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AU DÉBUT DU XX* SIÈCLE

PAR

Marcel DUBOIS

Professeur à l'Université de Paris

Je remercie les organisateurs de l'œuvre de « l'Easeignement colonial libre » de m'avoir demandé cette introduction aux Études Tunisiennes de ses collaborateurs. Besogne difficile que celle d'introducteur, mais besogne dont il est sage que le géographe, un philosophe, dit-on parfois, se contente. Il nous appartient de rapprocher les diverses sciences qui contribuent à nous mieux faire connaître un pays par des enquêtes détaillées, d'adapter enfin, dans le cas spécial qui nous occupe, les résultats de ces enquêtes à un dessein, la colonisation de la Tunisie. Or ces sciences sont d'une part, physiques et naturelles, de l'autre, morales et politiques; et il les faut rapprocher sans laisser à aucune quelque prépondérance fâcheuse, quelque allure de domination; enfin il convient de considérer leurs données avec un esprit de discernement et un souci de sélection qui, finalement, permette de conclure.

Le rôle est délicat : chacun a quelque faiblesse pour sa science de prédilection ; il lui marque une tendresse excessive, et cela doit être. Mais l'introducteur géographique est tenu de laisser libre entrée à chaque science, non sans mesurer le -cortège de faits qui l'accompagne, non sans s'assurer, surtout

quand il s'agit de colonisation, que tout fait introduit est utile par sa valeur propre et par la manière dont il est présenté. Vous me pardonjierez donc de m'en tenir à un inventaire d'idées; on mesurera d'autant mieux les ])rogrès accomplis, quand on aura entendu tous nos distingués collaborateurs.

11 n'est guère d'étude géographique qui ne soit tenue de débuter par l'examen de la position et des limites du pays décrit. On croit, en général, que c'est là une simple affaire de rappel des notions les plus élémentaires, une sorte de précaution élémentaire, quelque chose comme une formule d'exorde ; et l'on a cette idée fausse parce que les problèmes de position dans le monde (la Weltstellung de Karl Ritter) et de (( limites )) sont envisagés sans esprit évolutif, sans souci des variations dont l'histoire nous donne le secret. La géographie, dans cette œuvre de début, doit se tenir toute voisine du domaine des historiens, y envisager des contingences, et se méfier des tentations d'absolu que donne, soit la considération trop simpliste des cartes, soit cet esprit mathématique qui s'introduit parfois frauduleusement dans les sciences physiques et naturelles.

Je n'ai rien à dire de la frontière factice et purement administrative qui sépare l'Algérie, pays de gouvernement direct, de la Tunisie, pays de protectorat. Pour croire à l'utilité de cette frontière il faudrait une foi que j'envie k d'autres, mais que je n'ai pas dans la vertu propre de la forme de gouvernement qu'est le protectorat ; je crois en général beaucoup plus aux vertus et aux faiblesses des hommes, qu'à celles des protocoles et des institutions, et j'estime que la Tunisie eut surtout jusqu'ici la bonne fortune de résidents intelligents et énergiques ; ils me pardonneront sans doute de déclarer leur œuvre personnelle plutôt que machinale, et de les considérer comme des moteurs, non comme des rouages. Mais je ne pense pas sans tristesse que cette frontière qui sépare deux catégories d'administrateurs de juridictions différentes, quoique de même langue et de même intérêt national, a été parfois

INTRODUCTION GEOGRAPHIQUE ô

saluée avec enthousiasme comme une sorte de ligne de défense du bon esprit tunisien contre le mauvais esprit algérien; des deux côtés il n*y a qu'un esprit français, et le séparatisme, même restreint à des dogmes d'orthodoxie administrative, est toujours blâmable.

La Tunisie a vu régler, au sud et à l'est, ses frontières en face de la Tripolitaine ottomane et de ses dépendances sahariennes, authentiques ou non. Nos hommes d'Etat peuvent dire aujourd'hui, en parlant de l'Algérie-Tunisie, « il n'y a plus de Sahara », comme jadis le roi Louis XIV « il n'y a plus de Pyrénées », ou si l'on aime mieux « il n'y a plus de Sahara à prendre », car en deux conventions, celle d'août 1890 et celle du 21 mars 1899 nous avons tout pris, ou du moins tout reçu. La convention du 21 mars 1899 nous a fait garau tir, par la Grande-Bretagne, ce que les Turcs de Tripolitaine refusaient de nous reconnaître, un accès de nos confins du sud de la Tunisie vers nos futures possessions de Ouadaï. C'est assurément l'un des incidents les plus curieux de l'histoire des règlements de frontières. Voilà deux grandes nations, la France et la Grande-Bretagne, en querelle, la funeste et humiliante querelle de Faclioda, parce que toutes deux prétendent soutenir et garantir les droits de l'Egypte, pays vassal du Sultan. 11 est mis fin à la querelle par un arrangement aux termes duquel la Grande-Bretagne nous arrête, et nous écarte du Bahr-el-Ghazal, au nom de l'Egypte qu'elle affirme représenter. Nous nous inclinons et n'acceptons le Ouadaï qu'en vertu de l'absence de tout droit égyptien sur ce pays. Et puis, dans un aulre article, nous recevons précisément une zone de Sahara sur laquelle les Ottomans ont toujours élevé des prétentions, à titre de lieu de passage vers le Soudan, seule valeur du reste- de ces vastes étendues. C'est déjà une stipulation d'une consistance bien chétive. Mais il y a plus. En même temps que nous recevions de la Grande-Bretagne ce singulier droit de prise ou d'usufruit sur un bien dont elle n'avait nullement la discrétion, nous nous engagions, comme il vient d'être révélé par une discussion précise dont le Parlement italien fut le théâtre, à ne pas inquiéter le futur trafic soudanais et transsaharien des futurs possesseurs de la Tripo-

litaine. Cela ressemble fort à un condomialum conditionnel des routes du Sahara au sud de la Tunisie. Quiconque a lu les livres du Commandant Rebillet « Sur les relations commerciales de la Tunisie avec le Sahara et le Soudan » et de M. Fallot, sur « Le développement économique de l'extrémesud Tunisien », se demande avec anxiété, qu'il soit ou non partisan des voies ferrées transsahariennes, où Ton a voulu aboutir en obtenant de la Grande-Bretagne, qui disposait du bien d'autrui dans la circonstance, un droit de passage que le concurrent et successeur éventuel des Turcs à Tripoli pourra revendiquer comme nous. Cela revient à dire que nos débouchés tunisiens vers le Sahara et le Soudan central nous sont garantis contre les Ottomans qui n*en font -guère usage, sous condition que nous les ouvrions un jour à d^autres qui sauront mieux s'en servir que les Turcs.

Il va sans dire que Tancien chiffre de 116.000 kq. auquel a succédé celui de 99.600, n'a aucune signification, faute de limites, et aussi, et surtout, dirais-je, en raison de la valeur prodigieusement inégale des régions ainsi additionnées. Nous le savons tous ici, pour avoir vu les richesses agricoles du Sahel, de la merveilleuse vallée du Medjerdah, les misères du centre et du sud. Mais il importe d'introduire dans le domaine public du savoir géographique ces habitudes de décomposition et de discernement, sinon Ton verrait des statisticiens abstraits décréter que la Tunisie doit nourrir à brève échéance un quart ou un cinquième de la population française pour le moins, soit 8 à 10 millions d'habitants. L'imagination va vite, en matière coloniale, dans l'esprit des meilleurs, s'ils n'ont pas vu les colonies : et la colère des désillusions va aussi vile plus tard que l'enchantement originel de l'illusion.

Les géographes ont coutume, lorsqu'ils ont déterminé la position astronomique et les dimensions du pays qu'ils étudient, d'en examiner la position par rapport aux autres pays environnants ou lointains avec lesquels se sont engagées de tous temps les relations les mieux suivies.

D'ordinaire, et Ton a tort d'avoir un ordinaire en matière semblable, on a recours au procédé suivant : on examine la carte actuelle du monde puis, après avoir examiné les rapports contemporains de position et d'influence entre la région qu on étudie et les régions voisines, on reporte invariablement vers le passé les conclusions auxquelles nous a amenés l'examen de la carte contemporaine. C'est là l'erreur commune de presque tous les historiens qui étudient, par exemple, les campagnes de César sur des cartes de la Gaule où il n'y a de gallo-romain que les noms, et qui ne pensent pas à prendre la précaution d'établir que César et ses contemporains concevaient et dessinaient la carte de la Gaule tout autrement qu'elle ne l'est aujourd'hui. Il n'y aura donc de vrais allas et de vrais ouvrages de géographie historique, capables de faire progresser la vérité, que le jour où l'on se décidera à montrer aux lecteurs et aux auditeurs de semblables études, ce que croyaient les anciens, et môme les modernes en comparaison de ce que nous croyons et savons aujourd'hui de science certaine ; savoir l'erreur du passé est un des échelons par lesquels on s'élève à la véritable connaissance de ce passé.

La Tunisie n'a pas échappé à celte mauvaise fortune. Le plus souvent on déclare que sa position, au point de jonction des deux bassins de la Méditerranée, la rend précieuse, incomparable, bref lui vaut des avantages élernels. Comme s'il y avait quelque chose d'éternel dans la destinée des peuples ! Il est vrai qu'au siècle où nous vivons, celte position entre les deux bassins de la Méditerranée rend la Tunisie précieuse à ses possesseurs et qu'on ne saurait trop insister sur cet avantage, mais à condition de noter depuis quelle époque c'en est un et pourquoi ce n'en fut pas un dans le passé : le prix d'une position géographique est une valeur qui évolue et qui évoluera au cours des siècles.

f^e pays qui est aujourd'hui la Tunisie, ce fut d'abord le Far West des Phéniciens. Lorsque ces hardis caboteurs se rendaient aux mines d'Espagne et allaient chercher l'étain jusqu'aux Sorlingues, ils longeaient la rive méridionale de la Méditerranée. Or, la position de l'avancée du littoral, au point où se trouvent aujourd'hui Bizerte et Tunis, était d'autant plus précieuse, que les guettaient au passage leurs rivaux étrusques et grecs.

Pour les colons grecs de la Sicile et de la Grèce, ce point

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géographique fut d'une importance première. C'est là qu'ils s'essayaient à couper les Phéniciens d'abord, puis les Carthaginois des routes commerciales de l'ouest.

Pour Rome, pays de fortes armées de terre et de médiocre marine, le Heu d*attaque privilégié était nécessairement le point où il y avait le moindre bras de mer à franchir.

Pour les Arabes qui, d'oasis en oasis, cheminaient le long du littoral africain, le pays tunisien devint, grâce à la fois à sa position et à sa richesse, une base d'opérations contre le reste du Maghreb. Aussi est-ce là qu'eurent lieu les premiers chocs et les plus grandes dévastations.

Les Turcs apprécièrent à sa juste valeur ce pays de recrutement maritime pour leur flotte barbaresque. Là était leur base d'opérations principale contre les marines chrétiennes du bassin occidental de la Méditerranée.

Enfin la Tunisie est aujourd'hui pour la France, outre le complément naturel et nécessaire de son Algérie^ une position qui l'affranchit de la servitude de Malte anglaise et de la Sicile italienne. C'est une merveilleuse base d'opérations, au point de séparation des deux bassins de la Méditerranée.

Telles sont les variations essentielles de valeur de cette possession : pour l'ancienne Phénicie, ce fut Tétape lointaine qui permettait aux marins de ce peuple commerçant de se glisser, sans trop de danger, vers Gadès et vers l'Atlantique ; aux yeux des Grecs et des Romains, cette fraction de l'Afrique fut un complément essentiel de la Sicile ; à l'estime des Français, elle complète l'Algérie et lui donne la sécurité.

Mais il ne suffit pas d'envisager les nécessités inéluctables d'une guerre que tous redoutent et que chacun prévoit. La position de la Tunisie est aussi pour nous un avantage commercial inestimable ; elle vaudra à nos ports africains une part de plus en plus considérable des bénéfices du grand cabotage qui enserre l'ancien continent, des grands ports de Hambourg, de Liverpool et du Havre à Shangaï et Yokohama. En outre, la Tunisie est aussi un renforcement de notre influence économique dans le bassin oriental de la Méditerranée aussi bien que dans le bassin occidental. Les relations qu'entretenait jadis ce pays avec la Phénicie, prouvent que sa position en face de la Syrie,

peut signifier quelque chose pour nous dans Tavenir. Quand il y aura une Tunisie capable d*expansion sous la tutelle de la France, on verra comme elle est merveilleusement placée pour engager des relations avec le bassin oriental de la Méditerranée.

Mais que vaut-elle par elle-même ? La première réponse à cette question, mais non la seule réponse, doit résulter d'une enquête sur la nature de ce sol qui a donné de tous temps de si belles et riches récoltes. Toutefois, chacun sait que la nature d'un sol ne signifie rien en elle-même ; elle est ce que la fait le climat, ce que la font des pluies plus ou moins abondantes, des périodes d'insolation plus ou moins prolongées. Il n'y a pas de terrains fertiles ou infertiles par définition. Un terroir n'a ses qualités que par les combinaisons de ses qualités chimiques avec les qualités climatériques du ciel sous lequel il s'étend.

Au reste, mon savant confrère, M. Pervinquière, qui a mis au service des études tunisiennes de géologie, cet esprit d'évolution, de curiosité étendue et vigilante qui était si rare autrefois en pareille matière, vous dira beaucoup mieux que je ne saurais le faire, l'histoire de la formation du sol tunisien, l'état de sa composition et de sa disposition actuelle. Laissezmoi seulement arrêter vos esprits sur quelques précautions essentielles de méthode auxquelles les géographes ne sauraient prêter trop d'attention ; c'est une loi pour nous et non pour les géologues, dont le domaine n'est pas rigoureusement le même que le nôtre. C'est leur honneur de rechercher, sans prendre garde aux répercussions proches ou lointaines que de tels phénomènes ont sur Thumanité, comment les couches de terrain ont pris la disposition suivant laquelle nous les voyons rangées, se sont plissées, déformées, déposées. C'est leur honneur de suivre le cours de toutes ces révolutions anciennes ou récentes de la matière agitée par des forces dont nous soupçonnons à peine la nature. Notre manière de philosopher est tout autre. Nous ne devons prendre des mains de nos confrères, plus autorisés, que ce qui est utile et démonstratif pour l'histoire de la répartition des peuples, de leur condi-

lion riche ou misérable, et en cela nous leur demandons beaucoup encore, mais il leur reste beaucoup plus que nous ne leur avons demandé.

Il serait donc vain de recliercher sur le tracé d'une carte de la composition du sol tunisien une explication, même sommaire, des conditions de circulation des sources, de régime des fleuves, de répartition de la richesse agricole. C'est pourtant là une méthode dont tous se défendent, mais que beaucoup ont employée. Or, elle est déjà vicieuse quand on rapplique à un pays comme la France où les conditions climatériques, sauf dans nos provinces du sud-est, ne sont point violemment contrastantes à courte distance. Cependant, dans une étude du sol français, on compreod sans peine l'influence légitime que doit exercer sur nos esprits la considération d'une carte de composition du sol. Chez nous, en effet, le climat est fort variable d'année en année : tantôt c'est un été sec à outrance qui fait des récoltes de Blé maigres et saines et assure de belles vendanges ; tantôt, au contraire, la saison chaude est pluvieuse ; ce sont les pâturages qui ont le bienfait, les champs de Blé et surtout la Vigne qui souffrent. Par conséquent l'élément stable qui nous permet des comparaisons d'une année à l'autre, c'est la composition du sol qui ne varie point sauf dans la mesure où Thomme sait l'enrichir et, hélas ! l'appauvrir.

Eh bien, même en France où le fait de la composition du sol est constant, on ne saurait lui attribuer une force d'explication excessive, puisque d'une année à Tautre, le même sol peut donner peu ou beaucoup de Blé, peu ou beaucoup d'herbe, une riche vendange ou pas une grappe de raisin. Si c'était un fait absolument dominant, il n'y aurait pas besoin de chercher d'explications ailleurs. N'est-ce pas un allemand qui reprochait aux Français d'avoir l'esprit tourné vers une seule piste, d'être « einseitig ». On croirait que cette critique a été faite en vertu de ce cas particulier d'emploi d'une seule science à l'exclusion des autres.

A plus forte raison, lorsque l'on considère une région comme la Tunisie, où les états climatériques les plus divers se succèdent du nord au sud, de la plaine à la montagne, du lit-

toral à rintérieur, il est permis d^affirmer que la nature chimique du sol est incapable d'expliquer seule, soit le régime des eaux, soit la répartition des cultures ; elle ne doit être étudiée que dans ce rapport, rigoureusement établi, avec la condition climatérique des diverses régions. En veut-on des^ exemples ? Voici les calcaires jurassiques du Zaghouan et du Djouggar qui recèlent et mettent à jour des sources d'une abondance merveilleuse ; assurément ils doivent cette condition favorable à leur contexture qui permet Taccumulation régulière en couches et en conduites multiples des eaux du ciel. Mais combien ne doivent-ils pas à la position favorable des deux montagnes qui s'avancent comme des éperons et se présentent favorablement pour recevoir des pluies quand soufflent les vents marins du nord, du nord-est et de l'est ? Ils ont donc des sources de grande régularité parce qu'ils sont d'une part des réservoirs merveilleusement agencés, ce qu'explique la composition du sol ; mais aussi parce qu'ils sont dotés de pluies, sinon constantes, du moins assez fréquentes r on dirait volontiers qu'il faut considérer le fait de l'épargne de cette richesse qu'est l'eau dans des caisses construites d'une certaine manière, mais qu'il ne faut pas négliger le fait da versement.

Autre exemple : les sources du terrain crétacé supérieur (je vous demande pardon, ne faut-il pas dire crétacique?) sont de vives et belles sources dans les monts de la Khroumirie ; pourquoi ? Parce que c'est un pays de relief caractérisé, parce que les montagnes sont bien exposées à des vents marins,, qui sont les meilleurs pourvoyeurs de pluie de toute la Tunisie : en Khroumirie, il pleut beaucoup et souvent. Mais considérez celte môme nature de terrain dans le pays du Kef où les vents pluvieux sont masqués et arrêtés par nombre de montagnes : les sources sont médiocres et intermittentes. Que dire de ces mêmes sources du crétacé supérieur dans les pays de Tunisie centrale où Ton ne voit qu'une végétation buissonneuse, des forêts éparses, un maigre revêtement d'Alfa sur le sol ? Nous sommes là dans la même zone géologique et pourtant les sources ont cessé d'être le phénomène important ; nous sommes surtout en pays de ruissellement pur et simple.

Je ne m'explique pas l'étonnement de M. l'ingénieur des mines F. Aubert, en présence d'un contraste du même genre qu'il signale entre roches de la même nature, dans son Commentaire de la carte géologique de la Tunisie : « Dans le nord. )î dit-il, les différents étages de Téocène inférieur sont géné- » ralement très fertiles, tandis que dans le sud, les différents )) termes de l'éocène sont peu fertiles, soit par suite de leur » nature, soit par suite de la sécheresse du climat. » Pourquoi douter que le climat soit, dans cette circonstance comme dans les autres, l'élément essentiel qui explique la variation ? Le même observateur, auquel nous devons d'ailleurs beaucoup d'observations excellentes, remarque combien les terrains quaternaires de la Tunisie sont différents, de l'extrême nord à l'extrême sud, non dans leur composition chimique, mais dans leur fertilité. Il eut suffi de considérer la carte des pluies de la Tunisie pour s'épargner une stupéfaction de ce genre. On ne devrait jamais, quand on consulte une carte géologique, perdre des yeux la carte climatérique du même pays.

Par conséquent, une carte géologique des pays tunisiens, si merveilleusement perfeclionnée qu'elle ait été pendanl ces dernières années, n'est pour le géographe qu'une table rase. Sur cette table rase il doit faire jouer l'influence physique des climats, sous peine de méconnaître les conditions essentielles de la géographie. Je me trompe, sur un point cette carte nous renseigne d'une manière définitive : c'est quand elle nous indique où se trouvent et comment sont disposées les zones d'exploitation minérale, en particulier ces grands gisements de phosphate du sud-ouest, puis les mines de fer et de zinc que l'on commence à bien exploiter. Ce sont là des indications directes, utiles à qui veut comprendre la prospérité de ce beau pays, et l'on ne saurait trop dire que tout le mérite de ces découvertes revient à nos confrères les géologues ; dans ce cas la science, et même une seule science, explique nettement quelles ressources l'homme a rencontrées.

D'ailleurs, il est un second problème que doit envisager le géographe et pour la solution duquel le géologue lui pr^te un appui fraternel : je veux parler de Tétude de la disposition du sol, complètement nécessaire à Tétude de sa composition. Seulement, s'il appartient au géologue de déterminer à la suite de quelles révolutions montagnes, plateaux et plaines sont disposés comme nous le voyons, le géographe n'a besoin, au contraire, pour tracer le cadre de l'activité humaine, que de considérer le relief tel qu'il est, sans commettre l'inutile imprudence d'une régression vers le passé, dont les secrets exigent la sagacité spéciale du géologue et dont les conclusions n'intéressent pas l'histoire des hommes.

C'est un géopraphe, et même un géographe mêlé à la vie active, M. Monchicourt, contrôleur civil, et que je suis fier de compter parmi mes anciens élèves, qui vient de publier, sur le relief tunisien, la plus curieuse et la plus instructive étude. Il a démontré que la Tunisie proprement dite présente une disposition de ses hauteurs beaucoup moins régulière que l'Algérie. Il prouve, par l'exemple du massif de Maktar, qu'en Tunisie, et même déjà sur le bord de la province de Constantine, les plissements (( au lieu d'affecter toujours une allure » linéaire, prennent souvent une disposilion elliptique ou même » circulaire, ce qui détermine de vrais dômes et de vraies » cuvettes ! Mais combien de formes différentes dans l'ensemble » des dômes qui se développent entre la Medjerdah d'une » part, et de l'autre, une ligne Thala-Sbiba-Kairouan ! Ici » ce sont des dômes très nets au contour circulaire, comme » le Djebel-Oust ; plus loin, des demi-dômes, comme le Bou- )) el-Haneche ; ailleurs, des dômes irréguliers à la masse con- » fuse, comme chez les Ouled Ayar et les Ouled-Aoul . » Même variété dans la disposition des cuvettes. Bref, comme le dit M. Monchicourt : « Montagnes, plateaux et plaines sont inter- » calés les uns dans les autres, sans qu'aucune de ces formes )) orographiques se développe d'un seul trait sur un espace » considérable et l'emporte manifestement : c'est une contrée

» très fractionnée, divisée en compartiment de grandeurs » moyennes et sensiblements égales. Un damier dont les ca- » ses, plutôt arrondies et oblongues que carrées, s*étageraient » les unes près des autres à des hauteurs variées, en donne- » rail une idée assez juste. » Il semble donc que le trait caractéristique du relief de la Tunisie est la réduction à une zone de faible largeur et de médiocre homogénéité des plateaux qui sont si développés au contraire dans le Sud des départements d'Oran et d'Alger. Les hautes plaines y sont moins régulièrement nivelées (encore que le terme de plateau ne convienne même pas à TAlgérie), et de plus ces hautes plaines sont moins rigoureusement renfermées entre des barrières montagneuses. Enfin les murailles de hauteurs qui les enserrent sont à la fois moins élevées et plus ébréchées. Les plateaux eux-mêmes sont rompus en fragments de formes diverses, que séparent ici des défilés étroits, là de larges plaines comme celles de Ghorfa et de Zouarin. Notons enfîn que monts et plateaux décroissent à la fois en altitude et en largeur, à mesure que Ton s'éloigne de la frontière algérienne pour s'avancer vers Test. A vrai dire, on pouvait observer déjà quelques-uns de ces caractères dans la province de Constantine ; mais il sont singulièrement mieux marqués sur le territoire tunisien.

Il résulte de cette disposition spéciale du relief tunisien, plus coupé de brèches, plus varié dans ses orientations et dans ses formes, plus complexe en un mot, que le jeu des agents atmosphériques y est singulièrement plus délicat que dans la colonie voisine. Dans Tensemble, les montagnes souvrent mieux à Teau des nuées pluvieuses, puisqu'elles sont plus interrompues et moins massives: il est rare que des croupes très hautes masquent complètement le relief intérieur ; et les pluies bienfaisantes peuvent remonter tous ces gradins, s'insinuer dans ce dédale de dômes et de cuvettes, soit en venant de Test, soit en venant du nord.

C'est pourquoi Ton a dit que la Tunisie était une Algérie plus petite mais plus maritime et moins montagneuse. Plus maritime, elle Test assurément si l'on considère la nature du littoral qui a formé l'éducation des peuples tunisiens. Mais dire que le climat de la Tunisie est beaucoup plus maritime que celui de l'Algérie serait commettre une grave erreur, une erreur de fait local, une erreur d'interprétation générale. L'erreur de fait consisterait à méconnaître la singulière variété qui existe en Tunisie entre plusieurs années successives. On dirait presque que la Tunisie est dans une zone de vents et de pluies plus variable que r Algérie, et cela encore tient à son relief ; car si les vents de mer ont une entrée plus libre dans les diverses zones montagneuses qui sont les châteaux- d'eau de ce pays, le vent désertique du sud entre également avec une aisance beaucoup plus grande qu'en Algérie. Dans l'Algérie, la barrière des montagnes et des hauts plateaux prive beaucoup de pays de l'intérieur du bienfait des vents de mer ; mais elle évite aussi à la plupart des pays côtiers le méfait des vents désertiques. En pays tunisien, les deux vents caractéristiques se rencontrent et se livrent bataille tout à Taise. Pays de Vaches grasses et de Vaches maigres, et comme disent les peuples de l'Inde en parlant des moussons, pays de bons et de mauvais génies : il suffit, pour s'en rendre compte, de regarder la série des chiffres qui expriment l'abondance des récoltes de Blé ou d'Olivier : les contrastes sont fort vifs et instructifs.

Mais j'oubliais une question préalable : (( Ce climat que nous étudions a-t-il varié, du moins dans les temps historiques ? » Si j'imitais certains géographes, très épris de géologie et qui veulent que, non content d'exposer le relief actuel d'un pays, on remonte jusqu'en-deçà des nombreux déluges et autres phénomènes que la géologie nous révèle, je serais tenu de vous donner un tableau des climats qu'a supportés ce pays, quand il était d'une autre étendue, d'une autre composition, d'un autre relief, d'une autre exposition quand il ne portait pas d'humains : mais comme le géographe s'enquiert surtout des effets de la nature sur les hommes, la première condition de son enquête parait être de s'en tenir aux temps historiques. Au reste, même pour l'étude des variations qui se sont produites au cours

des temps historiques, rembarras est suffisant et la contestation assez délicate pour intéresser. Peut-être même en a-t-on exagéré la délicatesse. Vous avez lu dans le grand livre consacré par MM. Tissot et Salomon Reinach à la province proconsulaire d'Afrique, la savante dissertation dans laquelle les auteurs se demandent avec anxiété si le climat était le même au temps des Carthaginois qu'aujourd'hui. Un fait surtout les inquiète, c*est que les Carthaginois avaient des Éléphants. Je ne voudrais pas traiter irrévérencieusement une dissertation aussi célèbre : et, pourtant, je suis ici au Muséum d*histoire naturelle, et je suis à quelques pas des Éléphants, qui vivent, se portent bien, mais qui ne font pas la guerre parce qu'on ne leur demande pas de la faire. Serait-il donc si déraisonnable de supposer que les Éléphants de guerre dont disposaient les Carthaginois étaient domestiqués, dressés et élevés dans des conditions factices qui assuraient la conservation de leur vie et de leur santé ? Je crois bien que la vérité est là et que d'ailleurs, en méthode scientifique, on n'a pas le droit de conclure si vite de la présence d'animaux essentiellement dressés et domestiqués à des conditions physiques qui expliqueraient leur existence en liberté, puisque leur captivité et leur emploi sont le modèle du genre. Ces mêmes Éléphants sont allés en Italie, en Gaule, en Espagne, quelques-uns ont passé les Alpes : en tirerions-nous des conclusions pour tous les pays où ils ont voyagé et qui n'étaient pas plus leurs pays d'origine que le pays de Carthage, où étaient leurs écuries. A la rigueur, il suffirait d'observer que le pays tunisien ayant possédé dans l'antiquité des champs de Blé où ils sont aujourd'hui encore, des plantations d'Oliviers où nous les voyons et les reconstituons aujourd'hui, des forêts dans les mêmes régions qui en sont encore riches, des déserts aux mêmes lieux où nous les traversons, le climat était nécessairement le même. N'eussions-nous d'ailleurs pas l'ombre d'un renseignement sur la Tunisie ancienne que nous serions en droit de conclure à l'identité climatérique de tous les temps historiques, par la seule observation du maintien des mêmes conditions de flore et de faune dans les pays voisins. Il est impossible, si la Sicile, l'Italie méridionale, la Corse, le sud de l'Espagne ont été jadis ce qu'ils sont aujourd'hui, que la Tunisie ait été une

INTltODUCTlON GÉOGRAPHIQUE 15

chose différente ; rien n'est plus antiscientifique que de supposer des modifications climatériques locales, car un chan gement particulier ne peut survenir que s'il y a de proche en proche, et même de loin en loin, des modifications d'ensemble : il n'est pas un météorologiste qui méconnaisse cette vérité élémentaire. Je crois donc qu'on est en droit de conclure que le climat de la Tunisie est tel aujourd'hui que l'observèrent les anciens, Romains, Grecs, Carthaginois et même Phéniciens.

Comment définir ce climat ? Dire que la Tunisie jouit du climat méditerranéen n'est pas dire grandchose, si l'on ne s'explique d'abord sur ce terme, et j'estime que ce commentaire est d'une absolue nécessité tant la question a été obscurcie par des sophismes ou des cliquetis de mots. Qu'est-ce que le climat mé diterranéen ? Question en apparence oiseuse ; nos imaginations ont vite fait d'affirmer que c'est un climat maritime puisque la iMéditerranée est une mer ; et cette présomption verbale est vite renforcée dans nos imaginations par le souvenir des exploits de navigateurs des peuples qui vivaient au bord de cette mer: Phéniciens, Grecs, Italiotes, Barbaresques, etc., etc. Hélas ! cela est aussi faux que facile, car si la Méditerranée est une mer, son nom signifie qu'à sa surface même, le climat maritime, c'est-à-dire l'humidité, est annulé par l'assèchement des terres qui l'entourent. Ai-je besoin d'insister pour démontrer, bien que cela soit nécessaire encore dans l'état de nos études clima tériques, qu'il peut régner un climat maritime à outrance très loin à l'intérieur des terres et qu'il peut faire presque sec à la surface de la mer? Qui ne reconnaît qu'au centre de la grande plaine de l'Amazone, l'influence des vents marins, des pluies abondantes et fréquentes, se fait mieux sentir qu'au centre de la Mer Rouge ? Et cela se peut prouver par une observation tellement élémentaire qu'on s'est privé de la faire jusqu'ici : les pluies que l'on reçoit le plus souvent quand on navigue sur la Mer Rouge, sont des pluies de sable, il pleut de la terre sur l'eau, ce qui est, si je ne me trompe, la manifestation la plus claire du climat continental : dans les lointains parages de la plaine amazonienne, c'est au contraire la mer qui tombe sur la terre. Faut-il ajouter qu'il y a des déserts au bord de l'eau ma

rine, comme TAustralie et le Sahara, et des pays très arrosés fort loin à l'intérieur des terres.

Voilà, me semble-t-il, le problème posé. Je sais bien que certaines habitudes d'esprit, plus scientifiques que celles dont je vous entretenais au début, nous détournent également de Tobnervation de cette vérité élémentaire. La science géologique a déterminé, à la suite d'observations de reliefs, continental et sous-marin, à la suite d'études attentives des formes continentales, trois Méditerranées au lieu d'une : d'abord celle que nous connaissons de toute antiquité entre l'Europe, l'Asie et TAfrique, puis la Méditerranée qui s'étend entre l'Australie et la péuinsule d'Indo-Chine, ou Méditerranée australe-asiatique ; enfin la Méditerranée américaine, entre les deux Amériques et le monde des Antilles. Ils ont montré par là qu'il y avait trois zones de fracture analogues à la surface du globe, en quoi ils ont fait une remarque de haute portée pour leur métier. Mais certains géographes trop pressés ont pris de leurs mains cette classification, sans voir qu'elle ne s'appliquait pas dans le domaine de la géographie et que, dans le domaine de l'enseignement de la géographie, son importation pouvait devenir féconde en erreurs. En effet, s'il y a entre ces trois grandes régions des ressemblances de structure, il y a surtout des différences colossales de •climat et de vie ; et, même à la rigueur, je ne sais pas si les ressemblances de structure sont si frappantes quant aux effets; je réserve prudemment le domaine des causes qui m'échappe, mais qui échappe peut-être à d'autres que moi.

La Méditerranée australe-asiatique me parait être surtout une a Médiocéanée ». Le trait géographique qui me frappe, c'est l'extrême facilité de pénétration des influences maritimes de toutes parts : la preuve en est dans l'exubérante végétation de terres telles que Bornéo, Java et Sumatra, qui est le contraste le plus violent qu'on puisse imaginer avec les médiocrités et les misères de notre végétation méditerranéenne. Comparer un paysage de Java avec celui de quelque île pelée de l'archipel grec, c'est juger d'un coup d'œil la valeur de la comparaison. Donc, le trait remarquable de la géographie de cette prétendue Méditerranée, c'est la libre pénétration des influences de la mer, donc, le contraire ■de ce que nous observons à la surface de notre Méditerranée.

La Méditerranée américaine n'est ni aussi ouverte que la Méditerranée dite australe-asiatique, ni aussi fermée que notre Méditerranée traditionnelle. Mais elle ressemble beaucoup plus par Textréme richesse végétale de ses îles et de ses régions côtières aux régions de Tarchipel malais qu'à celles de Tarchipel gréco-turc. Qu*on en juge par les Antilles.

Le climat des pays que baigne notre Méditerranée classique est dans l'enseuible un climat sec, dominé par Tinfluence des fournaises continentales qui entourent la mer intérieure. Seulement, à rintérieur même de cette seule zone méditerranéenne, il y a bien des nuances à observer. Les faits de climat, rigoureusement continental, s'y observent dans bien des parages. Le voyageur qui passe à quelque distance au large du désert libyque qui longe la côte africaine d'Alexandrie à Tripoli, reçoit des pluies de sable tout comme celui qui traverse la Mer Rouge, mais les pluies de sable se font sentir jusqu'en Sicile, en Italie méridionale et dans le sud de l'Espagne. A défaut des pluies de sable, les vents secs, les vents terriens, sirocco ou khamsin exercent leurs ravages sur les terres situées même fort loin du littoral africain. D'autre part, on doit noter que l'action de la mer ouverte de l'ouest se fait tout naturellement sentir dans le bassin occidental de cette Méditerranée. Mais ce serait commettre encore une erreur que de croire que ce phénomène se produit aux environs du détroit de Gibraltar, au point où il y a communication des eaux de la mer libre avec la mer fermée ; là, au contraire, il y a empiétement d'une zone de climat sec jusque sur l'Atlantique, jusque sur la mer ouverte, parce que le Sahara occidental exerce loin au large sa force d'assèchement. Les parages où il y a le plus de ressemblance entre le régime de l'Atlantique nord et celui de la Méditerranée, sont ceux de notre côte du Languedoc, au débouché de l'isthme de Naurouse. Mais, d'une manière générale, on peut dire que le climat est beaucoup plus sec dans le bassin oriental de la Méditerranée que dans le bassin occidental. Or, la Tunisie se trouve au point de transition entre les deux bassins : et c'est pourquoi il est imprudent de dire qu'ayant deux expositions maritimes, elle jouit d'un climat beaucoup plus humide que l'Algérie. Considérons en effet les traits les plus généraux de son climat; nous

constatons que son littoral, ouvert sur la Méditerranée orientale, est extrêmement sec, et qu*à peu de distance des villes qui jalonnent la côte commencent les steppes et les savanes, tandis qu'au nord et au nord-est Thumidité est plus constante, la végétation plus constamment riche et mieux entretenue. Donc, c'est le nord de la Tunisie, Tell et vallée de la Medjerdah qui sont les pays favorisés : et la réunion dans une môme catégorie climatérique du littoral nord et du littoral est serait un sophisme par nomenclature irréfléchie. Le vrai contraste à faire ressortir est celui des pays montagneux du nord et des pays secs de l'est et du sud.

Mais la pensée maîtresse qui doit dominer une étude du climat tunisien est celle de Textréme facilité avec laquelle les vents humides du nord se propagent à l'intérieur dans toute la zone montagneuse, et de la réaction qu'exercent avec une égale facilité, les vents continentaux du sud et du sud-est. Il peut faire très chaud à Tunis, beaucoup plus chaud qu*à Alger, quand souffle le vent continental du sud ; et Gabès, quoi* que au bord de la mer, connaît de beaucoup plus grands froids par vent continental de même direction, que la plupart des villes du littoral algérien.

Du reste, n'oublions pas que, d'une part, la variété prodigieuse des expositions de ce pays de montagnes très découpées et très diversement orientées, produit des constrastes fort vifs à courte distance ; que, d'autre part, les courants atmosphériques ne se succèdent pas avec une parfaite régularité de saison en saison, ni d'année en année. En 1895, les hauts pays du centre furent abondamment arrosés et eurent de belles récoltes ; en 1896, l'extrême indigence des pluies de la fin de l'hiver et du printemps réduisit en steppes de vastes surfaces où l'on avait semé des céréales. Vous savez comme moi, pour avoir visité ce curieux pays, combien les termes qui désignent les saisons, les vents, les pluies, sont plus complets dans le langage des Tunisiens que dans celui des Algériens : cela a été dit tant de fois que j'aurais honte d'y revenir. Procédons seulement à une classification sommaire.

C'est dans le massif septentrional qui termine en Tunisie les monts de la Medjerdah, qu'est le pays des pluies à la fois les

plus régulières et les plus abondantes. A la station d'Ain- Draham^ à 800 mètres d'altitude environ, on a observé 130 jours de pluie annuelle, c'est-à-dire beaucoup plus que dans la plupart des pays riverains de notre Méditerranée : et la quantité de pluie recueillie annuellement semble osciller entre 1 m. 75 et 2 m. ; pendant la moitié froide de l'année, c'està-dire d'octobre en avril, un jour sur deux est pluvieux. Mais ni le mois de septembre, ni le mois de mai ne sont le plus souvent dépourvus de pluies ; et dans le cours du mois de juillet il est rare que les périodes de sécheresse ne soient atténuées par deux ou trois averses. Si cette condition a permis à de belles forêts d'y prospérer, les forêts à leur tour conservent et distribuent plus régulièrement le bienfait des pluies qu'elles ont reçues. Dans tout ce pays montagneux du nord, il n'y a pas seulement de beaux ruisseaux, presque toujours pourvus d'eau, mais des sources d'une pérennité merveilleuse.

Le haut pays du centre ne reçoit que des pluies plus rares et plus précaires, beaucoup plus variables aussi d'une année à l'autre. Le Kef ne reçoit annuellement qu'une soixantaine de centimètres d'eau et ne compte guère plus de 80 jours de pluie chaque année.

Le Sahel est beaucoup plus sec encore : on n'y observe guère que cinquante à soixante jours de pluie par an ; et d'une année à l'autre le chiffre de la quantité peut varier de 25 à 45 centimètres, il y a décroissance sensible de l'humidité du nord au sud : ainsi Sousse est mieux arrosée que Sfax.

Il faut surtout insister sur l'extrême variation qui se produit d'une année à l'autre. Sousse fut à peine arrosée comme une oasis en 1885 (0,14 c), presque aussi bien que le haut pays du nord (0,55 c), en 1890. S'il est vrai que Gabcs est encore moins favorisée en moyenne, elle présente les mêmes phénomènes de variabilité ; parfois sa belle oasis ne reçoit que 0,10 d'eau ; dans d'autres années c'est six fois plus.

Les oasis de l'inlérieur comme Gafsa sont en proie à une sécheresse beaucoup plus régulière et constante.

On peut juger par là de la manière dont se répartissent les températures. Les oscillations de chaleur sont, pour les causes

que nous avons indiquées plus haut, beaucoup plus remarquables et étendues en Tunisie qu'en Algérie ; mais c'est surtout à l'est et au sud que ce phénomène d'exlrôme variabilité est remarquable. Au nord, la prédominance des vents marins met le pays à Tabri de trop brusques écarts. Ainsi Bizerte, bien exposée aux vents de mer, mieux garantie que Tunis contre les vents terriens, jouit d'une température assez égale. C'est en vain que l'on a comparé et même assimilé les vents de nord qui y régnent à notre mistral de Provence. A supposer une continuité, à laquelle les marins ont toutes sortes de raisons de ne pas croire, entre le régime des vents de notre côte de Provence et le régime des vents de la côte tunisienne, il y aurait toujours entre notre mistral et le vent du nord qui souffle sur la Tunisie celte différence essentielle que chez nous, c'est un vent de terre soufflant sur mer, tandis que là, c'est un vent de mer soufflant sur terre. Dans celte région là ce sirocco est extrêmement rare et limité.

Le régime des températures dans les plaines de la Medjerdah, et en particulier dans la plaine qu'arrose son cours inférieur, est très différent. Ainsi dans le bassin de Dakla, enserré de montagnes et situé à une faible altitude, on éprouve déjà les inconvénients du régime continental : on a observé à Soukel-Arba des gelées de — 3^ et des chaleurs de -|- 50^ ; Tunis, moins éprouvée, connaît cependant la gelée et est en proie, quand soufffe le sirocco, à une température accablante de + 45*^5. Ce n'est pas là la constance des climats maritimes. Les plateaux du centre, ou du moins la région de dômes et de cuvettes à laquelle on donne le nom général de plateaux, connaît des rigueurs d hiver et d'été beaucoup plus considérables. En janvier 1891, la ville du Kef a subi un froid de — 5% et la même année on y relevait, en août, une chaleur de -|- 44^ Le Sahel n'est pas à l'abri des épreuves d'un climat que domine rinfluence terrienne. Les jardins de Sousse sont souvent ravagés par des vents continentaux de l'ouest pendant l'hiver, et en été, la température de -f 45® n'y est pas rare. Gabès, située si loin au sud, mais si directement influencée par les vents désertiques a connu la gelée en janvier 1892 tandis qu'en août 1890 le thermomètre s'y élevait à presque + 49*. Gafsa, oasis de Tin-

INTRODUCTION GKOGKAPHIQUK 21

lérleur, a subi en 1890 une gelée de — 4» et eu 1889 une chaleur torride de + 49». On voit que la répartition des températures atteste en Tunisie un régime assez différent dans ce que nous connaissons en Algérie.

Il faut avoir recours à tout cet ensemble de considérations tirées de l'étude de la nature du sol, du relief et du climat de la Tunisie, pour saisir les caractères dominants de la circulation de ses eaux. On serait tenté au premier abord (et Ton est tenté parce que l'on a de mauvaises habitudes d'esprit) d'assimiler trop facilement la circulation des eaux courantes de la Tunisie à celles du Maroc situé à l'autre extrémité du Maghreb. Or, ce que nous apprenons chaque année de la géographie du Maroc tend à nous prouver que ce curieux pays doit surtout la supériorité relative de ses fleuves, comparés à ceux de l'Algérie, à la grande altitude de ses montagnes, à la plus longue permanence des neiges sur des sommets culminants, à^ 3 ou 4.000 mètres, tandis que le voisinage de l'Atlantique y joue un rôle beaucoup moins important qu'on ne l'a longtemps supposé. Et il ne fallait pas le supposer, puisqu'on avait sous les yeux l'exemple d'îles situées, comme les Canaries, Madère, et les îles du CapVerl, en plein Océan Atlantique et qui pourtant présentaient les mêmes caractères de sécheresse que nous sommes accoutumés à considérer comme le privilège des îles de l'archi pel gréco-turc. Et cela est fort simple à comprendre : le Maroc est bien bordé, sur sa face occidentale, par l'Océan Atlantique mais l'action de l'Atlantique qui l'avoisine est contrebalancée par l'effet des vents dominants venant de la fournaise du Sahara. Il en va de même de la Tunisie qui, possédant comme le Maroc deux expositions maritimes, l'une au nord l'autre à l'est, ressemble à l'Algérie par sa bordure septentrionale, mais ne reçoit pas, par le seul fait de l'exposition de son littoral à l'est, de bien appréciables avantages de climat maritime. Si le voisinage du Sahara occidental et le régime dominant des vents de terre annulent pour le Maroc ou du moins diminuent l'avan-

tage de son exposition sur TAllantique, que dire de la Tunisie qu'assèchent si souvent des brises venues du sud-est ou de l'est c'est-à-dire de parages continentaux ou de parages marins qu'influence le voisinage d'une masse de terre brûlante.

Il semble donc, à vrai dire, que la raison de la pérennité relative et de l'abondance proportionnelle du fleuve central de la Medjerdah tient surtout à des conditions locales d'altitude et du nivellement du sol. L'origine de la Medjerdah et de son plus gros contingent de rivières initiales est le massif de l'Aurès, dont les sources et les rivières de ruissellement sont mieux réunies et mieux concentrées que celles d'un massif comme la Kabylie. De plus, une fois entrée dans son sillon tunisien, cette belle rivière, qui est comme l'artère centrale des pays les plus riches de l'ancienne Proconsulaire d'Afrique, continue à s'alimenter à droite et à gauche aux sources de massifs importants. Nulle part elle n'est masquée des influences maritimes comme l'est par exemple le Chéliff avant son dernier coude vers la mer. Enfin nombre de monts, même de médiocre altitude, qui lui versent de l'eau, sont beaucoup moins dépouillés de leur couche de terre végétale, c'est-à-dire de leur faculté de fillration et de conservation des ondes que la plupart des massifs algériens ; beaucoup sont encore boisés ; et les rivières ne tombent pas brusquement des monts rocheux et dénudés au fond d'un ravin pierreux lui-môme, mais traversent dans leur marche vers le fleuve principal des plaines alluviales qui retiennent aussi, conservent et dispensent une part des pluies du ciel. Pour toutes ces raisons la Medjerdah que l'on a comparée à sa voisine d'Algérie, la Seybouse, lui est supérieure à la fois par l'abondance et la constance de ses eaux : même au cœur de l'été, le lit du fleuve, entre ses berges souvent abruptes de terre friable qui se courbent en bastions des deux côtés du flot jaunâtre, conserve l'aspect d'une rivière, modeste il est vrai, mais enfin d'une rivière telle que la conçoivent nos imaginations d'européens de l'Occident. Quand on dit que le maître fleuve tunisien roule en moyenne cent mètres cubes, on n'entend pas, comme on est condamné à le faire pour le Chéliff, combiner dans un chiffre imaginaire des données qui représentent d'une part une série de débordements, d'autre part une série de disettes ; dans les

plus graudes sécheresses, la Medjerdali roule encore plus de deux mètres cubes ; il est vrai qu'eu hiver, coulant à pleins bords, elle laisse passer parfois près d'uu millier de mètres cubes par seconde ; mais pendant plus de dix mois, c'est un fleuve large, de notable profondeur et dont la traversée exige des cavaliers indigènes qu'ils prennent la précaution de rechercher les gués.

L'ancien Bagradas est le seul fleuve de Tunisie qui réponde à cette définition. Presque partout ailleurs les rivières sont temporaires et Ton peut, sans exagération, leur donner le nom de torrents, si Ton entend par là un cours d'eau dont le volume varie prodigieusement et dans un laps de temps très court. Je prends cette précaution parce que la notion de torrent, dans nos esprits d'hommes habitués à la contemplation des Alpes, comporte et mélange deux significations, celle d'une pente rapide et d'un régime instable, et il y aurait intérêt à ce que, dans l'examen du caractère des fleuves, les géographes prissent la précaution de ne point toujours mélanger ces deux ordres d'idées. Peut-être faudrait-il excepter de l'ensemble des oueds tunisiens l'oued Miliane qui sort des dernières pentes des monts de la Zeugitane et qui roule pendant presque toute l'année des eaux assez limpides et abondantes.

Nous sommes habitués en France à limiter nos enquêtes sur le régime des eaux douces à l'étude des eaux courantes. A ce chapitre ordinaire il faudrait joindre, quand on étudie un pays comme la Tunisie où il y a tant de zones d'assèchement, l'effet de stagnation aussi bien que l'effet de circulation. Mais c'est une question que Ton a déjà bien souvent examinée et dont la connaissance peut être acquise par tout lecteur des travaux si intéressants du docteur Rouire et du commandant Roudaire. Je ne puis m'empêcher pourtant, en prononçant ce nom de l'apôtre d'une œuvre de mise en communication des Chotts avec la mer, de louer la bonne foi d'un homme qui eut le courage de juger son erreur et de la proclamer. L'erreur initiale de son hypothèse n'entache pas de nullité les longs travaux qu1l a consacrés à ce problème des Chotts.

S'il est erroné de croire que la Tunisie doit à sa double façade littorale un climat beaucoup plus humide et régulier que celui de TAlgérie, on ne saurait trop insister sur l'avantage d'ordre militaire et commercial- que lui donne cette structure particulière. Quil y ait de longues étendues du littoral tunisien impropres aux services que réclame le matériel gigantesque de la marine à vapeur contemporaine, nul ne saurait le contester. Il a fallu armer de loutes pièces la Tunisie pour la vie maritime, suppléer à ses incapacités ou du moins suivre certaines indications de la nature que nos prédécesseurs n'avaient point comprises. Mais nous sommes dans un temps où un port artificiel bien placé vaut mieux que dix ports naturels où végète le commerce maritime, faute des apports de l'intérieur. La Tunisie vaut assez par elle-même, par ses ressources d'exportation, par ses facultés d'achats dans la métropole ou à l'étranger pour légitimer les belles œuvres qui lui ont donné l'outillage militaire et commercial nécessaire à ses côtes. Le nord est la partie vivante de ce pays: on peut donc estimer que ce n'est pas trop que d'y avoir réservé deux portes de sortie. Tunis munie de son port artificiel et de son chenal, aujourd'hui suflisants, Bizerte dont le lac a été rejoint à la haute mer par un canal à grande section et dont l'ouverture sur la Méditerranée est protégée par un ensemble de jetées, de forts et de redoutes. Ces deux débouchés de la vallée de la Medjerdah ont remplacé définitivement le vieux port de la Goulette. Peut-être Bizerte, comme Alger, pourra-t-elle aspirer bientôt à jouer un rôle dans le trafic international: car il n'est pas vrai d'une vérité absolue que la marine de guerre mette en fuite la marine de commerce: il suffirait de citer Gilbratar et Malte ou bien Aden ou Hong-kong, bref la plupart des points d'appui de la marine de guerre anglaise, pour démontrer le contraire. Les avantages que pourront trouver dans un avenir prochain les grands paquebots pour charbonner à Bizerte, pour y trouver des vivres frais et de bonne qualité, auront peut-être pour

résultat d'en faire une escale aussi précieuse à fréquenter que Malte où il y a un bon ancrage, du charbon, mais où les provisions fraîches font défaut. Le rôle de la côte orientale de Tunisie a été et sera sans doute moins important que celui de la côte septentrionale ; la raison en est très simple, Tarrière-pays est moins riche. Toutefois la fertilité des olivettes de Sfax, l'abondance et la belle qualité des phosphates de Gafsa, ont amené l'administration française à construire le port de Sfax, et là même où jadis on était obligé de charger au large, et à Taide de moyens mécaniques très élémentaires, les paquebots du plus petit tonnage, s'alignent des chenaux et des quais où viennent des paquebots de dimension moyenne. Dans l'extrôme-sud, Gab^s n'aura pas besoin, pour la vente des denrées de ses oasis, d'une organisation maritime bien considérable: encore devra-ton lui permettre de jouer le rôle utile d'escale entre Sfax et Tripoli. En tous cas on se tromperait sans doute en escomptant, soit en faveur de Gabès, soit en faveur de Bou-Grara, les chances d'un développement du grand commerce transsaharien, vu qu'il n'est pas prouvé que ce commerce lui même soit jamais grand, en quelque lieu qu'on en suppose le passage. Tripoli ne s'y enrichit point tellement; si quelque ville tunisienne voulait partager les bénéfices de sa voisine du pays turc, elle ne réussirait peut-être qu'à créer deux médiocrités au lieu d'une prospérité relative. J'avoue publiquement ne point partager à cet égard les espérances enthousiastes du commandant Rébillet. Déjà, en ce qui concerne l'Algérie, les chances d'un développement du trafic Iranssaha rien sont plus que douteuses : les postes du sud de la Tunisie n'ont pas à envisager une meilleure perspective parce qu'ils sont trop proches de la voie traditionnelle qui mène du Soudan central à Tripoli et trop proches encore de ce magnifique transsaharien naturel qui s'appelle la vallée du Nil.

Mais nous sommes loin encore de l'époque où la Tunisie, réformée par TafQux du labeur et des capitaux français, récla-

mera pour son commerce des ports plus vastes et plus nombreux. On est à peine à Taube de l'exploitation de sa richesse, bien qu'il ne faille pas se leurrer en répétant que la Tunisie fut le grenier de Rome, puisque nous ne savons pas si elle fut le seul grenier de Tltalie, puisque nous ignorons également combien d'habitants elle nourrissait sur le sol de l'Italie même: le chiffre même de sa population ancienne, le lotissement et la densité de ses habitants nous échappent encore pour une bonne part. Toutefois, nous savons dès maintenant les aptitudes à la richesse de ce pays si curieux. La répartition de sa flore naturelle et le régime de ses cultures nous sont des enseignements d'une valeur catégorique ; de même que le vent du désert promène son souffle jusqu'à l'issue des plaines de la Medjerdah, tandis que l'oasis de Gabès connaît souvent le bienfait des souffles marins, ainsi les environs du Tunis, différents en cela de ceux d'Alger, portent le drin, et Gabès accueille et fait prospérer nombre de plantes qui mourraient dans les oasis de l'iatérieur des terres. On sait le tableau enchanteur et vrai que faisait Pline de l'oasis de Gabès avec ses Palmiers dressés au-dessus des Oliviers, ses Oliviers enserrés de Vignes grimpantes et le sol de l'oasis couvert de riches moissons. Eu somme, les zones de végétation sont beaucoup moins nettement délimitées en Tunisie qu'en Algérie : cela implique que les facultés dacclimation de la Tunisie sont plus souples et plus puissantes que celles du pays algérien.

Végétation spontanée et plantes cultivées attestent par leur distribution des différences essentielles entre les diverses régions tunisiennes, qui sont pourtant moins contrastantes que les régions d'Algérie. Voici le pays des monts de la Medjerdah, les hauteurs des Khroumirs et Mogod que la puissance de leur relief et le voisinage de la mer prédestinent à être la vraie province forestière de la Tunisie. Là, les forêts ne sont pas ce que l'on décore de ce nom dans un si grand nombre de parages des bords de la Méditerranée. Hélas 1 que cette erreur est facile aux imaginations qui traduisent les descriptions des auteurs grecs et romains en évoquant des paysages de notre sol et de notre temps I Combien de géographes et d'humanistes se seraient épargné la peine de faire des contre sens et

de chercher la solution de problèmes de déboisement insolubles, puisque souvent il n'y a pas eu déboisement, s'ils avaient pris la précaution de penser qu'un grec, quand il écrivait le mot forêt, envisageait l'image de ce que nous appelons le « maquis ». Le terme forêt n'est pas plus rigoureusement conforme à ce que nous entendons par là, si nous le rencontrons dans la littérature gréco-latine, qu'une de nos forêts de France n'est semblable aux forêts vierges des bords du Congo. En. Khroumirle du moins, le Français qui aime les forêts de son pays trouve de belles futaies de Chênes-liège et de Chênes zéeas avec un magnifique sous-bois de Houx et d'autres arbrisseaux de robuste venue. Quant aux plateaux, ils doivent peut-être moins au déboisement qu'aux brutales révulsions et aux inconstances de leur climat, de ne porter le plus souvent qu'une végétation buissonneuse, çà et là interrompue par des groupes beaucoup moins serrés de Pins d'Alep. La fréquence des visites du sirocco desséchant est attestée par le nombre des Acacias gommifères que l'on rencontre sur les croupes montagneuses du centre, par exemple, sur le Boud Hedma en arrière du Sahel de Sfax. C'est bien ce climat très spécial, très délicat, et assez changeant d'une année à l'autre, qui rend difficile l'œuvre de l'adaptation des cultures en Tunisie, et qui exige là plus que partout ailleurs des essais prolongés et méthodiques. Tel colon qui arrive sur les moyens plateaux du centre dans une année de grandes pluies nourrit sans retard l'espoir d'adapter au sol tunisien nombre de plantes de notre France du sudouest et du centre : tel autre désespérera qui sera témoin à ses débuts d'un coup de sirocco qui fera sécher en quelques jours l'espoir d'une belle récolle de céréales.

Vous entendrez, Messieurs, des conférences fort détaillées et précises sur la mise en valeur du sol tunisien : je ne voudrais empiéter sur le domaine d*aucun des conférenciers dont je ne suis que l'introducteur et je tiens à garder ici à la géographie son rôle de préface. J'ai voulu seulement marquer que la Tu-

nisie, encore aux débuts de sa renaissauce, est vraiment douée pour devenir un des plus riches pays de la zone méditerranéenne. A ses ressources naturelles, que décuplera l'emploi des méthodes françaises d'aménagement des eaux et d'adaptation des cultures, elle joiot l'avantage d'une population paisible, amie du travail, capable d'en comprendre et d'en désirer les bénéfices. Quelle que soit la proportion des Berbères et celle des Arabes dans ce curieux mélange de races, quelle qu'ait été la valeur de l'apport des Phéniciens, des Grecs et des Romains sur ce sol privilégié, il est hors de doute que le peuple tunisien, comme le pays même et à cause des caractères du pays, est moins divisé, moins fanatique, moins réfractaire aux influences extérieures que ne l'ont été jadis les tribus d'Algérie, après quinze ans d'association politique avec la France. Gomment en serait-il autrement ? Il n'y a point en Tunisie de rempart continu de montagnes pour séparer durement les gens du Tell et du Sahel de ceux des plateaux ou du désert : de l'une à l'autre de ces régions l'on passe par une série de nuances, rarement par un soudain et violent coniraste. Le paysan des bords de la Medjerdah est assurément moins surpris, si on le transporte à Djerba ou Gabès que le Berbère de grande Kabylie envoyé dans le Sahara algérien. De même l'opposition entre le sédentaire et le nomade est moins vive en Tunisie que dans le pays voisin : il suffit d'entendre, pour s'en rendre compte, les plaintes des Tunisiens lorsque, même au centre, même à l'extrème-sud, ils déplorent l'introduction sur leur sol d'Algériens des tribus errantes des plateaux ou du Sahara. Presque sans exception ils parlent de leur coin de pays comme le feraient des cultivateurs de quelqu'une de nos riches provinces de France, et c'est là une des émotions les plus vives qu'il soit donné à un Français de ressentir dans un voyage à travers la Tunisie. L'initiation due aux influences étrangères a d'ailleurs été aussi puissante que l'harmonieuse fusion de peuples divers sur une terre prédisposée à celte œuvre. La Tunisie a reçu, par ses ports de l'est et du nord, le contact de bien des civilisations. De combien de siècles date l'habitude des marins de Sfax d'aller commercer en Egypte, d'y contracter et d'y entretenir des alliances de famille ? L'histoire nous

dit coinnieut s^unirent en une race nouvelle et puissante les Phénicieos venus de Test et les tribus de Libye. Elle nous apprend avec quel empressement les colons italiotes se portèrent sur le domaine de Carthage vaincue. Qui saura jamais la part vraie des iofiltrations arabes dans le mélange dont est faite cette population de plus d'un million et demi d'hommes généralement beaux et robustes? Les discussions passionnées auxquelles donnent lieu les témoignages historiques, si incertains et ambigus en cette matière, prouvent à la fois la difficulté de la question scientifique et Tintensité de mélange de races qui s'est fait en Tunisie.

L*œuvre de la France, comparée à celle des Romains, a du moins pour elle l'avantage d'une difficulté plus grande. Je ne suis point, je l'avoue, de ceux qui admirent prodigieusement la faculté d'adaptipn que montrèrent les colons romains eu Tunisie et, si respectueux que je sois des souvenirs de l'antiquité, je ne puis m'empôcher de penser qu'un Italiote du sud et môme du centre n'avait aucun effort à faire, qu'à prendre la terre du vaincu, effort toujours facile, pour s'adapter sur le sol de l'Afrique. Les Romains connaissaient sur leur terre natale toutes les pratiques de la vie agricole et industrielle qu'ils portèrent dans l'ancien domaine des Carthaginois. Enfin, ils eurent pour eux le délai de plusieurs siècles et l'on oublie trop souvent, quand on nous compare à eux pour nous morigéner, que la date de l'entrée des Français en Tunisie est en 1881 et que môme la date des actes qui nous ont permis un rôle plus actif dans la réforme de la Tunisie, est beaucoup plus récente encore.

C'est sur cette pensée encourageante que je voudrais conclure ce trop long entretien. Pour bien comprendre la valeur de notre établissement en Algérie et en Tunisie, il faut savoir mesurer quelle place les produits de ces deux pays ont prise depuis quelques années sur le marché français. Ce que nous demandions jadis exclusivement à la Syrie et à l'Asie Mineure, les Français d'Algérie et de Tunisie nous le donnent de plus en plus. Et c'est

pourquoi il ne faut pas s'éterniser dans le regret des pertes de commerce et d'influence que nous avons faites dans le Levant. N'avioos-nous pas le projet, en prenant pied dans le Maghreb, de tenir plus près de nous des territoires où nous trouverions ce que nous donnèrent pendant des siècles nos clients traditionnels de Syrie et d'Asie Mineure ? Or, depuis que nous avons obtenu ce résultat, entrevu et recherché au début de notre entreprise d'Algérie, nous avons redoublé de plaintes historiques, sans comprendre assez que si l'on voyait moins le pavillon français à Smyrne et Beyrouth, c'est parce qu'on le voyait davantage à Alger et à Tuais. C'est une des circonstances dans lesquelles il est bon de corriger l'histoire par la géographie et de se mettre en dépense d'esprit comparatif. Je n'entends pas dire que nous devions nous désintéresser du Levant, moins encore que nous devions écouter avec faveur les discours des étrangers qui savent bien nous dire eux, que déjà maîtres de TAlgérie et de la Tunisie, nous devons céder la place à d'autres dans le bassin oriental de la Méditerranée. Nous n'avons à prendre conseil que de nos intérêts et de nos traditions, au lieu de nous laisser aller à cette philosophie vague qui n'est que de la phraséologie et qui prépare en paroles les capitulations d'action. Bien au contraire, notre prépondérance dans les pays musulmans d'Algérie et de Tunisie nous prédispose dès maintenant à mieux agir sur des terrains analogues, sans nous retirer aucun droil, car ce n'est pas à l'adhésion bienveillante des autres peuples que nous devons d'être les maîtres à Alger et à Tunis, mais à la résolution énergique de l'ambassadeur qui, en 1830, sut répondre ((pertinemment» aux représentations de l'Angleterre, et de Jules Ferry qui voyait dans l'annexion de la Tunisie une compensation à nos pertes et non une avance consentie à la France par d'autres peuples pressés de se servir eux-mêmes. Telle me semble être, Messieurs, l'importance de la Tunisie.

PAR

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