‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 53 sur 61 · HENIU FROIDKVAUX · texte numérisé non relu

HENIU FROIDKVAUX

(l'une longue guerre avec presque toute l'Europe, entendait se faire respecter en Barbarie. Toutefois, ni cette croisière, ni l'expédition (le 1728 ne donnèrent autre chose, elles non plus, que des résultats purement temporaires ; et dès le second quart du XVIH' siècle, la Cour de France était convaincue de l'inutilité des armements dirigés contre les Barbaresques, et persuadée qu'une rupture avec les « Magnifiques Seigneurs » était presque toujours néfaste au commerce africain et que les plus fières escadres étaient incapables d'éteindre la piraterie individuelle, telle que les reïsla pratiquaient. Elle renourait donc à ces coûteuses démonstrations navales, dont la dernière eut lieu en 1742, à la suite de l'ordre donné par le bey Ali pacha d'attaquer tous les navires de commerce français, et de la trop fidèle exécution de cet ordre par les corsaires tunisiens. Pour rendre de telles expéditions vraiment efllcaces, il fallait simplement en revenir à ce que conseillait, dès 1603, le chevalier Paul dans son curieux Mémoire sur ce qu'il // a à faire pour ruitifr Alger, Tunis et Tripoli. « Il n'y a, y écrivait-il à propos des Tunisiens, que deux moyens pour réduire ces barbares: l'un de courir sur leurs vaisseaux, l'autre de combler leurs ports » ; mais on ne songea jamais à exécuter contre la Gouletle, Porto Farina et Bizerle les plans que. dès cette année même, ce hardi marin avait tracés dans le détail le {)lus minutieux.

Il semblerait, à première vue. (jue les multiples démonstrations navales dont il vient d'être question, n'ont pas été plus efficaces que celles dont, durant la même période, les autres nations maritimes de rEuroi)e, les Hollandais et les .Anglais, — ces derniers surtout, — prirent l'initiative ; il n'en est rien. Tandis que les unes n'ont effectivement donné aucun résultat, les autres ont valu à la France certains avantages politiques et moraux d'un prix véritablement singulier, A cet égard, le traité signé le 25 novembre 16(k'), par le duc de Beaufort. à la lin de la longue campagne commencée en 1603 par le chevalier Paul, mérite une mention spéciale, car il consacre définitivement la prééminence, sur tous les autres consuls, du consul que la France entretient depuis loogantérieurs, une escadre commandée par le capitaine Laigle vint, en 1710, prouver au bey Hussein que Louis XIV. au milieu même

temps déjà à Tunis, ainsi que la faculté pour lui seul d'entretenir dans sa maison (1) une chapelle et un aumônier (art. 15). De plus, les marchands étrangers doivent « payer les droits accoutumés » de consulat au représentant de la France ; exception est faite seulement pour les Anglais et les Hollandais, deux peuples qui sont dès ce moment représentés chacun par un consul dans la capitale de la Régence (art. 17). Ainsi le gouvernement fleurdelysé se montre dès lors à Tunis, comme dans tout l'Orient, le défenseur attitré et le représentant autorisé des Occidentaux ; et il ne cesse ensuite de le demeurer, au milieu de difficultés de toutes sortes, parfois même des véritables périls courus par ses agents, en dépit de tous les efforts faits par les autres nations européennes, jalouses de celte honorable, mais souvent très délicate prééminence.

Au moment où le traité de 1665 stipulait expressément que « le consul français résidant dans la ville de Tunis sera honoré et respecté et aura la prééminence sur tous les autres consuls )),il y avait déjà près d'un siècle qu'un consulat de France existait dans la capitale de la Régence. C'est, en effet, le 28 mai 1577 que furent signées à Chenonceaux, par le roi Henri III, les lettres patentes l'instituant définitivement, et assignant à son titulaire une tâche très importante et très difficile à la fois : ce que devait faire le consul « en ces parties », c'était d' « avoir l'œil et intendance sur toutes les affaires qui peuvent coiicei^ner notre service et nos dits sujets, même... y tenir un ordre politique et de justice au fait du commerce, selon que le lieu et le pays le requiert », c'était (pour parler plus clairement) d'assurer aux Français le libre exercice du commerce en Tunisie et de travailler à enrayer les progrès de la course et le développement même de l'esclavage. Tâche délicate s'il en fût, dangereuse même, caries chefs du gouvernement sont loin d'en être les maîtres et ont eux-mêmes à compter avec leurs sujets! « Les armateurs, écrit aux consuls et gouverneurs de Marseille Pierre

(1) Celle maison, c'est le Fo/u/ow/.-, que le Divan a fait bâtir pour les Français au milieu du XV1I= siècle (avant 1661). à la demande de M. Le Vacher, alors consul à Tunis, et qui est demeurée jusqu'en 1860, la résidence de notre consul. Nous devons à l'obligeance de M. Euiiène Pianlet une admirable représentation de celte sorte de caravansérail, fermé par une porte de fer, sur la cour carrée duquel s'ouvraient au rez-de-chaussée des mat;asins, au premier étage des chambres voûtées où logeaient, avec le consul de France et le chancelier, les missionnaires f^a^ç^is et italiens, ainsi que nos nationaux et leurs familles. Les appartements étaient couverts d'une terrasse à laquelle on accédait par une échelle.

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Hourely durant une de ses gérances du consulat de Tunis (1613- 1626), sont les plus grosses têtes de ce lieu, contre lesquelles il n'y a [pas] justice. Enfin [ils] sont corsaires, et [ili faut que quelque chose pâtisse, mais le Dey n'est pas le maître, et il ne peut empêcher les Levantins de faire la course, nos navires élanl la plupart chargés de marchandises. Ils ont l'estomac si hon. qu'ils ne rendent rien facilement. » Ces quelques mots en disent long sur les diflicultés auxquelles se heurtèrent à Tunis les consuls de France, et on cora- |)rend qu'il leur ail fallu, selon les expressions du plus habile et du plus éminent des négociateurs français dans les Elats barharesqiies, Denis Dusault « beaucoup de vertu, bien de la prudence et la plus grande fermeté )». L'étude de leur correspondance avec la Cour de France, soigneusement publiée par M. Eugène Planlet, prouve que nos consuls se sont montrés dignes du poste d'honneur où ils se liouvaienl placés, et ([u'ils ont. à Tunis, rendu à leurs compatriotes comme à leur |)ays, les plus grands services; de tous, ou de pres(|ue tous, on peut dire ce ijui a été écrit de M. Le Vacher, qui fut pendant dix-huit ans titulaire du poste de Tunis: ils se sont dévoués avec une ardeur égale, au maintien de la dignité de leur charge cl au service des clnetiens de toute nationalité.

Ils avaient, comme rindi(|uenl neltemenl les lettres patentes de l'année l.iTT. à faii'e une (j'uvre politi(|ue ; et ils s'en sont acquittés comme il convenait, de leur mieux, avec discrétion, mais avec fermeté, en dépit des jalousies de leurs collègues étrangers: des An glais. qui n'onl perdu aucune occasion de tenter de s'assurer le premier pas, des Hollandais, des Ciénois,el même {depuis 1715) des Impt-riaiix, — malgré les trop fréquentes discordes de la petite colonie française de Tunis (1), — malgré la singulière désinvolture et la blessante parcimonie avec lesquelles les ont traités « Messieurs du commerce » de Marseille. — Ils avaient d'autre part à remplir une (l'uvre charitable, et ils s'y sont consacrés avec le plus grand zèle. Sainl \incenl de Paul, dans la célèbre lettre quil écrivit le 24 juillet 1607 à M. de Commet, le reconnaît formellement; après

(J) En 1726, la u nation » se composait de tllx niarcliands, assistés île ^i3 autres t'rançais, commis, anber^istos, i-ens do métier ou domestiijues. Ce>t à ce moment que Maurepas rc^voqua la permis,>.i<in accordoe en tTItî aux femmes et aux lilles de rejoiniire leurs maris el leurs pères (établis à Tunis (.Massou : Htftoirf dfti litdblixscnwiits et du Cummerte Frunrats dans I Afrique Harbtireêquei .

avoir été pris par les Barbaresques, lui-même et ses compagnons furent, à leur arrivée à Tunis « exposés en vente, raconte t il, avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le Consul que le Roi tient de là pour rendre libre le commerce aux Français. » Un peu plus tard, en 1624, Sanson Napollon ramène en Provence 150 Français qu'il a trouvés captifs à Tunis. Puis, dès que « l'œuvre des esclaves » est fondée par Saint Vincent de Paul, — qui a pu se rendre compte par lui-même de la nécessité d'entretenir un vicaire apostolique dans les pays barbaresques, — les consuls de France à Tunis s'entendent avec les Trinitaires dits Mathurins, les religieux de Notre-Dame de-la Merci ou frères de la Rédemption, enfin avec les Lazaristes pour soulager le sort des captifs et les racheter autant que possible. Le P. Dan affirme qu'en 1649, les Trinitaires seuls avaient déjà racheté ou échangé, en 363 voyages, 32.720 esclaves, et qu'il en restait encore environ 7.000 dans ces bagnes de Tunis, dont différents récils de missionnaires et d'anciens esclaves ont fait connaître les horreurs, en même temps qu'ils racontaient la triste existence des captifs chrétiens, soit vendus aux habitants du pays, soit embarqués dans les chiourmes. De tels chitTres, si forts soient-ils, n'ont rien d'invraisemblable : en 1641 et 1642, le Mercure de France ne signale-t-il pas des incursions de pirates à Messine, et la captivité d'un grand nombre des habitants de ia ville? En même temps, les côtes de Naples sont dépouillées de tous leurs troupeaux, et aussi sans doute des pasteurs qui avaient la garde de ces troupeaux. Dans la seule année 1644, plus de 4.000 Toscans passent aux bagnes de Tunis et d'Alger, et les Tunisiens enlèvent douze bàlimenls de Marseille. De tels désastres, — dont il seraitfacile de multiplier les exemples, — expliquent la facilité avec laquelle Géronte ajoute foi, dans les Fourberies de Scapin, — dont la scène se passe à Naples, — à la fable de l'enlèvement de son fils Léandre par des Turcs qui menacent, si sa rançon n'est pas payée sur l'heure, de l'emmener « en Alger » ; de pareils accidents étaient trop fréquents pour être jugés invraisemblables! Les bagnes de l'Afrique du Nord se remplissaient donc très vite, d'autant plus vite que, — il faut avoir les documents sous les yeux pour croire à la réalité du fait, — tandis que les Français travaillaient à panser les plaies de la course, des

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Italiens de Toscane s'entendaient avec les pirates, et tenaient à Livourne un véritable marché de chair humaine, approvisionné par les prises des Barbaresques sur les chrétiens !

Cette monstrueuse association commerciale ne dura d'ailleurs qu'un temps, et disparut bien avant la course tunisienne ellemême; pour cette dernière, elle ne cessa définitivement qu'après la prise d'Alger. Aux environs de 1815 encore, les bâtiments sortis delaGoulette avaient accompli, en particulier sur les côtes de la Sardaigne, de tels exploits, que l'opinion publique s'était énme; le zèle de la Société des Aati-Pirates avait élé stimulé, et les chancelleries européennes elles-mêuies avaient fini par comprendre la nécessité de rendre quelque sécurité aux malheureuses populations de la Méditerranée occidentale. Le congrès d'Aix-la-Chapelle de 1818 reprit donc la question, à peine effleurée au congrès de Vienne de 1815, et décida de faire entendre aux Barbaresques « des paroles sérieuses, les avertissant que l'elTet infaillible de leur persévérance dans un système hoslile au commerce pacilique, sérail une ligue générale des puissances de l'Europe, sur les résultats de laquelle les Élats barbaresques feraient bien de réfléchir à temps. et ((ui pourrait les atteindre jusque dans leur existence ». Porté dès 1819 par une Hotte franco-anglaise à la connaissance des Algériens comme des Tunisiens, cet avertissement ne fut pas entendu . et c'est seulement le 8 août 183<). que Hussein Pacha Hey. éclaire par les événements d'Alger, consentait à signer avec la France, après la venue d'un seul vaisseau de guerre français dans les eaux de Tunis, un tiaité par lequel il déclarait « renoncer entièrement et à jamais, jiour lui et pour ses successeurs, au droit de faire ou dautoriser la course», acceptait que tout l)àtiment tunisien continuant à faire la course fut trait»^ comme pirate (art. 1). et abolissait « à jamais dans ses Élats l'esclavage des chrétiens » (art. 2).

La Tunisie a-t elle eu à souffrir de l'état de choses qui lui a élé imposé par ce traité? Nullement. A la suppression complète de la course, elle a gagné, au contraire, de conserver son indépendance jus(iu'en 1881, et de la disparition des esclaves chrétiens elle ne semlde pas s'être même aperçue, ces esclaves n'ayant jamais, durant les temps modernes, pu faire n'uvre utile dans la Régence. Il en a d'ailleurs été de même des négociants européens, qui n'ont guère, — par suite de circonstances perpétuellement ilefavorables.et aussi

par suite de leur petit nombre, — eu l'occasion d'y accomplir une œuvre, soit civilisatrice et morale, soit même simplement matérielle, qui fût bonne et durable. A peine ont-ils pu y faire du commerce, ce qui n'implique nullement, d'ailleurs, qu'ils nont pas essayé d'en faire. Dans peu de pays, tout au contraire, à l'époque moderue, ceux qui s'occupent dbistoire économique devront étudier autant de tentatives d'exploitation commerciale.

Les Italiens (nous avons déjà eu occasion de l'indiquer plus baut) ont, les premiers de tous, fondé de solides établissements dans la Régence. Installés depuis 1540 dans lîle de Tabarka, ils y ont construit une forteresse à l'abri de laquelle s'est développé un comptoir qui ne tarda pas à devenir le centre de leurs riches pê^ chéries de corail et de poissons sur les cotes avoisinantes. et le grand entrepôt de leur commerce en Barbarie. A peu près à la même époque, aux environs de I06O, deux marchands marseillais^ Thomas Lenche et Carlin Didier, fondent tout près de la frontière tunisienne, sur le golfe de Stora, le comptoir français du Bastion de France, destiné à faire concurrence aux Génois de Tabarka ; mais ce comptoir ne réussit pas mieux que celui qu'une tradition dénuée de toute base solide, veut avoir été établi vers 1520 au cap Nègre. Ce comptoir, s'il a, dès la tin du XYI^ siècle, existé réellement, n'a cependant été vraiment fondé qu'en 1633 ; il a dès lors végété dans la dépendance des multiples compagnies (compagnies du Corail, du cap Nègre, du Bastion de France, d'Afrique) instituées successivement à Marseille pour le développement du commerce avec la côte septentrionale d'Afrique. Peut-être cet établissement auraitil pris un réel développement si Sauson Napollon avait réussi, en 1633, à s'emparer de l'île de Tabarka et à détruire le solide entrepôt que, depuis près de cent ans, y avaient établi les Génois ; la mort mystérieuse de ce vaillant homme, aussi avisé qu'énergique, entrava au contraire le développement de ce comptoir. Ni l'éphémère compagnie fondée eni666 pour le commerce et la pêche du corail au cap Nègre, ni les Anglais (qui s'établirent en cet endroit pendant la ouerre de Hollande, semble-t-il, en tout cas après 1675, et y

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demeurèrent jusqu'en 1686), ni les diverses compagnies d'Afrique qui furent fondées postérieurement ne réussirent à en tirer parti, — pas même cette compagnie marseillaise, la Compagnie Gautier, à laquelle, en 1685, le Divan concéda, moyennant une redevance annuelle de 8.333 piastres payable seulement à partir de 1692, le poste du cap Nègre « pour en jouir autant de temps qu'il lui plairait ». Comme Richelieu naguère, Louis XIV ne manqua pas, à cette date, de se réjouir de la possibilité donnée aux Français de s'établir solidement sur ce point ; o je suis certain, écrivait il au maréchal d'Estrées après son expédition contre Tunis, que le commerce de mes sujets retirera un grand avantage à l'avenir d'un poste aussi considérable que celui du cap Nègre ». Ce n'est d'ailleurs pas seulement par des paroles que le Grand Roi a témoigné de sa sollicitude pour l'établissement des Français au cap Nègre, car la démonstration navale de 1700 a eu en grande partie pour objet de faire respecter les privilèges accordés en 1685 à nos nationaux en cet endroit, privilèges renouvelés, confirmés et accrus dès le 28 juin 1699 par le bey Amurath. En dépit des témoignages d'intérêt qui leur étaient ainsi donnés, « MM. les intéressés du cap Nègre » ne parvinrent pas à faire de brillantes affaires, si ce n'est de 1692 à 1694, ni même à maintenir longtemps leur association commerciale, qui, dès la date de 1705, cessa de subsister pour renaître d'ailleurs en 1706, comme la Compagnie du Bastion de France, sous le nom de la premièn' Compagnie d'Afrique ; quelques années plus tard (1742), l'échec complet d'une tentative mal conçue, mal préparée et encore plus mal exécutée d'occupation de lile de Tabarka par les Français (1) eut pour conséquence la conquête et la destruction immédiate et totale, par les Tunisiens, du comptoir du cap Nègre, qui, depuis lors, ne se releva plus de ses ruines.

Est-ce à dire qu'on n'en ait pas, au cours des années suivantes, compris la grande importance ? Jamais, au contraire, on n'aspire davantage à s'y établir. Les Anglais, les cités maritimes de l'Italie (Gênes et Venise), l'Empereur, le Danemark tentent successivement de se faire concéder par le Bey l'île de Tabarka. Quant à la France, elle n'a garde de perdre de vue ce point du littoral tuni-

(1) Reconquise par les Tunisiens sur les Génois depuis un an (1741).

sien, et la compagnie d'Afrique, qui émet des prétentions sur la petite île de la Galite, au nord du cap Nègre, entretient parfois un agent à Tabarka, et fonde en 1768, en vertu d'un traité passé le 14 mars avec le bey Ali-Pacha, un comptoir à Bizerte « pour l'administration de ladite pêche du corail et pour en faire l'entrepôt tant des bateaux que de tout ce qui sera nécessaire à cette pèche. » La France ne semble d'ailleurs pas (autant du moins que les documents permettent de s'en rendre compte) y avoir jamais eu, durant le dernier tiers du XVIII« siècle, d'autres négociants que les commis attachés au comptoir dont il vient d'être parlé, ni jamais y avoir fait le moindre commerce.

Si, durant les guerres de la Révolution, il en fut de même, non seulement à Bizerte, mais dans toute la Régence, malgré les patriotiques et persévérants eiïorts du courageux Devoize, et si, par suite en particulier des intrigues anglaises, la situation ne changea pas à l'époque de la Restauration, il en advint tout autrement après la conquête de l'Algérie par la France. A partir du moment où furent définitivement soumises les trois provinces, des relations commerciales suivies s'établirent nécessairement par leur intermédiaire entre la Tunisie et la France, à la dominaliou de laquelle la tran- ([uillité et la sécurité dont jouissaient les indigènes de l'Algérie ne tardèrent pas à créer, en Tunisie même, un préjugé favorable ; aussi, dès IS'iO, les habitants de quelques centres du Djerid et du Nefsaoua réclamaient-ils déjà que la France vînt mettre de l'ordre dans leur administration En même temps, la construction dévoies ferrées parallèles au littoral augmentait encore l'importance des intérêts politiques et économiques français en Tunisie ; et c'est à des Français que les beys, — protégés par nos escadres, sous la Monarchie de Juillet, contre les velléités de conquête de la Sublime Porte, — confiaient l'exécution de la plupart des travaux d'utilité |)ublique qu'ils se décidaient à faire faire dans le pays; c'est des idées françaises qu'ils s'inspiraient dans leurs tentatives de réformes. Ainsi, insensiblement, par la force même des choses, la Régence entrait, avec l'aide du temps, dans notre sphère d'influence ; il semblait naturel qu'il en fût ainsi. Aussi, en 1878, lors du Congrès de Berlin, le gouvernement britannique reconnaissait-il qu' « il ne devait tenir qu'à nous seuls de régler, au gré de nos con-

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venances, la nature et l'étendue de nos rapports avec le bey ; le gouvernement de la Reine acceptait d'avance toutes les conséquences que pouvait impliquer, pour la destination ultérieure du territoire tunisien, le développement naturel de notre politique. »

Toutefois, tandis que la France consolidait sa situation en Algérie, l'unification de l'Italie sétait faite, et les Italiens avaient commencé de former ces rêves de mégalonianieetd'expansion coloniale auxquels ils devaient, un peu plus tard, donner satisfaction eu constituant l'Erythrée. Ils débutèrent jiar convoiter la Tunisie, toute proche des côtes de la Sicile et naguère province romaine, sur le littoral de laquelle, depuis longtemps déjà, les pêcheurs ua politains et siciliens venaient chercher le corail, et où, en quelques années, ils avaient su se créer des intérêts économiques considérables. Bientôt, (( pour faire revivre leurs anciens droits séculaires sur cette contrée », ils commencent « une guerre, sourde d'abord, puis de jjIus en plus manifeste et audacieuse, contre les entreprises françaises en Tunisie » : à leur instigation, les dispositions du gouvernement beylical à l'égard de la France «ont complètement mo difiées, les privilèges concédés aux compagnies françaises avec les capitaux desquelles a été comniencée la mise en valeur du pays (prolongement de la voie ferrée Bùne-Guelma sur le territoire tunisien ; exploitation du domaine de l'Eufida) sont annulés. Par contre, de sérieux avantages sont accordés à des Italiens, dont les menées deviennent tout à fait inquiétantes en l'année 1880. Au môme moment, les turbulentes tribus de la frontière occidentale: Ouchtetas, Freichichs, Kioumirs. pénètrent [ilus audacieusement que jamais sur le territoire algérien et attaquent (( les tribus de notre domination,... devenues plus sédentaires et plus paisibles en se civilisant peu à peu >» ; à l'Est de notre grande colonie de r.\friquedu Nord, l'insécurité est complète.

Etait il possible à la France, en présence de pareils faits, de demeurer impassible? de ne pas rétablir Tordre et le calme sur la frontière algéro-tunisienne"? de ne pas " éteindre le brûlot attaché aux flancs de l'Algérie '? » de ne pas défendre les intérêts de ses nationaux, de ses protégés et de ses sujets '? (1) Aux représentations

(t| Si les Maltais, sujets de lAnglcterre, el les Italiens se trouvaient en crand nombre, soit à Tunis même, soit dans le reste de la Régence, il convient de ne pas oublier d'une part, ijuc 1 llalio perdait un pou. par la qualité de beaucoup

de notre di|)loinalie, le bey sét;int borné à répoudre ne pouvoir assurer la tranquillité du pays, Jules Ferry obtint du Parlement, le 4 avril 1881, avec les crédits nécessaires, l'autorisation de préparer contre les Kroumirs une expédition destinée à asseoir « d'une façon sérieuse et durable la sécurité et l'avenir de l'Algérie. » Cette expédition, après avoir pacifié la frontière, aboutit le 12 mai 1881 à ce traité du Bardo qui, tout en l.i respectant dans son indépendance, soumettait l'aulorilé beylicale à un contiôle exact et lui retirait la faculté de suivre une politique bostile à la France ; elle assura donc entîn à notre pays, dune manière délinilive. la prééminence que Louis XIV revendiquait déjà pour lui dans la Régence, et elle lui permit d'établir ce protectorat français, sous la bienfaisante impulsion duquel la Tunisie a pris, depuis vingt ans, le plus brillant essor (1).

de ses nationaux européens, l'avantage que lui donnait leur nombre, et n'avait pour ainsi dire pas de protégés musulmans ni d'attaches anciennes et solides dans la population indigène, — d'autre part que, bien souvent, sans le clierchcr, le consul de France exerçait une influence directe sur les catlioliques mallais (il y en avait environ 5. 00(J ù Tunis en 18«30), cest-à-dire sur presque tous les administrés du consulat d'Angleterre. Outre celle clienlèle particulière, la France devait protection à Tunis, d'abord à un certain nombre de nationaux chrétiens, puis A de nombreux nationaux musulmans, venus du Tell et du Sahara algérien dans la capitale de la Régence pour y amasser une petite fortune, enfin ii ses protégés imligénes. Les Musulmans algériens constituaient à eux seuls une population considérable, puisque, suivant des renseignements dignes de foi, environ 2(3(3 maisons étaient occupées à Tunis par des gens de la seule tribu des Oulad llamed, de l'oasis du Souf. i Henri Duveyrier : La Tunisie}.

(!) Cest un devoir pour nous de remercier ici, in lerniinant, lontes les personnes qui ont bien voulu nous permettre d intercaler dans noire texte les gravures qui s y trouvent reproduites : MM. Eugène Plantet, G. r/.iclli, Louis Olivier, directeur de la Revue Générale des Sciences, et l'éditeur Cb. Delagrave.

PRINCIPAUX 0( \ HAGKS CONSULTES

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L. BoiJRGCÈs, Sanson Napollon. Retue de Marseille et de Protence. 1886-

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De Mas-Latrik, Traité de pais et documents divers concernant les relations des Chrétiens avec les Arabes de l'Afriiiue septentrionale au Moyen Age, recueillis... et publiés avec une inlroduclion historique (1). Paris, Pion, in-4, 18CG-1872.

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Ch. FÉRAi'i), La Calle et duruments pour serrirà l'histoire des anciennes concessions françaises d'Afrique, .\lger, Aillaud, in-8. 1877.

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(t) CoUe introdiicUon a élé plus tard publi(?e s(^parément sous lo litre de Relations et commerce de l'Afri(jue $eptenlnonale ou ilagreb avec les nations chréliennes au Moyen .4 ^<', Paris, Kirmin-Didot. in-12, 1886.

LE FONCTJONNEMENT

DU

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