‹ La Tunisie et l'œuvre du Protectorat françaisChapitre 42 sur 52 · CHAPITRE XI Tunis et sa Banlieue · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Tunis et sa Banlieue

Aspect général de Tunis. — Les quartiers indigènes. — La transformation de la ville européenne. — Le port. — Jardins et Musées du Bardo. — La Goulette. — Les ruines de Carthage. — Sur la colline de Sidi-bou-Saïd. — Hammam-Lif et le Bou-Kournine.

Tunis, la capitale de la Régence, est située sur les bords d'une lagune peu profonde, la Bahira ou «petite mer», qui la sépare du golfe de Carthage. La population, composée d'éléments très divers, n'a jamais été recensée exactement. On l'évalue à plus de 200.000 habitants, dont 100. (X)0 musulmans, 50. 000 Israélites tunisiens, 15. 000 Français, 37.000Italiens, 5.000 Maltais, SOOGrecs, 1.000 Levantins, Syriens, etc. Sans oiïrir au touriste le splendide panorama d'Alger, la ville arabe de Tunis, mollement étendue sur une colline aux faibles ondulations, où elle se déploie comme un blanc burnous, charme davantage les yeux par un caractère nettement oriental. {( De cette grande tache de maisons pâles, écrit Guy de Maupassant, surgissent les dômes des mosquées et les clochers des minarets. A peine distingue-t-on, à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque blanche est compacte, continue, rampante. Autour d'elle trois lacs qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au nord, au loin, la sebkha Errouane ; à l'ouest, la sebkha Sedjoumi, aperçue au-dessus de la ville; à l'est, le grand lac Bahira ; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes. Par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre ces lacs est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être, qu'on puisse trouver sur le bord du continent africain. »

Telle est aussi l'impression qu'a ressentie M.Paul Dumas, dans Z^'-/rt,'ce livre charmant qui est en même temps un délicieux roman et un hommage éloquent à l'œuvre de régénération accomplie par la France en Tunisie. Comme une vision de rêve, Tunis luiap-

paraît «lentement couchée, accablée de volupté, blanche à la croire évanouie, sur la pente, douce comme une épaule amie, qui la pose au bord de sa lagune».

(( Pour la bien voir, dit-il, il faut gravir les allées du grand jardin que nous avons fait dans sa banlieue. Elle apparaît là, au fond de l'évasement des verdures, dans la vasque molle de ses petites collines subitement cabrées sur la large llaque bleue, et qui soutiennent dans l'extase, comme des flambeaux autour de son grand et pâle sommeil, de vieux forts arides et de miraculeuses koubbas coiiîées d'écaillés vertes. De là on voit aussi le célèbre horizon où restent ensevelis Moloch et Eschmoun, avec les fastes puniques ; le pays est plat, le marais est immobile, mais au loin La Goulette flotte en illusion vénitienne entre cette eau morte et l'eau vivante de la mer, mais Byrsa dresse une vision d'acropole, Sidi-bou-Saïd — une aile de colombe cassée à un revers de la falaise — celle de Megara, et par un formidable elïort de ses confins, l'immense et doux pays soudainement se soulève, fait la montagne des Deux- Cornes, la montagne de Plomb et la montagne des Eaux, trois blocs tout bleus laillés dans la pierre translucide et dressés comme des autels.

ff II faut la voir aussi du côté opposé, des hauteurs de Manoubia, iTuii l'on découvre derrière elle, à l'infini, la nappe luisante de la sebklia Scdjoumi et les vastes étendues colonisées qu'arpentent encore des lignes d'aqueducs parmi les fermes, les villas arabes et

les gros palais beylicaux Là, on est tout près d'elle, on distingue

ses ai'êtes murales, les crevasses de ses ruelles et de ses cours, l'œil descend à loisir, de marche en marche, jusqu'au (juartier français,

jusqu'aux mâtures du port La belle pensée de noire conquête

et l'image de notre protectorat sont là : une cité européenne très vivante, très liaute et très fière, s'édifie promptcintMil, pas toujours également heui'euse et parfois un peu incohé rente en ses créations, mais toujoui's protectrice et généreuse, s'accommotlant des fondrières béantes pour y lancer ses rues di'oiles, plutôt que de se jeter en ininoliiin'c sur la li'agile et liruihliiiilc orientale livrée à sa merci »

Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité indigène •

L"M: L1\()N 1JAN.S LA G1;AM1C MUSyi'KK Dli; TLMS

Elle est partagée en quatre quartiers distincts : au centre Va Médina avec ses mosquées et ses mederça, ses palais et ses rues voûtées, sa paisible population de taleb et d'ouléma, de commerçants, de fonctionnaires et de rentiers, puis la Harat, sorte de ghetto où grouille la foule sordide et misérable des Juifs tunisiens. Impossible de se faire une idée de ce labyrinthe de ruelles étroites où circule, s'agite et pullule le plus extraordinaire mélange de types humains qu'il soit possible d'imaginer. «On voit passer le citadin musqué au sortir du bain, l'oreille ileurie d'un jasmin, avec sa jehba de soie, son burnous d'une souple élégance, sa nuque soignée et son turban immaculé autour de la tache rouge de sa chéchia; de tins visages aux barbes courtes que le rasoir dessine, le juge et son turban en coupole et son étole de cachemire, sa robe de moire jaune et ses doubles sandales, dans la procession compassée de ses huissiers et de ses notaires ; le paysan égaré, balourd, les yeux grands ouverts; l'aveugle en loques, geignard infatigable, et les femmes, singulières vraiment avec leur masque noir dans toute leur lingerie pudibonde, les bourgeoises surtout sous l'étrange auvent qu'elles se font d'une longue étoffe de soie noire ; les Juifs, qui portent sans noblesse la veste orientale, leurs épouses poussives et molles, les enfants, d'espiègles joliesses; des nègres qu'on croirait manchots dans la cachabia; des portefaix, maintenant sur leur front des charges monstrueuses ; des gens du Sahel qui s'enveloppent d'immenses capes de bure ; des marchands d'huile assis, dégouttants, sur des chevaux endiablés; des porteurs d'eau coulés en bronze sous l'outre poilue qui les inonde et d'une telle allure qu'on voudrait

les fixer sur le marbre, à quelque détour de square »

Les rues de l'Eglise et de la Casha, qui relient la citadelle au quartier européen, sont les deux artères principales sur lesquelles viennent s'embrancher d'innombrables et tortueux passages, tantôt bordés, comme le souk El-Houl, de maisons basses avec une simple porte, sans fenêtres, tantôt, comme la rue du Pacha, s'allongeant entre des édifices plus élevés, percés d'ouvertures, protégés par de forts grillages. Partout de sombres impasses, des arceaux jetés d'un bord à l'autre des ruelles, des colonnades soutenant des constructions lourdes et massives. Aucun plan n'a clé suivi dans la c(^iis-

truction de la ville indigène ; elle s'est développée au gré du caprice et de la fantaisie de ses habitants. Une grande avenue circulaire portant les noms de rue Al-Djazira, boulevard Bab-Djedid, boulevard Bab-Menara, l^oulevard Bab-Benat, rue Bab-Souika, rue Bab- Carthagina, rue des Maltais, sépare le centre de la ville indigène des faubourgs de Bab-al-Djazira et de Bab-Souika, au delà desquels fut reportée par les beys husseïnites la ligne des fortifications. C'est dans ce dernier quartier, près de la mosquée du Sahah-et-Taha (garde des sceaux), sur la place Halfaouine et dans les rues avoisinantes, que les indigènes organisent les fêtes et réjouissances habituelles du mois de iximadan.

<< Les monuments les plus intéressants de la Tunis arabe sont, du reste, les mosquées, dont la principale est la djamd Ez-Zitouna (mosquée de l'olivier), siège d'une université musulmane fréquentée par plusieurs centaines d'étudiants. Son minaret n'est autre que la tour carrée du ^Maghreb et contraste par sa masse avec l'élégance un peu gracile de la llèche qui surmonte le sanctuaire consacré h Sidihen Avons. Plus loin s'arrondissent les multiples coupoles de la mosquée de Sidi-Mahrez, qui voisinent avec les palais en ruines. Bien d'autres édifices, tels que le Tourhet-el-Bey (tombeau des beys) et l'ensemble des constructions encadrant In place et le square du />rt>"-c/-/?e^, sollicitent également l'attention du visiteur, sans compter l'étonnant spectacle qu'olFrent les soîf /es, c'est-à-dire les rues voûtées où se débitent les parfums, où l'on brode les merveilleuses étofTes et les riches harnachements, où l'on fabrique les l<jui-ds bijou.K dont se parent les femmes indigènes. « Chaque corporation a sa rue, et l'on voit tout le long de la galerie, séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier travailler avec les mêmes gestes. L'animation, la couleur, la gaieté de ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait en même temps en exprimer réblouissomont, le bruit et le mouvement. Quand le soir vient, tout le <juarticr des souks est clos par de lourdes portes à l'entrée des galeries, coinnu; une ville précieuse enrcrmée dans l'autre. d<"

{•) Guy de Maupassant : Lu Vie errante.

UN MAKCHAND DE CURIOSITIÎS

Une promenade dans la ville nouvelle remet le touriste en pleine Europe. De la Porte-de-France aux rives de la Bahira s'étend une immense plaine marécageuse que sillonnaient récemment encore les kandaq, sortes d'égouts à ciel ouvert répandant dans l'atmosphère leurs exhalaisons fétides.

Le quartier neufdeTunis est entièrement construit sur ces vases peu à peu solidifiées. Les rues, généralement assez larges et plantées d'essences à feuillage persistant, se coupent toutes à angle droit. La principale artère, longue de plus de 700 mètres, assure les communications de la vieille ville et des ports. La partie haute, connue sous le nom (Vauenue de France, est le centre des affaires et (lu mouvement. Avec ses grands magasins, ses cafés et brasseries, ses hautes maisons à arcades, ce coin de Tunis est aussi vivant qu'une grande ville d'Europe.

Vavenue Jules-Fcrnj lui fait suite et allonge vers les rives du lac ses quatre rangées de ficus.

Tout au fond, un square très coquet où se dresse le monument élevé à la gloire de Jules Ferry.

Sur les avenues de Paris et de Carthage s'alignent de grandes maisons de rapport dépourvues de tout caractère pittoresque, mais la perspective du rocher de Sidi-bel-Hassen et «les vertes campagnes de L'Ariana rachète heureusement cet ensemble si peu esthétique. La place de Rome, la rue d' Italie, la rue Es-Sadikia, après de rapides transformations, sont devenues des coir^s animés, bordés de grands et beaux magasins.

Peu de monuments dans ce nouveau quartier. De la Résidence Génér^ile, située au cœur de la ville, on ne peut guère mentionner que le jardin. Une cathédrale de style composite dresse sa masse informe, plaquée de statues dues au ciseau de quelque naïf artisan, en face de l'habitation du Représentant de la France. Plus loin, l'hôtel des Postes, monument de bel aspect qui eût gagné à être édifié sur un emplacement déplus vastes dimensions.

Depuis quelques années, le Gouvernement du Protectorat crée une sorte de quartier administratif dans le voisinage de la Gasba, à la limite de la ville indigène. C'est là qu'ont été construits l'hôpital français, élevé hors des murs, sur un plateau bien aéré, le collège

Sadiki, petit bijou d'arcliitectare arabe, la Telvia on asile des vieillards indigènes, le Palais de Justice, également édifié dans le genre mauresque. L'architecte '" de ce dernier bâtiment, où sont centralisés les divers services judiciaires, a eu l'heureuse idée de joindre les deux ailes par une colonnade d'aspect grandiose découvrant une galerie revêtue dans toute sajlongueur de faïences provenant d'un vieux palais indigène. L'escalier d'honneur, en m;irl)res poly-

TLMS : LE PALAIS Olî JUSTlCIi)

chromés, conduit à nue salle des pas-perdus dont les dimensions et la sol)re ornemenlalion sont du plus heureux elVel.

Deux autres monuments viennent dèli'e édifiés à i)roximilé de l'avenue Jules-Ferry : un palais pour la Municipalité et un ïhéàtrcr.asinf) compi'oiiaiit une salle de s[H'cla(l('. une iimiicusc» galerie pour les l'êtes, un jardin dliiver où se déploie dans toute sa magni- (icence la végétation di's palmiers, enfin, un café-restaurant i)ivcéd(' d'une longue terrasse en horduiv sui- le boulevard.

On a leiiiiiné en mr-ine teni[)S l'anK-naitemenl d'un jiai'e de cent

(DCVstà M.Ilc.splaïKly que sont dus les plans tl<' l'hôpital .-ivil (!<• 'l'unis, du Palais de Justice el du Tliéàtro-Casiuo.

hectares dessiné sur la colline du Belvédère, située à deux kilomètres de la ville. Des tramways électriques y conduisent les promeneurs à un pavillon où se donnent des concerts pendant tout l'été. Dans un fouillis de verdure se dissimulent les ruines de la midha. Plus loin se dresse, au sommet de la colline, l'élégant pavillon de La Manouba. Partout de grands arbres et des allées ombreuses. A quelques pas plus loin se trouve le Jardin d'essais, où d'immenses pépinières fournissent chaque année aux colons des plantes de toute nature. Sur la lisière du jardin est bâtie l'Ecole Coloniale d'Agriculture, ouverte en octobre 1898.

Du Belvédère on domine les vastes bassins creusés dans les boues du lac pour les besoins du commerce. Tunis est, en effet, un port ouvert à la grande navigation depuis le 28 mai 1893, date à laquelle fut solennellement inauguré un bassin d'opérations de 300 mètres de large sur 400 mètres de long, creusé à 6m 50 de profondeur. Ce bassin est relié à la haute mer par un canal de 10 kilomètres de longueur creusé également dans les vases du lac, à 6'" 50 (le profondeur sur 30 mètres de largeur au plafond et 60 mètres en couronne. Les quais, établis en maçonnerie et pavés en bois, ont une longueur de 600 mètres; ils sont sillonnés de voies ferrées, bordés de hangars et pourvus de l'outillage nécessaire à la manutention des marchandises. Tous ces travaux ont été exécutés par les soins d'une Compagnie française, qui a obtenu en échange l'exploitation des ports pendant une durée de quarante-sept années, à dater du 12 avril 1894. Une somme de 17 millions 350 mille francs, dont 13 millions payés par l'Etat, a été consacrée à cette entreprise.

L'ensemble des moyens d'action mis ainsi à la disposition du commerce ayant été bientôt reconnu insuffisant, deux autres bassins furent aménagés, l'un pour les voiliers, l'autre pour les navires qui viennent prendre un chargement de phosphates. De nouveaux terre-pleins munis de voies ferrées et d'appareils perfectionnés pour la manutention des matières lourdes complétèrent cette installation. Enfin, l'on étudie le moyen d'augmenter prochainement les surfaces d'eau utilisables en creusant les vases aux abords du Djebel-Djelloud, près des ateliers de la Compagnie du Bône-Guelma et de la grande gare de triage des phosphates et des minerais. Des

quais seront aménagés à La Goulette, le long du canal, pour recevoir dans le plus bref délai les minerais de fer du djebel Srissa et et du Slala. Des quais remplaceront aussi, à Tunis même, les appontements encore existants.

Ainsi outillé, il est à prévoir que le port de Tunis-La Cloulette verra augmenter rapidement son tonnage.

En J90i, le nombre des passagers a été de 71. 195, et les expor-

MOSyUliE ET l'LALIi HALI-AOLINE

talions ou importations se sont élevées à 450. L2"2 tonnes, repi'ésenlant un mouvement de plus de .'{.970 navii'cs. .\ renli'ée, on trouve des céréales de loide miLurc, farines elsemonlcs, vins et spiritueux, fers, houille, tissus de coton et toiles; à la sortie, des blés et de l'orge, des Iniiles d'olive et de geignons, fies vins, des pliospliates et des minerais. Les importations du port de Tunis (»nl doublé de valeur de I89;i à 1899. Les exportations ont oscillé sans lendance ni;u ipiée. Tunis est la résidence du Repré-senlant du (iduvernenienl de la

République dans la Régence et du Général commandant la Division d'occupation. Le Secrétariat général du Gouvernement Tunisien, les Directions des Finances, de l'Enseignement public, des Postes et des Télégraphes, de l'Agriculture et du Commerce, des Travaux publics, des Antiquités et Arts y sont également réunies. Tunis possède un tribunal civil, un lycée et un groupe d'établissements affectés à l'enseignement indigène.

Fondée, bien avant Caithage, par des colons phéniciens, Tunis n'a jamais joué un rôle considérable dans l'antiquité. Tout l'intérêt se concentre sur Garthage pendant cette période. C'est aux Arabes que Tunis doit sa fortune. Ils la préféraient à Caithage parce qu'elle était mieux protégée contre les tentatives de débarquement. Au ixe siècle, les émirs aghlebites de Kairouan établirent un port dans le lac Bahira et firent creuser un chenal pour assurer les communications avec la mer. Tunis grandit sous les khalifes fatimites et fut réputée, dès le xi^ siècle, par son activité industrielle et l'importance de son université. Après la seconde invasion arabe, elle devint la capitale de la principauté des Beni-Khoraçan, tour à tour vassaux des Zirides et des Hammadites. Occupée au xiie siècle par les Almohades, Tunis devint, bientôt après, le siège de l'empire des Hafsides, qui en firent une véritable capitale et la dotèrent de ses principaux monuments. Tour à tour aux mains des Espagnols et des Turcs, Tunis n'a jamais cessé, depuis le xui^ siècle, d'être la capitale de la Régence et la ville de prédilection des beys de la dynastie husseïnite, actuellement encore au pouvoir.

C'est à deux kilomètres à peine de Timis que fut construit Le Bardo, c'est-à-dire le Versailles des beys. Relié à la ville par un petit chemin de fer qui vient d'être remplacé par un tramway courant sur une route bordée de beaux arbres et égayée par de nombreuses villas. Le Bardo consistait autrefois en un amas de p;ilais autour desquels s'étaient groupées les habitations de la domesticité des beys et des grands seigneurs de la cour. Déjà, sous la dynastie des Hafsides, c'était un lieu de plaisance pour les souverains tunisitms; il devint en même temps un refuge quand on l'eut entouré d'épaisses murailles et pourvu d'une garnison. Les beys de la famille husseïnite y firent édifier de nouvelles constructions, tantôt dans le goût

italien, tanlùt dans le genre arabe. Faute d'entretien, un grand nombre de ces bâtiments étaient tombés en ruines. Le Gouvernement du Protectorat les fit démolir et remplacer par un square, ne conservant du Bardo que les parties présentant un réel intérêt artistique, telles que la mosquée et le p;dnis proprement dit, avec la fameuse cour des lions, la salle du tiùne, la salle de justice et le patio aux marbres ouvi'agés. L'ancien liarem fut converti en un musée, portant le nom d'Alaoui,où furent accumulés, avec un grand nombre de chefs-d'œuvre delà sculplure anticpie, une collection unique de mosaïques lomaines, une foule de bibelots et bijoux puiiiques, enfin, toute une série de magniliques œuvres d'art, (les richesses ont été réunies dans le cadre qui leur convenait. Les trois salles principales de ce monument forment en effet un admirable ensemble : au centre, le grand patio couveit, avec son plafond orné de pendentifs et sa galerie reposant sur une fine colonnade; à gauche, la salle des mariages, dont le plafond est formé par une coupole à caissons dorés; à droite, la salle des femmes, à la voûte faite de plâtre ajoui'é comme nue fine dentelle.

Dans un délicieux pelil palais mauresque attenant au musée des antiques sont groupés tous les spécimens de l'art arabo-berbère. Là se trouvent rassemblés la lourde joaillerie dont se parent les femmes arabes et les produits plus grossiers de rindiisliie des bijoutiers beii)èi'es. i^\isils avec iiici'uslalioii de nacr«' ou de coniil, sabres et poignards aux fourreaux d'argent ciselé, hnupes et veilleu.ses en cuivre curieusement fouillé, tapis aux mille miances, vêtements brodés d'or ou d'argent, lits à fuseaux, vicMlles laïcnces ri'produisant qiifl(|ucs-niis des ni(i(léles phéniciens ou romains, forment dt'jà une collectinn de prcmitM' ordre pour l'élude de l'art oriental.

Pour protéger leur capil.de, les beys avaient une torteresse à La Cioulelle, en arabe I l;dk-el-()ued, silui'e sui' cette ('ti-oite et basse langue de terre (pii st'|tar<' le lue lîahira de la M(''(literraui'e, au point où aboutit le canal qiu met eu counnunie.ition le pnil de Tunis et la haute mer.

D'abord sinq)le forteresse, conunandiint la mule qui uieltiiit eu relatiousi !artha<^eavee riuti'iieur par lu 7'.»///^>, c'est-à-dire l'istluue

étroit séparant le lac et la mer, La Goulette n'a joué un rôle dans l'histoire qu'à partir du moment où Tunis supplanta Carthage. Dès lors, elle devient un port important et le lieu ordinaire des transactions entre les Tunisiens et les Européens. Occupée par les Espagnols au xvie siècle, elle eut à soutenir les assauts des Turcs et tomba au pouvoir de Sinane-Pacha en 1574.

Dangereux repaire de pirates, La Goulette faillit être enlevée, en 1640, par les chevaliers de Malte, fut bombardée, en 1654, par les Anglais, et vit,(en 1665 et 1672, de fortes escadres françaises paraître sous ses murs; à la fin du xviiie siècle, elle eut particulièrement à souffrir pendant la guerre entre Mamouda-Bey et Venise. De 1815 à 1820, plusieurs manifestations navales eurent lieu dans ses eaux pour obtenir des beys la suppression de la course et de l'esclavage. A partir de ce moment, le rôle de La Goulette devint à peu près exclusivement économique, jusqu'au jour où elle fui détinitivement supplantée par Tunis (1893).

Une population de cinq mille habitants, en majorité Israélites ou pêcheurs italiens, auxquels se sont joints cinq cents Français, vit encore à l'abri de ses vieilles murailles. Mais, depuis l'ouverture du port de Tunis, La Goulette est bien déchue de son ancienne splendeur. Ses deux petits bassins, de quatre et six hectares de superficie et d'une profondeur de 2^50 à 3'"50, n'abritent plus la nombreuse flottille de bateaux de pêche qui s'y donnaient autrefois rendez-vous, et les grands paquebots ne font que passer devant ses murs pour se rendre directement à la capitale de la Régence. Encore quelques mois et le spectacle sera de nouveau changé. Sur les berges du canal s'entasseront les minerais de fer pour être déversés ensuite dans les flancs trapus des cargo-boats. La Goulette redeviendra le port animé d'autrefois, annexe de la grande ville dont elle forme le vestibule si pittoresque. Sa position d'avant-garde l'a fait également choisir comme station de torpilleurs sous-marins. L'on y prépare les installations nécessaires au séjour permanent de quelques-uns de ces redoutables engins de guerre.

Jusqu'à présent c'est à son doux climat et à ses belles plages que La Goulette doit surtout d'avoir été sauvée d'une ruine complète. En été, plus de quinze mille habitants se pressent dans les villas qui

avoisinent la petite ville. La Goulelte-Neuuc, Kheireddine, LeKram, la Nouvelle-Car lha<je,ii\x\ coquettes habitations et aux jardins embaumés, prolongent la vieille ville du côté de Carthage en dessinant le long de la mer une immense ligne blanche qui forme un saisissant contraste avec le bleu profond des eaux.

De cet isthme étroit, où puUule la vie, se détache la colline que Carthage couvrait autrefois de ses hautes maisons. Leurs déInMs sont presque partout ensevelis sous une épaisse couche de teri-e. Çà et là, cependant, apparaissent de curieux spécimens d'habitations romaines et byzantines, des ruines de basiliques, des sarcophages entièrement conservés. Le mobilier des anciens cimetières a pris place dans les salles du Musée Saint-Louis, où se trouve réunie une très belle collection d'objets d'art phéniciens. Ils sont là sous la garde des Pères Blancs du cardinal Lavigei'ie, qui a fait élever au sommet de Byrsa une cathédrale bâtie dans le genre oi'iental. De tous les points de l'horizon on apei'çoit sa masse énorme, se prolilantsur le ciel azuré, dominant les bâtiments du séminaire et la petite chapelle érigée en riionneiu' de Louis IX, à la place même où la mort vint le surprendre. Plus loin, accrochés aux lianes du promontoire qui fei'me vers le nord le golfe de Tunis, s'égi'ènent les cubes blancs de Sidi-buu-Saïd, uniquement peuplés de riches indigènes musulmans. Celte cascade d,e villas dégringolant du roc à la mer est ilu plus piltoresque elTet. Pai'ini ces niiiisons *.uiux murs d'une nudité limpide, sous une coulée de chaux, en voici une posée le plus en avant possible au bord du promontoire, dans une entaille de la falaise rouge et dans la pureté du ciel. Sur loule la laigeurde la façade inaccessible qui regarde la mer, un gi'illai^e ver!, à l'abri d'un petit auvent couvert de tuiles vei-nissées, change le gyn(''cée en volière et l'ouvre à la brise salée du lai'geet à la plainle du ressac. Des rosiei-s s'embrouillent dans un jardin hei'beux |)armi des orangei'S en di'sordre et t\f^ cyprès iioirs. Tout le villuj^e est ainsi, lilird et silencieux, b;'ili en Liuelteiu' coinnie j)iMir xciller, par tous ses moueharabyes d'amour, sur le |)aysage illiistr(>. Or, nous sommes à Megara, faubourg de C;ulliag(>, dans les jardins d'.X nulcar, et voici ](' golfe immense à nos pieds, dans l'ahinie (juel

bien! celui qu'on voit dans les songes à la proue des liirènies, le

l)leu calme, le l)leu elîrayant des {H'olbiuleiirs, le bleu éperdu des amants Des voiles, tels des jasiuitis tombés sur une soie, s'accouplent, sont eri'antes au souille d'une volupté ; de pâles sillages dessinent des spirales; le Ilot, très lent, s'aiïaisse, expire. Et, pour sertir cette inexprimable étendue, une folle ccharpede montagnes suaves se noue, en plein a/ur, à l'ile Zembra,a l'air de vouloir s'envoler, changeante, veinée (rocre,fait un gi-and contour au pointde se perdre en aiTière d'ulie plage de soleil, se gonlle subitement en deux pointes extravagantes au-dessus d'Uammam-Lif et vient enfin,fermant sa grande boucle, mourir devant Gartliage morte

Et la voilà sous nos yeux, la perspective entièi'e de la ville inouïe. Voilà donc l'isthme infortuné, le fabuleux rivag'e. On dirait l'éperon d'un grand squale échoué à l'extrémité de la mer vivante dans la vase de ce lac peuplé de ilamants roses et que borde au loin Tiniis, confuse dans une atmosphère de diamants )>."'

Sur le ilanc nord-ouest du promontoire fameux se dissimule La Marsa, résidence d'été du Bey et du Représentant de la France. Cg joli villag^e, enfoui dans la verdure de ses arl)res fruiliej's, est un des coins les plus charmants de la Régence.

Les petites agglomérations voisines de La (loulelte sont rattachées à cette ville et à Tunis par un chemin de fer autrefois exploité par la Compagnie italienne Rubattino, racheté, le 20 juillet 1898, par la Compagnie française du Bône-Guelma. La longueui' totale de cette voie ferrée est de 30 kilomètres seulement, mais telle est l'intensité du mouvement entre Tunis et La Goulelte-La Marsa que plus d'un million de voyageurs sont transportés chaque année par la Compagnie. On a commencé les travaux de transformation de cette ligne en un tramway électrique courant à travers le lac sur la berge du canal de Tunis à La Goulette,puis longeant la côte,gi'avissant les pentes escarpées de Carthage et de Sidi-bou-Saïd, aboutissant entin aux jardins de La Marsa L'achèvement de cette nnivre marquera le début d'une ère de prospérité nouvelle pour les villages éclos sur ces célèbres rivages.

Une autre voie ferrée, quittant Tunis dans la direction de Sousse

(^) Paul Dumas : Zêzia,

et du Cap-Bon, contoLirne le golfe immense, traverse les jardins de MaxLila-Radès et dessert Hammam-Lif, la charmante station balnéaire qui doit la vie aux sources thermales sorties des flancs du Bou-Kournine, a le père aux deux cornes )> des Arabes, « la montagne aux eaux chaudes » des Anciens. S'élevant d'un seul jet vers les nuages, la montagne protectrice produit l'impression des hauts sommets, la proximité de la mer la grandit et son ombre, couvrant chaque soir les eaux du golfe, paraît gigantesque.

Le Bou-Kournine est le tranquille gardien du plat pays environnant. Les prêtres de Carthage attendaient, le soir, avec impatience que Tanit, la déesse vénérée, fît son apparition entre les deux cornes du sommet. Cette figure blafarde de la lune, décrivant une courbe gracieuse dans le ciel étoile, leur paraissait exercer une influence secrète sur les destinées de la grande ville. La montagne aux eaux chaudes empruntait à ce culte une sorte de caractère sacré. Plus tard, les Romains construisirent sur Tune des pointes un petit autel dédié à Saturne. Le dieu pouvait, de son sanctuaire, veiller sur les vaisseaux qui rentraient au port, chargés de denrées précieuses, et protéger les caravanes dont les longs anneaux se déroulaient dans la plaine. Mais quand les Byzantins reprirent le cliemin de Constantinople, le Bou-Kournine fut livré sans défense au pasteur arabe. Alors, en maint endi-oit, ses flancs, dénudés par la dent des chèvres, fouillés par les grosses pluies hivernales, laissèrent percer les pointes aiguës du rocher. L'incendie compléta l'œuvre des troupeaux et transforma en maigres buissons épars yà et là les grands taillis dont l'ombre entretenait la fraîcheur du sol.

Des siècles d'incurie conservèrent à la montagne cet aspect morne et désolé. Ce n'était plus qu'un squelette décharné, masse immense de calcaire jurassi(|ue, où les vivaces racines du (//s.s maintenaient avec peine une conciic de lei'i-e vt'gcHale. Des règlements sévères contraigniient enlui le berger iiidif^ènc à |)ar(|ner ses chèvres en <les endroits déterminés. .\loi"s, la bonne nature, reprenant ses firoits, vivilia l(*s germes dont on devinait la |)résenee dans ce sol maigre et caillouleu.x. De toutes paris les lliuyas et les pins d'Alep poussèrent des biandies nouvelles; une v(''^(''tation arborescente (bî gr'n(''vriers, l('r<''liiiitlies on |ialniieis nains cou \ ri I d'un l'euilla^e

toujours vert le pic à la crête pelée. Sur ce fond un peu sombre, le gracieux cyclamen balance sa tige flexible, et le thym au parfum pénétrant étend le réseau serré de ses petites fleurs violettes.

Du plateau qui forme le soubassement des deux cornes, on jouit d'un des plus merveilleux spectacles qu'il soit donné à l'homme de contempler. Sous le soleil ardent, les eaux du golfe étendent leur nappe d'un bleu profond jusqu'aux confins de l'horizon. Le littoral est nettement dessiné. Il semble que des falaises abruptes de Sidibou-Saïd aux longues plages de Kheïreddine et de La Goulette on ait ménagé un admirable boulevard. L'isthme qui protège la Bahira des flots du large apparaît comme un fil : c'est la Tieniades Anciens. On devine le tracé, à travers le lac, du canal à grande section permettant aux navires de remonter à Tunis, et on suit les contours, mollemeiU dessinés, de la ville immense, blanc manteau du Prophète cachant la plaine sous ses longs plis. Tout proche, la montagne de plomb, djebel Reças,aux reflets métalliques, montre à nu ses arêtes tranchantes et dessine sur le fond du ciel une silhouette dentelée en fine lame de scie. De longues rangées de collines arrondies paraissent entassées au pied du Zaghoiian, dont le mince profil, voilé d'une brume légère, contraste par sa hardiesse avec les sommets environnants.

Vers l'orient, dans la trouée du Cap-Bon, on aperçoit les bâtiments d'une vaste exploitation agricole: c'est Potinville, où le génie français a su réaliser des merveilles en rendant fécond un sol qui paraissait voué à une éternelle stérilité. Les vignes fraîchement labourées plaquent de larges taches brunes les longs carrés de céréales et les olivettes aux tons grisâtres. Dans le calme de la plaine glissent les troupeaux qui se rendent à l'étable, tandis que les lourds camions ramènent à la ferme les ouvriers fatigués. Partout sur cette terre on sent la rude main d'un travailleur poursuivant méthodiquement et obstinément son labeur, sans autre souci que de triompher des difficultés entassées sur sa route. Au delà s'égrène le chapelet des villages andalous de Soliman, Menzel-bou-Zelfa, Nianou, Belli, Turki que les Maures revenus d'Espagne entourèrent de jardins et de cultures fruitières formant autant de riantes clairières dans la frondaison plus épaisse de la forêt d'oliviers. Au sud

s'étend Le Mornag,tour à tour verdoyant ou brûlé parle soleil, par semé de blanches fermes et couvert de riches vignobles, pays des céréales et des vins généreux, transformé en un magnifique domaine par l'industrieux effort de nos compatriotes.

Spectacle réconfortant qui atteste l'énergie de notre vaillante race française et fait quittera regret le sommet du Bou-Kournine, magnifique observatoire où l'on aimerait à rêver longtemps dans le calme de la nature.

Page 1