtes septentrionales de l'Afrique: ilraps, huiles, poteries, objets de corail.
toutes choses que fabriquait en grande quantité — les documents arabes en fournissent des preuves multiples, •- la Tunisie, dont les villes maritimes : Sousse, Medhyia, Sfax, sont alors devenues de véritables cités industrielles et commerçantes, des entrepôts où s'accumulent les produits des plaines fertiles du plat pays et des villes de l'intérieur, des marchés déployant une indéniable activité économique.
Le commerce, voilà donc le motif pour lequel les chrétiens ont débuté, au Moyen Age, par se rendre en Tunisie; mais ils n'ont guère tardé à revenir dans un tout autre dessein devant les ports où la seule recherche du lucre les avait d'abord conduits. Dès le milieu du VI' siècle, eu effet, l'invasion des Arabes Hilaliens a modifié complètement la situation économique du pays, et l'a ruiné aussi complètement, aussi sûrement qu'une de ces nuées de sauterelles auxquelles l'historien berbère IbnKhaldoun a très justement comparé les hordes nomades lancées sur la Tunisie par le kalife falémide d'Egypte El-Moëzz ; les champs ont été ravagés, les populations rurales berbères contraintes de se retirer dans les montagnes, les villes de l'intérieur pillées sans merci et leurs entreprises industrielles ruinées. Seules les cités du littoral parviennent à échapper au pillage ; mais les sources de leur activité économique, de leur commerce étant désormais taries, quel moyen d'existence reste-t-il à leurs habitants? Ne pouvant plus vivre par le négoce, force leur est de recourir au pillage et de faire de leurs villes autant de repaires d'où ils partent pour écumer les mers méditerranéennes. Ainsi s'explique comment, dès lors, sortent des cités telles que Mehdyia et Djerba de hardis corsaires, qui ravagent les côtes de la Méditerranée occidentale et emmènent en Afrique, en même temps qu'un riche butin, un grand nombre de captifs ; ainsi s'explique encore que le pape Grégoire VII ait, en 1076 ou 1077, chaleureusement remercié le roi berbère de la Maurétanie Sitifienne, En Nacer, d'avoir « racheté les chrétiens qui étaient captifs chez lui et promis de racheter ceux que l'on trouverait encore, m
Dès l'époque à laquelle Grégoire VII écrivait en ces ternies à En Nacer, avaient commencé, de la part des chrétiens, des représailles provoquées par la nouvelle attitude des habitants des côtes tunisiennes. Si les Italiens échouèrent en 1057, dans une attaque
318 IIKNIU TROIDEVAUX
contre Mehdyia, ils furent plus heureux trente ans plus tard, à la suite de nouvelles oourses de pirates dont les villes de l'Italie du Nord et les îles de la mer Tyrrhéoienne avaient eu beaucoup à souffrir. Le 6 août 1087, à la suite d'une expédition organisée par le pape Victor 111, et à laquelle participèrent la plupart des villes maritimes de la haute et de la moyenne Italie, Medhyia, la cité alors la plus riche des côtes méditerranéennes, fut prise et livrée aux flammes, et les vainqueurs se retirèrent eu emmenant leurs prisonniers, en emportant lout leur hutin, et, en outre, pour la rançon de la ville, une somme de 10.000 dinars d'or.
Ainsi débutèrent, entre les peuples de la Méditerranée occiden taie et les habitants de la Tunisie, des relations fort peu amicales qui se poursuivirent durant des siècles. Si grande est toutefois la force de la situation géographique de la contrée — à l'extrémité nord est du large promontoire que forme l'Afrique du Nord sur la Méditerranée, au centre même de cette grande mer intérieure cl au seuil de communication entre ses deux moitiés, à son n«i*ud vital, — si hospitalières sont ses côtes, si courtes et si faciles les communications avec les rivages de l'Italie péninsulaire et insulaire, si puissantes et invétérées étaient d'autre part les traditions historitiues et économiques que, malgré la guerre de cour.-^e el en dehors des faits inévitables d'une telle guerre, des relations commerciales continuèrent d'exister entre les chrétiens de l'Europe méridionale et les Arabes du Maghreb. Mais combien ces relations sont précaires ! Plus de sécurité ni de stabilité d'aucune sorte ! Les corsaires tunisiens s'attendent sans cesse à des représailles de la |)art des Italiens et des Provençaux — qu'ils ne se font pas faute d'aller provoquer, piller et rançonner chez eux, — et prennent à la moindre alerte les mesures défensives les plus propres à l'anéantissement de tout commerce avec les nations chrétiennes de la Méditerranée septentrionale. En voici un exemple topique : de 1107 à 1116, Yahya, — un de ces Zirides qui, malgré la révolution causée par la venue des pirates hilaliens. ont maintenu leur dumi nation sur Medhyia et sur quelques cantons avoisinants. — a reconstruit ses Hottes « alin, raconte Ibn Khaldoun, de pouvoir attaquer les chrétiens », puis « a envoyé plusieurs expéditions contre les pays de l'ennemi, et forcé les Français, les Génois et les Sardes, populations chrétiennes d'outre-mer. à lui payer tribut. » Com-
ment penser que de tels méfaits demeureront impunis? Inquiets, attentifs à toutes les rumeurs venues des rivages septentriouaux de la Méditerranée, les corsaires tunisiens se tiennent donc durant les années suivantes sur le qui-vive; et, en 1124, l'émir de la ville de Tunis, à la nouvelle, — fausse d'ailleurs, — d'une attaque projetée par les chrétiens contre ses remparts, met l'embargo sur tous les navires étrangers qui sont alors dans le port, en particulier sur le navire que les moines de la célèbre abbaye italienne de la Cava ont envoyé à Tunis pour les besoins de leur monastère.
Ce fait très caractéristique ne montre pas seulement dans quelle crainte perpétuelle vivaient les habitants des côtes tunisiennes ; il prouve aussi que des relations commerciales persistaient encore, en dépit de toutes les circonstances défavorables, entre les ports de l'Italie et ceux de la Tunisie. En effet, les marins d'Amalfi et de Trani, les armateurs de Gaëte, protégés déjà (semble-t-it) par un consul résidant « en Barbarie », poursuivent à ce moment même et développent leurs opérations commerciales avec les villes de l'Afrique mineure. A Tunis, les Pisans continuent à faire le commerce d'importation et d'exportation et vivent « dans de fraternels rapports » avec les habitants de la ville ; ils ont un quartier, un fondouk particulier, comprenant plusieurs maisons et enclos de murailles. Une lettre de l'émir Abd Allah, adressée en 1157 à l'archevêque de Pise, montre bien en quelle haute i;onsidération les Pisans sont alors tenus à Tunis ; non content de défendre dans son royaume la vente des captifs et des prisonniers de nationalité pisane, non content de diminuer le droit d'entrée établi sur les grains apportés d'Italie, Abd Allah concède encore. " au sujet des marchandises que vos marchands ne pouvaient vendre en noire pays, et sur lesquelles on percevait néanmoins, comme sur les marchandises vendues, un pour dix, qu'aucun droit ne sera à l'avenir exigé et qu'elles pourront être remportées librement. Au sujet de l'alun importé par les Pisans, aucun droit ne sera non plus exigé à l'avenir. » Puis il ajoute : « Nous avons ordonné que tous vos marchands, leurs facteurs, leurs familles, leurs employés ou domestiques qui demeurent entre le mur [de la ville de Tunisj et l'enclos [de leur fondoukj soient traités avec égard et avec une affectueuse attention. .. Nous avons ordonné aussi que tout prison-
320 HENRI FROIDEVAUX
DÎer ou esclave pisan trouvé dans nos terres soit délivré ou racheté et envoyé à Pise en liberté. Votre envoyé nous a promis la réciprocité. Nous avons ainsi éloigné tous sujets de différends entre nous. »
Dans ces multiples prévenances de l'émir Abd Allah pour les Pisans, il faut voir sans doute le vif désir de satisfaire et d'attirer davantage dans la ville des négociants avec lesquels les Tunisiens aimaient, en dépit de la différence de religion, à nouer des relations commerciales; mais peut être convient-il aussi de trouver le désir de ne pas fournir aux nouveaux maîtres d'une partie de la péninsule, aux Normands de l'Italie méridionale, le moindre prétexte pour s'immiscer dans les affaires de la cité. C'était alors, pour un chef jaloux de son indépendance, mesure d'élémentaire prudence. Après avoir, en effet, en 1087, par respect des traités conclus avec les Zirides, — et peut être aussi parce qu'ils ne considéraient pas leur domination comme suffisamment établie en Sicile, — refusé de participer à rexi)éilition contre Medhyia, les Normands s'étaient ravisés, avaient répondu à l'ajipel que leur avait adressé le gouverneur liilalien de Gabès, et avaient |)rétexté de l'alliance des Zirides avec les Almoravides pour commencer les hoslililés contre les souverains de Medhyia. Toutefois, c'est surtout à partir de 1134 que commence véritablement en Tunisie la con(iuéte normande; alors, dans l'espace de douze ans, l'île de Djerba, les KerUenah, Gabès (sans parler des localités plus éloignées de Tripoli et de Djidjelli) sont conquises par les Normands ou se rangent d'elles-mêmes sous l'aulorité du roi Roger II. qui investit certains chefs indigènes du gouvernement des cités soumises. En 1148, Medhyia, Zouila, Sousse, Sfax. sont conquises en quelques semaines, et Roger II, — à (|iii paient liibut, sauf Tunis et Kai roan, toutes les villes iniporlanles du .Maghreb oriental, de la Tripolitaine à la Numidie. — peut ajouter à ses titres de roi de Sicile et d'Italie, le titre de roi d'Afrique, qui figure, dit-on, sur quelques-uns de ses diplômes.
On a très exactement caractérisé le gouvernement de Roger 11 en Afrique en disant (jue ce prince fut « le défenseur de la population musulmane et le modérateur des exigences chrétiennes. » .\lors, en effet, les im|)ôts sont modérés, les chefs choisis d'ordinaire parmi les indigènes, les personnes, les biens, la religion des sujets
partout respectés. C'est ce que reconnaît sans réticence Ibn Khaldoun : « Voici, dit-il, quel fut le système suivi par Roger, à l'égard de ses conquêtes africaines : il autorisait les vaincus à y rester, il leur donnait des concitoyens pour chefs, et dans ses rapports avec eux, il se conduisit toujours selon les règles de la justice. >• Ce qu'Ibn al Atliir raconte s'être passé à Tripoli au temps du roi normand, corrobore les affirmations d'Ibn Khaldoun et est tout à l'éloge de Roger II, dont toutefois la dominatioti, malgré sa douceur, demeura toujours précaire en Afrique; aussi n'y fut elle pas de longue durée. Dès 1159, c'est-à-dire 25 ans seulement après le vé ritable début de la conquête normande, les Almohades, auprès desquels s'était réfugié le dernier Ziride. El Hassen, pénétrèrent en Tunisie et, en moins d'un an, s'emparèrent, sans résistance sérieuse, de Tunis, de Mehdyia et des autres villes de la côte. Dès lors, de la domination normande, il ne subsista plus que le souvenir.
A en croire certains historiens arabes, le grand conquérant almohade Abd el Moumeu, une fois maître de Tunis, aurait, sous peine de mort, contraint les chrétiens établis dans cette ville d'embrasser l'islamisme ; il semble permis de révoquer en doute ce témoignage, quand on voit, quelques années plus tard, des chrétiens jouir dans la cité, comme par le passé, de leurs établissements, de leur commerce et de leur religion, ou encore Abou Yacoub Yousouf accorder aux Pisans, dès M66, le droit de fondouk à Zouila, le grand faubourg de Mehdyia, qui était particulièrement occupé par les marchands. En 1181, les derniers mai très du Sahel tunisien, les Normands eux-mêmes, rentrèrent en possession de ce même droit qui, depuis leur expulsion du pays, leur avait été jusqu'alors refusé. Il est vrai qu'ils n'en jouirent pas longtemps ; bientôt, tous les Européens étaient forcés par le célèbre Almanzor de ne plus faire de commerce, à l'extrémité orientale du Maghreb, qu'avec le seul port de Tunis, mais les transactions y prirent alors un développement qu'attestent bien des faits de nature différente, et des documents tels que certaines lettres de marchands arabes à des marchands chrétiens. Vénitiens, Pisans, Génois ont alors à Tunis des fondouks plus ou moins importants, des cimetières, des églises comme Sainte-Marie-des-Pisaus\ et les Mar-
322 HENUI FROIDEVAIX
seillais, — les statuts municipaux de 1228 en fournissent la preuve — introduisent dès lors dans leur fondouk des vins dont la vente s'y fait en gros et en détail, au moyen de mesures poinçonnées par la commune. Musulmans et chrétiens peuvent publiquement s'y approvisionner. Les épiceries, le sel, les draps de France, les peaux tannées, les balles de coton, les cotons filés, les toiles, l'eslanforl ou étamiiie forte d'Arras, les soieries ouvrées, voilà, avec les vins, les importations du commerce marseillais à Tunis au milieu du XIII® siècle, telles que les font connaître les précieux livres de comptes des Manduel,
C'est à celte époque de très actives relations commerciales entre les différents peuples riverains de la Méditerranée occidentale que le saint roi Louis IX tourna contre le second Haf>ide, Abd Allali surnommé Kl Moslancer Billali, larmée qu'il avait réunie en vue d'une liuiliciiie croisade. Entreprise à l'instigation de Charles d'Anjou, — dont le " roi de Thunes » n'avait cessé de soutenir les ennemis, — et dans l'espoir de convertir par la persuasion ou de conquérir par la force à la foi chrétienne l'ancien royaume d'Afrique et son chef, cette expédition échoua complètement ; seul le roi de Sicile en tira de réels avantages, puisqu'il obtint du roi de Tunis le tribut naguère payé par lui à l'empereur Frédéric II (1). Quant au commerce chrétien, la huitième croisade, si elle l'interrompit momentanément, ne le fit pas du moins pâlir comme on aurait pu s'y attendre; en effet le traité passé le 21 novembre 1270 entre Philippe 111 le Hardi et El Moslancer autorisa expressément les Francs à exercer dans l'intérieur de leurs demeures, de leurs églises et de leurs cimetières, les prescriptions de la religion chrétienne, et garantit la sûreté des rapports commerciaux avec les étrangers tels qu'ils existaient avant la guerre. Les marchands italiens et autres, qui avaient cru prudent, à l'annonce de*s hostilités, de s'éloigner momentanément de la Tunisie, y revinrent aussitôt et y reçurent un bon accueil, et dès 1272, sans la moindre difficnllé, le Sultan accordait un nouveau pacte de commerce à la
(1) Ce Irihul était, comme l'a fort bien indiqué .M. de Mas Latrie, o un simple abonnement, une prestation consentie par les rois de Tunis pour sauvegarder leurs sujets de toute attaque de la part des corsaires siciliens, pour leur traranlir le libre accès des ports de la Sicile et la farullé d'y aclieter du blé en franchise quand leurs récoltes avaient été insullisantes. n .\ucun texte ne fait connaître 4cpoque e.xacte à laquelle ce tribut fut consenti pour la première fois.
république de Gênes, bien qu'elle eût fourni une partie des vais seaux nécessaires à Saint Louis pour son expédition. Quant à ces rares et curieuses colonies agricoles chrétiennes d'origine européenne, sur lesquelles on sait si peu de choses, qu'on entrevoit un peu auparavant éparses dans le pays, non loin de Kairoan ou au fond du golfe de Gabès, dans un canton du Djèrid, autour de Tozeur, elles étaient déjà trop bien établies dans la contrée et avaient trop régulièrement payé le tribut pour avoir à subir, à propos de la croisade de 1270, la moindre vexation
Aussitôt après la huitième croisade, les relations commerciales reprirent donc, entre Européens et Tunisiens, absolument comme par le passé. Les villes italiennes, parfois les ports de l'Espagne orientale, les cités languedociennes et provençales, — non seulement Narbonne. Aigues-Mortes et Marseille, situées sur le bord de la mer, mais Montpellier, Nîmes, Avignon, Carcassonne et Draguignan, — voilà les localités qui paraissent y avoir participé de la manière la plus régulière et la plus fructueuse. La conquête de l'île de Djerba par l'amiral Roger Doria en 1284, et le maintien de la domination ciirétienne sur ce point jusqu'en 1335, d'abord sous la domination des héritiers de Doria, vassaux du Saint Siège, puis sous la suzeraineté du roi de Sicile, ne semblent pas avoir amené de perturbations dans un|commerce considérable, où tout le monde trouvait son avantage et dont, outre Tunis, l'île de Tabarka, Sfax. Mehdyia, l'île de Djerba et Gabès étaient, dans la partie orientale du Maghreb, les centres principaux.
Des relations commerciales entre chrétiens et musulmans, sorties victorieuses d'épreuves telles que la huitième croisade, que la prise de Djerba par les Génois, puis que les exactions des gouverneurs siciliens de cette île. semblaient d'une inébranlable stabilité, et paraissaient devoir, sous la bienveillante protection des Hafsides, se maintenir sans altération durant des siècles. Mais du moins fallaitil que les habitants de la Tunisie pussent jouir d'une complète tranquillité et reprendre en toute sécurité l'exploitation du Sahel. Or. en réalité, il n'en fut bientôt plus rien. Sans doute, les sultans Hafsides, dans les beaux palais où ils tenaient une cour magnifique, ont « abrité à l'ombre de leur puissance » (selon l'expression d'Ibn Khaldoun) des hommes d'une incontestable valeur ; sans doute encore, ils ont transformé Tunis, où ils ont érigé de
324 HENHI FROIUEVAUX
nombreux monuments, encouragé les éludes et développé l'activité commerciale des Souks ; mais tous leurs eflorls semblent s'être concentrés sur leur capitale, avec les splendeurs de laquelle contraste généralement l'insécurité de ses environs mêmes, la désolation des campagnes et l'impuissance où se trouvent la i)lupart des Hafsides à se faire respecter des turbulentes populations de l'intérieur, descendants des Arabes Hilaliens ou Berbères. Delà, au moment même où les relations commerciales de Tunis et des ports chrétiens de la Méditerranée occidentale semblent devoir jjrendre un nouvel essor, le développement considérable de la course, qui n'a jamais complètement disparu des cités maritimes de la Tunisie méridionale.
De cette recrudescence de la course tunisienne résulte naturellement, au XIV" siècle, pour les Trinitaires fondés en 1198 par saint Jean de Matlia et Félix de Valois pour la ilélivrance des chrétiens captifs chez les liilldèles, occasion d'exercer, plus encore tjue par le passé, leur zèle et leur charité ; de là résulte aus>i, naturellement, une altération sensible dans les bonnes relations qui ont jusqu'alors existé entre les musulmans de Tunis et les chrétiens. 11 est juste d'ailleurs de reconnaître que la piraterie chrétienne ne se fit pas faute, à dilïérentes reprises, de provo(|uer les Infidèles et de rendre inévitables des représailles; mais il convient de remar- (juer toutefois qu'au moment même où elle tend à diminuer en Europe, la piraterie augmente dans les Etats Barbaresques, où, dès le XIV*^ siècle, le nombre des captifs chrétiens s'est accru très sensiblement. Les corsaires parlant suihuit (leMelidyia. de Djerba, de Gabès, c'est contre ces points (|ue les chrétiens, constatation faite de la mauvaise volonté ou de l'impuissance des sultans île Tunis, dirigent eux-mêmes de nouvelles expéditions; voilà pourquoi, en 1388, les Siciliens s'installent de nouveau dans les îles du golfe de Gabès qu'ils gardent jusqu'en 1392, puis de 1393 à 1398 ; voilà encore pourquoi, en 1390, les Génois et les Français entreprennent de concert contre Mehdyia une attaijue qui échoue piteusement. Plus on va, et plus des relations commerciales suivies deviennent ditliciles à maintenir.
C'est ce dont on s'aperçoit pleinement au XV* siècle. Alors les tarifs de douane subissent à Tunis, en ce qui concerne les marchandises exportées des pays chrétiens, une élévation cousidé-
Fig. 101. — Plan lie Tunis dans la seconde moitié du XVI' siècle (1).
(1) Le plan de Tunis que nous reproduisons ici, emprunté à la Cosmographie Universelle de Sébastien Munster, a le grand intérêt de faire comprendre la disposition générale de Tunis dans la seconde moitié du XVI* siècle, et de montrer comment s'y trouvaient, en dehors de la cité même, établis alors, comme à l'époque précédente (v. p. 326), les commerçants européens.
326 HENRI FROIDEVAUX
rable, et les Vénitiens, les Florentins, — qui se sont, dans l'intervalle, substitués aux Pisans comme puissance maritime et commerciale, — les Génois, les Provençaux, les Aragonais y sont également soumis. A cette preuve de changement de situation s'en ajoutent d'autres : le mauvais vouloir, les malentendus, les fraudes clandestines, les abus de pouvoir, qui viennent augmenter les difficultés du négoce et diminuer la sécurité du commerce au moment même où, par suite des circonstances historiques, la piraterie turque se développe et où l'exaltation de l'orgueil musulman amène une recrudescence d'intolérance et de fanatisme.
En dépit de tant de diiïicullés de tous les genres, et au milieu d'elles, le commerce italien s'est cependant maintenu tant bien que mal en Tunisie durant la seconde partie du XV'^ siècle; les négociants de Gènes, de Florence et de Venise ont continué de faire des affaires avec Tunis, et de même se sont comportés les commerçants français, soit au temps de Charles VII sous l'impulsion de Jacques Conir. soit sous Louis XI, bien que la France ne semble pas avoir eu alors de consul permanent, ni à Tunis, ni à Bùne. Avec leurs coreligionnaires italiens et catalans, ils vivaient un peu plus tard, au témoignage de Léon l'.Vfricain. dans le faubourg de Tunis qui était près de la porte de la mer, Hab el Haar. et y avaient leurs fondouks et leurs maisons particulières séparées île celles des Maures, tandis que les a chrétiens de Tunis », les chrétiens indigènes employés à la garde du Sultan, étaient |)arqués dans une rue particulière du faubourg situé près de la porte d El-Manera, non loin de la citadelle. La situation, au total, était encore sinon facile, du moins possible pour les commerçants chrétiens veuus des rivages septentrionaux de la Méditerranée occidentale ; mais elle ne tarda pas à devenir à peu près intenable.
C'est en l'année 1534 que le célèbre corsaire Kheïr Eddine, dit Barberousse, déjà maître d'Alger, s'installe à Tunis d'où il a chassé le souverain hafside Mouleï llassen, et étend successivement son autorité sur tous les points importants du littoral, en même temps qu'il pousse des pointes audacieuses contre les groupements iuili-
Fi?;. 102. — Poitrail de Sinaa Pacha (I).
(1) Nous ne reproduisons cette estampe hollandaise qu'il litre d indication de la manière dont onse représentait en Europe Sinan Paciia .
328 HENRI FROIDEVAUX
gènes de l'intérieur. La constitution d'un empire africain par un pirate turc ne pouvait pas laisser indifïérent Charles-Quint qui, depuis longtemps déjà, avait dû lutter contre la diplomatie et les îirmesde Soliman. Mouleï Hassen s'étant réfugié auprès de lui, il prit sa cause en main et, dans une brillante expédition contre Tunis, délogea Klieïr Eddine (153o). Dès lors, sous le nom de leur vassal Mouleï Hassen ou de ses faibles successeurs, ce sont les Espagnols qui gouvernent en réalité non j>as le pays, — car ils n'exercent guère leur autorité au delà de la banlieue de Tunis, — mais la ville; sans aucune influence sur les tribus de l'intérieur, ils luttent avec peu de succès contre les corsaires, dont le plus célèbre, Dragut, inflige en 1360 à leur IbUte, une sanglante défaite en rade de Djerba (1). Don Juan d'Autriclie, le frère naturel de Philippe H. le glorieux vaincjueur de Lépante, ne parvint pas à rétablir la situation, compromise dès le premier jour ; en réalité, les Turcs étaient sympathiques à la population, et il y avait à Tunis réaction contre les chrétiens et contre ceux qui les soutenaient; aussi, en 1574, les Espagnols furent ils définilivenient chassés par Sinan Pacha et Euldj Ali du Iciiitoiie tuni>ien, et le pays fut occupé |)ar les corsaires au nom du sultan de (^onstantinople.
Alors commence pour !a Tunisie, devenue simple pachalik lie l'empire Ottoman, la période la i)lus néfaste de son histoire. Les populations sont durement traitées et la force paraît être le seul mode de gouvernement (jue connaissent les pnrhas d'abord, puis les dfjjs de Tunis, qui dépondent en réalité de la turbulente milice des Janissaires et de la Taïfla des reïs ou capitaines corsaires. Au dessous des deys, ou plus exactement à cù\é d'eux, les 6n/.<, commandants des troupes de terre de la Hégence, jouent un rôle de plus en plus considérable. Ce sont tie véritables maires du palais, qui luttent bientôt d'influence avec leurs suzerains, et qui peuvent le faire avec la plus grande facilité, surtout quand ils sont devenus les représentants de la Sublime Porte en Tunisie; tout en atténuant dans une certaine mesure, à Tunis même, les désastreux
(1) Est-il besoin de rappeler ici la curieuse et bien instructive anecdote dont Drajfut est un des pfrs.onnaj?es, et que voici ? Voyant un jour sur une de ses galères le prince Lonieilini ramer comnm un esclave, il se serait contenté de lui dire : « C'est une des chances de la guerre, compagnon I » I^ui-m^me, peu de temps après, était fait prisonnier, se trouvait compris dans la chiourme de co même l.omellini, et s'entendait dire à son tour: « Cliangemenl de fortune, camarade! >>
effets de l'occupatioii turque, les beys travaillent à s'affranchir de la suzeraineté des deys, et ils laissent pendant ce temps les grande^! familles arabes et berbères du pays s'isoler les unes après les autres du gouvernement central et se constituer en tribus indépendantes. Guerres intestines continuelles, guerres fréquentes avec les Algériens, guerres non moins fréquentes avec les étrangers, exaspérés des attaques incessantes des corsaires barbaresques et de leur méconnaissance absolue de toutes les conventions internationales, ainsi que du développement inouï de la piraterie, au total,
Fig. 103. — Ancien lorl turc de KUiDia (presquile du Cap bon;.
un isolement complet de l'Europe et une décadence profonde, voilà, en quelques mots, l'histoire de la Tunisie durant la période qui s'étend de 1574 à 1705, c'est-à-dire depuis la prise définitive de Tunis par les Corsaires barbaresques, jusqu'à l'avènement des Husseinites.
Ces derniers, qui sont à la fois beys, pachas et deys de Tunis, se considèrent dès le premier jour comme indépendants de Constanlinople (1) et donnent au titre de ben une acception nouvelle, celle
(1) Néanmoins Hussein Ben-Ali, tout en s'arrogeant la dignité royale avec l'iiêrédité et une certaine indépendance politique, continua de considérer le sultan de Constanlinople comme le commandeur des croyants et. à ce titre, lui demanda linvcslilure et lui paya un tiibut. C'est seulement en 1811 que le bey Hamoùda
330 HENRI FROIDEVALX
de chef investi de la plénitude de l'autorité. Comme tels, les Husseinites se sont appliqués pour la plupart, pendant le cours du XV^IIIe siècle, à réparer les ruines accumulées durant le siècle précédent ; mais en dépit de leurs efforts intelligents et persévérants, la Tunisie ne parvint. pas à recouvrer son antique prospérité. Et cependant, — il n'est que juste de le reconnaître. — les premiers Husselniles (abstraction faite d'Ali-Paclia, 174<)-17o6; ont faibbeaucoup pour le relèvement du pays ; ils ont enrayé le développement de la piraterie, pansé les plaies de l'invasion algérienne de 1756. ramené sous leur autorité immédiate les différentes parties du territoire tunisien (1), développé l'agriculture et le commerce. Leur (iin re au total, est digne de grands éloges, et leur fait vraiment liouneur.
Les Husseinites du XIX siècle se sont beaucoup moins bien com portés. En voulant (comme le déclarait .Moliammed-Bey) (( gouverner leur peuple à leur manière propre, et non à l'européenne », ces piètres administrateurs ne sont arrivés qu'à dilapider les finances de la Hégence. à cliniiner successivement de la Tunisie les divers éléments de prospérité économique, et à rendre inévitable une in tervention européenne, quelle qu'elle fût. Seul des différents souverains du dernier siècle, Alimed-Iiey (18'n-18oo). a compris l.i nécessité de doter son pays d'un gouvernement un peu moderne; s'il n'est i)as arrivé à son but, du moins convient-il de lui faire honneur d'avoir, dans ses Etats, aboli l'esclavage et retiré les lois d exception précédemment promulguées contre les Israélites.
Tels sont, très brièvement esquissés, les principaux traits de l'histoire delà Tunisie pendant la période moderne, sous la domination tuniue. Est ce simplement par l'envoi de ffoltes de guerre (|iie les Européens sont, durant ces trois siècles, dont le dernier jour a lui le 12 mai ISMI, intervenus dans la Hégence, voilà ce qu'il convient maiiilenaiit de rechercher.
iirisii les derniers liens de ce vasselage poiiti(|ue dirtcl ; pour lui et pour ses successeurs, le sultan no fut plus dès lors que le chef de la religion ; aussi, au lieu du tribut unnuci d'autrefois, ne lui olTrit-on plus désormais (ju'un simple don davcnemont.
(I) Sauf toutefois les parties montagneuses habitées par les Berbères Ousselal ot par les Kroumirs.
332 HENRI FROIDEVAUX
Les relations commerciales qui ont déjà élé en se restreignant dans le cours du XV^ siècle, et qui, dans les années immédiate ment antérieures à la prise de Tunis par Charles-Quint, semblent singulièrement réduites par rapport à ce qu'elles étaient au XIII' siècle, vont, — à partir du moment où les Turcs reconquièrent définitivement la capitale du pays, — en diminuant de plus en plus. Tel est le résultat nécessaire, fatal, des conditions nouvelles dans lesquelles se trouvent les Européens de la Tunisie, de la disparition de toute tolérance religieuse, de l'absence de tout frein pour les corsaires barbaresques. Dès le premier jour, tout a changé à Tunis pour les étrangers. « Les chrétiens d'El-Manera purent s'estimer heureux, si la persécution n'en fit pas des martyrs ou des apostats, de se sauver parmi les Européens. Les musulmans seuls eurent le droit de porter des armes. Les chrétiens des factoreries, traités de chiens et de yiaours, vécurent dans l'appréhension et la contr.iinle, au milieu d'une population dont un odieux gouvernement entretenait l'hostilité et récompensait les méfaits (1) ». C'est pourquoi les Italiens, dont les négociants semblent avoir été jusqu'alors les membres les plus nombreux et les plus importants de la colonie étrangère en Tunisie, — les Italiens, aux opérations commerciales et aux pêcheries desquels un solide établissement dans l'île de Tabarka (devenue en io40 génoise pour deux siècles), fournit une base estimable, s'efTacent de plus en plus devant les Français, et semblent, les Génois exceptés, se désintéresser peu à peu des affaires de la Régence. Peut-être toutefois, au début du XVIl« siècle, le grand duc de Toscane Ferdinand I<?^ au moment où il se laissait aller à des rêves d'expansion coloniale, a t-il songé à sévir contre les Barbaresques ; mais aucun commencement d'exécution continue n'a jamais suivi des projets auxquels M. Uzielli semble, dans une publication récente, avoir donné une importance qu'ils n'ont en réalité jamais eue {i). Aussi est-on en droit de dire que seule, dans les temps modernes, la France est in-
(1) De Mas Latrie.
(2| .\ celle époque se rattache le fait d armes commémoré par la curieuse estampe dont nous donnons ci contre ip. 331 . irràce à l'obUireance de M. G. Uzielli, le fac-similé. Cinq galères tunisiennes, commandées par le reis Amurat, furent mises en fuite (G etL) cl une autre fut capturée (M), en vue des Bouche) de Boni-
LES EUROPÉENS EX TUNISIE AVANT LA CONQUÊTE IllANÇAlSE 333
Fis. lOo.
tervenueavec efficacité en Tunisie, soit au point de vue commercial, soit au point de vue militaire.
Avant même le commencement de la période turque, dès la fin du XV« siècle, on s'était préoccupé en France de la situation précaire faite au commerce méditerranéen par ces « voleurs de mer » (suivant l'expression de Michel Gaillard, général des galères en 1479) qu'étaient les pirates tunisiens, et de protéger contre leurs attaques les bâtiments marchands sortis des ports, soit du Langue doc, soit de la Provence. Un peu plus tard, en loiO, des combats meurtriers avaient eu lieu dans les eaux tunisiennes, notamment près de Djerba, entre des marchands français et des corsaires de Bizerte ; enfin, en 1516, 1517 et 1518, une flotte franco-génoise avait opéré sans succès contre la Goulette et Bizerte, puis la flotte de Pierre de
Navarre soit contre le cap Bon. soit contre Monastir. Ce n'était là toutefois que les préludes de cette résistance opiniâtre que la France, à partir de la fin du XVI" siècle, n'a cessé d'opposer aux brigandages des Africains ; la Ligue des ports de la Provence contre les Barbaresques constitue, en lo8o, le premier acte de cette belle série de négociations diplomatiques et de faits de guerre qui s'est, à travers les XV[I« et XVIII« siècles* poursuivie jusqu'en 1830 pour le plus grand honneur de la France.
Il ne saurait être question d'exposer ici dans le détail quelles mesures nos rois du XV1I« siècle, — usant de l'autorisation formelle contenue dans les capitulations de 1535, renouvelées et augmentées en 1569, 1581 et 1604, — prirent pour châtier les corsaires barbaresques, ces vassaux indisciplinés du Grand Seigneur ; il suffira, pour ne pas déborder le cadre de cet exposé sommaire, d'énumérer les faits essentiels, ceux dont il convient de garder le souvenir. De ces faits, le premier remonte à l'année 1616 ; à cette
facio (A et I), par cinq bâtiments toscans (B, C, D, E, F) à la tète desquels était l'amiral Jacopo Inghirami, le 10 octobre 160:i.
Plan do Tunis, extrait de l'Allas de Bleu
334 HENRI KROIDEVAUX
date, les Marseillais ont équipé à leurs frais sept navires, dont ils ont confié le commandement à un chevalier de Malte, M. de Vin cheguerre, pour réprimer l'audace des Barbaresques et aller délivrer les esclaves chrétiens de Tunis. Un peu plus tard, Louis XIII organise la campagne de Gondi contre les pirates; un peu plus tard encore, en 1(J63, le chevalier Paul, le duc de Beaufort et le marquis de Marlel pourchassent impiloyablemeut les corsaires barbaresques ; dans un seul combat, livré dans les eaux de la Gouletle. le duc de Beaufort prend à la Régence plus de 60 canons, et bientôt les Tunisiens sont contraints de se résigner à une pai.x dont d'ailleurs, ajjrès les avoir acceptées, ils ne devaient pas observer les clauses. Aussi, dès 1069, une nouvelle croisière est-elle préparée i)ar le marquis de Marlel, au(iuel ses instructions enjoignent d' « enfermer le port de Tunis et entreprendre tout ce qu'il estimera l)ossible par terre et par mer », et pendant les vingt-sept mois que dure cette brillante campagne, très vigoureusement menée (1670- 1672). les ports Innisiensdemeurent ils constamment bloqués. Mais à peine les vaisseaux franrais ont-ils dis|)aru à Ihorizon que les incorrigibles corsaires recommencent leurs expéditions et leurs coups de main ; bien peu nombreuses semblent avoir été leurs galères, et cependant elles sont en nombre sullisant pour porter la terreur dans toute une partie de la mer Méditerranée, C'est en vain que MM. de la Brossardière, de Gabaret, de Vivonne, de Tourville. Duquesne, imitent sur ciilTéreiits points ties côtes barbaresciues. la conduite ilu marcjuis de .Martel ; ils ne parviennent, eux non plus, nia intimider les corsaires tunisiens, ni à réprimer leurs brigandages, qui rendent nécessaire, en l'année 1685, une nouvelle e.xpédition, dirigée par le maréchal d'Estrées.
A Tripoli de Barbarie, les résultats de la sévère leçon que reçurent alors les pii-ates furent Iri's ItiillaïUs. mais éphémères; ils furent moins éclatants, mais néanmoins plus durables, à Tunis où, pendant quelques années, les marchands de la nation française vécurent dans une véritable sécurité relative. II en fut ainsi jusqu'à la lin du règne du Louis XIV. en dépit des malheurs qui accablèrent la France dans les |>rennires années du XVlll' siècle. Les souverains tunisiens semblant alors. — à l'insligaliou de l'Angleterre, toujours désireuse de se pousser au premier rang et de diminuer l'influence française, — faire bon marché de leurs engagements