CHAPITRE II L'Evolution historique
Berbères et Phéniciens. — La domination carthaginoise. — La conquête romaine.^ La civilisation romano berbère. — Vandales et Byzantins. — L'expansion musulmane. — Les réactions berbères. — La croisade espagnole et la barbarie turque. — Avènement des Husseïnites. — Décadence de la Tunisie beylicale.
On a dit de la Tunisie qu'elle était le pays des ruines. Peu de régions offrent, en elTet, à l'archéologue et au savant un champ d'explorations plus riche en vestiges des civilisations anciennes : temples, palais, aqueducs sont encore debout jusque sur les confins du désert, et il n'est guère d'endroit où sur la pierre rongée par le temps n'apparaissent des traces d'inscription marquant l'établissement des colons de Pliénicie ou de Rome en quelque coin de terre aujounrhui abiuidoimé. Parfois, il snlfitde gratter le sol pour ramener au jour ces mille bibelots cliers aux numismates, pour retrouver intacts les pavements en mosaïque qui faisaient l'ornement des villas africaines, pour découvrir l'emplacement des vastes nécropoles riches en tombeaux garnis de leur funèbre mobilier.
En étudiant et en restaurant les plus remarquables de ces monuments anciens, en créant des musées comme ceux du Bardo, de Carthage ou de Sousse, le Service des Antiquités a permis de reconstituer l'histoire du pays tunisien, tant de fois bouleversé par les guerres et les révolutions, mais dont les habitants indigènes, d'origine berbère, toujours semblables à eux-mêmes, se sont renouvelés sans que les conquérants étrangers soient parvenus à modifier sensiblement leurs caractères distinctifs. Une promenade dans la Régence, et toute leur histoire se déroule à nos yeux. Sur un sol fractionné en une multitude de petits cantons géographiques, les Berbères devaient forcément vivre en tribus isolées les unes des autres; les divisions intestines seront la règle, l'entente sera l'exception. Ainsi s'explique la série des dominations succès-. sives,la violence des mouvements de réaction, le caractère éi)liémère des victoires nationales.
Aux âges lointains apparaissent les pliaraons égyptiens dont la légende, à défaut de l'histoire, signale la domination sur le Djerid, le pays des dattiers d'El-Faraoun.
Les Phéniciens viennent ensuite et couvrent la cote tunisienne de comptoirs ^emporta) protégés par des campements fortifiés. Telle est l'origine de Tunis, Suusse, Bizerte. Des Tyriens exilés fondèrent au ixe siècle Carthage, «la ville nouvelle )>, qui commença l'exploitalion mélliodiquodupays. Au vie siècle, elle dominait déjà le bassin lie la Méditerranée occidentale, et son nom était connu au delà du détroit de Gibraltar.
Le trait essentiel de cette expansion est la conquête à main armée. Les Carthaginois ne se bornent plus, comme les premiers colonisateurs phéniciens, à établir pacifiquement des comptoirs le long du littoral et à vivre au mieux avec les populations indigènes. Menacés par le développement de la race grecque, obligés de lutter pour vivre et pour s'étendre, ils s'avancent l'épée à la main, forcent leurs concurrents à leur faire place en Cyrénaïqueetà al^andonner la iiétique, les poursuivent dans le golfe du Lion, à Marseille, s'insl;ill('Ml eu maUrcs absolus aux Raléaresetou Sardaigne, conservent une situation prépondérante en Sicile, monopolisent le commerce des Syi'tes et de tous les produits venus du Soudan jusqu'à la mer. Les bénéfices obtenus lurent employés à transformer la Tunisie du Nord en une vaste ferme où les Berbères travaillaieid,sous le bà- Itiri du maître, à accroître la puissance économique de Carthage. lîois de lonslruclion ou de luxe, fruits, vins et céréales étaieid les principaux ('lémenls du commerce d'exportation. Plus tard, quand Annib;il eut propagé la culture de l'olivier, la production agricole drvihl ciicdic plus inicnsc et le négoce plus actif. I)(^ leurs voyages en K^'y[)te et ;uix îles grcc(pjes, les marins carthaginois rajtportiient volontiers de beaux vases coiinthiens, des statuettes rni(>menl dc'-coupéos, des paitu'es d'or et d'argent. Le goût s'en ré|t;indil de bnntie heiue d;uis l;i société pniiii|iie. I '.ieuliil les arlisaus locaux se mirent à fdti'iquer eux-mêmes des bijoux, des bagues, d(»s colliers en or, des li^iu'ines et <l«>s masrpies. Ils imitaient les lorinesé'gyplieniies et ^recipies. !^;i biudtelolnic devin! à ( '.arthage u\\i- industrie Midinn.ilt . ( )ii iclioiive ;iuj(tin illnii loiis ces objets
en fuLiillanL les abords de la colline de Byrsu ; ce sont les seuls spécimens de l'art plastique chez les Phéniciens de l'Afrique du Nord. Nous ne savons pas si ces lointains devanciers ont sculpté de grandes et belles statues, nous ne connaissons pas l'ornementation de leurs palais. L'œuvre de destruction des Romains a été si complète qu'on n'aperçoit même plus les assises de la triple rangée de fortifications dont parlent les historiens.
Non loin des deux flaques d'eau connues sous le nom de ports (le Carthage, quelques traces (ie quais sont encore visibles, mais on
SIDI-MEDIANE yÇAR-TYRj : THERMES ROMAINS
chercherait vainement l'arsenal d'où sortirent lesflottesde lagrande ville. Un pendant de collier en or, trouvé dans une tombe, porte, gravée en fins caractères phéniciens, une dédicace à Astarté-Pygmalion ; d'autres inscriptions en Thonneur de Tanit ou de Baal ont été mises au jour, mais plus rien ne subsiste des temples immenses évoqués par Gustave Flaubert. Periere etiam ruinœ! Il a fallu creuser profondément les nécropoles pour pouvoir se rendre compte «les conditions d'existence de la société punique. Avec le mobilier des morts on a pu reconstituer l'histoire des vivants. Les tombes
sont,il est vrai,sini^iiliV'ieinLMit riches, renlei-inaiU des bagnes, des colliers en or, des bracelets, vi-ais trésors où apparaît tout le réalisme de cette race de marchands cossus, dépourvus d'un génie créateur puissant, mais merveilleusement aptes à imiter les types <le rOrient égyptien ou grec. Leur unique préoccupation était évidemment de fabriquer tout ce qui était d'une bonne vente et répondait au goût dominant de ceux avec lesquels ils laisaient commerce.
Et c'est ainsi que l'espi-it d'aventuro de ses coiinnandants d'escadres, le souple génie de ses commei'çants et de ses industriels rii-entpeu à peu de Carthage la première puissance maritime du monde ancien. Pour être durable, cette prospérité aurait eu besoin d'être étayée par un gouvernement solidement constitué. ( )r, l'autorité des deux sulïètes, assistés du Sénat et du Conseil (K>s (!entnmvirs, ne fut jamais assez forte pour empêcher les émeutes populaires de mettre un terme aux rivalités de puissantes familles telles que les Hannon et les Barca.
h'antre pai'l, les tronpes mercenaires pouvaient être un excellent instrument de conquêtes entre les mains d'un chef habile, mais en cas de péril, au dedans comme an dehors, elles étai«Mit souvent plus dangereuses qu'utiles. Enfin, les dures conditions tjn'elle avait imposées à ses sujets berbères ne piTinellaienl |);is à (larthage île comptei' sin- lem- lidélité.
(Juand les iiides agrieulleni-s du Laliinn se présenteront poni' disputer aux l'héniciens l'enqiire de la Mi'ililerranée, tontes ces causes de faiblesse agiront. Un siècle de luttes rJdl-IKi) (4 le g('nie d'Annibal ne pouri'onl avoir raison d<' la patiente obstination des {{oniains. ( !aithage sera détruite et les vain(|neui's, u s'empai'ant de ce coin du glol»e, le marquei'onl dune empreinte inel1'a(;able >).
Les indigènes avaient pris une part active aux gueri'es pnniipies. l'n grand nomhre d'entre eux avaieni ni("'ine sni\i .Vinilcnr et Annibal dans leui's lointaines expé'ditions, mais le senlinienl (|in dominait toujours d.ans les canqiagnes africaines, celait la haine de ( '.arlha^^e. ( )n le vil bien lors di' la ri'volle des mercenaires, |ienlêtre lomcnli'e [)ar des chefs berhères, cl i|iii InLcn loni cas, encouragée et soutenue jcir les gueriiers des Iriliiis. Dans leur désir
(le ruiner la cilé détestée, ilssuivirent avec enthousiasme Massinissa qui parvint à établir son empire sur une grande partie de la Tunisie actuelle. Rome encouragea le prince indigène et lui donna les Etats de Sypliax, sachant bien qu'il lui serait toujours facile, après la chute de Carthage, de faire renaître les vieilles rivaUtés des tribus berbères. Jugurtha comprit la tactique des nouveaux maîtres de l'Afrique et lit tous ses elïorts pour maintenir les indigènes de l'Est unis sous son autorité. A force d'énergie, il parvint à retarder pendant quelque temps les progrès de généraux habiles comme Metellus,Marius et Sylla; puis, livré à ses adversaires parla trahison de Eocchus, il périt misérablement dans les cachots du Tullianum. Les vainqueurs hésitaient cependant à s'enfoncer plus avant dans cette montueuse Numidie où les légions avaient eu tant de peine à triompher d'un insaisissable ennemi, mais la nécessité de protéger les premières conquêtes amena une série d'expéditions invariablement terminées par un agrandissement territorial. Bientôt les princes berbères eux-mêmes devinrent les principaux instruments de l'expansion latine. Le plus célèbre d'entre eux, Juba II, fut chargé de gouverner au nom de Rome l'immense territoire correspondant à l'Algérie et au Maroc actuels.
Trop voisine de l'Italie pour ne pas subir le contre-coup des événements politiques qui bouleversaient la péninsule, l'Afrique fut comme un champ clos où les partisans de Marius et de Sylla, de Pompée et de César, vinrent vider leurs querelles. Avec Auguste, le calme se rétablit et l'œuvre de colonisation fut poursuivie désormais sans interruption. Carthage redevint plus belle que jamais, et pendant deux cents ans la tranquillité de la Tunisie romaine fut à peine troublée par quelques révoltes de montagnards berbères ou de nomades sahariens. Les grands coups d'épée se donnent au pays des Maures de l'ouest, sur les hauts -plateaux algériens, dans les vallées tourmentées de la Numidie. C'est là, du reste, que campaient les soldats de la III^ légion Auguste et les troupes auxiliaires chargées d'assurer aux Africains les bienfaits de la paix romaine.
A l'abri d'une zone militaire aussi fortement constituée, la Province proconsulaire se développait sans être i[i(|uiétée, et, quand
l'empereur HaJrien vint la visiter, en 120, il putconstaler combien elle était prospère. Sous la haute surveillance du proconsul résidant à Cartilage, les chefs indigènes continuaient à diriger leurs tribus, et dans les villes, peuplées surtout de Romains et d'hommes de race punique, fonctionnait une administration analogue au
mij.A Rixa.v : HNK maison ho.mai.vk
système actuellement en usage dans la Régence, ('.'(''lail un V(>ritable proleelorat. l'arUinl, dans les campagnes, des travaux d"iKrigalion eiili-etenaienl le bon état des cidliu'es, el la Tnnisii' avail vr'aiment ini as|)<M'l riani avec sa caiiilale |ieii|i|(''r de ciiKi rciil mille habitants, ses nondjreuses villes et villa;.;es, ses niMiidcs cid-
tiires (le céréales et de vignes dans le Nord, son immense jardin d'oliviei's dans le Centre, ses vertes oasis dans le Sud. Plus de six millions d'habitants vivaient sur le sol ainsi transibi'mé.
Ouvriers au sei'vice de l'empereur, grands propriétaires ayant à leur disposition une armée d'esclaves, vétérans et auxiliaires des légions, tous contiibuaient au bien-être général. Les produits de la colonisation agricole parvenaient au littoral par l'admirable réseau des voies tracées dans le triangle de r.ai'tliage,Tébessa, Slax. La bourgeoisie des villes, enrichie par cet incessant mouvement d'échanges, consacrait à l'embellissement des cités une partie de ses richesses. Partout la vie municipale brillait d'un vif éclat. Carthage faisait bâtir l'immense aqueduc qui devait lui amener les eaux de Zaghouan et ornait ses places publiques de statues et de monuments divers. Sbeïtia nous offre encore le spectacle de son temple trigéminé, et Dougga (autrefois Thiir/ga) son théâtre, remarquable par l'élégance de ses proportions. L'amphithéâtre d'EI- Djem, rendez-vous de fêtes pour les habitants d'un grand nombre de villages voisins, étonne par sa massive ampleur. Enfin, la maison princière des Laberii, découverte à Oudna, montre quel souci d'élégance avaient les riches citoyens de l'Afrique romaine. On a transporté au musée du P)ardo un grand nombre de mosai({ues,. statues, motifs divers de décoration attestant les goûts artistiques des Africains. On sait aussi queCarlhage devint un centre d'études littéraires et scientifiques d'une grande réputation. La poésie y fut représentée par Manilius, auteur des Astronomiques, Yéïoqucwcc par Fronton de Cirta, l'histoire par Florus, la critique par Apollinaire de Carthage, les mémoires par Aulu-Gelle, le célèbre auteur des Nuits attlques. Apulée de Madaura résumera par l'universalité de ses connaissances tous les défauts et toutes les qualités du génie africain. Au me siècle, avec le poète Némésien de Carthage, les grammairiens Térentien le Maure, Juba, Nonius de Thubursicum, on sent déjà la décadence. Les rhéteurs du iv^ siècle, Victorin,Servius le Maure, Aurélien Victor, n'ont plus les grands succès des précédents orateurs. Les deux noms de Macrobe, poète et grammairien, et de Martianus Capella, qui exagère tous les procédés d'Apulée, ferment la série des^auteurs païens d'Afri(jue. Du côté
des chrétiens, quelques noms aussi ont survécu : TertuUien, saint Cyprien et surtout saint Augustin, le grand évêque d'Hippone.
L'apparition de ces docteurs de l'Église coïncide avec la décadence du régime administratif romain. Les querelles de religion viennent compliquer une situation déjà difficile, et Ton voit par exemple l'élection d'un évêque de Carthage (311) donner naissance à l'hérésie des donatistes, qui provoque en Afrique une elîr'oyable crise. Les fanatiques du parti, sous le nom de Circoncellions, rêvent l'égalité complète entre les hommes et parcourent les campagnes en détruisant les propriétés et en égorgeant les catlioliques. La querelle religieuse, transformée en une guerre sociale, dura pendant tout le iv*' siècle. Puis le triomphe de la monarchie absolue porta un coup terrible au protectorat romain en ruinant l'autonomie des cités et en accablant de charges fiscales les propriétaires fonciers.
Au début du v^ siècle, l'invasion des Vandales, appelés d'Espagne par le propre gouverneur de Carlhage,le comte Boniface, achève cette œuvre de ruine, marquée par la prise d'Hippone et la mort de saint Augustin (23 août 430). Les persécutions contre les catholiques redoublent d'intensité. Pourtant, malgré son arianisme farouche, Genséric conserva un certain respect des institutions l'omaines, montra même (pudiques qualités d'adiiiiiiisliMteur et mourut en pleine gloire (477). Sous ses faibles successeurs, les lîerbères, qu'il avait su contenir, relèvent la tête, et alors commence une période de troubles graves qui amèneront l'inlervenlion de l'enqjereur d'Orient, Justinien, el la repi'ise de r.\rri(|ue sur les Barbares p;n' le lanicux l)('lisaire (534).
Le nouveau gouvernement parvint à pacifier momentanément le pays, grâce aux elïbrts du sage et vaillant Solomon ; mais les Hy/aiitins, bons ing(''nieurs et valeureux soldats, se monlivicnl en général ass(i/. nuMliocrcs Mdniinistralcui's. TonI en pi'i'lcnd.Mil cdnlinuer les tradiliojis l'omaines, ils (ircnl plus souvcnl ;ip|i('l ;"i la diplomatie <pfà la justice et ne comprirenl pas siiHisainniciil la iiéccssilf'' d iiiir boiino organisation linancière cl d'inic iiistc i(''parlilinn d"-- inipols. \.r clirilcau de Lcnisa l'I nondtrt' (l'antres loi'tcresses qui se di'e'sscnt cncoi'c sur le sol Iniiisirn h'nioii^ncnt
de l'activité qu'ils apportèrent à l'œuvre de protection du plat pays, mais indiquent aussi l'état d'insécurité et la turbulence des tril)us berbères. Pendant quatorze années (538-552), Jean Troglita, adaptant aux nécessités du moment la tactique, l'administration, l'agronomie des Romains, parviendra à conjurer les elïets des crises intérieures. Après lui l'autorité impériale, menacée par les indigènes, est absolument méconnue. Quand les Arabes, conduits par Abdallah, envahissent la province, ils trouvent un pays en
AIX-TOUNGA : LA CITADELLE BYZAXTLXE
pleine révolte et ])attent facilement le patrice Grégoiie, qui venait de prendre la pourpre à Sbeïtla (647). « Ce jour mémorable, a-t-on dit justement, marque la fin du règne de l'esprit latin sur la terre d'Afrique. »
De la fondation de Kairouan par Sidi Okba (009) date la prise de possession définitive de l'Ifrikia par les Arabes. En vain les lîerbères, un instant réunis sous l'autorité de la Kahena, reine des tribus de l'Aurès, font le vide devant l'onnemi, détruisent systématiquement les cultures, ruinent les villes et les bourgades. Les progrès de l'islamisme sont si rapides que le prochain mouvement
de réaction indigène sera dirigé par des musulmans, les hérétiques kharedjites (741). Toutefois, le fond de la population étant toujours berbère, les liens unissant Tlfrikia aux khalifes se relâchèrent peu à peu et, avec les Aghlabites,une véritable dynastie nationale s'installa à Kairouan (800). Ce fut l'époque de la splendeur de la métropole musulmane de l'Afrique du Nord. La grande mosquée de Sidi-Okba, complètement refaite, devint un des beaux spécimens de raK ^Tabe, et d'immenses réservoirs, connus sous le nom de Madjel-el-Kebir ou bassins des Aghlabites, retinrent les eaux
.ANCIENNES CITERNES BERBERES
nécessaires à ralimeiitation de la cité. Au bazar vinrent s'accumuler les produits variés du Maghreb et du Soudan. Une renaissance lilléraire et .scientilique se prO(hiisit, et Ton vit à Kairouan les jui-i.sconsulles, constitués en une sorte de parlement nuinicipal, conseillant parfois le prince sur la direction des aiVaires étrangères et contre-balançanl l'inlluence du ((djund », c'est-à-dire des corps militaires.
Au début du X'' siècle, Kairouan, h»ul en conscM-vaid son preslig<' d(! ville sainte, est rcinplact'e comme centre administi'alil par Malidi.-i {U\i\). La ikhivcIIc capitale avait été fon.lée |)ar ( )beid Allah, Vupi'Àm des Herl»ères chiites ou partisans d'.Mi, (|ui avait renversé Ir pouvoir des Aghlabilcs cl constitué à son junlit la (lynasli(> des
Fatemides. Malgré l'ôlat troublé de T Afrique, le Mahdi et ses successeurs se préoccupent davantage des choses méditerranéennes et comprennent rimpoitance du littoral tunisien. L'un d'eux, El Moëzz, parvient même à s'implanter dans le delta du Nil, où il élèvera la grande citadelle d'El-Kahera, « la Victorieuse», berceau de la ville actuelle du Claire (909).
F^'Egypte devient alors le siège de la puissance fatemide, et la Tunisie n'est plus qu'une pi'ovince de l'empire aux mains des Berbères Sanliadja, sous le commandement des Zirides. C'est le triomphe absolu de la réaction berbère poursuivie sans relâche contre les conquérants arabes (971). Et c'est aussi l'époque où l'on peut signaler sur toute l'étendue du territoire tunisien une reprise d'activité économique intéressante à constater. Les villes importantes comme Sfax, Sousse, Mahdia, Kairouan sont le siège d'une industrie et d'un commerce actifs. On y tisse la laine et la soie, on y foule les draps mieux qu'à Alexandi'ie, et on y fabrique des essences à parfums, des armes et des harnachements de luxe, des poteries fines, spécialité de Tunis. L'agriculture devient florissante ; non seulement les céréales et les légumes, mais encore les cultures arbustives, oliviers, dattiers, bananiers, canne à sucre sont l'objet de soins spéciaux. Aussi les ports, notamment Gabès et Mahdia, reçoivent la visite de nombreux navires. La Tunisie, repliée sur elle-même depuis l'invasion arabe, participe davantage à la vie méditerranéenne.
Cet essor est complètement arrêté par l'invasion des Arabes nomades des tribus de Hilal et Soleim lancés sur la Tunisie par le khalife d'Egypte, El Moëzz, désireux de punir son vassal rebelle (1053). S'abattant sur le plat pays comme une nuée de sauterelles, dit l'historien berbère Ibn Khaldoun, ils pillèrent Kairouan, détruisirent ses monuments et forcèrent une partie de la population berbère à se réfugier dans la montagne, tarissant ainsi pour des siècles les sources de la prospérité. L'affaiblissement des Zirides, réduits à quelques cantons autour de Mahdia, et le morcellement du pays en principautés autonomes, comme celle des J3eni-Klioraçan à Tunis, furent les conséquences immédiates de cette invasion L. 'intérieur du pays devint presque inhabitable pour les agriculteurs sédentaires. Toute la vie économique se concentra désormais dans
les villes du littoral, mieux protégées contre les excès des pasteurs arabes. La mer restant la seule ressource des citadins, les ports se transformèrent en d'audacieux repaires de pirates provoquant les représailles des Pisans et des Génois, amenant l'établissement des Normands de Sicile dans tout le Sahel tunisien (1135).
Domination éphémère, du reste, car une nouvelle secte, celle des Almoha<les,allait bientôt, grâce au génie du grand conquérant Abd el Moumen, constituer au profit des Berbères un vaste empire qui réunira sous un même sceptre toutes les dynasties du Magbreb, mettra fin aux pillages des nomades et chassera les Normands de .Mahdia (1160).
Le nouveau Charlemagne eut des successeurs trop faibles pour pouvoir maintenir leur autorité sur un aussi vaste territoire, et la Tunisie, englobée bon gré mal gré dans cet empire, s'en détacha dès les premières années du xiif siècle. En 1228, son gouverneur almoliade, Abou Zékéria le Hafside, se proclama indépendant et devint chef d'ime dynastie qui se maintint au pouvoir pendant plus de trois cents ans. L'épisode le plus connu de riiisloire des Benillafs est la lutte (ju'ils eurent à soutenir contre saint Louis, mort à (lartiiMge en 1270. Il ne faut cependant pas oublier que ces princes tunisiens conti'ibuèrent au développement d'une brillante civilisation, en groupant autour d'eux les artistes et les jurisconsultes accourus à leur appel de tous les points du niomU» islami(iue. Ibn Klialdoun parle avec enthousiasme de la réunion d'hommes distingués (S venus s'abritera l'ombre de la puissance des sul tans hafsides » . Il célèbre les magnificences de la cour de Tunis et se plait à décrire, en mil' langiK' imagée, ces jardins du Bardo où le caprice des souverains avait mêlé à une forêt d'arbres à fruits les diverses variétés d'arbrisseaux sauvages,tclsqueleiujul)ier et le tamarin, «tout cela disposé de manière à former de chaque espèce un gi'oupe à part». Sous la verdure couraient les eaux amenées par l'aqueduc de Zaghouan à C.arlhage. i'Àx el là se di'essaienl des |>(»iliques (irnés d'arabesques ouverts sur- des pavillons de marbre aux {)lalonds lineuKMit ciselés. Tunis surpassait alors Le Caii-e et étonnait les étrangers par les vastes dimensions «l'une enceinte fortilii-equi (Miglobait les faubourgs Bab-al-Dja/ira et l!ab-Souika, divisant la ville en trois coin-
partiments où cent mille habitants étaient répartis en quartiers distincts selon leur religion ou leur rang social. Les grands seigneurs se plaisaient surtout à I-Iairaouine,dans le faubourg de Bab-Souika. Plusieurs oncles et parents des sultans y possédèrent de belles demeures. A la (in du xv' siècle, quelques riches palais furent aussi construits dans le voisinage de la zaouïa du vénéré marabout Sidi ben Arous. Les gens de moindre importance, mêlés à la bourgeoisie aisée, babitaient non loin de la Djamaà-ez-Zitouna. Ils formaient le