AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE
PAR
M. Henri FROIDEVAUX
Ce n'est pas seulement dans Tantiquîté que des influences étrangères ont profondément agi sur l'histoire et la civilisation de la Tunisie ; il en a encore été de même dans les temps postérieurs. Au Moyeu Age et à Tépoque moderne, le pays actuellement placé sous le protectorat français a subi, sous la pression de conquéranls venus du dehors, des modifications de la plus grande importance : quant aux interventions des Européens, elles méritent, bien que d'infiniment moindre conséquence, une étude spéciale. Recliercher comment les habitants des rivages septentrionaux de la M diterranée occidentale sont venus en Tunisie, et pourquoi ils y sont venus, quelle action ils y ont véritablement exercée ou ont tenté d'y exercer, quelles traces ils y ont laissées de leur passago, d'abord sous la domination des Arabes, puis sous la domination tuique, n'est ce pas remonter jusqu'aux plus lointaines origines de la population européenne de la Tunisie contemporaine? Bien que la tâche soit très délicate et très complexe, il est nécessaire de l'entreprendre, car il s'en dégage un certain nombre de constatations intéressantes à plus d'un titre.
Mais, dans l'histoire de la Tunisie comme dans celle de toute autre contrée, les faits ne gardent toute leur valeur que s'ils sont conservés dans leur milieu. Aussi importe-t-il avant toute chose de jeter, en manière d'introduction, un rapide coup d'œil sur l'histoire même de la Tunisie durant la longue série de siècles qui s'étend depuis la fin de la domination romaine jusqu'à la soumission du pays par les troupes françaises.
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Ce n^est pas ici le lieu d'insister sur les causes multiples qui, au IV® siècle de notre ère, amenèrent dans TAfrique du Nord la décadence du système administratif romain ; il suffira de constater que la Tunisie envahie au début du V« siècle par les Vandales qu'avait appelés d'Espagne le propre gouverneur de Carthage, le comte Boniface, différait singulièrement de ce qu'elle était deux siècles auparavant. Dans un pays déjà ruiné par des charges fiscales accablantes, dévasté par une sanglante guerre sociale, ces barbares, dont le nom est resté synonyme de destruction inintelligente, continuèrent, durant leur courte domination, l'œuvre néfaste commencée par les fanatiques Cirçoncellions; et quand, grâce aux luttes des Vandales et des Berbères soulevés contre leurs oppresseurs, les Byzantins eurent, au temps de Justinien, conquis rAfrique du Nord, ils ne parvinrent pas à y faire régner la paix romaine. Satisfaits de posséder le plat pays, ces nouveaux maîtres renoncèrent à soumettre effectivement les tribus berbères des montagnes, contre les incursions desquelles ils se bornèrent à proléger, par de nombreuses et lourdes citadelles, par des châteauxforts aux tours crénelées (1), par des réduits fortifiés, par des postes de guet, tous établis dans des points soigneusement choisis, la partie du pays qu'ils occupaient; aussi les populations montagnardes, attentives à profiter de la moindre circonstance pour opérer des razzias dans les campagnes soumises, demeurèrent-elles en pleine insurrection durant toute la période. Elles y étaient encore en 647, au moment où la défaite du patrice Grégoire (qui venait de revêtir la pourpre impériale) par les
(1) La puissante citadelle de Lemsa, établie sur une terrasse adossée au Djebel Boudja, dominant au loin la large plaine où coule l'Oaed Mabrouf et sarveillant les routes venues de l'est qui débouchent dans cette plaine, constitue, en même temps qu'un des plus beaux et des plus complets, un des plus pittoresqaes et des plus intéressants monuments d'architecture militaire que la Tunisie ait eooserves de l'époque byzantine. Construite probablement dans la première moiUé du VI' siècle, sous le règne de Justinien, cette forteresse isolée a Jouait, a très justement écrit M. Charles Diehl, un rôle fort important dans le système de défense du massif montagneux de la Tunisie centrale. » On trouvera dans les Nour velles ÀrcMoes des Miêsions scientifiques (t. IV, 1893, planches XV à XVIIl), d'excellentes représentations de cette citadelle.
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Arabes d* Abdallah, marqua Tabdndon définitif xle la terre d'Afrique par des maîtres de ^ivilisatioa latine.
Un esprit tout à fait différent se substitue alors en Tunisie à l'esprit latin et, malgré la résistance des Berbères — groupés un moment, pour tenir tête aux conquérants venus de TËst, sous l'autorité de la Kahéna, — s'étend rapidement sur toute l'Ifrikia ; dès 669, la fondation de Kairoan, la ville sainte, par Sidi Okba, marque la prise de possession définitive du pays par l'Islam. Mais (il convient de le remarquer soigneusement) ceux qui ont introduit en Tunisie la religion de Mahomet n'y ont pas longtemps gardé la domination et durent de très bonne heure accepter la substitution de chefs na tionaux à leurs propres chefs. Ce sont en effet des Berbères que les Aghlébites, ces émirs sunnites de Kairoan sous la domination desquels se produisit, au IX^ siècle, une véritable renaissance scientifique et littéraire; Berbères encore, les Fatémides, qui s'établirent à Mehdyia dès le début du X* siècle avec le prophète chiite Obéid- Allah; Berbères, les Zirides, gouverneurs de la Tunisie pour les Fatémides, lorsque ces derniers eurent transféré en Egypte le siège de leur domination. Même un peu plus tard, lorsque l'invasion des Arabes nomades des tribus de Hilal et Soleîm est venue modifier temporairement cet état de choses et arrêter pour des siècles Tessor de la contrée, les Berbères de Tunisie réfugiés dans les montagnes ont conservé à tout le moins une demi-indépendance jusqu'au jour où, bon gré mal gré. ils ont été incorporés par le conquérant almohade Abd-el-Moumen, — encore un Berbère,— dans un grand empire qui se composait du Maghreb entier. Ils se sont d'ailleurs de très bonne heure détachés de cet empire, et ont recommencé, dès 1228, d'avoir une existence particulière sous des chefs indépendants, les Hafsides, qui se sont maintenus au pouvoir pendant plus de trois cents ans, jusqu'au moment où, en août 1534, le corsaire tilrc KheTr Eddin, le second Barberousse, chassa de Tunis le représentant de la dynastie des Beni-Hafs, et se substitua à lui.
Par quelles alternatives de prospérité et de ruine a, sous les différentes dynasties Arabes ou Berbères dont on vient de lire les noms, passé la Tunisie, un spécialiste ès-histoire de l'Afrique du Nord pourrait seul l'exposer avec compétence; seul, il pourrait faire connaître avec leurs traits caractéristiques et différentiels la
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renaissance politique, littéraire et scientifique dont Kairoan est le centre au temps des Aglilébites, le développement agricole du plat pays et Tessor économique du littoral à Tépoque des Fatémides et des Zirides, la ruine des campagnes, la transformation survenue dans les mœurs des populations cAtiëres, le morcellement administratif de la contrée dont Tinvasion des pasteurs arabes hîlaliens fut ensuite la cause, enfin les splendeurs et les misères dont tout historien des Hafsides constate simultanément Texistence en Tunisie d'une façon presque continue, du Xlli* au XVI* siècle. Ce sont là des faits d'un très vif intérêt, et qui mériteraient, pour eux seuls, une longue étude : nous n'en parlerons toutefois ici qu'accidentellement, parce qu'ils n'ont pas été sans influer sur le rôle joué par les Européens à Textréraité orientale de l'Afrique mineure, et dans la mesure dans laquelle ils peuvent expliquer ce rôle.
Ce serait commettre une erreur de croire que, par suite des guerres et des invasions qui se sont succédé dans la partie septentrionale de l'Afrique, du VII« au 1X« siècle, tous les rapports religieux et commerciaux cessèrent entre les difîérents pays du Maghreb et l'Europe chrétienne. Il existait encore dans la région de l'Atlas, après le IX« siècle, près de 40 villes épiscopales, et les ])apes ont continué d'envoyer quelques messages, peut-être même des légats, aux églises de l'Afrique miueure. D'autre part, les marins de la Sicile, de Salerue, d'Araalfi et de Naples n'ont pas craint de se risquer à la même époque sur les côtes de l'Afrique musulmane ; Pise et Marseille ont sans doute fait de même, et Venise n'y a certainement pas manqué, puisqu>n 971 son Sénat autorise les navires se rendant à Medhyia (devenue depuis un peu plus d'un demi-siècle la capitale de Tempire falémide dont la Tunisie n'était qu'une partie) et à Tripoli à y transporter des objets de bois tels que vases, écuelles, bâtons, échelles et ensouples ou rouleaux de tisserands. Comme ceux de l'Italie méridionale et de la Provence, les marins vénitiens devaient, par contre, rapporter des côtes septentrionales de l'Afrique: draps, huiles, poteries, objets de corail,
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toutes choses que fabriquait en grande quantité — les documents arabes en fournissent des preuves multiples, — la Tunisie, dont les villes maritimes : Sousse, Medhyia, Sfax, sont alors devenues de véritables cités industrielles et commerçantes, des entrepôts où s'accumulent les produits des plaines fertiles du plat pays et des villes de rintérieur, des marchés déployant une indéniable activité économique.
Le commerce, voilà donc le motif pour lequel les chrétiens ont débuté, au Moyen Age, par se rendre en Tunisie; mais ils n'ont guère tardé à revenir dans un tout autre dessein devant les ports où la seule recherche du lucre les avait d*abord conduits. Dès le milieu du VI' siècle, en effet, Tinvasion des Arabes Hilaliens a modifié complètement la situation économique du pays, et Ta ruiné aussi complètement, aussi sûrement qu'une de ces nuées de sauterelles auxquelles Thistorien berbère IbnKhaldoun a très justement comparé les hordes nomades lancées sur la Tunisie par le kalife fatémide d'Egypte El-Moôzz ; les champs ont été ravagés, les populations rurales berbères contraintes de se retirer dans les montagnes, les villes de Tintérieur pillées sans merci et leurs entreprises industrielles ruinées. Seules les cités du littoral parviennent à échapper au pillage ; mais les sources de leur activité économique, de leur commerce étant désormais taries, quel moyen d*existence reste-t-il à leurs habitants? Ne pouvant plus vivre par le négoce, force leur est de recourir au pillage et de faire de leurs villes autant de repaires d'où ils partent pour écumer les mers méditerranéennes. Ainsi s'explique comment, dès lors, sortent des cités telles que Mehdyia et Djerba de hardis corsaires, qui ravagent les cAtes de la Méditerranée occidentale et emmènent en Afrique, en même temps qu'un riche butin, un grand nombre de captifs ; ainsi s'explique encore que le pape Grégoire VII ait, en 1076 ou 1077, chaleureusement remercié le roi berbère de la Mautétanie Sitifienne, En Nacer, d'avoir « racheté les chrétiens qui étaient captifs chez lui et promis de racheter ceux que l'on trouverait encore. »
Dès l'époque à laquelle Grégoire VII écrivait en ces termes à En Nacer, avaient commencé, de la part des chrétiens, des représailles provoquées par la nouvelle attitude des habitants des côtes tunisiennes. Si les Italiens échouèrent en 1057, dans une attaque
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contre Mehdyia, ils furent plus heureux trente ans plus tard, à la suite de nouvelles courses de pirates dont les villes de Tltaliedu Nord et les îles de la mer Tyrrhénienne avaient eu beaucoup à souffrir. Le 6 août 1087, à la suite d*une expédition organisée par le pape Victor III, et à laquelle participèrent la plupart des villes maritimes de la haute et de la moyenne Italie, Medhyia, la cité alors la plus riche des cAtes méditerranéennes, fut prise et livrée aux flammes» et les vainqueurs se retirèrent en emmenant leurs prisonniers, en emportant tout leur butin, et, en outre, pour la rançon de la ville, une somme de 10.000 dinars d'or.
Ainsi débutèrent, entre les peuples de la Méditerranée occidentale et les habitants de la Tunisie, des relations fort peu amicales qui se poursuivirent durant des siècles. Si grande est toutefois la force de la situation géographique de la contrée — à rextrémile nord est du large promontoire que forme TAfrique du Nord sur la Méditerranée, au centre même de cette grande mer intérieure et au seuil de communication entre ses deux moitiés, à son nœud vital, — si hospitalières sont ses côtes, si courtes et si faciles les communications avec les rivages de Tltalie péninsulaire et insulaire, si puissantes et invétérées étaient d'autre part les traditions historiques et économiques que, malgré la guerre de course et en dehors des faits inévitables d*une telle guerre, des relations commerciales continuèrent d'exister entre les chrétiens de TEurope méridionale et les Arabes du Maghreb. Mais combien ces relations sont précaires ! Plus de sécurité ni de stabilité d'aucune sorte I Les corsaires tunisieus s'attendent sans cesse à des représailles de la part des Italiens et des Provençaux — qu'ils ne se font pas faute d'aller provoquer, piller et rançonner chez eux, — - et prennent à la moindre alerte les mesures défensives les plus propres à ranéantissement de tout commerce avec les nations chrétiennes de la Méditerranée septentrionale. En voici un exemple topique : de 1107 à 1116, Yahya, — un de ces Zirides qui, malgré la révolution causée par la venue des pirates hilaliens, ont maintenu leur domi nation sur Medhyia et sur quelques cantons avoisinants, — a reconstruit ses flottes « afin, raconte Ibn Khaldoun, de pouvoir attaquer les chrétiens », puis « a envoyé plusieurs expéditions contre les pays de l'ennemi, et forcé les Français, les Génois et les Sardes, populations chrétiennes d'outre-mer, à lui payer tribut. » Com-
ment penser que de tels méfaits demeureront impunis? Inquiets, attentifs à toutes les rumeurs venues des rivages septentrionaux de la Méditerranée, les corsaires tunisiens se tiennent donc durant les années suivantes sur le qui-vive; et, en 1124, l'émir de la ville de Tunis, à la nouvelle, — fausse d'ailleurs, — d*une attaque projetée par les chrétiens contre ses remparts, met Tembargo sur tous les navires étrangers qui sont alors dans le port, en particulier sur le navire que les moines d^ la célèbre abbaye italienne de la Cava ont envoyé à Tunis pour les besoins de leur monastère.
Ce fait très caractéristique ne montre pas seulement dans quelle crainte perpétuelle vivaient les habitants des côtes tunisiennes ; il prouve aussi que des relations commerciales persistaient encore, en dépit de toutes les circonstances défavorables, entre les ports de ritalie et ceux de la Tunisie. En edet, les marins d*Amalfi et de Trani, les armateurs de Gaëte, protégés déjà (semble-t-il) par un consul résidant « en Barbarie », poursuivent à ce moment même et développent leurs opérations commerciales avec les villes de TAfrique mineure. A Tunis, les Pisans continuent à faire le commerce d'importation et d'exportation et vivent a dans de fraternels rapports » avec les habitants de la ville ; ils ont un quartier, un fondouk particulier, comprenant plusieurs maisons et enclos de murailles. Une lettre de l'émir Abd Allah, adressée en 1157 à Tarchevèque de Pise, montre bien en quelle haute considération les Pisans sont alors tenus à Tunis ; non content de défendre dans son royaume la vente des captifs et des prisonniers de nationalité pisane, non content de diminuer le droit d'entrée établi sur les grains apportés d'Italie, Abd Allah concède encore, <( au sujet des marchandises que vos marchands ne pouvaient vendre en notre pays, et sur lesquelles on percevait néanmoins, comme sur les marchandises vendues, un pour dix, qu'aucun droit ne sera à l'avenir exigé et qu'elles pourront être remportées librement. Au sujet de l'alun importé par les Pisans, aucun droit ne sera non plus exigé à l'avenir. » Puis il ajoute : u Nous avons ordonné que tous vos marchands, leurs facteurs, leurs familles, leurs employés ou domestiques qui demeurent entre le mur [de la ville de Tunisj et l'enclos [de leur fondouk] soient traités avec égard et avec une aflectueuse attention... Nous avons ordonné aussi que tout prison-
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Dier ou esclave pisan trouvé dans nos terres soit délivré ou racheté et envoyé à Pise en liberté. Votre envoyé nous a promis la réciprocité. Nous avons ainsi éloigné tous sujets de différends entre nous. »
Dans ces multiples prévenances de l'émir Abd Allah pour les Pisaos, il faut voir sans doute le vif désir de satisfaire et d'attirer davantage dans la ville des négociants avec lesquels les Tunisiens aimaient, en dépit de la différepce de religion, à nouer des relations commerciales; mais peut-être convient-il aussi de trouver le désir de ne pas fournir aux nouveaux maîtres d*une partie de la péninsule, aux Normands de ritalie méridionale, le moindre prétexte pour s'immiscer dans les affaires de la cité. C'était alors, pour un chef jaloux de son indépendance, mesure d'élémentaire prudence. Après avoir, en effet, en 1087, par respect des traités conclus avec les Zirides, — et peut-être aussi parce qu'ils ne considéraient pas leur domination comme suffisamment établie en Sicile, — refusé de participer à l'expédition contre Medhyia, les Normands s'étaient ravisés, avaient répondu à l'appel que leur avait adressé le gouverneur hilalien de Gabès, et avaient prétexté de ralliance des Zirides avec les Almoravides pour commencer les hostilités contre les souverains de Medhyia. Toutefois, c'est surtout à partir de 1134 que commence véritablement en Tunisie la conquête normande; alors, dans l'espace de douze ans, l'Ile de Djerba, les Kerkenah, Gabès (sans parler des localités plus éloignées lie Tripoli et de Djidjelli) sont conquises par les Normands ou se rangent d'elles-mêmes sous l'autorité du roi Roger II, qui investit certains chefs indigènes du gouvernement des cités soumises. En H48, Medhyia, Zouila, Sousse, Sfax, sont conquises en quelques semaines, et Roger II, — à qui paient tribut, sauf Tunis et Kairoan, toutes les villes importantes du Maghreb oriental, de la Tripolitaine à la Numidie, — peut ajouter à ses titres de roi de Sicile et d'italie, le titre de roi d'Afrique, qui figure, dit-on, sur quelques-uns de ses diplômes.
On a très exactement caractérisé le gouvernement de Roger II en Afrique en disant que ce prince fut « le défenseur de la population musulmane et le modérateur des exigences chrétiennes. » Alors, en effet, les impôts sont modérés, les chefs choisis d'ordinaire parmi les indigènes, les personnes, les biens, la religion des sujets
partout respectés. C'est ce que reconnaît sans réticence Ibn Khaldoun : « Voici, dit-il, quel fut le système suivi par Roger, à l'égard de ses conquêtes africaines : il autorisait les vaincus à y rester, il leur donnait des concitoyens pour chefs, et dans ses rappor^ts avec eux, il se conduisit toujours selon les règles de la justice. » Ce qu'Ibn al Athir raconte s'être passé à Tripoli au temps du roi normand, corrobore les affirmations d'Ibn Khaldoun et est tout à reloge de Roger II, dont toutefois la domination, malgré sa douceur, demeura toujours précaire en Afrique ; aussi n*y fut-elle pas de longue durée. Dès H59, c'est-à-dire 25 ans seulement après le vé ritable début de la conquête normande, les Almohades, auprès desquels s'était réfugié le dernier Ziride, El Hassen, pénétrèrent en Tunisie et, en moins d'un an, s'emparèrent, sans résistance sérieuse, de Tunis, de Mehdyia et des autres villes de la côte. Dès lors, de la domination normande, il ne subsista plus que le souvenir.
A en croire certains historiens arabes, le grand conquérant almohade Abd el Moumen, une fois maître de Tunis, aurait, sous peine de mort, contraint les chrétiens établis dans cette ville d'embrasser Tislamisme ; il semble permis de révoquer en doute ce témoignage, quand on voit, quelques années plus tard, des chrétiens jouir dans la cité, comme par le passé, de leurs établissements, de leur commerce et de leur religion, ou encore Abou Yacoub Yousouf accorder aux Pisans, dès 1166, le droit de fondouk à Zouila, le grand faubourg de Mehdyia, qui était particulièrement occupé par les marchands. En 1181, les derniers mal très du Sahel tunisien, les Normands eux-mêmes, rentrèrent en possession de ce même droit qui, depuis leur expulsion du pays, leur avait été jusqu'alors refusé. Il est vrai qu'ils n'en jouirent pas longtemps ; bientôt, tous les Européens étaient forcés par le célèbre Almanzor de ne plus faire de commerce, à l'extrémité orientale du Maghreb, qu'avec le seul port de Tunis, mais les transactions y prirent alors un développement qu'attestent bien des faits de nature différente, et des documents tels que certaines lettres de marchands arabes à des marchands chrétiens. Vénitiens, Pisans, Génois ont alors à Tunis des fondouks plus ou moins importants, des cimetières, des églises comme Sainte-Marie-des-Pisuns; et les Mar-
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seillais, — les statuts municipaux de 1228 en fournissent la preuve — introduisent dès lors dans leur londouk des vins dont la vente s*y fait en gros et en détail, au moyen de mesures poinçonnées par la commune. Musulmans et chrétiens peuvent publiquement s*y approvisionner. Les épiceries, le sel, les draps d« France, les peaux tannées, les balles de coton, les cotons filés, les toiles, Testanfort ou étamine forte d'Arras, les soieries ouvrées, voilà, avec les vins, les importations du commerce marseillais à Tunis au milieu du XIII® siècle, telles que les font connaître les précieux livres de comptes des Manduel.
C'est à celte époque de très actives relations commerciales entre les différents peuples riverains de la Méditerranée occidentale que le saint roi Louis IX tourna contre le second Hafsîde, Abd Allah surnommé El Moslancer Billah, Tarmée qu'il avait réunie en vue d'une huitième croisade. Entreprise à Tinstigation de Charles d'Anjou, — dont le a roi de Thunes » n'avait cessé de soutenir les ennemis, — et dans l'espoir de convertir par la persuasion ou de conquérir par la force à la foi chrétienne l'ancien royaume d'Afrique et son chef, cette expédition échoua complètement ; seul le roi de Sicile en tira de réels avantages, puisqu'il obtint du roi de Tunis le tribut naguère payé par lui à l'empereur Frédéric II (1). Quant au commerce chrétien, la huitième croisade, si elle l'interrompit momentanément, ne le fit pas du moins pâtir comme on aurait pu s'y attendre; en effet le traité passé le 21 novembre 1270 entre Philippe III le Hardi et El Mostancer autorisa expressément les Francs à exercer dans Tinlérieur de leurs demeures, de leurs églises et de leurs cimetières, les prescriptions de la religion chrétienne, et garantit la sûreté des rapports commerciaux avec les étrangers tels qu'ils existaient avant la guerre. Les marchands italiens et aulres, qui avaient cru prudent, à l'annonce des hostilités, de s'éloigner momentanément de la Tunisie, y revinrent aussitôt et y reçurent un bon accueil, et dès 1272, sans la moindre difficulté, le Sultan accordait un nouveau pacte de commerce à la
(1) Ce tribut était, comme l'a fort bien indiqué M. de Mas Latrie, « un simple abonnement, une prestation consentie par les rois de Tunis pour sauvegarder leurs sujets de toute attaque de ta part des corsaires siciliens, pour leur garantir le libre accès des ports de la Sicile et la faculté d'y acheter du blé en franchise quand leurs récoltes avaient élé insuilisantes. » Aucun texte ne fait connaître l'époque exacte à laquelle ce tribut fut consenti pour la première fois.
république de Gènes, bien qu'elle eût fourni une partie des vaisseaux nécessaires à Saint Louis pour son expédition. Quant à ces rares et curieuses colonies agricoles chrétiennes d'origine européenne, sur lesquelles on sait si peu de choses, qu*on entrevoit un peu auparavant éparses dans le pays, non loin de Kairoan ou au fond du golfe de Gabès, dans un canton du Djèrid, autour de Tozeur, elles étaient déjà trop bien établies dans la contrée et avaient trop régulièrement payé le tribut pour avoir à subir, à propos de la croisade de 1270, la moindre vexation
Aussitôt après la huitième croisade, les relations commerciales reprirent donc, entre Européens et Tunisiens, absolument comme par le passé. Les villes italiennes, parfois les ports de TEspagne orientale, les cités languedociennes et provençales, — non seulement Narbonne, Aigues-Mortes et Marseille, situées sur le bord de la mer, mais Montpellier, Nîmes, Avignon, Carcassonne et Draguignan, — voilà les localités qui paraissent y avoir participé de la manière la plus régulière et la plus fructueuse. La conquête de nie de Djerba par Tamiral Roger Doria en 1284, et le maintien de la domination chrétienne sur ce point jusqu'en 1335, d'abord sous la domination des héritiers de Doria, vassaux du Saint Siège, puis sous la suzeraineté du roi de Sicile, ne semblent pas avoir amené de perturbations dans un|commerce considérable, où tout le monde trouvait son avantage et dont, outre Tunis, Ttle de Tabarka, Sfax, Mehdyia, Tile de Djerba et Gabès étaient, dans la partie orientale du Maghreb, les centres principaux.
Des relations commerciales entre chrétiens et musulmans, sorties victorieuses d'épreuves telles que la huitième croisade, que la prise de Djerba par les Génois, puis que les exactions des gouverneurs siciliens de cette île, semblaient d'une inébranlable stabilité, et paraissaient devoir, sous la bienveillante protection des Hafsides, se maintenir sans altération durant des siècles. Mais du moins fallait-il que les habitants de la Tunisie pussent jouir d'une complète tranquillité et reprendre en toute sécurité Texploitation du Sahel. Or, en réalité, il n'en fut bientôt plus rien. Sans doute, les sultans Hafsides, dans les beaux palais où ils tenaient une cour magnifique, ont a abrité à l'ombre de leur puissance » (selon l'expression dlbn Khaldoun) des hommes d'une incontestable valeur; sans doute encore, ils ont transformé Tunis, où ils ont érigé de
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nombreux monuments, encouragé les études et développé Tactivité commerciale des Souks ; mais tous leurs efforts semblent s'être concentrés sur leur capitale, avec les splendeurs de laquelle contraste généralement rinsécurité de ses environs mêmes, la désolation des campagnes et l'impuissance où se trouvent la plupart desHafsidesà se faire respecter des turbulentes populations de l'intérieur, descendants des Arabes Hilaliens ou Berbères. Delà, au moment même où les relations commerciales de Tunis et des ports chrétiens de la Méditerranée occidentale semblent devoir prendre un nouvel essor, le développement considérable de la course, qui n'a jamais complètement disparu des cités maritimes de la Tunisie méridionale.
De cette recrudescence de la course tunisienne résulte naturellement, au XIV' siècle, pour les Trinitaires fondés en 1198 par saint Jean de Matha et Félix de Yalois pour la délivrance des chrétiens captifs chez les Infidèles, occasion d'exercer, plus encore que par le passé, leur zèle et leur charité ; de là résulte aussi, naturellement, une altération sensible dans les bonnes relations qui ont jusqu'alors existé entre les musulmans de Tunis et les chrétiens. Il est juste d'ailleurs de reconnaître que la piraterie chrétienne ne se fit pas faute, à diflérentes reprises, de provoquer les InQdèles et de rendre inévitables des représailles; mais il convient de remarquer toutefois qu'au moment même où elle tend à diminuer en Europe, la piraterie augmente dans les Etats Barbaresques, où, dès le XIV® siècle, le nombre des captifs chrétiens s'est accru très sensiblement. Les corsaires partant surtout deMehdyia, de Djerba, de Gabès, c'est contre ces points que les chrétiens, constatation faite de la mauvaise volonté ou de l'impuissance des sultans de Tunis, dirigent eux-mêmes de nouvelles expéditions ; voilà pourquoi, en 1388, les Siciliens s'installent de nouveau dans les îles du golfe de Gabès qu'ils gardent jusqu'en 1392, puis de 1393 à 1398 ; voilà encore pourquoi, en 1390, les Génois et les Français entreprennent de concert contre Mehdyia une attaque qui échoue piteusement. Plus on va, et plus des relations commerciales suivies deviennent difficiles à maintenir.
C'est ce dont on s'aperçoit pleinement au XV' siècle. Alors les tarifs de douane subissent à Tunis, en ce qui concerne les marchandises exportées des pays chrétiens, une élévation considé-
Fig. 101. — Plan de Tunis dans la seconde moitié du XVI* siècle (1).
(i) Le plan de Tunis que nous reproduisons Ici, emprunté à la Cosmographie Universelle de Sébastien Munster, a le grand intérêt de faire comprendre la disposition générale de Tunis dans la seconde moitié du XVI* siècle, et de montrer comment s'y trouvaient, en dehors de la cité même, établis alors, comme à l'époque précédente (v. p. 326), les commerçants européens.
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rable, et les Vénitiens, les Florentins, — qui se sont, dans Tintervalle, substitués aux Pisans comme puissance maritime et commerciale, — les Génois, les Provençaux, les Aragonais y sont également soumis. A cette preuve de changement de situation s'en ajoutent d*autres : le mauvais vouloir, les malentendus, les fraudes clandestines, les abus de pouvoir, qui viennent augmenter les difficultés du négoce et diminuer la sécurité du commerce au moment même où, par suite des circonstances historiques, la piraterie turque se développe et où Texaltation de Torgueil musulman amène une recrudescence d'intolérance et de fanatisme.
En dépit de tant de difficultés de tous les genres, et au milieu d'elles, le commerce italien s'est cependant maintenu tant bien que mal en Tunisie durant la seconde partie du XV« siècle ; les négociants de Gênes, de Florence et de Venise ont continué de faire des affaires avec Tunis, et de même se sont comportés les commerçants français, soit au temps de Charles VII sous Timpulsion de Jacques Cœur, soit sous Louis XI, bien que la France ne semble pas avoir eu alors de consul permanent, ni à Tunis, ni à Bône. Avec leurs coreligionnaires italiens et catalans, ils vivaient un peu plus tard, au témoignage de Léon l'Africain, dans le faubourg de Tunis qui était près de la porte de la mer, Bab el Baar, et y avaient leurs fondouks et leurs maisons particulières séparées de celles des Maures, tandis que les « chrétiens de Tunis », les chrétiens indigènes employés à la garde du Sultan, étaient parqués dans une rue particulière du faubourg situé près de la porte d'El-Manera, non loin de la citadelle. La situation, au total, était encore sinon facile, du moins possible pour les commerçants chrétiens venus des rivages septentrionaux de la Méditerranée occidentale ; mais elle ne tarda pas à devenir à peu près intenable.
C'est en Tannée 1534 que le célèbre corsaire Kheïr Eddine, dit Barberousse, déjà maître d'Alger, s'installe à Tunis d'où il a chassé le souverain hafside Mouleï Hassen, et étend successivement son autorité sur tous les points importants du littoral, en même temps qu'il pousse des pointes audacieuses contre les groupements indi-
Fig. i02. — Portrait de Sinan Pacha (1).
M) Nous ne reproduisons eette estampe hollandaise qu'à litre d'indjcatlon de la manière dont on se représentait en Ejrupe Sinan Pactia .
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gènes de rintérieur. La constitution d'un empire africain par un pirate turc ne pouvait pas laisser indifférent Charles-Quint qui, depuis longtemps déjà, avait dû lutter contre la diplomatie et les nrmesde Soliman. Mouleï Hassen s*étant réfugié auprès de lui, il prit sa cause en main et, dans une brillante expédition contre Tunis, délogea Kheïr Eddine (1535). Dès lors, sous le nom de leur vassal Mouleï Hassen ou de ses faibles successeurs, ce sont les Espagnols qui gouvernent en réalité non pas le pays, — car ils n'exercent guère leur autorité au delà de la banlieue de Tunis, — mais la ville; sans aucune influence sur les tribus de l'intérieur, ils luttent avec peu de succès contre les corsaires, dont le plus célèbre, Dragut, inflige en 1560 à leur flotte, une sanglante défaite en rade de Djerba (1) . Don Juan d'Autriche, le frère naturel de Philippe II, le glorieux vainqueur de Lépante, ne parvint pas à rétablir la situation, compromise dès le premier jour ; en réalité, les Turcs étaient sympathiques à la population, et il y avait à Tunis réaction contre les chrétiens et contre ceux qui les soutenaient; aussi, eu 1574, les Espagnols furent-ils définitivement chassés par Sinaii Pacha et Euldj Ali du territoire tunisien, et le pays fut occupé par les corsaires au nom du sultan de Constantinople.
Alors commence pour ia Tunisie, devenue simple pachalik de l'empire Ottoman, la période la plus nélasle de son histoire. Les populations sont durement traitées et la force paraît être le seul mode de gouvernement que connaissent les pachas d'abord, puis les deys de Tunis, qui dépendent en réalité de la turbulente milice des Janissaires et de la Taïffa des reïs ou capitaines corsaires. Audessous des deys, ou plus exactement à côté d'eux, les beys, commandants des troupes de terre de la Régence, jouent un rôle de plus en plus considérable. Ce sont de véritables maires du palais, qui luttent bientôt d'influence avec leurs suzerains, et qui peuvent le faire avec la plus grande facilité, surtout quand ils sont devenus les représentants de la Sublime Porte en Tunisie; tout en atténuant dans une certaine mesure, à Tunis même, les désastreux
(1) Est-il besoin de rappeler ici la curieuse et bien instructive anecdote dont Dragut est un des personnages, et que voici ? Voyant un ]our sur une de ses galères le prince LumelUni ramer comono un esclave, il se serait contenté de lui dire : « C'esl une des chances de la guerre, compagnon ! » Lui-même, peu de temps après, était fait prisonnier, se trouvait compris dans la chiourme de ce même Lomellini, et s'entendait dire à son tour: « Changement de fortune, camarade! o
effets de Toccupation turque, les beys travaillent à s'affrancbir de la suzeraiueté des deys, et ils laisseut pendant ce temps les grandes familles arabes et berbères du pays s*isoler les unes après les autres du gouveruement central et se constituer en tribus indépendantes, (juerres intestines continuelles, guerres fréquentes avec les Algériens, guerres non moins fréquentes avec les étrangers, exaspérés des attaques incessantes des corsaires barbaresques et de leur méconnaissance absolue de toutes les conventions internationales, ainsi que du développement inouï de la piraterie, au total,
Fig. 103. — Ancien fort lurc de Kllibia (presqu ile du Cap Uuii;.
un isolement complet de l'Europe et une décadence profonde, voilà, en quelques mots, l'histoire de la Tunisie durant la période qui s'étend de 1574 à 1705, c'est-à-dire depuis la prise définitive de Tunis par les Corsaires barbaresques, jusqu'à l'avènement des Husseinites.
Ces derniers, qui sont à la fois beys, pachas et deys de Tunis, se considèrent dès le premier jour comme indépendants de Constantinople (1) et donnent au titre de bey une acception nouvelle, celle
(1) NéanmoiDs Hussein Bcn-AU, tout en s'arrogeant la dignilé royale avec l'hérôdilé et une certaioe indépendauce politique, conlinua de considérer le sultan de ConstantiDopie comme le commandeur des croyants et, ù ce litre, lui demanda linvcslilure et lui paya un tiibut. C'est seulement en 1811 que le bey Uamoùda
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de chef investi de la plénitude de Tautorité. Comme tels, les Husseiuites se sont appliqués pour la plupart, pendant le cours du XVIII® siècle, à réparer les ruines accumulées durant le siècle précédent ; mais en dépit de leurs eflorts intelligents et persévérants, la Tunisie ne parvint pas à recouvrer son antique prospérité. Et cependant, — il n'est que juste de le reconnaître, — les premiers Husseiniles (abstraction faite d'Ali-Pacha, 1740-1756) ont fait beaucoup pour le relèvement du pays ; ils ont enrayé le développement de la piraterie, pansé les plaies de Tinvasion algérienne de 1756, ramené sous leur autorité immédiate les différentes parties du territoire tunisien (1), développé Tagriculture et le commerce. Leur œuvre au total, est digne de grands éloges, et leur fait vraiment honneur.
Les Husseinites du XIX** siècle se sont beaucoup moins bien comportés. En voulant (comme le déclarait Mohammed-Bey) « gouverner leur peuple à leur manière propre, et non à l'européenne)), ces piètres administrateurs ne sont arrivés qu*à dilapider les finances de la Régence, à éliminer successivement de la Tunisie les divers éléments de prospérité économique, et à rendre inévitable une intervention européenne, quelle qu'elle fût. Seul des différents souverains du dernier siècle, Ahmed-Bey (1837-1855), a compris la nécessité de doter son pays d'un gouvernement un peu moderne; s'il n'est pas arrivé à son but, du moins convient-il de lui faire honneur d'avoir, dans ses États, aboli l'esclavage et retiré les lois d'exception précédemment promulguées contre les Israélites.
Tels sont, très brièvement esquissés, les principaux traits de l'histoire de la Tunisie pendant la période moderne, sous la domination turque. Est ce simplement par l'envoi de flottes de guerre que les Européens sont, durant ces trois siècles, dont le deraier jour a lui le 12 mai 1881, intervenus dans la Régence, voilà ce qu'il convient maintenant de rechercher.
brisa les derniers liens de ce vasselage poUtiqae direct ; pour lui et pour ses successeurs, le sultan ne fut plus dès iors que le chef de ia religion ; aussi, au lieu du tribut annuel d'autrefois, ne lui offrit-on plus désormais qu'un simple don d'avènement.
(1) Sauf toutefois les parties montagneuses habitées par les Berl>ère8 Ousselat et par les Kroumirs.
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Les relations commerciales qui ont déjà été en se restreignant dans le cours du XV® siècle, et qui, dans les années immédiateinent antérieures à la prise de Tunis par Charles-Quint, semblent singulièrement réduites par rapport à ce qu'elles étaient au XIII* siècle, vont, — à partir du moment où les Turcs reconquièrent définitivement la capitale du pays, — en diminuant de plus en plus. Tel est le résultat nécessaire, fatal, des conditions nouvelles dans lesquelles se trouvent les Européens de la Tunisie, de la disparition de toute tolérance religieuse, de Tabsence de tout frein pour les corsaires barbaresques. Dès le premier jour, tout a changé à Tunis pour les étrangers, a Les chrétiens d*El-Manera purent s estimer heureux, si la persécution n*en fit pas des martyrs ou des apostats, de se sauver parmi les Européens. Les musulmans seuls eurent le droit de porter des armes. Les chrétiens des factoreries, traités ôe chiens et de giaours, vécurent dans Ta ppréhension et la contrainte, au milieu d'une population dont un odieux gouvernement entretenait l'hostilité et récompensait les méfaits (1) ». C'est pourquoi les Italiens, dont les négociants semblent avoir été jusqu'alors les membres les plus nombreux et les plus importants de la colonie étrangère en Tunisie, — les Italiens, aux opérations commerciales et aux pêcheries desquels un solide établissement dans rtle de Tabarka (devenue en 1540 génoise pour deux siècles), fournit une base estimable, s'effacent de plus en plus devant les Français, et semblent, les Génois exceptés, se désintéresser peu à peu des affaires de la Régence. Peut-être toutefois, au début du XVIl« siècle, le grand duc de Toscane Ferdinand 1«', au moment où il se laissait aller à des rêves d'expansion coloniale, àt'il songé à sévir contre les Barbaresques ; mais aucun commencement d'exécution continue n'a jamais suivi des projets auxquels M. Uzielli semble, dans une publication récente, avoir donné une importance qu'ils n'ont en réalité jamais eue (2). Aussi est-on en droit de dire que seule, dans les temps modernes, la France est in-
(1) De Mas Latrie.
(2) A cette époque se rattache le fait d'armes commémoré par la curieuse estampe dont nous donnons ciconlre (p. 331), grâce à l'obUgeance de M. G. Uzielii, le fac-similé. Cinq galères tunisiennes, commandées par le reis Amurat, forent mises en fuite (G etL) et une autre fut capturée (M), en vue des Bouche) de Boni*
tervenue avec efficacité en Tunisie, soit au point de vue commercial, soit au point de vue militaire.
Avant même le commencement de la période turque, dès la fin du XV« siècle, on s'était préoccupé en France de la situation précaire faite au commerce méditerranéen par ces « voleurs de mer » (suivant l'expression de Michel Gaillard, général des galères en 1479) qu'étaient les pirates tunisiens, et de proléger contre leurs attaques les bâtiments marchands sortis des ports, soit du Languedoc, soit de la Provence. Un peu plus tard, en 1510, des combats meurtriers avaient eu lieu dans les eaux tunisiennes, notamment près de Djerba, entre des marchands français et des corsaires de Bizerte ; enfin, en 1516, 1517 et 1518, une flotte franco-génoise avait opéré sans succès contre la Goulette et Bizerte, ^^«- ^^ - p**" <*« ^unis, exirait de lAiias
de Bleu.
puis la flotte de Pierre de
Navarre soit contre le cap Bon, soit contre Monastir. Ce n'était là toutefois que les préludes de cette résistance opiniâtre que la France, à partir de la fin du XVI* siècle, n'a cessé d'opposer aux brigandages des Africains ; la Ligue des ports de la Provence contre les Barbaresques constitue, en 1585, le premier acte de cette belle série de négociations diplomatiques et de faits de guerre qui s'est, à travers les XVII« et XVIII« siècles, poursuivie jusqu'en 1830 pour le plus grand honneur de la France.
Une saurait être question d'exposer ici dans le détail quelles mesures nos rois du XVII® siècle, — usant de l'autorisation formelle contenue dans les capitulations de 1535, renouvelées et augmentées en 1569, 1581 et 1604, — prirent pour châtier les corsaires barbaresques, ces vassaux indisciplinés du Grand Seigneur ; il suffira, pour ne pas déborder le cadre de cet exposé sommaire, d'énumérer les faits essentiels, ceux dont il convient de garder le souvenir. De ces faits, le premier remonte à l'année 1616 ; à cette
facio (A et I), par cinq bftUments toscans (B, G, D, E, F) à la télé desquels était l'amiral Jacopo Inghirami, le 10 octobre 160i.
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date, les Marseillais ont équipé à leurs frais sept navires, dont ils ont confié le commandement à un chevalier de Malte, M. de Vincheguerre, pour réprimer Taudace des Barbaresques et aller délivrer les esclaves chrétiens de Tunis. Un peu plus tard, Louis XIII organise la campagne de Gondi contre les pirates ; un peu plus lard encore, en 1663, le chevalier Paul, le duc de Beaufort et le marquis de Martel pourchassent impitoyablement les corsaires barbaresques ; dans un seul combat, livré dans les eaux de la Goulette, le duc de Beaufort prend à la Régence plus de 60 canons, et bientôt les Tunisiens sont contraints de se résigner à une paix dont (railleurs, après les avoir acceptées, ils ne devaient pas observer les clauses. Aussi, dès 1669, une nouvelle croisière est-elle préparée par le marquis de Martel, auquel ses instructions enjoignent • d* « enfermer le port de Tunis et entreprendre tout ce qu'il estimera possible par terre et par mer », et pendant les vingt-sept mois que dure celte brillante campagne, très vigoureusement menée (1670- 1672); les ports tunisiens demeurent-ils constamment bloqués. Mais à peine les vaisseaux français ont-ils disparu à l'horizon que les incorrigibles corsaires recommencent leurs expéditions et leurs coups de main ; bien peu nombreuses semblent avoir été leurs galères, et cependant elles sont en nombre suffisant pour porter la terreur dans toute une partie de la mer Méditerranée. C'est en vain que MM. de la Brossardière, de Gabaret, de Vivonne, de Tourville, Duquesne, imitent sur différents points des côtes barbaresques, la conduite du marquis de Martel ; ils ne parviennent, eux non plus, ni à intimider les corsaires tunisiens, ni à réprimer leurs brigandages, qui rendent nécessaire, en Tannée 1685, une nouvelle expédition, dirigée par le maréchal d'Estrées.
A Tripoli de Barbarie, les résultats de la sévère leçon que reçurent alors les pirates furent très brillants, mais éphémères; ils furent moins éclatants, mais néanmoins plus durables, à Tunis où, pendant quelques années, les marchands de la nation française vécurent dans une véritable sécurité relative. Il en fut ainsi jusqu'à la fin du règne du Louis XIV, en dépit des malheurs qui accablèrent la France dans les premières années du XVIII* siècle. Les souverains tunisiens semblant alors, — à l'instigation de l'Anglelerre, toujours désireuse de se pousser au premier rang et de diminuer l'influence française, — faire bon marché de leurs engagements
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autérieurs, une escadre commandée par le capilaine Laigle vint, en 1710, prouver au bey Hussein que Louis XIV, au milieu même d'une longue guerre avec presque toute l'Europe, entendait se faire respecter en Barbarie. Toutefois, ni cette croisière, ni l'expédition de 172f8 ne donnèrent aulre chose, elles non plus, que des résultats purement temporaires ; et dès le second quart du XVIII'» siècle, la Cour de France était convaincue de l'inutilité des .armements dirigés contre les Barbaresques, et persuadée qu'une rupture avec les « Magnifiques Seigneurs )) 'était presque toujours néfaste au commerce africain et que les plus fières escadres étaient incapables d'éteindre la piraterie individuelle, telle que les reïs la pratiquaient. Elle renonçait donc à ces coûteuses démonstrations navales, dont la dernière eut lieu en 1742, à la suite de l'ordre donné par le bey Ali pacha d'attaquer tous les navires de commerce français, et de la trop fidèle exécution de cet ordre par les corsaires tunisiens. Pour rendre de telles expéditions vraiment efficaces, il fallait simplement en revenir à ce que conseillait, dès 1663, le chevalier Paul dans son curieux Mémoire sur ce qu'il y a à faire pour ruiner Alger^ Tunis et Tripoli. « 11 n'y a, y écrivait-il à propos des Tunisiens, que deux moyens pour réduire ces barbares : l'un de courir sur leurs vaisseaux, l'autre de combler leurs ports» ; mais on ne songea jamais à exécuter contre la Goulette, Porto Farina et Bizerte les plans que, dès cette année même, ce hardi marin avait tracés dans le détail le plus minutieux.
Il semblerait, à première vue, que les multiples démonstrations navales dont il vient d'être question n'ont pas été plus efficaces que celles dont, durant la même période, les autres nations maritimes de l'Europe, les Hollandais et les Anglais, — ces derniers surtout, — prirent l'initiative ; il n'en est rien. Tandis que les unes n'ont eilectivement donné aucun résultat, les autres ont valu à la France certains avantages politiques et moraux d'un prix véritablement singulier. A cet égard, le traité signé le 25 novembre 1665, par le duc de Beaufort, à la fin de la longue campagne commencée en 1663 par le chevalier Paul, mérite une mention spéciale, car il consacre définitivement la prééminence, sur tous les autres consuls, du consul que la France entretient depuis long-
temps déjà à Tunis, ainsi que la faculté pour lui seul d'entretenir dans sa maison (i) une chapelle et un aumônier (art. 15). De plus, les marchands étrangers doivent « payer les droits accoutumés » de consulat au représentant de la France ; exception est faite seulement pour les Anglais et les Hollandais, deux peuples qui sont dès ce moment représentés chacun par un consul dans la capitale de la Régence (art. 17). Ainsi le gouvernement fleurdelysé se montre dès lors à Tunis, comme dans tout l'Orient, le défenseur attitré et le représentant autorisé des Occidentaux ; et il ne cesse ensuite de le demeurer, au milieu de difficultés de toutes sortes, parfois même des véritables périls courus par ses agents, en dépit de tous les efforts faits par les autres nations européennes, jalouses de cette honorable, mais souvent très délicate préémineoce.
Au moment où le traité de 1665 stipulait expressément que « le consul français résidant dans la ville de Tunis sera honoré et respecté et aura la prééminence sur tous les autres consuls )),il y avait déjà près d'un siècle qu*un consulat de France existait dans la capitale de la Régence. C'est, en effet, le 28 mai 1577 que furent signées à Chenonceaux, par le roi Henri 111, les lettres patentes rinstituant définitivement, et assignant à son titulaire une tâche très importante et très difficile à la fois : ce que devait faire le consul « en ces parties », c'était d' « avoir l'œil et intendance sur toutes les affaires qui peuvent concerner notre service et nos dits sujets, même... y tenir un ordre politiqueet de justice au fait du commerce, selon que le lieu et le pays lé requiert », c'était (pour parler plus clairement) d'assurer aux Français le libre exercice du commerce en Tunisie et de travailler à enrayer les progrès de la course et le développement môme de l'esclavage. Tâche délicate s'il en fût, dangereuse môme, car les chefs du gouvernement sont loin d'en ôtre les maîtres et ont eux-mêmes à compter avec leurs sujets! « Les armateurs, écrit aux consuls et gouverneurs de Marseille Pierre
(1) Celle maison, c'est le Fondouk^ que le Divan a fait bàlir pour les Français au milieu du XVII' siècle (avant 1661), à la demande de M. Le Vacher, alors consul à Tunis, et qui est demeurée jusqu'en 1860, la résidence de notre consul. Nous devons à l'obligeance de M. Eugène Planlet une admirable représentation de celte sorte de caravansérail, fermé par une porte de fer, sur la cour carrée duquel s'ouvraient au rez-de-chaussée des magasins, au premier étage des chambres voûtées où logeaient, avec le consul de France et le chancelier, les missionnaires français et italiens, ainsi que nos nationaux et leurs familles. Les appartements étalent couverts d'une terrasse à laquelle on accédait par une échelle.
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bôurely diiraot une de ses gérances du cionsulat de Tunis (1613- 1626), sont les plus grosses têtes de ce lieu, contre lesquelles 11 n'y a [pas] justice. Eofin [ils] sont corsaires, et [il] faut que quelque chose pâtisse, mais le Dey n*est pas le mattre, et il ne peut empêcher les Levantins de faire la course, nos navires étant la plupart chargés de marchandises. Ils ont Testomac si bon, qu'ils ne rendent rien facilement. )) Ces quelques mots en disent long sur les difficultés auxquelles se heurtèrent à Tunis les consuls de France, et on comprend qu'il leur ait fallu, selon les expressions du plus habile et du plus éminent des négociateurs français dans les Etats barbaresques, Denis Dusault (( beaucoup de vertu, bien de la prudeuce et la plus grande fermeté ». L'étude de leur correspondance avec la Cour de France, soigneusement publiée par M. Eugène Plantet, prouve que nos consuls se sont montrés dignes du posle d'honneur où ils se trouvaient placés, et qu'ils ont, à Tunis, rendu à leurs compatriotes comme à leur pays, les plus grands services; de tous, ou de presque tous, on peut dire ce qui a été écrit de M. Le Vacher, qui fut pendant dix-buit ans titulaire du poste de Tunis: ils se sont dévoués avec une ardeur égale, au maintien de la dignité de leur charge et au service des chrétiens de toute nationalité.
Ils avaient, comme l'indiquent nettement les lettres patentes de Tannée 1577, à faire une œuvre politique ; et ils s'en sont acquittés comme H convenait, de leur mieux, avec discrétion, mais avec fermeté, en dépit des jalousies de leurs collègues étrangers: des Anglais, qui n'ont perdu aucune occasion de tenter de s'assurer le premier pas, des Hollandais, des Génois, et même (depuis 1715) des Impériaux, — malgré les trop fréquentes discordes de la petite colonie française de Tunis (1), — malgré la singulière désinvolture et la blessante parcimonie avec lesquelles les ont traités « Messieurs du commerce » de Marseille. — Ils avaient d'autre part à remplir une œuvre charitable, et ils s'y sont consacrés avec le plus grand zèle. Saint Vincent de Paul, dans la célèbre lettre qu'il écrivit le 24 juillet 1607 à M. de Commet, le reconnaît formellement; après
(1) Eq 1726, la « nation » se composait de dix marchands, assistés de 53 autres Français, commis, aubergistes, gens de métier ou domestiques. C'est à ce moment que Maurepas révoqua la permission accordée en 1716 aux femmes et aux tiiles de rejoindre leurs maris et leurs pères établis à Tunis (Masson : Bûtoire des Établissements ei du Commerce Français dans l'Afrique Barharesque) .
avoir été pris par les Barbaresques, lui-môme et ses compagnons furent, à leur arrivée à Tunis « exposés en vente, raconte t-ii, avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été déliwés par le Consul que le Roi tient de là pour rendre libre le commerce aux Français, w Un peu plus tard, en 1624, Sanson Napollon ramène en Provence 150 Français qu*il a trouvés captifs à Tunis. Puis, dès que « Tœuvre des esclaves » est fondée par Saint Vincent de Paul, — qui a pu se rendre compte par lui -môme de la nécessité d'entretenir un vicaire apostolique dans les pays barbaresques, — les consuls de France à Tunis s'entendent avec les Trinitaires dits Mathurins, les religieux de Notre-Dame-de-la Merci ou frères de la Rédemption, enfin avec les Lazaristes pour soulager le sort des captifs et les racheter autant que possible. Le P. Dan affirme qu'en 1649, les Trinitaires seuls avaient déjà racheté ou échangé, en 363 voyages, 32.720 esclaves, et qu'il en restait encore environ 7.000 dans ces bagnes de Tunis, dont différents récits de missionnaires et d'anciens esclaves ont fait connaître les horreurs, en môme temps qu'ils racontaient la triste existence des captifs chrétiens, soit vendus aux habitants du pays, soit embarqués dans les chiourmes. De tels chiffres, si forts soient-ils, n'ont rien d'invraisemblable: en 1641 et 1642, le Mercure de France ne signale-t- il pas des incursions de pirates à Messine, et la captivité d'un grand nombre des habitants de la ville? En même temps, les côtes de Naples sont dépouillées de tous leurs troupeaux, et aussi sans doute des pasteurs qui avaient la garde de ces troupeaux. Dans la seule année 1644, plus de 4.000 Toscans passent aux bagnes de Tunis et d'Alger, et les Tunisiens enlèvent douze bâlimenls de Marseille. De tels désastres, — dont il serait facile de multiplier les exemples, — expliquent la facilité avec laquelle Géronte ajoute foi, dans les Fourberies de Scapin, — dont la scène se passe à Naples, — à la fable de l'enlèvement de son fils Léandre par des Turcs qui menacent, si sa rançon n'est pas payée sur l'heure, de l'emmener ;( en Alger » ; de pareils accidents étaient trop fréquents pour être jugés invraisemblables! Les bagnes de l'Afrique du Nord se remplissaient donc très vite, d'autant plus vite que, — il faut avoir les documents sous les yeux pour croire à la réalité du fait, — tandis que les Français travaillaient à panser les plaies de la course, des
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Italiens de Toscane s'entendaient avec les pirates, et tenaient à Livourne un véritable marché de chair humaine, approvisionné par les prises des Barbaresques sur les chrétiens !
Cette monstrueuse association commerciale ne dura d'ailleurs qu'un temps, et disparut bien avant la course tunisienne ellemême ; pour cette dernière, elle ne cessa définitivement qu'après la prise d* Alger. Aux «en virons de 1815 encore, les bâtiments sortis delaGoulette avaient accompli, en particulier sur les côtes de la Sardaigne, de tels exploits, que Topinion publique sétait émue; le zèle de la Société des Anti-Pirates avait été stimulé, et les chancelleries européennes elles-mêmes avaient fini par comprendre la nécessité de rendre quelque sécurité aux malheureuses populations de la Méditerranée occidentale. Le congrès d'Aix-la-Chapelle de 1818 reprit donc la question, à peine effleurée au congrès de Vienne de 1815, et décida de faire entendre aux Barbaresques « des paroles sérieuses, les avertissant que Teffet infaillible de leur persévérance dans un système hostile au commerce pacifique, serait une ligue générale des puissances de l'Europe, sur les résultats de laquelle les États barbaresques feraient bien de réfléchir à temps, et qui pourrait les atteiddre jusque dans leur existence ». Porté dès 1819 par une flotte franco- angteise à la connaissance des Algériens comme des Tunisiens, cet avertissement ne fut pas entendu ; et c'est seulement le 8 août 1830, que Hussein Pacha-Bey, éclairé par les événements d'Alger, consentait à signer avec la France, après la venue d'un seul vaisseau de guerre français dans les eaux de Tunis, un traité par lequel il déclarait « renoncer entièrement et à jamais, pour lui et pour ses successeurs, au droit de faire ou d'autoriser la course», acceptait que tout bâtiment tunisien continuant à faire la course fut traité comme pirate (art. 1), et abolissait « à jamais dans ses États l'esclavage des chrétiens » (art. 2).
La Tunisie a-t-elle eu à souffrir de l'état de choses qui lui a été imposé par ce traité? Nullement. A la suppression complète de la course, elle a gagné, au contraire, de conserver son indépendance jusqu'en 1881, et de la disparition des esclaves chrétiens elle ne semble pas s'être même aperçue, ces esclaves n'ayant jamais, durant les temps modernes, pu faire œuvre utile dans la Régence. Il en a d'ailleurs été de même des négociants européens, qui n'ont guère, — par suite de circonstances perpétuellement défavorables, et aussi
par suite de leur pelit nombre, ^ eu l'occasion d'y accomplir une œuvre, soit civilisatrice et morale, soit même simplement matérielle, qu^ fût bonne et durable. A peine ont-ils pu y faire du commerce, ce qui n'implique nullement, d*ailleurs, qu'ils n'ont pas essayé d'en faire. Dans peu de pays, tout au contraire, à Tépoque moderne, ceux qui s'occupent d'histoire ée(momique devront étudier autant de tentatives d'exploitation commerciale.
Les Italiens (nous avons déjà eu occasion de l'indiquer plus haut) ont, les premiers de tous, fondé de solides établissements dans la Régence. Installés depuis 1540 dans l'Ile de Tabarka, ils y ont construit une forteresse à l'abri de laquelle s'est développé un comptoir qui ne tarda pas à devenir le centre de leurs riches pêcheries de corail et de poissons sur les côtes avoisinantes, et le grand entrepôt de leur commerce en Barbarie. A peu près à la môme époque, aux environs de tS60, deux marchauds marseillais* Thomas Lenche et Carlin Didier, fondant tout près de la frontière tunisienne, sur le golfe de Slora, le comptoir français du Bastion de France, destiné à faire concurrence aux Génois de Tabarka ; mais ce comptoir ne réussit pas mieux que celui qu'une tradition dénuée de toute base solide, veut avoir été établi vers 1520 au cap Nègre. Ce comptoir, s'il a, dès la fin du XVI« siècle, existé réellement, n'a cependant été vraiment fondé qu'en 1633 ; il a dès lors végété dans la dépendance des multiples compagnies (compagnies du Corail, du cap Nègre, du Bastion de France, d'Afrique) instituées successivement à Marseille pour le développement du commerce avec la côte septentrionale d'Afrique. Peut-être cet établissement auraitil pris un réel développement si Sanson NapoUon avait réussi, en 1633, à s'emparer de l'île de Tabarka et à détruire le solide entrepôt que, depuis près de cent ans, y avaient établi les Génois ; la mort mystérieuse de ce vaillant homme, aussi avisé qu'énergique, entrava au contraire le développement de ce comptoir. Ni l'éphémère compagnie fondée eQl666 pour le commerce et la pêche du corail au cap Nègre, ni les Anglais (qui s'établirent en cet endroit pendant la guerre de Hollande, semble-t-il, en tout cas après 1675, et y
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demeurèrent jusqu'en 1686), ni les diverses compagnies d'^Afrique qui furent fondées postérieurement ne réussirent à en tirer parti, — pas même cette compagnie marseillaise, la Compa^ie Gautiei^, à laquelle, en 1685, le Divan concéda, moyennant une redevance annuelle de 8.333 piastres payable seulement à partir de 1692, le poste du cap Nègre « pour en jouir autant de temps qu'il lui plairait )). Comme Richelieu naguère, Louis XIV ne manqua pas, à cette date, de se réjouir de la. possibilité donnée aux Français de s'établir solidement sur ce point ; « je suis certain, écrivait-il au maréchal d'Estrées après son expédition contre Tunis, que le commerce de mes sujets retirera un grand avantage à Tavenir d'un poste aussi considérable que celui du cap Nègre ». Ce n'est d'ailleurs pas seulement par des paroles que le Grand Roi a témoigné de sa sollicitude pour l'établissement des Français au cap Nègre, car la démonstration navale de 1700 a eu en grande partie pour objet de faire respecter les privilèges accordés en 1685 à nos nationaux en cet endroit, privilèges renouvelés, confirmés et accrus dès le 28 juin 1699 par le bey Amurath. En dépit des témoignages d'inlérét qui leur étaient ainsi donnés, « MM. les intéressés du cap Nègre » ne parvinrent pas à faire de brillantes affaires, si ce n'est de 1692 à 1694, ni même à maintenir longtemps leur association commerciale, qui, dès la date de 1705, cessa de subsister pour renaître d'ailleurs en 1706, comme la Compagnie du Bastion de France, sous le nom de la première Compagnie d'Afrique ; quelques années plus tard (1742), l'échec complet d'une tetitative mal conçue, mal préparée et encore plus mal exécutée d'occupation de llle de Tabarka par les Français (1) eut pour conséquence la conquête et la destruction immédiate et totale, par les Tunisiens, du comptoir du cap Nègre, qui, depuis lors, ne se releva plus de ses ruines.
Est-ce à dire qu'on n'en ait pas, au cours des années suivantes, compris la grande importance? Jamais, au contraire, on n aspire davantage à s'y établir. Les Anglais, les cités maritimes de Tltalie (Gènes et Venise), l'Empereur, le Danemark tentent successivement de se faire concéder par le Bey llle de Tabarka. Quant à la France, elle n'a garde de perdre de vue ce point du littoral tunî-
(1) Reconquise par les Tunisiens sur les Génois depuis an an (1741).
sien, et là compagnie d'Afrique, qui éinet des prétentions sur là petite lie de la Galite, au nord du cap Nègre, entretient parfois un agent à Tabarkd, et fonde en 1768, en vertu d'un- traité. passé le 14 mars avec le bey Ali-Pacha, un comptoir à Bizerte « pour Tad^ ministration de ladite pêche du corail et pour en faire Teotrepôt tant des bateaux que de tout ce qui sera nécessaire à cette pêche. » La France ne semble d'ailleurs pas (autant du moins que les docu^ ments permettent de s'en rendre compte) y avoir jamais eu, durant )e dernier tiers du XYIII« siècle, d*autres négociants que les commis attachés au comptoir dont il vient d*être parlé, ni jamais y avoir fait le moindre cçmmerce.
Si, durant les guerres de la Révolution, il en fut de même, non seulement à Bizerte, mais dans toute la Régence, malgré les patriotiques et persévérants efforts du courageux Devoize, et si, par suite en particulier des intrigues anglaises, la situation ne changea pas à l'époque de la Restauration, il en advint :tout autrement après la conquête de TAlgérie par la France. A partir du moment où furent définitivement soumises les trois provinces, des relations commerciales suivies s*établirent nécessairement par leur intermédiaire entre la Tunisie et la France, à la domination de laquelle la tranquillité el la sécurité dont jouissaient les indigènes de l'Algérie ne tardèrent pas à créer, en Tunisie même, un préjugé favorable ; aussi, dès 1800, les habitants de quelques centres du Djerid et du Nefsaoua réclamaient-ils déjà que la France vint mettre de Tordre dans leur administration. En même temps, la construction dévoies ferrées parallèles au littoral augmentait encore l'importance des intérêts politiques et économiques français en Tunisie ; et c'est à des Français que les beys, — protégés par nos escadres, sous la Monarchie de Juillet, contre les velléités de conquête de la Sublime Porte, — confiaient l'exécution de la plupart des travaux d'utilité publique qu'ils se décidaient à faire faire dans le pays; c'est des idées françaises qu'ils s'inspiraient dans leurs tentatives de réformes. Ainsi, insensiblement, par la force même des choses, la Régence entrait, avec l'aide du temps, dans notre sphère d'influence ; il semblait naturel qu'il en fût ainsi. Aussi, en 1878, lors du Congrès de Berlin, le gouvernement britannique reconnaissait-il qu' « il ne devait tenir qu'à nous seuls de régler, au gré de nos con-
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venances» la Jiature et rétendue de nos rapports avec le bey ; le gouvernement de la Reine acceptait d'avance toutes les conséquences que pouvait impliquer, pour la destination ultérieure du territoire tunisien, le développement naturel de notre politique. »
Toutefois, tandis que la France consolidait sa situation en Algérie, Tunification de Tltalie s'était faite, et les Italiens avaient commencé de former ces rêves de mégalomanie et d'expansion coloniale auxquels ils devaient, un peu plus tard, donner satisfaction en constituant l'Erythrée. Ils débutèrent par convoiter la Tunisie, toute proche des côtes de la Sicile et naguère province romaine, sur le littoral de laquelle, depuis longtemps déjà, les pécheurs napolitains et siciliens venaient chercher le corail, et où, en quelques années, ils avaient su se créer des intérêts économiques considérables. Bientôt, « pour faire revivre leurs anciens droits séculaires sur cette contrée », ils commencent a une guerre, sourde d'at>ord, puis de plus en plus manifeste et audacieuse, contre les entreprises françaises en Tunisie » : à leur instigation, les dispositions du gouvernement beylical à l'égard de la France sont complètement modifiées, les privilèges concédés aux compagnies françaises avec les capitaux desquelles a été commencée la mise en valeur du pays (prolongement de la voie ferrée Bône-Guelma sur le territoire tunisien; exploitation du domaine de TEnfida) sont annulés. Par contre, de sérieux avantages sont accordés à des Italiens, dont les menées deviennent tout à fait inquiétantes en Tannée 1880. Au même moment, les turbulentes tribus de la frontière occidentale: Ouchtetas, Freichichs, Kroumirs, pénètrent plus audacieusement que jamais sur le territoire algérien et attaquent « les tribus de notre domination,... devenues plus sédentaires et plus paisibles en se civilisant peu à peu » ; à TEst de notre grande colonie de l'Afrique du Nord, l'insécurité est complète.
Etait-il possible à la France, en présence de pareils faits, de demeurer impassible? de ne pas rétablir l'ordre et le calme sur la frontière algéro-tunisienne? de ne pas (^ éteindre le brûlot attaché aux flancs de l'Algérie ? » de ne pas défendre les intérêts de ses nationaux, de ses protégés et de ses sujets ? (1) Aux représentations
(1) Si les Maltais, sujets de l'Angleterre, el les llaliens se trouvaient en grand nombre, soit à Tunis même, soit dans le reste de la Régence, il convient de ne pas oublier d'une part, que rilalie perdait un peu, par là qualité de beaucoup
de notre diplomatie, le bey s'étant borné à répondre ne pouvoir assurer la tranquillité du pays, Jules Ferry obtint du Parlement, le 4 avril 1881, avec les crédits nécessaires, l'autorisation de préparer contre les Kroumirs une expédition destinée à asseoir « d'une façon sérieuse et durable la sécurité et l'avenir de l'Algérie. » Cette' expédition, après avoir pacifié la frontière, aboutit le 12 mai 1881 à ce traité du Bardo qui, tout en la respectant dans son indépendance, soumettait l'autorité beylicale à un contrôle exact et lui retirait la faculté de suivre une politique hostile à la France ; elle assura donc enfin h notre pays, d'une manière définitive, la prééminence que Louis XIV revendiquait déjà pour lui dans la Régence, et elle lui permit d'établir ce protectorat français, sous la bienfaisante impulsion duquel la Tunisie a pris, depuis vingt ans, le plus brillant essor (i).
de ses naUonaax européens, Tayantage qae lui donnait leur nombre, et n'avait pour ainsi dire pas de protégés musulmans ni d*attaches anciennes et solides dans la populaUon indigène, — d'autre part que, bien souvent, sans le chercher, le consul de France exerçait une influence directe sur les catholiques maltais (Il y en avait environ 5.000 à Tunis en 1860), c'est-à-dire sur presque tous les administrés du consulat d'Angleterre. Outre cette clientèle particulière, la France devait protection à Tunis, d'abord à un certain nombre de nationaux chrétiens, puis à de nombreux nationaux musulmans, veuus du Tell et du Sahara algérien dans la capitale de la Régence pour y amasser une petite fortune, enfin à ses protégés indigènes. Les Musulmans algériens constituaient à eux seuls une population considérable, puisque, suivant des renseignements dignes de foi, environ 200 malsons étaient occupées à Tunis par des gens de la seule tribu des Oulad Hamed, de l'oasis du Souf . (Henri Duveyrier : La Tunisie).
(1) C'est un devoir pour nous de remercier ici, en terminant, toutes les personnes qui ont bien voulu nous permettre d'intercaler dans notre texte les gravures qui s'y trouvent reproduites: MM. Eugène Plantet, G. Uzielll, Louis Olivier, directeur de la Revue Générale des Sciences, et l'éditeur Cb. Delagrave.