LE CAP CARTHAGE
que saint Louis occupa avec ses chevaliers, et où il fut atteint de la peste noire. Le roi expira, dit-on, à la même place où, d'après la tradition, un bûcher avait consumé, dans les temps antiques, le corps de l'inconsolée Didon.
« Voyez, au pied du promontoire rouge, le port et la digue de Scipion ; plus haut, l'emplacement du temple de Baal et le forum. » Il me désignait tout cela du doigt.
« Vers le nord, là-bas, s'éleva le fameux temple de Tanit, déesse tutélaire de Carthage, dont le parvis mesurait près de trois kilomètres. Tout un peuple de hiérodules et de prêtres l'habitait, chargé de veiller nuit et jour sur le palladium de la ville. On prétend que la vieille cité, descendant des flancs de la colline, venait s'allonger jusque dans la plaine voisine du lac et occuper même une surface considérable envahie depuis par la mer. »
Et alors, devant la falaise aux ravines sanglantes qui servit de piédestal à une grande cité, tout le passé de la rivale de Rome s'évoqua, et les belles pages de la Salammbô de Gustave Flaubert flambèrent en lettres d'or sur la grève déserte .
De la vieille ville souveraine, qui si longtemps fit trembler Rome, que restet-il aujourd'hui? Quelques tronçons de colonnes, rongés par les embruns, battus par les flots, des citernes altérées, enfouies à demi dans le sable. Et ce ne furent ni les armées conquérantes de Scipion, ni les Vandales-déchaînés qui bouleversèrent ce sol, mais les Arabes, les Génois et les Pisans qui, pierre par pierre, emportèrent jusqu'aux fondations des édifices. On dit Tunis faite des débris de Carthage ; la cathédrale de Pise serait construite avec les marbres de ses palais ; on assure que les Génois arrachèrent autrefois aux temples puniques les blocs qui servirent à édifier leurs églises. Ainsi lentement s'accomplit la prophétie qu'une voix farouche, impitoyable, jetait aux sénateurs romains : Delenda est Carthago.
Puis je considérais Tunis la Blanche, très distincte maintenant dans un poudroiement de lumière, qui de loin parait sommeiller sur les bords du grand lac bleu peuplé de flamants roses. Le commandant m'entraîne vers tribord; il me montre au loin la masse du Zaghouan avec ses cimes dentelées, ses ravins d'azur, et nos regards vont jusqu'au cap Bon, qu'on dit taillé dans l'améthyste : là débarqua Régulus marchant contre les Carthaginois. « Autour de ce cap s'entreheurlent les vents et les courants maritimes, de là le nom de cap Bon ou Beau Promontoire, que lui avaient donné les Carthaginois par antiphrase, flattant le génie du cap pour obtenir sa bienveillance. Les Arabes l'appellent le ras Ghaddar, le promontoire trompeur, au lieu de ras Addar. »
Plus avant, je devinais l'aqueduc d'Adrien, qui alimentait les réservoirs de la ville punique et dont les arcades grandioses, mutilées par le vandalisme des
ingénieurs, traversent encore la plaine. C'est ensuite Hammam-lif, petite ville charmante qui scintille au bord de la mer.
Le commandant me quitta pour surveiller la manœuvre. Nous prenions le chenal de création récente qui mène au port.
... J'ai quitté le bateau. Me voici sur un boulevard de la ville franque, à deux pas d'une porte monumentale qui donne accès dans la cité arabe. C'est le centre d'un quartier neuf d'une singulière importance déjà, élevé comme par enchantement; il s'agrandit chaque jour et formera bientôt une véritable ville.
Le boulevard est très animé. Une clientèle nombreuse se presse sous les auvents de ses cafés. Tout a un air de gaieté qui charme sous l'ardente lumière.
De toutes parts s'agitent des crieurs de journaux, des marchands ambulants chargés de bibelots de bazar: armes, éventails, pipes, brillantes étolfes. Les bourricots, qui vivement trottent, tellement chargés (pi'on n'aperçoit que leurs petits sabots, frôlent des Maures d'une pâleur mate, graves, drapés dans des burnous de couleur douce et harmonieuse. Devant les cafés, la main tendue, se tiennent des mendiants, et les négrillons et les petits Maltais ne cessent de harceler les Européens en montrant leur boîte à cirage. • • ^ ^
Je me suis hâté pourtant de pénétrer dans l'ancienne ville ai'abe ; j'ai franchi la porte El-Bahar et je suis allé à l'aventure. Et c'est charmant d'errer ainsi, de s'arrêter où il plaît, de s'enfoncer dans des labyrinthes de ruelles. Et puis le spectacle est vraiment nouveau et passionnant en son éclat avec la diversité des costumes et des visages; les langues les plus diverses frappent en même temps mon oreille; c'est l'arabe, le grec, le turc, l'espagnol, l'italien, le maltais, le sicilien : confusion d'un indicible attrait.
L'étroite ruelle où je me suis engagé est encombrée de passants, de porteurs d'eau et de marchands de citrons, dont la couleur est singulièrement éclatante dans l'ombre légèrement teintée de violet. De loin en loin l'agent de pohce indigène, au fez étoile d'argent, se montre, placide, presque en promeneur. Les étalages des petites boutiques sont d'un arrangement original avec leurs entassements de fèves et leurs amoncellements de pains à la croûte dorée. Partout s'alignent des conserves au vinaigre, s'étalent des mets bizarres aux brillantes colorations : on dirait les coulées d'une fraîche palette.
Toujours en zigzag, la rue monte, étroite, zébrée çà et là d'éblouissants rayons, traversée de minces arcades coupant le ciel ; sur les côtés s'ouvrent des boyaux resserrés, de silencieuses impasses d'où surgissent des Maures furtivement, comme d'un antre. •